Cœur d’encre, de Cornelia Funke (2003 pour l’édition originale en allemand, Gallimard jeunesse, 2009 pour la traduction française)

Lu en septembre 2017

Meggie, douze ans, et son père Mo sont vraiment des amoureux des livres. Ces derniers s’amoncellent partout dans leur maison, rythment leur quotidien et surtout, leur servent de repère en cas d’imprévu et de danger. Or, ces guides vont être d’une nécessité absolue. En effet, l’arrivée impromptue d’un visiteur mystérieux les précipite dans une série de péripéties qui dépassent la fiction. Quels sont les inquiétants personnages qui semblent être à la recherche de Mo et d’où viennent-ils ? Dans quelles circonstances la mère de Meggie a-t-elle disparu, il y a neuf ans ? Pourquoi Mo ne lit-il jamais de livres à voix haute et que lui cache-t-il ? Lire serait-il devenu dangereux ?

En se glissant dans ce roman, on ne peut qu’être impressionné par l’art de Cornelia Funke : l’intrigue est immédiatement captivante et son idée de base, qui n’est pas dévoilée dans ce commentaire pour préserver le plaisir des futurs lecteurs du roman, est assez géniale. Et avant tout, les citations littéraires placées en épigraphe de chaque chapitre sont une trouvaille fantastique : elles annoncent et éclairent ce qui va suivre, nous donnent le plaisir d’évoquer un bon nombre de nos lectures culte, des contes d’Andersen au Docteur Jekyll et M. Hyde d’Oscar Wilde, en passant bien sûr par Astrid Lindgren, Ottfried Preussler, Roald Dahl, Michael Ende, Erich Kästner et Rudyard Kipling. Elles nous offrent aussi un réservoir d’idées pour le futur – nous avons d’ailleurs commencé à lire Les aventures de Tom Sawyer sur la suggestion de Cornelia Funke peu après avoir terminé Cœur d’encre.

Malgré toutes ces qualités, il m’a semblé que le roman ne tenait pas toutes ses promesses et il nous a moins séduits que Le Prince des voleurs (de la même auteure) que nous avions lu peu de temps auparavant. Si certains personnages, en particulier la tante Elinor, prennent vie et peuvent être drôles, la plupart d’entre eux restent lisses et superficiels. C’est particulièrement le cas des protagonistes, qui manquent de relief, et surtout des méchants qui n’effraient personne et agissent de manière caricaturale, selon des motivations inexpliquées. L’intrigue est longue et trop délayée dans des descriptions du paysage, du décor et des pensées des personnages, si bien qu’on se demande comment il est possible d’écrire 650 pages à partir d’un matériau si maigre. Malgré une lecture souvent laborieuse ponctuée d’épisodes de lassement, nous avons bouclé la lecture du roman qui a bénéficié d’un regain d’intérêt de toute la famille dans la dernière ligne droite et les enfants semblent partants pour lire les deux prochains tomes – vu leur attitude pendant la lecture, je dois dire que j’étais surprise !

Extrait
« Mais Meggie avait une autre raison d’emporter ses livres. Quand elle était dans un lieu inconnu, en leur compagnie, elle se sentait chez elle. C’étaient des voix familières, des amis qui ne se disputaient jamais avec elle, des amis malins et puissants, qui avaient tout vu, tout connu, avaient voyagé loin, vécu des aventures. Quand elle était triste, ses livres lui remontaient le moral, ils chassaient l’ennui tandis que Mo découpait le cuir et le tissu, et recousait les vieilles pages qui s’étaient effritées au fil du temps sous les innombrables doigts qui les avaient feuilletées.
Certains livres l’accompagnaient toujours, d’autres restaient à la maison parce qu’ils n’étaient pas adaptés à la destination du voyage ou devaient céder la place à une nouvelle histoire encore inconnue.
Meggie effleura du doigt les couvertures arrondies. Quelles histoires allait-elle emporter cette fois ? Quelles histoires l’aideraient à surmonter la peur qui s’était introduite dans la maison la nuit dernière ? « Et si j’emportais une histoire de mensonges ? » se dit Meggie. Mo lui mentait. Il mentait tout en sachant qu’elle lisait toujours les mensonges sur son visage.
« Pinocchio », pensa Meggie. Non. Trop inquiétant. Et trop triste. Il lui fallait quelque chose de plus captivant, quelque chose qui chasse toutes les pensées, même les plus ombres. Les sorcières, oui.
Elle emporterait Sacrées Sorcières, avec les sorcières au crâne chauve, qui transforment les enfant en souris – et l’Odyssée avec le cyclope et la magicienne qui métamorphose les guerriers en cochons. Leur voyage ne pouvait quand même pas être plus dangereux que celui-là ! »

Folio Junior, 10,50€

untitled

Jim Bouton et Lucas le chauffeur de locomotive, de Michael Ende (1960 pour l’édition originale en allemand)

Lu au printemps 2017

Les aventures de Jim Bouton sont un excellent roman pour commencer à lire des histoires plus longues tout en restant dans un univers imaginaire vraiment enfantin. L’édition parue en 2017 chez Bayard Édition est ponctuée d’illustrations jolies et drôles que les petits apprécient de pouvoir regarder pendant qu’on leur lit le texte.

Dans des conditions mystérieuses, Jim Bouton a débarqué, tout bébé, à Lummerland – une île minuscule (tout juste une montagne à deux sommets sillonnée d’un voie de chemin de fer), habitée seulement par le roi Alphonse Midi-Moins-le-Quart et ses trois sujets. Choyé par Madame Comment, il y grandit heureux… jusqu’au jour où l’île devient trop exiguë pour ce petit monde. Le chauffeur Lucas et sa sympathique locomotive Emma doivent se résoudre à l’exil et Jim décide de les accompagner. Le livre raconte les aventures et les rencontres extraordinaires qu’ils vont faire sur le chemin périlleux qui les mènera jusqu’à la Cité des Dragons. Sur la route, ils apprendront à compter sur leur courage, leur camaraderie, leur solidarité et leur inventivité…

Les garçons ont été immédiatement tenus en haleine par l’intrigue et nous avons littéralement dévoré ce roman. Ne supportant plus le suspense, Antoine nous a doublés en cours de route et a lu seul les deux tiers du roman. Le texte est à la fois bien écrit et accessible. Alternant scènes (très) drôles et moments de frissons, il nous entraîne grâce aux multiples détails savoureux et de trouvailles vraiment inventives, comme celle du géant apparent qui, contrairement à l’effet de perspective habituel, semble de plus en plus immense au fur et à mesure qu’il s’éloigne ! Les plus grands y retrouveront aussi leur compte, notamment en appréciant l’ironie mordante de certaines scènes. Ce livre, signé par l’auteur de L’histoire sans fin, est ultra-célèbre en Allemagne où tout le monde l’a lu enfant, mais reste méconnu en France : nous le recommandons chaudement pour une première initiation à la lecture d’un roman !

 

Extrait

« Dans la pièce, trois bonzes ventrus se tenaient assis sur des chaises hautes. Celui du milieu, le plus haut perché, portait un habit en or. C’était le Premier Bonze Pi Pa Po. Tous trois agitaient des éventails de soie pour se donner de l’air. Devant chaque bonze, un scribe était accroupi avec son encre de Chine, ses papiers et ses pinceaux.
– Bonjour, messieurs, lança joyeusement Lucas en portant deux doigts à sa casquette. Nous aimerions beaucoup voir l’empereur.
– Vous verrez l’empereur plus tard, répondit le Premier Bonze en souriant.
– Peut-être, ajouta le deuxième.
– Ce n’est pas complètement exclu, poursuivit le troisième, et tous les trois hochèrent la tête de connivence.
Les scribes approuvèrent en ricanant et notèrent sur leurs papiers les propos tellement spirituels de leurs supérieurs.
– Permettez tout d’abord une question, dit le Premier Bonze : qui êtes-vous, tous les deux ?
– Et d’où venez-vous exactement ? demanda le deuxième ?
– Et que venez-vous faire ici ? continua le troisième.
– Je suis Lucas le chauffeur de locomotive, répondit Lucas. Et voici mon ami Jim Bouton. Nous venons de Lummerland, et nous voulons nous rendre à la Cité des Dragons pour délivrer la fille de l’empereur.
– L’intention est très louable, dit le Premier Bonez, tout sourire, mais n’importe qui peut prétendre cela.
– Pouvez-vous nous trouver des preuves, demanda le deuxième.
– Ou bien une autorisation ? ajouta le troisième.
Les scribes notèrent en ricanant, les trois bonzes hochèrent la tête de connivence.
– Écoutez-moi bien, messieurs ! dit alors Lucas en repoussant sa casquette en arrière. Vous feriez mieux de crâner un peu moins. L’empereur ne sera pas très content quand il saura quels fanfarons vous faites !
– Oh, répliqua le Premier Bonze, toujours souriant, il est vraisemblable qu’il ne le saura jamais.
– Sans notre autorisation, expliqua le deuxième avec suffisance, les honorables étrangers ne pourront pas être admis auprès de l’empereur.
– Et nous ne vous laisserons passer qu’après avoir tout vérifié très minutieusement, ajouta le troisième.
– Très bien, soupira Lucas, mais faites vite, s’il vous plaît, car nous n’avons pas encore pris notre petit déjeuner.
– Dites donc, monsieur Lucas, commença le Premier Bonze, avez-vous des papiers d’identité ?
– Non, répondit Lucas.
– Alors, dit le deuxième bonze, vous ne pouvez pas prouver que vous existez…
– Exact, poursuivit le troisième : d’un point de vue administratif, vous n’existez pas. Et vous ne pouvez donc pas aller voir l’empereur, car une personne qui n’existe pas ne peut aller nulle part. C’est logique.
Les scribes notèrent en ricanant, les bonzes hochèrent la tête de connivence. »

Bayard Jeunesse, 13,90€

jim-bouton-et-lucas-le-chauffeur-de-locomotive

Série « Kamo » de Daniel Pennac (Gallimard jeunesse, 1992 et 1993)

Avec les « Kamo », Daniel Pennac signe une série de quatre courts romans intrigants et captivants : parmi ceux qui m’ont le plus marquée, enfant… Je les avais dévorés peu après leur parution, quand j’avais à peu près l’âge des deux protagonistes, qui sont en CM2 dans L’idée du siècle et en 5ème lors de L’évasion de Kamo, l’épisode final. Ces aventures faisaient partie de celles que j’avais bien envie relire avec les garçons quand ils auraient le même âge. À la demande d’Antoine, qui les a dénichés parmi mes livres de cette époque, nous les avons finalement lus un peu plus tôt, avec toujours autant de succès. Dans la foulée, nous avons prêté L’idée du siècle à l’une de leurs amies (9 ans) qui l’a autant aimé que nous…

L’ingrédient principal des quatre romans est incontestablement une intrigue captivante, distillant des rebondissements à la limite du fantastique dans le quotidien plutôt classique de deux garçons du 18ème arrondissement de Paris – leurs parents, leurs copains, l’école, les devoirs. Une fois amorcée la lecture de chacune des aventures, pas facile de reposer le livre !

Cela dit, les « Kamo » ne sont pas seulement des péripéties palpitantes, mais s’incarnent également dans des personnages attachants si bien esquissés par touches de petits détails qu’on croirait les connaître, l’ironie et l’humour des dialogues, la répartie de Kamo et les situations improbables imaginées par D. Pennac. Chacun des épisodes parle aussi des grandes questions – l’amour, le temps, la mort et l’histoire, avec un grand ou un petit H. Du coup, j’espère que les garçons les reliront un peu plus grands pour profiter pleinement de tout cela…

 

Extrait

« – Pas question que je monte là-dessus, déclara Kamo.
Il tenait la bicyclette à distance, du bout des doigts, avec une moue de dégoût, comme si elle eût été enduite de confiture.
– Ah, non ? et pourquoi ?
Kamo me jeta un bref coup d’œil, hésita une seconde, et répondit :
– Parce que.
– Tu ne sais pas monter à bicyclette ?
Là, il eut son sourire méprisant :
– Il y a des tas des choses que je ne sais pas faire. Je ne connaissais pas un mot d’anglais, l’année dernière, tu te rappelles ? J’ai appris en trois mois. Alors le vélo…
– Eh bien, justement, tu vas apprendre en deux heures.
– Non, je n’apprendrai pas.
– Pourquoi ?
– Ça me regarde.
Patience. Je connaissais mon Kamo, ce n’était pas le moment de l’énerver.
– Kamo, Pope a réparé cette bécane spécialement pour toi.
Il fronça les sourcils.
– Je suis désolé.
– Une bécane historique, Kamo. Elle a fait la Résistance. Elle a même échappé à une embuscade des Allemands. Tiens, regarde.
Un genou à terre, je lui montrai les deux impacts de balle. L’une avait perforé le cadre (juste entre le mollet et la cuisse de grand-père qui n’avait jamais pédalé aussi vite de sa vie), l’autre avait troué le garde-boue arrière (grand-père était passé…). Pope, mon père, n’avait pas voulu réparer les dégâts. Il pensait que ces traces héroïques plairaient à Kamo.
– Je suis désolé pour ton père vraiment, mais je ne monterai pas sur cette bicyclette. »