Triangle (de Mac Barnett et Jon Klassen, 2018)

Avec Triangle, Mac Barnett et Jon Klassen signent un album inattendu et désopilant ! Dans cette histoire, il y a Triangle qui vit dans une contrée où tout (maisons, portes, cailloux, feuilles…) prend une forme résolument triangulaire ; et, au-delà d’une inquiétante zone intermédiaire aux contours indéfinis, Carré, chez qui tout est systématiquement (et presque obsessionnellement) carré. Un beau jour, Triangle décide de jouer un tour à Carré, mais il pourrait bien être pris à son propre piège !

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Cette fable est d’autant plus percutante que le graphisme dessins est minimaliste : les yeux ronds des deux protagonistes leur donnent tour à tour un air blasé, déterminé (voire un peu psychopathe ?), surpris, effrayé, revanchard… Cette intensité réduite à sa plus simple expression nous a bien fait rire. Et il faut bien dire que les enfants s’identifient facilement à cette histoire de farce douteuse et d’arroseur arrosé ! Antoine et Hugo ont retrouvé avec plaisir le trait doux, si caractéristique de Jon Klassen qui a baigné toute leur enfance – mais qui n’est pas, je trouve, sans rappeler celui de Leo Lioni que nous aimons beaucoup aussi.

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Peut-être suis allée un peu loin dans l’interprétation de l’album, mais j’y vu, à travers le ridicule de l’aspiration à ne côtoyer que ses semblables, une jolie invitation aux échanges et au métissage.

Seule réserve : la chute, qui m’a semblé tomber un peu « comme un cheveu sur la soupe ». Mais nous avons fait l’expérience que cela n’empêche aucunement d’apprécier ce bel objet, y compris, vues la richesse des métaphores et l’ironie du dessin, avec des enfants un peu plus grands.

Si vous voulez finir de vous convaincre, jetez donc un œil à l’article de Pepita !

Lu à voix haute en janvier 2019 – L’école des loisirs, 13€

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Sorceline (de Sylvia Douyé et Paola Antista, 2018)

Sorceline extrait 1.jpgSorceline ne vit que pour la cryptozoologie, la science des animaux fantastiques – elfes, licornes, gorgones, phénix, fées et autres bêtes étranges. Elle se passionne pour leurs propriétés, leurs régime alimentaire et leurs habitudes et rêve d’en faire son métier. Elle est donc ravie de bénéficier, avec un groupe d’autres adolescents, d’un stage avec le savant Archibald Balzar. Cette formation est cependant bientôt perturbée par une succession d’événements aussi inquiétants qu’inexplicables. L’intrépide Sorceline n’hésite pas à mener l’enquête et pourrait bien, au passage, apprendre des choses incroyables sur elle-même…

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Ce premier tome Sorceline ravira tous les lecteurs qui aiment s’évader dans des mondes merveilleux, d’école de magie et de créatures féériques… Cette bande-dessinée nous plonge dans un univers surnaturel que l’on apprend progressivement à connaître au fil de ce premier tome. Ce décor envoûtant est porté par les dessins débordant de magie, dont les traits arrondis et la représentation des visages rappelle un peu l’univers des mangas. L’esthétique est particulière et semble un peu « girly », mais on aurait manifestement tort de s’arrêter à cette première impression, puisque mes deux garçons ont immédiatement eu envie de la découvrir et l’ont tous les deux beaucoup appréciée. Ils ont particulièrement aimé l’atmosphère sombre et l’intrigue qui comporte ce qu’il faut de frisson, d’escapades nocturnes et d’énigmes (et est bien servie par une composition dynamique des planches).

Certes, l’univers est très enfantin et les personnages m’ont semblé assez stéréotypés – l’héroïne bourrée de talents qui découvre ses pouvoirs, la bonne copine, le beau ténébreux, les ambitieux prêts à tout pour réussir… – et on n’apprend pas à les connaître en profondeur à ce stade. Mais il s’agit d’un premier tome et cela parlera sans doute aux jeunes lecteurs ciblés qui pourront s’identifier et auront envie, comme Antoine et Hugo, de poursuivre leurs explorations cryptozoologiques avec le tome 2…

L’avis de Bouma

Lu en janvier 2019 – Glénat, « Vents d’Ouest », 10,95€

Sorceline

Les amours d’un fantôme en temps de guerre (de Nicolas de Crécy, 2018)

Le dernier lauréat du Prix Vendredi est un roman illustré déconcertant qui nous plonge dans une atmosphère dont on peine à s’extraire et qui m’a laissé des impressions contradictoires…

Il s’agit avant tout d’un « jeune » fantôme de 89 ans qui évoque ses souvenirs des années 1930 – une époque attendrissante, celle de ses premiers émois amoureux et de la charnière entre enfance et adolescence, marquée par une insatiable avidité d’explorer, de comprendre et de questionner le monde. Mais aussi une époque sombre, ravagée par la guerre, les idéologies haineuses faisant régner la terreur et déchaînant une spirale de violence aveugle.

graphe Foa & Mounk 2017

La xénophobie et les populismes autoritaires ont le vent en poupe un peu partout dans le monde et les enquêtes suggèrent que l’attachement à la démocratie décroît avec chaque nouvelle cohorte, comme le montrent par exemple les chercheurs Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk dans un article récent (pardon pour cette incursion incongrue dans une chronique littéraire, mais je trouve qu’il faut en parler !). Dans ce contexte, il me semble essentiel, voire urgent d’aborder l’histoire de leurs ravages – y compris avec les jeunes générations.

Il me semble que la littérature, et la littérature jeunesse notamment, ont un rôle à jouer à cet égard et Les amours d’un fantôme en temps de guerre y contribuent de façon tout à fait originale. À travers la trajectoire d’un jeune fantôme, Nicolas de Crécy restitue les manifestations du fascisme avec beaucoup de justesse. Les repères historiques sont évoqués en toile de fond – discours nationalistes, militarisme, embrigadement de la jeunesse, propagande culturelle, gabardine noire portée par les membres de la Gestapo, camps d’extermination, dates : 30 janvier 1933, 1er septembre 1939.

« Ce mouvement s’est construit peu à peu jusqu’à devenir une organisation puissante : le parti des Fantômes Acides ; ses instigateurs prônent le retour aux sources, ils clament que le peuple des fantômes a une origine géographique précise et donc une pureté originelle, pervertie depuis peu par l’arrivée de nouveaux spectres avilis et dangereux, résultat de défunts de basse extraction et de pays pauvres. C’est ainsi que se sont rassemblés, sous la bannière des FA (Fantômes Acides), tous les fantômes aigris et contrariés qui erraient en petits groupes, ruminant leur haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. […] Un pouvoir politique en premier lieu, incarné par un spectre idéologue à la logorrhée fascinante, doctrinaire et criminelle. La guerre totale est son œuvre, et tient à son caractère délirant ; il a progressivement militarisé le parti des FA pour en faire une véritable armée, forte de plusieurs milliers de fantômes. Il est en haut de la pyramide, et celle-ci se divise en plusieurs niveaux de pouvoir : une police secrète, un corps d’élite, une milice – sans doute la plus à craindre –, et le même schéma se reproduit au sein de l’armée. Chacun se surveille, il y a des batailles internes, la haine appelle la haine, cette atmosphère délétère entraîne une concurrence dans la violence, et au final celle-ci s’exprime toujours contre les mêmes victimes… »

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L’idée géniale de l’auteur consiste à faire raconter tout cela à notre adorable petit fantôme. Cet ancrage dans un univers surnaturel apporte une prise de distance : « Un fantôme peut-il vraiment mourir ? ». Le mode de la métaphore permet d’évoquer une réalité si effroyable qu’elle est presque indicible – même si j’ai regretté que la métaphore des « fantômes acides » issus de l’amertume muée en haine des humains refusant de mourir n’éclaire pas les causes ni le contexte de la montée des fascismes. Les fascistes apparaissent, simplement, comme des êtres répugnants et fondamentalement mauvais. La narration par le jeune fantôme permet également de représenter la dictature et la guerre à travers les expériences concrètes d’un adolescent : séparation brutale de la famille, solitude et silence, cavale, deuil. J’ai trouvé que l’auteur parlait très bien de l’adolescence – sous nos yeux, le petit fantôme naïf prend conscience des ressorts de la guerre et affirme son besoin de désobéir et de s’engager dans la résistance. Cette mue et l’élan collectif qui rassemble des fantômes de tous horizons pour imprimer des tracts, coder des messages et infiltrer les lignes ennemies au péril de leur vie sont porteurs d’espoir… Même si les dernières pages sonnent comme une mise en garde.

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Vous l’aurez compris, les thématiques de ce roman me passionnent, sa construction me semble très réussie et l’écriture de Nicolas de Crécy est très belle. Il faut aussi absolument souligner à quel point les illustrations qui portent le récit autant que le texte sont splendides (c’est même incroyable de maintenir une telle qualité sur un ouvrage d’une telle ampleur). Et pourtant, j’ai ressenti une impression de flottement tout au long des 210 pages de cette lecture – peut-être est-ce lié au prisme d’un fantôme en suspension au-dessus des tourments du 20ème siècle, peut-être plutôt au fait qu’il s’agit d’une histoire d’errance et de quête inaboutie… J’ai trouvé que le récit manquait de tension narrative et j’ai eu du mal à entrer dedans, avec le sentiment d’une déambulation au fil de l’eau, guidée par une succession de hasards et sans élément perturbateur ou résolution explicite.

En refermant le livre, je me suis sincèrement interrogée sur sa cible. J’espère que le journal de ce jeune fantôme passionnera les lecteurs jeunes et qu’ils ne se laisseront pas décourager par l’écriture très exigeante et les nombreuses références culturelles et historiques ; j’espère également que l’univers enfantin de ce roman saura plaire à des lecteurs et lectrices plus âgés. Pour ma part, je ne trouve pas évident de déterminer à qui je pourrais le proposer… Je ne le lirai pas à Antoine et Hugo pour l’instant. Nous avons déjà partagé des lectures sur les années 1930 et 1940, notamment l’album Les peurs de David, ou les romans Vango de Timothée de Fombelle et Quand Marcel et ses amis découvrirent la grotte de Lascaux de Régis Delpeuch). Mais pour les raisons que je viens d’évoquer, je garde Les amours d’un fantôme en temps de guerre pour plus tard.

N’hésitez pas à jeter un œil aux avis de Sophie et de Pepita !

 

Extraits

« Les fantômes ne meurent pas, que je sache ! »

« Un grand changement s’était opéré en moi. Un sentiment de fierté guidait dorénavant mes actions. J’avais grandi.
Je n’étais plus le petit fantôme domestique.
À présent, j’étais :
LE PETIT FANTÔME RÉSISTANT. »

« Nous étions encadrés par des Fantômes Acides blond-jaune, que Robinson trouvait d’ailleurs sympathiques, et qui nous enseignaient la haine par le jeu ; activités physiques, camaraderie virile, célébration de la beauté et de la pureté héritées de notre ascendance. Nous avions un ennemi commun, disaient-ils, qui voulait notre perte, la fin de nos valeurs. Nous formions une entité indivisible, disaient-ils encore, nous avions la raison et l’Histoire avec nous. Il était de notre devoir de détruire cet ennemi, et de détruire tout ce qui pourrait nuire à l’intégrité de notre peuple. »

Albin Michel, 23,90€

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La petite épopée des pions (de Audren, avec les illustrations de Cédric Philippe, 2017)

Les limites sont souvent rassurantes. On peut ainsi se satisfaire et s’accrocher à cela : vivre dans un espace confortable et clairement borné, suivant une routine bien rodée et des règles aussi simples qu’efficaces, en acceptant l’inéluctable pouvoir de « l’ordre » et des déterminismes – fatalité, volonté des dieux ou, en l’occurrence, La Main lorsqu’elle décide de sortir les pions en vue d’une partie sur le damier. Et pourtant, il y aura toujours des irréductibles qui auront envie de prendre le risque, parfois insensé, d’aller au-delà, d’explorer le vaste monde et de repousser le plus loin possible les limites de leur liberté. Ceux-là seront souvent considérés au mieux comme des têtes brûlées, au pire comme des fous : mais ces individus prêts à aller au bout de leurs rêves peuvent vivre des choses fabuleuses que les autres ne peuvent même pas imaginer, contribuant ainsi à élargir l’horizon des possibles de l’ensemble de leurs congénères…

extrait 1Quel sujet passionnant que celui de ce petit roman ! À travers le destin d’une troupe de petits pions partagés entre leur fascination pour le monde extérieur et leur aspiration à regagner le confort rassurant de leur boîte en bois de rose, Audren invite les jeunes lecteurs à une réflexion philosophique exaltante sur la liberté, le libre-arbitre, l’aspiration individuelle à la distinction et les révolutions. L’exploit est d’évoquer ces questions vertigineuses à travers un texte non seulement accessible pour le public ciblé (« à partir de 8 ans »), grâce à un texte ciselé de moins de 50 pages, porté par de nombreuses illustrations en noir et blanc, mais aussi plein d’humour, de légèreté et de rebondissements. On se laisse volontiers entraîner dans l’histoire et on rit de bon cœur des mésaventures des pions et de l’ironie du texte.

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Quand les enfants apprennent vite à lire et se lancent à 6-8 ans dans des lectures plus longues, ce n’est pas toujours facile de leur trouver des textes entre les « premières lectures » (pas toujours très passionnantes sur le fond) et les romans plus étoffés qui abordent souvent des thématiques plus adaptées à des collégiens. Les romans de la collection Petite Polynie des éditions MeMo (voir Truffe et Machin et Vendredi ou les autres jours) contribuent avec beaucoup de talent à combler ce manque (n’hésitez pas à regarder ce qu’en disent Pepita et Aurélie). Outre la satisfaction de pouvoir découvrir de « vrais romans » en autonomie, il y souffle un vent de rêve et de liberté qui devrait apporter un plaisir de lecture intense aux lecteurs et lectrices à partir du plus jeune âge.

Pour des albums accessible aux plus jeunes qui donnent à réfléchir à des questions similaires, regardez aussi Au-delà de la forêt, de Nadine Robert et Gérard Dubois, et Le secret du rocher noir, de Joe Todd-Stanton.

 

Extraits

« Quand on ne sait pas ce que c’est d’être libre, le moindre déplacement peut ressembler à la liberté. »

« Sasha finit par se dire que la prière était à la rigueur une astuce pour se donner de l’envie et de la force, mais certainement pas la potion magique qu’il avait attendue. Comme il rêvait d’être remarqué à son tour par ses congénères, il interrompit Sasha-le-Héros et annonça haut et fort :
– Et bien, moi, je vais quitter la boîte !
– Hein ??? Quoi ? Qu’est-ce que tu dis, Sasha ? Tu ne tournes pas rond ! Et La Main, alors ? s’étonnèrent les autres.
– Je me fous de La Main.
– OOOHHH ! répondirent-ils d’une seule voix.
– Je te rappelle que nous ne pouvons rien faire sans La Main ! ajouta justement et posément Sacha-la-Raisonnable, qui semblait avoir déjà réfléchi au problème.
– Quand on veut, on peut ! s’enhardit Sasha. Je vais quitter la boîte et… il est même possible que je ne revienne pas.
En disant cela, il sentit un frisson lui parcourir le bois. Il avait très peur de ne pas savoir retrouver son chemin, très peur de se perdre à tout jamais. Toutefois, l’envie d’autre chose était plus forte que la peur. L’envie de ne pas ressembler à ses pairs, l’envie de ne plus dépendre de La Main, l’envie, sans doute, d’une véritable liberté.
– Tu rêves ! s’exclama l’un des Sasha. Tu penses que la vie est plus drôle ailleurs, que tout y est possible, mais nous sommes bien heureux ici. Nous vivons dans le meilleur des mondes. Ailleurs, tu ne sais pas ce qui t’attend. »

« Je me demande si ce n’est pas ça la vraie vie, finalement. L’aventure, la surprise, la nouveauté, le désordre, le risque… »

 

Lu à voix haute en février 2019 – Éditions Memo (Petite Polynie), 8€

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La ballade de Cornebique (de Jean-Claude Mourlevat, 2003)

C’est officiel, nous ne nous refusons désormais plus aucun livre de Jean-Claude Mourlevat ! Quelques semaines après avoir vibré pour l’adorable hérisson-justicier Jefferson, nous voilà conquis par le bouc Cornebique – un gaillard tout en jambes, doté d’un don pour le banjo, d’un solide appétit, d’une bonne dose d’auto-ironie et d’un cœur tendre à souhait. Ravagé par un chagrin d’amour, notre héros se résout à quitter le pays des boucs, pourtant si sympathique. Il est loin d’imaginer les rencontres et les aventures extraordinaires que lui réserve cette ballade à travers le vaste monde…

Jean-Claude Mourlevat est un conteur incroyable et la magie opère immédiatement : difficile de reposer le livre, une fois ouvert ! On se passionne pour les péripéties de Cornebique, on pleure de ses malheurs comme on s’attendrit de sa générosité, on rit de ses frasques et on partage avec délice les petits bonheurs qu’il accueille avec tant de simplicité. Tout, de l’esprit de compétition à la fantaisie et la liberté de Cornebique, va droit au cœur des enfants – et de ceux qui l’ont été ! On se délecte également des dialogues, qui débordent d’humour et de répartie. Ils font de ce texte un vrai bonheur de lecture à voix haute (je voudrais pouvoir vous faire entendre dans cette chronique les éclats de rire des garçons !). Et mine de rien, sans cesser une seule seconde de nous divertir, cette fable animalière évoque la vie, ses hauts et bas, l’art de prendre des risques et de savoir trouver le bonheur à portée de main, autour d’un bon repas chaud et entouré des êtres aimés…

Vous aimez la fête, la musique folk, les courses-poursuites et les concours en tous genres ? Ce livre est fait pour vous !

Extraits

« Mon p’tit camarade, c’est un des nombreux noms qu’il lui a trouvés. Il en a inventé beaucoup d’autres, des gentils et des moins aimables : Crottes-aux-Fesses, au début, hélas ; l’Aviateur, ensuite, à cause de son arrivée par la voie des airs ; Gros-Pépère ; Fiston ; l’Artiste, etc. Il ne l’appelle par son véritable nom, Pié, que lorsque la situation l’exige. Ainsi, cette fameuse nuit où il l’a égaré dans une forêt. C’est vrai qu’on hésite à crier « Crottes-aux-Fesses ! » tout seul au milieu des sapins. On se sent ridicule. »

« Au fait, c’est quoi la récompense ? Un sac d’or ?
– Oh non ! Juste un bon repas à l’auberge, ce soir.
– Ça me plaît. »

« Espèces de bons à riens ! Tristes faces ! Moisissures ! Saucissons ! Traînes-savates ! Grandes brailles ! Petites fesses ! Sacs à boustifaille ! Résidus de tripette ! Coulis de bouillasse ! Ramassis de graillons ! Aplatissures ! Chiures de mouches à crottes ! Enfileurs de perles ! Canards à deux becs ! Emboudineurs ! Culs !…
Là, il est déjà obligé de faire une première pause. Les gens rigolent tellement qu’on ne l’entend plus. Alors il pointe son index menaçant vers eux, et hausse un peu le ton :
– Trous vides ! Moins que rien ! Apprentis bousiers ! Zéros pour cent ! Soustractions de rien du tout ! »

 

Lu à voix haute en février 2019 – Folio Junior (Gallimard jeunesse), 5,90€

Ballade de Cornebique

 

Stig & Tilde, tome 1 : L’île du disparu (de Max de Radiguès, 2018)

Quand le kulku vire à la Robinsonade !

Stig & Tilde avant.jpgEn finnois, le mot « kulku » signifie à la fois voyage et passage. Dans la ville des jumeaux Stig et Tilde, le kulku est précisément un rite de passage vers le monde adulte consistant, pour chaque enfant de 14 ans, à survivre pendant un an sur l’une des centaines d’îles du lac. L’appel de l’aventure, la difficile et exaltante séparation avec la famille et l’apprentissage « à la dure » de l’autonomie doivent faire du kulku une expérience initiatique. Certes, la tradition a évolué vers un séjour d’un mois seulement sur une île bénéficiant de tout le confort moderne. Mais pour Stig et Tilde, rien ne se passe comme prévu : tempête et naufrage les livrent à une île apparemment déserte, mais sur laquelle il se passe des choses inexplicables, voire inquiétantes… De quoi vivre un vrai kulku à l’ancienne !

Toute la famille a découvert cette BD avec énormément de plaisir. Je dois dire qu’à première vue, je n’ai pas été attirée par le graphisme simple des dessins aux contours tracés à l’encre, dépourvus de nuances de couleurs, de reliefs et de jeux d’ombres. Ce sont donc les enfants qui l’ont lue en premier ; ma curiosité a été piquée par leur réaction unanimement enthousiaste.

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En me plongeant dans l’album, je me suis très volontiers laissée convaincre par ses arguments, constatant une nouvelle fois qu’il faut parfois savoir passer outre sa première impression : avant tout, Max de Radiguès est un conteur hors-pair qui nous tient en haleine de la première à la dernière page. Le suspense et le rythme soutenu de la narration sont bien servis par le découpage serré des cases.

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À la réflexion, la simplicité du dessin permet à l’auteur d’aller à l’essentiel. La palette de couleurs douce et simples évoque bien la Scandinavie. Les décors souvent épurés à l’extrême lui permettent de se concentrer sur les jeunes héros, leurs péripéties et leurs ressentis. Et surtout, le trait simple et la rondeur des personnages (impossible de ne pas penser à Tintin !) donnent un charme enfantin et rassurant à la bande-dessinée. À travers la soif de découverte, les doutes et la tendresse mêlée d’agacement de Stig et Tilde, Max de Radiguès parle très bien de l’adolescence et des relations entre frères et sœurs.

Une bande-dessinée d’apprentissage dépaysante célébrant l’aventure, la débrouillardise et la solidarité. Une pépite pour la bibliothèque familiale !

Stig & Tilde après

Lu en janvier 2019 – Sarbacane, 13,50€

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