Chat noir, tome 1 : Le secret de la tour Montfrayeur, de Yann Darko (Gallimard Jeunesse, 2013)

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Premier tome d’une trilogie, Chat noir nous entraîne à Deux-Brumes, décor médiéval fait de murailles, de superstitions, de castes figées et de mots avec le suffixe –asse… Et aussi plusieurs étrangetés qui pourraient d’abord paraître insignifiantes (un calendrier singulier, des rites mortuaires inhabituels…) mais se multiplient et suscitent des interrogations croissantes : sommes-nous dans une cité moyenâgeuse européenne, ou dans un monde fantastique ?

L’intrigue se noue autour du personnage de Chat noir, brigand insaisissable qui parvient toujours à s’échapper grâce à ses mystérieuses griffes lui permettant d’escalader toutes les murailles. Le seigneur de Deux-Brumes, exaspéré, a mis sa tête à prix et le jeune Sasha voit ici l’occasion rêvée de gagner la considération, et surtout la main de Phélina de Belorgueil. Qui est Chat noir ? Un malfaiteur doté de super-pouvoirs ? Une sorte de robin des bois ? Ou encore autre chose ? Sasha parviendra-t-il à l’attraper ? Le garçon est loin de soupçonner les conséquences de la traque qu’il amorce…

Hugo et moi avons lu Chat noir en quelques jours, pris par les nombreux rebondissements qui s’enchaînent sans répit. Ces péripéties font évoluer ce texte d’un roman historique vers une enquête, puis un roman d’aventures qui se renouvelle encore sur la fin, pour tendre vers quelque chose qui relèverait plus du fantastique et qui prend probablement des contours plus nets dans les tomes suivants. J’ai été, pour ma part, un peu déboussolée par ces mutations successives (après tout, le roman ne fait que 241 pages), mais cela n’a pas semblé perturber Hugo plus que cela. Pas plus qu’il n’a été dérangé par des personnages que j’ai trouvés un peu caricaturaux. Il a donc ri de bon cœur de la vanité de Phélina de Belorgueil (qui porte bien son nom !) ou de l’odeur pénétrante et du langage fleuri de Cagouille, l’ami de Sasha aux origines modestes mais à la loyauté sans faille.

Chat noir mise sur une intrigue construite pour tenir en haleine ses jeunes lecteurs. Aux prochains tomes de nous fournir les éléments qui nous manquent encore pour comprendre le comportement des alliés et des ennemis de Sasha, et voir où tout cela nous mène…

L’avis de Pépita est disponible ici !

Extraits

« Oyez ! Chat Noir aura les mains tranchées et jetées au feu ! Ses yeux seront arrachés, donnés aux chiens, et trois onces de plomb fondu seront coulées sous ses paupières ! Oyez ! Puis il sera pendu par le cou ! Le bourreau tranchera ses figues et les réduira en cendres dans un brasier ! »

« Mon pauv’ Sasha, va ! dit ironiquement Cagouille. T’es toujours aussi naïf. À supposer que quelqu’un touche cette prime un jour, chaque sou qui sortira du trésor pour la payer sera remplacé par de nouveaux impôts. Chat Noir vivant, il coûte surtout cher aux riches. Mais si on le tue, la récompense, elle, coûtera cher aux pauvres. »

« Deux-Brumes est une très grande ville qui se targue d’être au pinacle de la civilisation. Mais il fut un temps lointain où cette cité n’était qu’un petit village de pêcheurs aux mœurs sauvages. De cette époque oubliée, la coutume de confier les morts à l’océan a été préservée. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 11,90€

Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage, de Paul Martin et J.-B. Bourgois (Sarbacane, 2019)

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« – On va dire… On va dire que… j’étais une héroïne, et tu étais ma fidèle monture. Et on se cachait dans ce jardin. Le jardin fantastique. Euh, non, pas fantastique. Le jardin…
Vu d’ici, le jardin semble totalement différent. Les silhouettes tordues des arbres, les herbes fouettées par le vent, les allées envahies d’orties et de ronces… Tout lui apparaît mille fois plus déroutant, mille fois plus vaste. Et le nom la frappe comme une évidence.
– Le Jardin Sauvage ! »

Il ne faut pas plus aux enfants qu’une petite phrase magique pour basculer dans un monde imaginaire où tout devient possible ! Un monde régi par ses propres lois, où l’on peut vivre ses rêves les plus fous… et apprendre à dompter ses angoisses. Mais le Jardin Sauvage que Violette et son fidèle chien Pavel découvrent en fuyant une menace terrible est-il vraiment un monde imaginaire ? Quelles surprises leur réserve-t-il ? Quel rôle la petite fille est-elle amenée à y jouer ? L’univers du Jardin Sauvage est-il complètement déconnecté de sa vie « normale », ou des liens essentiels existent-ils ?

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Nous nous sommes laissé entraîner avec grand plaisir dans cette aventure extraordinaire au cœur de la nature – des racines les plus profondes aux cimes les plus vertigineuses, de lacs habités par des êtres insolites à des entrelacs de tiges indociles… L’univers du Jardin Sauvage est merveilleux et inquiétant, dense et foisonnant, délicieusement absurde et parfaitement cohérent. Comme il est réjouissant de l’explorer et d’y trouver peu à peu ses repères !

Mais ce n’est pas tout. Tout cela n’est que le décor d’un récit initiatique qui nous a captivés de bout en bout, porté par une belle écriture imagée, modulée dans le rythme, tour à tour vive, drôle et angoissante. Par les illustrations tout en finesse aussi qui semblent onduler comme une prairie d’herbes hautes – et qui font de ce roman un objet-livre splendide.

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Avec une créativité et un talent de conteur impressionnants, Paul Martin affirme ici, dans la droite ligne de Max et les Maximonstres ou d’Alice au pays des merveilles, le pouvoir infini de l’imagination contre les épreuves de la vie. Le Jardin Sauvage est aussi un lieu où Violette grandit, comprend comment construire des alliance et trouver des compromis, n’hésitant pas à battre en brèche tous les préjugés pour parvenir à trouver le bien commun dans un écosystème complexe. Au fil des épreuves, Violette apprend à surmonter ses peurs et à s’affirmer, devenant sous nos yeux une héroïne exceptionnelle.

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Un roman fascinant comme une montre sans aiguille, féérique comme une pierre qui brille dans les ténèbres, qui fait intensément résonner notre imaginaire : l’un de ces trésors de l’enfance tout simplement indispensables !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Extraits

« – Eh bien, je préférerais que tu me vouvoies. Tu comprends, si je suis une héroïne, c’est important que je montre mon autorité aux gens. Donc, merci de me dire désormais « vous », fidèle destrier !
– Hein ? Te dire « vous » ?
– Oui ! J’ai toujours eu envie qu’on me vouvoie, mais les gens disent toujours « tu » aux enfants. Allez-sois chic !
Le chien se passa la patte gauche sur l’oreille, ce qui était pour lui un signe de grande perplexité. Puis il finit par lâcher :
– Bon. Comme vous voudrez, Violette ! »

« En effet, les Trolls se plaisaient à rester inertes. Leur nature minérale, leur poids, leur longévité, tout les portrait à détester le mouvement. C’était peut-être la raison de leur hostilité envers les bêtes et même les plantes : ce qui bouge, court, sautille, pousse et s’agite dans le vent leur semblait à la fois futile et agaçant. Eux tiraient leur force de leur capacité à rester sans faire un geste, sans respirer ni même cligner des yeux, pendant que le reste du monde tournait autour d’eux.
C’est pourquoi ils ne passaient pas à l’attaque. Ils auraient aisément pu ravager la place du marché, piétiner les pauvres protections mises en place par ses occupants, et contraindre ces faibles créatures à leur donner ce qu’ils voulaient. Mais cela n’était pas dans leur nature. Ils préféraient faire ce que savent le mieux faire les pierres : s’enfoncer dans le sol, être des obstacles, plus dur que le bois de chêne, plus patient que le félin à l’affût, jusqu’à ce que leurs adversaires viennent leur donner ce qu’ils demandaient. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Sarbacane, 19,90€

Cœur de loup, de Katherine Rundell (Gallimard Jeunesse, 2015)

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« Il était une fois, il y a une centaine d’années, une petite fille sombre et fougueuse. »

Féodora se sent plus à l’aise avec les loups qu’avec les humains. Elle grandit dans une contrée sauvage de la Russie, avec sa mère qui l’initie au métier de « maître-loup ». Leur bonheur est menacé par l’armée du tsar qui sème la terreur et leur attribue la responsabilité de méfaits causés par les loups. Mais Féo n’est pas du genre à se laisser dompter. Pour défendre sa liberté et celle de sa mère, elle n’hésite pas à braver la folie furieuse du général Rakov et le froid sibérien – n’imaginant pas une seule seconde les répercussions que cette incroyable aventure pourrait avoir !

Nous avons pris beaucoup de plaisir à lire à voix haute ce roman d’aventures aux allures de conte russe. Féo est une héroïne inoubliable – indocile, entière, à la fois forte et touchante dans son humanité. Sa force vient notamment de sa capacité à se faire des alliés, donnant à sa révolte individuelle une dimension collective et subversive réjouissante. Sa capacité à vivre avec les loups, à décoder leurs comportements et à respecter leur nature sauvage a beaucoup fait rêver mes garçons. La jeune fille rencontre d’autres beaux personnages, notamment le jeune Ilya qui a en commun avec elle de battre en brèche beaucoup de stéréotypes de genre.

Il n’a pas toujours été facile de trouver de quoi mettre sous la dent avide de mes garçons qui ont apprécié de se plonger dans de longs textes à un âge où ils restaient trop jeunes pour le propos et les thématiques de beaucoup de romans. À cet égard, Katherine Rundell offre de merveilleuses lectures (ce livre-ci comme L’explorateur), portées par une plume vive, mais résolument ancrées dans un univers enfantin – l’histoire s’ouvre d’ailleurs sur les mots « Il était une fois… ». Je ne m’offusquerai donc pas du manque de crédibilité de certains développements, ni du caractère monolithique des « méchants » dont le comportement ne peut s’expliquer que par la « folie ».

Une lecture de circonstance en ces journées glaciales ! Un texte qui provoque un émerveillement enfantin, que nous avons achevé avec l’impression de rentrer d’un long voyage. Nous n’oublierons pas de sitôt cette contrée un peu magique où cohabitent la brutalité arbitraire, la vie sauvage et une splendeur hivernale à couper le souffle.

Extraits

« Tout commença – toute l’histoire – par un coup frappé à la porte bleu glacier.
En réalité, « frapper » n’était pas le mot juste pour qualifier un tel bruit. On aurait plutôt dit qu’une personne essayait de creuser un trou dans le bois avec ses poings.
Tout type de coup frappé à la porte était inhabituel. Personne ne frappait jamais ; il n’y avait qu’elle, sa mère et les loups. Les loups ne frappaient pas. S’ils désiraient entrer, ils passaient par la fenêtre, qu’elle soit ouverte ou non. »

« Il existait, à la connaissance de Féo, cinq types de froid. Il y avait le froid de vent, qu’elle sentait à peine. Il faisait du bruit et des manières, rendait vos joues aussi rouges qu’après une paire de gifles, mais ne pouvait pas vous tuer même s’il essayait. Il y avait ensuite le froid de neige, qui pinçait les bras et gerçait les lèvres, mais offrait de merveilleuses possibilités. C’était le temps préféré de Féo ; la poudreuse était souple et permettait de faire des loups de neige. Puis venait le froid de glace, capable de vous arracher la peau des paumes, mais il suffisait d’être vigilant pour éviter cela. Le froid de glace était tranchant et malin. Souvent accompagné d’un ciel bleu, il était formidable pour patiner. Féo avait du respect pour lui. Il y avait également le froid dur : quand le froid de glace devenait de plus en plus intense et s’éternisait au point de vous faire douter que l’été ait un jour existé. Le froid dur était cruel. Les oiseaux mouraient en plein vol. C’était le genre de froid que vous braviez à coups de botte.
Enfin, il y avait le froid aveugle. Celui-là sentait le métal et le granite. Il vous faisait totalement perdre la raison et vous soufflait de la neige dans les yeux jusqu’à sceller vos paupières, vous obligeant à les frotter avec de la salive pour pouvoir les ouvrir à nouveau. Le froid aveugle descendait de quarante degrés au-dessous de zéro. C’était le genre de froid qui ne se prêtait pas à la contemplation en plein air, sauf si vous aviez envie que l’on retrouve votre corps sans vie à la même place en mai ou en juin. »

« J’ai besoin d’histoires. D’histoires comme la tienne. Tu pourrais secouer les gens, les pousser à agir. Les histoires peuvent déclencher des révolutions. »

Lu à voix haute en novembre/décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 7,60€

Mon père des montagnes, de Madeline Roth (Le Rouergue, 2019)

Mon père des montagnes

La couverture donne le ton : une maisonnette perdue dans une nature crépusculaire, désolée, mais paisible. L’ensemble est sombre, mais pas vraiment triste. La lumière tombe sur la façade et le chemin blanc, dont on ne voit pas où il mène : tout semble ouvert.

C’est un joli roman choral que nous offre Madeline Roth. Elle nous fait entendre deux voix : celle de Lucas, seize ans, et de son père, qui ne se parlent plus depuis si longtemps, mais qui se retrouvent pour une semaine de vacances dans le chalet familial. Ce n’est pas qu’ils soient fâchés, mais les silences, leurs différences et le temps qui voit Lucas grandir et son père vieillir ont distendu le fil de leurs liens. Perdus dans la montagne, ils n’ont guère le choix de se faire face. Parviendront-ils à s’apprivoiser ?

Le père et le fils sont on ne peut plus différents : l’un est posé, habile de ses mains, taiseux, solitaire ; l’autre a soif de vivre, aime le bruit, les discussions, ses amis. Et pourtant, les deux se manquent l’un à l’autre. Chacun à une charnière de sa vie, ils ont (peut-être plus que jamais) besoin de la tendresse de l’autre. Ils partagent peut-être plus qu’ils ne le pensent. Et pas seulement le socle des souvenirs heureux que les vestiges d’une cabane ou la saveur des pommes de terres cuites dans les braises suffisent à raviver…

J’ai beaucoup aimé ce texte qui me donne envie de continuer à découvrir les livres de Madeline Roth. Elle n’en fait pas trois tonnes – 75 pages à peine en réalité, mais dont chaque mot est dense, pesé pour aller droit au cœur. Ces mots parlent très justement de l’ambivalence que représente le fait de grandir vers l’âge adulte. J’ai beaucoup aimé aussi la façon dont les deux narrateurs évoquent le personnage de la mère qui n’est pas présente sur place, mais dont on pressent constamment le trait d’union qu’elle représente entre eux. Un beau texte sur le pouvoir qu’a l’amour de transcender les différences et sur l’urgence d’entretenir, mot après mot, geste après geste, les liens qui nous tiennent à cœur.

Merci beaucoup à Pepita de m’avoir donné envie de découvrir ce livre ! J’aime beaucoup la façon dont elle en parle, n’hésitez pas à aller la lire par ici.

Extraits

« Ça n’a pas toujours été comme ça, froid, entre lui et moi. Quand j’étais petit, je sais que c’est qui m’a appris à faire du vélo et on jouait au foot dans la revue devant la maison. Parfois il m’emmenait au cinéma et on achetait du pop-corn. Et puis je ne sais ce qui s’est passé, j’ignore de quand ça date, je ne me souviens pas d’un moment précis qui aurait basculé. Un jour je me suis rendu compte qu’on ne faisait presque plus rien ensemble, et qu’on se parlait de moins en moins. Mais comme on est trois, et que je parle beaucoup avec ma mère, les repas, la vie à la maison, tout ça ne m’a jamais semblé compliqué. Là c’est différent. On est lui et moi. On n’est pas fâchés, j’ai plutôt le sentiment qu’on est gênés. À un moment donné, j’ai dû grandir. Peut-être que c’est juste à cause de ça. »

« Et puis parfois je me dis qu’il te suffirait d’une main posée sur moi, comme ce que tu as fait, là, avec mes cheveux. Même pas tellement des mots, amis sentir que tu es là. Comme une sécurité. Comme quand tu me rattrapais si je sautais du petit mur. Tes bras à l’arrivée. Je voudrais pouvoir me dire que tu es là. Que tu seras toujours là. Que tu es là, c’est tout. »

Lu en novembre 2019 – Le Rouergue, 9€

Edison : la fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan, de Torben Kuhlmann (Éditions NordSud, 2019)

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Vivre en deux langues et entre deux pays, c’est avoir la chance d’évoluer dans un univers littéraire élargi. Je suis toujours fascinée de constater, en habitant dans le proche pays qu’est Allemagne, à quel point les lectures ont parfois du mal à passer les frontières. De nombreuses perles littéraires françaises restent inaccessibles en allemand – la plupart des albums de Rebecca Dautremer, par exemple. Et inversement, certains des livres les plus lus par les enfants allemands n’ont jamais été traduits vers le français. C’est pourquoi je suis toujours ravie quand les traductions nous permettent d’élargir l’horizon de nos partages livresques. Les éditions Nord Sud contribuent avec brio à faire voyager les livres en traduisant régulièrement de splendides albums européens. Cet éditeur permet en particulier de découvrir en français les albums de Torben Kuhlmann, l’un des auteurs-illustrateurs les plus populaires de ce côté du Rhin (et bien au-delà !). Le dernier, Edison : la fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan, vient de paraître.

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Nous avons lu en allemand trois albums de cet auteur – Linbergh, Armstrong et Edison – désormais tous disponibles en français. Chacun de ces albums rend hommage à un personnage ayant fait bondir en avant les connaissances humaines dans un domaine particulier : le pilote Charles Lindbergh, l’astronaute Neil Armstrong et l’inventeur Thomas A. Edison. Mais Torben Kuhlmann réécrit malicieusement l’histoire, imaginant à chaque fois que l’avancée en question ait été initiée… par une souris. Les humains sont loin de soupçonner l’effervescence fébrile qui règne parmi ces adorables petits rongeurs aussi curieux que créatifs. Dont la manie de se lancer des défis tous plus fous les uns que les autres n’a d’égale que leur obstination à inventer des machines astucieuses pour contourner les obstacles liés à la gravité, à l’absence d’air ou à la pression hydrostatique !

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« Vois-tu, nous autres souris ne devons jamais nous sous-estimer, conclut le professeur. Une souris peut parfaitement descendre au fond de l’océan ! »

Dans Edison, par exemple, deux souris se mettent en tête de construire un engin capable de sonder les profondeurs sous-marines, à la recherche d’un hypothétique trésor. Expérimentations physiques, études de cartes et préparation de l’expédition sont menés avec rigueur et l’ivresse de la conscience de repousser les frontières de la connaissance. Les ingénieuses bestioles sont loin de se douter qu’elles sont en réalité sur les traces de Thomas A. Édison…

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Nous avons retrouvé dans ce livre tout ce que nous avions déjà adoré dans les précédents albums de Torben Kuhlmann. La forme est vraiment à la charnière entre album illustré et roman, avec un texte relativement long déroulant une histoire aux rebondissements multiples, mais indissociable des illustrations qui subliment, prolongent l’écrit, prennent parfois même le relai avec de majestueuses doubles-pages illustrées se suffisant parfaitement à elles-mêmes. Voilà une proposition merveilleuse pour les enfants qui apprécient l’immersion que permettent les textes longs sans pour autant avoir perdu le goût des albums.

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Les illustrations contribuent à construire un univers graphique unique – vintage, drôle et décalé. Certaines sont à couper le souffle, toutes sont de celles qui invitent à prendre le temps de s’y plonger et de déguster chacun de leurs détails. On s’amuse à y découvrir à chaque lecture de nouvelles références aux mondes de la littérature et de la science – titres de journaux et de livres, photographies, plans de prototypes et mille autres clins d’œil témoignant du travail très soigné de l’auteur. Qui nous parviendrait presque à nous convaincre de cette histoire de souris astucieuses, avant de résumer dans les quelques pages finales les principales étapes de l’invention de l’éclairage électrique (telle que la racontent les encyclopédies). Un mélange inattendu de fantaisie et de sérieux !

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On sort de cette lecture avec l’envie de céder à sa curiosité et de voyager aux confins des territoires explorés. Pour notre part, impossible de résister à l’appel de l’aventure !

Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions Nord Sud, 18€

 

226 bébés, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2019)

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Évidemment, après avoir succombé à L’Estrange Malaventure de Mirella, puis à De cape et de mots, nous n’allions pas nous priver de continuer à nous régaler de la plume de Flore Vesco. Lorsque nous avons repéré la sortie de ce petit roman dans la jolie collection « marque-page » qui propose des textes courts et illustrés aux tous jeunes lecteurs, nous n’avons fait ni une ni deux… Et pour une fois, c’est Antoine qui nous a fait la lecture à voix haute !

« Nous accusons réception de votre courrier en date du 28 octobre concernant les chutes d’enfants sur votre propriété. Nous sommes au regret de vous informer que l’arrivée d’un bébé dans un foyer n’est pas considérée comme un sinistre, et ne peut donc être remboursée par l’assurance. »

Imaginez un vieil homme qui prendrait enfin sa retraite après une dure vie de labeur, l’occasion de se mettre au vert pour goûter un repos bien mérité ! Mais imaginez également qu’en raison d’un virage serré du couloir de cigognes survolant la maison, les bébés se mettent à pleuvoir en nombre dans le jardin. Ce que vous n’imaginerez jamais, j’en suis sûre, c’est ce dont 226 mouflets sont capables quand ils s’y mettent…

« Certes, ils avancent à quatre pattes, mais qu’est-ce qu’ils m’épatent ! »

Nous n’avons fait qu’une bouchée de cette fable farfelue agrémentée de cascades à couper le souffle, de statistiques édifiantes, d’allitérations, de néologismes et de rimes que personne n’avait jamais osé faire avant ! Comme L’Estrange Malaventure, l’histoire multiplie les clins d’œil aux contes de Grimm que Flore Vesco a le don de dépoussiérer avec entrain. Nous avons ri à gorge déployée de la perspective tendre et joyeusement décalée sur des récits tellement anciens qu’on ne remarque plus leurs absurdités, mais aussi sur les bébés (vous ne les verrez plus jamais de la même manière !).

Les parents soucieux de joindre l’utile à l’agréable en proposant à leur progéniture des lectures instructives trouveront leur bonheur dans les encadrés didactiques, véritable mine d’informations sur les volatiles assurant la livraison de bébés, ou encore des conflits historiques majeurs comme la guerre du taboulé avec ou sans raisin.

Tout ça en 85 pages ! J’en suis bé(bé)ate d’admiration. 226 bravos à Flore Vesco !

Hashtagcéline et de Pépita sont aussi enthousiastes que nous. N’hésitez pas à aller lire leurs avis.

Autre extrait : « Soudain, les soldats aperçurent la carriole, et tous les choupinouchons, assoupis les uns contre les autres. Bert mit un doigt sur sa bouche pour leur faire signe de ne surtout pas les réveiller.
Les combattants se regardèrent. Que faire ? Ils n’avaient pas le choix. Les deux armées entreprirent donc de livrer bataille en silence. Les canonniers chargeaient les boulets très délicatement dans le canon, et frottaient tout doucement leurs pierres à briquet pour allumer la mèche. Les chevaliers faisaient bien attention à ne pas entrechoquer bruyamment bruyamment leurs épées. Les fantassins s’insultaient en chuchotant. Même les chevaux galopaient sur la pointe de leurs sabots. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Didier Jeunesse, 12€

Les petites reines, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2015)

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Et bien non, je n’ai pas passé les dernières années sur une exoplanète ou sur une île déserte… À vrai dire, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte. D’une manière ou d’une autre, j’ai réussi à passer à côté de ce roman dont tout le monde a déjà entendu parler. Heureusement qu’il y a ma maman à qui j’avais fait découvrir Brexit Romance l’année dernière et qui a eu la merveilleuse idée de lire, puis de me passer Les petites reines ! Alors certes, j’arrive un peu après la bataille et je ne vous cache pas que j’ai un peu hésité à publier une chronique en voyant qu’il y en avait déjà 447 rien que sur Babelio… Mais il serait dommage de se priver de partager avec d’autres le plaisir d’une lecture aussi savoureuse, non ? J’apporte donc ici ma petite goutte d’eau au moulin !

Quel personnage que celui de Mireille ! Son physique ingrat n’a d’égal que son regard acéré sur autrui, son sens de l’humour et sa répartie à toute épreuve – mais aussi sa sympathique capacité à s’enthousiasmer pour les spécialités culinaires et fromagères locales. D’une lucidité radicale, elle n’attend pas grand-chose de ses semblables et, d’une certaine manière ne peut qu’être agréablement surprise…

« Ça y est, les résultats sont tombés sur Facebook : je suis Boudin de Bronze. Perplexité. Après deux ans à être élue Boudin d’Or, moi qui me croyais indéboulonnable, j’avais tort. »

Par un extraordinaire concours de circonstances, la destinée des trois lauréates de l’infâme concours de boudin converge vers un point modal : la garden-party organisée à l’Élysée le 14 juillet. Qu’à cela ne tienne, elles y seront ! Quitte à s’y rendre à vélo et à vendre… du boudin pour financer le voyage.

« Alors on va clarifier les choses, chères amies. Personne ne va se jeter dans les escaliers au nom de quelque esprit que ce soit. On a des vélos, on a des mollets, on a une garden-party à gate-crasher. »

J’ai passé un moment délicieux avec ce road-trip farfelu, ponctué de dialogues et de situations irrésistibles. Ce roman se lit d’un trait. Cela fait un bien fou de voir Mireille et ses acolytes tourner en dérision les stéréotypes de genre, les journalistes sans scrupules et les réseaux sociaux qui font le buzz avec tout ce qui est bon à prendre. J’ai ri, parfois jaune, souvent à gorge déployée. L’histoire est d’autant plus touchante que les émotions sont tout en retenue ; le ton exubérant ne change rien à la profondeur du propos sur le rapport au corps, la différence, la filiation, le féminisme et la valeur de l’amitié. Une lecture libératrice, savoureuse (je pèse mes mots) qui vous donne envie d’enfourcher votre vélo et de laisser opérer la magie !

« – Mireille… tu nous as fait monter jusqu’en haut de cette colline juste pour visiter le village qui est spécialiste de ton fromage préféré ?!
– Boudinette scandinave, on ne pouvait pas rater ça. Impossible !
– Mais enfin, il y a plein de crottins de Chavignol en vente partout dans ce pays ! Qu’est-ce que ça peut te faire d’en manger ici ?
– C’est comme un pèlerinage, Astrid. Respecte un peu ma religion. »

Pourquoi ne pas jeter à œil à ce que disent Alice, Pepita, Sophie et les Lectures lutines de ce roman ?

Autres extraits

« Mon père est franco-allemand. Pour préserver son anonymat, surnommons-le Klaus Von Strudel. »

« Je suis pas psy, Malo, mais j’ai l’impression que tu déplaces sur moi ta propre culpabilité d’être devenu un petit caïd macho con comme ses pieds qui n’a rien trouvé de mieux pour marquer la rupture avec l’enfance que d’humilier publiquement sa meilleure copine de maternelle et qui est maintenant pris dans un engrenage infernal où il est obligé de garder la face, alors que les meufs qu’il a essayé de détruire n’en ont totalement rien à foutre de lui, et qu’au lieu de le craindre, elles l’ignorent et vont se balader à travers la France en devenant populaires sans lui demander son autorisation. C’est ça ? »

Lu en novembre 2019 – Sarbacane, 15,50€ (existe également au format poche, 7,40€)