Nous sommes l’étincelle, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2019)

Ma curiosité a été piquée dès la lecture des premières pages : nous sommes en 2061 en Dordogne, trois enfants pêchent au harpon dans une rivière. La vie sauvage, ses renards et ses bécasses des bois semblent avoir repris leurs droits. Loin de là se jouent des guerres et des désastres écologiques, s’entassent les humains dans les jungles stériles que sont devenues les villes, sous l’œil de milliers de caméras. Vincent Villeminot préfère développer son intrigue dans les marges de ce monde, là où un jour, des jeunes désespérés ont décidé de faire sécession et de fonder une société d’un type nouveau. Quelle est la menace qui plane sur les trois enfants ? Quel est leur lien avec le mystérieux ermite qui semble les observer de loin ? Et surtout, comment en est-on arrivé là ?

Ces différents fils narratifs sont admirablement imbriqués pour nous tenir en haleine. Antoine a lu les 500 pages de ce roman d’un trait, j’ai été à peine plus longue. Les allers-retours entre différentes époques reconstituent pas à pas un puzzle fascinant. Le futur imaginé par Vincent Villeminot est d’autant plus crédible qu’il s’ancre résolument dans le monde actuel, ses clivages sociaux, ses réformes absurdes, son mépris des jeunes générations, sa crise du sens collectif. L’étincelle qui embrase tout, c’est la publication, en 2024, du livre Do Not Count On Us dont les extraits brûlants ponctuent le récit. Un porte-voix de la rage et du désarroi face à l’inertie d’un monde verrouillé, du rejet des valeurs de pouvoir et de consumérisme, de la contestation de la légitimité du droit. Mais surtout un texte qui éveille des rêves d’une société alternative et identifie la sécession comme forme d’action : « Nous pouvons encore nous asseoir à l’écart, pour travailler à des sociétés plus modestes, liées par l’amitié, gouvernées par le souci de ne renoncer chacun à aucune souveraineté, et qui ne ressembleront pas à celle-là. »

« L’espoir et la trouille, sœurs jumelles »

Le récit et les questionnements des personnages portent une réflexion passionnante sur le contrat social, les fondements possibles de la vie commune, les utopies. J’ai rarement lu un livre qui parle aussi bien de la façon dont peurs et rêves s’entremêlent non seulement quand sévit une répression implacable, mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre en application de grands principes, de recréer quelque chose – des fondements matériels, des institutions et des formes de régulation – quand on a fait table rase. Et pourtant, l’exaltation du retour à la nature et à l’essentiel, la redécouverte de l’entraide et du partage, le bonheur pour les plus marginaux de pouvoir envisager de trouver une place dans une communauté en devenir insufflent d’émouvants moments de grâce. La construction du récit permet à Vincent Villeminot de restituer la vie des rêves sur le temps long et sur plusieurs générations – j’ai été touchée par le regard bienveillant, mais lucide posé par la Houle sur ses propres rêves de jeunesse et sur ceux des nouvelles générations.

« La forêt est ce monde où la mort fait partie de la vie. »

Cette imbrication entre rêves et peurs s’incarne de façon saisissante dans la forêt nourricière, protectrice, d’une beauté émouvante, mais sauvage, en proie à la violence d’un état de nature où pillards, braconniers et cannibales sévissent et où la famille apparaît comme un repère ultime. J’ai probablement un prisme particulier en tant que chercheuse en science politique, mais en lisant ce livre, j’ai pensé sans cesse aux théories de l’état de nature et du contrat, dont ce roman restitue avec beaucoup de finesse les implications. Cette lecture nous a donné l’occasion de parler de Rousseau et de Hobbes avec Antoine qui a été très intéressé par ces débats. Les mots du dernier chapitre qui alertent sur l’urgence de redonner une perspective à tous, m’ont, curieusement, évoqué la théorie de la justice de John Rawls : « Le risque que nous voulons courir, c’est que pour le plus malheureux d’entre nous, celui qui aura à en payer le prix le plus haut, le départ vaille mieux que ce statu quo. »

Je reste époustouflée par la façon dont ce roman parvient à incarner ces questionnements certes abstraits, mais puissamment révélateurs des problématiques de notre temps. Tout en restant une lecture-plaisir haletante.

Nous ne tarderons pas à découvrir les autres livres de Vincent Villeminot !

N’hésitez pas à lire aussi les avis de Linda et de Pépita.

Lu en octobre 2020 – Pocket Jeunesse, 18,90€

L’Attrape-Malheur, de Fabrice Hadjadj, avec les illustrations de Tom Tirabosco (La Joie de Lire, 2020)

« Alors vous demandez : quel pouvoir lui a valu pareil surnom ? Allons, nous y arriverons bientôt. Sachez pour l’heure qu’il s’agissait d’un pouvoir étrange, double, tellement double qu’on pouvait aussi bien le prendre pour une espèce d’impuissance. On n’aurait su dire, au fond, qui s’était penché sur son berceau : Clochette ou Carabosse ? Peut-être les deux en même temps, en se cognant la tête. »

Il était une fois un garçon nommé Jakob mais qui fut plus connu sous le nom d’« Attrape-Malheur ». Tiens Jakob ! Comme l’un des frères Grimm. Et le récit commence justement comme un conte : un couple de meuniers dont le vœu d’avoir un fils finit par s’exaucer ; mais on découvre bientôt que l’enfant est affublé d’un pouvoir étrange, à la dois don et malédiction. Invulnérable face aux blessures qui lui sont infligées, il prend sur lui celles dont souffrent ceux qui l’aiment. Comment vivre et aimer dans ces conditions ? Jakob serait-il condamné à cheminer seul, dans le monde inquiétant qui est le sien ?

Le premier volet de cette trilogie nous plonge dans un univers médiéval de villes fortifiées et de champs, de moulins et de remparts, de seigneurs et de lanceurs de couteaux, de chevaux et de mandolines. Un monde à mille lieux du nôtre, mais la vie, ses épreuves et ses dilemmes n’y sont pas si lointains : la peine de s’arracher à une enfance heureuse et à ses parents, la grâce et l’infortune d’être différent,  la difficulté de trouver sa place dans un monde fondamentalement ambigu.

L’Attrape-Malheur a captivé toute la famille et nous n’avons fait qu’une bouchée de ses 280 pages. Avec ce premier roman jeunesse, Fabrice Hadjadj s’impose comme un grand conteur, brille par son art d’interpeller le lecteur, d’associer les mots avec l’entrain d’une comptine, de composer des dialogues savoureux et d’imaginer des personnages hors du commun. Outre le héros de l’histoire, qui nous touchés dans sa simplicité et son humanité, j’aurais envie de parler par exemple d’Avner, le mime-poète, qui « taille dans l’étoffe de nos songes, travaille avec la matière de notre mémoire » pour déployer des univers entiers dans notre imaginaire.

« On ne sait pas qui de Ragar ou d’Altemore va le premier tenter d’annexer la Brandes puis la Contrée, mais l’une et l’autre vont tôt ou tard devenir le terrain de leurs luttes. »

La construction de son intrigue autour d’un parcours initiatique riche de péripéties, d’embuscades et de rencontres fait preuve d’une grande maîtrise. L’univers s’étoffe petit à petit et on découvre que la Contrée paysanne d’où vient Jakob n’est qu’une province d’un royaume plus vaste, lui-même menacé par un empire plus vaste encore où une guerre oppose les tenants de la nature à ceux du progrès technique. Des affrontements qui restent à l’arrière-plan dans ce premier tome mais qui contribuent déjà à piquer notre curiosité, au même titre que ce cavalier qui semble suivre Jakob à la trace, si bien encapuchonné de noir que l’on ne distingue pas son visage…

« Croyez-vous que toutes les joies saignent ? »

Ce roman a sa façon particulière de questionner les dilemmes moraux et l’ambivalence du bien et du mal, de l’amour et du « progrès », à l’image de la dialectique des dialogues de frères siamois de l’histoire qui ne tombent jamais d’accord.

Un conte fantastique aux accents modernes, d’une grande originalité, en lice pour le Prix Vendredi qui sera décerné le 2 novembre prochain. Texte et illustrations crayonnées en noir et blanc en font un vrai bonheur de lecture à voix haute.

Extraits

« Même les frères siamois peuvent se faire la guerre, remarque Pacôme, alors pourquoi pas un père et son fils ? La seule différence, c’est que quand un siamois tue l’autre, il meurt aussi. Ça le pousse à faire un peu plus attention, à avoir un minimum de prévenances. »

« Il faut ici suspendre notre récit pour répondre à une objection que n’ont pas manqué de se permettre ceux qui nous écoutent (nous entendons vos murmures) : comment se fait-il que Jakob ne paraisse pas deviner la seconde moitié de son pouvoir ? Ce qui s’est passé avec ses parents, ce que vient malgré lui de laisser échapper Barnoves – vous pourriez le voir encore à cet instant en train de s’étouffer avec sa feuille imaginaire – tout cela ne devrait-il pas alerter Jakob, éveiller ses soupçons, lui mettre assez de puce à l’oreille pour qu’il se la gratte vigoureusement ? »

« – Pour ma part, je pense que Barnoves a raison, dit Côme. Ce sont des sbires d’Altemore qui ont reçu ordre de se faire passer pour des partisans de Ragar.

– Qui sait ? dit Pacôme. Ça pourrait être aussi des partisans de Ragar qui se font passer pour des sbires d’Altemore qui essaient maladroitement de se faire passer pour des partisans de Ragar pour qu’Altemore porte le chapeau et de l’attaque et du mensonge… une ruse au carré, quoi… »

Lu en octobre 2020 – La Joie de Lire, 17,90€

Le projet Barnabus, des Fan Brothers (Little Urban, 2020)

Voilà un objet-livre précieux : généreux format carré, épaisse couverture qu’on ouvre comme un dossier secret avec sur le dessus, cette poignante créature sous cloche, mi-souris, mi-éléphant…

Les premières pages nous l’apprennent, ce fameux projet Barnabus n’en est qu’un parmi beaucoup d’autres. Le « génie génétique » permet en effet de proposer à la vente toute une panoplie de créatures parfaitement parfaites. Vous vous en doutez, l’attrayante vitrine masque des coulisses moins reluisantes. Puisque, fatalement, l’entreprise implique un certain nombre de créatures « ratées » qui se voient placées sous cloche en attendant d’être recyclées en quelque chose correspondant mieux aux normes de perfection. Barnabus ne peut s’y résoudre. Non seulement il s’aime bien comme il est, mais figurez-vous qu’il rêve de voir les étoiles !

« Il n’était peut-être pas parfait… Mais il était libre ! »

Quel talent pour évoquer à hauteur d’enfant des sujets sombres et complexes – l’arbitraire des normes, l’eugénisme et les pires dérives du consumérisme auxquelles sont opposées de belles valeurs de liberté, de diversité et de solidarité. Le texte est prolongé par les illustrations extraordinaires qui sont la marque de fabrique des Fan Brothers : à la fois élégantes, très expressives et d’une précision méticuleuse, baignées dans une lumière bleutée un peu magique, elles fourmillent de détails réjouissants et d’intrigues secondaires qui se révèlent au fil des relectures.

Et ce final jubilatoire, digne de Godzilla qui voit les « ratés » faire voler en éclats le sinistre laboratoire !

Il faudrait avoir plus d’albums pour « grands » enfants. Celui-ci a ravi les pupilles et l’imaginaire de Hugo qui s’est réjoui des étrangetés, des aventures et de l’énergie subversive des « ratés ».

Un livre coup de cœur qui captive, enchante et réconforte.

Lu en octobre 2020 – Little Urban, 15,90€

Les fleurs sucrées des trèfles, de Cédric Philippe (Éditions MeMo, 2020)

« Ne vous arrive-t-il jamais, en grattant un ticket de loterie ou en piochant une carte sur la pile, d’être convaincu de gagner ? De sentir le roi au sommet du paquet, de jurer que le chiffre gratté avec la petite cuillère va remporter un lot ? À cet instant, un feu rayonne en vous, une confiance : vous tenez mille paillettes de chance au bout de doigts. Mais qui allume ce feu, qui sème ces paillettes ? »

Il y a quelques années, Antoine nous a pris de court en nous demandant à brûle-pourpoint, entre la poire et le fromage, si ce qui comptait le plus selon nous était « la chance ou la raison ». Il était convaincu que l’essentiel était question de hasard, nous avions tant bien que mal tenté de le convaincre qu’il avait surtout prise sur la raison. Mais il faut bien le dire, la chance passionne les enfants et on peut s’étonner qu’elle ne soit pas plus présente en littérature jeunesse. Excellente idée, donc, de lui consacrer ce roman jalonné de dés, d’étoiles filantes, de pattes de lapin et, bien sûr, de trèfles !

Ce livre est l’un des plus étranges et intéressants qu’il nous a été donné de lire récemment. Comment vous dire ? Peut-être quelque chose à la frontière entre un conte, Alice au pays des Merveilles et un film de David Lynch ? D’abord cet objet-livre magnétique, avec sa tranche verte et sa couverture luxuriante. Ce prologue qui sonne comme une comptine, une petite fable sur la chance, raconté par un narrateur mystérieux que l’on ne retrouvera qu’à la toute fin. Puis se noue une intrigue grave autour d’Agathe qui apprend que son oncle adoré souffre d’une maladie pratiquement incurable. Pratiquement ? La voici partie chasser les trèfles à quatre feuilles, armée d’une volonté sans faille et de l’espoir fou que cela fera guérir son oncle…

Les dessins en noir et blanc (que nous avions déjà tellement aimés dans La petite épopée des pions) font incursion dans le texte, s’y substituent, même, sur des doubles-pages foisonnantes qui nous donnent envie de partir nous-mêmes en quête de chance.

Quel incroyable décor que le jardin de la famille d’Agathe ! Le regard des enfants en enchante chaque parcelle, révélant la mare sans fond, les trésors dissimulés dans la vase et entre les mousses, les tunnels et les cachettes, les arbres-mondes qui se penchent par dessus votre épaule pour se désaltérer dans votre verre, les tulipes imposantes comme des baobabs, les nuages et les nains de jardin qui n’attendent que vous tourniez les talons pour s’animer… Un milieu propice aux rencontres qui guident Agathe dans sa quête et la font grandir.

Les dialogues sont désopilants, tour à tour drôles, absurdes, pleins de réflexions piquantes sur le jeu du hasard, l’art de déjouer les sciences prédictives, les liens entre chance et bonheur et la façon dont la fortune se distribue. Poisson-volant, canard, renard et tulipes, chacun y va de sa petite tactique personnelle pour trouver la chance : voir le verre un millionième plein, demander de l’aide, laisser du temps au temps, réaliser des actes de bonté, décrypter les signes, lâcher prise, ne rien laisser au hasard. Ainsi, on en revient toujours, d’une certaine manière, à la nécessité de faire des choix…

En cours de route, j’ai craint que les enfants ne soient déconcertés par la complexité de ces questionnements et la bizarrerie de cette déambulation entre rêve et réalité. Et bien pas du tout, nous avons lu ce livre en trois jours et sans fléchir. Curieux de connaître l’issue de cette quête à l’enjeu vital, ils ont beaucoup ri et aimé se confronter à l’étrange et à l’absurde.

Alors, tenterez-vous votre chance avec ce roman ?

Extraits :

« C’est dans ce jardin, un soir d’été, que commence l’histoire d’Agathe. Si vous la rencontriez – et en fait, vous la rencontrez, puisqu’elle vous sourit en ce moment même, en face de vous – elle vous dirait simplement : je m’appelle Agathe, j’ai douze ans. Et vous verriez dans ses yeux, comme dans certaines pierres précieuses, une radiance et une nostalgie. Elle ne détournerait pas le regard, vous non plus ; vous deviendriez peut-être amis. Mais son oncle Yvon l’appelle depuis un endroit éloigné du jardin et en un instant elle s’échappe, sautillant sur les pierres plates entre les massifs. »

« – Poisson, Yvon va mourir.

– Tu n’as qu’à décider que non. Qui est Yvon ?

– Mon oncle. Ses poumons vont se remplir d’eau.

– La belle affaire ! N’a-t-il pas de branchies ? »

« Et si la chance est un grand gâteau ; les gens en mangent des parts et à la fin il n’y en a plus ? Comme le bonheur ? »

Lu en octobre 2020 – Éditions MeMo, 16€

La Passe-Miroir, tome 2 : Les disparus du Clairdelune, de Christelle Dabos (Gallimard Jeunesse, 2015)

En refermant le premier tome de cette série, je savais que je ne tarderais pas à lire la suite (pour sa part, Antoine qui n’a pas l’habitude de faire les choses à moitié, a lu les quatre tomes d’une seule foulée !). Il faut dire que Les fiancés de l’hiver était prometteur, tant pour son univers que pour son héroïne attachante, contrainte de quitter sa famille pour épouser un inconnu et vivre à la capitale. Les dernières pages laissaient de nombreuse questions en suspens : quelle place Ophélie pourrait-elle conquérir dans le maelström d’intrigues et d’illusions qui traverse la Cour ? De quelles protections pourrait-elle bénéficier pour survivre? En apprendrions-nous plus sur les conditions dans lesquelles le monde a jadis volé en éclats ? Le livre du seigneur Farouk livrerait-il les révélations attendues à cet égard ?

Ce deuxième tome parvient parfaitement à développer ces différents fils d’intrigue tout en ménageant le suspense, donnant à l’histoire des airs d’enquête policière. Les rebondissements se multiplient : Ophélie, nommée vice-conteuse, va devoir trouver, telle Shéhérazade, des histoires à même de divertir Farouk. Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’elle reçoit des lettres de menace et que d’influentes personnalités se mettent à disparaître à la Cour, à l’approche du mariage, mais aussi de procès et d’assemblées très politiques. Face à ces épreuves, l’enjeu de décrypter le monde de la Citacielle et surtout de savoir à qui faire confiance est plus crucial que jamais…

Plus encore que dans le tome 1, j’ai été très impressionnée par la maîtrise avec laquelle Christelle Dabos construit sa saga, étoffant son univers de façon très inventive avec des éléments qui s’avèrent (parfois beaucoup plus tard) essentiels pour l’intrigue. La réflexion menée en toile de fond sur les ressorts du pouvoir et de l’émancipation, et notamment sur le rôle de la mémoire, de la coercition, des traditions et du divin, est passionnante et inspirante.

Tout cela pour dire que je n’ai pas vu ces 500 pages passer. La littérature de l’imaginaire à son meilleur !

Lu en septembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 19€ (9,50€ au format Poche)

L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace, de Thomas Gerbeaux (illustrations de Pauline Kerleroux, La Joie de Lire, 2020)

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« J’avais neuf ans l’été où j’appris d’un homard le sens du mot liberté. »

Dès cette phrase qui ouvre la préface, je savais que j’allais adorer ce livre. Quelques mots suffisent pour planter un décor de dunes, de vagues et de moutons et nouer l’intrigue : une petite fille fait la rencontre d’un homard en cavale. Figurez-vous que le fugitif vient de s’échapper d’un restaurant où il était promis à la casserole ! Et que l’épatant crustacé s’est promis de ne pas se faire la malle avant d’avoir libéré jusqu’à la dernière étrille ses compères restés dans le vivier…

Quelle lecture formidable pour nos vacances sur la côte Atlantique ! Le suspense est addictif, les dialogues savoureux et l’histoire malicieuse, racontée avec un mélange d’ironie et de tendresse. Mais surtout, la plume de Thomas Gerbeaux enchante l’ensemble, l’irradiant du charme des contes, des comptines enfantines et des parties de jeu remportées contre un ami imaginaire. Les illustrations stylisées de Pauline Kerleroux font écho à cette poésie.

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Voilà donc un texte à mettre absolument entre les mains des lecteurs et lectrices en herbe. Ou, comme nous l’avons fait, à lire à voix haute pour le plaisir de laisser résonner chaque mot.

Ce petit livre se lit comme un roman d’aventure, une perche tendue à nos consciences, un hymne à la liberté, à la joie de la rencontre et à la solidarité. Une pépite haute en couleurs qui divertit et donne de l’espoir ! Car « qui sauve un homard, sauve l’océan ».

PS : j’aurais pu dédier cette critique à François de Rugy et à tous les amateurs de homard, mais comme je n’ai pas mauvais esprit, je m’en suis abstenue !

Extraits

« Avec leurs longues pattes et leurs carapaces sculptées, les araignées formaient l’aristocratie du vivier. Les plus gros crabes, les dormeurs, enviaient les traits fins des araignées. Les plus petits crabes, les étrilles, admiraient quant à eux leur grande taille. Les homards, par principe, n’admiraient ni ne craignaient personne. Ils appréciaient cependant la compagnie des araignées et acceptaient de partager avec ces dernières un peu du prestige naturel que leur conféraient leur élégante carapace et leurs pinces musclées, dont on disait qu’elles pouvaient fendre la pierre. Personne ne les avait jamais vu briser la moindre roche mais, vraie ou pas, la légende suffisait à donner aux homards une autorité naturelle que personne ne contestait. »

«  – Tu vois toujours l’aquarium à moitié vide, dit Mancho. On n’est pas si mal ici. L’eau est bonne, on est bien nourris. Si ça se trouve, les gars ont raison ; la liberté est peut-être au bout de l’épuisette.
– La mort, dit le homard. L’épuisette, c’est la mort. »

« – Tu ne m’avais jamais dit que tu avais une famille, dit le homard.
– Tu ne me l’avais jamais demandé, répondit Mancho. Et toi, tu en veux, des enfants ?
– Oui, répondit le homard. Peut-être.
– Combien ?
– Pas trop, vingt ou trente mille.
– Tu as raison, dit Mancho, au-delà, c’est trop de responsabilités. »

Lu à voix haute en août 2020 – La Joie de Lire, 10,50€

Rasmus et le vagabond, d’Astrid Lindgren (Pocket Jeunesse, 1999)

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Si quelqu’un devait détenir une recette pour concocter un délicieux roman jeunesse, ce serait probablement Astrid Lindgren. Cette autrice suédoise est absolument incontournable en Europe du Nord et en Allemagne. En France, elle est moins célèbre et on la connaît surtout pour l’irrésistible personnage de Fifi Brindacier. Et c’est bien dommage, car ses autres romans sont autant de gourmandises qui emportent à coup sûr l’enthousiasme des enfants. J’ai déjà parlé ici de Ronya, fille de brigand, des trois tomes de Karlsson sur le toit et de L’As des détectives – des livres très différents, mais qui ont en commun tout ce qui fait le charme du style d’Astrid Lindgren : un sympathique décor suédois, une bonne intrigue avec ce qu’il faut d’aventure pour captiver les lecteurs en herbe, des développements et des dialogues traversés par l’esprit de l’enfance et un petit côté subversif tout à fait réjouissant.

En ce début de grandes vacances (oui, le calendrier est un peu tardif dans notre région allemande), Hugo et moi avons cédé à la promesse de renouer avec tout cela et nous nous sommes lancés dans la lecture à voix haute de Rasmus et le vagabond, qu’il avait déjà lu seul il y a quelques mois.

Cette fois-ci, l’intrigue se noue dans un orphelinat où Rasmus refuse de se résigner à un quotidien morose – et surtout à la répression exercée par la sévère Mademoiselle Pinson. Aucun des couples qui passent à l’orphelinat ne semble vouloir l’adopter ? Qu’à cela ne tienne, Rasmus décide de se mettre en quête d’une famille qui veuille bien de lui. Il ne soupçonne pas les rencontres qui l’attendent : sa route croise celle d’un vagabond, mais aussi celle de dangereux criminels…

Toutes les qualités citées ci-dessus sont au rendez-vous, même si ce roman n’est pas mon préféré parmi ceux de Lindgren. Nous avons particulièrement aimé les premiers chapitres qui évoquent la vie à l’orphelinat et la fuite de Rasmus avec un mélange parfait de sensibilité et d’humour. Il me semble que la suite de l’intrigue aurait pu être plus ramassée mais rebondissements, cascades et dialogues savoureux sont au rendez-vous. Une excellente lecture pour les lecteurs dès l’école primaire !

Extraits

« Rasmus était assis sur sa branche habituelle dans le tilleul et pensait aux choses qui ne devraient pas exister.
Premièrement, les pommes de terre ! Ou plutôt elles devraient exister quand elles sont cuites, avec de la sauce, le dimanche. Mais quand elles sont en train de pousser, grâce au ciel, là-bas dans le champ, et qu’il faut les butter – alors elles ne devraient pas exister !
On pourrait aussi très bien se passer de Mademoiselle Pinson, qui disait : « Demain, nous allons butter les pommes de terre », comme si elle allait y participer. Mais pas du tout. C’était lui, Rasmus, avec Gunar et le grand Peter et les autres garçons qui allaient se faire suer dans le champ de patates toute la belle journée d’été. Et voir les gosses du village passer pour aller se baigner à la rivière.
Ces petits crâneurs du village, ils ne devraient pas exister non plus, d’ailleurs ! »

« Vous qui êtes partis là-bas au Minnesota, vous n’imaginez pas ce qui se passe cette nuit dans votre village gris près de la mer ! Un enfant effrayé court entre vos maisons, avec des émeraudes autour du cou, et un bandit à ses trousses. »

« Oscar poussa un gémissement de colère et se retourna vers le gendarme qui le tenait :
– Si je lui dis qu’il a une tête de cochon, est-ce que ça aggravera mon cas ou pas, dis-moi ?
– Tu peux être sûr que oui, dit le gendarme. Tiens-toi tranquille, et dis ton nom complet pour que Bergkvist puisse le noter.
– Oscar, dit Oscar. Et tu t’appelles comment, toi ?
– Andersson, que je m’appelle, mais ça ne te regarde pas. Et en plus d’Oscar, comment t’appelles-tu ?
– Ça ne te regarde pas. Oscar, ça suffit.
Andersson ricana. Il était plus jovial que l’autre gendarme. Celui-ci dit avec aigreur :
– Ce n’est pas le ton qui convient ici !
– Va te faire voir ! dit Oscar. Puis il se tourna vers Andersson et demanda :
– Alors, c’est interdit d’appeler ce Bergkvist tête de cochon ? Mais si je rencontre une vraie tête de cochon, et que je l’appelle Bergkvist, est-ce que c’est interdit aussi ? »

Lu à voix haute en août 2020 – Pocket Jeunesse,

Bordeterre, de Julia Thévenot (Sarbacane, 2020)

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« La Terre vous soutienne.
Le Bord vous retienne ! »

Si vous venez de « déborder » à Bordeterre, autant vous habituer aux convenances locales ! Mais sans doute êtes-vous au second plan, sans même avoir conscience de l’univers qui se déploie en ce premier plan tangentiel qu’est Bordeterre – et je ne vous parle même pas du plan Zéro…

Premier roman de celle qu’on connaît déjà pour son chouette blog Allez vous faire lire (qui figure en bonne place parmi ceux que j’aime beaucoup), Bordeterre construit un univers original, à la fois riche et très cohérent. On y bascule avec Inès, Tristan et leur chien Pégase. D’emblée, on se prend d’affection pour cette ado téméraire et son frère Tristan, tout en intelligence et en fragilités. Et bien sûr (cela ne va pas vous étonner) pour l’admirable bestiole qui les accompagne ! Très vite, les protagonistes sont séparés et arpentent deux faces disjointes de Bordeterre. Avec eux, on découvre un monde débordant de curiosités, avec ses lieux, ses habitants hauts en couleurs, ses clivages terribles, son régime dominé par une aristocratie décadente. Ce foisonnement peut déconcerter au premier abord. Pourtant, on se rend compte très vite que tout se tient, notamment grâce au fil conducteur du chant, ressource, enjeu et levier de luttes. Car dans ce décor se noue une intrigue complexe, mais captivante, autour d’un bras de fer inéluctable…

Antoine a dévoré les 520 pages de ce pavé en deux jours, puis sur son conseil, Hugo et moi l’avons parcouru à voix haute et sans fléchir. Il faut dire que tout concourt à nous faire avidement tourner les pages. Les rebondissements se succèdent. Le destin de Bordeterre reste tout à fait incertain jusqu’aux toutes dernières pages. Et surtout, les différents personnages sont si bien travaillés chacun par ses dilemmes, que l’on brûle de savoir comment ils vont évoluer.

Dans les premières pages, j’ai été décontenancée par la plume très directe de Julia Thévenot, et ses glissements parfois un peu brusques entre les registres. Au fil des pages, je l’ai apprivoisée et j’ai apprécié son côté incisif, sa manière d’interroger les ressorts de l’oppression et de la révolution. Elle nous plonge dans une réalité crue, dans laquelle les protagonistes ont surtout pour eux leur volonté inébranlable, leurs idéaux émancipateurs et leur solidarité.

Une lecture immersive, sombre et lumineuse, dont on ressort avec la sensation d’avoir voyagé très loin. Et l’envie de chanter. Il ne m’en faut pas moins pour conclure que Julia Thévenot en a certainement encore sous le pied. Nous serions ravis de la lire de nouveau.

Sur ce, le Bord vous retienne !

L’avis de Hashtagcéline

Lu à voix haute en juillet 2020 – Sarbacane, 18€

Les culottées. Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2016)

Les culottées_couv

C’est d’abord un objet-livre qui nous tend les bras, avec sa couverture brillante et espiègle, son titre intriguant, ses planches modernes et colorées. Je me suis donc plongée avec gourmandise dans les destins incroyables de ces « culottées » qui, chacune à sa manière, résistent obstinément aux attentes et aux injonctions pour suivre leur voie. Ce volume, ainsi que le second tome paru un an plus tard, représentent un travail remarquable, à juste titre récompensé par les prix les plus prestigieux, dont le Eisner Award l’année dernière.

Extrait 2Pénélope Bagieu met en lumière des trajectoires aussi stupéfiantes que méconnues, qu’il aurait été mortifiant de ne pas découvrir ! Je pense, par exemple, à Annette Kellerman, sirène sportive et subversive qui révolutionna le maillot de bain féminin, ou même Leymah Gbowee, malgré son prix Nobel de la paix. Ou encore Wu Zetian, alors qu’elle a été impératrice de Chine au VIIe siècle. Certaines, comme Joséphine Baker, sont certes déjà célèbres, mais on se rend vite compte que les trompettes de la renommée sont loin de leur rendre justice.

Extrait 1

Ces destins sont condensés en quelques planches, avec humour et sensibilité. Et chacune de ces histoires est saisissante, bouleversante, mais inspirante : il y a quelque chose de jubilatoire à voir ainsi ces femmes repousser de toutes leurs forces les limites de leur horizon – et du nôtre par la même occasion. Elles incarnent un spectre immense et grisant de vies de femmes. Elles invitent à oser être soi-même et imaginer de nouveaux possibles.

Mes parents m’ont offert les deux tomes des Culottées pour mon anniversaire, dont la célébration a été (un peu) ternie cette année par le confinement. C’est qu’ils me connaissent décidément très bien ! Voilà la lecture parfaite pour faire le plein d’envies et d’ondes positives. Et vous savez ce qui me fait le plus plaisir ? C’est que mes deux garçons ont adoré se plonger dans ces portraits de femmes qui ne font que ce qu’elles veulent. Ils ont été captivés, chamboulés, ils ont voulu en parler, ont lu et relu ces planches sans se lasser.

Cette BD a été traduite en 17 langues et publiée dans plus de 22 pays, s’écoulant à 550 000 exemplaires. Elle a récemment fait l’objet d’une adaptation télévisée. Un coup de projecteur qui contribue à redonner leur place aux femmes qui restent largement invisibilisées dans la façon dont on écrit et apprend l’Histoire. Merci à Pénélope Bagieu pour son culot !

L’incroyable voyage de Coyote Sunrise, de Dan Gemeinhart (Pocket Jeunesse, 2020)

L'incroyable voyage de Coyote Sunrise

Quel incroyable voyage, en effet, nous avons fait en compagnie de Coyote ! Vous n’avez certainement jamais croisé de fille de douze ans comme celle qui répond à ce nom extraordinaire, tout un poème – longue tresse, vieux jean usé et pieds nus, toute la sagesse du monde, un bagout impressionnant et une façon irrésistible d’allier ironie et tendresse.

« Tandis que nous nous dirigions vers la caisse, le gamin m’a détaillée de la tête aux pieds.
– Tu portes des vêtements bizarres.
J’ai regardé mon jean informe et mon T-shirt blanc couvert de tâches de graisse, puis ses habits à lui.
– Je porte plus ou moins la même chose que toi, ai-je rétorqué.
– Exactement. Mais je suis un garçon.
– Et donc ?
– Et donc les garçons et les filles ne sont pas censés s’habiller pareil.
– Bah, tu ferais mieux de te changer, alors. Parce que moi, c’est mort.
Il n’a rien répondu, et comme je ne lui avais pas encore payé son granité, c’était sans doute ce qu’il avait de mieux à faire. »

Si vous vous posez la question cruciale de savoir dans quel état américain on trouve les meilleurs sandwiches, vous tombez bien : Coyote vit avec Rodeo, son poète de père dans un ancien bus scolaire qui les emmène à travers tous les États-Unis au gré de leurs envies. Une liberté qui pourrait faire rêver : vivre dans une maison nomade avec potager, bibliothèque et même un chat, goûter la saveur incomparable du voyage, inventer des histoires, s’arrêter dans de chouettes endroits, embrasser tous les possibles auxquels la route peut mener… Laisser monter des compagnons de route parfois, mais attention, pas n’importe qui – seulement ceux qui aiment les beaux livres !

« Mais, comme dit Rodeo, rien ne dure éternellement dans ce bas monde, en dehors des Mars, et de la voix de Janis Joplin qui résonne dans l’univers. »

Mais comment en sont-ils venus à ce mode de vie hors du commun ? Ce passé qu’ils ont laissé derrière eux finit un jour par les rattraper et Coyote n’a pas le choix. Elle n’a pas plus de quatre jours pour retourner dans l’État de Washington pour sauver ses plus précieux souvenirs avant qu’ils ne soient détruits en même temps que le parc de son enfance. Seuls problèmes : ils sont à l’autre bout des États-Unis et Rodeo a juré de ne jamais retourner là-bas…

« J’étais plutôt bonne pour duper Rodeo. J’avais des années de pratique. Mais il était rusé, l’animal. Apprendre à duper Rodeo, on peut dire que c’est un peu comme apprendre à jouer avec une guitare qui a treize cordes au lieu de six, dont trois qui sont désaccordées, deux qui sont juste des fils et une qui est reliée à une clôture électrique. »

Nous ne sommes pas prêts d’oublier ce périple, suivi carte à l’appui, avec tout le plaisir de retrouver des coins déjà fréquentés en lisant Les aventures de Tom Sawyer, Le catalogue Walker & Dawn ou encore La longue marche des dindes. La quête de Coyote place ce voyage sous tension, mais on comprend vite à quel point cet immense chemin parcouru compte en lui-même. Il est semé de magnifiques rencontres qui contribuent à remplir le bus et le cœur de Coyote. Ce livre nous a fait rêver, passer du rire aux larmes. J’ai trouvé qu’il parlait très joliment de la charnière entre l’âge de l’enfance, son optimisme et sa soif d’ouverture, et celui de l’adolescence qui révèle à quel point tout est finalement plus dur et complexe. Les mots de Dan Gemeinhart vont droit au cœur en évoquant le deuil et la nécessité d’affronter ce qui nous fait le plus mal. Ils parviennent pourtant à composer une lecture réconfortante, portée par l’entraide et les liens qui se nouent autour de cette épopée. Alors oui, il y avait peut-être quelques longueurs, mais cela fait un bien fou de rêver, le temps de quelques centaines de pages, d’un monde de partage, de tolérance et de générosité.

N’hésitez pas à consulter les avis enthousiastes de Linda et de Bouma !

Lu à voix haute en juin 2020 – Pocket Jeunesse, 18,90€