Lightfall, tome 1: La dernière flamme, de Tim Probert (Gallimard Jeunesse, 2021)

Excellente pioche en BD jeunesse avec Lightfall, une épopée tout en clair-obscur dans la droite ligne du Seigneur des anneaux ! Cet imposant premier volume (255 pages tout de même) plante le décor d’un univers fantasy bruissant de magie et de prophéties effrayantes. Un monde auréolé de mystère : le soleil a disparu depuis longtemps, huit « lumières » flottent désormais dans le ciel – certains murmurent qu’en réalité il y en aurait beaucoup plus, l’une serait « tombée » récemment… Lorsque son grand-père sorcier qui perd un peu la tête disparaît, Béa doit surmonter ses craintes, quitter ses livres et sa bulle pour plonger dans un inconnu plein de surprises où toutes les apparences sont trompeuses. Heureusement, elle peut compter sur un chat facétieux ainsi que sur les tonnes de muscle et de bienveillance de Cad… C’est le début d’une quête initiatique palpitante.

La tension est encore renforcée par les pages sombres qui s’intercalent ici et là, dessinant une menace qui se précise. Cette intrigue menée tambour battant est portée par de nombreuses péripéties, des répliques vives et un dessin superbe composant une ambiance visuelle enchanteresse. Une vraie prouesse sur autant de pages !

Toute la famille est sous le charme de cette belle énergie et de cette histoire de dépassement de soi, d’entraide et de sauvegarde d’un monde. Lightfall est une belle initiation au genre de la fantasy, accessible dès huit ans. On en redemande et nous guetterons la suite avec impatience.

Lecture commune avec Antoine et Hugo en avril 2021 – Gallimard Jeunesse, 19,90€

D’or et d’oreillers, de Flore Vesco (L’école des loisirs, 2021)

« Le petit pois, voyons ! Vous pensez bien qu’il n’y en avait pas plus que de citrouille et de haricots magique. Ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière les légumes ! »

On ne s’en rend plus compte tant ils nous sont familiers, mais les contes de fée sont décidément des histoires à dormir debout, absurdes au possible – sans parler de leurs petites morales d’un autre âge ! Pensez par exemple à La princesse au petit pois : sérieusement, auriez-vous jamais songé à choisir votre conjoint.e en fonction de sa propension à larmoyer au moindre inconfort ? Mais cela dit, êtes-vous vraiment prêts à découvrir le vrai de l’affaire ? Réfléchissez bien car vous risquez fort d’être ébouriffé.

De perle et de dentelle, d’argent et de bâillement, de draps et de ducats, de satin et de traversin, d’écus et de… Arrêtons-nous là, vous l’aurez compris, ce texte n’est pas pour les enfants (les miens l’ont donc lu avec avidité). À la lecture des aventures des prétendantes du richissime lord Henderson conviées à passer une épreuve des moins conventionnelles, on ne sait plus si on frissonne de plaisir ou d’épouvante. Blenkinsop Castle a quelque chose du manoir du comte Dracula, avec ses couloirs lugubres et ses mystères qui nous donneraient envie de tourner les pages plus vite. Mais pas trop vite, mais pas tout de suite : on prend le temps de profiter de tout. Délicieux dialogues sur le mariage et l’amour. Merveilleux personnage féminin qui fait voler en éclats tous les stéréotypes de genre. L’ironie qui vient décaper les contes, révélant leur saugrenuité et leur hypocrisie (les règles de bienséance passent vite à l’arrière-plan lorsqu’une fortune est en jeu). Et surtout, l’ode rare et savoureuse à la sensualité.

C’est avec un peu d’appréhension que nous avions écarté le baldaquin de lord Henderson : nos attentes étaient élevées comme une pile de matelas après avoir lu De cape et de mots ou L’estrange malaventure de Mirella ! Mais le sort a opéré, nous avons été enchantés par cette lecture étonnante et réjouissante, portée par de belles valeurs émancipatrices.

N’hésitez pas à consulter également les avis de Linda, Pépita et Pierre-Michel Robert.

PS: Seule ombre au tableau : nous avons désormais lu tous les romans de Flore Vesco, longue sera l’attente jusqu’au prochain. Hugo espère une suite à Louis Pasteur et Gustave Eiffel (peut-être consacrée à Clément Ader, comme pourraient le suggérer les indices qu’il a glanés dans les premiers tomes). Antoine et moi lirions volontiers une nouvelle adaptation de conte : s’il faut prendre des paris, je verrais bien Les habits neufs de l’empereur ou même La reine des neiges !

Lecture partagée en mars 2021 – L’école des loisirs, 15€

Folklords, tome 1, de Matt Kindt, Matt Smith et Chris O’Halloran (Delcourt, 2021 pour la traduction française)

« Il était une fois…

Non… juste cette fois.

Un garçon…

Un garçon qui ne trouvait VRAIMENT pas sa place

Un garçon qui s’habillait étrangement

Un garçon qui était bien trop curieux »

Toute différence est relative ! Avec sa chemise, son sac à dos et sa cravate, Ansel passerait probablement inaperçu par chez nous, mais il détonne dans son monde où la tendance serait plutôt aux capes et chaperons médiévaux. Et au moment de choisir sa quête, n’allez pas croire qu’il se contentera d’une banale exploration ou chasse au trésor : c’est décidé, il trouvera les légendaires maîtres-peuples, ces figures dont l’existence est mise en doute et dont on ne n’a même pas le droit de parler… Quelles sont les motivations du jeune homme ? Quel est ce monde truffé de clichés empruntés à la fantasy, aux contes et aux univers horrifiques ? Et d’ailleurs, qui raconte cette histoire ?

La quête d’Ansel est pleine de surprises. Elle révèle par petites touches un univers singulier où l’on comprend vite qu’il vaut mieux éviter de se fier à l’apparence des personnes rencontrées… Les graphismes évoquent les comics et sont à l’image du propos, à la fois ronds et féroces, pleins d’ironie. Les auteurs tournent en dérision les stéréotypes associés à plusieurs genres, composent des répliques acerbes qui nous ont bien fait rire. Ces pages nous parlent du spectre infini d’intolérances à l’égard des outsiders, des liens entre connaissance et pouvoir (brrr, ces « bibliothécaires » tyranniques aux faux airs de membres du KKK) et, surtout, de la création littéraire. J’ai aimé la façon dont métaphores et clins d’œil lancés par la voix du narrateur interrogent les conditions d’énonciation du récit, mais aussi l’omnipotence des écrivains et les contours des êtres de papier nés de leur imagination…

Tout cela est réjouissant et stimulant, mais j’ai trouvé que cela devenait complexe dans les dernières pages qui m’ont laissée perplexe. Difficile de dire si c’est la trame narrative un brin embrouillée sur la fin, le final radicalement inattendu ou la façon dont les différents niveaux du récit s’entrechoquent qui m’a perturbée. La suite de la série dira si les choses s’éclaircissent !

Une BD étrange et très intrigante, mais qui me laisse l’impression de n’avoir pas saisi tous les clins d’œil…

Pour lire un extrait sur le site de l’éditeur, c’est par ici !

Lecture commune avec Hugo et Antoine, mars 2021 – Delcourt, traduction de Lucille Calame, 16,50€

La fleur perdue du chaman de K. Un incroyable voyage des Andes jusqu’à l’Amazonie, de Davide Morosinotto (L’école des Loisirs, 2021 pour la traduction française)

Nous avions lu à peine quelques lignes à voix haute que Hugo s’est exclamé : « Je crois que nous tenons notre coup de cœur de 2021 ! »

Avec La fleur perdue, Davide Morosinotto conforte en effet sa place dans le cercle le plus sélectif de nos auteurs chouchous, parmi les tout premiers. Je ne suis pas certaine d’avoir lu quelque chose d’aussi bon que son triptyque de romans reliés par le fil rouge du fleuve – le Mississippi pour Le célèbre catalogue Walker & Dawn, la Neva pour L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges et L’Amazone dans ce troisième tome. Ces trois romans brillent par la vivacité de la plume, la qualité d’une intrigue menée tambour battant, des personnages attachants, des dialogues délicieux, un décor historique restitué très finement sans que cela ne prenne le pas sur l’histoire et un vent d’aventure auquel il est tout simplement impossible de résister !

Le célèbre catalogue Walker & Dawn (2018), L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges (2019) et La fleur perdue du chaman de K (2021), de Davide Morosinotto – en fond, l’album Histoires de fleuves, de Tim Knapman, paru chez Sarbacane.

Si ces livres sont inoubliables, c’est aussi grâce à un travail graphique merveilleux : le premier roman faisait la part belle à des documents du début du 20ème siècle, extraits de catalogues, coupures de presse et photographies, le deuxième se lisait comme des cahiers d’enfants dûment annotés par un commissaire soviétique ; ce troisième volet,  peut-être le plus inventif, fait littéralement s’entrechoquer texte et illustrations… Vous l’aurez compris, nous avons ici affaire à des livres hors-normes qu’il faut absolument avoir dans sa bibliothèque !

Grâce à La fleur perdue, nous avons donc passé ces derniers jours au Pérou, en cette année 1986 où les walkmans étaient à la pointe du progrès, en compagnie de Laila, fille d’un diplomate finlandais, et El Rato, mystérieux habitant de l’hôpital Santo Toribio de Lima où la jeune fille est hospitalisée. La découverte par les deux enfants d’un journal d’expédition, rédigé quarante ans auparavant par un médecin en quête d’une fleur miraculeuse, prend une dimension particulière lorsque Laila apprend qu’elle souffre d’un mal incurable. Et si cette fleur perdue au cœur de l’Amazonie pouvait la sauver ?

« La Fleur perdue existait-elle vraiment ?

Était-elle si miraculeuse ?

Qu’était devenu le docteur Clarke ?

El Rato et moi pouvions-nous suivre ses traces ?

Et comment ? »

Nous voilà entraînés dans un voyage des Andes à la Selva amazonienne, ponctué d’incroyables péripéties et d’inoubliables expériences initiatiques. Par la magie des mots, ces pages nous transportent, cartes et images à l’appui, et nous donnent l’impression de grandir avec les protagonistes. Des personnages que nous avons adorés : débrouillards, courageux, généreux – et quel bagout ! Pendant la lecture, nous avons eu envie de retourner feuilleter les pages de l’album Histoires de Fleuves consacrées à l’Amazonie et nous nous sommes rendu compte que Davide Morosinotto avait puisé dans les mythes locaux – qu’il s’agisse de l’arbre esprit lupuna, des apachetas, de la légende des trois dauphins ou encore d’un fameux serpent…

Les 520 pages de ce roman-fleuve se lisent donc beaucoup trop vite et c’est le cœur serré que l’on voit irrémédiablement approcher le moment de débarquer. Que lire après ça ? Spontanément, Hugo a proposé… de relire Le catalogue. Et si ce cycle est présenté comme achevé, il n’abandonne pas l’espoir qu’un nouveau tome puisse paraître un jour, autour du Nil, pourquoi pas ?

Ode à l’amitié et à l’espoir, un livre réjouissant et émouvant : de ceux qui peuvent susciter la passion de lire !

En bonus : « La plupart des gens ont peur des piranhas, parce qu’ils sont carnivores. Mais le candirù est cent fois pire. Il est minuscule. Quand tu te baignes, il se glisse dans ton zizi. Et figure-toi… qu’il est couvert de piquants. Pour le faire sortir, bon courage. »

Lu en février 2021 – L’école des loisirs

Les orphelins de métal, de Padraig Kenny (Lumen, 2019 pour la traduction française)

« Il est interdit de donner vie et d’attribuer une conscience à une machine possédant la taille standard d’un adulte ou d’un être humain authentique. »

Imaginez qu’il devienne possible d’insuffler la vie, voire même une conscience aux machines qui pourraient alors fournir une main d’œuvre utile, voire même tenir compagnie à des humains esseulés… mais aussi être instrumentalisées à des fins plus sombres.

Dans l’atelier de l’inventeur Absalom, Christopher tient à ses amis de métal comme à la prunelle de ses yeux. Et c’est réciproque. L’immense Lapoigne, la fragile Manda, le souriant Jack, et puis Rob, à qui il manque encore l’un ou l’autre boulon, adorent Christopher qui partage avec eux les rares souvenirs qui lui restent de l’époque où il avait une famille. Mais un jour, les mensonges d’Absalom volent en éclats, Christopher est enlevé et doit se mettre en quête de son histoire. Privée de leur ami, voilà que ses camarades mécaniques se lancent à sa recherche, aidés par une jeune fille pleine de courage…

La couverture annonce la couleur, avec son univers steampunk et sa chouette galerie de personnages humains et mécaniques. Elle a donné envie à Antoine comme à Hugo de découvrir ce récit, ce que nous avons pu faire grâce à la générosité de Bouma que je remercie vivement au passage ! L’histoire débute de façon très plaisante, portée par une jolie plume. Très vite, on brûle d’élucider les origines de Christopher, de connaître les motivations de ses ravisseurs et, surtout, on rêverait d’avoir des camarades robots aussi attachants.

Nous avons pourtant déchanté ensuite face à une intrigue à la fois prévisible et brouillonne. On ne comprend pas bien les motivations de certains personnages, notamment les « méchants » dont même le projet nous a laissés perplexes (s’il s’agit de créer de redoutables machines de guerre, pourquoi avoir besoin de la technologie permettant de leur donner une âme alors que cela génère précisément des scrupules qui les empêche de faire le mal ?). Certaines questions restent floues (la nature du Divinateur), voire ne sont jamais résolues (par exemple le comportement incompréhensible de Cormier dans l’Agence).

Dommage, ces incohérences nous ont empêché de savourer ce qui aurait pu être une belle fable sur la nature humaine, la frontière homme-machine et les dérives de la science. Il nous reste tout de même la rencontre avec cette bande de camarades mécaniques qui a enchanté toute la famille.

Lu en janvier 2021 – Lumen, 15€

Reckless, tome 1 : Le sortilège de pierre (Gallimard Jeunesse, 2010)

Derrière un miroir de son appartement new-yorkais, Jacob Reckless bascule dans une réalité rocambolesque, un monde étrangement suranné avec ses deux lunes, ses carrosses et ses corbeaux, ses ruines et ses forêts, ses brigands et sa multitude de créatures – nains, géants, feux follets, ondins et autres loreleys… Tout cela est assez terrifiant, mais Jacob peut y fuir une vie morose et partir à la recherche de son père disparu. Voilà qu’un jour, son petit frère Will finit par le suivre et subit une terrible malédiction. Jacob n’a que quelques jours pour le sauver d’un destin funeste…

« Le soleil se couchait derrière les arbres ; la lune rousse apparut au-dessus des cimes comme la marque d’un doigt ensanglanté. »

Hugo et moi avons lu ce premier tome à voix haute sur la chaleureuse recommandation d’Antoine que j’avais prise très au sérieux – il affectionne énormément le genre de la fantasy et en a lu tellement qu’il devient très exigeant. Bien nous en a pris ! Nous avons été comme lui fascinés par le monde du miroir qui se nourrit manifestement de nombreuses références liées aux mythologies du monde entier et aux contes dont Cornelia Funke retire un mélange de noirceur et de merveilleux (des frères prénommés Jacob et Will, ça ne vous rappelle personne ?). Ces deux protagonistes forment un duo intriguant – l’un est impulsif et téméraire, l’autre doux et prudent, ce qui ne les empêche pas de s’aimer profondément.

Cornelia Funke connaît son affaire et distille le suspense à souhait.

D’abord par une intrigue qui ne se livre que par petites touches, nous précipitant au cœur de l’action pour nous révéler progressivement comment on en est arrivé là. Cette construction est un peu déstabilisante, mais elle place le récit sous tension.

Ensuite par l’enchevêtrement de plusieurs fils pour mieux aiguiser notre curiosité : il y a évidemment les péripéties immédiates des protagonistes, mais aussi l’évolution de leur relation face à la malédiction et à une certaine jeune femme. Il y a aussi ce père qui semble avoir joué un rôle de passeur avant de disparaître. Et le monde du miroir, travaillé par la guerre entre humains et goyls (sortes de trolls de pierre), avec plusieurs fées qui jouent un jeu trouble entre les deux camps. Par un processus de « modernisation » également, évoquant curieusement notre révolution industrielle. Quelle est donc la nature des interfaces entre les deux mondes ? Le miroir du père de Jacob est-il le seul point de passage, qui d’autre pourrait l’avoir franchi ?

Autant vous dire qu’après n’avoir fait qu’une bouchée du tome 1, la curiosité est à son comble et nous ne tarderons pas à dévorer la suite.

Une série fantasy originale qui commence sur les chapeaux des roues !

Extrait :

« Quand Jacob descendit la rue qui menait à la place du marché, les cloches de la ville sonnaient, annonçant la tombée de la nuit. Devant l’échoppe d’un boulanger, une naine vendait des châtaignes grillées. Leur arôme se mêlait à celui du crottin de cheval qui jonchait les pavés. L’idée de la voiture à moteur n’avait pas encore traversé le miroir et la statue, sur la place du marché, représentait un prince à cheval qui avait tué des géants dans les collines alentour. C’était un ancêtre de Thérèse d’Austria, l’actuelle impératrice, dont la famille avait chassé non seulement les géants, mais aussi les dragons qui avaient fini par disparaître de leurs domaines. »

Lu en janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, version poche (Pôle Fiction), 6,90€

Frères, d’Isild Le Besco, illustrations de Krassinsky (L’école des loisirs, 2020)

Vous qui lisez en famille, vos ressentis tendent-ils à être unanimes, ou certaines lectures donnent-elles lieu à des débats passionnés ? Curieuse de découvrir l’avis des garçons, je fais toujours attention à leur laisser le temps de le former avant d’exprimer le mien. Cela dit, nos verdicts sont le plus souvent convergents. Une fois n’est pas coutume, ça n’a pas été le cas pour ce petit conte initiatique.

Ce sont les merveilleuses illustrations de Krassinsky qui m’ont donné envie de lire cette histoire à voix haute. Elles nous entraînent au creux d’une forêt de conte, entre ombre et lumière. Le texte, quant à lui, nous transporte au pays de l’enfance, avec ces six frères tout à leur joie de vivre et à leur insouciance. Si insouciants d’ailleurs qu’ils ne voient pas que leur mère douce et aimante s’épuise à la tâche et ne prennent pas au sérieux ses mises en garde quant à la bête effroyable qui sévirait dans les bois. Pour retrouver leur mère et leur existence bénie, les six frères doivent faire preuve de débrouillardise et de courage, apprendre à se connaître et à s’entraider…

J’ai rapidement été agacée par un propos que j’ai perçu comme trop explicite, voire moralisateur*, prenant le pas sur l’intrigue. J’aime que les livres interrogent sans suggérer la réponse, ou transmettent un message subtil, par exemple par le biais de fables ou de métaphores. Là, on se croirait presque dans un manuel de développement personnel :

« Tu sais, Hamza, tu as en toi la grâce, une force d’union qui soude ton entourage. La graine qui doit germer en toi est celle de l’unité. Quand tu es là, les autres se sentent mieux. Ta présence est importante : pour moi comme pour tes frères. Je vais t’aider à devenir toi-même. Écoute et laisse-toi guider… »

Et bien, figurez-vous que Hugo, lui, a bien aimé Frères. Lui qui déteste se séparer de l’un de ses parents, il y a vu l’histoire d’un cheminement vers l’autonomie et a aimé cette idée d’apprendre au contact de la nature. L’avenir nous dira si cette lecture l’incitera à participer plus activement aux tâches ménagères et à respecter au pied de la lettre les consignes parentales !

* J’ai trouvé curieux, à cet égard, que l’autrice donne à deux des frères le nom de ses propres fils, à qui ce livre est dédié, tandis que la mère des illustrations lui ressemble à s’y méprendre…

Lu en décembre 2020 – L’école des loisirs, 9€

Le Grand Voyage de Rameau, de Phicil (Éditions Soleil, 2020)

L’objet-livre annonce la couleur, cossu comme un salon victorien : format majestueux, couverture opulente avec des motifs dignes des tapisseries d’époque, titre imprimé en relief doré et dans le médaillon central, la petite Rameau et le chat Scotty sur fond de gravure londonienne…

Le prologue plante un décor de racines et de feuilles, de mousses et de champignons où l’on découvre l’existence du peuple des Mille Feuilles, communauté inséparable d’êtres minuscules mi-humains, mi-souris, fidèles au « grand tout », au collectif, à la famille. Une harmonie organique à mille lieux du monde des humains qui s’entassent dans la « Ville monstre » de Londres – un monde aussi effrayant que fascinant, dont les Mille Feuilles font le serment de se tenir à bonne distance. Jusqu’au jour où la jeune Rameau, qui rêve de liberté, de rubans et de belles étoffes, franchit la lisière du bois. Condamnée à s’exiler pour découvrir ces humains qui l’attirent tant, elle amorce un incroyable périple initiatique à travers l’Angleterre victorienne…

Toute la famille est sous le charme de ce mélange de rebondissements et de cascades, de dialogues tour à tour drôles et piquants, et de clins d’œil à l’époque victorienne, de Lewis Caroll à Beatrix Potter en passant par Oscar Wilde et Jack l’Éventreur. À hauteur de Mille Feuilles, on descend la Tamise à dos de poisson, on survole le Château de Windsor à dos de canard, et on pose un regard neuf sur les travers des humains qui, hier comme aujourd’hui, oppriment leurs semblables, méprisent les animaux et se laissent obnubiler par les sirènes consuméristes… lorsqu’ils ne crèvent pas de faim.

Les graphismes mêlent avec bonheur des clins d’œil aux gravures et peintures de l’époque à un trait malicieux qui tire parfois sur le grotesque – ils peuvent faire penser à ceux de Claude Ponti (les arbres), de Gustave Doré (le décor) ou encore de Pef (le nez des Mille-feuilles !). Tenir cette qualité et un tel souci du détail sur 200 pages, cela force l’admiration.

Cette BD captive et divertit, mais elle n’en pose pas moins d’excellentes questions sur l’opposition très actuelle qui est faite entre liberté et solidarité, mais aussi sur le coût de notre « babiolite aiguë ». Une belle réussite !

Lu en novembre 2020 – Éditions Soleil, 26€

Comme des sauvages, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2020)

« Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au fond, cela sonnait davantage comme une promesse que comme une menace.

On entre dans ce roman comme Tom dans la forêt primaire représentée en couverture : alerté.e par le résumé comme le jeune homme par un panneau de mise en garde, on sait qu’on met le pied en zone inconnue et que les frissons seront au rendez-vous. Cela ne nous empêchera pas d’être complètement pris.e de court au bout d’une centaine de pages. Puis encore. Et encore. Je n’en dirai donc pas plus, sinon que l’intrigue s’affranchit radicalement du concevable, bifurque et rebondit dans des directions inattendues, glissant du drame familial vers le thriller, du récit d’initiation au fantastique, nous laissant complètement abasourdi.e.

« … et puis, même bons ou bien intentionnés, les adultes sont toujours soucieux d’éviter aux enfants des déconvenues futures, et ainsi, ils leur exposent très tôt l’absurdité du monde, leur apprennent à se méfier du temps, des autres, de l’inconséquence, de l’ignorance et du jeu gratuit, alors qu’ils pourraient encore en jouir naïvement. »

Ne peut-on pas trouver belle l’idée d’un éden où la beauté de la nature et l’innocence de l’enfance seraient préservées de l’absurdité de notre société et des principes que les adultes doivent endosser ?

Vincent Villeminot s’inspire de Peter Pan, des romans de Jack London et des mythologies bibliques et grecques pour renouer avec les thèmes de la vie sauvage et du passage à l’âge adulte qui traversaient déjà Nous sommes l’étincelle. Ce qui rend ces deux romans tout aussi passionnants l’un que l’autre, c’est leur art de susciter la réflexion plutôt que de vouloir l’orienter. Difficile, au final, d’identifier dans ces pages un paradis ou un enfer. L’auteur sait restituer la beauté de la nature brute, la trêve et les révélations qu’elle peut offrir, chaque mot faisant jaillir des images, chaque syllabe donnant l’impression de respirer à pleins poumons d’enivrantes bouffées d’oxygène.

« La forêt était neuve comme elle l’est à chaque printemps. Les feuilles, jeunes et veinées, avaient ce vert qui semble capturer la lumière et la préserver jusqu’au crépuscule, la terre restituait des parfums de sève exaltants, les feuilles mortes et les bogues qui se décomposaient dans l’humus parlaient d’un temps révolu. »

Mais il n’y va pas par quatre chemins pour montrer ce que le monde sauvage a de plus terrifiant. Et les sacrifices qu’exige la construction d’une communauté alternative. Ces contradictions sont insécurisantes, elles placent le récit sous tension et nous font tourner les pages.

Voilà donc un roman qui m’a séduite à bien des égards et questionnée au bons sens du terme, mais pas autant enthousiasmée que Nous sommes l’étincelle (qui avait placé la barre très haut). Peut-être parce que la plupart des personnages m’ont moins touchée, peut-être parce que je n’ai pas trouvé facile de négocier chacun des virages de l’intrigue.

Ce roman hypnotique où se mêlent l’horreur et la grâce est à découvrir – si vous avez le cœur bien accroché !

L’avis de Hashtagcéline

Lu en novembre 2020 – PKJ, 18,90€

Momo, de Michael Ende (Bayard Jeunesse, 2009 pour la traduction française)

Avez-vous déjà entendu parler de Michael Ende ? Ses livres ont été traduits dans plus de 40 langues et plus de trente millions se sont vendus dans le monde, mais pour des raisons qui m’échappent, cet auteur incontournable de la littérature jeunesse allemande reste méconnu en France. C’est très dommage car ses textes se démarquent clairement et apportent des choses que je ne trouve pas ailleurs. Michael Ende, c’est un talent de conteur immense, un imaginaire ahurissant, mais aussi et surtout un art de s’approprier les questions philosophiques les plus vertigineuses pour en faire des récits d’aventure pleins de rebondissements.

Si L’Histoire sans Fin est son livre le plus célèbre et Jim Bouton le plus lu par les enfants allemands, Momo est pour moi le plus extraordinaire. À travers les aventures d’une petite fille aux prises avec une bande de « voleurs de temps », Michael Ende nous fait prendre conscience de la valeur inestimable du trésor que représente le temps de toute notre vie. L’intrigue est de celles qui vous accrochent de la première à la dernière page : la vie de jeux et de partages de Momo et ses amis est menacée par des messieurs gris qui envahissent la ville et convainquent les habitants de gérer le temps comme un capital à faire fructifier. Soucieux de le rationaliser en le concentrant sur les activités productives pour en accumuler un maximum à la Caisse d’épargne de temps, ils sombrent peu à peu dans une folie collective contre laquelle Momo pourrait bien être le seul rempart…

« Chaque jour, à la radio, à la télévision, dans les journaux, on vantait avec force détails les nouveaux équipements qui faisaient gagner du temps et offraient aux hommes la liberté de mener une « vraie vie ». Sur les murs de maisons et le colonnes Morris s’étalaient des affiches montrant l’image du bonheur. On y lisait en lettre lumineuses :
LA VIE EST PLUS BELLE POUR LES ÉPARGANTS DE TEMPS.
Ou : L’AVENIR APPARTIENT AUX ÉPARGANTS DE TEMPS.
Ou encore : DOPE TA VIE ! ÉCONOMISE LE TEMPS ! »

Nous aimons tellement ce roman que nous avons déjà lu plusieurs fois ses 431 pages, avec l’impression de le redécouvrir à chaque lecture. Plus petits, les enfants appréciaient surtout le suspense et la solide dose de frissons que procure cette histoire. Notre relecture récente a été une vraie révélation. Page après page, je les ai vus prendre conscience de la valeur de leur temps – des moments passés ensemble, des instants de rêve, d’ennui, de jeu, d’inaction. Il est fascinant de voir à quel point ce texte, qui date de 1973, peut mettre le doigt sur les maux de notre époque où la quête de productivité, le consumérisme et les écrans semblent voués à combler chaque vide. Les belles valeurs d’entraide, d’amitié et de bonheur non-matériel portées par Momo et ses amis me semblent plus précieuses que jamais.

Un alliage unique de péripéties, de sagesse et de poésie. Un de ces romans susceptibles de changer à jamais votre regard sur la vie !

Extrait

« De même qu’on dit : « Bonne chance » ou « Bon appétit » ou « Dieu seul le sait », on lançait pour un oui ou pour un non : « Va voir Momo ! »
Mais pourquoi ? Momo était-elle si intelligente qu’elle donnait toujours de bons conseils ? Trouvait-elle toujours les mots justes quand on avait besoin de réconfort ? Prononçait-elle des jugements sages et équitables ?
Non, Momo n’en était pas plus capable que n’importe quel autre enfant.
Alors savait-elle faire de choses qui mettaient les gens de bonne humeur ? Chantait-elle particulièrement bien ? Jouait-elle d’un instrument ? Pouvait-elle danser, exécuter de acrobaties – après tout, elle habitait dans une sorte de cirque ?
Non, ce n’était pas ça non plus.
Connaissait-elle des tours de magie ? Ou une formule mystérieuse capable de chasser les soucis ou les chagrins ? Lisait-elle les ligne de la main, pouvait-elle prédire l’avenir ?
Rien de tout cela.
Ce que la petite Momo savait faire comme personne, c’était écouter. Vous vous dites peut-être : écouter, ça n’a rien d’extraordinaire, tout le monde en est capable.
Eh bien, c’est faux : il y a peu de gens qui sachent véritablement écouter. Et Momo avait une manière unique de s’y prendre. »

Relu à voix haute en octobre 2020 – Bayard Jeunesse, 14,50€