L’évasion magique de l’orpheline Clémentine, de Chris Wormell (Gallimard Jeunesse, 2020)

Les lecteur.ice.s en herbe qui se lancent dans des romans un peu plus longs se régalent de bonnes histoires bien racontées, mais dont la lecture est facilitée par un découpage en chapitres courts et de petites illustrations. Les livres de Roald Dahl et de Quentin Blake sont vraiment merveilleux de ce point de vue, mais ils sont si captivants qu’on en fait vite le tour. Bonne nouvelle, il y a de plus en plus de romans à mettre sous la dent des enfants, notamment les romans de la collection Polynie chez MeMo, Marque-Page chez Didier Jeunesse, Mouche ou Histoires Naturelles chez L’école des loisirs, ou Pépix chez Sarbacane. Mais si vous osez piocher dans la littérature jeunesse britannique, chez des auteurs comme David Walliams, Julian Clary ou Rupert Kingfisher, vous êtes assurés de trouver les méchants les plus affreux, les enfants les plus clairvoyants, souvent assortis de compères animaux, les situations les plus grotesques et l’ironie la plus grinçante. C’est aussi en Angleterre que Charles Dickens écrivit ses satires morales et sociales. On sent bien à la lecture de L’évasion magique de l’orpheline Clémentine, comment Chris Wormell se nourrit de ces différentes traditions.

Voici donc un récit aux allures de contes : dans une Grande Ville noire, il était une fois une orpheline livrée à son oncle et sa tante. Des canailles qui rendraient presque sympathiques Les deux gredins de Roald Dahl : la délicatesse d’un rhinocéros, l’empathie d’un cafard, le muscle d’un dragon. Sans parler de l’habitude de la Tante Vermilia de tirer sur tout ce qui l’agace avec un tromblon alors qu’elle est myope comme une taupe. Il ne reste guère à Clémentine que ses rêves d’un Lieu magique en pleine nature qui n’existe peut-être que dans son imagination… et l’aide d’un épatant matou blanc.

L’objet-livre est magnifique avec sa couverture épaisse et colorée, son petit format maniable et ses illustrations qui font forte impression. Hugo n’a pas tardé à se plonger dans cette histoire qu’il a lue d’une traite, captivé par les multiples rebondissements et ravi de voir un chat jouer un rôle si important, les deux fripouilles surenchérir de férocité et se faire prendre à leur propre jeu. Pour ma part, j’ai trouvé l’ensemble très sombre – on est clairement dans la noirceur des contes de fée – et outrancier, dans le texte comme dans les dessins qui confinent à la caricature. Mais il y a un public pour ce registre, en témoigne l’enthousiasme de Hugo – et la double-page finale est à couper le souffle !

PS : pourquoi avoir traduit ainsi le titre original, The Magic Place ? Le titre français me semble inutilement long et tarabiscoté, tout en générant une attente de magie qui pourrait ne pas être satisfaite, si on fait abstraction de l’intelligence extrême du chat blanc…

PPS : lecture approuvée par Alpiniste, en photo ci-dessus !

Extraits :

« Clémentine était orpheline. Elle habitait dans cette maison tout en hauteur, avec sa tante et son oncle, les Grimble, et un gros chat blanc qui s’appelait Andy. C’était un chat très particulier ; en réalité, c’était un chat extraordinaire, comme on le verra bientôt. »

« Ça vous plairait d’avoir une tante et un oncle comme ces deux-là ? Non, à moi non plus. Les apparences ont beau être parfois trompeuses, cette fois-ci, elles ne le sont pas. »

Lu en décembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 16,50€

L’Ickabog, de J.K. Rowling (Gallimard Jeunesse, 2020)

Pour les inconditionnels de Harry Potter que nous sommes, la sortie de ce nouveau roman jeunesse de J.K. Rowling était très attendue. Nous n’avons donc pas tardé à le découvrir, frémissant d’impatience mêlée, il faut bien le dire, de craintes qu’il ne soit pas à la hauteur des aventures du sorcier à lunettes…

« Il était une fois un tout petit pays qui avait pour nom la Cornucopia… »

L’Ickabog se démarque d’emblée en s’adressant à des lecteur.ice.s plus jeunes et se situant dans le genre du conte plutôt que celui de l’heroic fantasy. Nous voici donc dans un petit royaume qui pourrait rappeler la France avec ses divines spécialités gastronomiques ancrées dans différents terroirs. Tout serait idyllique en Cornucopia s’il n’y avait pas les Marécages ténébreux du nord où l’on raconte que sévit un monstre terrifiant, l’Ickabog. Conte pour enfants ou menace réelle ? L’intérêt des élites dirigeantes pour cette question déclenche une série d’aventures qui pourrait bien voir le mythe et la réalité s’entrechoquer… et transformer la Cornucopia à jamais.

J.K. Rowling connaît son affaire, ces 352 pages se lisent avec plaisir – plaisir de se laisser entraîner par une plume vive, traduite par la talentueuse Clémentine Beauvais ; plaisir de découvrir un univers plein de fantaisie qui fait tour à tour rêver, grincer des dents et frissonner ; plaisir de se laisser entraîner dans une aventure sur laquelle plane, jusqu’aux dernières page, un intrigant mystère. Cela dit, je n’ai pas retrouvé l’inventivité inouïe dont J.K. Rowling faisait preuve pour imaginer l’univers de Harry Potter dans ses moindres détails : la Cornucopia semble bien étroite, ses personnages très manichéens, si bien que l’essentiel de l’intrigue se déroule de façon linéaire et assez attendue.

Nous n’en avons pas moins adoré toute la fin et nous avons apprécié la réflexion à laquelle cette histoire nous invite à propos de l’irrationalité de certaines peurs et de leur instrumentalisation à des fins de pouvoir. Ça commence avec les Père Fouettard et autres mythes inventés pour impressionner les enfants, et ça finit avec les marchands de peur qui font leur commerce politique en pointant des menaces largement déconnectées de la réalité – quand il ne s’agit pas purement et simplement de fake news. Les dangers les plus grands ne sont pas toujours là on les attend.

Un conte politique plaisant que nous ne regrettons pas d’avoir lu. Mais qui souffrira de toute comparaison avec la saga culte de l’autrice.

Lu en décembre 2020 / janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, 20€

Nuit étoilée, de Jimmy Liao (HongFei, 2020)

Dès la couverture sombre et lumineuse, comme le tableau de Van Gogh auquel elle rend hommage, on tombe sous le charme des illustrations de l’auteur taïwanais Jimmy Liao. En entrant dans l’album, impossible de résister à l’envoutement du texte, tout en retenue, et surtout des peintures mêlant la poésie et la géométrie, le réalisme et la magie. Ces pages ont beau venir de l’autre bout du monde, elles nous vont droit au cœur par la justesse avec laquelle l’histoire de cette petite fille fait résonner des choses universelles : la solitude, la mélancolie, le sentiment d’être décalé par rapport à l’étrangeté du monde. Mais aussi les pouvoirs de l’imaginaire qui enchante et élargit le quotidien, la douceur de l’amitié qui germe lorsqu’on ne l’attendait plus, la saveur des rêves d’évasion et la beauté des étoiles qui brillent dans les ténèbres…

Chaque double-page est en elle-même toute une histoire, un tableau qui laisse une impression durable sur la rétine. Au fil des relectures se révèlent des détails intrigants, des clins d’œil à des toiles célèbres, des symboles que chacun interprétera peut-être différemment, mais qui parleront à tout le monde. Quelle prouesse de maintenir un tel niveau de perfection et une telle subtilité dans la composition des illustrations sur 144 pages !

Un chef d’œuvre auréolé de magie et étrangement réconfortant : jamais tristesse n’a été aussi belle !

L’avis de Pépita

Lu en décembre 2020 – HongFei, 19,90€

Rosa Bonheur, l’audacieuse, de Natacha Henry (Albin Michel, 2020)

« Peintre animalière ? Pas question ! Qui achèterait le portrait d’une vache ou d’un cochon ? Non, non, tu ferais mieux de t’atteler à la peinture d’histoire. Des rois et des reines, des saintes et des saints, des dieux romains et des déesses grecques. »

Quel plaisir de découvrir Rosa Bonheur dont j’avais à peine entendu parler jusqu’à présent ! Une femme qui aurait toute sa place parmi Les Culottées de Pénélope Bagieu : née à l’aube du 19ème siècle, à une époque où les femmes n’avaient pas le droit d’étudier aux beaux-arts et avaient surtout vocation à se marier, non seulement elle s’obstina à devenir peintre, mais elle opta, complètement à contre-courant des canons de son époque, pour la peinture animalière. Et obtint tous les honneurs.

Autant le dire d’emblée, je suis assez réticente vis-à-vis du genre de la bibliographie romancée au cœur de cette « collection qui rend hommage à des personnalités au destin exceptionnel ». J’avais d’ailleurs été un peu déçue par un autre roman de cette collection consacré à Katherine Johnson. Je n’arrive pas à m’empêcher de m’interroger constamment sur ce qui est historiquement établi, et ce qui est projeté par l’auteur.e. L’exercice est difficile et a probablement quelque chose de bridant. La plume et les dialogues m’emportent moins que dans d’autres textes inspirés par des faits réels, mais assumés comme fictionnels, comme par exemple le magnifique Miss Charity de Marie-Aude Murail.

Cela dit, j’ai fini ici par me laisser fasciner par cette femme hors du commun qui vécut à une époque passionnante peu abordée en littérature jeunesse (cette lecture m’a fait repenser à cet égard au roman de Mario Vargas Llosa Le paradis un peu plus loin et le personnage de Flora Tristan, autre pionière du féminisme qui vécut à peu près à la même époque). Natacha Henry restitue, en toile de fond, le bouillonnement social, politique et artistique du milieu du 19ème siècle. On découvre le Paris de la monarchie de Juillet, du Louvre et des Jardins des Plantes aux abattoirs. J’ai été intéressée par le parcours d’initiation de Rosa à la peinture, les expériences et réflexions qui contribuent à sublimer son art de représenter les animaux. Des passages qui donnent follement envie d’aller voir ses tableaux qui m’ont touchée par la tendresse du regard posé sur nos amies les bêtes.

Mais surtout, le chemin parcouru par Rosa Bonheur montre avec force le courage nécessaire pour conquérir de nouveaux droits et les enjeux de l’autonomie matérielle pour l’émancipation féminine. On saisit l’importance de l’amour et du soutien de son entourage, avant tout celui de Nathalie Micas, mais celui d’un père en avance sur son temps. On mesure aussi l’ampleur des conquêtes des deux derniers siècles, même s’il reste encore beaucoup à faire.

Une lecture plaisante et inspirante qui donne envie de trouver sa voie en dehors des carcans !

Extraits

« L’un des arguments avancés pour interdire aux jeunes filles l’accès de l’École des beaux-arts était que l’on y dessinait des modèles nus. Laisser une demoiselle admirer un mâle dévêtu ? Hors de question. Pourtant, Rosa se fichait bien de pareille trivialité. En véritable artiste, seule la matière l’intéressait. »

« Raimond Bonheur leur enseigna aussi que les couleurs transparentes, associées à de l’huile grasse, formaient un glacis. Qu’il fallait toujours placer les tons sombres, les ombres, avant les teintes claires. Que la patience était mère de sûreté aussi, que respecter le temps de s’échange était absolument primordial. Et ce temps, justement, dépendait des couleurs. Certaines séchaient en deux jours ; à d’autres, comme la laque de garance, il fallait près d’une semaine. Ensuite seulement, viendrait la couche de vernis.

Rêveuse, Rosa guignait les flacons de pigments en poudre. Leurs étiquettes étaient si prometteuses ! Bleu de cobalt, rouge d’Inde, terre de Sienne, vermillon de Chine, jaune de cadmium, noir d’ivoire… »

Lu en décembre 2020 – Albin Michel Jeunesse, 14€

La rose du Hudson Queen, de Jakob Wegelius (Thierry Magnier, 2020)

Sans hésitation, Sally Jones est l’un des romans les plus originaux que j’ai eu la chance de lire ces dernières années : sa façon de mêler les genres du roman d’aventure, de l’enquête policière et du récit animalier (puisque l’héroïne est une gorille), son intrigue inoubliable qui nous entraîne d’un continent à l’autre, ses personnages hauts en couleur, ses charmantes illustrations en noir et blanc – tout cela m’a marquée et je n’ai fait ni une ni deux en découvrant ce deuxième volet !

Et quel plaisir de retrouver Sally et le capitaine Koskela qui se remettent de leurs émotions à Lisbonne tout en travaillant à remettre en état leur bateau, le Hudson Queen. Mais voilà qu’un inquiétant personnage semble s’intéresser à l’embarcation dont l’histoire tourmentée va rattraper nos deux amis. Ils n’auront d’autre choix que de mener l’enquête pour la reconstituer, même s’il faut pour cela se risquer jusqu’au port de Glasgow où sévissent les razor gangs, passer chez les bouquinistes des quais parisiens et même faire un crochet par Munich…

Jakob Wegelius est un excellent conteur qui jubile à imaginer moult rebondissements. À cet égard, ses histoires me réjouissent un peu à la manière des aventures de Tintin quand j’étais petite ou de L’île au trésor un peu plus tard. On peut parfois se demander, ici surtout au milieu du livre, s’il n’aurait pas pu aller plus droit au but, mais j’ai choisi pour ma part de ma laisser porter par le souffle du récit. J’ai également été impressionnée par son talent de brosser le décor, notamment à Glasgow où il règne une atmosphère digne de l’opéra de quat’sous de Bertolt Brecht ! Et par la façon singulière, précise et sensible, dont il fait raconter cette histoire à Sally. Le regard à la fois extérieur et plein de justesse qu’elle pose sur les humains révèle la violence des rapports sociaux et la façon honteuse dont nous avons tendance à traiter les animaux. Et en même temps, Sally a l’art de révéler aussi le meilleur chez ceux qui savent la comprendre.

Intelligent, vibrant et captivant jusqu’au dénouement : un très bon cru ! Qui me donne envie de prolonger le plaisir en découvrant l’album Sally Jones : la grande aventure, paru en 2016.

PS: bon à savoir : les différents volets des aventures de Sally Jones peuvent se lire indépendamment les uns des autres.

Lu en novembre/décembre 2020 – Thierry Magnier, 16,90€

Le Grand Voyage de Rameau, de Phicil (Éditions Soleil, 2020)

L’objet-livre annonce la couleur, cossu comme un salon victorien : format majestueux, couverture opulente avec des motifs dignes des tapisseries d’époque, titre imprimé en relief doré et dans le médaillon central, la petite Rameau et le chat Scotty sur fond de gravure londonienne…

Le prologue plante un décor de racines et de feuilles, de mousses et de champignons où l’on découvre l’existence du peuple des Mille Feuilles, communauté inséparable d’êtres minuscules mi-humains, mi-souris, fidèles au « grand tout », au collectif, à la famille. Une harmonie organique à mille lieux du monde des humains qui s’entassent dans la « Ville monstre » de Londres – un monde aussi effrayant que fascinant, dont les Mille Feuilles font le serment de se tenir à bonne distance. Jusqu’au jour où la jeune Rameau, qui rêve de liberté, de rubans et de belles étoffes, franchit la lisière du bois. Condamnée à s’exiler pour découvrir ces humains qui l’attirent tant, elle amorce un incroyable périple initiatique à travers l’Angleterre victorienne…

Toute la famille est sous le charme de ce mélange de rebondissements et de cascades, de dialogues tour à tour drôles et piquants, et de clins d’œil à l’époque victorienne, de Lewis Caroll à Beatrix Potter en passant par Oscar Wilde et Jack l’Éventreur. À hauteur de Mille Feuilles, on descend la Tamise à dos de poisson, on survole le Château de Windsor à dos de canard, et on pose un regard neuf sur les travers des humains qui, hier comme aujourd’hui, oppriment leurs semblables, méprisent les animaux et se laissent obnubiler par les sirènes consuméristes… lorsqu’ils ne crèvent pas de faim.

Les graphismes mêlent avec bonheur des clins d’œil aux gravures et peintures de l’époque à un trait malicieux qui tire parfois sur le grotesque – ils peuvent faire penser à ceux de Claude Ponti (les arbres), de Gustave Doré (le décor) ou encore de Pef (le nez des Mille-feuilles !). Tenir cette qualité et un tel souci du détail sur 200 pages, cela force l’admiration.

Cette BD captive et divertit, mais elle n’en pose pas moins d’excellentes questions sur l’opposition très actuelle qui est faite entre liberté et solidarité, mais aussi sur le coût de notre « babiolite aiguë ». Une belle réussite !

Lu en novembre 2020 – Éditions Soleil, 26€

Akata Witch, de Nnedi Okorafor (L’école des loisirs, 2020)

Sunny vit comme nulle autre l’expérience d’être différente : passionnée de foot tenue à l’écart du terrain parce qu’elle est une fille, noire mais albinos, née et élevée aux États-Unis mais rentrée au pays avec ses parents nigérians – donc une akata, terme péjoratif désignant les Noirs américains. Et voilà que par dessus le marché, elle découvre qu’elle est une « fille Léopard » dotée de pouvoirs insoupçonnés auxquels elle va devoir s’initier en mode rapide, vue l’ampleur de la mission qu’elle doit relever en équipe avec trois autres jeunes Léopards. Le tout sans que ses proches ne remarquent rien, puisque l’existence des Léopards est tenue strictement secrète…

Cette fantasy nigériane a emporté l’enthousiasme de toute la famille – d’abord celui d’Antoine qui l’a dévorée en une journée, nous poussant à la découvrir à voix haute. Sunny est une héroïne hors du commun dont la découverte exaltante de son identité et l’apprentissage à s’affirmer telle qu’elle est nous ont beaucoup inspirés. Une adolescente qui aime lire – ses romans préférés sont Quand les hommes savaient voler de Virginia Hamilton et Sacrées Sorcières de Roald Dahl ; j’ai apprécié le clin d’œil à une autre autrice d’origine nigériane, Chimamanda Ngozi Adichie, dont Sunny lit L’hibiscus pourpre.

La communauté des Léopards nous a fascinés. Un monde très cohérent avec ses propres organisations à travers le monde, sa monnaie, ses commerces, ses organes de presse, ses modes de transport, ses événements culturels et sportifs, et surtout une hiérarchie de valeurs valorisant la singularité plutôt que la « perfection », les livres et le savoir plutôt que l’argent. L’ombre de Harry Potter plane sur ce genre littéraire qui peine souvent à se renouveler. Le pari est ici tenu, grâce à la densité foisonnante de l’univers imaginé par Nnedi Okorafor et à son ancrage dans la société nigériane et dans le folklore africain. En toile de fond, on sillonne les rues animées d’Aba, d’Owerri et de Lagos, on découvre l’extraordinaire diversité de cultures qui font la richesse de ce pays, on entend parler l’ibo, le yoruba, le haoussa, l’efik et même le xhosa, on goûte des plats épicés préparés à base de plantain ou d’igname au son de la musique de Fela Kuti. Quel voyage !

J’aurais quelques réserves sur l’intrigue, peut-être trop linéaire, avec quelques flottements et une accélération dans les dernières pages vers un dénouement rapide qui ne m’a pas complètement satisfaite. Cela dit, Antoine et Hugo ont été captivés pour leur part, au point de prêter serment de ne plus ouvrir de livre avant d’avoir mis la main sur le tome 2, qui vient heureusement de paraître…

Une excellente surprise que ce roman initiatique porté par de belles valeurs de tolérance et de féminisme ! Bravo à L’école des loisirs qui nous donne à lire en traduction française ce texte qui sort des sentiers battus. Et à bientôt donc pour parler d’Akata Warrior.

Les avis de Sophielit et de SuperChouette.

Extraits

« Sunny avait envie d’en savoir plus, mais quelque chose d’autre la titillait. Son père était convaincu que, pour réussir dans la vie, seule comptait l’éducation. Il était allé à l’école de nombreuses années pour devenir avocat et était l’enfant de la famille qui avait le mieux réussi. La mère de Sunny était médecin et expliquait souvent que le fait d’avoir été la meilleure à l’école lui avait offert des opportunités auxquelles les filles n’auraient même pas pu prétendre ne fût-ce que deux décennies plus tôt. Du coup, Sunny croyait fermement en l’éducation elle aussi. Or, elle se trouvait devant la mère de Chichi, entourée de centaines de livres qu’elle avait lus et qui vivait dans une vieille hutte délabrée avec sa fille. »

« – Mama Put utilise des piments frelatés, expliqua Orlu.

– Ce sont des piments qui poussent près des sites déversoirs – des endroits où les gens se débarrassent des préparations magiques usagées, précisa Chichi à l’intention de Sunny. Ces piments sont très appréciés en Afrique et en Inde. »

« Les Léopards – partout dans le monde – ne sont pas comme les Agneaux. Les Agneaux pensent que l’argent et tout ce qui est matériel sont les choses les plus importantes dans la vie. Tu peux tricher, mentir, voler, tuer, être bête à bouffer du foin, mais si tu peux te targuer d’avoir du fric et de posséder des tas d’objets, et que tu te vantes à raison, tu peux tout faire. L’argent et les possessions matérielles font de toi un roi ou une reine au royaume des Agneaux. Rien de ce que tu fais alors n’est mal, tout t’est permis. Les hommes et femmes Léopards sont différents. La seule manière de gagner des chittims, c’est en apprenant. Plus tu apprends, plus tu en obtiens. La connaissance est au centre de tout. Le bibliothécaire en chef de la bibliothèque Obi est le gardien du plus grand gisement de connaissances de toute l’Afrique de l’Ouest. »

« Il n’existe pas une seule culture chez les Agneaux dans laquelle les gens n’aspirent pas à cet état inférieur qu’on appelle la perfection, quelle que soit la définition qu’ils en donnent.

Nous, les Léopards, ne sommes pas comme eux.

Nous accueillons ce qui nous rend uniques ou singuliers. Car c’est seulement cela qui nous permet de trouver et de développer nos pouvoirs les plus personnels. »

Lu en novembre 2020 – L’école des loisirs, 18€

Tumée, l’enfant élastique, de Marion Achard (Actes Sud Junior, 2020)

Quelle jolie surprise que ce petit roman sur l’initiation d’une jeune contorsionniste ! Nous l’avons découvert un peu par hasard, attirés par son titre amusant et la curiosité d’en savoir plus sur la Mongolie. Fort bien nous en a pris.

« Des filles souples, il y en avait des tas.

Des filles souples et obstinées, il y en avait pas mal.

Des filles souples, obstinées et aussi créatives qu’Arioma et moi, il n’y en avait pas tant que ça. »

On le découvre à la première page, il s’agit de battre un record du monde. Tumée est prête, mais le défi semble surhumain. Il n’en a pas fallu plus pour captiver Antoine et Hugo, très adeptes du Guinness Book dont ils possèdent plusieurs éditions (sans doute les livres les plus lus de notre bibliothèque). Autant vous dire que nous n’avons fait qu’une bouchée du reste du livre, habilement construit en allers-retours entre ces instants de dépassement de soi qui n’en finissent pas de se dilater et les souvenirs qui affluent dans l’esprit concentré de Tumée. Une histoire captivante qui nous transporte dans une banlieue d’Oulan-Bator, capitale de la Mongolie et nous fait découvrir la vie en yourte, les écoles de contorsion, mais aussi les drames qui frappent les éleveurs de troupeaux dans les steppes et les mineurs dans le sud du pays. On apprend une foule de choses au passage, mais on le remarque à peine tant l’intrigue est prenante.

« Dehors, la vie palpite. Mais ici, tout est suspendu. »

Entrer dans la tête d’une contorsionniste, par la magie des mots, est vraiment une expérience singulière : pourquoi pousser ainsi son corps au-delà de ses limites, comment y parvient-on ? Que recherche le public ? Manifestement très bien documenté, ce récit est fascinant.

« Je me suis souvenue qu’un jour, mon père m’avait dit que ce qui faisait la différence entre deux contorsionnistes, c’était la volonté. Mais en serrant Arioma puis Yömör dans mes bras, je me suis dit que si la volonté comptait, l’amitié, elle, était là pour nous aider à tenir bon et à nous relever. »

Le roman est porté par ses beaux personnages, à commencer par Tumée : douée, mais surtout persévérante, riche de ses amitiés et de l’amour de ses parents. Cette lecture nous a donné envie de revoir l’excellent film La jeune fille et son aigle, un autre récit initiatique mettant en avant une jeune prodige mongole.

Un roman addictif, émouvant, qui vient élargir notre horizon. Voilà de quoi nous donner envie de découvrir très vite les autres livres de Marion Achard !

Lu à voix haute en novembre 2020 – Actes Sud Junior, 13,50€

La maison qui parcourait le monde, de Sophie Anderson (L’école des loisirs, 2020)

« Certaines choses sont comme elles sont, nous ne pouvons pas les changer. »

Une maison sur pattes qui s’installe dans les lieux les plus sinistres et reculés, une grand-mère un peu sorcière, un choucas et des morts pour seule compagnie, une inquiétante barrière faite d’os et de crânes humains pour mettre les autres à distance… Marinka mène une vie pour le moins spéciale. Sa voie semble toute tracée : elle sera Gardienne, comme sa grand-mère, et guidera les morts vers leur ultime destination. Mais la jeune fille n’a d’yeux que pour le monde des vivants, au loin, ses lumières et son effervescence. Un monde qui lui est strictement interdit. Peut-elle refuser la vie à laquelle elle est promise ? Lorsque Marinka décide d’enfreindre des règles qu’elle ne comprend pas, elle n’imagine pas les conséquences dévastatrices que cela va avoir…

Entre récit initiatique, roman d’aventure et folklore russe, ce livre se démarque par un objet-livre splendide et une grande originalité. Il y a des longueurs : le cycle d’espoirs et de déceptions qui s’emparent de Marinka lassera peut-être certain.e.s lecteur.ices. Notre curiosité a tout de même été nourrie par les révélations successives sur le monde des Yagas et l’histoire de Marinka. Et Hugo a été complètement charmé par l’idée de cette maison qui voyage, frémit, soupire, fait onduler ses parquets, crée des cachettes et des passages… Il faut dire que le contexte actuel lui a donné une résonance inattendue : si le nomadisme capricieux de la maison est une source d’angoisse dans le livre, il a suscité toutes sortes de rêves chez nous en cette période de confinement, en témoigne ce dessin inspiré sans nulle doute par ce roman !

Plus largement, nous avons aimé ce décor russe de balalaïkas, de steppes et de mets aux noms intrigants listés dans un glossaire à la fin du livre. Un univers merveilleux incarné avec délicatesse par les illustrations en noir et blanc qui ponctuent le texte.

Voilà une lecture de circonstance pour cette période de la Toussaint. La mort, omniprésente, est présentée avec tant de poésie et douceur qu’on a le sentiment de l’apprivoiser page après page. Il est aussi beaucoup question de la vie : des déterminismes que l’on peut toujours déjouer d’une manière ou d’une autre, de la solitude, des plaisirs de la table et surtout de l’âge de l’adolescence, avec ce mélange de tendresse immense et d’exaspération face aux règles et recommandations incompréhensibles de la Baba.

Une façon moderne et inattendue de revisiter le mythe des Babas Yagas, qui donne un livre sombre, mais réconfortant comme un chak-chak accompagné d’une chope de kvass.

L’avis du blog Livres & merveilles

Extraits

« Quand les morts arrivent ici, ils sont perdus et désorientés, mais ils repartent calmes et apaisés, prêts pour leur voyage. »

« Donc, il n’y a que toi, ta grand-mère, ton choucas et ta maison qui marche, reprend-il d’un air interrogateur.
– Oui, et nous bougeons beaucoup, donc je ne vais pas à l’école. C’est une vie très solitaire.
Je ris, bien que ce ne soit pas drôle.
– On peut aussi se sentir seul à l’école, même quand on est au milieu de pleins de gens. »

« Baba me gronderait si elle savait que je disais la vérité, mais j’ai appris depuis longtemps que personne ne me crois quand je dis que la maison marche et que c’est beaucoup plus facile que d’inventer des mensonges encore plus ridicules. »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2020 – L’école des loisirs, 15,50€

Momo, de Michael Ende (Bayard Jeunesse, 2009 pour la traduction française)

Avez-vous déjà entendu parler de Michael Ende ? Ses livres ont été traduits dans plus de 40 langues et plus de trente millions se sont vendus dans le monde, mais pour des raisons qui m’échappent, cet auteur incontournable de la littérature jeunesse allemande reste méconnu en France. C’est très dommage car ses textes se démarquent clairement et apportent des choses que je ne trouve pas ailleurs. Michael Ende, c’est un talent de conteur immense, un imaginaire ahurissant, mais aussi et surtout un art de s’approprier les questions philosophiques les plus vertigineuses pour en faire des récits d’aventure pleins de rebondissements.

Si L’Histoire sans Fin est son livre le plus célèbre et Jim Bouton le plus lu par les enfants allemands, Momo est pour moi le plus extraordinaire. À travers les aventures d’une petite fille aux prises avec une bande de « voleurs de temps », Michael Ende nous fait prendre conscience de la valeur inestimable du trésor que représente le temps de toute notre vie. L’intrigue est de celles qui vous accrochent de la première à la dernière page : la vie de jeux et de partages de Momo et ses amis est menacée par des messieurs gris qui envahissent la ville et convainquent les habitants de gérer le temps comme un capital à faire fructifier. Soucieux de le rationaliser en le concentrant sur les activités productives pour en accumuler un maximum à la Caisse d’épargne de temps, ils sombrent peu à peu dans une folie collective contre laquelle Momo pourrait bien être le seul rempart…

« Chaque jour, à la radio, à la télévision, dans les journaux, on vantait avec force détails les nouveaux équipements qui faisaient gagner du temps et offraient aux hommes la liberté de mener une « vraie vie ». Sur les murs de maisons et le colonnes Morris s’étalaient des affiches montrant l’image du bonheur. On y lisait en lettre lumineuses :
LA VIE EST PLUS BELLE POUR LES ÉPARGANTS DE TEMPS.
Ou : L’AVENIR APPARTIENT AUX ÉPARGANTS DE TEMPS.
Ou encore : DOPE TA VIE ! ÉCONOMISE LE TEMPS ! »

Nous aimons tellement ce roman que nous avons déjà lu plusieurs fois ses 431 pages, avec l’impression de le redécouvrir à chaque lecture. Plus petits, les enfants appréciaient surtout le suspense et la solide dose de frissons que procure cette histoire. Notre relecture récente a été une vraie révélation. Page après page, je les ai vus prendre conscience de la valeur de leur temps – des moments passés ensemble, des instants de rêve, d’ennui, de jeu, d’inaction. Il est fascinant de voir à quel point ce texte, qui date de 1973, peut mettre le doigt sur les maux de notre époque où la quête de productivité, le consumérisme et les écrans semblent voués à combler chaque vide. Les belles valeurs d’entraide, d’amitié et de bonheur non-matériel portées par Momo et ses amis me semblent plus précieuses que jamais.

Un alliage unique de péripéties, de sagesse et de poésie. Un de ces romans susceptibles de changer à jamais votre regard sur la vie !

Extrait

« De même qu’on dit : « Bonne chance » ou « Bon appétit » ou « Dieu seul le sait », on lançait pour un oui ou pour un non : « Va voir Momo ! »
Mais pourquoi ? Momo était-elle si intelligente qu’elle donnait toujours de bons conseils ? Trouvait-elle toujours les mots justes quand on avait besoin de réconfort ? Prononçait-elle des jugements sages et équitables ?
Non, Momo n’en était pas plus capable que n’importe quel autre enfant.
Alors savait-elle faire de choses qui mettaient les gens de bonne humeur ? Chantait-elle particulièrement bien ? Jouait-elle d’un instrument ? Pouvait-elle danser, exécuter de acrobaties – après tout, elle habitait dans une sorte de cirque ?
Non, ce n’était pas ça non plus.
Connaissait-elle des tours de magie ? Ou une formule mystérieuse capable de chasser les soucis ou les chagrins ? Lisait-elle les ligne de la main, pouvait-elle prédire l’avenir ?
Rien de tout cela.
Ce que la petite Momo savait faire comme personne, c’était écouter. Vous vous dites peut-être : écouter, ça n’a rien d’extraordinaire, tout le monde en est capable.
Eh bien, c’est faux : il y a peu de gens qui sachent véritablement écouter. Et Momo avait une manière unique de s’y prendre. »

Relu à voix haute en octobre 2020 – Bayard Jeunesse, 14,50€