Calpurnia et Travis, de Jacqueline Kelly (2009 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

« Les garçons étaient-ils tous aussi bêtes, ou bien était-ce l’apanage de ces frères dont la malchance m’avait affublée ? »

Calpurnia & Travis-couverture

Le premier tome de Calpurnia avait déjà tout pour devenir une pépite de notre trésor littéraire familial : un décor dépaysant nous faisant voyager dans le Texas du début du 20ème siècle, une héroïne attachante et très drôle, une ribambelle de frères aux mésaventures réjouissantes, un grand-père doté d’un art incroyable de communiquer la passion des sciences et un message résolument émancipateur. Cette lecture avait été un grand coup de cœur pour Hugo, semblant presque avoir été écrite sur mesure pour lui. Depuis tout petit, il fait preuve d’une créativité sans borne (et parfois un peu fatigante pour son entourage, il faut bien l’admettre) pour les expérimentations de toutes sortes. Et comme Travis, le petit frère de Calpurnia, il est l’ami des bêtes – de toutes ! – et rêve de pouvoir enfin en adopter une. Hugo était donc pleinement entré dans l’univers de Calpurnia et s’était délecté de chaque chapitre. Depuis, il réclamait avec insistance la suite…

Et nous n’avons pas été déçus par ce deuxième volet, tout à fait à la hauteur du premier. Nous y retrouvons Calpurnia à l’orée de l’année 1900, sa soif de découvertes et de liberté intactes. Intrigues familiales et scientifiques s’entremêlent joyeusement pour aiguiser la curiosité du lecteur : les expériences de Travis, qui ne recule devant aucun défi lorsqu’il s’agit de domestiquer les animaux les plus improbables, seront-elles toujours aussi désastreuses ? Les mentalités finiront-elles par évoluer pour comprendre tous les bienfaits de la science – et toute l’injustice de la condition féminine ? Quelles seront les conséquences du terrible ouragan qui ravage les côte du Texas ? La destinée d’un triton nommé Sir Isaac Newton peut-elle ne pas être extraordinaire ? Tout cela est captivant, et raconté avec beaucoup de vie et d’ironie par Calpurnia. Avec, en bonus, une citation de Darwin en tête de chaque chapitre !

Il ne nous reste plus qu’à espérer que l’histoire ne s’arrête pas là et que Jacqueline Kelly reprenne un jour la plume !

L’avis de Linda et de Pepita, c’est par ici !

Lu à voix haute en juin/juillet 2019 – L’école des loisirs, 18,50€

Extraits

« L’idée de recevoir de l’argent de quelqu’un qui m’avait autant donné me choquait. Il m’avait transmis une passion qui me comblait. Il m’avait ouvert les yeux sur le monde des livres, des idées et de la connaissance. Il m’avait fait découvrir la nature, la science. J’aurais pris une pièce de la main de n’importe qui mais pas de mon grand-père. »

« Travis essuya de nouvelles larmes.
– Pauvre Scruffy. Il voudrait juste faire partie d’une meute. Mais voilà : les chiens ne veulent pas de lui, les coyotes non plus, et les hommes veulent le noyer ou lui tirer dessus. En plus, il est orphelin et il a perdu tous ses frères et sœurs.– Pauvre Scruffy, dis-je à mon tour, en toute sincérité. »

L’Estrange Malaventure de Mirella (de Flore Vesco, 2019)

L'estrange malaventure de Mirella

En voilà une idée merveilleuse : revisiter l’un des contes les plus célèbres du canon des bibliothèques enfantines – j’ai nommé : le joueur de flûte de Hamelin ! Une revisite à la fois irrévérencieuse, réjouissante et moderne.

Irrévérencieuse, car Flore Vesco prend des libertés avec le conte d’origine, nous livrant une version alternative de l’histoire dans laquelle le rôle principal revient à Mirella, une jeune fille rousse de quinze ans. Pleine d’aplomb, de discernement et de générosité, Mirella est aussi une incarnation vibrante de la liberté et de l’émancipation, dont la trajectoire incroyable a passionné toute la famille. Et puisque les contes ont toujours une morale, il y en a une ici, mais concoctée à la sauce de l’autrice :

« Laissez les jeunes filles danser et, parées ou dévoilées, circuler dans la cité, ou bien il pourrait vous en coûter. Suivez les enfants inconscients, qui jamais ne doutent, n’hésitent ni ne tremblent. Et méfiez-vous des contes. Qui sait, derrière ces badines historiettes, quelles terribles vérités sont cachées ? »

Réjouissante car Flore Vesco écrit dans une langue fleurie qui évoque un vieux français digne des meilleurs passages du film Les visiteurs, teinté de termes germaniques puisque nous l’intrigue nous entraîne au creux du St Empire. L’autrice nous ravit également en donnant de l’épaisseur à l’histoire, prenant le temps de brosser des personnages et un Moyen-Âge hauts en couleurs : de l’organisation politique à l’hygiène en passant par les rites et superstitions, tout est tellement évocateur qu’on a l’impression d’y être. Et si effroyable, restitué avec tant d’ironie, que la lecture en devient… réjouissante.

« Et le prêtre de raconter les vies et les exploits de saint Hilarion et sainte Rictrude, qui fatiguaient leurs bourreaux, pouvant passer des heures à endurer les coups de pique en gardant le sourire, soupirant d’aise lorsqu’on les rôtissait sur le grill, changeant eux-mêmes de côté afin que leur chair soit partout dorée et craquante. »

Moderne tant ce détour par le Moyen-Âge donne à penser aux misères et turpitudes contemporaines : qu’il s’agisse de la domination masculine, de la chasse aux sorcières et de la recherche de boucs émissaires, des superstitions ou des effets de foule, les parallèles sont troublants et entre deux éclats de rire, j’ai bien vu que cette lecture donnait beaucoup à réfléchir aux garçons. Le détour par un passé lointain permet finalement d’évoquer des choses parfois très dures qu’il serait difficile d’aborder frontalement avec de jeunes lecteurs.

Nous n’avons fait qu’une bouchée des aventures de Mirella qui ont été un grand moment de lecture à voix haute. Après avoir ri et pleuré de la noirceur du Moyen-Âge, le dénouement de l’histoire a été véritablement jubilatoire ! Un roman émancipateur, pétillant d’intelligence et débordant de vérité, à découvrir sans hésiter.

Si vous n’êtes pas encore parti(e) pour la librairie la plus proche, finissez-donc de vous convaincre en lisant les critiques de Pepita, de Hashtagcéline, d’Andrea et de Linda !

Lu à voix haute en mai 2019 – L’école des loisirs, 15,50€

Milly Vodovic (de Nastasia Rugani, 2018)

Milly Vodovic_couverture

C’est la violence inouïe des rapports sociaux contemporains qui se cristallise dans les déambulations habitées de Milly Vodovic, fille d’immigrés bosniaques – « étrange petite personne d’une douzaine d’années » qui se présente à nous comme une sauvageonne fière et indomptable, féroce et sensible, innocente et téméraire… Loin des Balkans et de leurs traumatismes, c’est désormais dans une commune rurale des États-Unis que vit la famille Vodovic. Une Amérique consumée par les clivages sociaux et le racisme, dans laquelle l’écriture expressive et percutante de Nastasia Rugani nous précipite.

 

Ces clivages s’incarnent douloureusement chez chacun des personnages : Milly, d’abord, qui refuse de courber l’échine et s’efforce de poursuivre son petit bonhomme de chemin avec une volonté impressionnante, alors même que les repères sont difficiles à trouver lorsqu’on est une fille déjà nostalgique de son enfance, membre d’une communauté stigmatisée alors qu’elle n’a jamais connu le pays d’origine de sa famille… Son frère Almaz, plus résigné face aux amalgames qui assimilent les musulmans aux terroristes responsables des attentats du 11 septembre. Douglas, qui grandit dans une famille pétrie de préjugés racistes mais ressent une sympathie déconcertante pour Milly et rêve d’une nouvelle vie ailleurs. Daisy, qui est sortie de la pauvreté mais lutte contre une maladie implacable. Swan, qui doute sur ses origines et ne veut pas perdre sa mère. Chacun essaie de s’en sortir à sa manière : les uns se conforment, misent sur les études et l’ascenseur social ; les autres tentent d’exorciser leurs démons par la violence. Milly, elle, se réfugie dans un imaginaire à l’image de la splendide couverture dessinée par Jeanne Macaigne : peuplé d’une faune et d’une flore luxuriantes, débordant d’incarnations métaphoriques et de toutes les possibilités que le réel n’offre pas…

Le choc de leurs destins qui se fracassent les uns contre les autres montre avec force le poids tragique des déterminismes sociaux. Mais nous donne également à réfléchir sur les pouvoirs de la création littéraire qui pourrait bien avoir le dessus, finalement.

Milly Vodovic nous fait perdre nos propres repères en nous précipitant dans un tourbillon toujours à la lisière entre réalité et imagination, à la confluence des points de vue irréconciliables des différents personnages. C’est pourquoi ce livre, à l’image de son héroïne, ne se laisse pas facilement apprivoiser, j’ai ressenti le besoin de le relire une deuxième fois pour l’apprécier pleinement et me rendre à l’évidence : Nastasia Rugani a écrit une œuvre d’une puissance littéraire et d’une densité sociale impressionnantes, digne des grands romans sociaux américains.

Un grand merci aux éditions MeMo et à Chloé Mary de m’avoir permis de le découvrir – une fois n’est pas coutume, sans mes garçons à qui je laisse le temps de découvrir certaines réalités. Je sais déjà que Milly Vodovic me hantera longtemps…

C’est par ici pour les critiques de Hashtagcéline, Pepita et Andea Baladenpage !

Lu en mai 2019 – Éditions Memo (Grande Polynie), 16€

 

Extraits

« Il acquiesce, puis observe longtemps le petit phénomène : les grands pieds chaussés de bottes en caoutchouc ; les genoux égratignés ; le short à rayures à peine visible sous le long tee-shirt pelucheux à l’effigie du lycée de Birdtown, sans doute des vêtements ayant appartenu à son frère ; puis le cou de la taille d’une branche de bouleau ; des cheveux raides et épais d’un noir féroce, trop courts, mal coupés, semblables aux deux peureux ; et une couronne en papier entourant son crâne.
Une étrange petite personne âgée d’une douzaine d’années. »

« Contrairement à son frère et à son grand-père, Milly ne se lève pas à l’aube pour prier. L’aube, c’est pour s’asseoir à la lisière des prés et observer les mulots prendre leur petit-déjeuner. De toute façon, il n’existe qu’un seul Dieu, et il s’appelle Michael Jackson. Mais aux yeux des habitants de Birdtown, la vérité a aussi peu d’intérêt qu’un paquet de cigarettes vide. Être la fille d’une immigrée bosniaque, et la sœur d’un musulman, suffit à représenter un danger pour la communauté ; de la graine de terroriste. »

Sorceline, tome 2 : La fille qui aimait les animonstres (de Sylvia Douyé et Paola Antista, 2019)

Sorceline tome 2_couverture

Il existe sur Terre un endroit que la plupart d’entre vous ne connaissent pas. C’est une île unique en son genre puisqu’elle est peuplée de créatures fantastiques…

Le premier tome de Sorceline, dévoré il y a quelques mois, nous avait familiarisés avec un univers débordant de créatures magiques que nous avions sillonné avec beaucoup de curiosité. Les dernières pages nous avaient laissés perplexes, en proie à des doutes effrayants face à la succession de drames qui touchent la petite troupe d’étudiants en cryptozoologie réunis autour du professeur Balzar…

Sorceline_extrait 1.jpgCe deuxième tome nous permet d’en savoir plus sur les deux plans. Au fil des cours et des excursions, nous suivons les enfants dans leurs explorations cryptozoologiques et continuons à découvrir les spécificités des espèces qui peuplent l’île de Vorn – une faune déconcertante que Paola Antista dessine avec énormément d’imagination et de générosité ! On voit également évoluer la dynamique du petit groupe qui reste travaillé par les rivalités et par les soupçons : le responsable des mésaventures de l’équipe se trouve-t-il parmi eux ? Convaincue de porter une responsabilité, Sorceline a toutes les peines du monde à dissimuler ses doutes aux autres… Elle est néanmoins loin d’être la seule qui semble avoir quelque chose à cacher !

Nous avons retrouvé avec plaisir le dosage de rêve, de suspense et de mystère qui nous avait séduits à la lecture du premier volet, avec une BD au graphisme toujours très travaillé, jouant sur des palettes de couleurs vives pour créer des contrastes entre clair et obscur et pour sublimer la beauté féérique du décor. Les personnages restent assez stéréotypés et on aimerait qu’ils prennent plus d’épaisseur. Mais ils nous réservent plusieurs vraies surprises et seront probablement encore développés dans les tomes à venir.

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Gageons que les jeunes lecteurs seront nombreux à guetter, comme Antoine et Hugo, la parution du tome 3 afin de connaître l’évolution de l’équipe et le fin mot de la propre histoire de Sorceline – un mystère ravivé par les toutes dernières pages qui ne peuvent pas ne pas attiser la curiosité…

Lu en mai 2019 – Vents d’Ouest (Glénat éditions), 10,95€

La fille sans nom (de Maëlle Fierpied, 2019)

La fille sans nom_couverture

« Recherche garçon à tout faire
Contre gîte et couvert
S’adresser directement au mage Hélix.
À l’intérieur de cette péniche. »

Lorsque Camille, quinze ans, fugue pour échapper à ses parents surprotecteurs et à ses angoisses, elle est loin d’imaginer ce qui l’attend ! Embarquée à bord d’une péniche, elle découvre peu à peu un univers sombre, peuplé d’êtres effrayants et ravagé par des affrontements. Comment échapper à l’emprise du mage Hélix qui lui a fait signer un contrat maléfique ? À qui se fier dans le monde d’Éther ? Y-a-t-elle une place, et laquelle ?

 

Du fantastique, des rebondissements, des rencontres et une héroïne qui s’affirme sous nos yeux… Ce roman a de nombreux atouts pour séduire un lectorat adolescent. Celles et ceux qui suivent nos lectures savent que les goûts d’Antoine et de Hugo ne convergent pas toujours. En l’occurrence, La fille sans nom a su les emporter tous les deux dans le récit que nous avons donc lu sans fléchir (malgré les 510 pages !). Outre les péripéties, ils ont beaucoup apprécié la richesse de l’univers imaginé par Maëlle Fierpied – les formes de magie, la géographie et les particularités linguistiques d’Ether, les créatures qui la peuplent et les liens privilégiés de certains personnages avec la nature…

Ma propre lecture a été plus mitigée, avec surtout des difficultés à entrer dans l’histoire. Les personnages multiples m’ont semblé un peu lisses et manquant d’épaisseur pour être vraiment touchants, en positif comme en négatif. J’aurais par exemple aimé mieux cerner les motivations des « méchants »… L’intrigue est à la fois un peu longue à se mettre en place et flottante – il s’agit au départ pour Camille de se libérer de l’emprise d’Hélix, mais on découvre petit à petit que le cœur de l’histoire est ailleurs, si bien que j’ai pu avoir l’impression de naviguer à vue. Les péripéties s’enchaînent avec rythme, mais l’arc narratif général ne m’a pas toujours semblé tendu. Chacun des volets de l’histoire m’a évoqué d’autres romans fantastiques – Krabat, d’Ottfried Preussler dans les premiers chapitres, puis La quête d’Ewilan de Pierre Bottero, puis la mythologie grecque, Animal Tatoo de Brandon Mull et, à certains égards, Les Royaumes du Nord (de Philip Pullman), le Hobbit de Tolkien sur la fin… Les enfants ont aimé identifier ces parallèles, j’ai été pour ma part un peu déconcertée par ces réminiscences foisonnantes. L’écriture m’a parfois décontenancée aussi : la narration à la première personne change parfois de registre, avec une alternance de passages littéraires, de phrases plus courtes ressemblant à un récit oral et un ton parfois spontané, familier ou ironique que j’ai trouvé surprenant – mais qui, encore une fois, a beaucoup amusé les enfants !

Je mets donc volontiers mes réserves de côté, n’étant pas experte du genre fantastique et n’appartenant plus, depuis de nombreuses années, au lectorat ciblé par la collection. J’aurais d’ailleurs aussi des choses plus enthousiastes à dire, notamment sur la splendide couverture (tout un monde !) et sur le personnage de l’héroïne dont j’ai apprécié le courage, la droiture, la soif de liberté et la capacité à aller vers les autres dans un monde profondément hostile… De très belles valeurs !

La fin a déclenché des débats familiaux : série ou roman unique ? Une affaire à suivre !

Lu à voix haute en avril/mai 2019 – École des loisirs, 19€

Robot Sauvage (de Peter Brown, 2017)

Robot sauvageUn cargo, un naufrage, une caisse rescapée du désastre qui échoue sur une île perdue… S’en extrait Rozzoum 7134, robot intelligent, capable de se déplacer, de communiquer et d’apprendre à améliorer l’exécution des missions qui lui sont confiées – mais pas vraiment conçue pour les aléas de la vie sauvage. Cela dit, ayant été activée pour la première fois sur l’île, elle n’imagine pas un seul instant qu’elle n’y est pas à sa place. Et elle est dotée de toutes les ressources pour apprendre de ses erreurs et de l’observation de la nature !

 

« Comme tu le sais, cher lecteur, Roz avait toujours aimé rester aussi propre que possible. Mais elle tenait encore plus à rester en vie qu’à rester propre, alors notre robot décida qu’il valait mieux se salir. Roz allait se fabriquer un camouflage. »

 

Mais quel joli roman que celui-ci… Rien que l’oxymore du titre et l’intrigante couverture nous ont fait chavirer ! Cette robinsonnade moderne est écrite dans une belle langue imagée qui fait de ce livre un bonheur de lecture à voix haute et un bel hommage aux merveilles de la nature. À travers les mésaventures et l’initiation de Roz, Peter Brown soulève des questions véritablement passionnantes : sur l’entraide au-delà des différences (puisque les animaux surmontent leurs réactions farouches, voire hostiles vis-à-vis de cette créature qui leur semble d’abord monstrueuse) ; sur la nature et l’humanité (dans quelle mesure un robot peut-il, par mimétisme et par des déductions itératives, s’approprier les comportements que les être vivants adoptent instinctivement ?) ; mais aussi sur la manière dont l’intelligence artificielle peut déborder au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer, en détournant les règles suivant lesquelles elle a été programmée (« Le système d’exploitation du robot l’empêchait d’être violent, mais rien ne lui interdisait d’être agaçant. »).

Les personnages (enfin, les animaux et le robot !) sont très attachants et leurs dialogues pleins d’humour. Par exemple lorsque Roz, désemparée, se fait expliquer comment « jouer la maman » par une vieille oie :

« – Tu veux qu’il survive, n’est-ce pas ? fit l’oie.
– Oui, je veux qu’il survive, assura Roz. Mais je ne sais pas comment jouer la maman.
– Oh, ce n’est rien : il suffit de donner de la nourriture, de l’eau et un refuge à l’oison, de faire en sorte qu’il se sente aimé sans trop le couver, de le protéger du danger et de veiller à ce qu’il apprenne à marcher, à parler, à nager, à voler, à bien s’entendre avec les autres et à se débrouiller tout seul. C’est tout. Le rôle de maman, ce n’est pas compliqué ! »

 

Grâce aux illustrations qui parsèment le texte et à des chapitres très courts, le texte est accessible à de jeunes lecteurs. Impatient, Hugo (qui est actuellement en CE1) a d’ailleurs sans problème dévoré les 50 dernières pages tout seul… Lui qui adore les romans animaliers, il est complètement entré dans l’histoire et a été très ému par le destin de Roz. Antoine, qui est un peu plus grand et actuellement plutôt porté sur la fantasy, n’a pas été transporté. Moins intéressé que son frère par l’expérience de l’initiation du robot à la vie sauvage, il a trouvé que l’intrigue était trop lente à démarrer et s’est agacé de la brièveté des chapitres.

De mon point de vue, ce roman n’en reste pas moins éminemment original, à la fois intelligent et plein de tendresse et de surprises – jusqu’à la toute fin !

Retrouvez l’avis de Linda qui a eu mille fois raison de nous inciter à rencontrer Roz…

Lu à voix haute en avril 2019 – Gallimard Jeunesse, 13,50€

Winterhouse Hotel (de Ben Guterson, illustrations de Chloe Bristol, 2018)

Notre dernière lecture est un roman américain tout juste paru qui plaira aux amateurs et amatrices d’aventures, de livres et de magie ! Néanmoins une lecture en demi-teinte pour nous…

Winterhouse Hotel couvertureOrpheline, Elizabeth mène une existence morose et solitaire chez son oncle et sa tante. Lorsque ces derniers l’envoient passer les vacances de Noël au Winterhouse Hôtel, Elizabeth découvre un endroit merveilleux : une bâtisse majestueuse, nichée dans un splendide paysage hivernal et dont les recoins réservent des rencontres inattendues, des surprises et des secrets. Une fois surmontée sa perplexité initiale (comment sa famille adoptive a-t-elle trouvé l’argent pour la loger dans un lieu si cossu ?), notre héroïne nous entraîne dans une enquête intrinsèquement liée à l’histoire du lieu. On se prend au jeu de la chasse aux indices, mais Winterhouse semble aussi avoir ses côtés sombres et ses ombres qui planent de façon inquiétante…

Ce livre déborde de belles idées qui parlent aux enfants. Avant tout, celle de choisir pour décor un lieu de vacances si merveilleux qu’il semble magique – et qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler Poudlard, au cas où vous n’auriez pas déjà fait le parallèle avec une célèbre série au paragraphe précédent… La féérie des plaisirs hivernaux, des festins et des spécialités de Winterhouse a beaucoup fait rêver Hugo.

Nous avons aussi aimé partager la passion d’Elizabeth pour la lecture et les bibliothèques. Quelque chose qui nous a d’autant plus parlé que nous partageons bon nombre de lectures avec elle : Le mystérieux cercle Benedict (p. 82), Le jardin secret (p. 89), Alice au pays des merveilles (p. 115), les enquêtes de Sherlock Holmes (p. 206), Cœur d’encre (p. 276), Le Hobbit (p. 428)… Nous avons pioché au passage d’autres idées de romans cités alors que nous ne les connaissions pas, comme Vingt-quatre heures dans l’incroyable bibliothèque de M. Lemoncello (p. 97), que j’ai ajouté à ma liste d’idées de futures lectures. J’ai aussi noté avec amusement un clin d’œil à un autre hôtel, celui des Vacances de M. Hulot (p. 190), qui fait partie des références mythiques des séjours d’Antoine et Hugo chez leurs grands-parents…

Une autre trouvaille concerne le travail autour des anagrammes, échelles de mots et messages chiffrés dans le roman. Des allusions aux événements à venir apparaissent dans l’ombre de chaque titre de chapitre sous la forme d’échelles de mots. Aucun code ne résiste à Elizabeth et à son nouvel ami Freddy. Les jeux de piste auxquels se livrent les deux amis sont très ludiques et leur entrain est véritablement communicatif. Hugo s’est donc très vite lancé pour inventer anagrammes et échelles de mots !

Cela dit, pourquoi une lecture en demi-teinte ? Le fait est que nous avons été moins captivés par ce roman que par d’autres. L’intrigue souffre à la fois d’une trop grande prévisibilité et de plusieurs incohérences. J’ai eu l’impression d’une lecture touffue, interrompue par de trop nombreuses digressions autour de lieux, de personnages ou de situations certes intéressants mais donnant souvent l’impression de diluer la tension narrative. En outre, l’écriture n’est pas très belle et manque de fluidité, avec des coquilles multiples, ce qui est un comble pour un roman mettant en scène une amoureuse des livres et des mots. Dans l’ensemble, si Hugo a apprécié ce séjour au Winterhouse Hôtel, c’est avec le sentiment d’un potentiel insuffisamment réalisé que nous avons refermé ce livre… Peu de chances, donc, que nous poursuivions avec le tome 2 qui vient de paraître aux États-Unis.

Extrait

« Nous t’avons prévenue à plusieurs reprises que nous devions nous absenter pour trois semaines et que tu ne pouvais pas rester seule en notre absence. Tu ne seras donc pas surprise par la teneur de cette lettre. Les portes et volets de la maison sont fermés. Tu trouveras dans cette enveloppe un billet pour le train du nord, départ dix-huit heures vingt. Ne le rate pas, et lorsque tu arriveras à Sternhaven demain, tu iras à la gare routière, où t’attend un autre billet. Il faut que tu prennes le bus qui conduit à Winterhouse Hôtel, où tu es attendue. Ci-joint également trois dollars, pour ton voyage. Tu recevras un autre billet pour rentrer après le Nouvel An. Interdiction de raconter tes inepties habituelles ! »

« – Terminus ! annonça le chauffeur. Winterhouse Hôtel !
Un mur de briques apparut, puis un immense portail en fonte, aux battants ouverts. Enfin, sous les yeux d’Elizabeth, illuminé comme en plein jour, surgit le colossal hôtel – véritable forteresse de briques dorées, aux remparts saillants, aux fenêtres de cristal, aux tourelles élancées, toutes ornées de lumières scintillantes, d’oriflammes flottant dans les cieux et d’un bon millier, semblait-il, de bannières argentées toutes frappées d’un W blanc, immaculé, éblouissant. Çà et là saillaient des porches aux vastes arches, des balcons ornés de lanternes chinoises; des arbres couverts de scintillantes guirlandes de métal bordaient la façade de l’hôtel comme autant de projecteurs de théâtre. Jamais Elizabeth n’avait imaginé qu’un bâtiment puisse être à la fois aussi grand et aussi beau. »

Lu à voix haute en mars-avril 2019 – Albin Michel, 15,90€