Thornhill, de Pam Smy (Le Rouergue, 2019)

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C’est une lecture sombre comme une nuit d’encre. Un imposant livre à la tranche noire, plongé tout entier dans les ténèbres, le lierre et les barbelés. Quoi de plus délicieux qu’une bonne dose de frissons partagée en famille, blottis les uns contre les autres sous une chaude couverture ?

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Deux fils narratifs s’imbriquent de façon mystérieuse, avec pour trait d’union l’institut Thornhill, vieil orphelinat désaffecté dont le bâtiment sinistre semble nous écraser. En 1982, Mary y vit un enfer quotidien. Son histoire nous est restituée à travers son journal intime, chronique d’une spirale qui semble sans issue. En 2017, alors que Thornhill ne semble plus peuplé que de mauvaises herbes et de panneaux « interdit d’entrer », Ella emménage dans la maison voisine. C’est plus fort qu’elle, l’adolescente est fascinée par la vieille bâtisse qui n’est peut-être pas si déserte qu’il n’y paraît…

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Les mots tourmentés de Mary nous sont livrés en alternance avec le récit sous forme graphique des explorations d’Ella, dans une cadence inquiétante rythmée par des doubles-pages noires. Texte et illustrations en noir et blanc se répondent parfaitement pour composer une atmosphère glaçante (pas trop quand même, juste ce qu’il faut pour savourer de trembler de concert). Dans la première moitié du livre, nous avons été surtout happés par l’histoire terrible de Mary. La tension monte, au fil des pages, alors que le choc de ces deux destins semble de plus en plus inéluctable. Résultat, malgré quelques flottements dans l’intrigue à certains moments, on ne voit pas vraiment passer les 530 pages de ce pavé… et nous avons trouvé la fin très réussie.

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La mise en scène comporte ce qu’il faut d’escaliers branlants gravis dans les ténèbres, de bruits nocturnes et de poupées brisées. Mais ce n’est pas tout : Thornhill ne se limite pas à un roman qui « fait peur », mais parle de façon juste et terrible des affres de la solitude et du harcèlement.

Plusieurs clins d’œil littéraires nous ont donné envie de découvrir ensemble plusieurs grands romans anglais, notamment Le Jardin secret, de Frances Hodgson Burnett.

Une pépite gothique qui nous a fait forte impression !

L’avis de Hashtagcéline

Lu à voix haute en mars 2020 – Éditions du Rouergue, 19,90€

 

Autour de Jupiter, de Gary Schmidt (Bayard, 2019)

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Je ne pense pas avoir déjà lu un roman qui parvienne à insuffler autant de douceur à des thématiques aussi dures. À 14 ans, Joseph a déjà connu la prison, le deuil, la violence et… il est le père d’une petite fille. L’adolescent est confié aux Hurd, famille d’agriculteurs du Maine dont le fils, Jack, nous raconte cette histoire. Joseph parviendra-t-il à surmonter les traumatismes, les préjugés et la solitude pour renouer avec une existence de collégien ? Pour l’heure, ses préoccupations semblent graviter exclusivement autour d’un point focal : le besoin irrépressible de voir sa fille.

L’intrigue est bien construite, jouant sur notre curiosité quant à l’avenir et au passé de Joseph, avec un rythme qui s’accélère dans le dernier tiers du roman. Autour de Jupiter n’est pas de ces lectures qui s’éternisent sur votre table de chevet !

Mais la magie de ce roman réside avant tout dans ses personnages. Joseph, d’abord, personnalité hors-norme, cabossée par la vie qui l’a forcé à grandir trop vite, mais qui ne demande qu’à se révéler. Jack ensuite, si ouvert, attentif et plein de jugement du haut de ses douze ans, dont l’amitié naissante pour Joseph semble capable de surmonter tous les fossés. Son point de vue donne envie d’aller vers les autres, tant il met en relief les surprises que la vie peut réserver à celles et ceux qui parviennent à passer outre leurs préjugés. En miroir, on perçoit de façon très juste l’importance vitale du regard bienveillant et optimiste que posent sur Joseph la famille Hurd ainsi que certains de ses professeurs – de très belles personnes, là-encore. La nature et les animaux (presque des personnages à part entière !) jouent, eux aussi, un rôle de repère essentiel pour la tentative de Joseph de se reconstruire.

Il n’en reste pas moins que le propos est dur, et même terrible. Un roman oxymorique et marquant, en somme, dont je comprends très bien qu’il figure dans les sélections les plus prestigieuses, dont les pépites de Montreuil et le prix Sorcières. Gary Schmidt est un auteur américain dont j’entends de plus en plus parler, cette première découverte me donne pleinement envie de continuer à le lire.

Ne manquez pas la très belle critique de Pépita !

Extraits

« Il ne parle jamais de ce qu’on lui a fait là-bas.
Mais depuis qu’il a quitté cette prison, il ne porte plus jamais de vêtement orange.
Il ne laisse jamais quelqu’un rester derrière lui.
Il ne veut jamais qu’on le touche.
Il n’entre jamais dans des pièces exiguës.
Et il ne mange jamais de pêches au sirop.
– Il n’aime pas tellement le pain de viande, non plus, a dit Mme Stroud en refermant le dossier du Département de la santé et des services sociaux de l’État du Maine.
– Je suis sûre qu’il va adorer les pêches au sirop que fait ma mère, ai-je commenté. »

« – Tu n’es pas seul.
Il a hoché la tête de haut en bas.
– Non, tu n’es pas seul.
– Si.
– Tu m’as, moi.
Il a eu un petit rire triste, avant de répondre :
– Jackie, j’ai toute une vie d’avance sur toi. »

Lu en mars 2020 – Bayard, 13,90€

Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage, de Paul Martin et J.-B. Bourgois (Sarbacane, 2019)

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« – On va dire… On va dire que… j’étais une héroïne, et tu étais ma fidèle monture. Et on se cachait dans ce jardin. Le jardin fantastique. Euh, non, pas fantastique. Le jardin…
Vu d’ici, le jardin semble totalement différent. Les silhouettes tordues des arbres, les herbes fouettées par le vent, les allées envahies d’orties et de ronces… Tout lui apparaît mille fois plus déroutant, mille fois plus vaste. Et le nom la frappe comme une évidence.
– Le Jardin Sauvage ! »

Il ne faut pas plus aux enfants qu’une petite phrase magique pour basculer dans un monde imaginaire où tout devient possible ! Un monde régi par ses propres lois, où l’on peut vivre ses rêves les plus fous… et apprendre à dompter ses angoisses. Mais le Jardin Sauvage que Violette et son fidèle chien Pavel découvrent en fuyant une menace terrible est-il vraiment un monde imaginaire ? Quelles surprises leur réserve-t-il ? Quel rôle la petite fille est-elle amenée à y jouer ? L’univers du Jardin Sauvage est-il complètement déconnecté de sa vie « normale », ou des liens essentiels existent-ils ?

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Nous nous sommes laissé entraîner avec grand plaisir dans cette aventure extraordinaire au cœur de la nature – des racines les plus profondes aux cimes les plus vertigineuses, de lacs habités par des êtres insolites à des entrelacs de tiges indociles… L’univers du Jardin Sauvage est merveilleux et inquiétant, dense et foisonnant, délicieusement absurde et parfaitement cohérent. Comme il est réjouissant de l’explorer et d’y trouver peu à peu ses repères !

Mais ce n’est pas tout. Tout cela n’est que le décor d’un récit initiatique qui nous a captivés de bout en bout, porté par une belle écriture imagée, modulée dans le rythme, tour à tour vive, drôle et angoissante. Par les illustrations tout en finesse aussi qui semblent onduler comme une prairie d’herbes hautes – et qui font de ce roman un objet-livre splendide.

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Avec une créativité et un talent de conteur impressionnants, Paul Martin affirme ici, dans la droite ligne de Max et les Maximonstres ou d’Alice au pays des merveilles, le pouvoir infini de l’imagination contre les épreuves de la vie. Le Jardin Sauvage est aussi un lieu où Violette grandit, comprend comment construire des alliance et trouver des compromis, n’hésitant pas à battre en brèche tous les préjugés pour parvenir à trouver le bien commun dans un écosystème complexe. Au fil des épreuves, Violette apprend à surmonter ses peurs et à s’affirmer, devenant sous nos yeux une héroïne exceptionnelle.

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Un roman fascinant comme une montre sans aiguille, féérique comme une pierre qui brille dans les ténèbres, qui fait intensément résonner notre imaginaire : l’un de ces trésors de l’enfance tout simplement indispensables !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Extraits

« – Eh bien, je préférerais que tu me vouvoies. Tu comprends, si je suis une héroïne, c’est important que je montre mon autorité aux gens. Donc, merci de me dire désormais « vous », fidèle destrier !
– Hein ? Te dire « vous » ?
– Oui ! J’ai toujours eu envie qu’on me vouvoie, mais les gens disent toujours « tu » aux enfants. Allez-sois chic !
Le chien se passa la patte gauche sur l’oreille, ce qui était pour lui un signe de grande perplexité. Puis il finit par lâcher :
– Bon. Comme vous voudrez, Violette ! »

« En effet, les Trolls se plaisaient à rester inertes. Leur nature minérale, leur poids, leur longévité, tout les portrait à détester le mouvement. C’était peut-être la raison de leur hostilité envers les bêtes et même les plantes : ce qui bouge, court, sautille, pousse et s’agite dans le vent leur semblait à la fois futile et agaçant. Eux tiraient leur force de leur capacité à rester sans faire un geste, sans respirer ni même cligner des yeux, pendant que le reste du monde tournait autour d’eux.
C’est pourquoi ils ne passaient pas à l’attaque. Ils auraient aisément pu ravager la place du marché, piétiner les pauvres protections mises en place par ses occupants, et contraindre ces faibles créatures à leur donner ce qu’ils voulaient. Mais cela n’était pas dans leur nature. Ils préféraient faire ce que savent le mieux faire les pierres : s’enfoncer dans le sol, être des obstacles, plus dur que le bois de chêne, plus patient que le félin à l’affût, jusqu’à ce que leurs adversaires viennent leur donner ce qu’ils demandaient. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Sarbacane, 19,90€