Gloups (histoire vraie), de Judith Chomel (L’atelier du poisson soluble, 2021)

Comment ne pas être irrémédiablement intriguée par ce titre assorti de la mention « histoire vraie » et cette couverture complètement surréaliste : ces portraits photographiques en noir et blanc qui surgissent dans un paysage maritime merveilleux, sur lequel trône un cabinet de toilettes écarlate…

La famille de Lili est de celles qu’on n’oublie pas de sitôt : entre une grand-mère (follement) contorsionniste, une mère aventurière, un père artiste des fourneaux et du raccommodage de montgolfière, et un iguane comme animal familier, on ne s’ennuie pas chez eux ! Lili n’est pas en reste : à huit ans, elle mène déjà une brillante carrière de collectionneuse de trésors. Le jour où la fillette tombe sur un précieux boulon, elle ne s’y trompe pas et l’embarque. Mais dans un moment d’inattention, elle l’avale. Gloups ! Que va-t-il se passer ? Son imagination se met aussitôt en branle, mais elle est loin (et nous avec) de pressentir ce qui l’attend…

Nous avons adoré découvrir cette histoire complètement loufoque, captivante et magnifiquement mise en image. Chaque page est un vrai cabinet de curiosités, digne de la collection d’une chercheuse de trésors chevronnée : sur fond de tapisseries vintage, Judith Chomel entremêle joyeusement des photomontages faisant la part belle à des antiquités toutes plus rigolotes les unes que les autres (mais où les a-t-elle dénichées ?) et des dessins qui insufflent au récit la touche de fantaisie qui fait le sel des récits enfantins. C’est hyper réjouissant, intense comme les mômes vivent les choses – admirant éperdument leurs parents, discernant la magie qui se cache un peu partout, imaginant des ressorts vertigineux derrière ce qui leur échappe.

Judith Chomel a eu mille fois raison de s’éloigner des sentiers battus avec cet album entre récit d’aventure, carnet et livre d’art. On ne se lassera pas de le relire, pour le plaisir de retomber en enfance et de laisser savoureusement traîner son œil sur les innombrables petits détails !

Les premières pages sont consultables sur le site de l’éditeur.

Lu à voix haute en juin 2021 – L’atelier du poisson soluble, 15€

Le guide du voyageur galactique H2G2, I, de Douglas Adams (Folio SF, 2017 pour la traduction française)

« – Mais monsieur Dent, cela fait neuf mois que les plans sont disponibles au cadastre.
– Oh ! Oui, sitôt que je l’ai su, j’ai foncé les consulter, hier après-midi. On ne peut pas dire que vous vous décarcassiez pour attirer l’attention dessus. Je ne sais pas, par exemple, vous pourriez l’annoncer partout…
– Mais ces plans sont exposés…
– Exposés ? J’ai dû finalement descendre à la cave pour les dénicher.
– C’est effectivement la salle d’exposition.
– Et avec une torche.
– Ah ! Sans doute les lumières avaient-elles sauté !
– L’escalier aussi.
– Bon. Mais écoutez, vous avez trouvé l’avis d’expropriation, non ?
– Oui, reconnut Arthur. Oui, je l’ai trouvé : il était placardé dans le fond d’un classeur fermé à clé, coincé dans des lavabos désaffectés avec sur la porte la mention : Gare au léopard. »

Arthur Dent est atterré : figurez-vous que par décision administrative, sa maison est sur le point d’être rayée du paysage. Mais pourtant, ces tracasseries semblent bientôt insignifiantes au vu de l’immensité de l’univers, de l’ampleur des péripéties qui le traversent et de la position somme toute marginale de notre planète Terre, perdue aux confins inexplorés d’un bras d’une Galaxie quelconque… Arthur Dent en fera l’amère expérience. Mais pas de panique ! Il pourra heureusement compter sur son ami Ford Prefect, astrostoppeur natif de Bételgeuse, qui maîtrise la géopolitique galactique sur le bout des doigts. Et, surtout, sur son prodigieux Guide du voyageur galactique !

Douglas Adams réalise un tour de force : imaginer une intrigue complètement farfelue mais néanmoins captivante, un space opera façon Monty Pythons qui parodie avec autant de virtuosité le genre de la science-fiction que celui des guides et autres traités scientifiques. Une vraie gourmandise pour qui goûte (comme nous) la loufoquerie, les raisonnements par l’absurde et l’humour anglais. L’occasion de croiser un vaisseau spatial jaune fluo, une précieuse serviette de bain, un robot dépressif et un architecte alien spécialisé dans la conception de fjords. Et de découvrir au passage LA réponse à la « grande question de la Vie, de l’Univers et du Reste » ! C’est rafraîchissant et drôlissime notamment grâce aux clins d’œil satiriques aux questions de pouvoir, de bureaucratie et de métaphysique.

L’histoire n’est pas du tout en reste – elle fit d’ailleurs un carton lors de sa diffusion initiale sous forme de feuilleton radiophonique, en 1978. La mise à distance des petites problématiques humaines, par décentrages successifs par rapport à la Terre, nourrit une intrigue dont les vertigineuses ramifications se dessinent sous nos yeux ébahis. Les virages narratifs les plus improbables, eux-mêmes, sont articulés de façon à devenir plausibles – dans un univers infini, toutes les éventualités ne sont-elles pas possibles ?

Un roman-culte qui réjouit sans se prendre au sérieux. Dans lequel toute la famille est entrée avec délice : nous ne manquerons pas de lire la suite, notamment pour savoir qui tire réellement les fils de la politique galactique !

Autres extraits

« Je vous mets devant un choix simple : soit périr dans le vide de l’espace, soit… (il marqua une pause mélodramatique) soit me dire tout le bien que vous pensez de mon poème !
Il s’enfonça dans un vaste fauteuil de cuir en forme de chauve-souris et les contempla. Il avait retrouvé son sourire.
Ford cherchait encore son souffle. Haletant, il passa une langue pâteuse sur ses lèvres craquelées et gémit.
Arthur quant à lui lança d’un air dégagé : ‘À vrai dire, moi j’ai bien aimé’. »

« Ce que nous exigeons, ce sont des faits concrets !
– Mais non ! s’exclama Majikthise, énervé. C’est précisément ce que nous n’exigeons pas !
Prenant à peine le temps de respirer, Vroom Fondel beugla : ‘Nous n’exigeons pas de fait concrets ! Ce que nous exigeons, c’est une absence totale de faits concrets ! J’exige de pouvoir être ou ne pas être Vroom Fondel !’
– Mais qui diable êtes-vous donc, enfin ? s’emporta un Fook outré.
– Nous sommes, dit Majikthise, des Philosophes.
– Quoiqu’il se pourrait bien que non, ajouta Vroom Fondel en agitant un doigt menaçant vers les deux programmeurs. »

Lu en mai 2021 – Folio SF, traduction de Jean Bonnefoy, 8,10€

Une nuit à Insect’Hôtel, de Claire Schvartz (Les fourmis rouges, 2021)

Forcément, cet album grand-format mettant en scène des insectes (quelle chouette idée) avait vocation à paraître chez Les fourmis rouges. J’ai été immédiatement sous le charme en découvrant que le premier rôle revenait à une famille de… bousiers. Vous savez, ces sympathiques coléoptères qui poussent devant eux de savoureuses et pratiques boulettes de bouse !

« Il fait un temps à ne pas mettre une antenne dehors. »

Surpris par une tempête, les Bouzman, donc, se voient contraints de passer la nuit à Insect’Hôtel où fourmillent déjà des bestioles diverses et variées, bruyantes ou lumineuses, fragiles ou carapacées. D’après la rumeur qui bourdonne, il y en aurait même une qui serait carrément flippante…

Voilà une histoire rigolote et pleine de suspense : on brûle de savoir qui est le monstre qui terrorise tout l’hôtel. Au passage, on s’attache à l’intrépide Suzy Bouzman qui nous entraîne bravement à la découverte de l’inconnu. Et, sur un mode farfelu, on découvre la variété sidérante de la famille des insectes. Les illustrations débordent d’énergie et de bonne humeur. Je les ai trouvées mignonnes, notamment celles de l’hôtel et du décor naturel vu à hauteur de scarabée. Les bousiers ne sont pas très ressemblants mais ça ne fait rien, le registre est clairement celui de la fantaisie.

Un album joyeux et coloré qui fait mouche : de quoi donner envie de construire un hôtel à insectes dans son jardin !

Lu à voix haute en mai 2021 – Les fourmis rouges, 17€

Magic Charly, tome 2 : Bienvenue à Saint-Fouettard, d’Audrey Alwett (Gallimard Jeunesse, 2021)

Audrey Alwett serait-elle un peu magicière ? Par je ne sais quelle rune divinatoire, elle fait foisonner son univers page après page et bourgeonner des intrigues si addictives qu’il devient impossible de reposer ce pavé !

« Vous aurez droit à deux moires par mois, pas plus, dit-il avec délectation. Voilà qui devrait museler vos ardeurs délinquantes. »

Thadam semble rongé par tous les maux : la magie s’épuise inexplicablement mais chacun ne se sent pas également pressé de l’économiser ; les clivages sociaux fragmentent plus que jamais la société ; et la classe dirigeante pourrit de l’intérieur… Charly et Sapotille, envoyés dans le sinistre établissement de Saint-Fouettard, seront-ils en mesure d’agir ? Cette maison de redressement est une sorte de miroir inversé de Poudlard, avec son croquemitaine, ses floques au déjeuner, ses corvées et ses enseignements minables. La seule chance qui reste aux pensionnaires est peut-être de tirer parti du mépris qui les accable : ne jamais sous-estimer ce dont une bande de vauriens est capable, magie ou pas…

Le premier tome de Magic Charly avait placé la barre très haut, cette suite est tout à fait à la hauteur. Outre la richesse de l’univers et les péripéties captivantes, nous avons pris un immense plaisir à retrouver la plume vive et les personnages d’Audrey Alwett. Et son art singulier de faire écho, de façon très imagée, aux questions de société les plus brûlantes : magie, grimoires et créatures merveilleuses nous parlent ainsi avec justesse des ressources qui s’épuisent, des élites prédatrices, des violences sexistes et racistes, des fractures sociales qui pipent tous les dés, des ravages des rumeurs et du rôle émancipateur des savoirs… Cette résonance fait de ce roman une lecture à voix haute géniale qui peut se lire différemment, dans laquelle les lecteur.ice.s de différents âges y retrouveront tou.te.s pleinement leur compte !

Une série savoureuse comme un dessert de chez Célestin Bourpin qui rendrait accro. Espérons que la suite ne tardera pas.

Lu à voix haute en mai 2021 – Gallimard Jeunesse, 17,50€

Il était une fois… La traversée, de Véronique Massenot et Clémence Pollet (HongFei, 2017)

Couverture disponible, ainsi que les extraits ci-dessous, sur le site de l’éditeur

Au gré d’une exploration en librairie, nous avons d’abord repéré un format vertical hors-normes et les linogravures aux couleurs chatoyantes. Cet écrin renferme une jolie fable sur les savants équilibres collectifs à bâtir pour faire face aux défis communs…

Un éléphant s’apprête à traverser le fleuve. Robuste et généreux, le pachyderme ne voit aucun inconvénient à ce qu’un duo de tigres suivi d’une ribambelle d’autres animaux exotiques profite du voyage. C’est ainsi que s’érige sur son dos une pyramide toujours plus audacieuse, sublimée par le format tout en hauteur et par la drôlerie des illustrations. Mais évidemment, arrive la bestiole de trop qui, même minuscule, va bousculer le cours de la traversée. Il se pourrait même que finalement les plus gros aient besoin de l’aide des petits…

Un album rigolo, plein de sagesse et de suspense !

PS: Cette lecture nous a fait agréablement penser au jeu Pyramide d’animaux qui remporta un franc succès chez nous il y a quelques années.

Les avis de Chlop et de Bouma

Lu à voix haute en mai 2021 – HongFei, 13,50€

Sophie Scholl : « Non à la lâcheté », de Jean-Claude Mourlevat (Actes Sud Junior, 2013)

La collection Ceux qui ont dit non, dirigée par Murielle Szac, revient sur la vie et l’engagement de personnes mobilisées, à des niveaux très divers pour les libertés et contre les oppressions, les autoritarismes et les injustices. Sophie Scholl, membre du groupe de résistance au régime hitlérien « La rose blanche », trouve évidemment sa place dans cette émouvante galerie de portraits.

Immense conteur et fin connaisseur de l’Allemagne, Jean-Claude Mourlevat était la personne idoine pour raconter cette histoire. Un récit terrible, puisque Sophie et plusieurs de ses camarades furent arrêtés et mis à mort, mais inspirant aussi : leur courage est exemplaire et leur action joua un rôle pour alerter l’opinion publique, leurs tracts ayant beaucoup circulé et ayant été reproduits à des millions d’exemplaires. La forme romanesque suscite l’identification avec Sophie tout en restant fidèle aux faits, nous donne à vivre de l’intérieur et de façon poignante ses peurs et sa détermination.

« Elle demande un billet aller-retour pour Stuttgart. Elle devrait pouvoir le faire sans angoisse, mais au moment de parler, il lui semble que sa voix se trouble et la trahit. C’est à cause de son cœur qui cogne et de son estomac qui se vrille. Elle doit se battre chaque fois avec la même incontrôlable peur. Elle voudrait passer inaperçue, devenir invisible. Or il lui semble qu’elle occupe tout l’espace, qu’on ne voit qu’elle dans cette gare. La poignée de la valise lui brûle les doigts. Car la menace est partout, qui rôde : les soldats de la Wehrmacht, la police criminelle, la Gestapo. Aussi longtemps qu’elle tient cette valise au bout de son bras, elle est en danger de mort. Et elle le sait. »

J’ai trouvé la brièveté du récit adaptée à une première introduction qui s’adresse à de jeunes lecteur.ice.s. Plusieurs pistes sont proposées pour approfondir, notamment avec le beau film Sophie Scholl : Les derniers jours. Les pages finales évoquent d’autres résistants allemands moins célèbres, ainsi que plusieurs figures de résistance qui se sont démarquées dans d’autres contextes, hier comme aujourd’hui.

Une lecture importante pour entretenir la mémoire chez les nouvelles générations. Se souvenir des atrocités du national-socialisme, mais aussi de la clairvoyance et de la bravoure incroyables dont ont fait preuve des résistant.e.s à peine sorti.e.s de l’enfance.

« Les photos terribles de Sophie Scholl, faites par la Gestapo le jour même de son arrestation, nous interpellent. On devine son regard à la fois terrorisé et lointain, on mesure sa solitude en cet instant, et on se demande : Qu’aurais-je fait, moi ? Puis on se pose une deuxième question, bien plus pertinente : Que fais-je ? »

Lu en mai 2021 – Actes Sud Junior, 9€

Cachée ou pas, j’arrive ! de Lolita Séchan et Camille Jourdy (Actes Sud BD, 2020)

Quoi de plus jubilatoire qu’une partie de cache-cache, franchement ? J’en sais quelque chose, croyez-moi ! Le plus drôle, c’est quand même de se trouver une planque bien camouflée, puis de rire sous cape en voyant son compère fourrager en vain. Mais en général, le rôle qui m’est dévolu est bien sûr celui de chercher mes moussaillons en poussant des exclamations désespérées – la dernière fois, j’ai mis vingt minutes et j’ai dû mettre le reste de la famille à contribution…

Quelle belle idée, donc de mettre en scène une partie de cache-cache sous forme d’album ! Tout y est : le top départ, le comptage, la recherche d’une cachette parfaite, la traque qui s’ensuit et même les prolongements de la partie au gré de l’imaginaire de Bartok et de Nouk. L’ensemble rythmé par d’entraînantes petites comptines. Le décor, que l’on visite et revisite de la perspective de celle qui se cache et de celui qui cherche, est tout simplement délicieux, à la croisée des univers respectifs des deux illustratrices (vous vous souvenez des Vermeilles ?). Il fourmille d’étrangetés, de facéties et de rigolotes petites scènes à découvrir en arrière-plan.

Une ode réjouissante au jeu, pleine d’énergie, de suspense et de plaisir, à savourer bien cachée.e !

L’avis de Pépita

Lu en mai 2021 – Actes Sud BD, 13,50€

Des souris et des hommes, de John Steinbeck, version illustrée par Rebecca Dautremer (Tishina, 2020)

Des souris et des hommes, de John Steinbeck, illustrations de Rebecca Dautremer. Éditions Tishina. Visuel disponible sur le site de l’éditeur, ainsi que les extraits ci-dessous.

Mettre en images le texte intégral d’un chef d’œuvre de la littérature américaine : le projet n’est-il pas d’une ambition folle ? Il fallait la virtuosité, la sensibilité et l’imaginaire de Rebecca Dautremer pour relever le défi aussi magistralement.

L’histoire est connue : George et Lennie s’accrochent désespérément l’un à l’autre dans la tourmente de la Grande dépression. Lennie, c’est la force fragile, un esprit de mouflet dans une enveloppe de colosse qui ne maîtrise ni sa force, ni ses impulsions. George, plus vif, essaie de limiter la casse. Les deux hommes sont unis par la solitude et par leur rêve ressassé mille fois d’acquérir un lopin de terre où élever leurs lapins et vivre à l’abri de la dureté du monde. Mais en attendant, il faut travailler pour rassembler un pécule. Au ranch bien-nommé Soledad, ils vont avoir fort à faire face à l’agressivité du fils du patron et aux multiples occasions qui se présentent de faire des faux pas…

Si ce roman continue de fasciner plus de 80 ans après sa parution, c’est que la précarité, le poids écrasant des déterminismes, la solitude et la dureté des relations sociales restent plus que jamais d’actualité. À Soledad, chacun a envie de rêver : à une terre à soi, à une carrière d’actrice, à la liberté… Steinbeck pulvérise l’american dream, donne une voix et une place en littérature aux plus humbles dont les instants de fraternisation insufflent de la grâce à cette histoire si sombre.

Rebecca Dautremer nous invite à découvrir le film de sa lecture personnelle de ce roman. Évidemment, rien à voir avec celui qui s’était projeté dans mon imaginaire à la lecture des mots de Steinbeck. Mais c’est justement là que réside la contribution propre de cet album. Il sublime les descriptions qui ouvrent chaque chapitre, ancrés chacun dans un lieu singulier par de splendides doubles-pages, suivies d’illustrations quasi-photographiques qui plantent magnifiquement un décor de western. Pour restituer les nombreux dialogues, l’artiste fait preuve d’une grande créativité, alternant gouaches et crayons de couleur, empruntant aux codes de la bande-dessinée comme de la caricature, donnant corps par des esquisses aux pensées, souvenirs et rêves des personnages. Elle détourne l’imagerie et les comics des années 1930, en faisant tomber le vernis de la société de consommation pour révéler sa face obscure. Ces intermèdes nous montrent notamment les souris qui ont pu y être mises en scène, mais tristes, vulnérables, désarticulées, ou anéanties. Ces graphismes épousent si bien le texte qu’on ne voit pas passer les 428 pages.

L’objet-livre a certes un coût, mais il est aussi complètement hors-normes dans l’ambition, la densité et la beauté brute du propos. Il est de ceux qu’on ouvrira souvent, juste pour le plaisir d’un choc littéraire et esthétique intact à chaque relecture.

PS : ce n’est pas de la littérature jeunesse, mais comme c’est Rebecca Dautremer, ce livre trouve évidemment sa place sur L’île aux trésors !

Lu en mai 2021 – Tishina, traduction de Maurice-Edgar Coindreau, 37€

Le Flocon, de Bertrand Santini, illustrations de Laurent Gapaillard (Gallimard Jeunesse, 2020)

Cet album est vertigineux… comme un flocon. Oui, vous lisez bien : comme ces conglomérats d’infimes cristaux et de milliards de molécules, prodiges de chimie, de thermodynamique et de symétrie, qui révèlent leurs motifs envoutants pour peu qu’on les examine d’assez près.

De même, les somptueuses illustrations gothiques de Laurent Gapaillard charment dès le premier coup d’œil, mais ne livrent leurs mille détails qu’à celui ou celle qui prend le temps de s’y plonger. Quel fourmillement de vie dans les entrelacs gelés du paysage hivernal de la couverture ! Tel des flocons composant des motifs uniques à partir de plusieurs structures, ces arabesques à l’encre de Chine évoquent à la fois les gravures de contes de Gustave Doré, les lithographies qui suscitèrent tant de passions scientifiques à d’autres siècles et des caricatures. L’illustrateur y glisse malicieusement des motifs de flocons un peu partout, des collerettes des femmes à la ronde des invités…

Le texte astucieusement rimé voltige à la lisière entre conte, fable et poésie. En quelques mots s’installe une atmosphère de fin du monde qui place la soirée d’étrennes impériales sous tension : le ciel menace, une mystérieuse comète interpelle l’assemblée qui reste malgré tout accaparée par de futiles préoccupations. Arrive Johann Kepler avec, dans le creux de son gant, un concentré de révélations que la foule n’est sans doute pas prête à recevoir.

Pour la petite histoire, le véritable Johann Kepler fut mathématicien impérial pour le compte d’un Habsbourg. S’il est plus célèbre pour ses travaux sur la révolution des planètes, il signa l’une des premières études consacrées aux cristaux de neige, intitulée L’Étrenne ou la neige sexangulaire. Il fallait l’esprit de Bertrand Santini pour imaginer, à partir de cette anecdote, une fable sur la vanité des Hommes qui se croient au centre de la création et ne veulent pas voir que le véritable danger ne vient pas des cieux, mais d’eux-mêmes… La métaphore de cet univers qui fond sur le doigt humain est saisissante.

Jamais la rencontre entre science et philosophie n’aura été si belle. Un album splendide, à lire et relire.

Des mêmes auteurs, n’hésitez pas à découvrir Le Yark, un de nos albums fétiches, et tous les romans de Bertrand Santini : Hugo de la nuit, Miss Pook et les enfants de la lune et les illustres tomes de Journal de Gurty. Et tant que vous y êtes, la BD L’esprit de Lewis !

Lu à voix haute en mai 2021 – Gallimard Jeunesse, 26,50€

Idéalis. À la lueur d’une étoile inconnue. Tome 1, de Christopher Paolini (Bayard, 2020 pour la traduction française)

La saga Eragon a contribué à révéler la passion d’Antoine pour la lecture en général et le genre de la fantasy en particulier. Impossible de passer à côté d’un nouveau livre de Christopher Paolini, surtout avec une couverture aussi splendide. Et voilà que l’équipe de Babelio nous invite à une rencontre en ligne avec cet auteur ! Nous avons donc plongé avec enthousiasme dans le Fractalverse, un univers de science-fiction à mille lieux d’Alagaësia, qui voit les humains quitter la Terre pour explorer le cosmos…

Kira travaille comme exobiologiste dans le cadre de la terraformation de nouvelles planètes. Lors d’une mission de routine, elle découvre un corps étranger avec lequel elle ne semble bientôt faire qu’un. Quelle est l’origine de cet organisme, est-il en train de prendre possession d’elle ? C’est le début d’une transformation qui entraîne Kira dans une véritable odyssée spatiale sur fond de guerre des étoiles. Il en va de la survie de la Terre, de ses colonies et de l’humanité.

L’intrigue démarre sur les chapeaux des roues et rebondit au fur et à mesure que les fronts se précisent et que Kira prend la mesure de ce qui lui arrive. Le récit est dynamique et l’univers crédible pour autant que je puisse en juger, travaillé dans ses moindres détails, avec de chouettes trouvailles comme les intelligences de bord. Les personnages sont intrigants pour certains (mais qui est Falconi ?), sympathiques pour beaucoup. La curiosité de Kira qui prend toujours le dessus sur les craintes vis-à-vis des espèces étrangères m’a plu. Paolini fait la part belle à des personnages féminins forts et hauts en couleurs.

Malheureusement, la mécanique se grippe dans la deuxième, et surtout la troisième partie. L’intrigue m’a paru de plus en plus diluée, touffue et mouvante dans certains arcs (cette histoire de Baton bleu par exemple). Sans doute est-ce lié à mon manque de familiarité avec les space operas, mais l’univers m’a semblé prendre le pas sur l’histoire et j’ai eu du mal à garder le fil face à tant de digressions, de péripéties et de longueurs. Un sentiment partagé par Antoine, pourtant plus adepte du genre, qui n’a pas renoué avec le plaisir éprouvé à la lecture du classique Tau Zéro, de La stratégie Ender d’Orson Card ou même de Phobos de Victor Dixen.

Un grand merci tout de même à Babelio pour la possibilité d’échanger avec Christopher Paolini que j’ai trouvé sympathique et généreux dans ses réponses aux questions de lecteur.ice.s : un moment passionnant et très émouvant pour Antoine !

Lecture commune avec Antoine – Bayard, traduction d’Éric Moreau, Benjamin Kuntzer et Jean-Baptiste Bernet, 19,90€