King Kong, de Fred Bernard et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2020)

Bête mythique, King Kong exerce une fascination qui ne s’est jamais démentie depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont innombrables. Mais en s’emparant de cette icône du cinéma fantastique pour en tirer un album jeunesse, le duo de choc que forment Fred Bernard et François Roca allait forcément se démarquer et livrer une interprétation singulière…

Et effectivement, cela fonctionne à merveille, grâce à la plume vive de l’un et aux effets spéciaux de l’autre qui compose des illustrations sensibles et frémissantes. Des pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong. D’autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage. Soulignant du même coup la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit. Deux mondes que tout oppose – et pourtant, King Kong semble à la lisière, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité. Et la rencontre avec ce colosse change Ann à jamais, nous donnant une lueur d’espoir…

Un album émouvant et de toute beauté.

Extrait du livre, page 27, reproduite sur le site de France Inter

N’hésitez pas à vous plonger dans les autres albums de ces auteurs, notamment Anya et Tigre blanc, Blanche-neige, Dracula et Le secret de Zara.

Lu à voix haute en janvier 2021 – Albin Michel Jeunesse, 18€

Lightfall, tome 1: La dernière flamme, de Tim Probert (Gallimard Jeunesse, 2021)

Excellente pioche en BD jeunesse avec Lightfall, une épopée tout en clair-obscur dans la droite ligne du Seigneur des anneaux ! Cet imposant premier volume (255 pages tout de même) plante le décor d’un univers fantasy bruissant de magie et de prophéties effrayantes. Un monde auréolé de mystère : le soleil a disparu depuis longtemps, huit « lumières » flottent désormais dans le ciel – certains murmurent qu’en réalité il y en aurait beaucoup plus, l’une serait « tombée » récemment… Lorsque son grand-père sorcier qui perd un peu la tête disparaît, Béa doit surmonter ses craintes, quitter ses livres et sa bulle pour plonger dans un inconnu plein de surprises où toutes les apparences sont trompeuses. Heureusement, elle peut compter sur un chat facétieux ainsi que sur les tonnes de muscle et de bienveillance de Cad… C’est le début d’une quête initiatique palpitante.

La tension est encore renforcée par les pages sombres qui s’intercalent ici et là, dessinant une menace qui se précise. Cette intrigue menée tambour battant est portée par de nombreuses péripéties, des répliques vives et un dessin superbe composant une ambiance visuelle enchanteresse. Une vraie prouesse sur autant de pages !

Toute la famille est sous le charme de cette belle énergie et de cette histoire de dépassement de soi, d’entraide et de sauvegarde d’un monde. Lightfall est une belle initiation au genre de la fantasy, accessible dès huit ans. On en redemande et nous guetterons la suite avec impatience.

Lecture commune avec Antoine et Hugo en avril 2021 – Gallimard Jeunesse, 19,90€

Pëppo, de Séverine Vidal (Bayard, 2018)

Pëppo, de Séverine Vidal, Bayard, 2018. Image de fond : extrait de Le mystère de la grande dune, de Max Ducos (Sarbacane, 2014)

« Salut mon frère

Je pars à La Jonquera.

Occupe-toi des petits.

Je reviendrai. »

La vie de Pëppo est un joyeux bazar, à l’image du camping Le Ropical (le T est tombé) où ses parents l’ont laissé quand ils ont dû partir. Ado rêveur, un peu paumé dans une dimension entre deux eaux qui n’appartient qu’à lui, il est le « voleur à deux balles » le plus attachant jamais croisé. Et aussi un véritable artiste du système D ! Heureusement, car Pëppo va avoir fort à faire : sa sœur disparaît, lui laissant ses jumeaux sur les bras (ou dessous, figurez-vous qu’il ignore comment on porte un bébé)…

La couverture vintage annonce la couleur : elle sent bon le sable, la baraque à frites de la plage et le pastique des chaises de camping. J’ai adoré le décor de ce camping déglingué mais plein de vie, où cabossés de la vie et âmes égarées se retrouvent sous le signe de l’entraide, des éclats de voix, de la guitare, du « café chaussette » et de la débrouille. De sa jolie plume qui fait mouche, Séverine Vidal navigue avec brio à la lisière entre gravité et humour acidulé. C’est joli et drôle de voir Pëppo grandir avec ses responsabilités, se surprendre lui-même et trouver ses marques (certes à sa manière !) avec les deux adorables « dodus ».

Une comédie déjantée et touchante qui vous ferait presque pousser des tongs aux pieds !

Les avis de Pépita, des Lectures lutines et de Hashtagcéline

Extraits

« Maximilien s’asperge le matin avec l’équivalent d’un demi-flacon d’eau de Cologne bon marché. Torride été, ça s’appelle, tout en virilité contenue. Chemise à motifs tropicaux, perroquets et fleurs de cactus, ouverte sur son poitrail poilu, short en éponge saumon fumé calé juste sous son énorme ventre : un géant magnifique capable de porter des Crocs jaune fluo et une gourmette en or en même temps. »

« T’es le môme le plus bizarre que je connaisse mais t’es le plus finaud, au fond. Un poète, un voleur à deux balles, un contemplatif. Et je t’adore pour ça. »

« À trois sur le skate, ça sera pas évident. J’essaierai, mais ça va être chaud. À moins d’en mettre un dans mon sac à dos, avec la tête qui dépasse pour respirer, et l’autre dans mes bras. Si on tombe, gros danger. Idée nulle. Il me faut un engin. »

Lecture commune avec Hugo en mars/avril 2021 – Bayard, 13,90€

Anne de Green Gables, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2020)

« Joli ? Ce n’est pas le bon mot. Ni « beau » non plus. Ils ne sont pas assez forts. Oh, c’était magnifique, vraiment magnifique ! C’est la première fois que je vois quelque chose que mon imagination ne pourrait embellir. »

Que dirait Anne, l’héroïne de ce roman, en découvrant cette couverture irisée, si délicatement travaillée à l’extérieur comme à l’intérieur, le brillant des lettres, la douceur de ces pages ? Assurément : un tel objet-livre lui inspirerait des mots grandiloquents ! L’éditeur girondin Monsieur Toussaint Louverture fait toujours fort lorsqu’il s’agit d’aller dénicher des pépites littéraires dans le monde entier et les révéler, dans un écrin toujours splendide, au public francophone. En décembre encore, nous vibrions passionnément au rythme de l’épopée des lapins de Watership Down, un coup de cœur dont nous ne nous sommes toujours pas remis. En quarantaine entre nos quatre murs ces jours-ci, nous avons vu de nouveau la magie opérer autour de ce classique canadien, et Anne Shirley illuminer notre quotidien !

Nous voici donc au Canada, sur L’Île-du-Prince-Edouard, terre rurale de vallons et de collines, de champs et de ruisseaux, de falaises et de criques. Matthew et Marilla Cuthbert décident d’accueillir un orphelin qui puisse les aider à la ferme. C’est finalement une fillette surprenante qui débarque chez eux : petite sorcière aux yeux brillants, tâches de rousseur, langue bien pendue. Et surtout, une imagination débordante qu’elle utilise comme un pouvoir lui permettant d’embellir une vie qui n’a pas été tendre avec elle. Avec une spontanéité déconcertante, Anne prend le contre-pied de toutes les attentes adressées aux enfants en cette fin de 19ème siècle : on attend d’eux docilité, piété, retenue, humilité, application dans les tâches ménagères ? La fillette est impulsive, curieuse, passionnée, ambitieuse, avide de bonheur. À rebours des préoccupations très terre-à-terre des habitants d’Avonlea, elle se pose des questions réjouissantes (« Qu’est-ce que vous préféreriez si vous aviez le choix : être divinement beau, avoir un esprit éblouissant, ou une bonté angélique ? »), s’invente des histoires, se berce de mots singuliers, d’idées plaisantes, tragiques ou extravagantes. Une imagination qui lui joue parfois des tours, mais qui va aussi de pair avec une grande capacité à comprendre les autres et une générosité sans borne.

« Âme de feu et de rosée, elle ressentait les plaisirs et les peines de la vie avec une intensité décuplée. »

On parcourt ce livre tiraillé entre l’hilarité face aux dialogues pleins de malice (on a constamment envie de prendre en note des répliques) et les émotions qui éclaboussent chaque page. La sensibilité d’Anne la rend vulnérable, mais lui permet aussi, pour le bonheur de tous, de révéler la beauté des choses : un crépuscule parfumé, un chocolat au caramel, une rose sauvage ou un poème. Quelle personnalité hors du commun ! Forcément, on brûle de découvrir ce qu’elle va devenir – nous sommes donc ravis de poursuivre avec le deuxième tome de la série qui vient de paraître.

Comme soixante millions de lecteurs avant nous, nous voilà conquis par cette ode aux mondes imaginaires. Un roman initialement paru en 1908 dans lequel se rencontrent un charme un peu désuet rappelant La petite maison dans la prairie ou Les aventures de Tom Sawyer et une façon résolument moderne de faire voler en éclat les stéréotypes de genre.

Les avis de Linda et de Tachan

PS : N’hésitez pas non plus à découvrir la série librement inspirée du roman, Anne with an E, un puissant remède à la mélancolie à savourer en famille !

Extraits

« Quelqu’un de très observateur aurait aussi noté le menton pointu et volontaire, les grands yeux vifs et pleins d’entrain, la bouche douce et expressive, le front haut et dégagé ; bref, cet observateur perspicace aurait compris que le corps de cette damoiselle égarée qui effrayait tant le timide Matthew Cuthbert ne pouvait être habité par une âme ordinaire. »

« Ils étaient corrects, vous savez, les gens de l’orphelinat. Mais il y a si peu de place pour l’imagination là-bas – on en trouve seulement dans les autres enfants. C’était vraiment intéressant d’imaginer des choses à leur sujet, que peut-être la fille assise à côté était la descendante d’un puissant suzerain et qu’elle avait été enlevée bébé par une nourrice cruelle, morte avant d’avoir avoué son crime. »

« Quand je trouve le nom qui va parfaitement, j’ai un frisson. Vous avez déjà éprouvé ça pour quelque chose ?

Matthew réfléchit.

– Euh, et bien, oui. Ça me donne toujours des frissons quand je vois ces vilains vers blancs qui larvent dans les plants de concombres. Je déteste ça. »

« Ruby est plutôt sentimentale ; elle met trop d’amour dans ses histoires, et tu sais que trop est pire que pas assez. Jane ne participe pas parce qu’elle dit qu’elle se sentirait stupide de lire à voix haute. Ses histoires sont extrêmement sensibles. Diana, elle, met beaucoup trop de meurtre dans les siennes. Elle dit que la plupart du temps, elle ne sait pas quoi faire de ses personnages, alors elle se débarrasse d’eux en les tuant. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Hélène Charrier, 16,50€

L’éléphant de Madame Bibi, de Reza Dalvand (Kaleidoscope, 2021)

Tout un poème cet album venu d’Iran ! Une friandise printanière, avec sa couverture tissée et délicatement fleurie, si agréable à effleurer.

Madame Bibi est une délicieuse vieille dame qui aime le thé servi dans son service orné de roses, les promenades et les histoires – des plaisirs d’autant plus savoureux qu’ils sont partagés avec son… éléphant. Un animal aimable et joueur, dont les dimensions impressionnantes (il rentre à peine dans les pages de cet album) sont à la mesure de l’étroitesse d’esprit des braves gens. Absorbées dans leurs bruyantes et productives activités, elles tolèrent mal les embouteillages provoqués par les deux amis et ne conçoivent pas que Madame Bibi accorde autant de place à un pachyderme qui ne sert pour ainsi dire à rien !

Les illustrations de Reza Dalvand sont exquises. On ne se lasse pas de laisser traîner son œil sur leurs motifs et détails gracieux. Notamment ces fleurs qui font irruption un peu partout viennent enchanter une façade, une chemise ou une étoffe.

À la frénésie hystérique du monde, Madame Bibi oppose tranquillement une poésie et une fantaisie subversives, un art de la lenteur et du partage… et donne envie de cultiver ces fleurs dans notre vie.

Un album dans lequel il fait bon s’attarder, bien à l’abri du tumulte extérieur.

L’avis de Tachan

Lu en mars 2021 – Kaleidoscope, 13€

Coup de projecteur sur les livres de Jean-Claude Mourlevat, lauréat du prix Astrid Lindgren 2021

C’est une reconnaissance de taille : le prix Astrid Lindgren est considéré comme le Prix Nobel de littérature jeunesse. Cette année, le jury a décidé de distinguer Jean-Claude Mourlevat, un auteur français remarqué notamment pour son art de « revisiter la tradition du conte, abordant les sujets les plus beaux comme les plus difficiles ». Les moussaillons de l’île ne peuvent que se réjouir : non seulement ce prix contribue à rendre visible à l’international la richesse inouïe de la littérature jeunesse francophone, mais il récompense un auteur qui est particulièrement cher à notre famille franco-allemande pour ses romans comme pour ses traductions. Un petit tour d’horizon pour célébrer cette nouvelle, ça vous dit ?

Jean-Claude Mourlevat (source: https://www.jcmourlevat.com/accueil.html)

ROMANS CHRONIQUÉS SUR L’ÎLE AUX TRÉSORS

La rivière à l’envers (2000) : un récit initiatique aux allures de fable

C’est La rivière à l’envers qui fait connaître Jean-Claude Mourlevat auprès d’un très large public. Impossible de ne pas être happé par le périple merveilleux de Tomek à la recherche de la rivière Qjar, cours d’eau légendaire qui coulerait « à l’envers » et dont la source, nichée au sommet de la Montagne sacrée, permettrait à celui qui en boirait de se préserver de la mort… Un roman plein de poésie et de magie qui a émerveillé toute la famille. Chronique complète

La ballade de Cornebique (2003) : une fable animalière hilarante et émouvante

Je vous mets au défi de résister au charme du bouc Cornebique – un gaillard tout en jambes, doté d’un don pour le banjo, d’un solide appétit, d’une bonne dose d’auto-ironie et d’un cœur tendre à souhait. Ravagé par un chagrin d’amour, notre héros se résout à quitter le pays des boucs, pourtant si sympathique. Il est loin d’imaginer les rencontres et les aventures extraordinaires que lui réserve cette ballade à travers le vaste monde… Un roman réjouissant et impossible à reposer une fois ouvert ! Chronique complète

La troisième vengeance de Robert Poutiffard (2004) : une histoire féroce et complètement déjantée

On aurait pu croire qu’au moment de partir à la retraite Robert Poutifard serait nostalgique, ou impatient d’entamer une nouvelle vie – et bien, rien de tel ! Le maître d’école cache bien son jeu, mais ses pensées tournent en réalité autour d’une idée fixe : se venger des mouflets tous plus épouvantables les uns que les autres qui se sont succédé sur les bancs de sa classe au fil des décennies. Ils lui en ont fait voir de toutes les couleurs ? La revanche minutieusement imaginée par Poutifard, aidé de son indéfectible maman, pourrait bien être à la hauteur… Une lecture hilarante qui confirme le talent de conteur de l’auteur ! Chronique complète

Terrienne (2011) : une dystopie à mi-chemin entre Orwell et Barbe bleue, addictive et effrayante

Sur une route de campagne, Anne erre, cherchant désespérément sa sœur Gabrielle, disparue un an plus tôt. Le monde glaçant dans lequel cette quête la porte évoque le nôtre, mais n’a pourtant rien à voir : un univers aseptisé, sans saveurs ni odeurs, ordonné jusque dans les détails les plus intimes de la vie et régi par des principes implacables ne laissant aucune marge au libre-arbitre. Vue de là-bas, l’espèce humaine apparaît tour à tour repoussante, inquiétante et fascinante. Pourquoi Gabrielle a-t-elle été emmenée ici ? Les deux sœurs parviendront-elles à survivre dans cet environnement hostile et à se retrouver ? Un texte que l’on dévore en retenant son souffle, et qui nous donne envie d’apprécier les saveurs douces et amères de la vie sur Terre ! Chronique complète

Jefferson (2018) : le genre de l’enquête policière revisité en forme de roman animalier pour notre plus grand bonheur

Ordonné, consciencieux, coquet, sensible et un brin timide, Jefferson se retrouve accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Le jeune hérisson peut heureusement compter sur la solidarité indéfectible de Gilbert qui ne manque pas d’idées pour mener l’enquête et démasquer le véritable assassin ! Quitte, pour cela, à devoir s’aventurer au pays des hommes… Une galerie inoubliable et drôlissime de personnages animaux, un récit truffé d’action et de péripéties qui nous donne à réfléchir sur le traitement des faits divers et les amalgames, mais aussi et surtout les relations entre hommes et animaux. Jubilatoire ! Chronique complète

TRADUCTIONS DE L’ALLEMAND

Jean-Claude Mourlevat, germaniste et ancien professeur d’allemand, a contribué à rendre accessible aux lecteurs francophones plusieurs textes incontournables de la littérature jeunesse allemande. Je pense notamment à plusieurs romans de Michael Ende, l’auteur de L’Histoire sans fin, qui ne sont pas tous chroniqués sur ce blog (il faut que je parle un jour de La Satanormaléficassassinfernale potion du Professeur Laboulette !), mais aussi au classique Krabat. Mon sentiment est que l’œuvre de Mourlevat a été enrichie par sa lecture des auteurs allemands. On y retrouve un je-ne-sais-quoi du merveilleux de tradition de littérature jeunesse (Janosch, Ende, Moers…).

Jim Bouton et Lucas le chauffeur de locomotive, de Michael Ende

La minuscule île de Lummerland, tout juste assez grande pour le roi Alphone Midi-Moins-le-Quart et ses trois sujets, devient un jour trop petite. Le chauffeur Lucas et sa sympathique locomotive Emma doivent se résoudre à l’exil et Jim Bouton, un orphelin aux origines mystérieuses, décide de les accompagner vers des aventures extraordinaires. Un roman illustré plein de fantaisie, truffé de détails savoureux et de trouvailles vraiment inventives, comme celle du géant apparent qui, contrairement à l’effet de perspective habituel, semble de plus en plus immense au fur et à mesure qu’il s’éloigne ! Chronique complète

Krabat, d’Ottfried Preussler

Ce roman nous plonge dans un décor féodal, marécageux et empreint de mystère, dont il est difficile de se défaire. Krabat devient apprenti-meunier au lugubre moulin de Schwarzkollm où lui et les onze autres compagnons doivent obéir au doigt et à la baguette au Maître. Mais qui est-il vraiment ? À quels savoirs occultes s’agit-il réellement d’initier les apprentis ? Quels danger encourent-ils, est-il possible de quitter le moulin infernal ? Le moulin et son maître sont effrayants et l’atmosphère vraiment oppressante, parfois terrible – un peu à la manière des contes. Un roman sombre et hypnotique, parfait pour s’initier au genre fantastique – et aux valeurs d’intégrité, de solidarité, de courage et de liberté. Chronique complète

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Et vous, quels romans de cet auteur avez-vous préférés, lesquels vous ont particulièrement marqué.e ?

PS : saviez-vous qu’Astrid Lindgren, qui donne son nom au prix décerné à Jean-Claude Mourlevat, est une autrice prolifique qui n’a pas seulement engendré l’extraordinaire Fifi Brindacier, mais de nombreux autres personnages inoubliables ? Cette autrice fait partie de nos préféré.e.s, n’hésitez pas à jeter un œil à ses livres !

Sous un ciel d’or, de Laura Wood (PKJ, 2021)

Sous un ciel d’or, de Laura Wood, PKJ, 2021. En fond: illustration extraite de Louis Armstrong de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé (2012).

Cette couverture aux dorures géométriques style art déco : pas de doute, nous sommes au cœur des années folles ! La page de la Grande guerre semble tournée : les filles découvrent leurs mollets et coupent leurs cheveux, on savoure les virées en automobile et les romans d’Agatha Christie, on flirte et virevolte aux sons du piano de Jelly Roll Morton…

« Je ressens le désir d’en voir davantage avec une urgence qui me dépasse tout à coup. Je veux les lumières, la musique, le bruit et l’excitation, je veux la nouveauté et la fantaisie. Je veux vivre des expériences plus grandes que ma propre vie, pas seulement en entendre parler dans les journaux. Je veux m’évader dans ce rêve pour un instant. »

En cet été 1929, Lou est à la lisière de l’âge adulte. Les étroites perspectives qui s’offrent à elle dans son village des Cornouailles ne l’enthousiasment guère, mais pour le reste, c’est la « terrifiante page blanche » de l’avenir. En attendant, la jeune fille aime s’introduire dans la villa déserte des Cardew pour y lire, écrire et rêver de fêtes éblouissantes. Jusqu’au retour soudain des propriétaires qui lui ouvrent une brèche vers un fascinant univers de nuits blanches plongées dans le champagne et les paillettes. Est-il possible pour Lou de se fondre dans ce monde à milles lieues du sien tout en restant fidèle à elle-même ? Pourquoi les Cardew s’intéressent-ils tant à elle ? Quels secrets dissimulent-ils sous leur éclatant vernis ?

Le contraste est saisissant entre le quotidien grisant de la haute société anglaise et celui de la famille de Lou qui cultive une joie de vivre un peu turbulente, mais dans la simplicité. J’ai trouvé que Laura Wood parvenait bien à éviter de tomber dans une opposition trop manichéenne : si le diktat du paraître, les relations superficielles et l’exposition dans les revues mondaines pèsent sur les Cardew, on comprend que l’intensité de leur existence puisse donner le vertige. Et s’il n’est pas évident pour Lou de trouver sa place dans sa nombreuse famille, tous ses membres sont très attachants et bienveillants, avec un côté un peu artiste. D’un côté comme de l’autre, la jeune fille semble dans l’ombre des autres ; mais à la lisière entre ces deux mondes, elle se découvre des ressources, des envies et même des passions.

Antoine et moi avons été ravis de notre escapade dans l’âge follement romanesque qui fait la charnière entre Golden Twenties et Grande dépression. Nous avons eu envie de regarder des photos d’époque et d’écouter du charleston – intriguée par les citations distillées au début de chaque partie, je suis même allée lire Gatsby le magnifique dans la foulée. Contrairement à Antoine qui n’a fait qu’une bouchée des 378 pages de Sous un ciel d’or, j’ai trouvé que ce roman manquait un peu de tension au milieu, avec une partie un peu longue consacrée à l’exploration du monde scintillant des Cardew. Certains ressorts de l’intrigue (en particulier l’exaspération incompréhensible de Lou vis-à-vis de Robert) m’ont alors semblé un peu forcés. Cela dit, on a envie de connaître le fin mot de l’histoire, la plume de Laura Wood reste vraiment ravissante et le dénouement nous a laissés sous le charme.

Un roman pétillant et fiévreux comme une fête, parfait pour s’évader de la morosité ambiante, faire le plein de soleil et rêver un peu !

Extraits

« La vieille demeure était inhospitalière, avec ses meubles recouverts de draps et ses volets clos, mais, à moi, elle semblait calme et accueillante. Çà et là, d’étranges rais de lumière fendaient l’obscurité et conféraient aux pièces un air de tristesse somnolente. On aurait dit la princesse endormie d’un conte de fées, attendant seulement qu’on la ramène à la vie. »

« J’observe les premiers rayons du soleil se frayer tant bien que mal un chemin à travers le ciel, distillant une lueur chaude sur les flots. Je contemple aussi longtemps que je le peux, luttant contre le poids de mes paupières, refusant de laisser s’achever cette nuit de magie unique. Enfin, quand je n’ai plus la force de regarder, je m’endors sous un ciel d’or. »

Lecture commune avec Antoine, mars 2021 – PKJ, traduction d’Aurélien d’Almeida, 18,50€

D’or et d’oreillers, de Flore Vesco (L’école des loisirs, 2021)

« Le petit pois, voyons ! Vous pensez bien qu’il n’y en avait pas plus que de citrouille et de haricots magique. Ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière les légumes ! »

On ne s’en rend plus compte tant ils nous sont familiers, mais les contes de fée sont décidément des histoires à dormir debout, absurdes au possible – sans parler de leurs petites morales d’un autre âge ! Pensez par exemple à La princesse au petit pois : sérieusement, auriez-vous jamais songé à choisir votre conjoint.e en fonction de sa propension à larmoyer au moindre inconfort ? Mais cela dit, êtes-vous vraiment prêts à découvrir le vrai de l’affaire ? Réfléchissez bien car vous risquez fort d’être ébouriffé.

De perle et de dentelle, d’argent et de bâillement, de draps et de ducats, de satin et de traversin, d’écus et de… Arrêtons-nous là, vous l’aurez compris, ce texte n’est pas pour les enfants (les miens l’ont donc lu avec avidité). À la lecture des aventures des prétendantes du richissime lord Henderson conviées à passer une épreuve des moins conventionnelles, on ne sait plus si on frissonne de plaisir ou d’épouvante. Blenkinsop Castle a quelque chose du manoir du comte Dracula, avec ses couloirs lugubres et ses mystères qui nous donneraient envie de tourner les pages plus vite. Mais pas trop vite, mais pas tout de suite : on prend le temps de profiter de tout. Délicieux dialogues sur le mariage et l’amour. Merveilleux personnage féminin qui fait voler en éclats tous les stéréotypes de genre. L’ironie qui vient décaper les contes, révélant leur saugrenuité et leur hypocrisie (les règles de bienséance passent vite à l’arrière-plan lorsqu’une fortune est en jeu). Et surtout, l’ode rare et savoureuse à la sensualité.

C’est avec un peu d’appréhension que nous avions écarté le baldaquin de lord Henderson : nos attentes étaient élevées comme une pile de matelas après avoir lu De cape et de mots ou L’estrange malaventure de Mirella ! Mais le sort a opéré, nous avons été enchantés par cette lecture étonnante et réjouissante, portée par de belles valeurs émancipatrices.

N’hésitez pas à consulter également les avis de Linda, Pépita et Pierre-Michel Robert.

PS: Seule ombre au tableau : nous avons désormais lu tous les romans de Flore Vesco, longue sera l’attente jusqu’au prochain. Hugo espère une suite à Louis Pasteur et Gustave Eiffel (peut-être consacrée à Clément Ader, comme pourraient le suggérer les indices qu’il a glanés dans les premiers tomes). Antoine et moi lirions volontiers une nouvelle adaptation de conte : s’il faut prendre des paris, je verrais bien Les habits neufs de l’empereur ou même La reine des neiges !

Lecture partagée en mars 2021 – L’école des loisirs, 15€

Le faucon déniché, de Maxe L’Hermenier et Steven Dupré, d’après le roman de Jean-Côme Noguès (Nathan, Jungle Pépites, 2021)

Après avoir beaucoup apprécié La quête d’Ewilan, nous avons découvert avec curiosité ce nouveau titre de la collection Jungle Pépites qui adapte de grands romans en bande-dessinée. Cette fois, nous n’avions pas lu le texte original mais l’intrigue nouée autour d’un jeune serf qui enfreint la loi en dénichant un faucon réservé aux chasses du seigneur a captivé et ému toute la famille. Toujours preneurs de récits liant humains et animaux, nous n’avions encore jamais lu d’histoire de faucon – et quelle histoire !

Le décor moyenâgeux de champs, de monastère et de forteresse, de chasse et de complots m’a semblé très réussi. Les illustrations, de facture classique, représentent tout cela d’un trait net et dans les moindres détails – jusqu’à la moindre brindille du nid de faucons… On sent que Steven Dupré s’est documenté pour dessiner l’intérieur de la chaumière du protagoniste, le château, les habits d’époque et les scènes de bataille.

Cela dit, les visages m’ont semblé curieux, un peu figés, et ne m’ont pas parlé. Ce type de dessin réaliste n’est pas celui que je préfère – c’est vraiment une question de goût. Même chose pour les infographies et quizz des pages finales permettant d’en savoir plus sur l’époque et de tester « si on a bien lu » : pour ma part, je n’aime pas trop quand le propos devient trop explicitement didactique dans ce qu’on aurait envie d’aborder avant tout comme une « lecture plaisir ».

Un récit plaisant et riche en péripéties, à faire lire aux enfants qui s’intéressent au Moyen-Âge.

L’avis de Linda

Lu en mars 2021 – Nathan (Jungle Pépites), 14,95€

Je veux un chien et peu importe lequel, de Kitty Crowther (Pastel, 2021)

« Un chien très comique, son nom sera Chique, il sera presque aussi drôle que moi, explique Millie.
Oh non, surtout pas, répond Maman en buvant son café. »

Celles et ceux qui suivent ce blog le savent : dans la famille, nous sommes les amis des bêtes. De TOUTES. Faute de céder aux pressions continuelles des enfants pour prendre un animal domestique, je leur lis de bonne grâce, entre chien et loup, toutes les histoires faisant la part belle aux renards, lapins, souris, écureuils, dindes, chats, hyènes, bref, vous avez saisi. Vous aurez surtout compris que nous ne pouvions pas passer à côté d’un album avec un titre et une couverture pareils !

Son prénom aurait pu prédestiner Kitty Crowther à dessiner des chatons. Mais nom d’un chien, l’artiste jubile, à l’évidence, s’amuse à crayonner ces cabots de tous poils, barbus, chevelus ou tout nus, en forme de grosse peluche, de saucisse ou de pudding (enfin c’est notre interprétation). Et en même temps, ces toutous au regard triste vous poignent le cœur.

Les illustrations gribouillées ne plairont sans doute pas à tout le monde. Pour notre part, nous avons aimé leur étrangeté et ce jeu sur les couleurs avec un orange fluo inattendu qui fait irruption sur de nombreuses pages. Ces graphismes ont la vivacité et la virulence des dessins enfantins. L’esprit de l’enfance règne d’ailleurs en maître sur cet album : l’intensité avec laquelle Millie vit les choses, son envie de s’intégrer dans le groupe à l’école – quitte à devoir accepter des normes idiotes pour cela – mais aussi et surtout sa façon de laisser libre cours à son imagination et à son amour pour une petite boule de poil… Tout cela est abordé avec tant de justesse qu’on croirait, le temps d’un livre, avoir l’âge de Millie, rêvant avec elle d’un ami canin unique qui allume une étincelle de magie dans notre vie. Et d’un monde où personne ne songerait à abandonner son animal.

La conclusion s’impose : voilà un album qui a du chien !

Lu à voix haute en mars 2021 – Pastel, 13,50€