Une nuit de demi-lune, de Carson Ellis (Hélium, 2020)

« Une demi-chaise pour un demi-dos
La moitié d’un joli chapeau
Les moitiés de deux mocassins
Une demi-table et un demi-félin »

Comment ne pas être intrigué.e en constatant que non seulement c’est une nuit de demi-lune, mais que nous avons aussi affaire à une demi-fenêtre, un demi-chat, une demi-table et un demi-vase de fleurs ? Ces pages élégantes ont des allures de demi-imagier, leurs rimes sonnent comme une petite comptine. L’ensemble déborde de poésie – et d’énigmes.

Les enfants ont pris cette proposition au sérieux, scrutant attentivement cette demi-salle baignée d’un demi-rayon de lumière, notant que la porte est réduite à sa moitié, mais pas la poignée (ni les étoiles). Cette division est drôle, mais quand même un peu déconcertante : quelle satisfaction quand les moitiés finissent par s’assembler… lorsqu’elles y parviennent !

Un album qui nous plonge dans un demi-rêve, dont l’absurdité, l’esthétique décalée et la poésie ont quelque chose de réjouissant.

L’avis de Sophie van der Linden

Lu en novembre 2020 – Hélium, 16,90€

Le Grand Voyage de Rameau, de Phicil (Éditions Soleil, 2020)

L’objet-livre annonce la couleur, cossu comme un salon victorien : format majestueux, couverture opulente avec des motifs dignes des tapisseries d’époque, titre imprimé en relief doré et dans le médaillon central, la petite Rameau et le chat Scotty sur fond de gravure londonienne…

Le prologue plante un décor de racines et de feuilles, de mousses et de champignons où l’on découvre l’existence du peuple des Mille Feuilles, communauté inséparable d’êtres minuscules mi-humains, mi-souris, fidèles au « grand tout », au collectif, à la famille. Une harmonie organique à mille lieux du monde des humains qui s’entassent dans la « Ville monstre » de Londres – un monde aussi effrayant que fascinant, dont les Mille Feuilles font le serment de se tenir à bonne distance. Jusqu’au jour où la jeune Rameau, qui rêve de liberté, de rubans et de belles étoffes, franchit la lisière du bois. Condamnée à s’exiler pour découvrir ces humains qui l’attirent tant, elle amorce un incroyable périple initiatique à travers l’Angleterre victorienne…

Toute la famille est sous le charme de ce mélange de rebondissements et de cascades, de dialogues tour à tour drôles et piquants, et de clins d’œil à l’époque victorienne, de Lewis Caroll à Beatrix Potter en passant par Oscar Wilde et Jack l’Éventreur. À hauteur de Mille Feuilles, on descend la Tamise à dos de poisson, on survole le Château de Windsor à dos de canard, et on pose un regard neuf sur les travers des humains qui, hier comme aujourd’hui, oppriment leurs semblables, méprisent les animaux et se laissent obnubiler par les sirènes consuméristes… lorsqu’ils ne crèvent pas de faim.

Les graphismes mêlent avec bonheur des clins d’œil aux gravures et peintures de l’époque à un trait malicieux qui tire parfois sur le grotesque – ils peuvent faire penser à ceux de Claude Ponti (les arbres), de Gustave Doré (le décor) ou encore de Pef (le nez des Mille-feuilles !). Tenir cette qualité et un tel souci du détail sur 200 pages, cela force l’admiration.

Cette BD captive et divertit, mais elle n’en pose pas moins d’excellentes questions sur l’opposition très actuelle qui est faite entre liberté et solidarité, mais aussi sur le coût de notre « babiolite aiguë ». Une belle réussite !

Lu en novembre 2020 – Éditions Soleil, 26€

Bloganniversaire : L’île aux trésors a trois ans !

Trois ans que voyant ma passion de lire déborder, je décidai d’investir une île, un espace sans limite, qui lui serait entièrement dédié. L’envie était là de prolonger le plaisir des lectures du soir en prenant le temps de noter mes impressions, peut-être de donner envie à d’autres familles de se lancer dans la lecture à voix haute, de contribuer à faire connaître des littératures d’autres horizons. Mais surtout de rencontrer d’autres chercheur.e.s de trésors et de mettre en commun nos pépites. Trois ans plus tard, L’île aux trésors continue chaque semaine de s’enrichir, comme vous pourrez vous en rendre compte vous-mêmes dans ce billet-bilan !

Extrait de Robin, de Peter Sis, Grasset Jeunesse.

Plus on écrit, plus cela vient facilement. J’ai tout de même publié 120 chroniques au cours des douze derniers mois. L’objectif n’est pas la quantité, ce rythme reflète en réalité celui de nos lectures du soir. Des moments d’évasion particulièrement essentiels cette année, dans un contexte où les voyages, les rencontres et les loisirs sont restreints. Je n’arrive pas toujours à parler de toutes, tant pis. L’idée est vraiment, pour chaque chronique, de prendre le temps d’évoquer le livre de façon à la fois personnelle et argumentée avec, de plus en plus souvent, un visuel photo. Pour chacune, je relis des passages, recherche les citations qui parlent le mieux du livre, je me renseigne sur l’auteur, le genre… L’occasion de revisiter l’œuvre, d’en découvrir d’autres dimensions et d’apprendre une foule de choses passionnantes. Une démarche qui suscite le plus souvent la discussion avec les enfants qui aiment toujours comparer nos impressions.

Bref, L’île aux trésors m’est chère en tant que lieu de liberté où parler à ma manière des livres que j’ai choisis – en réalité, triés sur le volet parmi les nouveautés des maisons d’édition et auteur.e.s dont je suis le travail et les suggestions d’autres lecteurs et lectrices. Car l’île est aussi un carrefour des partages toujours plus nombreux développés dans notre entourage, mais aussi avec des passionné.e.s rencontré.e.s grâce au blog. Avec tout ce petit monde autour de nous, autant vous dire que nous ne manquons pas de pistes de lectures !

Extrait de : Le monde englouti, David Wiesner, Circonflexe.

Ils ont marqué cette année de lecture…

En listant nos coups de cœur sur l’année, je prends conscience de nos affinités particulières avec certaines maisons d’édition. J’ai notamment envie de parler de l’éditeur suisse bien nommé La Joie de lire, dont nous avons adoré les parutions tous formats confondus : documentaire (Le fil d’Ariane), BD (Les amoureux), roman jeunesse (L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace) ou ado (L’Attrape-Malheur). Nous avons aussi un gros faible pour les documentaires publiés par les éditions du Ricochet, j’ai parlé ici de Cap sur les îles, Mon petit monde, Une planète verte, et l’indispensable dictionnaire bienveillant de la sexualité : Tout nu ! Ces deux éditeurs partagent le soin apporté à leurs objets-livres et un engagement porté par de belles valeurs humanistes.

© Chloé Vollmer-Lo

Si cette année de lecture devait être placée sous le signe d’un auteur, ce serait Timothée de Fombelle dont nous avons relu Tobie Lolness et Céleste, ma planète, mais aussi découvert ses parutions les plus récentes : le conte de Noël Quelqu’un m’attend derrière la neige et le premier tome de sa trilogie Alma. Cet auteur a une plume magique qui nous cueille à chaque fois pour nous précipiter dans un tourbillon d’émotions et d’aventures. Avec, toujours, une intrigue parfaitement construite pour nous tenir en haleine et une immense capacité à éclairer notre monde.

Détail d’une illustration de Histoires de fleuves, de Timothy Knapman Sarbacane.

Plus que jamais cette année, nous restons très friands de livres qui font voyager dans l’espace et le temps, et permettent de saisir ce qui se joue ailleurs. Une lecture se démarque complètement par les émotions qu’elle a provoquées chez nous : celle de Miss Charity, roman victorien de Marie-Aude Murail que nous avons refermé les larmes aux yeux, tant nous étions tristes de quitter son héroïne. Nous avons également été très marqués par nos explorations de l’époque du commerce triangulaire avec Alma, du colonialisme en Inde avec Le Merveilleux, mais aussi par l’épopée à travers les États-Unis que raconte La longue marche des dindes.

La liste de nos romans préférés confirme aussi notre penchant pour les personnages animaliers et les détours par l’imaginaire, voire l’absurde, pour mieux parler de sujets profonds: Le journal de Gurty, L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace, Les fleurs sucrées des trèfles et Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage.

Puisqu’on parle d’imaginaire, il faut souligner à quel point nous continuons à aimer les romans de fantasy que nous essayons de choisir les plus originaux possibles. Notre trio de tête pour cette année comprend une fantasy nigériane, Akata Witch, un roman d’anticipation, Nous sommes l’étincelle et un déjà classique : La Passe-Miroir.

Notre goût des « gros livres » ne nous empêche pas d’apprécier les albums illustrés que les garçons aiment relire à l’infini… Notre quatuor de tête comprend des livres qui se distinguent par leur univers graphique bien à eux, leur façon de nous donner à réfléchir, la générosité de leurs valeurs… et une solide dose de surprise ! On y trouve les albums de Torben Kuhlmann (Edison et le petit dernier, Einstein), Le projet Barnabus, Des vacances timbrées et Julian est une sirène.

Nous aimons de plus en plus les bandes-dessinées qui forment le gros des lectures de chevet des garçons. S’il n’en fallait retenir que trois, ce seraient d’inspirantes histoires pleines d’aventures, de couleurs et de filles culottées ! Et donc Les Vermeilles, Sixtine et Les Culottées.

Et enfin, nous nous sommes régalés de splendides documentaires touchant aux sujets divers et variés qui nous intéressent. Chapeau à leurs créateur.rices et aux maisons d’édition qui parviennent à proposer des lectures qui ravissent la rétine autant que l’esprit. Mention spéciale pour Curieux mammifères, Naissance, Grecomania et La vie secrète des virus.

N’hésitez pas à me faire part de vos propres coups de cœur, vous aurez compris que nous sommes friands de belles pages à nous mettre sous la dent !

Extrait de : Cap sur les îles, de Emmanuelle Grundmann et Céline Manillier, Éditions du Ricochet.

Et vous, quels sont les articles qui vous ont le plus intéressé.e.s ?

Le palmarès des livres les plus consultés cette année sur le blog suggère que vous vous intéressez particulièrement aux albums, mais aussi aux classiques de la littérature jeunesse. Si vous avez de envie particulières de ce que vous avez envie de trouver par ici, c’est un bon moment pour m’en faire part !

Au-delà de L’île aux trésors…

J’ai la chance de pouvoir régulièrement naviguer à la rencontre d’autres explorateur.rices de mondes littéraires. Un lieu privilégié pour ça est bien sûr À l’ombre du grand arbre qui a connu une belle activité ces derniers mois. J’ai notamment participé à plusieurs lectures communes sur la BD Les Amoureux, les albums Petit Renard et C’est mon arbre, ainsi que plusieurs romans très différents : Milly Vodovic, Akita et les grizzlys, La Passe-Miroir et Alma. N’hésitez pas à jeter un coup d’œil à nos débats ! Nous proposons aussi régulièrement des sélections thématiques sur des sujets divers et variés qui résonnent avec l’époque et les préoccupations des enfants. Les dernières avaient trait aux récits épistolaires, aux droits de l’enfant, aux journaux et à la sélection des Prix de l’UNICEF et du Prix Vendredi. J’ai également rejoint la petite équipe dynamique des Petits Pois Lisent Tout pour qui j’ai rédigé de premiers billets sur L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace et 226 bébés. Et j’ai été invitée pour des chroniques ponctuelles par les blogs Sophielit, dédié à la littérature pour ados, et Lireka qui s’adresse aux lecteurs francophones du monde entier.

Extrait de : Tout est si beau à Panama, de Janosch, Joie de Lire.

Avant de tourner la page de cette troisième année, il est temps de remercier tous ceux qui ont, à leur manière, font vivre L’île aux trésors. Vous, les auteur.e.s qui nous parvenez sans cesse à élargir nos horizons et à enrichir notre imaginaire. Quelle chance de pouvoir échanger avec certain.e.s d’entre vous suite à mes chroniques et même de recevoir des livres et dessins dédicacés, je n’en reviens toujours pas. Vous, les maisons d’édition qui nous gâtez avec des livres toujours plus beaux et me permettez d’en découvrir un grand nombre en service presse. Vous, les libraires dont les rayons débordant de trésors à explorer, contempler, feuilleter, nous manquent tant dans le contexte actuel. Vous qui me lisez toujours plus nombreux, m’encouragez avec vos commentaires et m’envoyez de petits mots – quel plaisir de recevoir vos retours sur les lectures glanées sur l’île ! Vous les merveilleuses arbronautes qui me faites rire, réfléchir, découvrir au quotidien. Toi Maman, qui sais si bien faire de la lecture une expérience de partage intergénérationnelle. Toi Papa, mon lecteur le plus attentif, auquel aucune coquille n’échappe. Vous, les moussaillons de l’île qui me faites le bonheur de partager ma passion de lire. Cet anniversaire est aussi le vôtre : je n’ai pas l’âme d’un Robinson et si vous n’étiez pas là, l’envie d’écrire les pages de ce blog s’épuiserait bien vite.

Maintenant, l’an 4 peut commencer !

Akata Witch, de Nnedi Okorafor (L’école des loisirs, 2020)

Sunny vit comme nulle autre l’expérience d’être différente : passionnée de foot tenue à l’écart du terrain parce qu’elle est une fille, noire mais albinos, née et élevée aux États-Unis mais rentrée au pays avec ses parents nigérians – donc une akata, terme péjoratif désignant les Noirs américains. Et voilà que par dessus le marché, elle découvre qu’elle est une « fille Léopard » dotée de pouvoirs insoupçonnés auxquels elle va devoir s’initier en mode rapide, vue l’ampleur de la mission qu’elle doit relever en équipe avec trois autres jeunes Léopards. Le tout sans que ses proches ne remarquent rien, puisque l’existence des Léopards est tenue strictement secrète…

Cette fantasy nigériane a emporté l’enthousiasme de toute la famille – d’abord celui d’Antoine qui l’a dévorée en une journée, nous poussant à la découvrir à voix haute. Sunny est une héroïne hors du commun dont la découverte exaltante de son identité et l’apprentissage à s’affirmer telle qu’elle est nous ont beaucoup inspirés. Une adolescente qui aime lire – ses romans préférés sont Quand les hommes savaient voler de Virginia Hamilton et Sacrées Sorcières de Roald Dahl ; j’ai apprécié le clin d’œil à une autre autrice d’origine nigériane, Chimamanda Ngozi Adichie, dont Sunny lit L’hibiscus pourpre.

La communauté des Léopards nous a fascinés. Un monde très cohérent avec ses propres organisations à travers le monde, sa monnaie, ses commerces, ses organes de presse, ses modes de transport, ses événements culturels et sportifs, et surtout une hiérarchie de valeurs valorisant la singularité plutôt que la « perfection », les livres et le savoir plutôt que l’argent. L’ombre de Harry Potter plane sur ce genre littéraire qui peine souvent à se renouveler. Le pari est ici tenu, grâce à la densité foisonnante de l’univers imaginé par Nnedi Okorafor et à son ancrage dans la société nigériane et dans le folklore africain. En toile de fond, on sillonne les rues animées d’Aba, d’Owerri et de Lagos, on découvre l’extraordinaire diversité de cultures qui font la richesse de ce pays, on entend parler l’ibo, le yoruba, le haoussa, l’efik et même le xhosa, on goûte des plats épicés préparés à base de plantain ou d’igname au son de la musique de Fela Kuti. Quel voyage !

J’aurais quelques réserves sur l’intrigue, peut-être trop linéaire, avec quelques flottements et une accélération dans les dernières pages vers un dénouement rapide qui ne m’a pas complètement satisfaite. Cela dit, Antoine et Hugo ont été captivés pour leur part, au point de prêter serment de ne plus ouvrir de livre avant d’avoir mis la main sur le tome 2, qui vient heureusement de paraître…

Une excellente surprise que ce roman initiatique porté par de belles valeurs de tolérance et de féminisme ! Bravo à L’école des loisirs qui nous donne à lire en traduction française ce texte qui sort des sentiers battus. Et à bientôt donc pour parler d’Akata Warrior.

Les avis de Sophielit et de SuperChouette.

Extraits

« Sunny avait envie d’en savoir plus, mais quelque chose d’autre la titillait. Son père était convaincu que, pour réussir dans la vie, seule comptait l’éducation. Il était allé à l’école de nombreuses années pour devenir avocat et était l’enfant de la famille qui avait le mieux réussi. La mère de Sunny était médecin et expliquait souvent que le fait d’avoir été la meilleure à l’école lui avait offert des opportunités auxquelles les filles n’auraient même pas pu prétendre ne fût-ce que deux décennies plus tôt. Du coup, Sunny croyait fermement en l’éducation elle aussi. Or, elle se trouvait devant la mère de Chichi, entourée de centaines de livres qu’elle avait lus et qui vivait dans une vieille hutte délabrée avec sa fille. »

« – Mama Put utilise des piments frelatés, expliqua Orlu.

– Ce sont des piments qui poussent près des sites déversoirs – des endroits où les gens se débarrassent des préparations magiques usagées, précisa Chichi à l’intention de Sunny. Ces piments sont très appréciés en Afrique et en Inde. »

« Les Léopards – partout dans le monde – ne sont pas comme les Agneaux. Les Agneaux pensent que l’argent et tout ce qui est matériel sont les choses les plus importantes dans la vie. Tu peux tricher, mentir, voler, tuer, être bête à bouffer du foin, mais si tu peux te targuer d’avoir du fric et de posséder des tas d’objets, et que tu te vantes à raison, tu peux tout faire. L’argent et les possessions matérielles font de toi un roi ou une reine au royaume des Agneaux. Rien de ce que tu fais alors n’est mal, tout t’est permis. Les hommes et femmes Léopards sont différents. La seule manière de gagner des chittims, c’est en apprenant. Plus tu apprends, plus tu en obtiens. La connaissance est au centre de tout. Le bibliothécaire en chef de la bibliothèque Obi est le gardien du plus grand gisement de connaissances de toute l’Afrique de l’Ouest. »

« Il n’existe pas une seule culture chez les Agneaux dans laquelle les gens n’aspirent pas à cet état inférieur qu’on appelle la perfection, quelle que soit la définition qu’ils en donnent.

Nous, les Léopards, ne sommes pas comme eux.

Nous accueillons ce qui nous rend uniques ou singuliers. Car c’est seulement cela qui nous permet de trouver et de développer nos pouvoirs les plus personnels. »

Lu en novembre 2020 – L’école des loisirs, 18€

Pikkeli Mimou, d’Anne Brouillard (L’école des loisirs, 2020)

Les premiers gels sont là, dans notre région allemande. Le moment était venu de découvrir Pikkeli Mimou emmitouflés sous un plaid et près d’une théière fumante. Quel plaisir de retrouver les protagonistes de la série du pays des Chintiens ! Plus courte, cette histoire raconte les premières journées de neige et l’équipée de Killiok à travers le lac gelé et la forêt de bouleaux pour une visite d’anniversaire chez Pikkeli Mimou…

Plaisir d’être au chaud dans son fauteuil lorsque tombe la neige. Plaisir de préparer une surprise pour un ami. Plaisir d’entendre crisser la neige sous ses pas et chanter les étoiles. Plaisir des retrouvailles et du partage. Plaisir de lire des pages pleines de poésie près du poêle. De petits plaisirs qui n’ont peut-être jamais été aussi essentiels, qu’Anne Brouillard sublime par un texte dont chaque mot déploie tout un monde dans notre imaginaire – et surtout par des illustrations absolument merveilleuses dans lesquelles on rêve de pouvoir entrer…

Une gourmandise au charme scandinave, que nous avons prolongée en cuisinant la recette du gâteau aux épices de Killiok dont vous pourrez constater qu’il est assez fidèle à l’original !

Lu en novembre 2020 – L’école des loisirs, 12,50€

Le silence est d’ombre, de Loïc Clément et Sanoe (Delcourt Jeunesse, 2020)

La vie a tant cabossé Amun qu’il n’en attend plus grand-chose. Si bien que le jour où l’enfant périt et devient fantôme, il n’en est pas plus affecté que cela. L’existence spectrale a ses avantages : finies les peurs et les souffrances ! Sauf qu’une rencontre pourrait révéler à Amun pourquoi la vie vaut, malgré tout, la peine d’être vécue…

Leur nom ne ment pas, les Contes des cœurs perdus signés Loïc Clément ont le charme des contes et le mélange singulier de mélancolie et de douceur qu’on a tous au fond de nous. Ayant déjà beaucoup aimé Chaque jour Dracula, nous étions curieux de renouer avec cette série.

Toute la famille a été questionnée par cette expérience proposant d’imaginer la mort comme quelque chose qui n’est pas forcément triste, qui peut apporter une délivrance, voire une existence avec d’autres possibles. Autant dire que le sujet n’est pas des plus joyeux. Mais voilà finalement une manière étonnante d’apprivoiser l’idée du trépas en se laissant porter par les rêves prodigieux qu’il suscite chez les créateurs de cette BD – je pense notamment à cette scène vertigineuse qui nous montre les deux fantômes appréciant leur nouvelle « hauteur de vue » du haut d’un satellite. Et en même temps, c’est finalement presque une démonstration par l’absurde de ce qui fait la saveur de la vie.

Comme dans un conte, l’histoire nous est racontée par un narrateur omniscient. Les mots sont pesés, limités à l’essentiel, laissant les silences se déployer et les illustrations porter le récit. J’ai trouvé les contrastes de couleurs un peu violents sur certaines planches, mais cela ne m’a pas empêchée d’être impressionnée par ces dessins aériens et expressifs, travaillés jusque dans leurs moindres détails qui nous font voyager entre Orient et Occident, entre ombre et lumière, par-delà les éléments déchaînés.

Un hymne à la vie saisissant, sur un mode inattendu.

Lu en novembre 2020 – Delcourt Jeunesse, 10,95€

Comme des sauvages, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2020)

« Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au fond, cela sonnait davantage comme une promesse que comme une menace.

On entre dans ce roman comme Tom dans la forêt primaire représentée en couverture : alerté.e par le résumé comme le jeune homme par un panneau de mise en garde, on sait qu’on met le pied en zone inconnue et que les frissons seront au rendez-vous. Cela ne nous empêchera pas d’être complètement pris.e de court au bout d’une centaine de pages. Puis encore. Et encore. Je n’en dirai donc pas plus, sinon que l’intrigue s’affranchit radicalement du concevable, bifurque et rebondit dans des directions inattendues, glissant du drame familial vers le thriller, du récit d’initiation au fantastique, nous laissant complètement abasourdi.e.

« … et puis, même bons ou bien intentionnés, les adultes sont toujours soucieux d’éviter aux enfants des déconvenues futures, et ainsi, ils leur exposent très tôt l’absurdité du monde, leur apprennent à se méfier du temps, des autres, de l’inconséquence, de l’ignorance et du jeu gratuit, alors qu’ils pourraient encore en jouir naïvement. »

Ne peut-on pas trouver belle l’idée d’un éden où la beauté de la nature et l’innocence de l’enfance seraient préservées de l’absurdité de notre société et des principes que les adultes doivent endosser ?

Vincent Villeminot s’inspire de Peter Pan, des romans de Jack London et des mythologies bibliques et grecques pour renouer avec les thèmes de la vie sauvage et du passage à l’âge adulte qui traversaient déjà Nous sommes l’étincelle. Ce qui rend ces deux romans tout aussi passionnants l’un que l’autre, c’est leur art de susciter la réflexion plutôt que de vouloir l’orienter. Difficile, au final, d’identifier dans ces pages un paradis ou un enfer. L’auteur sait restituer la beauté de la nature brute, la trêve et les révélations qu’elle peut offrir, chaque mot faisant jaillir des images, chaque syllabe donnant l’impression de respirer à pleins poumons d’enivrantes bouffées d’oxygène.

« La forêt était neuve comme elle l’est à chaque printemps. Les feuilles, jeunes et veinées, avaient ce vert qui semble capturer la lumière et la préserver jusqu’au crépuscule, la terre restituait des parfums de sève exaltants, les feuilles mortes et les bogues qui se décomposaient dans l’humus parlaient d’un temps révolu. »

Mais il n’y va pas par quatre chemins pour montrer ce que le monde sauvage a de plus terrifiant. Et les sacrifices qu’exige la construction d’une communauté alternative. Ces contradictions sont insécurisantes, elles placent le récit sous tension et nous font tourner les pages.

Voilà donc un roman qui m’a séduite à bien des égards et questionnée au bons sens du terme, mais pas autant enthousiasmée que Nous sommes l’étincelle (qui avait placé la barre très haut). Peut-être parce que la plupart des personnages m’ont moins touchée, peut-être parce que je n’ai pas trouvé facile de négocier chacun des virages de l’intrigue.

Ce roman hypnotique où se mêlent l’horreur et la grâce est à découvrir – si vous avez le cœur bien accroché !

L’avis de Hashtagcéline

Lu en novembre 2020 – PKJ, 18,90€

Le journal de Gurty, tomes 1 à 7, de Bertrand Santini (Sarbacane)

« Bref, tous mes copains étaient là. Même ceux que j’aimais pas. »

Les motifs de se réjouir ne sont pas légion en ce moment, mais nous avons une botte imparable que nous partageons volontiers avec vous : à l’honneur sur la table de chevet de Hugo, la pile grandissante de livres publiés par Gurty, première chienne écrivaine de l’histoire de la littérature ! Dont nous avons décidé cette semaine, en attendant le nouveau tome que la Poste tarde un peu à nous livrer, de relire tous les tomes à la suite, histoire de faire le plein de sagesse et de bonne humeur. Car Gurty est une indécrottable optimiste qui voit toujours la gamelle à moitié pleine : figurez-vous que même les chats arrivent à lui faire plaisir « au moment où ils s’en vont » ! D’un entrain exubérant et communicatif, qu’il s’agisse de son amour de maître, des odeurs de thym de la cuisine… ou d’autres odeurs – peu importe, n’entrons pas dans les détails. Il n’en reste pas moins que l’esprit de Gurty est affuté comme une lame lorsqu’il s’agit de passer la société au crible de son sens critique et d’une solide dose de bon sens : « À ce sujet, des légendes prétendent que lorsqu’on meurt, on va au ciel. Si c’était vrai, ça ne changerait pas grand-chose pour les oiseaux, de toute façon »

Ses ennemis préférés – vous savez, ceux-là même qu’on adore tellement détester qu’ils nous manqueraient presque quand ils ne sont pas là – en prennent pour leur grade. Les humains (la plupart) ne sont pas en reste, avec leur manque de goût et de sens des priorités, leur mépris pour la nature et leur ingratitude à l’égard des animaux. Heureusement pour eux, il y a là une mine de leçons de vie et de réflexions philosophiques à méditer :

« Certes, le monde est vaste, et le chemin de la vie est parsemé de trous, de pièges et de crevasses. Il faut faire gaffe ! Mais pour les éviter, rien de plus facile : il suffit de ne pas tomber dedans. »

« Avoir un ennemi en commun, ça crée des liens »

Voilà un exemple éloquent des pouvoirs de la littérature qui vous permet de redécouvrir le monde d’une autre perspective, peu représentée jusqu’à présent : celle de nos amis à poils. Quelle révélation que cette vision du monde où chacune des aventures du quotidien est une occasion de se réjouir, chaque rat mort, sauterelle congelée ou lézard séché une bénédiction – et chaque tas de feuille puant un terrain d’exploration exaltant (« allez donc y faire un tour et vous découvrirez une foule de bestioles incroyables »). Vous l’aurez compris, cette lecture va vous conduire à reconsidérer radicalement les choses qui vous semblaient les plus évidentes !

« Un cerf-volant qui vole, ça ne sert à rien à part vous énerver : il est trop haut pour se faire mordre, broyer, détruire écrabouiller, pétrir, mâcher, moudre, et réduire en miettes tout ce qui reste. »

« Personnellement, si je savais sculpter, je ferais plutôt des œuvres artistiques agréables à contempler, genre statues de poulets, rats ou saucisses. »

Avec tout ça, pas étonnant que Gurty fasse un tel carton en librairie ! Ses aventures sont réjouissantes, car la petite chienne laisse libre-cours à tout ce que les enfants doivent apprendre à réprimer : les envies de bonnes farces, le plaisir de se chamailler, de courser les plus petits, de se vanter (vous conviendrez que Gurty a un petit côté sauvage qui évoque un peu son ancêtre le loup, non ?) ou de rire sans vergogne des mésaventures des uns et des autres. Déclenchant des jeux d’arroseur-arrosé et des péripéties qui nous laissent gueule-bée. Ajoutez à cela des illustrations hilarantes, des clins d’œil à Machiavel, Lewis Caroll et Maurice Sendak – et le charme de la Provence, cyprès, Mistral et chant des grillons : comment ne pas se demander quand le prix Nobel de littérature viendra enfin récompenser le génie de Gurty ?

« Conclusion générale : si vous tenez vraiment à vivre à deux, choisissez plutôt quelqu’un de super plutôt que nul, parce qu’avec les gens nuls, ça finit toujours par des ennuis. En revanche, si vous appréciez la sagesse, le rire, la joie ainsi que les soirées grignotage au coin du feu, adoptez donc plutôt un chien, car là, au moins, vous êtes certain de vivre avec quelqu’un de bien. »

PS : Fait remarquable, nous sommes partis en camping cet été avec l’intégralité des sept premiers tomes dans notre valise – il faut avoir le sens des priorités quand on fait ses bagages !

N’hésitez pas à consulter l’avis de Linda sur le tome 1, le tome 3 et le tome 4 de cette série.

7 tomes lus et relus – Éditions Sarbacane

Einstein. Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps, de Torben Kuhlmann (NordSud, 2020)

« L’imagination est plus importante que le savoir, car le savoir est limité », dit Albert Einstein. Torben Kuhlmann montre qu’on aurait bien tort d’opposer les deux. Ses albums initient en effet ses jeunes lecteurs aux plus grandes révolutions scientifiques (en l’occurrence, la théorie de la relativité, après les débuts de l’aviation, la première expédition sur la lune et l’invention de l’électricité), en imaginant que ces avancées aient été le fait… de souris.

L’idée est prodigieuse : les ingénieuses petites bestioles de Kuhlmann ont une soif de comprendre le monde toute communicative. Le problème peut sembler insoluble : comment remonter le temps pour parvenir à temps à LA fête du fromage ? Voilà notre petite souris qui cogite, trafique l’aiguille du réveil, les autres horloges de la maison et même l’heure du clocher de la ville. Tirant des leçons de ses expériences ratées, la voilà qui mène l’enquête chez un horloger, puis à l’Office des Brevets de Berne où travailla, il y a plus d’un siècle, un certain Albert Einstein…

Comme dans les tomes précédents, la forme est vraiment à mi-chemin entre l’album illustré et le roman : le texte est étoffé, avec une belle intrigue piquée de clins d’œil malicieux (notamment à Stephen Hawkins et à la mythologie grecque !), mais indissociable des splendides illustrations. Tout au plaisir de suivre notre minuscule scientifique dans son investigation, on remarque à peine qu’on apprend une foule de choses sur le temps, l’heure, la Suisse, la vie d’Einstein et sa fameuse théorie. Mais surtout, foi de chercheuse : je ne connais pas de livre qui restitue mieux que ceux de Kuhlmann le plaisir de poser de bonnes questions, de formuler des hypothèses et de progresser pas à pas vers la solution. Ce cheminement scientifique est mis en scène comme une aventure, impliquant l’exploration de lieux fascinants (et incommensurables, vus à hauteur de souris !), des bonds vertigineux et la fuite devant de redoutables prédateurs… Des péripéties sublimées par le crayon de Kuhlmann qui brosse le décor avec un sens méticuleux des détails vintage et ses adorables petites héroïnes de façon très expressive.

On referme le livre partagé entre l’envie de questionner le monde et celle de déguster un savoureux morceau de fromage. Un album qui mélange aventure, documentaire et fantaisie : pour les futurs amateurs de science fiction !

Lu en novembre 2020 – NordSud, 20€

Tumée, l’enfant élastique, de Marion Achard (Actes Sud Junior, 2020)

Quelle jolie surprise que ce petit roman sur l’initiation d’une jeune contorsionniste ! Nous l’avons découvert un peu par hasard, attirés par son titre amusant et la curiosité d’en savoir plus sur la Mongolie. Fort bien nous en a pris.

« Des filles souples, il y en avait des tas.

Des filles souples et obstinées, il y en avait pas mal.

Des filles souples, obstinées et aussi créatives qu’Arioma et moi, il n’y en avait pas tant que ça. »

On le découvre à la première page, il s’agit de battre un record du monde. Tumée est prête, mais le défi semble surhumain. Il n’en a pas fallu plus pour captiver Antoine et Hugo, très adeptes du Guinness Book dont ils possèdent plusieurs éditions (sans doute les livres les plus lus de notre bibliothèque). Autant vous dire que nous n’avons fait qu’une bouchée du reste du livre, habilement construit en allers-retours entre ces instants de dépassement de soi qui n’en finissent pas de se dilater et les souvenirs qui affluent dans l’esprit concentré de Tumée. Une histoire captivante qui nous transporte dans une banlieue d’Oulan-Bator, capitale de la Mongolie et nous fait découvrir la vie en yourte, les écoles de contorsion, mais aussi les drames qui frappent les éleveurs de troupeaux dans les steppes et les mineurs dans le sud du pays. On apprend une foule de choses au passage, mais on le remarque à peine tant l’intrigue est prenante.

« Dehors, la vie palpite. Mais ici, tout est suspendu. »

Entrer dans la tête d’une contorsionniste, par la magie des mots, est vraiment une expérience singulière : pourquoi pousser ainsi son corps au-delà de ses limites, comment y parvient-on ? Que recherche le public ? Manifestement très bien documenté, ce récit est fascinant.

« Je me suis souvenue qu’un jour, mon père m’avait dit que ce qui faisait la différence entre deux contorsionnistes, c’était la volonté. Mais en serrant Arioma puis Yömör dans mes bras, je me suis dit que si la volonté comptait, l’amitié, elle, était là pour nous aider à tenir bon et à nous relever. »

Le roman est porté par ses beaux personnages, à commencer par Tumée : douée, mais surtout persévérante, riche de ses amitiés et de l’amour de ses parents. Cette lecture nous a donné envie de revoir l’excellent film La jeune fille et son aigle, un autre récit initiatique mettant en avant une jeune prodige mongole.

Un roman addictif, émouvant, qui vient élargir notre horizon. Voilà de quoi nous donner envie de découvrir très vite les autres livres de Marion Achard !

Lu à voix haute en novembre 2020 – Actes Sud Junior, 13,50€