Les Vous, de Davide Morosinotto (L’école des loisirs, 2020 pour l’édition française)

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Ils sont nombreux. Ils viennent d’ailleurs, mais n’ont nulle part où aller. Ils sont différents. Certains les craindront, les rejetteront. D’autres seront prêts à les écouter et à les accueillir…

On s’en rend compte très vite, l’arrivée de l’étrange peuple que forment les « Vous » dans un petit village du nord de l’Italie fait écho à d’autres histoires d’exil, de réfugiés et d’altérité. Tout commence par une succession de catastrophes : un immense rocher se détache et tombe dans le lac, déclenchant une vague anormale et une succession d’événements bizarres et même extraordinaires !

Davide Morosinotto connaît son affaire, il raconte habilement son histoire en multipliant les points de vue : nous avons Blue, intrépide collégienne aux yeux bleus comme le lac ; Tilly, sa meilleure amie ; Léa, une fille un peu étrange qui reste en marge des autres ; Cameron, le fils de l’ingénieure afro-américaine venue du Colorado pour rénover la centrale hydroélectrique ; et Agenore, le gardien du site. Chaque fil narratif s’interrompt toujours « au moment propice », comme dirait Hugo, nous laissant suspendus au récit. Ces perspectives sont aussi différentes, et même franchement décalées. Un décalage qui pourrait s’avérer dramatique…

La barre était placée très haut : Le célèbre catalogue Walker & Dawn et L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges sont peut-être nos romans préférés parmi l’immense pile parcourue ces dernières années. Les Vous se révèle vite différent puisqu’il n’y a pas de dimension historique ni de beaux documents d’archive intercalés dans le texte. Différent, donc, mais ce n’est pas ce qui explique que nous ayons été moins enthousiasmés que par les livres précédents de l’auteur. Nous avons eu le sentiment que certains fils narratifs n’apportent pas grand-chose à l’histoire, comme l’épopée de Tilly ou les affaires du conseil municipal qui sont simplement évoquées en passant. En revanche, on voudrait en savoir plus sur les Vous, leurs origines, leur société qui semble matriarcale mais sur laquelle on en saura finalement très peu. Nous nous sommes questionnés sur la cohérence de certains aspects. Par exemple, si les Vous communiquent avec les humains en prenant la voix de personnes de leur entourage, je me suis étonnée que les personnages reconnaissent par moments la voix d’un Vous particulier. Tout cela me donne l’impression que ce roman aurait eu besoin d’un « tour de vis » supplémentaire pour être vraiment super.

Cela dit, nous avons aimé la façon dont ce roman donne intelligemment à réfléchir à la crise des migrants, évidemment, mais aussi aux amitiés adolescentes et aux théories de la conspiration dont Morosinotto ne pouvait pas savoir qu’elles se nourriraient cette année de la crise actuelle. Nous sommes bien entrés dans ce roman que nous avons lu sans fléchir. Je pense qu’il plaira aux amateurs d’aventures et de surnaturel, et nous continuerons à suivre avec énormément de curiosité les parutions de cet auteur !

Lu à voix haute en mai 2020 – L’école des loisirs, 18€

Sacrées sorcières, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2020)

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Voici LA bande-dessinée que nous ne pouvions pas manquer cette année : l’adaptation de l’un de nos romans préférés de Roald Dahl, par la talentueuse Pénélope Bagieu !

Il fallait être sacrément culottée pour se lancer dans ce projet. D’abord, pas évident de condenser en un seul tome, même de 300 pages, une intrigue aux multiples rebondissements qui présente plusieurs arcs narratifs secondaires. Pas facile non plus de voir comment intégrer plusieurs monologues assez longs dans le roman, que ce soit l’exposé de la grand-mère sur les sorcières au tout début, ou l’épouvantable discours de la Grandissime sorcière. Peut-être plus difficile encore de croquer ces personnages célébrissimes, tellement associés dans notre imaginaire aux illustrations géniales de Quentin Blake !

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J’ai été ravie de voir ces défis relevés haut la main, grâce à une réappropriation du roman qui lui reste toutefois fidèle. Évidemment, comme nous connaissons l’histoire par cœur, les discussions sont allés bon train sur les moindres détails qui avaient été (légèrement) modifiés ou adaptés. Le changement principal est que l’insatiable Bruno Jenkins est devenue une sympathique fillette, ce que je n’ai pas trouvé plus mal : j’adore l’humour grinçant de Roald Dahl, mais sans doute ne raillerait-il plus les enfants gros de la même manière s’il écrivait aujourd’hui ? Et une héroïne, pourquoi pas, pour former un duo intrépide avec notre petit protagoniste. J’ai apprécié aussi le petit clin d’œil féministe aux épisodes de chasse aux sorcières glissée dans l’histoire.

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Le trait vif et malicieux de Pénélope Bagieu campe à merveille les personnages et le décor ! Le ton est donné par l’énergie et les couleurs de la couverture, qui vient sublimer un objet-livre par ailleurs très attrayant avec son titre et sa tranche jaunes. Les personnages sont merveilleux, à l’image de cette grand-mère loufoque et inépuisable, qui cache une tendresse désarmante derrière ses caleçons léopard, ses grandes lunettes et sa moumoute violette. Nous avons aussi adoré la Grandissime sorcière en agitatrice de haine perchée sur ses talons aiguille. Et les décors ! Notamment ce digne hôtel anglais de la plage de Brighton ! Et cette scène apocalyptique jubilatoire qui fait voler en éclats tout ce petit monde bien ordonné !

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Cette pépite d’humour noir est une vraie gourmandise pour celui ou celle qui a dévoré le roman. Pour les autres aussi : je me réjouis déjà à l’idée de tous ces lecteurs en herbe qui vont découvrir les écrits fantastiques de Roald Dahl grâce à cette BD. On en redemande et on en vient à espérer que Pénélope Bagieu s’attaquera à d’autres monuments du roman jeunesse…

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Sacrées sorcières, de Roald Dahl (Gallimard Jeunesse, 1983 pour l’édition originale en anglais, 1984 pour l’édition française)

Ce roman est sans aucun doute l’une des lectures d’enfance qui m’ont le plus marquée (car voyez-vous, Sacrées sorcières et moi, on a le même âge !). La preuve en image ? Mon exemplaire d’époque dont l’état témoigne d’une vie de livre accomplie. Cette Grandissime sorcière, croquée avec tout le génie de Quentin Blake… Il me suffit de la voir pour retomber en enfance et avoir de nouveau le cœur qui bat à tout rompre en tournant les pages.

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« Une vraie sorcière déteste les enfants d’une haine cuisante, brûlante, bouillonnante, qu’il est impossible d’imaginer. Elle passe son temps à comploter contre les enfants qui se trouvent sur son chemin. Elle les fait disparaître un par un, en jubilant. Elle ne pense qu’à ça, du matin au soir. ».

Roald Dahl a un talent inégalé pour nouer son intrigue en quelques mots, en l’occurrence avec une révélation fracassante : contrairement aux idées reçues, les sorcières ne sont pas des femmes vêtues de noir, aisément reconnaissables à leur balai ou à leur verrue sur le nez. Vous n’êtes pas dans un conte de fées. La vérité sur le point de vous être dévoilée est implacable : si les sorcières sont si dangereuses, c’est qu’elles ressemblent à n’importe quelle femme. À quelques détails près que vous apprendrez à discerner si vous avez le réflexe salutaire de lire ce livre. L’histoire captivante d’un garçon et de sa grand-mère qui affrontent le complot le plus épouvantable jamais conçu…

Quel personnage que cette grand-mère norvégienne enveloppée de dentelles, qui fume le cigare et chasse les sorcières ! Son petit-fils n’est pas en reste. Leur ingéniosité est réjouissante, leur complicité merveilleuse.

L’intrigue est portée par l’imagination stupéfiante de Roald Dahl. Cet auteur semble jouer avec les mots avec une malice qui lui appartient. J’aime particulièrement ces passages où il surenchérit tellement qu’il parvient à nous faire passer du frisson au rire.

« Jamais je n’avais vu visage si terrifiant, ni si effrayant ! Le regarder me donnait des frissons de la tête aux pieds. Fané, fripé, ridé, ratatiné. On aurait dit qu’il avait mariné dans du vinaigre. Affreux, abominable spectacle. Face immonde, putride et décatie. Elle pourrissait de partout, dans ses narines, autour de la bouche et des joues. Je voyais la peau pelée, versicotée par les vers, asticotée par les asticots… »

Ce livre a conquis Antoine et Hugo, même s’ils ont été moins impressionnés que moi petite. Je ne compte plus les relectures. Grandissime !

Du même auteur : Fantastique Maître Renard, La potion magique de George Bouillon, Les Minuscules

Lu et relu – Gallimard Jeunesse, 8,90€

Là-bas, de Rebecca Young et Matt Ottley (Éditions Kaléidoscope, 2020)

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Les éditions Kaléidoscope ont eu mille fois raisons de traduire de l’anglais cette pépite d’album et de nous faire découvrir par la même occasion les illustrations extraordinaires de Matt Ottley. Cet auteur-illustrateur très populaire en Australie a signé une vingtaine d’albums qui semblent tous plus beaux les uns que les autres. Il était temps de permettre aux lecteurs francophones de s’y plonger et j’espère que d’autres suivront très bientôt !

On dirait un conte : un garçon doit quitter son pays, avec pour tout bagage une gourde, une couverture, un livre et une petite tasse pleine de sa terre natale. Sa petite barque l’entraîne au large, dans l’immensité de l’océan. Parviendra-t-il un jour à toucher terre ? Un beau jour, l’espoir renaît, prenant la forme d’une petite pousse germée dans sa tasse…

Le texte de Rebecca Young est d’autant plus fort qu’elle en pèse chaque mot, laissant la poésie opérer et les illustrations prendre le relai. Il faudrait dire les tableaux ! Les peintures à l’huile de Matt Ottley nous ont coupé le souffle. Quel hommage à la beauté intimidante de la nature, à la majesté de la mer, aux mondes merveilleux qui frémissent sous la surface de l’eau !

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Et quel talent pour dessiner l’appréhension, les souvenirs qui assaillent, le désarroi et le réconfort.

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Comme tous les contes, Là-bas parle de beaucoup de choses universelles : de l’exil, évidemment, mais aussi de l’épreuve de devoir quitter ce qu’on connaît pour aller vers l’inconnu. On pourrait aussi y lire une histoire sur l’épreuve de grandir. Chacun y trouvera ce qui lui parlera le plus, toutes et tous seront réconfortés par le beau message d’espoir porté par cet album.

On referme ce livre apaisé et enivré par tant de beauté. Enchanteur !

Lu en mai 2020 – Kaléidoscope, 13€

La longue marche des dindes, de Kathleen Karr (L’école des loisirs, 2018)

La longue marche des dindes

Difficile d’imaginer que dans un passé pas si lointain, le transport des marchandises ne pouvait se faire ni par des camions, ni par des trains. Prenez par exemple les grandes plaines américaines vers 1860. Si vous vouliez livrer votre bétail sur pied à l’autre bout du pays, il n’y avait pas trente-six solutions : il fallait l’y emmener à pied, quitte à braver les périls du Far West !

« C’était un magnifique jour de juin. Les champs de maïs verdissant ondulaient de part et d’autre de la route de l’Ouest. Mes dindes qui se dandinaient au milieu devaient être superbes à voir, avec leur plumage étincelant au soleil. Parole, elles ont filé comme des bolides dès qu’elles ont senti sous leurs pattes un petit avant-goût de liberté. »

Kathleen Kaar a eu l’idée géniale de s’inspirer de ces convois pour imaginer l’aventure épique de Simon, quinze ans et pire élève de l’histoire du Missouri. Son institutrice lui fait entendre raison : il est temps de quitter l’école et de voler de ses propres ailes ! Mais que faire ? Et bien justement, cette histoire d’ailes lui inspire une idée lumineuse : puisque les dindes ont tant pondu qu’elles ne valent plus rien, Simon fera fortune en en conduisant mille jusqu’à la ville florissante de Denver où on se les arrache pour au moins cinq dollars pièce !

Ce roman nous entraîne dans l’Amérique de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn : celle des chercheurs d’or, des Indiens, des brigands, mais aussi celle de l’esclavagisme, de la famine et des chasseurs de bisons.

À la lecture de ce texte réjouissant, on se demande bien pourquoi les dindes sont tellement sous-représentées dans la littérature. Voilà des bestioles avenantes, pleines de ressources et de surprises ! Il faut bien l’admettre, nous nous sommes presque autant attachés à ces volatiles qu’à Simon, qui a pourtant déjà un potentiel de sympathie immense avec son énergie et générosité sans bornes. Ce garçon qui a le courage de persister sur sa voie en dépit des étiquettes qui lui collent à la peau nous donne une superbe leçon d’humilité. Impossible de ne pas se passionner pour sa folle équipée que les garçons ont suivie carte à l’appui.

On glousse de plaisir !

Merci à Linda qui m’a fait découvrir ce très beau livre, son avis est disponible ici. N’hésitez pas à lire également celui de Pépita.

PS : c’est vraiment génial de voir tous les liens et parallèles qui se font au fil des lectures. Nous avons souvent pensé aux personnages de Mark Twain en lisant ce roman, mais aussi aux romans Le dernier sur la plaine, de Nathalie Bernard (pour les Indiens), Le catalogue Walker & Dawnde Davide Morosinotto. Et aussi le jeu de société Les aventuriers du rail, grâce auquel Antoine et Hugo se repèrent visiblement comme dans leur poche dans la géographie américaine !

Métamorphoses, de Frédéric Clément (Seuil Jeunesse, 2015)

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Concours de circonstance, il se trouve que Antoine et Hugo ont tous les deux au programme de cette année la reproduction des insectes et des batraciens. Pendant le confinement, ils doivent donc regarder chacun des reportages vidéo, lire des entrées d’encyclopédies, remplir des fiches et des schémas et imaginer des expériences en lien avec cette thématique. J’ai eu envie de leur proposer d’appréhender le sujet différemment avec cet album qui invite à s’émerveiller des innombrables petits miracles de la nature…

Le fil conducteur est donc celui des métamorphoses, des changements de forme parfois prodigieux que connaissent certains êtres vivants : moustique, grenouille, champignon, papillon, etc.

« Patientez deux ou trois jours, loupe à l’œil, car l’œuf de moustique est minuscule.
Tout à coup, déclic, l’œuf se secoue, se tortille. En sort, sous l’eau, une créature étrange et translucide,
LA LARVE. »

L’auteur jubile, à l’évidence, en racontant chacune de ces transformations comme une histoire pleine de suspense ! La narration est émerveillée, le texte rythmé comme une poésie dont on a envie de faire résonner chaque mot. Surtout les termes magiques que les enfants aiment répéter rien que pour leur sonorité et leur mystère : nymphe, sporophore, mycélium, chrysalide, monocotylédone…

« Pas un mouvement. Proche d’un sommeil de Belle au bois dormant. Même un être aussi petit que moi, Pisello Petit-Pois, peine à percevoir sa faible respiration par les minuscules trous de sa fine cuirasse de chrysalide. Pourtant, à l’intérieur tout bouge, tout se transforme. Secrètement. Minutieusement. Formidablement. »

Cet émerveillement est prolongé par les illustrations. On reste bouche bée en voyant la nymphe de moustique s’extirper de sa carapace, le pistil d’une fleur enfler et s’arrondir pour devenir une poire, la tulipe s’épanouir à partir d’un insignifiant petit bulbe… Chaque illustration est un tableau. Un hommage émouvant à une nature fascinante, frémissante de vie, mais fragile et éphémère.

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Un grand merci à Colette qui nous a offert cet album hors-classe, entre documentaire et livre d’art, récit et poésie. Un spectacle qui a captivé toute la famille ! De quoi nous donner envie de découvrir Parades et Camouflages, du même auteur.

Ida. L’extraordinaire histoire d’un primate vieux de 47 millions d’années, de Jørn Hurum, Torstein Helleve et Esther van Hulsen (Albin Michel Jeunesse, 2013)

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C’est un documentaire d’un genre unique que voilà !

Ce grand format évoque l’Éocène, une époque fascinante, vieille de presque 50 millions d’années : les dinosaures ont disparu depuis un bon bout de temps, mais les mammifères, eux, ont survécu grâce à leur petite taille. C’est d’ailleurs à travers la perspective d’une petite primate que l’on découvre une jungle située dans une région qui deviendra un jour… l’Allemagne. La forêt est luxuriante, frémissante de bruits, de vie et de créatures inattendues, comme celle du Gastornis, un oiseau si gigantesque et massif qu’il était incapable de voler…

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Je m’égare ! Si je disais que ce documentaire se distingue, c’est qu’il est très malin dans sa construction. La première moitié du livre raconte la vie d’Ida sous forme d’histoire richement illustrée. On y entre facilement, comme dans une fiction, et il y a quelque chose de très émouvant à la voit naître, grandir, trembler, explorer, puis mourir…

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… l’histoire ne s’arrête pas là !

Les pages suivantes expliquent de façon très précise comment les chercheurs, à partir d’indices comme le corps fossilisé d’Ida, peuvent reconstituer l’histoire qui vient d’être racontée : faune, flore, chaîne alimentaire… C’est absolument passionnant de découvrir, schémas et illustrations à l’appui, chacune des étapes du travail des paléontologues qui ont examiné le fossile d’Ida. On ressent aussi intensément la fièvre qui s’empare d’eux face à une découverte d’une telle importance ! Le documentaire monte progressivement en généralité en abordant la dérive des continents, les grandes transformations climatiques, la théorie de l’évolution, l’évolution des primates et même… les désaccords entre scientifiques et les zones d’ombres qui subsistent.

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Cerise sur le gâteau, les dernières pages proposent d’apprendre à dessiner Ida, de préparer une salade à base de végétaux de l’époque, de faire sa gym avec notre primate préférée et de jouer à reconnaître les animaux de la première partie dans les photos de leurs fossiles. De quoi susciter des vocations scientifiques !

Lu et relu – Albin Michel Jeunesse, 14,50€