Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, de Rohan O’Grady (Monsieur Toussaint Louverture, 1963 pour l’édition originale en anglais, 2019 pour l’édition en français)

La petite île semble charmante, avec ses plages, ses cottages, ses chèvres, ses vieilles dames distinguées et ses pêcheurs de saumons. Et pourtant, elle est maudite : des 33 hommes qui l’ont quittée pour combattre lors des deux guerres mondiales, seul un est revenu – avec sur ses épaules tout le poids de la culpabilité d’être l’unique survivant d’une génération sacrifiée.

De même, ce roman est un peu trompeur : le titre plein d’ironie, la naïveté ravissante de la couverture et le premier tiers du texte donnent l’impression d’avoir à faire à un récit d’aventure plein de malice. Tels des tornades, deux mouflets débarquent sur une île qui n’en a plus vu depuis un bon moment et sèment la panique un peu partout, au grand dam du Sergent Coulter. Mais voilà qu’au bout d’une centaine de pages, l’horizon s’obscurcit brusquement avec l’arrivée de l’oncle Sylvester. Trêve de plaisanteries ! On comprend que Rohan O’Grady ne blague pas et que nous sommes bel et bien dans un terrifiant thriller, sur lequel plane la menace d’un psychopathe digne des pires contes de notre enfance – ou de l’imagination de Stephen King ? L’oncle en veut à la colossale fortune de son neveu, et semble prêt à tout pour parvenir à ses fins. Les enfants pourraient bien ne pas avoir d’autre choix que de le prendre à son propre jeu…

La plume de Rohan O’Grady a un charme un peu suranné, mais incontestable, qui m’a un peu rappelé celle d’Agatha Christie que j’aime beaucoup. Et une fois démarrée, l’intrigue est vraiment captivante : Antoine a lu les 300 pages de ce roman d’une traite. À voix haute, Hugo et moi avons été moins rapides, mais tout aussi mordus. Verdict ? Cela fait vraiment peur. Les garçons sont souvent déçus par des histoires annoncées comme effrayantes mais qui ne les impressionnent pas plus que cela. Ils ont adoré frissonner de la tête aux pieds à la lecture de certaines pages de ce roman !

Les deux jeunes protagonistes insufflent énergie et optimisme à l’histoire. Ils incarnent avec force la vie qui continue après les horreurs de la guerre, dont j’ai trouvé que les dégâts étaient représentés avec subtilité. Plusieurs passages nous interrogent de façon déstabilisante, mais très intéressante, sur les fondements de la morale et les tensions qu’elle peut avoir avec la justice et la loi.

Un roman clair-obscur qui navigue de façon fascinante entre réalisme implacable et magie, humour et macabre, nostalgie et modernité.

L’avis de Hashtagcéline

Extraits

« – Ton oncle. Il espionnait par la porte-fenêtre, juste derrière le piano. Lady Syddyns et toi, vous lui tourniez le dos. Il a enlevé ses lunettes et il a souri. Oh, ses yeux ! Je n’en ai jamais vu de pareil ! Et après, il les a levées au ciel et on n’en voyait plus que le blanc. »

Barnaby s’assit subitement sur le sol, les roses lui échappant des bras. Il demeura muet un moment, avant de répondre :

– Oui, il s’amuse à me faire peur comme ça. Alors, maintenant tu me crois quand je te dis qu’il est horrible ? »

«  Écoutez, dit Albert. Il ne faudrait pas non plus oublier que les lois sont votées par tout un tas de personnes intelligentes. On a notre mot à dire au moment des élections, mais après ça, les lois, on les applique, un point c’est tout.

– Alors, vous trouvez ça juste, vous de pendre Gitskass ?

– Si c’est la loi.

Mais l’agent Browning n’était pas homme à s’avouer vaincu aussi vite.

– Mais imaginez que les mauvaises personnes aient accédé au pouvoir en rejoignant le gouvernement. Ça pourrait très bien arriver, vous savez. Prenez Hitler, par exemple. Les gens l’ont mis à la tête de l’État. Et si jamais ça se produisait au Canada ? Si jamais on en venait à faire passer des lois disant que tout sujet atteint de troubles mentaux devait être abattu ? Vous continueriez à obéir à la loi ? »

Lu en août/septembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 17,50€

La belle équipée, de Sophie Vissière (Hélium, 2020)

Quel plaisir de fabriquer, bricoler, bidouiller ce dont on a besoin ! Je suis épatée par la créativité des enfants qui n’hésitent jamais à laisser libre-cours à leurs idées. Mais aussi par la façon dont ces créations sont sublimées par la magie de leur imagination : une voiture sculptée dans le sable les emmène à l’autre bout du monde, quelques galets sur la plage en font des chasseurs de pierres précieuses, une canne à pêche faite d’une branche et d’un peu de ficelle assure leur subsistance au cœur de la jungle… L’inverse est vrai aussi : il suffit parfois d’imaginer construire quelque chose de chouette pour s’amuser. Je garde ainsi un souvenir d’enfance émerveillé des livres Copains des bois et Copains des champs, véritables mines d’idées pour observer la nature, s’y orienter et s’y débrouiller. À vrai dire, je ne me souviens pas d’avoir mis en œuvre aucun de ces conseils, mais j’ai adoré les découvrir (visiblement, je ne suis pas la seule vu le prix auquel ces livres se revendent d’occasion…).

C’est précisément cet art du jeu et de l’imagination avec un grand « I » – celle qui change radicalement les perspectives et repousse l’horizon des possibles – que célèbre cet album de façon très originale – et sur 128 pages ! L’histoire est celle de trois copains désœuvrés : alors que le reste de la colo part faire du canoë, les voilà punis et confinés au centre de vacances. Heureusement, nos compères sont plein de ressources : pour ne pas être en reste, ils vont allier leurs forces pour organiser une belle équipée. Rassembler le matériel et les outils pour construire leur embarcation, un nécessaire de survie, une boussole et des provisions, le trio a du pain sur la planche…

La forme entre album d’aventures, manuel de bricolage et film est aussi originale que réjouissante, à commencer par la splendide couverture à la texture tissée. Réalisées au pochoir, les illustrations donnent à l’ensemble un charme vintage immense. Ces pages colorées restituent l’ennui, les idées qui fusent, les brouillons ratés et les tâtonnements, les difficultés et le bonheur du partage, la fierté du travail accompli : de quoi donner envie de retomber en enfance !

Cette belle équipée prend une dimension particulière dans le contexte actuel où nous pourrions nous retrouver de nouveau confinés entre quatre murs. Autant vous dire que nous gardons l’album précieusement sous la main pour pouvoir nous évader à loisir…

Lu en août 2020 – Hélium, 17,90€

Âge tendre, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2020)

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En découvrant les dernières nouvelles de l’épidémie de Covid, du changement climatique, du chômage ou des nouveaux succès de l’extrême-droite à travers le monde, n’avez-vous jamais rêvé de pouvoir faire un bond dans les années 1960-1970 ? Imagine ! La tapisserie fleurie aux couleurs psychédéliques, un air de musique yéyé, des blousons noirs qui croisent des hippies dans un combi Volkswagen – et je serais en train de taper cette chronique sur une vieille machine à écrire…

Décidément, Clémentine Beauvais sait nous prendre de court ! On croit ouvrir son nouveau roman, on tombe sur une circulaire du ministère de l’éducation nationale instituant une année de Service Civique Obligatoire entre l’année de troisième et celle de seconde. Intrigué(e), on tourne la page pour tomber sur la page de garde du rapport de « serci » de Valentin Lemonnier, 378 pages (il a « dépassé »). Aucun de ses souhaits n’ayant été pris en compte par l’algorithme, il est envoyé à l’autre bout de la France, dans un établissement de soin à des personnes atteintes d’Alzheimer au concept peu commun : il s’agit de reconstituer le décor de leur jeunesse, dans les années 1960 (oui, le roman joue dans un futur où la France serait gouvernée par une présidente, ce qui n’aurait pas risqué d’arriver pendant les Trente Glorieuses, mais là je m’égare…). Et voilà que Valentin n’a pas le cœur d’annoncer à Mme Laurel qui a participé à un concours organisé par Salut les Copains (année 1967) qu’elle n’a pas gagné – et que Françoise Hardy ne pourra malheureusement pas venir chanter chez elle. Il va donc falloir se débrouiller pour qu’elle vienne !

J’ai tourné les pages, avide de savoir comment Valentin s’en tirerait, mais aussi de mieux comprendre ce garçon particulier, mais très attachant. Très vite, aussi, on brûle d’en savoir plus sur les personnes qu’il rencontre, notamment son impénétrable encadrante. Et notre curiosité est alimentée habilement par les notes rétrospectives que Valentin insère çà et là qui nous font pressentir l’ampleur des évolutions à venir…

L’intrigue est farfelue, la forme réjouissante, le propos optimiste : j’ai pris un grand plaisir à lire ce roman. J’ai adoré la malice avec laquelle les réponses de Valentin, qui reprennent, avec une bonne volonté touchante, les termes de la trame standardisée du rapport, tournent en dérision le vocabulaire néo-libéral de la « détermination de ses champs de compétences préférentiels » à la « stratégisation de carrière » et au « plein déploiement de ses potentiels ». Vous vous en doutez, il ne s’agit pas vraiment de cela : Clémentine Beauvais évoque joliment et justement « l’âge tendre » de l’adolescence – ce moment de prendre son envol, de réaliser que certaines choses sont plus nuancées qu’on ne le pensait et de partir à la recherche de son identité.

Une lecture très originale, drôle et émouvante !

Par ici pour découvrir mes chroniques des Petites Reines et de Brexit Romance, de la même autrice.

Lu en août 2020 – Sarbacane, 17€

Les lapins de la couronne d’Angleterre, tome 1 : Le complot, de Santa et Simon S. Montefiore, illustrations de Kate Hindley (Little Urban, 2020)

Les lapins de la couronne

Par mes carottes, quel objet-livre ! La couverture est épaisse et ornée de fioritures vintage en forme de fleurs des champs. Le titre accroche l’œil avec ses dorures. Et cet adorable portrait du lapereau Timmy Poil-Fauve qui suscite immédiatement la sympathie avec ses oreilles immenses, son costume rapiécé et son cache-œil. L’ensemble dégage un charme so british, tout comme la couverture intérieure, digne d’une tapisserie victorienne aux motifs… de carottes.

Ce n’était pas la première fois que nous succombions aux lapins dessinés par Kate Hindley, je vous parlais il y a tout juste quelques mois du malicieux album N’oublie pas ton rêve qui nous avait déjà beaucoup plu. Cette fois encore, le charme opère : l’illustratrice brosse avec talent – et à hauteur de lapereau – l’univers imaginé par Santa et Simon Montefiore. Un monde de terriers, de champs, d’arbres creux et de tunnels où se jouent des drames que les humains sont loin de soupçonner. Et pourtant, heureusement que les Lapins de la Couronne d’Angleterre sont là pour déjouer les menaces terribles qui planent sur la reine en personne ! Bien malgré lui, Timmy Poil-Fauve, le plus maigrichon de sa portée, se retrouve au cœur d’un sombre complot fomenté par les compères de l’affreux Papa Ratzi. Lui qui a toujours été la cible des railleries de ses frères et sœurs, va enfin avoir l’occasion de vivre les aventures dont il osait à peine rêver jusqu’à présent. Comme le dit le vieil Horatio : « Rien n’est impossible, du moment qu’on a un peu de chance et de volonté, une carotte fraîche, la truffe humide et une dose de courage ! »

Roman d’espionnage, récit animalier enlevé et farfelu, ce premier tome mêle les genres, divertit et invite à prendre confiance en soi : une lecture idéale pour les lecteurs de primaire qui ont envie d’engloutir des textes plus longs.

Hugo et moi n’avons donc fait qu’une bouchée de ce texte. Nous serons au rendez-vous pour lire la suite qui devrait nous en apprendre plus sur le personnage aussi central qu’énigmatique qu’est Horatio. Et d’ici là, nous prendrons notre mal en patience en nous plongeant sans tarder dans une autre aventure de lapins : Watership Down, de Richard Adams.

Extraits

« Il y a bien des siècles, le roi Arthur, qui régnait sur l’Angleterre, décréta que le plat national du royaume serait le pâté de lapin. Mais son neveu de sept ans, le prince Mordred, adorait les lapins. Il mit un genou en terre devant la Cour entière et supplia son oncle de changer d’avis. Le roi Arthur était un roi plein de sagesse et d’amour pour son neveu. Il réfléchit un instant, puis déclara que le plat national serait le cottage pie. Des milliers de lapins furent épargnés, et le cottage pie devient le plat préféré du peuple britannique. Les lapins les plus courageux et intelligents, désireux de remercier le prince Mordred, jurèrent de servir la famille royale d’Angleterre. Ils creusèrent un grand terrier sous le château de Camelot et se baptisèrent les Lapins de la Table ronde. »

« Même lui savait que ses rêves étaient bien trop grands pour sa petite personne. »

Lecture commune avec Hugo, août 2020 – Little Urban, 12,90€

Rasmus et le vagabond, d’Astrid Lindgren (Pocket Jeunesse, 1999)

Rasmus et le vagabond_couv

Si quelqu’un devait détenir une recette pour concocter un délicieux roman jeunesse, ce serait probablement Astrid Lindgren. Cette autrice suédoise est absolument incontournable en Europe du Nord et en Allemagne. En France, elle est moins célèbre et on la connaît surtout pour l’irrésistible personnage de Fifi Brindacier. Et c’est bien dommage, car ses autres romans sont autant de gourmandises qui emportent à coup sûr l’enthousiasme des enfants. J’ai déjà parlé ici de Ronya, fille de brigand, des trois tomes de Karlsson sur le toit et de L’As des détectives – des livres très différents, mais qui ont en commun tout ce qui fait le charme du style d’Astrid Lindgren : un sympathique décor suédois, une bonne intrigue avec ce qu’il faut d’aventure pour captiver les lecteurs en herbe, des développements et des dialogues traversés par l’esprit de l’enfance et un petit côté subversif tout à fait réjouissant.

En ce début de grandes vacances (oui, le calendrier est un peu tardif dans notre région allemande), Hugo et moi avons cédé à la promesse de renouer avec tout cela et nous nous sommes lancés dans la lecture à voix haute de Rasmus et le vagabond, qu’il avait déjà lu seul il y a quelques mois.

Cette fois-ci, l’intrigue se noue dans un orphelinat où Rasmus refuse de se résigner à un quotidien morose – et surtout à la répression exercée par la sévère Mademoiselle Pinson. Aucun des couples qui passent à l’orphelinat ne semble vouloir l’adopter ? Qu’à cela ne tienne, Rasmus décide de se mettre en quête d’une famille qui veuille bien de lui. Il ne soupçonne pas les rencontres qui l’attendent : sa route croise celle d’un vagabond, mais aussi celle de dangereux criminels…

Toutes les qualités citées ci-dessus sont au rendez-vous, même si ce roman n’est pas mon préféré parmi ceux de Lindgren. Nous avons particulièrement aimé les premiers chapitres qui évoquent la vie à l’orphelinat et la fuite de Rasmus avec un mélange parfait de sensibilité et d’humour. Il me semble que la suite de l’intrigue aurait pu être plus ramassée mais rebondissements, cascades et dialogues savoureux sont au rendez-vous. Une excellente lecture pour les lecteurs dès l’école primaire !

Extraits

« Rasmus était assis sur sa branche habituelle dans le tilleul et pensait aux choses qui ne devraient pas exister.
Premièrement, les pommes de terre ! Ou plutôt elles devraient exister quand elles sont cuites, avec de la sauce, le dimanche. Mais quand elles sont en train de pousser, grâce au ciel, là-bas dans le champ, et qu’il faut les butter – alors elles ne devraient pas exister !
On pourrait aussi très bien se passer de Mademoiselle Pinson, qui disait : « Demain, nous allons butter les pommes de terre », comme si elle allait y participer. Mais pas du tout. C’était lui, Rasmus, avec Gunar et le grand Peter et les autres garçons qui allaient se faire suer dans le champ de patates toute la belle journée d’été. Et voir les gosses du village passer pour aller se baigner à la rivière.
Ces petits crâneurs du village, ils ne devraient pas exister non plus, d’ailleurs ! »

« Vous qui êtes partis là-bas au Minnesota, vous n’imaginez pas ce qui se passe cette nuit dans votre village gris près de la mer ! Un enfant effrayé court entre vos maisons, avec des émeraudes autour du cou, et un bandit à ses trousses. »

« Oscar poussa un gémissement de colère et se retourna vers le gendarme qui le tenait :
– Si je lui dis qu’il a une tête de cochon, est-ce que ça aggravera mon cas ou pas, dis-moi ?
– Tu peux être sûr que oui, dit le gendarme. Tiens-toi tranquille, et dis ton nom complet pour que Bergkvist puisse le noter.
– Oscar, dit Oscar. Et tu t’appelles comment, toi ?
– Andersson, que je m’appelle, mais ça ne te regarde pas. Et en plus d’Oscar, comment t’appelles-tu ?
– Ça ne te regarde pas. Oscar, ça suffit.
Andersson ricana. Il était plus jovial que l’autre gendarme. Celui-ci dit avec aigreur :
– Ce n’est pas le ton qui convient ici !
– Va te faire voir ! dit Oscar. Puis il se tourna vers Andersson et demanda :
– Alors, c’est interdit d’appeler ce Bergkvist tête de cochon ? Mais si je rencontre une vraie tête de cochon, et que je l’appelle Bergkvist, est-ce que c’est interdit aussi ? »

Lu à voix haute en août 2020 – Pocket Jeunesse,

Wonder, de R.J. Palacio (Pocket Jeunesse, 2013)

Wonder

« Nous devons le laisser, l’aider, le pousser à grandir. Voilà ce que je pense : on a passé tellement de temps à répéter à August qu’il était normal qu’il se croit comme les autres. Le problème, c’est qu’il n’en est rien. »

August est différent. Pas seulement hors-normes, c’est quelque chose de plus radical : il a beau essayer de cacher sa figure difforme – yeux asymétriques, oreilles presque inexistantes, bouche tordue – son apparition suscite des réactions épidermiques : regards appuyés ou fuyants, chuchotis, choc, curiosité, sollicitude ou hostilité. Une scolarité dans une classe « normale » est-elle envisageable pour un tel enfant ? En l’envoyant au collège, ses parents ne risquent-ils pas de l’exposer à des situations insupportables ? Anniversaires, photo de classe, travail en groupe, sorties, etc. ne seront-elles pas autant d’occasions de ressentir comme une claque à quel point il diffère ?

Mon fils aîné (presque 11 ans) et moi avons énormément aimé ce roman ! Il me semble que deux éléments principaux contribuent à rendre cette lecture à la fois captivante et bouleversante.

D’abord, les personnages magnifiques, à commencer par August qui révèle une lucidité et une humanité désarmantes. L’intrigue se nourrit des dilemmes de chacun : August est partagé entre son envie d’aller vers les autres et sa souffrance d’être rejeté, sa soif d’apprendre et la tentation de rester dans la sécurité du cocon familial. Ses parents, hyper sympathiques, s’efforcent de pousser à grandir leur petit garçon, de l’accompagner vers le vaste monde, tout en le protégeant des autres. Sa sœur est tiraillée entre sa tendresse immense pour August et le ressentiment de voir sa famille constamment pointée du doigt et l’attention de ses parents accaparée par son petit frère. Ses amis apprécient l’intelligence, l’autodérision et la loyauté d’August, mais craignent d’être stigmatisés à leur tour s’ils s’affichent avec lui. Ces dilemmes font que tout est ouvert. Tout – le meilleur, comme le pire – reste possible.

Cette ouverture est encore renforcée par le choix, très judicieux, d’une narration chorale. L’histoire est en effet racontée par August, puis par sa sœur Via, puis par une amie d’August, et ainsi de suite. Ce changement de perspective nourrit notre curiosité, révèle ce qui se cache derrière certains comportements et qu’August ne perçoit pas.

L’ambivalence de chacun laisse espérer qu’avec suffisamment de courage, les différences – si dramatiques puissent-elles paraître à première vue – se laisseront apprivoiser et surmonter. L’ensemble donne un roman lumineux et inspirant, qui donne confiance et envie d’être plus tolérant.

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Lecture commune avec Antoine, juillet 2020 – Pocket Jeunesse, 8,20€

Gustave Eiffel et les âmes de fer, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2018)

Dans notre région allemande, l’année scolaire traîne en longueur et nous attendons avec une impatience non dissimulée les grandes vacances, la semaine prochaine. Les mois de confinement, puis un déconfinement tâtonnant et compliqué nous ont épuisés. Alors pour galvaniser toute la famille, il nous fallait un remontant : une lecture détonante, quelque chose qui nous donne du muscle et du tonus, une bonne secousse qui disperse joyeusement la maussaderie ambiante. Le constat s’est imposé de lui-même : il était grand temps de dévorer un nouveau roman de Flore Vesco !

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Nous voilà donc propulsés à Paris en 1855, à l’aube de la révolution industrielle. À la recherche d’un emploi, Gustave Eiffel est intrigué par une énigmatique annonce qui le conduit à la non moins énigmatique S.S.S.S.S.S., sigle qui signifie, comme vous l’aurez deviné, non pas la Secte des Satyres Snobs Sifflotant du Swing en Savates, mais évidemment la Société Super Secrète des Savants en Sciences Surnaturelles. Formé à la dure, le jeune homme est envoyé en mission dans une usine métallurgique hautement suspecte… Une enquête qu’il aborde avec 60% d’ingéniosité, 20% de détermination et au moins 20% d’un humour pour le moins déconcertant !

Voici un roman d’aventure farfelu et charmant à tous égards. Pour son protagoniste attachant, dans ses doutes et ses centres d’intérêts… un peu particuliers. Pour les autres personnages qui piquent notre curiosité. Pour la passion communicative des membres de la S.S.S.S.S.S. pour les sciences qui donnent envie d’appréhender le monde avec toutes sortes d’appareils de mesure. Pour le décor steampunk fascinant d’une capitale transformée par le « progrès technique » et les balbutiements de l’industrialisation.

« Imaginez le progrès ! Plus besoin d’employer des ouvriers qualifiés : les manœuvres devaient seulement savoir actionner un levier, visser un boulon, tourner une manivelle… Un enfant aurait pu le faire. D’ailleurs, la manufacture en employait quelques-uns. Et grâce à l’éclairage au gaz, plus besoin de s’arrêter à la nuit tombée. »

Le quotidien infernal de la manufacture montre très bien les rêves et les dérives associés aux grandes inventions de cette époque, notamment l’électricité, mais aussi les conditions de travail inhumaines – et la déshumanisation du travail plus largement. Des réalités qui font prendre conscience du chemin parcouru et de la valeur des conquêtes sociales des XIXème et XXème siècles.

La construction de l’intrigue est un peu inhabituelle, en deux séquences clairement démarquées : le recrutement et la formation de Gustave, puis sa mission. Cela m’a prise de cours en me donnant le sentiment surprenant de bifurquer à mi-chemin – et rétrospectivement l’impression que la première partie aurait pu être plus courte. Cela dit, les enfants ont été captivés par cette histoire et nous avons été ravis de retrouver la plume de Flore Vesco qui apporte décidément quelque chose d’original et rafraîchissant à la littérature jeunesse !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline sur ce roman. Et par ici pour retrouver mes chroniques des autres romans de Flore Vesco : De cape et de mots, L’estrange malaventure de Mirella et 226 bébés.

Autres extraits

« La première phase d’expérimentation du thermomètre à sirènes a donné des résultats très concluants, commença-t-il. Vous savez que les poissons sont des animaux poïkilothermes, c’est-à-dire à sang froid. Or il semble bien que les sirènes, elles, aient le sang chaud, ce qui leur permet de se déplacer dans des eaux à température variée, et d’accroître ainsi leur territoire de chasse. Vous avez sans doute déjà remarqué que la température de l’air ambiant augmente lorsque plusieurs êtres humains sont réunis dans une même pièce. Ce thermomètre fonctionne selon le même principe. En plaçant plusieurs capteurs munis de poids au bout d’un filet, le thermomètre détecte la présence d’un banc de sirènes dans un rayon de 250 mètres cubes. »

« L’oreille était assaillie par mille bruits discordants : partout on clouait, vissait, rivait, écrouissait, sciait, escapoulait, calorisait, rabotait, corroyait, étampait, décottait, corrodait, mazéait, grenaillait, ébrondait, dolait, dulcifiait, emboutissait, laminait, crampait, ébarbait, burinait, pilonnait, cinglait, brasait et brocardait. Ce vacarme déferlait avec une telle force qu’il poignait le crâne et empêchait de penser. »

Lu à voix haute en juillet 2020 – Didier Jeunesse, 15,90€

Bordeterre, de Julia Thévenot (Sarbacane, 2020)

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« La Terre vous soutienne.
Le Bord vous retienne ! »

Si vous venez de « déborder » à Bordeterre, autant vous habituer aux convenances locales ! Mais sans doute êtes-vous au second plan, sans même avoir conscience de l’univers qui se déploie en ce premier plan tangentiel qu’est Bordeterre – et je ne vous parle même pas du plan Zéro…

Premier roman de celle qu’on connaît déjà pour son chouette blog Allez vous faire lire (qui figure en bonne place parmi ceux que j’aime beaucoup), Bordeterre construit un univers original, à la fois riche et très cohérent. On y bascule avec Inès, Tristan et leur chien Pégase. D’emblée, on se prend d’affection pour cette ado téméraire et son frère Tristan, tout en intelligence et en fragilités. Et bien sûr (cela ne va pas vous étonner) pour l’admirable bestiole qui les accompagne ! Très vite, les protagonistes sont séparés et arpentent deux faces disjointes de Bordeterre. Avec eux, on découvre un monde débordant de curiosités, avec ses lieux, ses habitants hauts en couleurs, ses clivages terribles, son régime dominé par une aristocratie décadente. Ce foisonnement peut déconcerter au premier abord. Pourtant, on se rend compte très vite que tout se tient, notamment grâce au fil conducteur du chant, ressource, enjeu et levier de luttes. Car dans ce décor se noue une intrigue complexe, mais captivante, autour d’un bras de fer inéluctable…

Antoine a dévoré les 520 pages de ce pavé en deux jours, puis sur son conseil, Hugo et moi l’avons parcouru à voix haute et sans fléchir. Il faut dire que tout concourt à nous faire avidement tourner les pages. Les rebondissements se succèdent. Le destin de Bordeterre reste tout à fait incertain jusqu’aux toutes dernières pages. Et surtout, les différents personnages sont si bien travaillés chacun par ses dilemmes, que l’on brûle de savoir comment ils vont évoluer.

Dans les premières pages, j’ai été décontenancée par la plume très directe de Julia Thévenot, et ses glissements parfois un peu brusques entre les registres. Au fil des pages, je l’ai apprivoisée et j’ai apprécié son côté incisif, sa manière d’interroger les ressorts de l’oppression et de la révolution. Elle nous plonge dans une réalité crue, dans laquelle les protagonistes ont surtout pour eux leur volonté inébranlable, leurs idéaux émancipateurs et leur solidarité.

Une lecture immersive, sombre et lumineuse, dont on ressort avec la sensation d’avoir voyagé très loin. Et l’envie de chanter. Il ne m’en faut pas moins pour conclure que Julia Thévenot en a certainement encore sous le pied. Nous serions ravis de la lire de nouveau.

Sur ce, le Bord vous retienne !

L’avis de Hashtagcéline

Lu à voix haute en juillet 2020 – Sarbacane, 18€

Sweet sixteen, de Annelise Heurtier (Casterman, 2013)

Sweet Sixteen

Sweet Sixteen nous a révélé une page bouleversante de l’histoire du mouvement afro-américain des droits civiques : le violent bras de force déclenché par l’arrêt de la court suprême mettant légalement fin à la ségrégation raciale dans les écoles publiques américaines, suite auquel en 1957, neuf élèves noirs s’inscrivirent dans le lycée le plus prestigieux de Little Rock, jusque-là réservé aux Blancs. Neuf adolescents qui rêvaient d’une éducation digne de ce nom et d’égalité. C’était sans compter l’hostilité des 2500 autres élèves – et la violence des manifestations racistes qui embrasèrent toute la ville…

« – Le juge de district fédéral Ronald Davies a statué. Il ordonne que l’intégration commence demain mercredi 4 septembre. L’annonce vient d’être faite sur toutes les radios.
– Mais, et les troupes du gouverneur… ?
– Les soldats seront bien devant le lycée. Reste à voir s’ils oseront nous empêcher d’y entrer. La justice est de notre côté. »

Annelise Heurtier s’inspire de ces faits réels pour écrire un roman restituant l’année terrible des Little Rock Nine, auxquels nulle vexation, humiliation ou intimidation n’est épargnée. Une chronique glaçante et captivante, qu’Antoine, puis moi, avons lue chacun d’une traite. La narration, directe et sensible, confronte deux points de vue : celui de Molly Costello, l’une des « neuf », et celui de Grace Sanders, jeune fille de bonne famille qui se retrouve dans la même classe. La ségrégation les sépare comme un fossé insurmontable, mais l’une comme l’autre voit l’année qui devait être celle de ses sweet sixteen complètement bouleversée…

Ce livre, très proche des faits, contribue à entretenir la mémoire d’événements historiques insuffisamment connus hors des frontières étasuniennes. Mais surtout, il nous parle, de façon très inspirante, du courage immense de celles et ceux qui agissent en pionniers de la conquête de nouveaux droits, qui s’exposent en première ligne pour permettre à d’autres d’être acceptés, respectés et éduqués. On ne peut qu’être saisi par la volonté sans faille de ces neuf adolescents aux prises avec une foule forcenée – et que le président Eisenhower dut finalement faire protéger par des soldats. La perspective de Grace qui vit tout cela à hauteur d’adolescente soucieuse d’appartenir au groupe, est très intéressante également. Elle donne à voir toute la difficulté de faire évoluer les esprits, même lorsqu’on a la loi de son côté. Mais elle montre aussi comment, pas à pas, les luttes émancipatrices peuvent faire bouger les lignes, y compris dans un contexte où l’obscurantisme règne en maître.

Un grand merci à Sophie, des lectures lutines, qui m’a offert ce roman ! Une lecture interpellante qui offre un excellent exemple des pouvoirs de la littérature – celle qui croise les regards et ouvre des fenêtres sur le monde et l’Histoire. Si vous voulez finir de vous en convaincre, jetez donc un œil aux avis de Carole, Pepita, Alice, Bouma et Sophie.

PS: Anecdote : le contrebassiste de jazz Charles Mingus composa « Fables of Faubus » pour protester contre le gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus, qui envoya la garde nationale pour empêcher les neuf de Little Rock d’accéder au lycée de Little Rock. Voici les paroles (refusées par Columbia Records qui enregistra une version instrumentale) :

Oh, Lord, don’t let ’em shoot us!
Oh, Lord, don’t let ’em stab us!
Oh, Lord, no more swastikas!
Oh, Lord, no more Ku Klux Klan!

Name me someone who’s ridiculous, Dannie.
Governor Faubus!
Why is he so sick and ridiculous?
He won’t permit integrated schools.
Then he’s a fool! Boo! Nazi fascist supremists!
Boo! Ku Klux Klan (with your Jim Crow plan).

Name me a handful that’s ridiculous, Dannie Richmond.
Faubus, Rockefeller, Eisenhower.
Why are they so sick and ridiculous?

Two, four, six, eight:
They brainwash and teach you hate.
H-E-L-L-O, Hello.

Les culottées. Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2016)

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C’est d’abord un objet-livre qui nous tend les bras, avec sa couverture brillante et espiègle, son titre intriguant, ses planches modernes et colorées. Je me suis donc plongée avec gourmandise dans les destins incroyables de ces « culottées » qui, chacune à sa manière, résistent obstinément aux attentes et aux injonctions pour suivre leur voie. Ce volume, ainsi que le second tome paru un an plus tard, représentent un travail remarquable, à juste titre récompensé par les prix les plus prestigieux, dont le Eisner Award l’année dernière.

Extrait 2Pénélope Bagieu met en lumière des trajectoires aussi stupéfiantes que méconnues, qu’il aurait été mortifiant de ne pas découvrir ! Je pense, par exemple, à Annette Kellerman, sirène sportive et subversive qui révolutionna le maillot de bain féminin, ou même Leymah Gbowee, malgré son prix Nobel de la paix. Ou encore Wu Zetian, alors qu’elle a été impératrice de Chine au VIIe siècle. Certaines, comme Joséphine Baker, sont certes déjà célèbres, mais on se rend vite compte que les trompettes de la renommée sont loin de leur rendre justice.

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Ces destins sont condensés en quelques planches, avec humour et sensibilité. Et chacune de ces histoires est saisissante, bouleversante, mais inspirante : il y a quelque chose de jubilatoire à voir ainsi ces femmes repousser de toutes leurs forces les limites de leur horizon – et du nôtre par la même occasion. Elles incarnent un spectre immense et grisant de vies de femmes. Elles invitent à oser être soi-même et imaginer de nouveaux possibles.

Mes parents m’ont offert les deux tomes des Culottées pour mon anniversaire, dont la célébration a été (un peu) ternie cette année par le confinement. C’est qu’ils me connaissent décidément très bien ! Voilà la lecture parfaite pour faire le plein d’envies et d’ondes positives. Et vous savez ce qui me fait le plus plaisir ? C’est que mes deux garçons ont adoré se plonger dans ces portraits de femmes qui ne font que ce qu’elles veulent. Ils ont été captivés, chamboulés, ils ont voulu en parler, ont lu et relu ces planches sans se lasser.

Cette BD a été traduite en 17 langues et publiée dans plus de 22 pays, s’écoulant à 550 000 exemplaires. Elle a récemment fait l’objet d’une adaptation télévisée. Un coup de projecteur qui contribue à redonner leur place aux femmes qui restent largement invisibilisées dans la façon dont on écrit et apprend l’Histoire. Merci à Pénélope Bagieu pour son culot !