Mythomamie, de Gwladys Constant (2017)

Pourquoi mentir ? Peut-on faire du mensonge un art ? Où s’arrêter ?

Voici un petit roman pétillant et plein de fraîcheur (j’écris cette chronique sous l’effet de la quatrième de couverture qui scintille sous mes yeux de paillettes et de coupes de champagne !). On passe un moment agréable en assistant à la rencontre inattendue d’Alphonsine et d’Hortense.

La première, seize ans, est une lycéenne naïve et peu à l’aise avec le second degré. Elle manque d’assurance, mais se sent à l’étroit : dès qu’elle a l’âge, elle met fin à sa scolarité et trouve un travail alimentaire auprès d’Hortense, 85 ans. Celle-ci est un peu tout le contraire : forte de son expérience, volontaire et déterminée à tirer le maximum des moments qui lui restent à vivre. Et, disons les choses, adepte du mensonge – au point de m’encourager à vérifier la définition de la « mythomanie ». Wikipedia parle de « tendance constitutionnelle présentée par certains sujets à altérer la vérité, à mentir, à imaginer des histoires (fabulations) ». De fait, Hortense est une artiste, une championne du mensonge – on en aurait presque envie de l’imiter ! De quoi déconcerter Alphonsine qui est loin de se douter que les moments partagés avec Hortense sont susceptibles de lui offrir une forme d’initiation qui pourrait bien lui être particulièrement utile. En effet, sa propre famille lui cache quelque chose de monumental…

Alphonsine est une narratrice hors-pair qui parvient à nous emmener dans cette aventure improbable qu’elle raconte dans une langue drôle et originale qui respire la sincérité. Ce roman est vraiment à l’image de ses héroïnes : insouciant, vif et grave à la fois. L’occasion de s’attacher à ces deux jolis personnages et de réfléchir aux motivations et fonctions du mensonge, mais également au temps qui passe, à l’écriture et au sens de la vie.

Merci beaucoup à Alice Éditions de m’avoir permis de découvrir ce roman !

Extrait

« Ma mère m’a élevée dans l’horreur du mensonge. La vérité, rien que la vérité, levez la main droite et dites « je le jure » a été sa devise suprême depuis le jour où son mari, mon père, avait dit « oui ça va, merci », deux heures avant de se tirer une balle dans la tête. Lorsque j’ai eu onze ans, maman, conseillée par tante Violette, a tenté de m’inculquer un autre principe : Tout vérité n’est pas bonne à dire. Mais c’était trop tard. La nuance m’échappait et ça m’a valu de nombreuses heures de colle au collège. »

Lu en octobre 2018 – Alice éditions, 13€

mythomamie

Pax et le petit soldat, de Sara Pennypacker (2016 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Un garçon, un renard apprivoisé – inséparables, mais pourtant brutalement arrachés l’un à l’autre par une guerre… Parviendront-ils à se retrouver sains et saufs ? La route est parsemée de dangers, mais aussi de rencontres inattendues !

Tels sont les ingrédients principaux de ce très joli roman publié il y a deux ans et salué unanimement par la critique. Je suis vraiment ravie de voir qu’un roman comme Pax et le petite soldat peut susciter un tel engouement : il s’agit d’un beau texte exigeant, raconté à deux voix par les deux protagonistes – et, loin des « page turners » qui caracolent en tête des ventes, avec un rythme à la fois intense et assez lent, ponctué de souvenirs et prenant le temps de nous montrer comment Peter et Pax se transforment au cours de leurs périples respectifs… Nous n’avons pas boudé notre plaisir : ces deux personnages sont irrésistiblement attachants, impossible de ne pas éprouver un élan de tendresse en apprenant à les connaître ! L’intrigue est passionnante. L’écriture est sublime et souvent bouleversante.

À travers le destin de Pax et de Peter, Sara Pennypacker évoque des thèmes universels : la perte d’un proche, la culpabilité, le doute, la solitude, l’expérience à la fois enthousiasmante et douloureuse de grandir, la difficulté de trouver sa voie par rapport à ses parents, l’émancipation, l’épreuve mêlée d’exaltation du retour à la vie sauvage…

J’ai trouvé géniale l’idée d’évoquer la guerre de la perspective d’un enfant et d’un animal. On n’apprend quasiment rien des ressorts de cette guerre particulière, mais on observe son déroulement et ses conséquences immédiates et durables d’un regard innocent, à hauteur d’enfant. Là où une fresque sur l’horreur de la guerre serait difficilement supportable par de jeunes lecteurs, Pax et le petit soldat nous la raconte de façon impressionniste, à travers le ressenti de ses petits héros. Ce livre est un vibrant hymne à la paix qui a résonné fortement chez nous tous.

En même temps, ce livre est étrangement empreint d’une douceur réconfortante, à l’image des illustrations sans pareille de Jon Klassen. L’amitié indéfectible que partagent le garçon et le renard, la façon dont ils apprivoisent la nouvelle situation, leur détermination et la bienveillance qu’ils suscitent, font souffler sur cette lecture un vent d’optimisme.

 

Extraits

« Parce que ça m’est soudain revenu : bon sang, j’adorais ces pêches. Il m’arrivait de me glisser dehors au milieu de la nuit pour aller en chercher. Je m’allongeais dans l’herbe sous ces arbres, au milieu des lumières des vers luisants et des stridulations des sauterelles, avec un tas de pêches sur le ventre, et j’en mangeais jusqu’à ce que le jus coule dans mes oreilles. Ça m’est revenu si nettement. C’était un souvenir que je pouvais sentir, que je pouvais entendre, que je pouvais goûter. Mais je ne comprenais pas comment cette petite fille pouvait être la même personne que celle qui avait enfilé un uniforme, pris un pistolet et fait ce que j’avais fait pendant la guerre. »

« […] Pax s’élança en avant. Son corps était léger, sa graisse brûlée par ces journées de jeûne. Il courut comme les renards sont censés courir : un corps compact filant comme une flèche dans l’air, à une vitesse qui faisait ondoyer son pelage. La joie de la découverte de la vitesse, l’imminence de la nuit, l’espoir de la réunion avec son garçon, tout cela le transformait en ce feu liquide qui fonçait entre les arbres. Ce feu qui n’était pas concerné par la pesanteur. Pax aurait pu courir indéfiniment. »

« Au moins savait-il que son garçon n’était pas là. Aucun de ces hommes n’avait sa silhouette mince, aucun ne se déplaçait avec la même énergie vive, aucun ne se tenait comme le faisait Peter, droit, mais la tête un peu inclinée vers le bas. Il en fut soulagé : les autres odeurs du camp – fumée, diesel, métal brûlé, et une étrange et noire odeur électrique – faisaient partie de ce dont il aurait essayé d’éloigner Peter. »

«  – Je ne me mets pas en colère. Je ne suis pas comme lui. Je refuse d’être comme lui.
Vola s’assit en face de lui.
– Oh. Je vois. Je comprends, maintenant. Mais je ne crois pas que ça puisse marcher. Tu es humain, et les humains ressentent de la colère.
– Pas moi. Trop dangereux.
Vola leva la tête et lâcha son étrange rire aboyant.
– Laisse-moi te dire que tous les sentiments sont dangereux. L’amour, l’espoir… Ha ! L’espoir ! Tu parlais d’un sentiment dangereux ? Non, on ne peut pas les éviter, aucun d’entre eux. Nous possédons tous en nous un monstre qui s’appelle la colère. Il peut se révéler utile : notre colère contre l’injustice peut donner de très bons résultats. Bien des maux sont réparés ainsi. »

« C’était pour l’eau qu’il y avait la guerre. Peter se rappela que Vola lui avait demandé un jour de quel côté se battait son père.
– Du côté de ceux qui libèrent, ou de ceux qui protègent?
Peter n’avait même pas compris qu’elle puisse lui poser la question.
– Du bon côté, bien sûr! avait-il répondu indigné.
– Gamin, l’avait appelé Vola.Gamin! avait-elle répété, pour être certaine qu’il l’écoute. Crois-tu que, dans l’histoire de ce monde quelqu’un ait jamais décidé de se battre du mauvais côté ? »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2018 – Gallimard Jeunesse, 13,90€

pax et le petit soldat

Mémoire en eaux troubles, de Joëlle Van Hee (2017)

Dans ce roman, l’autrice belge Joëlle Van Hee n’y va pas par quatre chemins pour nous parler de choses graves et universelles, mais parvient à le faire sans pathos, avec beaucoup de tendresse, d’humanité et même de l’humour !

Son protagoniste, Antonin, doit faire face à une épreuve terrible : la maladie d’Alzheimer de son grand-père, qu’il adore. Le roman évoque, à travers son regard, de façon juste et touchante la souffrance et les réactions parfois maladroites des membres de la famille, le malaise, l’appréhension et le dégoût d’Antonin en découvrant la « section spéciale » où réside son grand-père et la démence des malades – les « schmouls », comme Antonin les nomme spontanément lors de sa première visite. Son sentiment d’impuissance face à l’inéluctable déclin de cet homme qu’Antonin a toujours connu droit et fort, et qu’il admire tant. Ce livre, parce qu’il est si brut et direct, permet d’apprendre beaucoup de choses sur Alzheimer et la fin de vie.

Mais ce ne serait pas rendre justice au roman que de le réduire à cela : il raconte aussi et surtout la tendresse éprouvée par Antonin à l’égard de son grand-père et la manière dont il parvient à apprivoiser ses troubles – et ceux des autres résidents – et à accompagner le vieil homme le mieux possible. L’élan de cohésion familiale face à l’épreuve est restitué de façon juste et belle. J’y ai vu une belle invitation à profiter de la vie et à cultiver les liens si précieux avec ceux qui nous sont les plus chers, même lorsqu’ils ne sont plus ceux qu’ils avaient pu être.

Le roman vit aussi d’une intrigue passionnante, puisque le grand-père d’Antonin semble hanté par un secret remontant à la période tourmentée de la Seconde guerre mondiale : parviendra-t-il à se confier à son petit fils avant que ses souvenirs ne se dissipent complètement ? Et Antonin, qui souhaite de toutes ses forces pouvoir aider son grand-père à se libérer de son fardeau, a-t-il vraiment envie de connaître la vérité ?

Merci beaucoup aux éditions du Jasmin qui m’ont permis de découvrir Mémoire en eaux troubles. Il s’agit d’un livre très riche et touchant qui donne une belle leçon d’humanité. À titre personnel, j’ai toutefois été un peu dérangée par le registre de la narration : une langue très directe, souvent familière, ironique et ponctuée d’interjections et de points d’exclamation, dont j’imagine qu’elle est supposée refléter l’expression d’un adolescent écorché qui raconte son histoire à l’oral, ou même qui se confie à un journal intime (le lecteur est parfois tutoyé et pris à partie). Ce registre de langue m’a gênée pour entrer pleinement dans l’histoire, mais cela ne m’a pas empêchée d’être émue par la dernière partie du roman. Mais cela ne représente que mon expérience subjective et ne perturbera sans doute pas la lecture du cœur de cible du roman, les lecteurs qui ont l’âge d’Antonin !

Extrait

« – Tu as vu les moiseaux ? répète-t-il.

Il n’attend pas de réponse, je le sais. Il cherche seulement à attirer mon attention. Je m’approche de lui et je lui prends la main. Elle tremble toujours autant. Pauvre Papy…

Quand on est « moiseau » on n’imagine pas plonger et devenir poisson. Comment passer de l’air à l’eau sans y laisser toutes ses plumes ? Se faire poisson, c’est troquer ses ailes contre des nageoires et des écailles, c’est se glisser dans une combinaison de caoutchouc. S’enfoncer dans la mer, pénétrer dans un plasma vert où tout est mou et souple, où les bruits et les mouvements sont étouffés, où tout est lisse, où tout fuit, où tout est pris dans cette matière fluide qui te tient en suspension entre deux courants, deux lumières, deux températures. Les rayons du soleil y sombrent, les arbres y ont de longs cheveux et les vents s’y déplacent sans souffler, sans craquer mais en te faisant plier. Être poisson c’est ne plus pouvoir se débarrasser de cette seconde peau qui te colle au corps, ni ce de ce sel qui te colle aux yeux. C’est ne plus avoir de pères, ne plus jamais avoir soif, ne plus jamais tomber et se faire mal, mais couler, couler, couler, jusqu’au fond du fond du fond, sur le sable mou, dessous, et couler encore. C’est être l’épicentre d’une onde de choc qui jamais ne s’arrête de faire des vagues. C’est encaisser tous les coups, toutes les ondes de choc des autres, sans savoir pourquoi, sans comprendre. Rien. Jamais. Devenir poisson, c’est se souvenir qu’on était libre quand on était oiseau. C’est le regarder, cet oiseau, et ressentir encore l’ivresse de quand on déployait les bras pour glisser sur les ailes du vent. C’est sentir le vent traverser son cœur comme quand on montait toujours plus haut, qu’on fendait l’air à plein bec et qu’on se laissait tomber, pour se redresser juste avant que le sol ne nous rattrape… Être poisson, c’est être incapable de hurler son impuissance liquide…

Je croyais pouvoir oublier mon cafard chez Papy, c’est râpé. Un mot, « moiseau », a suffi à me faire toucher le fond à ses côtés. Ses mots inventés sont si beaux. »

 

Lu en octobre 2018 – Éditions du Jasmin, 14,90€

Mémoire en eaux troubles

La forêt en mon cœur, d’Adolfo Serra (2017)

La Forêt en mon coeur

Une parenthèse contemplative, une bulle d’oxygène, un voyage onirique en étrange compagnie, une promenade les yeux grands ouverts pour prendre le temps d’observer chaque détail merveilleux du monde… L’album de l’auteur espagnol Adolfo Serra est une invitation à suivre son petit héro hors de la ville et à s’évader au cœur de la forêt. Je n’en dirai pas plus afin de ménager l’effet intriguant de cette belle couverture qui attire la curiosité face à cette étrange forêt et à la petite silhouette qui semble s’y recueillir – curiosité à laquelle personne, chez nous, n’a pu résister !

La forêt en mon cœur est un album sans texte dont les illustrations esquissées à l’encre, à l’eau et à l’aquarelle, toutes en délicatesse, permettent au lecteur de s’approprier de ce cheminement avec sa propre subjectivité. Voyez plutôt :

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En parcourant cet album avec Antoine et Hugo, j’ai réalisé à quel point les silhouettes à peine esquissées, les zones de flou et les contrastes entre clair et obscur peuvent donner lieu à des interprétations personnelles : la forêt apparaîtra sombre ou lumineuse, inquiétante, mélancolique, miraculeuse ou réconfortante ; la solitude apaisante ou angoissante ; la foule rassurante ou indifférente ; la ville familière ou stérile ; le voyage bref ou très long… L’absence de texte laisse libre-cours à l’imagination ! Je garde ma propre interprétation pour moi pour mieux laisser les prochains lecteurs développer la leur.

Et quelle que soit la lecture, cet album a finalement quelque chose de réconfortant. Car même lorsqu’on se sent isolé, comme il est bon d’avoir au fond de soi une forêt, un petit arbre qui grandit et un ami imaginaire… Et un jour, on se rend peut-être compte qu’on n’est pas le seul à se sentir un peu marginal et à apprécier les parenthèses contemplatives. À moins que ce ne soit le contraire : qu’adviendrait-il si la forêt n’existait plus que dans le cœur d’un enfant perdu au milieu de la ville ?

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Si mes garçons ont découvert cet album avec curiosité, il me semble presque que sa complexité et sa portée philosophique (quelle mise en abîme à la fin de l’album !) le destine à de « grands » lecteurs. Merci beaucoup aux éditions Balivernes de nous avoir permis de découvrir cet album unique !

Lu en octobre 2018 – Balivernes édition, 15€

Ronya, fille de brigand (d’Astrid Lindgren, 1981 pour l’édition originale en suédois)

Ronya, onze ans, est la fille de Lovise et de Mattis, le chef d’une redoutable bande de brigands. Elle grandit dans un château moyenâgeux, sombre et froid mais choyée par l’ensemble du clan. Son terrain de jeux est la vaste forêt qui entoure le château : peuplée d’animaux sauvages et de créatures fantastiques, elle offre à la petite fille une liberté sans bornes. Avec son ami Rik, Ronya déploie des ruses pour échapper aux trolls et aux sylves griffues, conquiert une grotte, pêche, apprivoise des chevaux sauvages, observe attentivement le cycle des saisons… La lecture de ce roman nous a fait ressentir intensément l’ivresse de la liberté de Rik et de Ronya. Mais leur amitié est menacée par l’affrontement de leurs bandes respectives, puisque Rik est le fils du chef d’un autre clan qui conteste l’autorité de Mattis. Que peut faire Mattis, partagé entre l’amour infini qu’il voue à sa fille et son aspiration à affirmer son autorité ? Et que peuvent faire les enfants, qui aiment sincèrement leurs parents, mais refusent la brutalité des brigands et l’affrontement de leurs clans respectifs ?

Un célèbre roman de la grande Astrid Lindgren, qui nous transporte des rêves de liberté sans bornes aux frissons, puis du rire aux larmes lorsque les jeunes héros doivent envisager de dire au-revoir à ceux qu’ils aiment le plus. Ronja est un beau personnage : indépendante, droite, loyale, ingénieuse et attachante… La preuve : même les plus bourrus des brigands ne peuvent lui résister ! Un très joli roman initiatique évoquant les histoires de brigands populaires dans la littérature, mais qui nous invite à refuser la violence et la brutalité. On pense aussi bien sûr à Roméo et Juliette, mais dans une version plus optimiste, agrémentée d’un soupçon de magie. Astrid Lindgren et ses personnages, si humains, y affirment fortement de belles valeurs d’émancipation, de respect, de fraternité et de paix. Mais pourquoi ce roman, qui est un must-read absolu en Allemagne et en Europe du nord n’est-il pas plus connu en France ?

Extraits

« Une toute petite fille, qui, de l’avis de Lovise, rendait Mattis et tous ses brigands plus au moins gâteux. Ça ne leur faisait bien sûr pas de mal d’avoir des gestes un peu plus doux et des manières un peu plus raffinées. Mais il y avait des limites. Ce n’était quand même pas normal de voir douze brigands s’extasier devant un bébé qui venait d’apprendre à faire le tour de la grande salle à quatre pattes. Comme si le monde n’avait jamais connu plus grande merveille ! »

« Il contemplait avec ravissement ses yeux sombres et purs, sa petite bouche, ses touffes de cheveux noirs et ses mains délicates. Il dit d’une voix vibrante d’amour : “Mon enfant, tu tiens déjà mon cœur de brigand entre tes petites mains. Je n’y comprends rien, mais c’est comme ça”. »

« Même à l’automne, la forêt était agréable. La mousse des sous-bois était verte et douce sous les pieds de Ronya. Ça sentait bon l’automne et l’humidité faisait briller les feuilles des arbres. Il pleuvait souvent. Ronya aimait s’accroupir sous un sapin touffu pour écouter le bruit régulier des gouttes de pluie. Lorsqu’il y avait une grosse averse, la forêt tout entière bruissait et Ronya adorait ça. »

« La forêt entière semblait s’être endormie. En fait, elle s’éveillait tout doucement à la vie crépusculaire. Tous les génies de l’ombre se mirent maintenant à bouger, à ramper et à se faufiler partout dans le sous-bois bruissant. Des pataudgrins batifolaient entre les arbres, des trolls des ténèbres se glissaient derrière les pierres et des bandes de nains gris sortaient péniblement de leurs cachettes en sifflant pour effrayer ceux qu’ils rencontraient sur leur chemin. Et de leurs montagnes descendaient les sylves griffues, les plus cruels et les plus fous de tous les êtres de la forêt. Leurs silhouettes noires se détachaient sur le ciel limpide. »

Lu à voix haute en octobre 2016 – Livre de Poche Jeunesse, 6,60€

Ronya-fille-de-brigand

Madame Pamplemousse et ses Fabuleux Délices (de Rupert Kingfisher, 2008 pour l’édition originale en anglais)

Pour concocter un délicieux petit roman jeunesse anglais, prenez une sélection de personnages décalés, loufoques, excessifs ou grotesques (voire tout cela à la fois). Ajoutez une bonne dose de mystère, une pincée de rêves merveilleux, un soupçon de magie et, si vous avez cela sous la main, un chef d’État ou de gouvernement… Nappez le tout de ce qu’il faut de second degré, c’est prêt !

Il n’y a pas à dire, il y a un truc avec les romans jeunesse d’outre-Manche. Roald Dahl, David Walliams et, en l’occurrence, Rupert Kingfisher exercent sur nous la même sorte de fascination. Ces auteurs partagent une même capacité à nous faire délicieusement douter face à des personnages équivoques. À nous faire retomber en enfance, face à l’évocation de transgressions réjouissantes et de rêves merveilleux. Mais aussi, il faut bien le reconnaître, à nous communiquer la satisfaction de voir des personnages déplaisants pris à leur propre jeu…

Ce petit roman illustré nous entraîne dans la boutique tenue, à Paris, par Madame Pamplemousse et son redoutable acolyte, le chat Camembert. Voyez plutôt :

Mme P

« Quelque chose, dans cette boutique, donnait la chair de poule. C’était en partie dû aux ombres projetées par les flammes des chandelles qui dansaient sur les murs, longues et élancées ; c’étaient aussi les marchandises, qui semblaient presque vivantes : on avait l’impression que les fromages soupiraient doucement, et que les chapelets de saucisses chuchotaient de leur voix sèche et gorgée d’ail. »

 

 

 

Madeleine, la nièce de l’infâme monsieur Lard (lui-même le propriétaire d’un restaurant douteux), est loin d’imaginer ce qui l’attend le jour où elle pousse la porte de l’épicerie ! Quand à l’insondable Madame Pamplemousse, ses secrets culinaires ont de quoi attiser toutes les convoitises, mais elle semble avoir plus d’un tour dans son sac…

« Pour une raison mystérieuse, une bouteille s’est renversée sur la plus haute étagère et vous dégouline sur la tête. Pour comble de malchance, cette bouteille contient de l’huile concentrée de « démon vert », un petit piment extraordinairement virulent, qui poussait autrefois au Pérou et que les Incas vénéraient à l’égal d’un dieu. Sa puissance est telle qu’une simple goutte est plus brûlante que le curry le plus épicé au monde. Je suis au regret de vous informer, monsieur, que plusieurs de ces gouttes viennent, je crois d’atterrir sur votre crâne. »

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Ce premier opus des aventures de Madeleine, recommandé par Pepita que je remercie chaleureusement au passage, a été un véritable ravissement de lecture – immédiatement adopté à l’unanimité par toute la famille. L’ironie transparaît dès la couverture, dont la première impression donnée par son aspect rose et brillant est rapidement mitigée en discernant les détails… L’intrigue est captivante, l’écriture drôle et percutante, les délices de Madame Pamplemousse appétissants, avec juste ce qu’il faut de second degré sur la cuisine française. Quel bonheur de retrouver une forme d’enthousiasme que nous n’avions connue qu’avec Roald Dahl ! Espérons que de nombreux petits lecteurs s’en régaleront encore et gageons que cette lecture leur donnera envie de se mettre aux fourneaux !

« C’est le cuisinier lui-même qui donne de la saveur à sa cuisine : son caractère, ses rêves, ses sourires, ses larmes. Ton oncle est une brute. Sa cuisine aura toujours ce goût-là. »

Si vous doutez encore, regardez donc aussi l’avis de Linda par ici !

Lu à voix haute en octobre 2018 – Albin Michel Jeunesse, 8,50€

madame pamplemousse

 

Lotte, fille pirate (de Sandrine Bonini et Audrey Spiry, 2014)

Vous pensiez peut-être qu’une jungle peuplée de fauves n’est pas un lieu approprié pour jouer seule, quand on ressemble à Boucle d’Or ? Et peut-être aussi que les pirates sont toujours des adultes et généralement des hommes ? Si c’est le cas, permettez moi de remarquer que vous auriez sans doute dû lire Fifi Brindacier, vous auriez ainsi déjà rencontré une fille pirate – indépendante, volontaire, espiègle, pleine d’imagination et sans peur aucune… Les Robinson Crusoé, Tom Sawyer et autres aventuriers n’ont qu’à bien se tenir ! Comme la légendaire Fifi, Lotte est aussi indocile qu’assurée lorsqu’il s’agit d’explorer de nouveaux territoires, d’apprivoiser des fauves, de partir à la chasse aux trésors dans la nature ou de bricoler des objets à partir de ses trouvailles… Mais, vous vous demandez peut-être : cette vie de pirate n’est-elle pas un peu risquée ? D’ailleurs, écoutez : l’orage gronde !

Lotte fille pirate

Ce très bel album en grand format se distingue par ses illustrations flamboyantes qui irradient de lumière et de chaleur. Malgré ce coup de cœur graphique, il faut bien reconnaître que l’histoire m’a semblé un peu vite expédiée, voire décousue – en particulier la fin qui m’a semblé tomber un peu comme un cheveu sur la soupe et ne rend pas justice au caractère brut et sauvage de Lotte ! On a presque l’impression que l’intrigue, nouée et dénouée très rapidement, ne sert que de prétexte à ce qui compte vraiment dans cet album : l’ode à la liberté, aux rêves de cabanes et d’aventures, et à l’émerveillement face aux trésors de la nature. Là où, dans Le livre de la jungle, Rudyard Kipling ne jurait que par la soumission au chef et à la loi de la jungle, seul moyen de survivre dans un état de nature hostile, les deux autrices nous invitent ici au contraire à explorer les territoires inconnus… Voyez plutôt le repaire de Lotte ! N’a-t-on pas envie de soulever les tentures et d’admirer la splendide collection de plumes, d’ailes de papillons, de carapaces de scarabées et d’autres reliques de notre fille pirate ?

J’ai lu et relu cet album à mes garçons, qui ont beaucoup apprécié cette escapade dans la jungle. Puis je l’ai offert à mes nièces qui adorent les livres faisant la part belle aux héroïnes, surtout quand les illustrations sont aussi belles ! Il me semble que ce livre est susceptible de parler aussi aux enfants solitaires qui aiment à faire appel à leur imagination pour s’évader…

Sarbacane – 15,50€

Lotte