Brexit romance (de Clémentine Beauvais, 2018)

Ami.e.s britanniques ! La tragédie du Brexit a frappée nos vies, et nous serons bientôt déprivés de nos passeports Européens. Mais dans ce monde qui ne fait pas de sens, nous nous identifions à une jeunesse cosmopolitaine internationale et nous ne voulons pas perdre le privilège de travailler et vivre dans un autre pays Européen. Nous voulons un passeport Européen !

Si on m’avait dit, en juin 2016, alors que le monde apprenait avec stupéfaction qu’une majorité de britanniques venaient de voter pour quitter l’Union européenne, que je rirais à voix haute en lisant un roman sur le sujet ! Pour être franche, je n’y aurais pas cru une seule seconde ! Il faut dire que Clémentine Beauvais fait preuve d’une véritable virtuosité pour imaginer les situations les plus abracadabrantes, la rencontre des personnages les plus improbables et de savoureux dialogues franco-britanniques truffés de quiproquos…

‘C’est quoi comme start-up ?
‘Organisation de mariages.’
‘Ah ? Et t’as un concept ?’
‘Oui, mais le concept est un peu niche’, dit Justine.
‘Un peu niche’, rigola toute seule Cannelle en imaginant des mariages de chiens, jeu de mots inaccessible aux anglophones.

De quoi s’agit-il ? Le devant de la scène est occupé par plusieurs millenials français et britanniques. Féministes, militants ou artistes, étudiants ou fondateurs de start-ups, d’origine modeste ou aisée, végétariens-écolos ou conservateurs, ils sont surtout profondément cosmopolites et attachés à leur liberté de circuler dans l’Union européenne. Et tous impliqués d’une manière ou d’une autre dans le complot farfelu de la jeune et pétillante Justine Dodgson qui cherche à marier ensemble des Français et des Anglais pour permettre à ces derniers de conserver un passeport européen – tout en faisant « un gros fuck you au gouvernement et aux abrutis qui ont voté Brexit » (et au passage à l’institution du mariage !). Mais rien ne se passe comme prévu et tout se complique lorsque l’amour s’en mêle…

J’ai lu avec beaucoup de plaisir ce roman qui ne ressemble à aucun autre. Les mondes de la start-up, des hipsters et des adeptes de UKIP sont si finement restitués – à peine caricaturés ! – qu’on se croirait presque dans une étude sociologique… Le regard de Clémentine Beauvais est à la fois emprunt de lucidité, d’ironie et malgré tout de tendresse. Et les dialogues où le français et l’anglais se mélangent de façon si réjouissante sont géniaux, dévoilant le sens des expressions britanniques les plus énigmatiques :

‘Fair enough’, dit Matt, ce qui en anglais signifie, OK, normal, je comprends, mais quand même, enfin d’accord, peut-être, bon, vu comme ça.

Brexit Romance est un texte profondément moderne. Moderne dans sa forme, hésitant entre le roman, la pièce de théâtre et le film puisqu’il est même assorti d’une bande son (mention spéciale pour Françoise Hardy et Only Friends !). Moderne également par son ancrage dans le monde actuel, celui de l’individualisme et du questionnement des institutions traditionnelles (le mariage, les institutions politiques, la justice), de l’hyper-connexion, du cosmopolitisme et d’une polarisation politique exacerbée. À tel point que je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si Clémentine Beauvais n’avait pas fait un pari risqué, en proposant un roman qui risque de paraître daté lorsque Facebook, Twitter, Uber et le UKIP seront passés de mode et lorsque les innombrables allusions à notre époque seront devenues difficiles à décrypter pour celles et ceux qui ne l’auront pas vécue. Mais en attendant, cela fait sacrément du bien de rire de tout cela. L’occasion également de méditer les belles paroles de Georges Brassens :

« Ma mie, de grâce, ne mettons
Pas sous la gorge à Cupidon
Sa propre flèche. »

Lu en novembre 2018 – Sarbacane, 18€

Brexit Romance

Le clan des Otori, livre II: Les neiges de l’exil, de Lian Hearn (2003 pour la traduction française)

Quoi de mieux qu’un dépaysement littéraire radical pour accompagner la rentrée et son lot de préoccupations ? La saga du clan des Otori est assez idéale à cet égard puisqu’elle nous offre un long voyage dans l’espace et dans le temps en nous projetant dans un univers évoquant le Japon médiéval…

J’ai donc poursuivi, avec ce livre II, la lecture amorcée pendant l’été (cliquer ici pour consulter la chronique du livre I) et retrouvé avec plaisir beaucoup des ingrédients qui m’avaient ravie dans le tome précédent. En particulier, j’ai eu de nouveau l’impression de voir une fresque complexe et mouvante de personnages et de clans prendre vie et évoluer sous mes yeux. L’auteur restitue les logiques féodales avec finesse, mais sans manichéisme puisque les jeux d’alliances et d’opposition évoluent constamment et puisque les héros sont sans cesse confrontés à des dilemmes face auxquels il semble difficile d’anticiper leurs décisions. En revanche, loin de la succession rythmée de péripéties du premier tome, Les neiges de l’exil est plus lent, prenant justement le temps de nous faire partager les doutes de Kaede et de Takeo qui grandissent sous nos yeux.

Nos deux héros sont séparés, après avoir vu leur amour contrarié par les logiques animant leurs clans respectifs. Takeo se sent lié par sa promesse de rejoindre la redoutable Tribu qui semble décidée à tout prix à faire valoir ses droits sur lui. Kaede doit faire face au départ de Takeo, au déclin de son clan et aux résistances des hommes de son entourage qui la voient d’un mauvais œil reprendre les choses en main et qui préféreraient la voir se marier. Quelles décisions prendront-ils face au poids des déterminismes, au sentiment de devoir être loyal et responsable envers les leurs, mais aussi à la conscience de plus en plus aiguë de l’horreur des actions commises par leurs clans dans le cadre de la guerre permanente qui les oppose ? Parviendront-ils à se retrouver ? Rien ne semble écrit !

Il me semble que ce côté introspectif se prête peut-être moins à passionner de jeunes lecteurs en quête d’aventures. Pour ma part, j’ai mis plus de temps à entrer dans le roman et à le terminer que lors de la lecture du premier tome. J’ai été aussi un peu perturbée par le côté lisse des personnages qui sont présentés sous un jour très « stratégique » – tous font preuve d’un sang-froid presque inhumain et il me semble un peu dérangeant de ne pas les voir ressentir plus de sentiments face aux épreuves et aux bouleversements qu’ils vivent. Cela dit, Antoine l’a lu pratiquement d’un seul trait avant de se jeter sur le troisième tome… Tentez donc cet exil japonais, vous en rentrerez avec le sentiment d’avoir voyagé très, très loin !

Extraits

« Les alliances au sein de sa classe étaient loin d’être simples, avec leur jeu complexe de mariages créant de nouveaux liens, d’otages en maintenant d’anciens, sans compter les ruptures dues aux affronts inopinés, aux querelles ou au simple opportunisme. Mais cette situation paraissait limpide comparée aux intrigues de la Tribu. »

« Comment avait-il fait pour acquérir soudain un tel pouvoir? Quel était son secret pour amener ces hommes adultes, d’une grande force physique, à le suivre et à lui obéir? Elle se rappela avec quelle promptitude impitoyable il avait coupé la gorge du garde qui l’avait attaquée au château de Noguchi. Il n’hésiterait pas à tuer de la même façon chacun de ces hommes – cependant, ce n’était pas par peur qu’ils lui obéissaient. Était-ce par une sorte de confiance en cette absence de pitié, en cette aptitude à réagir immédiatement quel que soit le bien-fondé de sa réaction? Pourraient-ils se fier de la même manière à une femme? Serait-elle capable comme lui de commander des hommes? »

Lu en septembre 2018 – Gallimard jeunesse, 8,80€

Otori II