Vango, II. Un prince sans royaume, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2011)

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Suivre Vango, c’est filer une silhouette furtive et insaisissable, mais ô combien intrigante, qui nous entraîne à travers le monde et les heures les plus sombres du 20ème siècle. Se plonger dans un roman en forme de kaléidoscope aux mille facettes dont l’imbrication reste énigmatique, nous poussant à dévorer les pages pour y voir plus clair. Deux « vagabonds célestes » sillonnant les hauteurs new-yorkaises, une biche dorée se promenant dans un château écossais, une jeune fille blonde évoluant agilement sur les toits de Paris, une femme plongée dans ses souvenirs à la poste centrale de Moscou, une princesse en exil, un restaurateur parisien qui écrit un roman et, jamais très loin, un immense ballon dirigeable dans le ciel… Des trajectoires qui se croisent, se rencontrent, s’entrechoquent, se manquent et se retrouvent, laissant progressivement les pièces du puzzle se mettre en place sous nos yeux ébahis. La ligne de crête est également celle d’une époque où chacun doit choisir son camp, entre fascisme et résistance. Ainsi, la petite histoire et la grande s’entremêlent, donnant à la destinée de Vango quelque chose d’universel…

L’écriture est toujours belle, parfois à couper le souffle. Le rythme est soutenu – impossible pour moi de reposer le livre dans les 200 dernières pages ! Le tourbillon de personnages et de décors dans lequel nous plonge le récit peut être déconcertant (en particulier pour les jeunes lecteurs ciblés par la collection) et en fait une lecture exigeante, qui nous laisse un peu déboussolé. Mais j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver Vango, Zefiro, Ethel, la Taupe, Andreï, et même le commissaire Boulard – et après tout, ce sentiment de vertige et de perte de repères n’est-il pas l’une des marques de la période de la Seconde Guerre mondiale ? J’aurais quand même aimé en savoir plus sur la face sombre du récit – celui des fascistes, des collaborateurs et autres marchands d’armes, dont les personnages auraient pu être travaillés plus en profondeur. Qui est Voloï Viktor, quelle est son histoire et quelles sont ses motivations ? Quels liens entretient-il précisément avec Staline et le régime de Hitler ? Pourquoi Mademoiselle a-t-elle été emmenée de force à Moscou ? Je suis restée un peu sur ma faim sur ces points… ce qui ne m’a nullement empêchée d’apprécier énormément cette lecture vertigineuse !

Un diptyque recommander sans modération aux lecteurs déjà aguerris et au fait de l’histoire du 20ème siècle. À dix ans, Antoine, qui n’avait fait qu’une bouchée du premier tome, a abandonné celui-ci au bout de 150 pages, mais je pense qu’il y reviendra plus tard…

L’avis de Bouma et de Sophie sur ce second tome ; mon avis sur le tome 1 est par ici !

Extraits

« Eckener regardait les blés. Le ballon s’était déjà élevé de deux cents mètres. Il avait laissé derrière lui la fourmilière des hangars de Lakehurst. Il n’y avait plus que les blés. Et quand il vit, en dessous de lui, la brume légère, l’étendue jaune, la course d’un enfant parmi les épis, Eckener retrouva son sourire. Il rangea cette vision avec toutes les autres… Le Sahara qui se jette dans l’océan du haut des falaises, le quadrillage des jardins de Hokkaido au Japon, la pleine lune sur les forêts noires de Sibérie. À chaque fois : le miracle. C’était comme si, pendant tout l’été, on avait oublié de moissonner pour rendre possible le sillon d’un enfant courant sous le ballon en fendant les blés. »

« La scène qu’il découvrir dans cette grande chambre avait tout d’un tableau ancien. La biche était lovée sur le tapis dans un rond de soleil, au pied d’une banquette en soie bleue. Sur cette banquette, deux jeunes gens, une fille et un garçon, épaule contre épaule, regardaient l’animal dont l’apparition avait dû les surprendre. »

« Ces mois d’hiver passèrent en un instant, comme la minute mystérieuse qui suit le réveil. Vango se souvenait seulement d’une liberté proche de celle de son enfance. Il avait repris ses forces. Il se fit oublier des moines. Il quittait chaque matin la baie et marchait dans les hautes herbes. Il découvrit un cheval noir et ne lui donna pas de nom. Vango apprit seul à monter, comme le premier Indien du monde. Il se nourrissait de tartines de beurre dans la cuisine, et de bigorneaux. Il s’avançait à pied dans la mer, contre le courant gelé, à marée montante. Il plongeait. Il partait grimper la muraille, la nuit. »

« – Ce qui ne se fait pas, dit Barthélémy en pliant son chiffon, c’est de faire apparaître un nouveau personnage dans les derniers chapitres.
– Et pourquoi pas ? cria le patron, au fond de la salle. Et même deux si je veux !
– Moi, je trouve que ça manque de respect.
– Je vous en ficherai du respect, Barthélémy, lavez cette vitre et laissez-moi travailler ! »

Lu en août 2019 – Gallimard Jeunesse, 7,60€

Terrienne, de Jean-Claude Mourlevat (Gallimard Jeunesse, 2011)

Certains romans savent parler à toutes les générations ! C’est ma mère qui a découvert Terrienne, que j’ai dévoré à mon tour pendant les vacances. Puis Antoine, bientôt dix ans, n’en a fait qu’une bouchée. Qu’a-t-il apprécié dans cette lecture à mi-chemin entre Barbe bleue et Le meilleur des mondes ? « L’intrigue, l’aventure, l’espoir ! »

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Sur une route de campagne, Anne erre, cherchant désespérément sa sœur Gabrielle, disparue un an plus tôt. Le monde glaçant dans lequel cette quête la porte évoque le nôtre, mais n’a pourtant rien à voir. Il s’agit d’un univers aseptisé, sans saveurs ni odeurs, ordonné jusque dans les détails les plus intimes de la vie et régi par des principes implacables ne laissant aucune marge au libre-arbitre. Vue de là-bas, l’espèce humaine apparaît tour à tour repoussante, inquiétante et fascinante. Pourquoi Gabrielle a-t-elle été emmenée ici ? Les deux sœurs parviendront-elles à survivre dans cet environnement hostile et à se retrouver ?

 

 

L’écriture de Jean-Claude Mourlevat est décidément vive et densément évocatrice ; son imagination fertile nous transporte ; son talent de conteur nous emporte, nous poussant à tourner les pages jusqu’à la dernière… La magie opère une nouvelle fois, même si le registre est radicalement différent des autres romans de lui que nous avons eu le plaisir de découvrir jusqu’à présent. Le monde orwellien dans lequel se noue l’intrigue est aussi terrifiant que le décor de La rivière à l’envers était merveilleux. Il nous tend néanmoins un miroir invitant à réfléchir à ce qui fait l’humanité – la complexité des sentiments, les contingences multiples, les aspérités qui font le sel des relations humaines, l’animalité qui persiste, même si on n’y pense pas souvent. Cette dystopie est porteuse d’un espoir intense, porté par le personnage d’Anne, qui parvient à chaque seconde à puiser dans l’amour des êtres chers et dans l’affirmation de son humanité la force de résister. Mais aussi par les rencontres inattendues qu’elle fait dans cet autre monde où un contrôle omniprésent échoue à combler toutes les brèches où des individus, chacun à leur manière, font acte de résistance.

Une lecture addictive et effrayante, que l’on dévore en retenant son souffle, et qui nous donne envie d’apprécier les saveurs douces et amères de la vie sur Terre !

 

Extraits

« Une fois ces milliers de paramètres enregistrés, il suffisait de lancer la recherche et l’ordinateur central déterminait avec une sûreté infaillible la personne compatible, choisie parmi des millions, avec laquelle vous alliez pouvoir cohabiter une vie entière, sans heurts, sans contrariétés, sans conflits. Il n’était nullement question d’affection et encore moins d’amour. Juste de complémentarité et de fonctionnement. »

« La Terre était proche. Anne la pressentait sur sa peau, dans ses yeux, ses narines. Elle la désirait si intensément qu’elle éprouvait déjà la sensation de l’air sur son visage, qu’elle percevait l’odeur de l’herbe, celle de l’asphalte, le bruissement d’un ruisseau, le chant d’une mésange, la pétarade d’un moteur, tout ce qui faisait l’épaisseur de la vie terrestre et son inépuisable fantaisie. »

L’Estrange Malaventure de Mirella (de Flore Vesco, 2019)

L'estrange malaventure de Mirella

En voilà une idée merveilleuse : revisiter l’un des contes les plus célèbres du canon des bibliothèques enfantines – j’ai nommé : le joueur de flûte de Hamelin ! Une revisite à la fois irrévérencieuse, réjouissante et moderne.

Irrévérencieuse, car Flore Vesco prend des libertés avec le conte d’origine, nous livrant une version alternative de l’histoire dans laquelle le rôle principal revient à Mirella, une jeune fille rousse de quinze ans. Pleine d’aplomb, de discernement et de générosité, Mirella est aussi une incarnation vibrante de la liberté et de l’émancipation, dont la trajectoire incroyable a passionné toute la famille. Et puisque les contes ont toujours une morale, il y en a une ici, mais concoctée à la sauce de l’autrice :

« Laissez les jeunes filles danser et, parées ou dévoilées, circuler dans la cité, ou bien il pourrait vous en coûter. Suivez les enfants inconscients, qui jamais ne doutent, n’hésitent ni ne tremblent. Et méfiez-vous des contes. Qui sait, derrière ces badines historiettes, quelles terribles vérités sont cachées ? »

Réjouissante car Flore Vesco écrit dans une langue fleurie qui évoque un vieux français digne des meilleurs passages du film Les visiteurs, teinté de termes germaniques puisque nous l’intrigue nous entraîne au creux du St Empire. L’autrice nous ravit également en donnant de l’épaisseur à l’histoire, prenant le temps de brosser des personnages et un Moyen-Âge hauts en couleurs : de l’organisation politique à l’hygiène en passant par les rites et superstitions, tout est tellement évocateur qu’on a l’impression d’y être. Et si effroyable, restitué avec tant d’ironie, que la lecture en devient… réjouissante.

« Et le prêtre de raconter les vies et les exploits de saint Hilarion et sainte Rictrude, qui fatiguaient leurs bourreaux, pouvant passer des heures à endurer les coups de pique en gardant le sourire, soupirant d’aise lorsqu’on les rôtissait sur le grill, changeant eux-mêmes de côté afin que leur chair soit partout dorée et craquante. »

Moderne tant ce détour par le Moyen-Âge donne à penser aux misères et turpitudes contemporaines : qu’il s’agisse de la domination masculine, de la chasse aux sorcières et de la recherche de boucs émissaires, des superstitions ou des effets de foule, les parallèles sont troublants et entre deux éclats de rire, j’ai bien vu que cette lecture donnait beaucoup à réfléchir aux garçons. Le détour par un passé lointain permet finalement d’évoquer des choses parfois très dures qu’il serait difficile d’aborder frontalement avec de jeunes lecteurs.

Nous n’avons fait qu’une bouchée des aventures de Mirella qui ont été un grand moment de lecture à voix haute. Après avoir ri et pleuré de la noirceur du Moyen-Âge, le dénouement de l’histoire a été véritablement jubilatoire ! Un roman émancipateur, pétillant d’intelligence et débordant de vérité, à découvrir sans hésiter.

Si vous n’êtes pas encore parti(e) pour la librairie la plus proche, finissez-donc de vous convaincre en lisant les critiques de Pepita, de Hashtagcéline, d’Andrea et de Linda !

Lu à voix haute en mai 2019 – L’école des loisirs, 15,50€

Aristote et Dante découvrent les Secrets de l’Univers (de Benjamin Alire Saenz, 2015)

Grâce à Pepita et à son merveilleux Swap d’anniversaire, j’ai eu le plaisir de découvrir ce week-end ce très joli roman – 444 pages dévorées en une fois, force est de constater que je me suis laissée emporter !

Benjamin Alire Saenz évoque l’âge de l’adolescence avec beaucoup de justesse, à travers les expériences initiatiques, les questionnements métaphysiques et les échanges des bien-nommés Ari et Dante, 15 ans. Les deux garçons sont différents – l’un ordonné, tourmenté et introverti, l’autre plus sûr de lui et optimiste, maniant aussi bien le verbe que l’ironie. Mais ne dit-on pas que les contraires s’attirent ? Et en y regardant plus près, Ari et Dante partagent aussi énormément : le goût de la discussion, l’amour du désert aux confins entre les Etats-Unis et le Mexique et surtout un sentiment de différence et d’altérité – vis-à-vis de la communauté des Mexicains d’El Paso, mais aussi des autres Américains, de leur génération, de la gent masculine et, à certains égards, des membres de leur famille. Face aux normes sociales, aux écueils de la déviance, au poids des non-dits familiaux et des attentes parentales, la relation très forte qui se noue entre Ari et Dante se révèle cruciale dans leur quête de sens et d’identité. Une quête douloureuse et laborieuse, tant il est difficile de s’accepter, de s’affirmer et de trouver sa place lorsque l’on se sent différent…

Ce roman m’a beaucoup touchée en restituant avec sensibilité le mélange d’audace, de curiosité, de réflexivité et de vulnérabilité qui caractérise l’adolescence. En tant que parent, même si mes enfants sont plus jeunes que les protagonistes, j’ai été particulièrement émue par les parents d’Ari et de Dante qui peuvent être maladroits et aux prises avec leurs propres tourments, mais brillent par leur humanité, leur ouverture, leur bienveillance et leur tendresse constantes. Si certains passages sont durs, le livre s’achève sur une tonalité optimiste et pleine d’ondes positives.

Une lecture importante pour les adolescents et leurs parents. Pour la profondeur de ce roman, l’intensité de son écriture et pour un message de tolérance qu’il est urgent de porter !

N’hésitez pas à lire également les avis de Pepita, d’Alice et de Linda !

Extraits

« J’étais donc le fils d’un homme qui portait tout le Vietnam en lui. J’avais de quoi m’apitoyer sur mon sort. Et avoir quinze ans n’aidait pas. Parfois je me disais qu’avoir quinze ans était la pire tragédie qui soit. »

« Dante était un professeur précis et un nageur accompli. Pour lui, la natation était un mode de vie. L’eau était un élément qu’il aimait et respectait. Il en comprenait la beauté et les dangers. Il avait quinze ans. Il avait l’air un peu fragile, mais ne l’était pas. Il était discipliné, fort, cultivé, drôle et ne faisait pas semblant d’être idiot ou normal. Il n’était ni l’un ni l’autre. »

« Mon père feuilletait le livre.
À l’évidence, il lui plaisait énormément. Et, grâce à cet ouvrage, j’ai appris quelque chose sur lui. Avant de s’enrôler dans l’armée, il avait fait des études d’arts plastiques. Cela ne correspondait pas à l’idée que je me faisais de lui, mais cette information m’a plu.
Un soir, il m’a appelé.
– Regarde, a-t-il dit en désignant une page. C’est une fresque d’un peintre qui s’appelait Orozco.
J’ai fixé la reproduction, mais j’étais plus intéressé par son doigt qui tapotait sur le livre en signe d’admiration. Ce doit avait appuyé sur la gâchette d’un fusil pendant la guerre. Ce doigt avait caressé ma mère d’une façon qui m’échappait. Je voulais dire quelque chose, poser des questions. Mais les mots sont restés coincés dans ma bouche. Je me suis contenté de hocher la tête.
Je n’avais jamais imaginé mon père s’intéressant à l’art. Je le voyais comme un ancien Marine, devenu postier après la guerre du Vietnam, et qui n’aimait pas beaucoup parler.
J’aurais pu lui poser des questions, mais quelque chose dans ses yeux, son visage et son sourire en coin m’en a empêché. Je crois qu’au fond il ne voulait pas que je sache qui il était. Je me contentais donc de collecter des indices. Le voir lire ce livre en était un de plus. Un jour, tous les indices formeraient un tout et je percerais le mystère qui entourait mon père. »

Pocket Jeunesse, édition Poche de 2018, 7,90€

Aristote et Dante

L’arrêt du cœur ou comment Simon découvrir l’amour dans une cuisine, d’Agnès Debacker (illustrations d’Anaïs Brunet, 2019)

Entre deux générations
Entre passé et présent
Entre France et Algérie
Entre enfance et adolescence
Entre texte et illustrations
Entre drame et enquête…

L'arrêt du coeur_couvertureÀ la conjonction de tout cela, j’ai découvert Simon, d’abord sur la couverture, l’oreille collée sur une théière rouge comme sur un coquillage… Mais ce n’est pas la mer qu’il écoute, mais l’écho d’une multitude de moments heureux passés avec sa voisine et nounou Simone. Simone, qui vient de mourir brutalement d’un arrêt du cœur, laissant Simon désemparé avec une spirale de souvenirs de son personnage, de son odeur, des surnoms ridicules qu’elle lui donnait, de son ironie, de ses frasques et superstitions. Mais voilà, la fameuse théière rouge renferme la dernière chose à laquelle Simon s’est attendu : un secret ! Il n’en faut pas plus au garçon pour décider de faire la lumière sur cette affaire – et au drame pour devenir un jeu de détective captivant, qui nous amène à découvrir, avec Simon, l’émouvante histoire de Simone qui nous surprend en résonnant avec l’Histoire de la deuxième moitié du vingtième siècle…

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Un narrateur sensible et touchant, saisi pile à la charnière entre enfance et adolescence ; une intrigue passionnante ; beaucoup de profondeur et d’humour ; un ton juste pour évoquer à hauteur d’enfant les thématiques du deuil, du secret et des relations traumatisantes entre la France et l’Algérie… Tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce roman joliment illustré un coup de cœur !

Mille mercis à Chloé Mary et à Agnès Debacker de m’avoir permis de découvrir cette pépite qui confirme une fois encore les qualités de cette collection. Je suis décidément bien chanceuse de recevoir de si beaux livres…

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N’hésitez pas à lire les critiques unanimement enthousiastes d’Aurélie, de Hashtagceline et de Pepita !

Extrait : « Je me faisais une telle joie tout à l’heure. Découvrir les secrets des uns et des autres me paraissait si évident, si anodin. Et alors que je suis à deux doigts de ranger la théière, vaincu par ma culpabilité, et les improbables reproches de Simone, je me raisonne. Primo, un jour ou l’autre, je finirai par lire ces bouts de papier. La curiosité sera la plus forte, c’est fatal.
Deuzio, mes parents m’ont appris à ne pas croire aux choses qui n’existent pas, comme le père Noël, les fées, les monstres marins ou les personnes mortes capables de nous faire des remontrances. Certes, je ne suis pas toujours d’accord avec eux, de par leur nature même de parents, mais sur ce point, je pense qu’ils n’ont pas tort.
Tertio, cette théière n’est tout simplement pas magique. Pour preuve, très peu de mes souhaits se sont réalisés, du moins, ni les plus importants, ni les plus urgents. Je fais toujours pipi au lit, et Simone est morte. L’an passé, elle était à l’hôpital à cause d’une chute et j’avais expressément demandé qu’elle ne meure pas. On voit le résultat. »

Lu en mars 2019 – Éditions MeMo (Polynie), 11€

Les amours d’un fantôme en temps de guerre (de Nicolas de Crécy, 2018)

Le dernier lauréat du Prix Vendredi est un roman illustré déconcertant qui nous plonge dans une atmosphère dont on peine à s’extraire et qui m’a laissé des impressions contradictoires…

Il s’agit avant tout d’un « jeune » fantôme de 89 ans qui évoque ses souvenirs des années 1930 – une époque attendrissante, celle de ses premiers émois amoureux et de la charnière entre enfance et adolescence, marquée par une insatiable avidité d’explorer, de comprendre et de questionner le monde. Mais aussi une époque sombre, ravagée par la guerre, les idéologies haineuses faisant régner la terreur et déchaînant une spirale de violence aveugle.

graphe Foa & Mounk 2017

La xénophobie et les populismes autoritaires ont le vent en poupe un peu partout dans le monde et les enquêtes suggèrent que l’attachement à la démocratie décroît avec chaque nouvelle cohorte, comme le montrent par exemple les chercheurs Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk dans un article récent (pardon pour cette incursion incongrue dans une chronique littéraire, mais je trouve qu’il faut en parler !). Dans ce contexte, il me semble essentiel, voire urgent d’aborder l’histoire de leurs ravages – y compris avec les jeunes générations.

Il me semble que la littérature, et la littérature jeunesse notamment, ont un rôle à jouer à cet égard et Les amours d’un fantôme en temps de guerre y contribuent de façon tout à fait originale. À travers la trajectoire d’un jeune fantôme, Nicolas de Crécy restitue les manifestations du fascisme avec beaucoup de justesse. Les repères historiques sont évoqués en toile de fond – discours nationalistes, militarisme, embrigadement de la jeunesse, propagande culturelle, gabardine noire portée par les membres de la Gestapo, camps d’extermination, dates : 30 janvier 1933, 1er septembre 1939.

« Ce mouvement s’est construit peu à peu jusqu’à devenir une organisation puissante : le parti des Fantômes Acides ; ses instigateurs prônent le retour aux sources, ils clament que le peuple des fantômes a une origine géographique précise et donc une pureté originelle, pervertie depuis peu par l’arrivée de nouveaux spectres avilis et dangereux, résultat de défunts de basse extraction et de pays pauvres. C’est ainsi que se sont rassemblés, sous la bannière des FA (Fantômes Acides), tous les fantômes aigris et contrariés qui erraient en petits groupes, ruminant leur haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. […] Un pouvoir politique en premier lieu, incarné par un spectre idéologue à la logorrhée fascinante, doctrinaire et criminelle. La guerre totale est son œuvre, et tient à son caractère délirant ; il a progressivement militarisé le parti des FA pour en faire une véritable armée, forte de plusieurs milliers de fantômes. Il est en haut de la pyramide, et celle-ci se divise en plusieurs niveaux de pouvoir : une police secrète, un corps d’élite, une milice – sans doute la plus à craindre –, et le même schéma se reproduit au sein de l’armée. Chacun se surveille, il y a des batailles internes, la haine appelle la haine, cette atmosphère délétère entraîne une concurrence dans la violence, et au final celle-ci s’exprime toujours contre les mêmes victimes… »

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L’idée géniale de l’auteur consiste à faire raconter tout cela à notre adorable petit fantôme. Cet ancrage dans un univers surnaturel apporte une prise de distance : « Un fantôme peut-il vraiment mourir ? ». Le mode de la métaphore permet d’évoquer une réalité si effroyable qu’elle est presque indicible – même si j’ai regretté que la métaphore des « fantômes acides » issus de l’amertume muée en haine des humains refusant de mourir n’éclaire pas les causes ni le contexte de la montée des fascismes. Les fascistes apparaissent, simplement, comme des êtres répugnants et fondamentalement mauvais. La narration par le jeune fantôme permet également de représenter la dictature et la guerre à travers les expériences concrètes d’un adolescent : séparation brutale de la famille, solitude et silence, cavale, deuil. J’ai trouvé que l’auteur parlait très bien de l’adolescence – sous nos yeux, le petit fantôme naïf prend conscience des ressorts de la guerre et affirme son besoin de désobéir et de s’engager dans la résistance. Cette mue et l’élan collectif qui rassemble des fantômes de tous horizons pour imprimer des tracts, coder des messages et infiltrer les lignes ennemies au péril de leur vie sont porteurs d’espoir… Même si les dernières pages sonnent comme une mise en garde.

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Vous l’aurez compris, les thématiques de ce roman me passionnent, sa construction me semble très réussie et l’écriture de Nicolas de Crécy est très belle. Il faut aussi absolument souligner à quel point les illustrations qui portent le récit autant que le texte sont splendides (c’est même incroyable de maintenir une telle qualité sur un ouvrage d’une telle ampleur). Et pourtant, j’ai ressenti une impression de flottement tout au long des 210 pages de cette lecture – peut-être est-ce lié au prisme d’un fantôme en suspension au-dessus des tourments du 20ème siècle, peut-être plutôt au fait qu’il s’agit d’une histoire d’errance et de quête inaboutie… J’ai trouvé que le récit manquait de tension narrative et j’ai eu du mal à entrer dedans, avec le sentiment d’une déambulation au fil de l’eau, guidée par une succession de hasards et sans élément perturbateur ou résolution explicite.

En refermant le livre, je me suis sincèrement interrogée sur sa cible. J’espère que le journal de ce jeune fantôme passionnera les lecteurs jeunes et qu’ils ne se laisseront pas décourager par l’écriture très exigeante et les nombreuses références culturelles et historiques ; j’espère également que l’univers enfantin de ce roman saura plaire à des lecteurs et lectrices plus âgés. Pour ma part, je ne trouve pas évident de déterminer à qui je pourrais le proposer… Je ne le lirai pas à Antoine et Hugo pour l’instant. Nous avons déjà partagé des lectures sur les années 1930 et 1940, notamment l’album Les peurs de David, ou les romans Vango de Timothée de Fombelle et Quand Marcel et ses amis découvrirent la grotte de Lascaux de Régis Delpeuch). Mais pour les raisons que je viens d’évoquer, je garde Les amours d’un fantôme en temps de guerre pour plus tard.

N’hésitez pas à jeter un œil aux avis de Sophie et de Pepita !

 

Extraits

« Les fantômes ne meurent pas, que je sache ! »

« Un grand changement s’était opéré en moi. Un sentiment de fierté guidait dorénavant mes actions. J’avais grandi.
Je n’étais plus le petit fantôme domestique.
À présent, j’étais :
LE PETIT FANTÔME RÉSISTANT. »

« Nous étions encadrés par des Fantômes Acides blond-jaune, que Robinson trouvait d’ailleurs sympathiques, et qui nous enseignaient la haine par le jeu ; activités physiques, camaraderie virile, célébration de la beauté et de la pureté héritées de notre ascendance. Nous avions un ennemi commun, disaient-ils, qui voulait notre perte, la fin de nos valeurs. Nous formions une entité indivisible, disaient-ils encore, nous avions la raison et l’Histoire avec nous. Il était de notre devoir de détruire cet ennemi, et de détruire tout ce qui pourrait nuire à l’intégrité de notre peuple. »

Albin Michel, 23,90€

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Brexit romance (de Clémentine Beauvais, 2018)

Ami.e.s britanniques ! La tragédie du Brexit a frappée nos vies, et nous serons bientôt déprivés de nos passeports Européens. Mais dans ce monde qui ne fait pas de sens, nous nous identifions à une jeunesse cosmopolitaine internationale et nous ne voulons pas perdre le privilège de travailler et vivre dans un autre pays Européen. Nous voulons un passeport Européen !

Si on m’avait dit, en juin 2016, alors que le monde apprenait avec stupéfaction qu’une majorité de britanniques venaient de voter pour quitter l’Union européenne, que je rirais à voix haute en lisant un roman sur le sujet ! Pour être franche, je n’y aurais pas cru une seule seconde ! Il faut dire que Clémentine Beauvais fait preuve d’une véritable virtuosité pour imaginer les situations les plus abracadabrantes, la rencontre des personnages les plus improbables et de savoureux dialogues franco-britanniques truffés de quiproquos…

‘C’est quoi comme start-up ?
‘Organisation de mariages.’
‘Ah ? Et t’as un concept ?’
‘Oui, mais le concept est un peu niche’, dit Justine.
‘Un peu niche’, rigola toute seule Cannelle en imaginant des mariages de chiens, jeu de mots inaccessible aux anglophones.

De quoi s’agit-il ? Le devant de la scène est occupé par plusieurs millenials français et britanniques. Féministes, militants ou artistes, étudiants ou fondateurs de start-ups, d’origine modeste ou aisée, végétariens-écolos ou conservateurs, ils sont surtout profondément cosmopolites et attachés à leur liberté de circuler dans l’Union européenne. Et tous impliqués d’une manière ou d’une autre dans le complot farfelu de la jeune et pétillante Justine Dodgson qui cherche à marier ensemble des Français et des Anglais pour permettre à ces derniers de conserver un passeport européen – tout en faisant « un gros fuck you au gouvernement et aux abrutis qui ont voté Brexit » (et au passage à l’institution du mariage !). Mais rien ne se passe comme prévu et tout se complique lorsque l’amour s’en mêle…

J’ai lu avec beaucoup de plaisir ce roman qui ne ressemble à aucun autre. Les mondes de la start-up, des hipsters et des adeptes de UKIP sont si finement restitués – à peine caricaturés ! – qu’on se croirait presque dans une étude sociologique… Le regard de Clémentine Beauvais est à la fois emprunt de lucidité, d’ironie et malgré tout de tendresse. Et les dialogues où le français et l’anglais se mélangent de façon si réjouissante sont géniaux, dévoilant le sens des expressions britanniques les plus énigmatiques :

‘Fair enough’, dit Matt, ce qui en anglais signifie, OK, normal, je comprends, mais quand même, enfin d’accord, peut-être, bon, vu comme ça.

Brexit Romance est un texte profondément moderne. Moderne dans sa forme, hésitant entre le roman, la pièce de théâtre et le film puisqu’il est même assorti d’une bande son (mention spéciale pour Françoise Hardy et Only Friends !). Moderne également par son ancrage dans le monde actuel, celui de l’individualisme et du questionnement des institutions traditionnelles (le mariage, les institutions politiques, la justice), de l’hyper-connexion, du cosmopolitisme et d’une polarisation politique exacerbée. À tel point que je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si Clémentine Beauvais n’avait pas fait un pari risqué, en proposant un roman qui risque de paraître daté lorsque Facebook, Twitter, Uber et le UKIP seront passés de mode et lorsque les innombrables allusions à notre époque seront devenues difficiles à décrypter pour celles et ceux qui ne l’auront pas vécue. Mais en attendant, cela fait sacrément du bien de rire de tout cela. L’occasion également de méditer les belles paroles de Georges Brassens :

« Ma mie, de grâce, ne mettons
Pas sous la gorge à Cupidon
Sa propre flèche. »

Lu en novembre 2018 – Sarbacane, 18€

Brexit Romance