226 bébés, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2019)

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Évidemment, après avoir succombé à L’Estrange Malaventure de Mirella, puis à De cape et de mots, nous n’allions pas nous priver de continuer à nous régaler de la plume de Flore Vesco. Lorsque nous avons repéré la sortie de ce petit roman dans la jolie collection « marque-page » qui propose des textes courts et illustrés aux tous jeunes lecteurs, nous n’avons fait ni une ni deux… Et pour une fois, c’est Antoine qui nous a fait la lecture à voix haute !

« Nous accusons réception de votre courrier en date du 28 octobre concernant les chutes d’enfants sur votre propriété. Nous sommes au regret de vous informer que l’arrivée d’un bébé dans un foyer n’est pas considérée comme un sinistre, et ne peut donc être remboursée par l’assurance. »

Imaginez un vieil homme qui prendrait enfin sa retraite après une dure vie de labeur, l’occasion de se mettre au vert pour goûter un repos bien mérité ! Mais imaginez également qu’en raison d’un virage serré du couloir de cigognes survolant la maison, les bébés se mettent à pleuvoir en nombre dans le jardin. Ce que vous n’imaginerez jamais, j’en suis sûre, c’est ce dont 226 mouflets sont capables quand ils s’y mettent…

« Certes, ils avancent à quatre pattes, mais qu’est-ce qu’ils m’épatent ! »

Nous n’avons fait qu’une bouchée de cette fable farfelue agrémentée de cascades à couper le souffle, de statistiques édifiantes, d’allitérations, de néologismes et de rimes que personne n’avait jamais osé faire avant ! Comme L’Estrange Malaventure, l’histoire multiplie les clins d’œil aux contes de Grimm que Flore Vesco a le don de dépoussiérer avec entrain. Nous avons ri à gorge déployée de la perspective tendre et joyeusement décalée sur des récits tellement anciens qu’on ne remarque plus leurs absurdités, mais aussi sur les bébés (vous ne les verrez plus jamais de la même manière !).

Les parents soucieux de joindre l’utile à l’agréable en proposant à leur progéniture des lectures instructives trouveront leur bonheur dans les encadrés didactiques, véritable mine d’informations sur les volatiles assurant la livraison de bébés, ou encore des conflits historiques majeurs comme la guerre du taboulé avec ou sans raisin.

Tout ça en 85 pages ! J’en suis bé(bé)ate d’admiration. 226 bravos à Flore Vesco !

Hashtagcéline et de Pépita sont aussi enthousiastes que nous. N’hésitez pas à aller lire leurs avis.

Autre extrait : « Soudain, les soldats aperçurent la carriole, et tous les choupinouchons, assoupis les uns contre les autres. Bert mit un doigt sur sa bouche pour leur faire signe de ne surtout pas les réveiller.
Les combattants se regardèrent. Que faire ? Ils n’avaient pas le choix. Les deux armées entreprirent donc de livrer bataille en silence. Les canonniers chargeaient les boulets très délicatement dans le canon, et frottaient tout doucement leurs pierres à briquet pour allumer la mèche. Les chevaliers faisaient bien attention à ne pas entrechoquer bruyamment bruyamment leurs épées. Les fantassins s’insultaient en chuchotant. Même les chevaux galopaient sur la pointe de leurs sabots. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Didier Jeunesse, 12€

Les petites reines, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2015)

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Et bien non, je n’ai pas passé les dernières années sur une exoplanète ou sur une île déserte… À vrai dire, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte. D’une manière ou d’une autre, j’ai réussi à passer à côté de ce roman dont tout le monde a déjà entendu parler. Heureusement qu’il y a ma maman à qui j’avais fait découvrir Brexit Romance l’année dernière et qui a eu la merveilleuse idée de lire, puis de me passer Les petites reines ! Alors certes, j’arrive un peu après la bataille et je ne vous cache pas que j’ai un peu hésité à publier une chronique en voyant qu’il y en avait déjà 447 rien que sur Babelio… Mais il serait dommage de se priver de partager avec d’autres le plaisir d’une lecture aussi savoureuse, non ? J’apporte donc ici ma petite goutte d’eau au moulin !

Quel personnage que celui de Mireille ! Son physique ingrat n’a d’égal que son regard acéré sur autrui, son sens de l’humour et sa répartie à toute épreuve – mais aussi sa sympathique capacité à s’enthousiasmer pour les spécialités culinaires et fromagères locales. D’une lucidité radicale, elle n’attend pas grand-chose de ses semblables et, d’une certaine manière ne peut qu’être agréablement surprise…

« Ça y est, les résultats sont tombés sur Facebook : je suis Boudin de Bronze. Perplexité. Après deux ans à être élue Boudin d’Or, moi qui me croyais indéboulonnable, j’avais tort. »

Par un extraordinaire concours de circonstances, la destinée des trois lauréates de l’infâme concours de boudin converge vers un point modal : la garden-party organisée à l’Élysée le 14 juillet. Qu’à cela ne tienne, elles y seront ! Quitte à s’y rendre à vélo et à vendre… du boudin pour financer le voyage.

« Alors on va clarifier les choses, chères amies. Personne ne va se jeter dans les escaliers au nom de quelque esprit que ce soit. On a des vélos, on a des mollets, on a une garden-party à gate-crasher. »

J’ai passé un moment délicieux avec ce road-trip farfelu, ponctué de dialogues et de situations irrésistibles. Ce roman se lit d’un trait. Cela fait un bien fou de voir Mireille et ses acolytes tourner en dérision les stéréotypes de genre, les journalistes sans scrupules et les réseaux sociaux qui font le buzz avec tout ce qui est bon à prendre. J’ai ri, parfois jaune, souvent à gorge déployée. L’histoire est d’autant plus touchante que les émotions sont tout en retenue ; le ton exubérant ne change rien à la profondeur du propos sur le rapport au corps, la différence, la filiation, le féminisme et la valeur de l’amitié. Une lecture libératrice, savoureuse (je pèse mes mots) qui vous donne envie d’enfourcher votre vélo et de laisser opérer la magie !

« – Mireille… tu nous as fait monter jusqu’en haut de cette colline juste pour visiter le village qui est spécialiste de ton fromage préféré ?!
– Boudinette scandinave, on ne pouvait pas rater ça. Impossible !
– Mais enfin, il y a plein de crottins de Chavignol en vente partout dans ce pays ! Qu’est-ce que ça peut te faire d’en manger ici ?
– C’est comme un pèlerinage, Astrid. Respecte un peu ma religion. »

Pourquoi ne pas jeter à œil à ce que disent Alice, Pepita, Sophie et les Lectures lutines de ce roman ?

Autres extraits

« Mon père est franco-allemand. Pour préserver son anonymat, surnommons-le Klaus Von Strudel. »

« Je suis pas psy, Malo, mais j’ai l’impression que tu déplaces sur moi ta propre culpabilité d’être devenu un petit caïd macho con comme ses pieds qui n’a rien trouvé de mieux pour marquer la rupture avec l’enfance que d’humilier publiquement sa meilleure copine de maternelle et qui est maintenant pris dans un engrenage infernal où il est obligé de garder la face, alors que les meufs qu’il a essayé de détruire n’en ont totalement rien à foutre de lui, et qu’au lieu de le craindre, elles l’ignorent et vont se balader à travers la France en devenant populaires sans lui demander son autorisation. C’est ça ? »

Lu en novembre 2019 – Sarbacane, 15,50€ (existe également au format poche, 7,40€)

Toni, de Philip Waechter (Rue de Sèvres, 2019)

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Toni_extrait 1.jpgQuel gamin n’a-t-il pas rêvé de posséder enfin [tel objet] indispensable, agrémenté des gadgets les plus astucieux et d’un design dernier cri ? Il faut dire que les publicitaires ne renoncent à rien pour vendre du rêve aux enfants et faire céder cette cible facile aux sirènes du consumérisme… Toni, lui, désespère de porter un jour des chaussures de football clignotantes du légendaire joueur Renato Flash. Mais voilà, non seulement sa mère ignore tout de Renato Flash, mais elle s’obstine à prôner des valeurs anti-consuméristes, allant même jusqu’à envisager de fêter Noël sans cadeaux ! Toni décide donc de prendre les choses en main et de gagner lui-même de quoi acheter ses chaussures. Et il ne manque pas d’idées et de ressources pour en venir à ses fins !

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L’auteur-illustrateur Philip Waechter est déjà très connu en Allemagne, notamment pour ses jolis albums jeunesse dont plusieurs ont été traduits en français (Nos grandes vacances (sous une petite tente), Papa pas à pas, À deux, c’est tellement mieux…). Il se lance ici avec bonheur dans la bande-dessinée avec un album au charme enfantin. Amusant, agréable, facile à lire grâce au chapitrage court qui dynamise le récit, il ravira tous les enfants qui retrouveront sans aucun doute des situations qui leur sont familières. Le trait est tendre et plein de vie, dans la droite ligne des dessins de Sempé – même si j’ai été déroutée par le choix de placer chaque chapitre sous le signe d’une couleur particulière. Les personnages sont attachants : difficile de résister à la gentille obstination de Toni, à l’énergie de sa troupe de copains indéfectibles ; à la mère aussi, qui sait si bien faire grandir son fils avec bienveillance.

On rigole de bon cœur des distractions et des embûches qui compliquent le projet de Toni – comme lorsqu’il tergiverse douloureusement à l’idée de vendre son vieux camion au marché aux puces… Mais au-delà des petites blagues, les péripéties de Toni entrent en résonance avec des questions bien de notre temps, pointant les dérives du consumérisme, la valeur des liens amicaux et familiaux. Mais aussi celle de l’effort et du travail, un thème finalement peu traité dans l’album contemporain. Cette BD est aussi un bel hommage à l’enfance en Allemagne, où les horaires d’école laissent énormément de temps libre et de latitude pour donner libre cours à sa créativité entre copains… Tous ces thèmes ont énormément parlé à Antoine et Hugo qui se sont délectés de cette lecture.

Une chouette BD à la fois légère et sérieuse, incontournable à l’approche de la période de Noël. Une grande réussite qui méritait amplement sa place dans la shortlist du plus grand prix allemand de littérature jeunesse !

Lu en octobre 2019 – Rue de Sèvres, 12€

Boo, de Neil Smith (L’école des loisirs, 2019)

Voici un roman étrange, en forme de casier métallique à travers lequel deux yeux semblent nous épier d’on ne sait où…

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On le comprend dès les premières pages, ce regard indéchiffrable est celui d’Oliver, alias Boo – collégien surdoué, présentant tous les signes d’un syndrome d’Asperger, marginalisé, et même harcelé. Boo s’adresse à ses parents d’une sorte d’au-delà, après avoir trouvé la mort au collège, alors qu’il venait enfin de parvenir à réciter par cœur (et dans l’ordre !) les 106 éléments du tableau périodique… Ainsi, Oliver n’atteindra jamais l’âge adulte et ne deviendra jamais scientifique comme il en rêve depuis toujours. Le roman pourrait être pathétique, mais il ne l’est pas. En effet, Boo pose sur son passage de vie à trépas et sur l’existence dans l’au-delà un regard curieux, avide de comprendre et soucieux de restituer cette expérience de la façon la plus factuelle et précise possible. On découvre donc, petit à petit, le fonctionnement de cet étrange « Village » réservé aux adolescents décédés aux États-Unis au cours de leur treizième année. Mais il n’est pas si facile pour Boo de tourner la page de sa vie sur Terre : lorsque arrive un autre élève de son collège, mort quelques jours après lui, Boo réalise qu’après tout, il n’a peut-être pas été victime d’un emballement cardiaque dû à l’euphorie de son exploit mémoriel…

Ce roman est très prenant, tant on a besoin de comprendre ce qui est arrivé à Boo – et de savoir comment son histoire peut continuer. Le récit nous a surpris en bifurquant à plusieurs reprises, l’intrigue se complexifiant et prenant à chaque fois un cours complètement inattendu. Les aventures et les réflexions foisonnantes de Boo permettent de traiter de façon profonde et intéressante plusieurs thèmes pourtant difficiles à évoquer en littérature jeunesse, notamment le harcèlement scolaire, les fusillades dans des écoles américaines et la peine de mort. C’est peut-être la perspective analytique, presque détachée, de Boo qui permet de parler de tout cela de façon adaptée à un lectorat jeune. Il me semble également que le roman parle très bien des troubles du spectre autistique, du décalage perçu par Boo, de son besoin de se réfugier dans sa bulle et dans le monde rassurant des sciences. Les thèmes sont graves, donc, mais la tonalité du roman est souvent positive et porteuse d’espoir. La façon dont Boo parle à/de ses parents est belle et touchante. Lui qui avait tant de mal à nouer des relations sociales tant qu’il était en vie, rencontre au « Village » des personnes magnifiques qui apprennent à apprivoiser ses petites singularités.

« Puis, parce que je demeure allergique aux câlins, elle me donne un petit coup de pied dans le tibia, ce qu’elle appelle une « tape d’amour ». Je lui rends la pareille. »

La vision de la mort imaginée par Neil Smith est très riche ; il invente une voie médiane fascinante entre l’approche matérialiste et les représentations religieuses de la mort. L’univers de cet au-delà est très travaillé avec sa géographie et son écosystème particulier, son vocabulaire, ses traditions et une multitude de références à des personnages de livres, des œuvres littéraires et musicales (de Cole Porter à Nirvana !)… Nous avons aussi beaucoup aimé les clins d’œil multiples au monde de la science et des scientifiques.

Un roman original, captivant et sensible qui parvient à parler à hauteur d’adolescent de questions aussi difficiles qu’incontournables. Je ne suis pas étonnée du tout qu’il ait déjà remporté un tel succès en anglais et qu’il soit traduit dans de nombreuses langues !

L’avis de Linda est disponible par ici !

Autres extraits

« Je songe à mon existence sans amis au collège Helen-Keller. Dans le cours de sciences, j’étais toujours seul pour disséquer la grenouille. Aucun camarade ne voulait être jumelé à moi, malgré une note maximale garantie. Avant d’adopter ma politique d’évitement, j’avais essayé à quelques reprises, en particulier en cinquième, d’engager la conversation avec d’autres élèves. Je m’étais au préalable exercé devant le miroir : par le passé, en effet, mes propos avaient eu le malheur d’offenser ou d’irriter. Devant la glace, donc, j’ai dit : « Tiens, salut, Cynthia Orwell. Comment se sont passées les épreuves de sélection des pom-pom girls, aujourd’hui ? Tu as réussi des grands écarts satisfaisants ? » »

« Comme vous le savez, chère mère et cher père, chez nous, aux États-Unis, je n’allais jamais au théâtre. Je ne regardais pas de sitcoms ni de séries policières à la télévision. Je ne lisais pas de romans. Rien, en somme, qui suppose une incursion dans la fiction. Je ne comprenais pas la nécessité de la fiction dans un monde où les événements de la vie réelle – les drames qui se produisent à l’échelle cellulaire dans notre corps et sur le plan astrophysique dans notre univers – étaient à la fois fantastiques et fascinants.
Ce n’est que dans le monde réel du paradis que j’ai pris conscience du bien-fondé de l’illusion. La fiction a le grand avantage de vous dégager de la réalité lorsque la réalité devient peu engageante. Je regrette de ne pas avoir fait cette découverte aux États-Unis. Sa Majesté des mouches m’aurait peut-être aidé à survivre au collège. »

« – Vade retro, Satana ! lui dis-je.
C’est une expression latine que j’adore, mais que j’ai rarement l’occasion d’utiliser. (Origine : formule d’exorcisme qui se traduit par « Arrière, Satan ».) »

Lu à voix haute en octobre 2019 – L’école des loisirs (coll. Medium +), 18€

Petit renard, d’Edward van de Vendel et Marije Tolman (Albin Michel Jeunesse, 2019)

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Attention, attention ! Autant vous prévenir tout de suite : nous avons ici à faire à un livre très, très singulier. Un album enchanteur, moderne, intemporel qui nous entraîne dans une déambulation sur la crête des dunes… et de la vie. Une promenade mêlant poésie et philosophie – tant le petit renard de l’album porte en lui de choses universelles.

Petit renard_extrait 2.jpgL’histoire est donc celle d’une adorable boule de poils orange vif qui vagabonde dans un paysage côtier, s’émerveille des mille et unes beautés qui s’épanouissent au creux de la dune, se laisse aller au jeu de poursuivre les mouettes ou d’imiter les canards sauvages, observe d’un air inspiré les allers et venues de la famille de blaireaux et des autres animaux qui peuplent la forêt de pins… Tout à sa contemplation, le petit renard chute et plonge dans un rêve bouleversant d’intensité : toute une vie de petit renard condensée sous forme d’impressions fortes et de moments marquants. La chaleur de sa mère et des autres renardeaux, l’exaltation des premières sorties du terrier, l’immensité du monde, l’émerveillement des sens et le délice des premiers frissons… Où ce rêve le mènera-t-il ? Et quel est cet étrange petit garçon roux qui ressemble à Petit renard comme un alter ego et qui semble veiller sur lui comme un ange gardien ?

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Chaque mot du texte résonne, comme les lignes d’une comptine, évoquant intensément la force et la subtilité de sensations qui parlent : la caresse d’une bourrasque de vent ; l’odeur des pins et de la mer ; ou encore la saveur de l’inconnu. Ces mots sont magistralement portés par les illustrations de Marije Tolman qui mêle la beauté teintée de mélancolie de grandes photographies aux couleurs passées et la tendresse de dessins vibrants de vie et de malice.

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Le charme opère irrésistiblement. La lecture de Petit Renard a été intense pour mes deux garçons et moi : une expérience tour à tour étrange, captivante, inquiétante et réconfortante comme un terrier bien chaud.

Un album inoubliable en forme d’ode aux rêves avec un grand « R », à la nature, à la vie, aux expériences qui nous font grandir.

Merci beaucoup à Pepita d’avoir attiré mon attention sur cette merveille et à l’éditeur de nous avoir permis de la découvrir en famille !

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Lu à voix haute en octobre 2019 – Albin Michel Jeunesse, 15,90€

Les amoureux, de Victor Hussenot (La Joix de Lire, 2019)

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Ce week-end, j’ai pris beaucoup de plaisir à me laisser entraîner hors des sentiers battus par Victor Hussenot. Ses graphismes sont reconnaissables entre mille ; ils réinventent le support de la bande-dessinée en en bousculant malicieusement les codes à tous les niveaux – en s’affranchissant du texte, en faisant voler en éclat les sempiternelles cases, en proposant un dessin minimaliste au stylo bille, en entremêlant la forme et le fond…

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C’est tout ce qui fait le charme et le sel de la vie amoureuse qui est évoqué ici, à hauteur d’enfant, à partir du principe simple qui a déjà fait le succès des albums précédents de l’auteur : deux personnages à peine esquissés, l’une rouge, l’autre bleu, dont les lignes se touchent, s’entremêlent, s’entrechoquent, évoluent de façon parallèle, divergent pour mieux se retrouver. Le décor est réduit à sa plus simple expression, façonné avant tout par l’imagination des deux protagonistes – mais après tout : cette histoire n’est-elle pas universelle ? Avec la force des métaphores, les péripéties des amoureux restituent le partage des moments heureux et difficiles, la force de l’entraide, le bonheur procuré par les instants de complicité, la force de la relation face aux épreuves, l’envie de se lancer à deux dans des aventures un peu folles, d’inventer des rêves communs, de construire ensemble, mais aussi le besoin que peuvent avoir les amoureux les plus éperdus de ménager leur individualité…

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L’espièglerie et la joie de vivre des deux amoureux sont très communicatives. Ces personnages, et d’ailleurs plus largement cette façon unique de dessiner qu’invente Victor Hussenot, sont une ode à la créativité et à la liberté qui donne envie de croquer la vie à pleines dent !

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Un concentré de poésie à offrir, évidemment, aux amoureux de votre entourage. Mais aussi aux enfants qui se posent des questions sur l’amour. Et surtout à tous ceux qui aiment s’évader dans des dessins gribouillés au stylo bille dont ils sous-estiment peut-être les potentialités !

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Un grand merci à Bouma de m’avoir fait découvrir le travail de Victor Hussenot, et à l’éditeur de m’avoir permis de lire Les amoureux !

Lu en octobre 2019 – La Joie de Lire, 15,90€

Le dernier sur la plaine, de Nathalie Bernard (Éditions Thierry Magnier, 2019)

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« Toujours en mouvement, nous suivons la transhumance des bisons. La terre est notre mère, le soleil est notre père. Les plaines sur lesquelles nous chevauchons ne nous appartiennent pas, mais notre territoire s’étend à perte de vue. Herbe haute, arbustes, rocaille, immense ciel bleu. »

C’est de loin que je reviens pour vous faire part de cette chronique, de très loin même ! Pour être précise : des grandes plaines américaines des années 1860-1870, à une époque tourmentée où colons et indiens s’affrontent violemment pour l’immense territoire s’étalant des plaines canadiennes au golfe du Mexique. Grâce au talent de conteuse de Nathalie Bernard, nous voilà propulsés au cœur des événements, avec pour fil rouge la vie incroyable de Quanah Parker, fils du chef comanche Peta Nocona et de Cynthia Ann Parker, une blanche enlevée à sa famille. Nous suivons Quanah de sa naissance à la fin de son enfance, de son adolescence à l’âge adulte, dans une quête saisissante d’un espace, d’une issue, de ses origines, de son identité.

Nathalie Bernard nous livre un récit captivant – à tel point qu’il a été difficile d’interrompre la lecture pour mettre les garçons au lit ! L’écriture est brute, imagée, très belle. La tension amorcée dès les premières pages autour des grandes questions qui hanteront Quanah toute sa vie se nourrit également, au fil du récit, de péripéties qui s’enchaînent avec beaucoup de rythme. Quanah est un personnage magnifique, sensible et solide, d’une humanité désarmante et bouleversante.

Le contexte est restitué de façon très dense : on voit sous nos yeux le paysage transformé par le développement des lignes de chemin de fer et de l’agriculture ; le quotidien des amérindiens qui vivent, survivent, tentent de s’adapter ; la condition des femmes, dans les deux camps ; la nature façonnée par le rythme des saisons et la guerre. L’autrice fait très fort : l’histoire est si passionnante qu’on remarque à peine tout ce que l’on apprend au passage. Elle parvient avec brio à livrer un récit de cette époque qui ne tombe ni dans le manichéisme, ni dans les stéréotypes teintés de folklore. À raconter des vérités terribles tout en portant constamment un beau message d’espoir et de tolérance.

« Si les bisons n’avaient pas été exterminés, je serais resté dans les plaines.
Mais je ne peux pas revenir en arrière.
Alors, je regarde vers l’avenir. »

Ma curiosité a été si bien aiguisée par cette lecture qu’il fallait en savoir plus. En cherchant un peu, nous avons découvert que Quanah Parker a réellement existé. J’ai été terrifiée en découvrant que les grandes lignes de cette histoire sont vraies, notamment le désastre humain et le massacre de quinze millions de bisons américains, essentiels dans le mode de vie des Comanches. Une mémoire douloureuse, mais importante, que Nathalie Bernard contribue à entretenir avec beaucoup de talent.

Un grand merci à l’éditeur de nous avoir permis de découvrir ce roman. Une épopée flamboyante dont on peine décidément à s’extraire…

Lu à voix haute en septembre 2019 – Éditions Thierry Magnier, 14,80€