Norman n’a pas de super-pouvoir, Kamel Benaouda (Gallimard Jeunesse, 2018)

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Imaginez une société en tout point identique à la nôtre. À ceci près que le sort doterait chacun d’un pouvoir spécial, donnant aux plus chanceux le don de se mouvoir dans les airs, de décrypter les pensées d’autrui, de décupler ses forces ou encore de passer à travers les murs. Si vous aviez moins de chance, vous pourriez par exemple réaliser des origami par la simple force de votre pensée. Ou hériter d’une faculté plus futile encore, voire franchement pénible – je laisse votre imagination concevoir l’ampleur des possibles ! Tout cela aurait beau se résumer à une grande loterie, cela n’en déterminerait pas moins grandement la reconnaissance sociale et le statut de tous. Dans ce monde où chacun serait spécial, le comble de la malchance, ce serait quand même d’être le SEUL à être normal jusqu’au bout des ongles. Et que cette vérité mortifiante soit sur le point d’être révélée à la terre entière par le test que doivent passer ceux dont le pouvoir ne s’est pas révélé spontanément…

En voilà une belle intrigue ! Dès les premières pages, la tension est à son comble. Antoine n’a pas mis deux jours à lire ces 322 pages, attendant ensuite avec impatience que Hugo et moi l’ayons terminé aussi (à voix haute, donc un peu plus lentement !) pour pouvoir en parler…

Kamel Benaouda construit son roman avec brio, brossant peu à peu les portraits (sûrs d’eux, généreux, complexés, anxieux, ambitieux…) de l’entourage de Norman autour d’une trame addictive. L’univers du roman nous a immédiatement séduits par son originalité, la façon dont il s’incarne sous la plume pétillante de l’auteur, son côté décalé qui nous interroge et une élégante parcimonie – puisqu’il est si semblable à notre société après tout. On réalise à quel point cette petite histoire de pouvoirs, parfaitement plausible, change radicalement la donne. L’histoire de Norman est une parabole qui nous interroge sur le hasard, le poids des normes et inégalités sociales, mais aussi sur le pouvoir de la volonté et de l’entraide pour déjouer les déterminismes. Une parabole qui m’a fait un peu repenser au beau film Bienvenue à Gattaca, avec aussi évidemment des clins d’œil malicieux aux histoires de super-héros.

Seules réserves : l’histoire d’amour, qui ne nous a pas passionnés, et le dénouement que nous avons trouvé un peu rapide !

Un roman généreux de rebondissements, d’humour et de sagesse, qui donne envie d’apprécier les différences – et de s’accepter tel que l’on est. Parce qu’il peut y avoir une vie en dehors des prouesses des super-héros.

L’avis de Bouma est disponible ici.

Extraits

« – Ah ! s’extasiait-il, j’aimerais avoir ton âge et ne pas connaître encore mon pouvoir. C’est tout un éventail de possibles qui s’étale devant soi. »

« J’ai entendu l’un de mes camarades maugréer :
– De toute façon, je sais que le mien ne sera pas terrible. Mon père plie le papier par la pensée et ma mère imite des chants d’oiseaux… Que des pouvoirs archinuls !
J’ai soupiré intérieurement. C’était toujours mieux que de ne rien avoir du tout. Son voisin, Rajeev, s’est vanté :
– Nous, au contraire, à la maison, on a des capacités vraiment cool, comme l’inflammabilité, la vitesse hors norme…
Il a assorti la révélation de sa formidable hérédité d’un coup d’œil circulaire, afin de s’assurer que chacun en avait bien pris la mesure. Puis m’avisant, il a fait remarquer :
– Et toi, Norman, on ne t’entend pas. Raconte-nous donc qui fait quoi chez toi ! »

Lu à voix haute en décembre 2019/janvier 2020 – Gallimard Jeunesse, 14,50€

Rejoignez-nous, de Greta Thunberg (Kero, 2019)

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Elle est la figure marquante de notre époque.

Rejoignez-nous condense en quelques pages les circonstances et les motivations de la décision de Greta Thunberg d’appeler à la grève pour le climat. Des arguments percutants, qui rappellent avant tout les constats établis par les chercheurs : l’ampleur et l’accélération du changement climatique, la menace existentielle qu’il fait peser sur les espèces (et l’espèce humaine en particulier), le peu de temps qui reste pour enrayer ces mécanismes fatals. On connaît les chiffres, ils donnent le vertige : jusqu’à 200 espèces disparaissent chaque jour ; même le renoncement immédiat à toute énergie fossile n’empêcherait pas un réchauffement de 0,5 à 1° engendré par les gaz à effets de serre emprisonnés dans l’atmosphère ; et selon le GIEC, il ne nous reste pas plus de douze ans avant que les dégâts ne deviennent irréversibles. Douze ans au cours desquels, pour contenir le réchauffement en deçà du seuil de 2°, des changements radicaux sont nécessaires pour réduire de 50% les émissions globales de CO2 – un objectif impossible à tenir si les pays développés ne parviennent pas à des réductions plus drastiques encore.

À partir de ce constat qui ne fait plus vraiment débat, Greta Thunberg nous interroge : comment est-ce possible, dans ces conditions, que la crise climatique ne soit pas la première de nos préoccupations ? Jusqu’à quel point peut-on continuer à faire l’autruche en raisonnant à court terme et en faisant comme si les mesures décidées à la marge pouvaient être suffisantes ?

La jeune suédoise ne se fait pas seulement porte-parole des climatologues qui prêchent dans le vide au moins depuis les années 1970. Elle met en relief les enjeux de la crise en proposant plusieurs cadrages permettant d’en réaliser les implications :

– Vues les circonstances, le problème ne peut plus être discuté de façon graduelle mais appelle une réponse radicale : « Et à bien des niveaux, je pense que nous, les autistes, sommes les normaux et que vous, les autres, êtes des gens plutôt étranges. Surtout au sujet de la crise environnementale : tout le monde s’accorde à dire qu’elle est une menace existentielle, le défi le plus important de notre époque, et pourtant, personne ne bouge. Tout continue comme si de rien n’était. Je ne comprends pas cela : car si les émissions carbone doivent s’arrêter, alors nous devons arrêter les émissions carbone. Pour moi, c’est blanc ou noir : il n’y a pas de zone grise quand on parle de survie. Soit on continue d’agir en tant que civilisation. Soit non. »

– Greta Thunberg rappelle l’impératif d’équité climatique : « Comment pouvons nous espérer que des pays comme l’Inde ou le Nigéria s’intéressent aux questions climatiques si nous, qui avons déjà tout, ne sommes pas capables d’y accorder la moindre seconde d’attention ? Ou d’accorder la moindre seconde d’attention à l’Accord de Paris » [qui pose clairement le principe de justice climatique]

– L’essai insiste également sur l’absurdité des raisonnements à court-terme qui nous amènent à ignorer que nous connaîtrons nous-mêmes les conséquences de la crise climatique – et la génération de nos enfants a fortiori : « Si je vis jusqu’à cent ans, je verrai l’an 2103. Les dirigeants du monde, quand ils pensent au futur, ne voient jamais au-delà de 2050. Cette année-là, dans le meilleur des cas, je ne serai même pas à la moitié de ma vie. Et que va-t-il se passer ensuite ? En 2078, je fêterai mon soixante-quinzième anniversaire. Si j’ai des enfants, peut-être passeront-ils la journée avec moi. Peut-être me poseront-ils des questions sur vous, les gens de 2019. Peut-être qu’ils me demanderont pourquoi vous n’avez rien fait alors qu’il était encore possible d’agir. Ce que nous faisons, ou ne faisons pas maintenant, tout de suite, aujourd’hui, va affecter l’intégralité de ma vie et celle de mes enfants et de mes petits-enfants. Ce que nous faisons, ou ne faisons pas maintenant, tout de suite, ne pourra pas être défait par ma génération. »

– La crise climatique pose donc des problèmes de justice intergénérationnelle : « En Suède, nous vivons comme si nous avions les ressources de 4,2 planètes. Notre empreinte carbone figure parmi les dix pires du monde. Cela veut dire que, chaque année, la Suède vole les ressources de 3,2 planètes aux générations futures. Ceux d’entre nous qui appartiennent à ces générations futures aimeraient que la Suède arrête cela. »

Greta Thunberg le montre : « Les règles ont besoin d’être changées. Tout doit changer et cela doit démarrer aujourd’hui. » Notre responsabilité envers les générations futures et notre planète exigent de revoir collectivement et radicalement nos modes de vie. De ne laisser aucun répit à nos représentants jusque-là. D’inventer de nouveaux sens, de nouvelles manières d’exister qui s’affranchissent de la surconsommation qui vient encore de triompher lors du Black Friday.

Les mots de Greta Thunberg m’ont bousculée. Prenez-donc quelques minutes pour les lire également et penser aux générations qui viennent. N’oublions pas que la vérité sort souvent de la bouche des enfants qui gardent intacte leur capacité à s’étonner, à s’indigner et à contester ce à quoi nous avons eu tort de nous habituer.

Lu en décembre 2019 – Kero, 3€

Mon père des montagnes, de Madeline Roth (Le Rouergue, 2019)

Mon père des montagnes

La couverture donne le ton : une maisonnette perdue dans une nature crépusculaire, désolée, mais paisible. L’ensemble est sombre, mais pas vraiment triste. La lumière tombe sur la façade et le chemin blanc, dont on ne voit pas où il mène : tout semble ouvert.

C’est un joli roman choral que nous offre Madeline Roth. Elle nous fait entendre deux voix : celle de Lucas, seize ans, et de son père, qui ne se parlent plus depuis si longtemps, mais qui se retrouvent pour une semaine de vacances dans le chalet familial. Ce n’est pas qu’ils soient fâchés, mais les silences, leurs différences et le temps qui voit Lucas grandir et son père vieillir ont distendu le fil de leurs liens. Perdus dans la montagne, ils n’ont guère le choix de se faire face. Parviendront-ils à s’apprivoiser ?

Le père et le fils sont on ne peut plus différents : l’un est posé, habile de ses mains, taiseux, solitaire ; l’autre a soif de vivre, aime le bruit, les discussions, ses amis. Et pourtant, les deux se manquent l’un à l’autre. Chacun à une charnière de sa vie, ils ont (peut-être plus que jamais) besoin de la tendresse de l’autre. Ils partagent peut-être plus qu’ils ne le pensent. Et pas seulement le socle des souvenirs heureux que les vestiges d’une cabane ou la saveur des pommes de terres cuites dans les braises suffisent à raviver…

J’ai beaucoup aimé ce texte qui me donne envie de continuer à découvrir les livres de Madeline Roth. Elle n’en fait pas trois tonnes – 75 pages à peine en réalité, mais dont chaque mot est dense, pesé pour aller droit au cœur. Ces mots parlent très justement de l’ambivalence que représente le fait de grandir vers l’âge adulte. J’ai beaucoup aimé aussi la façon dont les deux narrateurs évoquent le personnage de la mère qui n’est pas présente sur place, mais dont on pressent constamment le trait d’union qu’elle représente entre eux. Un beau texte sur le pouvoir qu’a l’amour de transcender les différences et sur l’urgence d’entretenir, mot après mot, geste après geste, les liens qui nous tiennent à cœur.

Merci beaucoup à Pepita de m’avoir donné envie de découvrir ce livre ! J’aime beaucoup la façon dont elle en parle, n’hésitez pas à aller la lire par ici.

Extraits

« Ça n’a pas toujours été comme ça, froid, entre lui et moi. Quand j’étais petit, je sais que c’est qui m’a appris à faire du vélo et on jouait au foot dans la revue devant la maison. Parfois il m’emmenait au cinéma et on achetait du pop-corn. Et puis je ne sais ce qui s’est passé, j’ignore de quand ça date, je ne me souviens pas d’un moment précis qui aurait basculé. Un jour je me suis rendu compte qu’on ne faisait presque plus rien ensemble, et qu’on se parlait de moins en moins. Mais comme on est trois, et que je parle beaucoup avec ma mère, les repas, la vie à la maison, tout ça ne m’a jamais semblé compliqué. Là c’est différent. On est lui et moi. On n’est pas fâchés, j’ai plutôt le sentiment qu’on est gênés. À un moment donné, j’ai dû grandir. Peut-être que c’est juste à cause de ça. »

« Et puis parfois je me dis qu’il te suffirait d’une main posée sur moi, comme ce que tu as fait, là, avec mes cheveux. Même pas tellement des mots, amis sentir que tu es là. Comme une sécurité. Comme quand tu me rattrapais si je sautais du petit mur. Tes bras à l’arrivée. Je voudrais pouvoir me dire que tu es là. Que tu seras toujours là. Que tu es là, c’est tout. »

Lu en novembre 2019 – Le Rouergue, 9€

Eden, de Rebecca Lighieri (École des loisirs, 2019)

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« Existe-t-il, ce monde où je viens fuir la laideur de la réalité et la monotonie de mon existence ? Existe-t-il ou est-il une pure fantasmagorie jaillie du tréfonds de mon inconscient, comme le pense Lou ? Un rêve sans plus de substance que les rêves de la nuit ? Une vision que j’oublierai en grandissant ? »

La vie, ce n’est pas toujours drôle. Sans même penser aux drames qui peuvent fissurer toute une existence, vivre peut sembler terriblement ennuyeux, banal, futile ou vain. Sur notre île aux trésors, nous sommes convaincus que dans ces moments-là, la lecture offre une passerelle précieuse vers des mondes imaginaires élargissant à l’envi l’horizon des possibles. Ce n’est pourtant pas vers la lecture que se tourne Ruby, l’héroïne adolescente du premier roman jeunesse de Rebecca Lighieri, qui étouffe et se consume d’ennui dans sa petite vie morose et bien réglée…

Ruby découvre en effet qu’en entrant dans un petit cagibi, il peut lui arriver de voir sa réalité s’effacer et de basculer dans un autre monde. Un monde onirique, fait de beauté, de nature luxuriante, d’intenses expériences sensuelles et de rencontres bouleversantes. Ce lieu magique est-il le fruit de son imagination ? Quoiqu’il en soit, les escapades dont Ruby semble avoir de plus en plus besoin ont des effets bien réels sur sa vie et sur la manière dont elle perçoit notre monde…

« Depuis que je remonte le temps, le monde moderne m’apparaît dans toute sa laideur et toute sa folie. »

Eden est un très joli roman qui se lit d’une traite, l’intrigue parvenant à nous rendre aussi « accro » que Ruby au monde d’Eden. Comme elle, on brûle d’en savoir plus et d’élucider la nature de cet univers. On s’inquiète de voir Ruby basculer dans cette autre dimension qui n’existe peut-être que dans sa tête et perdre ce qui pouvait lui rester de goût à sa propre vie. On se demande comment cette histoire va bien pouvoir finir. L’écriture de Rebecca Lighieri, pseudonyme de l’autrice Emmanuelle Bayamack-Tam qui a été récompensée l’an dernier par le Prix du Livre Inter pour Arcadie, est vive, sensuelle et incarnée.

« Devenir adulte, c’est renoncer à faire les trucs intéressants dont on a rêvé enfant. »

Le thème des mondes imaginaires est classique en littérature jeunesse, mais il est traité ici avec originalité, en donnant la part belle aux valeurs de respect de la nature et aux utopies (à l’heure où la mode est plutôt aux dystopies) et en développant un propos très juste sur le passage de l’enfance à adolescence. Cet âge qui peut tourner la page de beaucoup d’illusions, ouvrir les yeux sur les dysfonctionnements de notre monde et faire envisager des choix de vie radicaux. La lecture d’Éden offre une parenthèse en suspension, dont on sort irradiée de l’envie de se recentrer sur l’essentiel et habitée d’une flamme d’espoir de sauver un monde qui court à sa perte. Les représentations de mondes passés, futurs ou alternatifs n’offrent en effet pas seulement des bulles d’évasion. Elles peuvent constituer de puissants catalyseurs pour changer ce qui doit l’être.

Merci à Hashtagcéline et à l’émission Bibliothèques d’adolescents de France Inter de m’avoir donné envie de découvrir ce roman !

Lu en novembre 2019 – L’École des Loisirs, 14,50€

Les petites reines, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2015)

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Et bien non, je n’ai pas passé les dernières années sur une exoplanète ou sur une île déserte… À vrai dire, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte. D’une manière ou d’une autre, j’ai réussi à passer à côté de ce roman dont tout le monde a déjà entendu parler. Heureusement qu’il y a ma maman à qui j’avais fait découvrir Brexit Romance l’année dernière et qui a eu la merveilleuse idée de lire, puis de me passer Les petites reines ! Alors certes, j’arrive un peu après la bataille et je ne vous cache pas que j’ai un peu hésité à publier une chronique en voyant qu’il y en avait déjà 447 rien que sur Babelio… Mais il serait dommage de se priver de partager avec d’autres le plaisir d’une lecture aussi savoureuse, non ? J’apporte donc ici ma petite goutte d’eau au moulin !

Quel personnage que celui de Mireille ! Son physique ingrat n’a d’égal que son regard acéré sur autrui, son sens de l’humour et sa répartie à toute épreuve – mais aussi sa sympathique capacité à s’enthousiasmer pour les spécialités culinaires et fromagères locales. D’une lucidité radicale, elle n’attend pas grand-chose de ses semblables et, d’une certaine manière ne peut qu’être agréablement surprise…

« Ça y est, les résultats sont tombés sur Facebook : je suis Boudin de Bronze. Perplexité. Après deux ans à être élue Boudin d’Or, moi qui me croyais indéboulonnable, j’avais tort. »

Par un extraordinaire concours de circonstances, la destinée des trois lauréates de l’infâme concours de boudin converge vers un point modal : la garden-party organisée à l’Élysée le 14 juillet. Qu’à cela ne tienne, elles y seront ! Quitte à s’y rendre à vélo et à vendre… du boudin pour financer le voyage.

« Alors on va clarifier les choses, chères amies. Personne ne va se jeter dans les escaliers au nom de quelque esprit que ce soit. On a des vélos, on a des mollets, on a une garden-party à gate-crasher. »

J’ai passé un moment délicieux avec ce road-trip farfelu, ponctué de dialogues et de situations irrésistibles. Ce roman se lit d’un trait. Cela fait un bien fou de voir Mireille et ses acolytes tourner en dérision les stéréotypes de genre, les journalistes sans scrupules et les réseaux sociaux qui font le buzz avec tout ce qui est bon à prendre. J’ai ri, parfois jaune, souvent à gorge déployée. L’histoire est d’autant plus touchante que les émotions sont tout en retenue ; le ton exubérant ne change rien à la profondeur du propos sur le rapport au corps, la différence, la filiation, le féminisme et la valeur de l’amitié. Une lecture libératrice, savoureuse (je pèse mes mots) qui vous donne envie d’enfourcher votre vélo et de laisser opérer la magie !

« – Mireille… tu nous as fait monter jusqu’en haut de cette colline juste pour visiter le village qui est spécialiste de ton fromage préféré ?!
– Boudinette scandinave, on ne pouvait pas rater ça. Impossible !
– Mais enfin, il y a plein de crottins de Chavignol en vente partout dans ce pays ! Qu’est-ce que ça peut te faire d’en manger ici ?
– C’est comme un pèlerinage, Astrid. Respecte un peu ma religion. »

Pourquoi ne pas jeter à œil à ce que disent Alice, Pepita, Sophie et les Lectures lutines de ce roman ?

Autres extraits

« Mon père est franco-allemand. Pour préserver son anonymat, surnommons-le Klaus Von Strudel. »

« Je suis pas psy, Malo, mais j’ai l’impression que tu déplaces sur moi ta propre culpabilité d’être devenu un petit caïd macho con comme ses pieds qui n’a rien trouvé de mieux pour marquer la rupture avec l’enfance que d’humilier publiquement sa meilleure copine de maternelle et qui est maintenant pris dans un engrenage infernal où il est obligé de garder la face, alors que les meufs qu’il a essayé de détruire n’en ont totalement rien à foutre de lui, et qu’au lieu de le craindre, elles l’ignorent et vont se balader à travers la France en devenant populaires sans lui demander son autorisation. C’est ça ? »

Lu en novembre 2019 – Sarbacane, 15,50€ (existe également au format poche, 7,40€)

Céleste, ma planète, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2009)

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« C’est un beau roman, c’est une belle histoire
C’est une romance d’aujourd’hui… »

En réalité, cette romance-ci ne commence pas si bien que cela. Le présent dont on parle fait d’autant plus froid dans le dos qu’il s’agit de l’anticipation d’un futur possible. Un monde de tours aux innombrables étages qui se perdent dans les vapeurs de pollution. Où le sens se résume essentiellement à la subsistance matérielle des individus et au profit d’une multinationale. Où personne ne questionne plus grand-chose. Où griffonner, jouer du piano, faire pousser des lentilles sur du coton, aimer peut devenir un moteur de la résistance. Toutes les tensions qui travaillent ce monde fragile, qui ne tient plus qu’à un fil, se cristallisent dans l’histoire de Céleste. Et croyez-moi ou non, c’est une belle histoire…

Céleste, ma planète diffère de mes précédentes lectures de Timothée de Fombelle (voir par exemple ici et ) par son format très court. Le texte se lit d’un trait, un peu comme un conte. J’ai retrouvé avec bonheur la générosité de l’auteur qui semble peser chacun de ses mots pour nous offrir un récit intensément vivant, sensible et captivant. Un roman lucide qui préfigurait, il y a une dizaine d’années déjà, les controverses environnementales actuelles. Qui nous bouscule, nous invite à résister, à ne pas perdre espoir. Un texte important, qu’il est urgent de (re-)lire !

Extraits

« Car ma mère n’était pas là. Jamais. Elle travaillait chez !ndustry. Vu sa coiffure, elle devait être dans les chefs. Elle travaillait énormément. Elle voyageait.
Moi, je la voyais une fois pas mois dans la salle d’attente de son bureau.
Elle me remplissait le frigo en ligne, tous les lundis. Elle voulait que je ne manque de rien. »

« Aujourd’hui, quand j’y repense, je trouve cette idée complètement débile. Trois cent trente étages de voitures. Autant accrocher des assiettes à des cintres. Mais je me souviens bien qu’à l’époque, ça me paraissait normal, et même assez malin.
C’est peut-être ce qui m’impressionne le plus. Que j’aie trouvé ce monde normal, et même assez malin. »

« En apparaissant dans ma vie, Céleste m’avait volé l’insouciance, l’indépendance, l’enfance. Elle m’avait tout pris et m’avait laissé les poches vides avec juste cette envie d’être avec elle.
Je ne lui en voudrais jamais de ce hold-up. Grâce à elle j’allais vivre éveillé. »

Ghost, de Jason Reynolds (Milan, 2019 pour l’édition française)

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Ghost, c’est d’abord une magnifique couverture jaune vif, placée sous le signe de la vitesse et esquissée dans un style cartoon qui a immédiatement donné envie à mes garçons de se plonger dans ce roman ! Une chouette leçon de vie, où il est question de sport, de dépassement et de réalisation de soi, pour celui à qui le sort n’a pas donné les meilleures cartes. Un texte qui a déjà conquis les Etats-Unis, restant cinq semaines d’affilées sur la liste des New-York Times Best Sellers et se propulsant parmi les finalistes du prestigieux National Book Award.

Depuis qu’il dû s’enfuir à toutes jambes avec sa mère pour échapper aux tirs de son père, Ghost l’a appris : courir, il sait faire. Grâce à la rencontre avec un coach et une équipe d’athlétisme, il découvre que la course pourrait prendre un autre sens que celui d’une fuite pour sauver sa peau : une motivation puissante, l’intégration dans une équipe et, pourquoi pas, une source de fierté… Mais Ghost parviendra-t-il à laisser derrière lui la violence et à canaliser sa rage pour parvenir à rester dans la course, déjouant ainsi les déterminismes sociaux et raciaux ?

Ghost est le premier tome d’une série dont chaque tome est centré sur l’un des membres de l’équipe d’athlétisme coachée par Otis Brody : Ghost, Patty, Sunny et Lu. De fortes personnalités qui ont en commun l’ambition de faire des étincelles sur la piste de course, mais chacun ses failles qui les rendent d’autant plus attachantes. Ce premier volet parle surtout de Ghost dont l’histoire est celle d’un gamin pauvre qui vit dans le quartier le plus délabré de la ville, à qui sa mère ne peut pas acheter grand-chose même si elle travaille très dur et dont le père est en prison. Malgré la misère, les stigmas sociaux et le poids du passé, Ghost fait tout ce qu’il peut pour trouver son chemin. Il trouve le soutien de personnes lumineuses dans son entourage, qu’il s’agisse de sa mère, du vieil épicier du quartier ou du coach avec lesquels il noue de très belles relations.

L’histoire de Ghost nous a tenus en haleine de bout en bout. Il la raconte sur un ton brut qui sonne « juste », avec des mots qui claquent en lecture à voix haute et qui vont droit au cœur. Je n’ai pas été surprise de lire que Jason Reynolds s’inspire de textes de rap pour écrire !

Antoine et Hugo ont beaucoup aimé ce roman qui leur a parlé à beaucoup d’égards. Ils partagent avec Ghost l’admiration de Usain Bolt et… une véritable passion pour le livre Guinness des records ! Ainsi que le goût de la compétition qui peut parfois sembler agaçant, mais qui est affirmé ici sans complexe, ce qui leur a beaucoup plu. Mais ils ont aussi été touchés par l’esprit d’équipe et par la belle entraide qui naît entre les coureurs. Et se sont laissés emporter par l’espoir porté par cette histoire qui est aussi celle de quelqu’un qui parviendra peut-être à battre en brèche tous les stigmas et à trouver sa voie.

Bon, il faut bien le dire, la fin nous a laissés un peu frustrés en nous laissant à ce point en suspens. Il ne reste plus qu’à espérer que la suite de la série sera très bientôt traduite et publiée en français !

Extraits

« Je ne sais pas si vous connaissez un mec qui s’appelle Andrew Dahl. Le gars, il détient le record du monde du nombre de ballons de baudruche gonflés… avec le nez. Vous imaginez ? Je ne sais pas trop comment il a découvert que c’était une compétence recherchée, et je veux même pas imaginer la quantité de morve qu’on pourrait trouver dans ces ballons-là, mais apparemment, c’est une discipline reconnue, et le meilleur à ce petit jeu, c’est Andrew. Il y a aussi une dame qui s’appelle Charlotte Lee, et elle, son truc, c’est les canards en plastique. C’est elle qui en a le plus. Au monde. C’est pas une blague. Ce qu’il y a de bizarre, déjà, c’est de vouloir avoir un canard en plastique chez soi. Alors 5631 ? Faut arrêter, un peu, non ? Quant à moi, je détiens sûrement le record du monde du nombre de connaissances accumulées sur les records du monde en tout et n’importe quoi. »

« Parfois, je me dis que j’aurais préféré qu’il reste en prison à vie. Mais de temps en temps, j’aimerais bien qu’il soit à la maison, assis sur le canapé à regarder le match en secouant dans sa main des graines de tournesol. En tout cas, une chose est sûre : c’est ce soir-là que j’ai appris à courir. »

« Tout ça pour dire j’en ai un, de casier judiciaire. Pas un vrai, hein. Pas comme les gens qui vont en prison. Moi, j’ai un casier judiciaire scolaire. Au collège, ils appellent ça un « dossier ». J’ai un dossier. Et même si je l’ai jamais vraiment vu, il doit être vachement gros, parce que je passe ma vie dans le bureau du principal, ou en retenue, ou à être exclu du collège pour avoir fait taire une grande gueule. Ben alors, Castle, pourquoi tes fringues elles sont si grandes ? Pourquoi ton futal il est si petit ? Pourquoi tu t’appelles Castle, comme un château ? Pourquoi t’as toujours cette odeur, comme si t’avais marché cent bornes pour venir jusqu’ici ? Pourquoi on a l’impression que quelqu’un t’a coupé les cheveux avec un couteau à beurre ? Et en réaction à ça, je… Bref. En langage du collège, j’ai un « comportement peu exemplaire ». Mais j’avais décidé qu’il n’y aurait plus jamais rien à écrire dans le dossier. Il resterait fermé pour toujours car désormais, ma carrière dans la course à pied (qui était en fait la première étape de ma carrière dans le basket-ball) en dépendait. J’avais trop à perdre. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions Milan, 13,90€