Les Zarnaks, de Julian Clary, illustré par David Roberts (ABC Melody, 2016)

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C’est qu’ils passeraient presque inaperçus, dans leur tranquille banlieue londonienne… Une famille qui déborderait certes d’énergie, dont les membres pourraient bien paraître un peu plus velus et dentus que la moyenne, mais alors vraiment en y regardant de près… La seule chose qui pourrait bien les trahir, c’est leur propension irrépressible à hurler de rire à la moindre occasion. Car oui, mais que cela reste entre nous, hein ! La vérité, c’est que les Zarnak sont une famille de hyènes !

Il souffle un vent de fantaisie et de bonne humeur sur ce petit roman dont la loufoquerie est toute britannique. Pour une raison qui m’échappe, les auteurs anglais semblent avoir la recette de ce type de romans à la fois follement extravagants et parfaitement plausibles, drôlissimes et corrosifs.

Zarnak_concombreCe charme singulier opère dès la couverture qui tourne en dérision les clichés de la petite famille traditionnelle et invite à se laisser aller à éclater (bruyamment) de rire ! Hugo et moi n’avons fait qu’une bouchée du roman à voix haute, ne nous interrompant pratiquement que pour nous tenir les côtes. Les péripéties des Zarnaks qui peinent à ne pas attirer l’attention, le comique de situation et les blagues intempestives de M. Zarnak ont ravi Hugo – ce n’est pas pour rien qu’il est un grand fan des blagues d’Astrapi… Mais le plus drôle, selon moi, ce sont les illustrations pleines d’ironie du talentueux David Roberts. Je ne suis pas étonnée qu’à la suite de Quentin Blake et Anthony Browne, il ait reçu le prestigieux prix Childrens’ Laureate. Rien que l’illustration ci-contre a fait s’esclaffer Hugo pendant cinq bonnes minutes !

Une telle dose de gaieté et d’entrain arrive à point nommé en cette période de grisaille. Mais le roman ne se limite pas à cela. Les tribulations des Zarnaks nous interrogent, certes sur le mode du rire, mais sur des sujets profonds et essentiels : les stéréotypes (car voyez-vous, les hyènes ne sont bien vues ni des hommes, ni des autres animaux), l’aliénation des humains passée au révélateur du regard des hyènes, leurs liens avec le monde animal, l’anticonformisme et la valeur de la tolérance.

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Un livre à proposer sans hésitation aux jeunes enfants qui, comme Hugo, aiment l’humour et les animaux. Le découpage en chapitres courts, la police relativement grande, le jeu sur les typographies et les illustrations faciliteront la lecture des apprentis-lecteurs. On en redemande !

Extraits

« Alors vous pouvez me croire quand je vous dis que l’histoire que je vais vous relater ici est RIGOUREUSEMENT VRAIE. Il est primordial que vous n’ayez aucun doute là-dessus dans la mesure où il s’agit d’une histoire tout à fait extraordinaire. Et drôle. Drôlement bizarre. Très drôle et très bizarre en fait.
Mais véridique. Chaque mot est vrai. »

« La première chose que vous devez comprendre avant que je ne commence mon récit, c’est qu’au fil des ans, les humains sont devenus plutôt présomptueux et qu’ils se croient maintenant très supérieurs à tous les autres êtres vivants.
C’est faux. Ce n’est pas parce que les humains savent lire et écrire ou parce qu’ils se servent de couteaux, de fourchettes et d’ordinateurs, qu’ils sont plus intelligents que les animaux. C’est même stupide ! Saviez-vous qu’un écureuil peut cacher dix mille noix dans les bois et se rappeler où est dissimulée chacun d’entre elles ? Alors je vous pose la question : pourriez-vous vous rappeler où vous auriez caché dix mille noix ?
Les grenouilles peuvent dormir les yeux ouverts. Et vous ?
Un chat peut se lécher le derrière ! Vous ne trouvez pas ça fort ? »

« – J’ai lu dans un journal que les gens avaient ce qu’ils appellent un « boulot », annonça un jour Amelia.
– Ce ne serait pas un truc qui se mange ? demanda innocemment Fred. Quelque chose qui se boulotte ? »

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Lu à voix haute en janvier 2020 – ABC Melody, Collection MeloKids+ (8 ans et plus), 13,50€

Norman n’a pas de super-pouvoir, Kamel Benaouda (Gallimard Jeunesse, 2018)

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Imaginez une société en tout point identique à la nôtre. À ceci près que le sort doterait chacun d’un pouvoir spécial, donnant aux plus chanceux le don de se mouvoir dans les airs, de décrypter les pensées d’autrui, de décupler ses forces ou encore de passer à travers les murs. Si vous aviez moins de chance, vous pourriez par exemple réaliser des origami par la simple force de votre pensée. Ou hériter d’une faculté plus futile encore, voire franchement pénible – je laisse votre imagination concevoir l’ampleur des possibles ! Tout cela aurait beau se résumer à une grande loterie, cela n’en déterminerait pas moins grandement la reconnaissance sociale et le statut de tous. Dans ce monde où chacun serait spécial, le comble de la malchance, ce serait quand même d’être le SEUL à être normal jusqu’au bout des ongles. Et que cette vérité mortifiante soit sur le point d’être révélée à la terre entière par le test que doivent passer ceux dont le pouvoir ne s’est pas révélé spontanément…

En voilà une belle intrigue ! Dès les premières pages, la tension est à son comble. Antoine n’a pas mis deux jours à lire ces 322 pages, attendant ensuite avec impatience que Hugo et moi l’ayons terminé aussi (à voix haute, donc un peu plus lentement !) pour pouvoir en parler…

Kamel Benaouda construit son roman avec brio, brossant peu à peu les portraits (sûrs d’eux, généreux, complexés, anxieux, ambitieux…) de l’entourage de Norman autour d’une trame addictive. L’univers du roman nous a immédiatement séduits par son originalité, la façon dont il s’incarne sous la plume pétillante de l’auteur, son côté décalé qui nous interroge et une élégante parcimonie – puisqu’il est si semblable à notre société après tout. On réalise à quel point cette petite histoire de pouvoirs, parfaitement plausible, change radicalement la donne. L’histoire de Norman est une parabole qui nous interroge sur le hasard, le poids des normes et inégalités sociales, mais aussi sur le pouvoir de la volonté et de l’entraide pour déjouer les déterminismes. Une parabole qui m’a fait un peu repenser au beau film Bienvenue à Gattaca, avec aussi évidemment des clins d’œil malicieux aux histoires de super-héros.

Seules réserves : l’histoire d’amour, qui ne nous a pas passionnés, et le dénouement que nous avons trouvé un peu rapide !

Un roman généreux de rebondissements, d’humour et de sagesse, qui donne envie d’apprécier les différences – et de s’accepter tel que l’on est. Parce qu’il peut y avoir une vie en dehors des prouesses des super-héros.

L’avis de Bouma est disponible ici.

Extraits

« – Ah ! s’extasiait-il, j’aimerais avoir ton âge et ne pas connaître encore mon pouvoir. C’est tout un éventail de possibles qui s’étale devant soi. »

« J’ai entendu l’un de mes camarades maugréer :
– De toute façon, je sais que le mien ne sera pas terrible. Mon père plie le papier par la pensée et ma mère imite des chants d’oiseaux… Que des pouvoirs archinuls !
J’ai soupiré intérieurement. C’était toujours mieux que de ne rien avoir du tout. Son voisin, Rajeev, s’est vanté :
– Nous, au contraire, à la maison, on a des capacités vraiment cool, comme l’inflammabilité, la vitesse hors norme…
Il a assorti la révélation de sa formidable hérédité d’un coup d’œil circulaire, afin de s’assurer que chacun en avait bien pris la mesure. Puis m’avisant, il a fait remarquer :
– Et toi, Norman, on ne t’entend pas. Raconte-nous donc qui fait quoi chez toi ! »

Lu à voix haute en décembre 2019/janvier 2020 – Gallimard Jeunesse, 14,50€

La troisième vengeance de Robert Poutifard, de Jean-Claude Mourlevat (Gallimard Jeunesse, 2004)

La troisième vengeance de Robert Poutifard

Trente-sept ans de carrière d’instituteur à l’école des Tilleuls… On aurait pu croire qu’au moment de partir à la retraite Robert Poutifard serait nostalgique, ou impatient d’entamer une nouvelle vie – et bien, rien de tel ! Le maître d’école cache bien son jeu, mais ses pensées tournent en réalité autour d’une idée fixe : se venger des mouflets tous plus épouvantables les uns que les autres qui se sont succédé sur les bancs de sa classe au fil des décennies. Ils lui en ont fait voir de toutes les couleurs ? La revanche minutieusement imaginée par Poutifard, aidé de son indéfectible maman, pourrait bien être à la hauteur…

Jean-Claude Mourlevat a sauvé notre samedi dernier, alors que les embouteillages auraient pu nous rendre fous. Notre trajet de retour de vacances menaçait de prendre quelques heures de plus ? Qu’à cela ne tienne, dans les situations désespérées, il y a toujours la possibilité d’écouter un livre lu – et tant qu’à faire, l’un des romans de cet auteur que nous avions la chance de ne pas connaître !

Nous avons été bien inspirés d’opter pour La troisième vengeance de Robert Poutifard, lu par l’auteur lui-même. Le récit nous a immédiatement pris de court (voir les premières lignes ci-dessous), avec l’improbable duo que forment Poutifard et sa mère qui, à 88 ans, n’est plus aussi alerte mais aime toujours autant se régaler d’un bon steak de cheval et est littéralement galvanisée par la vengeance de son fils qu’elle soutient envers et contre tous. Il nous a ensuite tenus en haleine jusqu’à l’arrivée à la maison, alternant entre souvenirs des farces les plus abominables de la carrière de l’instituteur et l’exécution de chaque étape de ses incroyables représailles.

L’histoire est à la fois drôle et féroce, ravissant l’enfant qui persiste au fond de chaque lecteur, un peu à la manière de Roald Dahl. Particulièrement pour notre famille qui n’a pas toujours eu des expériences positives avec l’école, je dois avouer que cela fait du bien de rire à gorge déployée des péripéties de cet instituteur et de ses (anciens) élèves, tous parfaitement croqués avec une plume trempée dans le vitriol. Jean-Claude Mourlevat nous délecte de cette vendetta outrancière, redoublant d’imagination pour concevoir des mauvais tours digne des Deux gredins. Cela dit, l’équilibre est savamment dosé, le récit ne versant jamais dans la surenchère et restant dans un registre ironique jubilatoire.

La fin vient d’ailleurs adoucir le ton et saupoudrer le tout d’une pincée de tendresse. Elle a un peu fait débat parmi nous. Certains membres de la famille auraient trouvé plus plausible que Poutifard reste l’indécrottable misanthrope qu’il a toujours été ! Pour ma part, j’ai aimé que la conclusion du récit suggère qu’il n’est jamais trop tard pour décider de changer de perspective, pour décider de voir le bon côté des personnes et surtout pour être heureux.

Une lecture hilarante, parfaite pour faire le plein d’énergie avant la rentrée !

Et voilà que les garçons exigent de faire une pause dans notre lecture à voix haute du moment pour relire La Ballade de Cornebique et que résonne notre appartement de leurs rires de ce soir. Jean-Claude Mourlevat est décidément un grand conteur.

Extrait

« Le 29 juin 1999 à 16h45, on donna une fête bien sympathique dans la salle des maîtres de la vieille école des Tilleuls. Robert Poutifard, maître des CM1, prenait sa retraite et ses collègues tinrent absolument à lui offrir un pot et un cadeau d’adieu.
Le premier à prendre la parole fut le directeur, M. Gendre, un petit homme sec et sévère. Il tapa dans ses mains pour obtenir le silence et commença ainsi:
– Cher Robert, permettez que je vous appelle Robert, votre nom restera à jamais lié à notre école puisque vous y avez passé… trente-sept années scolaires !
En effet, murmura Poutifard entre ses dents afin que personne ne puisse l’entendre, trente-sept années de cauchemar
– Vous n’avez jamais songé à partir, jamais songé à nous quitter…
Oh si ! Tous les soirs, figurez-vous, tous les soirs depuis trente-sept ans…
– Les anciens de l’établissement se rappellent encore le jeune enseignant dynamique et novateur qui, dès son arrivée…
– … avait envie de repartir, acheva muettement Poutifard.
– A vos qualités de pédagogue, vous avez su adjoindre…
Déjà, Robert Poutifard n’entendait plus. Il arborait un sourire de circonstance et tâchait de faire bonne figure, mais sa tête était ailleurs et son regard s’enfuyait malgré lui vers le grand tilleul qui bruissait dans la cour de récréation, derrière la fenêtre ouverte.
Plus qu’une heure, se disait-il. Plus que soixante petites minutes et nous y serons…
Il sursauta presque quand les applaudissements éclatèrent. Le directeur achevait son discours:
– … aussi je l’avoue avec un peu d’émotion: vous nous manquerez, Robert. Et vous manquerez aux enfants…
Mais je n’ai pas du tout l’intention de les abandonner ! commenta Poutifard en silence.
Deux fillettes de CM1 s’avancèrent alors vers lui. La première lui remit un bouquet de fleurs presque aussi gros qu’elle.
– Je te remercie, il est magnifique ! déclara Poutifard, je passe justement devant la benne à ordure en rentrant à la maison…
La seconde lut avec application un compliment préparé par la classe:
– Il nous a appris les mathématiques, l’orthographe et la botanique, toujours patient, toujours gentil…
… il a failli mourir d’ennui ! compléta Poutifard.
– … il nous a consacré sa vie, dit la petite. Monsieur Poutifard, merci beaucoup d’avoir tant travaillé pour nous. Même si passent mille années, nous ne vous oublierons jamais.
– Oh mais c’est charmant ! s’exclama le directeur. Tout à fait charmant !
Toutes les personnes présentes applaudirent la fillette ravie qui exécuta une gracieuse révérence.
Moi non plus je ne vous oublierai jamais, songea Poutifard. Faites-moi confiance… »

Chat noir, tome 1 : Le secret de la tour Montfrayeur, de Yann Darko (Gallimard Jeunesse, 2013)

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Premier tome d’une trilogie, Chat noir nous entraîne à Deux-Brumes, décor médiéval fait de murailles, de superstitions, de castes figées et de mots avec le suffixe –asse… Et aussi plusieurs étrangetés qui pourraient d’abord paraître insignifiantes (un calendrier singulier, des rites mortuaires inhabituels…) mais se multiplient et suscitent des interrogations croissantes : sommes-nous dans une cité moyenâgeuse européenne, ou dans un monde fantastique ?

L’intrigue se noue autour du personnage de Chat noir, brigand insaisissable qui parvient toujours à s’échapper grâce à ses mystérieuses griffes lui permettant d’escalader toutes les murailles. Le seigneur de Deux-Brumes, exaspéré, a mis sa tête à prix et le jeune Sasha voit ici l’occasion rêvée de gagner la considération, et surtout la main de Phélina de Belorgueil. Qui est Chat noir ? Un malfaiteur doté de super-pouvoirs ? Une sorte de robin des bois ? Ou encore autre chose ? Sasha parviendra-t-il à l’attraper ? Le garçon est loin de soupçonner les conséquences de la traque qu’il amorce…

Hugo et moi avons lu Chat noir en quelques jours, pris par les nombreux rebondissements qui s’enchaînent sans répit. Ces péripéties font évoluer ce texte d’un roman historique vers une enquête, puis un roman d’aventures qui se renouvelle encore sur la fin, pour tendre vers quelque chose qui relèverait plus du fantastique et qui prend probablement des contours plus nets dans les tomes suivants. J’ai été, pour ma part, un peu déboussolée par ces mutations successives (après tout, le roman ne fait que 241 pages), mais cela n’a pas semblé perturber Hugo plus que cela. Pas plus qu’il n’a été dérangé par des personnages que j’ai trouvés un peu caricaturaux. Il a donc ri de bon cœur de la vanité de Phélina de Belorgueil (qui porte bien son nom !) ou de l’odeur pénétrante et du langage fleuri de Cagouille, l’ami de Sasha aux origines modestes mais à la loyauté sans faille.

Chat noir mise sur une intrigue construite pour tenir en haleine ses jeunes lecteurs. Aux prochains tomes de nous fournir les éléments qui nous manquent encore pour comprendre le comportement des alliés et des ennemis de Sasha, et voir où tout cela nous mène…

L’avis de Pépita est disponible ici !

Extraits

« Oyez ! Chat Noir aura les mains tranchées et jetées au feu ! Ses yeux seront arrachés, donnés aux chiens, et trois onces de plomb fondu seront coulées sous ses paupières ! Oyez ! Puis il sera pendu par le cou ! Le bourreau tranchera ses figues et les réduira en cendres dans un brasier ! »

« Mon pauv’ Sasha, va ! dit ironiquement Cagouille. T’es toujours aussi naïf. À supposer que quelqu’un touche cette prime un jour, chaque sou qui sortira du trésor pour la payer sera remplacé par de nouveaux impôts. Chat Noir vivant, il coûte surtout cher aux riches. Mais si on le tue, la récompense, elle, coûtera cher aux pauvres. »

« Deux-Brumes est une très grande ville qui se targue d’être au pinacle de la civilisation. Mais il fut un temps lointain où cette cité n’était qu’un petit village de pêcheurs aux mœurs sauvages. De cette époque oubliée, la coutume de confier les morts à l’océan a été préservée. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 11,90€

Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage, de Paul Martin et J.-B. Bourgois (Sarbacane, 2019)

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« – On va dire… On va dire que… j’étais une héroïne, et tu étais ma fidèle monture. Et on se cachait dans ce jardin. Le jardin fantastique. Euh, non, pas fantastique. Le jardin…
Vu d’ici, le jardin semble totalement différent. Les silhouettes tordues des arbres, les herbes fouettées par le vent, les allées envahies d’orties et de ronces… Tout lui apparaît mille fois plus déroutant, mille fois plus vaste. Et le nom la frappe comme une évidence.
– Le Jardin Sauvage ! »

Il ne faut pas plus aux enfants qu’une petite phrase magique pour basculer dans un monde imaginaire où tout devient possible ! Un monde régi par ses propres lois, où l’on peut vivre ses rêves les plus fous… et apprendre à dompter ses angoisses. Mais le Jardin Sauvage que Violette et son fidèle chien Pavel découvrent en fuyant une menace terrible est-il vraiment un monde imaginaire ? Quelles surprises leur réserve-t-il ? Quel rôle la petite fille est-elle amenée à y jouer ? L’univers du Jardin Sauvage est-il complètement déconnecté de sa vie « normale », ou des liens essentiels existent-ils ?

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Nous nous sommes laissé entraîner avec grand plaisir dans cette aventure extraordinaire au cœur de la nature – des racines les plus profondes aux cimes les plus vertigineuses, de lacs habités par des êtres insolites à des entrelacs de tiges indociles… L’univers du Jardin Sauvage est merveilleux et inquiétant, dense et foisonnant, délicieusement absurde et parfaitement cohérent. Comme il est réjouissant de l’explorer et d’y trouver peu à peu ses repères !

Mais ce n’est pas tout. Tout cela n’est que le décor d’un récit initiatique qui nous a captivés de bout en bout, porté par une belle écriture imagée, modulée dans le rythme, tour à tour vive, drôle et angoissante. Par les illustrations tout en finesse aussi qui semblent onduler comme une prairie d’herbes hautes – et qui font de ce roman un objet-livre splendide.

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Avec une créativité et un talent de conteur impressionnants, Paul Martin affirme ici, dans la droite ligne de Max et les Maximonstres ou d’Alice au pays des merveilles, le pouvoir infini de l’imagination contre les épreuves de la vie. Le Jardin Sauvage est aussi un lieu où Violette grandit, comprend comment construire des alliance et trouver des compromis, n’hésitant pas à battre en brèche tous les préjugés pour parvenir à trouver le bien commun dans un écosystème complexe. Au fil des épreuves, Violette apprend à surmonter ses peurs et à s’affirmer, devenant sous nos yeux une héroïne exceptionnelle.

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Un roman fascinant comme une montre sans aiguille, féérique comme une pierre qui brille dans les ténèbres, qui fait intensément résonner notre imaginaire : l’un de ces trésors de l’enfance tout simplement indispensables !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Extraits

« – Eh bien, je préférerais que tu me vouvoies. Tu comprends, si je suis une héroïne, c’est important que je montre mon autorité aux gens. Donc, merci de me dire désormais « vous », fidèle destrier !
– Hein ? Te dire « vous » ?
– Oui ! J’ai toujours eu envie qu’on me vouvoie, mais les gens disent toujours « tu » aux enfants. Allez-sois chic !
Le chien se passa la patte gauche sur l’oreille, ce qui était pour lui un signe de grande perplexité. Puis il finit par lâcher :
– Bon. Comme vous voudrez, Violette ! »

« En effet, les Trolls se plaisaient à rester inertes. Leur nature minérale, leur poids, leur longévité, tout les portrait à détester le mouvement. C’était peut-être la raison de leur hostilité envers les bêtes et même les plantes : ce qui bouge, court, sautille, pousse et s’agite dans le vent leur semblait à la fois futile et agaçant. Eux tiraient leur force de leur capacité à rester sans faire un geste, sans respirer ni même cligner des yeux, pendant que le reste du monde tournait autour d’eux.
C’est pourquoi ils ne passaient pas à l’attaque. Ils auraient aisément pu ravager la place du marché, piétiner les pauvres protections mises en place par ses occupants, et contraindre ces faibles créatures à leur donner ce qu’ils voulaient. Mais cela n’était pas dans leur nature. Ils préféraient faire ce que savent le mieux faire les pierres : s’enfoncer dans le sol, être des obstacles, plus dur que le bois de chêne, plus patient que le félin à l’affût, jusqu’à ce que leurs adversaires viennent leur donner ce qu’ils demandaient. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Sarbacane, 19,90€

Cœur de loup, de Katherine Rundell (Gallimard Jeunesse, 2015)

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« Il était une fois, il y a une centaine d’années, une petite fille sombre et fougueuse. »

Féodora se sent plus à l’aise avec les loups qu’avec les humains. Elle grandit dans une contrée sauvage de la Russie, avec sa mère qui l’initie au métier de « maître-loup ». Leur bonheur est menacé par l’armée du tsar qui sème la terreur et leur attribue la responsabilité de méfaits causés par les loups. Mais Féo n’est pas du genre à se laisser dompter. Pour défendre sa liberté et celle de sa mère, elle n’hésite pas à braver la folie furieuse du général Rakov et le froid sibérien – n’imaginant pas une seule seconde les répercussions que cette incroyable aventure pourrait avoir !

Nous avons pris beaucoup de plaisir à lire à voix haute ce roman d’aventures aux allures de conte russe. Féo est une héroïne inoubliable – indocile, entière, à la fois forte et touchante dans son humanité. Sa force vient notamment de sa capacité à se faire des alliés, donnant à sa révolte individuelle une dimension collective et subversive réjouissante. Sa capacité à vivre avec les loups, à décoder leurs comportements et à respecter leur nature sauvage a beaucoup fait rêver mes garçons. La jeune fille rencontre d’autres beaux personnages, notamment le jeune Ilya qui a en commun avec elle de battre en brèche beaucoup de stéréotypes de genre.

Il n’a pas toujours été facile de trouver de quoi mettre sous la dent avide de mes garçons qui ont apprécié de se plonger dans de longs textes à un âge où ils restaient trop jeunes pour le propos et les thématiques de beaucoup de romans. À cet égard, Katherine Rundell offre de merveilleuses lectures (ce livre-ci comme L’explorateur), portées par une plume vive, mais résolument ancrées dans un univers enfantin – l’histoire s’ouvre d’ailleurs sur les mots « Il était une fois… ». Je ne m’offusquerai donc pas du manque de crédibilité de certains développements, ni du caractère monolithique des « méchants » dont le comportement ne peut s’expliquer que par la « folie ».

Une lecture de circonstance en ces journées glaciales ! Un texte qui provoque un émerveillement enfantin, que nous avons achevé avec l’impression de rentrer d’un long voyage. Nous n’oublierons pas de sitôt cette contrée un peu magique où cohabitent la brutalité arbitraire, la vie sauvage et une splendeur hivernale à couper le souffle.

Extraits

« Tout commença – toute l’histoire – par un coup frappé à la porte bleu glacier.
En réalité, « frapper » n’était pas le mot juste pour qualifier un tel bruit. On aurait plutôt dit qu’une personne essayait de creuser un trou dans le bois avec ses poings.
Tout type de coup frappé à la porte était inhabituel. Personne ne frappait jamais ; il n’y avait qu’elle, sa mère et les loups. Les loups ne frappaient pas. S’ils désiraient entrer, ils passaient par la fenêtre, qu’elle soit ouverte ou non. »

« Il existait, à la connaissance de Féo, cinq types de froid. Il y avait le froid de vent, qu’elle sentait à peine. Il faisait du bruit et des manières, rendait vos joues aussi rouges qu’après une paire de gifles, mais ne pouvait pas vous tuer même s’il essayait. Il y avait ensuite le froid de neige, qui pinçait les bras et gerçait les lèvres, mais offrait de merveilleuses possibilités. C’était le temps préféré de Féo ; la poudreuse était souple et permettait de faire des loups de neige. Puis venait le froid de glace, capable de vous arracher la peau des paumes, mais il suffisait d’être vigilant pour éviter cela. Le froid de glace était tranchant et malin. Souvent accompagné d’un ciel bleu, il était formidable pour patiner. Féo avait du respect pour lui. Il y avait également le froid dur : quand le froid de glace devenait de plus en plus intense et s’éternisait au point de vous faire douter que l’été ait un jour existé. Le froid dur était cruel. Les oiseaux mouraient en plein vol. C’était le genre de froid que vous braviez à coups de botte.
Enfin, il y avait le froid aveugle. Celui-là sentait le métal et le granite. Il vous faisait totalement perdre la raison et vous soufflait de la neige dans les yeux jusqu’à sceller vos paupières, vous obligeant à les frotter avec de la salive pour pouvoir les ouvrir à nouveau. Le froid aveugle descendait de quarante degrés au-dessous de zéro. C’était le genre de froid qui ne se prêtait pas à la contemplation en plein air, sauf si vous aviez envie que l’on retrouve votre corps sans vie à la même place en mai ou en juin. »

« J’ai besoin d’histoires. D’histoires comme la tienne. Tu pourrais secouer les gens, les pousser à agir. Les histoires peuvent déclencher des révolutions. »

Lu à voix haute en novembre/décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 7,60€

Grecomania, d’Emma Giuliani et Carole Saturno (Les Grandes Personnes, 2016)

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Notre île est riche de trésors. J’emploie généralement le mot au sens figuré pour parler de pépites littéraires, précieuses par leur texte, leur sonorité, leur aptitude à nous transporter ou à nous interroger… Mais là, c’est différent : le nouvel album d’Emma Giuliani et de Carole Saturno est un joyau au sens propre et plein du terme. Majestueux et élégant, Grecomania exerce une attraction magnétique sur toute la famille : impossible de ne pas avoir envie de s’y plonger si vos yeux se posent dessus. Le voyage dans le temps s’amorce aussitôt grâce à la qualité du texte et au charme des illustrations qui rendent un hommage moderne à l’univers esthétique de la Grèce ancienne… Après avoir marqué les esprits avec Egyptomania, Emma Giuliani et Carole Saturno parviennent à innover magnifiquement dans le champ (pourtant encombré) des livres sur la Grèce antique.

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Cette parution tombe à pic pour nous, puisque Antoine a l’histoire des civilisations antiques au programme de son année de 6ème. Depuis plusieurs années déjà, nous faisions notre miel de la mythologie grecque et des récits homériques, notamment grâce aux feuilletons de Murielle Szac. Grecomania nous a permis de retrouver nos protagonistes préférés parmi les divinités de l’Olympe et les héros de l’Iliade et de l’Odyssée. Mais ce n’est pas tout. L’album se démarque en effet par des contenus extrêmement complets – les pages sur la démocratie n’ont, par exemple, absolument rien à envier aux cours magistraux de science politique suivis pendant mes études ! Rien ne manque. Nous avons découvert, captivés, l’histoire et la géographie de la Grèce antique, la vie quotidienne, les merveilles architecturales héritées de cette époque, la démocratie athénienne, le rôle des guerres et l’alphabet grec, etc.

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Grâce à l’ingéniosité de la présentation et de la mise en forme, cette densité d’information ne doit en rien dissuader de découvrir ce livre avec des enfants à partir de l’école primaire – les lecteurs les plus jeunes se régaleront des splendides illustrations (en veillant quand même à y aller doucement avec leurs menottes…). Comme pour Egyptomania, les deux autrices font un usage intelligent et créatif des frises chronologiques, cartes, rabats dépliants et éléments pop-up. Tout cela contribue à organiser, animer et égayer la lecture. Un vrai show ! Si avec ça, vos enfants ne se passionnent pas pour l’Antiquité…

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Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions des Grandes Personnes, 29,50€