L’année de grâce, de Kim Liggett (Casterman, 2020 pour la traduction française)

Les citations de Margaret Atwood et de William Golding en exergue du roman donnent le ton : celui des dystopies, avec en l’occurrence de forts accents féministes. Antoine est bien de sa génération, il a une vraie prédilection pour ces textes qui sondent les aspects les plus sombres de l’humanité et nous questionnent sur le mode de la fable politique. Il a résolument choisi ce roman parmi toutes les parutions de la fin de l’année 2020 et n’en a effectivement fait qu’une bouchée, avant de me presser de le lire aussi (ainsi que ses deux grand-mères toujours très volontaires pour suivre ses conseils !).

Tout ce petit monde s’est donc retrouvé captivé par le sort de Tierney, livrée comme toutes les jeunes filles de son comté aux épreuves terribles de l’année de grâce. Personne ne se risque à parler de ce rite de passage mal nommé (« C’est interdit »). Mais d’aucuns savent que cet exil en forêt doit permettre à la magie envoutante de ces femmes en devenir de se dissiper dans la nature… et dans la douleur.

Si ce roman est glaçant, c’est parce qu’il a beau représenter une société inhumaine, il n’en fait pas moins écho à des formes d’oppression non seulement réelles, mais encore tout à fait d’actualité aujourd’hui dans certains contextes : les superstitions relatives au péché originel ou aux pouvoirs de certaines femmes – ne sommes-nous pas toutes un peu sorcières ? –, instrumentalisés pour légitimer l’assujettissement du « sexe faible », les obstacles à l’instruction des filles, la culpabilisation des femmes pour l’attrait qu’elles peuvent exercer et l’idée que ce serait à elles de cacher leur corps, leur asservissement sous l’autorité d’un père, puis d’un mari, ou encore les mariages forcés. Et, plus largement, le pouvoir tiré des croyances et des traditions que plus personne ne questionne, de la terreur fondée sur la loi du secret et de l’obscurantisme.

Kim Liggett rythme parfaitement les péripéties, les révélations et les étapes du cheminement intérieur de Tierney pour nous tenir en haleine. L’héroïne est attachante, on la suit avec angoisse et désarroi, parmi ces jeunes filles qui semblent à la merci d’impitoyables traditions. J’ai pensé que l’autrice forçait le trait, surenchérissant dans la violence et nous présentant des personnages qui pouvaient sembler très monolithiques. Puis les choses ne se passent pas comme prévu, l’héroïne révèle des ressources surprenantes, noue des alliances ; nous apprenons avec elle à reconsidérer certains préjugés et les ressorts de cet ordre social terrible s’éclairent. Cette initiation est bien amenée, montrant avec finesse l’évolution des rapports de force au sein du groupe de filles (et au-delà !) et plaçant le récit sous tension jusqu’au final subtil et inattendu.

Ce roman très remarqué semble bien parti pour se faire une place dans la droite lignée du carton de la série Hunger Games (une adaptation cinématographique est d’ailleurs déjà en cours). Une lecture féroce et galvanisante qui porte haut des valeurs de courage, de solidarité et d’émancipation !

L’avis de Sophie

Extrait

« À Garner County, toutes les femmes sont coiffées de la même manière : les cheveux rassemblés en une longue tresse et le visage dégagé. Les hommes considèrent qu’ainsi, elles ne pourront rien leur cacher : ni rictus narquois, ni coup d’œil furtif ou étincelle de magie. Les rubans sont blancs pour les fillettes, rouges pour les adolescentes en année de grâce et noirs pour les épouses. L’innocence. Le sang. La mort. »

Lecture commune avec Antoine en février 2021 – Casterman, traduction de Nathalie Peronny, 19,90€

Angie ! de Marie-Aude et Lorris Murail (L’école des loisirs, 2021)

Angie ! Marie-Aude et Lorris Murail, L’école des loisirs, 2021. En fond: Extrait de l’album Cargo, Adèle Tariel et Jérôme Peyrat, Éd. Père Fouettard, 2018.

Début 2020, la ville du Havre ne se débat pas seulement avec l’épidémie de Covid qui s’abat sur la planète, mais aussi avec une affaire criminelle aux ramifications multiples. Riches commerçants du port, dockers, joueurs de poker, truands et policiers avancent masqués, pas facile pour la police de tirer les choses au clair ! Et voilà que le capitaine Augustin Maupetit se retrouve confiné entre ses quatre murs, cloué sur un fauteuil-roulant. Heureusement qu’il y a Angie, sa jeune voisine de palier qui semble plus motivée pour débuter sa formation d’enquêtrice que par l’école à la maison…

L’intrigue policière est si parfaitement construite pour nous tenir en haleine que même en lecture à voix haute, on voit à peine passer les 440 pages de ce roman. Mais là n’est peut-être même pas l’essentiel ! Le chemin pour arriver au dénouement est si réjouissant qu’on réfrène son envie de connaître le fin mot de l’histoire pour prendre le temps d’en savourer chaque page. De profiter de la délicieuse galerie de personnages, dont se révèlent progressivement les rêves, les failles et les petites manies intrigantes. Angie, bien sûr, douze ans de perspicacité et de joie de vivre, et un don inné pour poser les bonnes questions ! Sa mère, si secrète, dont le quotidien d’infirmière libérale nous a beaucoup intéressés car nous avons plusieurs infirmières dans la famille. Et tous les autres, humains et animaux…

Angie !, comme tout roman muraillesque qui se respecte, nous parle d’une époque, en l’occurrence la nôtre. Les villas huppées et les quartiers populaires où des dockers syndicalistes distribuent des tracts de la CGT contre la réforme des retraites, les différents services de police, les grues vertigineuses du port comme les colonnes de Paris Normandie offrent à cette histoire un décor normand et contemporain que les deux auteurs brossent avec lucidité, et toujours ce qu’il faut de tendresse et d’humour.

« Ils entrent masqués, car on ne viole pas un domicile à visage découvert, c’est un principe qui n’a rien à voir avec le Covid. »

Ce roman est donc aussi la chronique de l’annus horribilis 2020, des rumeurs d’un « virus chinois » à l’annonce solennelle du confinement, en passant par les débats sur l’utilité du masque et l’essor des visioconférences et des checks du pied. Vous vous dites peut-être qu’on n’a que trop entendu parler de tout ça ? Je me suis posé la question, navrée que je suis de voir mes garçons privés de leurs copains depuis maintenant un an (chez nous, en Allemagne, les écoles sont de nouveau fermées depuis plus de deux mois…). Et bien figurez-vous qu’ils ont été absolument ravis de reconnaître dans l’histoire leur vécu de cette année hors-normes dont ils ont volontiers ri de bon cœur (« Mais non, Maman, on ne peut pas aller se coucher au moment de l’école à la maison ! »).

Un roman vivant, captivant et réconfortant dont nous allons suivre avec attention la suite – puisque les dernières pages nous révèlent que, ô belle surprise, ce sera une série !

Extraits

« – Je vais vous demander de continuer à faire des sacrifices, poursuit inexorablement monsieur le Président. Dès lundi et jusqu’à nouvel ordre, les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités resteront fermés.

– Hein ?

Angie a bondi de joie. Mais elle veut bien le faire ce sacrifice pour la nation ! »

Lu à voix haute en février 2021 – L’école des loisirs, 17€

La planète des singes, de Pierre Boulle (1963 pour la première édition)

Vous êtes-vous déjà demandé ce que ressentent les animaux tenus en laisse, parqués dans des conteneurs, chassés, mis en cage et exhibés dans des zoos, observés et soumis à des expériences sondant leurs instincts, leur cerveau ou leur comportement sexuel ? L’un des arguments principaux mobilisés pour justifier ces pratiques met en avant une différence fondamentale entre humains et animaux qui seraient, contrairement à nous, dépourvus de dignité personnelle, de raison, voire de sensibilité. Mais qu’est-ce qui fonderait, précisément, cette démarcation ? Prenez par exemple nos cousins les plus proches, les singes : que leur manque-t-il, à part la parole (et encore…) pour accéder à la suprématie que les humains se sont octroyée sur les autres espèces ? Qu’adviendrait-il alors de nous ?

Ce roman célébrissime nous invite à explorer un tel scénario. En l’an 2500, trois humains explorant l’environnement de la supergéante rouge Bételgeuse découvrent une planète semblable en tout point à la nôtre, à un détail près : les singes y règnent en maîtres, tandis que les hommes sont réduits à la condition de bêtes. Les mésaventures sidérantes de l’explorateur Ulysse Mérou nous font découvrir une société simiesque avec ses normes, ses hiérarchies et même ses sociétés savantes – un monde qui nous tend un miroir sur le mode d’un conte voltairien.

C’est Antoine qui m’a énergiquement pressée de lire ce roman (oui, c’est de plus en plus souvent le cas, je commence à avoir du mal à suivre le rythme des recommandations enthousiastes des deux fistons !). Le récit est effectivement prenant et se dévore jusqu’à un final qui nous a laissés tous les deux abasourdis – chapeau ! Nous avons aussi apprécié l’ironie et l’autodérision du ton, ainsi que la réflexion à laquelle la fable nous invite. Certaines parties ont tout de même mal vieilli, comme la façon dont les explorateurs parlent des « peuplades primitives » de Nouvelle-Guinée et d’Afrique, qui évoque plus le 20ème siècle que l’an 2500 ; la trajectoire du professeur Antelle m’a également laissée un peu perplexe, je ne vois pas comment elle pourrait s’expliquer. Et surtout, j’ai été heurtée par l’invraisemblance avec laquelle la planète Soror ressemble à la Terre : à 300 années-lumière, mêmes villes, mêmes forêts, mêmes commerces, mêmes véhicules, mêmes vêtements, mêmes armes, mêmes pipes et mêmes montres. Avec un peu d’imagination, on aurait pu concevoir une société singulière qui susciterait des parallèles plus subtils avec la nôtre.

Malgré ces bémols, j’ai passé un très bon moment avec La planète des singes. L’occasion aussi de découvrir l’incroyable biographie de Pierre Boulle !

Extrait : « Une petite fille ayant attrapé un fruit au vol, son voisin se précipita sur elle pour le lui arracher. Le singe, alors, brandit sa pique, la passa entre les barreaux et repoussa l’homme avec brutalité ; puis il mit un deuxième fruit dans la main même de l’enfant. »

Lu en février 2021 – Pocket, 4,80€

La fleur perdue du chaman de K. Un incroyable voyage des Andes jusqu’à l’Amazonie, de Davide Morosinotto (L’école des Loisirs, 2021 pour la traduction française)

Nous avions lu à peine quelques lignes à voix haute que Hugo s’est exclamé : « Je crois que nous tenons notre coup de cœur de 2021 ! »

Avec La fleur perdue, Davide Morosinotto conforte en effet sa place dans le cercle le plus sélectif de nos auteurs chouchous, parmi les tout premiers. Je ne suis pas certaine d’avoir lu quelque chose d’aussi bon que son triptyque de romans reliés par le fil rouge du fleuve – le Mississippi pour Le célèbre catalogue Walker & Dawn, la Neva pour L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges et L’Amazone dans ce troisième tome. Ces trois romans brillent par la vivacité de la plume, la qualité d’une intrigue menée tambour battant, des personnages attachants, des dialogues délicieux, un décor historique restitué très finement sans que cela ne prenne le pas sur l’histoire et un vent d’aventure auquel il est tout simplement impossible de résister !

Le célèbre catalogue Walker & Dawn (2018), L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges (2019) et La fleur perdue du chaman de K (2021), de Davide Morosinotto – en fond, l’album Histoires de fleuves, de Tim Knapman, paru chez Sarbacane.

Si ces livres sont inoubliables, c’est aussi grâce à un travail graphique merveilleux : le premier roman faisait la part belle à des documents du début du 20ème siècle, extraits de catalogues, coupures de presse et photographies, le deuxième se lisait comme des cahiers d’enfants dûment annotés par un commissaire soviétique ; ce troisième volet,  peut-être le plus inventif, fait littéralement s’entrechoquer texte et illustrations… Vous l’aurez compris, nous avons ici affaire à des livres hors-normes qu’il faut absolument avoir dans sa bibliothèque !

Grâce à La fleur perdue, nous avons donc passé ces derniers jours au Pérou, en cette année 1986 où les walkmans étaient à la pointe du progrès, en compagnie de Laila, fille d’un diplomate finlandais, et El Rato, mystérieux habitant de l’hôpital Santo Toribio de Lima où la jeune fille est hospitalisée. La découverte par les deux enfants d’un journal d’expédition, rédigé quarante ans auparavant par un médecin en quête d’une fleur miraculeuse, prend une dimension particulière lorsque Laila apprend qu’elle souffre d’un mal incurable. Et si cette fleur perdue au cœur de l’Amazonie pouvait la sauver ?

« La Fleur perdue existait-elle vraiment ?

Était-elle si miraculeuse ?

Qu’était devenu le docteur Clarke ?

El Rato et moi pouvions-nous suivre ses traces ?

Et comment ? »

Nous voilà entraînés dans un voyage des Andes à la Selva amazonienne, ponctué d’incroyables péripéties et d’inoubliables expériences initiatiques. Par la magie des mots, ces pages nous transportent, cartes et images à l’appui, et nous donnent l’impression de grandir avec les protagonistes. Des personnages que nous avons adorés : débrouillards, courageux, généreux – et quel bagout ! Pendant la lecture, nous avons eu envie de retourner feuilleter les pages de l’album Histoires de Fleuves consacrées à l’Amazonie et nous nous sommes rendu compte que Davide Morosinotto avait puisé dans les mythes locaux – qu’il s’agisse de l’arbre esprit lupuna, des apachetas, de la légende des trois dauphins ou encore d’un fameux serpent…

Les 520 pages de ce roman-fleuve se lisent donc beaucoup trop vite et c’est le cœur serré que l’on voit irrémédiablement approcher le moment de débarquer. Que lire après ça ? Spontanément, Hugo a proposé… de relire Le catalogue. Et si ce cycle est présenté comme achevé, il n’abandonne pas l’espoir qu’un nouveau tome puisse paraître un jour, autour du Nil, pourquoi pas ?

Ode à l’amitié et à l’espoir, un livre réjouissant et émouvant : de ceux qui peuvent susciter la passion de lire !

En bonus : « La plupart des gens ont peur des piranhas, parce qu’ils sont carnivores. Mais le candirù est cent fois pire. Il est minuscule. Quand tu te baignes, il se glisse dans ton zizi. Et figure-toi… qu’il est couvert de piquants. Pour le faire sortir, bon courage. »

Lu en février 2021 – L’école des loisirs

Les orphelins de métal, de Padraig Kenny (Lumen, 2019 pour la traduction française)

« Il est interdit de donner vie et d’attribuer une conscience à une machine possédant la taille standard d’un adulte ou d’un être humain authentique. »

Imaginez qu’il devienne possible d’insuffler la vie, voire même une conscience aux machines qui pourraient alors fournir une main d’œuvre utile, voire même tenir compagnie à des humains esseulés… mais aussi être instrumentalisées à des fins plus sombres.

Dans l’atelier de l’inventeur Absalom, Christopher tient à ses amis de métal comme à la prunelle de ses yeux. Et c’est réciproque. L’immense Lapoigne, la fragile Manda, le souriant Jack, et puis Rob, à qui il manque encore l’un ou l’autre boulon, adorent Christopher qui partage avec eux les rares souvenirs qui lui restent de l’époque où il avait une famille. Mais un jour, les mensonges d’Absalom volent en éclats, Christopher est enlevé et doit se mettre en quête de son histoire. Privée de leur ami, voilà que ses camarades mécaniques se lancent à sa recherche, aidés par une jeune fille pleine de courage…

La couverture annonce la couleur, avec son univers steampunk et sa chouette galerie de personnages humains et mécaniques. Elle a donné envie à Antoine comme à Hugo de découvrir ce récit, ce que nous avons pu faire grâce à la générosité de Bouma que je remercie vivement au passage ! L’histoire débute de façon très plaisante, portée par une jolie plume. Très vite, on brûle d’élucider les origines de Christopher, de connaître les motivations de ses ravisseurs et, surtout, on rêverait d’avoir des camarades robots aussi attachants.

Nous avons pourtant déchanté ensuite face à une intrigue à la fois prévisible et brouillonne. On ne comprend pas bien les motivations de certains personnages, notamment les « méchants » dont même le projet nous a laissés perplexes (s’il s’agit de créer de redoutables machines de guerre, pourquoi avoir besoin de la technologie permettant de leur donner une âme alors que cela génère précisément des scrupules qui les empêche de faire le mal ?). Certaines questions restent floues (la nature du Divinateur), voire ne sont jamais résolues (par exemple le comportement incompréhensible de Cormier dans l’Agence).

Dommage, ces incohérences nous ont empêché de savourer ce qui aurait pu être une belle fable sur la nature humaine, la frontière homme-machine et les dérives de la science. Il nous reste tout de même la rencontre avec cette bande de camarades mécaniques qui a enchanté toute la famille.

Lu en janvier 2021 – Lumen, 15€

Reckless, tome 1 : Le sortilège de pierre (Gallimard Jeunesse, 2010)

Derrière un miroir de son appartement new-yorkais, Jacob Reckless bascule dans une réalité rocambolesque, un monde étrangement suranné avec ses deux lunes, ses carrosses et ses corbeaux, ses ruines et ses forêts, ses brigands et sa multitude de créatures – nains, géants, feux follets, ondins et autres loreleys… Tout cela est assez terrifiant, mais Jacob peut y fuir une vie morose et partir à la recherche de son père disparu. Voilà qu’un jour, son petit frère Will finit par le suivre et subit une terrible malédiction. Jacob n’a que quelques jours pour le sauver d’un destin funeste…

« Le soleil se couchait derrière les arbres ; la lune rousse apparut au-dessus des cimes comme la marque d’un doigt ensanglanté. »

Hugo et moi avons lu ce premier tome à voix haute sur la chaleureuse recommandation d’Antoine que j’avais prise très au sérieux – il affectionne énormément le genre de la fantasy et en a lu tellement qu’il devient très exigeant. Bien nous en a pris ! Nous avons été comme lui fascinés par le monde du miroir qui se nourrit manifestement de nombreuses références liées aux mythologies du monde entier et aux contes dont Cornelia Funke retire un mélange de noirceur et de merveilleux (des frères prénommés Jacob et Will, ça ne vous rappelle personne ?). Ces deux protagonistes forment un duo intriguant – l’un est impulsif et téméraire, l’autre doux et prudent, ce qui ne les empêche pas de s’aimer profondément.

Cornelia Funke connaît son affaire et distille le suspense à souhait.

D’abord par une intrigue qui ne se livre que par petites touches, nous précipitant au cœur de l’action pour nous révéler progressivement comment on en est arrivé là. Cette construction est un peu déstabilisante, mais elle place le récit sous tension.

Ensuite par l’enchevêtrement de plusieurs fils pour mieux aiguiser notre curiosité : il y a évidemment les péripéties immédiates des protagonistes, mais aussi l’évolution de leur relation face à la malédiction et à une certaine jeune femme. Il y a aussi ce père qui semble avoir joué un rôle de passeur avant de disparaître. Et le monde du miroir, travaillé par la guerre entre humains et goyls (sortes de trolls de pierre), avec plusieurs fées qui jouent un jeu trouble entre les deux camps. Par un processus de « modernisation » également, évoquant curieusement notre révolution industrielle. Quelle est donc la nature des interfaces entre les deux mondes ? Le miroir du père de Jacob est-il le seul point de passage, qui d’autre pourrait l’avoir franchi ?

Autant vous dire qu’après n’avoir fait qu’une bouchée du tome 1, la curiosité est à son comble et nous ne tarderons pas à dévorer la suite.

Une série fantasy originale qui commence sur les chapeaux des roues !

Extrait :

« Quand Jacob descendit la rue qui menait à la place du marché, les cloches de la ville sonnaient, annonçant la tombée de la nuit. Devant l’échoppe d’un boulanger, une naine vendait des châtaignes grillées. Leur arôme se mêlait à celui du crottin de cheval qui jonchait les pavés. L’idée de la voiture à moteur n’avait pas encore traversé le miroir et la statue, sur la place du marché, représentait un prince à cheval qui avait tué des géants dans les collines alentour. C’était un ancêtre de Thérèse d’Austria, l’actuelle impératrice, dont la famille avait chassé non seulement les géants, mais aussi les dragons qui avaient fini par disparaître de leurs domaines. »

Lu en janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, version poche (Pôle Fiction), 6,90€

Plein Gris, de Marion Brunet (Pocket Jeunesse, 2020)

Avis de tempête ! Le dernier roman de Marion Brunet est de ceux qui vous happent, vous secouent et vous laissent rincé.e, mais galvanisé.e et plus vivant.e que jamais.

Le suspense est à son comble dès les premières pages. Il faudrait même dire dès cette couverture plongée dans le noir d’encre des pires tornades dans lequel l’on distingue un voilier cerné par les éléments et d’inquiétants reflets rouges. En quelques mots se noue une intrigue implacable. En pleine mer, un groupe de copains découvre le corps de l’un des leurs flottant près de leur bateau. Aussitôt remontent les souvenirs d’un garçon charismatique, prince régnant sans partage sur la bande : comment en partant de là, en arrive-t-on au drame ? Nous n’avons pas le temps de nous remettre de nos surprises – et eux de leur choc – que la panique gagne le voilier : à l’horizon, une barre monumentale sépare déjà ciel et océan, annonçant une tempête cauchemardesque…

La double tourmente qui frappe le groupe, celle qui l’a précipité vers la mort de Clarence et celle qui submerge le voilier, place le récit sous haute tension. Antoine l’a parcouru d’un seul trait, en apnée ; j’ai mis à peine plus de temps, très frustrée d’être parfois obligée d’interrompre ma lecture !

« Nous sommes entre deux murs de mer grise. J’ai l’image d’un étau, soudain, et du bateau noyé dans le ventre d’une lame immense, happé par deux mouvements contradictoires. »

En tournant la dernière page, il nous reste d’abord les frissons, le sentiment d’avoir réchappé à quelque chose de terrible. Marion Brunet nous fait vivre comme si nous y étions les tentatives désespérées et les spirales de pensée des navigateurs, avec en prime des clins d’œil multiples où la mythologie grecque tutoie les films catastrophe. Il y a aussi quelque chose de fort dans la façon dont se révèlent, dans l’ouragan, les larmes muettes, les blessures cachées et le tumulte déchaîné sous la surface sciemment lissée tournée vers les autres. Les mots d’Emma disent très bien la férocité et la naïveté du regard adolescent sur le monde et les autres, l’ivresse de naviguer à la lisière du danger et les jeunes amitiés, intenses et troubles. Ils sondent surtout, avec une grande justesse, l’alchimie d’un groupe, la cristallisation des rôles et de certaines formes de complaisance.

Après son western féministe, Marion Brunet mène sa barque avec brio entre huis clos et nature incommensurable, entre roman catastrophe et thriller psychologique. Addictif et réussi !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Lu en janvier 2021 – Pocket Jeunesse, 16,90€

L’Ickabog, de J.K. Rowling (Gallimard Jeunesse, 2020)

Pour les inconditionnels de Harry Potter que nous sommes, la sortie de ce nouveau roman jeunesse de J.K. Rowling était très attendue. Nous n’avons donc pas tardé à le découvrir, frémissant d’impatience mêlée, il faut bien le dire, de craintes qu’il ne soit pas à la hauteur des aventures du sorcier à lunettes…

« Il était une fois un tout petit pays qui avait pour nom la Cornucopia… »

L’Ickabog se démarque d’emblée en s’adressant à des lecteur.ice.s plus jeunes et se situant dans le genre du conte plutôt que celui de l’heroic fantasy. Nous voici donc dans un petit royaume qui pourrait rappeler la France avec ses divines spécialités gastronomiques ancrées dans différents terroirs. Tout serait idyllique en Cornucopia s’il n’y avait pas les Marécages ténébreux du nord où l’on raconte que sévit un monstre terrifiant, l’Ickabog. Conte pour enfants ou menace réelle ? L’intérêt des élites dirigeantes pour cette question déclenche une série d’aventures qui pourrait bien voir le mythe et la réalité s’entrechoquer… et transformer la Cornucopia à jamais.

J.K. Rowling connaît son affaire, ces 352 pages se lisent avec plaisir – plaisir de se laisser entraîner par une plume vive, traduite par la talentueuse Clémentine Beauvais ; plaisir de découvrir un univers plein de fantaisie qui fait tour à tour rêver, grincer des dents et frissonner ; plaisir de se laisser entraîner dans une aventure sur laquelle plane, jusqu’aux dernières page, un intrigant mystère. Cela dit, je n’ai pas retrouvé l’inventivité inouïe dont J.K. Rowling faisait preuve pour imaginer l’univers de Harry Potter dans ses moindres détails : la Cornucopia semble bien étroite, ses personnages très manichéens, si bien que l’essentiel de l’intrigue se déroule de façon linéaire et assez attendue.

Nous n’en avons pas moins adoré toute la fin et nous avons apprécié la réflexion à laquelle cette histoire nous invite à propos de l’irrationalité de certaines peurs et de leur instrumentalisation à des fins de pouvoir. Ça commence avec les Père Fouettard et autres mythes inventés pour impressionner les enfants, et ça finit avec les marchands de peur qui font leur commerce politique en pointant des menaces largement déconnectées de la réalité – quand il ne s’agit pas purement et simplement de fake news. Les dangers les plus grands ne sont pas toujours là on les attend.

Un conte politique plaisant que nous ne regrettons pas d’avoir lu. Mais qui souffrira de toute comparaison avec la saga culte de l’autrice.

Lu en décembre 2020 / janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, 20€

Watership Down, de Richard Adams (1972 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour l’édition en français)

Quel plaisir de lire à voix haute une saga épique, un conte-fleuve dans lequel on s’immerge pendant plusieurs semaines ! Surtout lorsque celui-ci est écrit d’une plume généreuse, voire fleurie lorsqu’elle décrit la nature anglaise dans ses moindres frémissements… Comment imaginer que ce décor bucolique puisse être le théâtre de d’événements aussi terrifiants ? Car Watership Down, c’est surtout une extraordinaire intrigue à rebondissements qui se noue à partir de l’exil forcé d’une poignée de lapins suite à la prophétie de la destruction imminente de leur garenne. Le périple vers les verdoyantes collines de Watership Down est semé d’embuches face auxquelles les petits héros devront rester unis et clairvoyants.

C’est tout un monde que les mots de Richard Adams déploient, à hauteur de lapin. Une communauté anthropomorphe avec une division du travail, une langue imagée qui a fait notre bonheur – et que nous parlons désormais couramment à la maison –, des mythes fondateurs qui réconfortent et inspirent dans l’adversité – les enfant ont adoré les aventures du légendaire lièvre Shraavilshâ dont les mille ruses sont dignes d’Ulysse ou de Maître Renart. Évidemment, on peut voir une allégorie dans ces lapins qui s’efforcent de « faire société », une fable qui parle des migrations, des fondements du pouvoir et de la rébellion, des vertus de l’entraide, des rapports entre humains et animaux, de la vie et de la mort.

Quelques longueurs dans la deuxième partie mises à part, nous avons été tenus en haleine par les péripéties que l’auteur met en scène avec un sens savoureux du suspense, mêlé de poésie. Nous avons vibré, ri et tremblé. Et c’est avec nostalgie que nous avons refermé ce livre et pris congé de personnages que nous avions désormais l’impression de connaître depuis toujours.

Merci à Monsieur Toussaint Louverture d’avoir réédité, dans un magnifique écrin, ce livre culte (plus de 50 millions d’exemplaires vendus dans le monde tout de même) qui était tombé en oubli en France.

Un roman immersif et haletant après lequel nous ne verrons sans doute jamais plus les lapins de la même manière.

PS : indignation générale chez nous face à la guimauve qu’a faite la minisérie Netflix de cette histoire !

Extraits

« Shraar-Vilou-Shâ, ou Shraavilshâ – le « Prince-aux-mille-ennemis » – est pour les lapins un héros mythique, malin, l’indécrottable défenseur des opprimés. L’ingénieux Ulysse en personne lui a peut-être même emprunté quelques-uns de ses tours, car Shraavilshâ est très vieux et jamais à court d’imagination pour tromper ses adversaires. »

« Le versant nord de la colline de Watership Down, dans l’ombre depuis le petit matin, recevait les derniers rayons du soleil. Au-delà de sa base bordée d’un mince rideau d’arbres, une montée abrupte se dressait sur plusieurs centaines de mètres avant d’enfin commencer à s’adoucir à l’approche du sommet. Chaude et veloutée, la lumière du couchant déposait une couche d’or sur l’herbe, les bosquets d’if et d’ajoncs, et sur quelques épines rabougries. De la crête, la pente semblait entièrement drapée d’un voile de langueur et d’immobilité. »

« Les lapins, dit-on, ressemblent aux humains par bien des aspects. Ils savent surmonter les catastrophes et se laisser porter par le temps, renoncer à ce qu’ils ont perdu et oublier les peurs d’hier. Il y a dans leur caractère quelque chose qui ne s’apparente pas exactement à de l’insensibilité ou de l’indifférence, mais plutôt à un heureux manque d’imagination mêlé à l’intuition qu’il faut vivre dans l’instant. »

Lu en décembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 12,50€

L’histoire sans fin, de Michael Ende (Le Livre de Poche, 1985)

« Il regardait fixement le titre du livre et se sentait tour à tour brûlant et glacé. C’était là exactement ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il avait souhaité depuis que la passion de lire s’était emparé de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres ! »

Michael Ende, roi de la littérature jeunesse allemande, sait comme personne passer les questions philosophiques les plus vertigineuses à sa moulinette spéciale pour en faire des récits d’aventure captivants, pour les petits comme pour les grands. Cette Histoire sans Fin en est peut-être l’exemple le plus ambitieux. Car à travers les aventures de Bastian Balthasar Bux, ce récit mythique et hors du temps nous entraîne dans un univers où on n’ouvre un livre que de façon solennelle, pour nous parler de L’Imagination, de La Littérature et de ce qui pourrait les menacer dans la société moderne… Rien que ça !

L’histoire est de celles qui ne se laissent pas enfermer dans quelques lignes de résumé : c’est d’abord celle d’un petit garçon rondelet, orphelin de mère, doué ni pour la classe, ni pour la bagarre, mais doté d’une imagination sans borne. C’est surtout l’histoire dans l’histoire, puisque notre anti-héros se trouve attiré comme un aimant par un livre, L’Histoire sans Fin, qui ressemble en tout point à celui qu’on est en train de lire, imprimé en deux couleurs, avec deux serpents qui se mordent la queue sur la couverture et d’immenses lettres dessinées en début de chapitre*. Les pages du roman brossent un pays merveilleux tel que seule l’imagination fertile de Michael Ende peut les concevoir. Un monde haut en couleur où l’espace et le temps se tordent allégrement, peuplé de mille créatures aux noms aussi étranges que réjouissants qui pimentent la lecture à voix haute de ce livre. Mais une contrée menacée par le néant, dont le sort semble reposer sur les épaules d’Atréju, un jeune héros opposé en tout point à Bastian, porteur d’un médaillon aux pouvoirs puissants sur lequel on peut lire : « Fais ce que voudras ». La signification de cette devise ne se révélera qu’à l’issue d’une quête pleine de rebondissements…

Avec une malice et une virtuosité extraordinaires, mais surtout son immense talent de conteur, Michael Ende construit une incroyable intrigue à tiroirs et miroirs qui rebondit, bifurque et tourne en rond à l’image de ces serpents qui se mordent la queue. L’histoire peut se lire comme un roman initiatique plein d’aventures, mais elle pose en toile de fond des questions passionnantes : quel réconfort la lecture et l’imagination peuvent-elles nous apporter lorsque la vie est trop dure ? Peuvent-elles tout pour autant ? L’imaginaire a-t-il besoin d’être soigné et nourri, de quoi se nourrit-il, d’ailleurs – n’a-t-il pas besoin du réel ? Et s’il est susceptible de s’épuiser, quel serait son contraire : l’oubli, l’ennui, les mensonges, le mépris ? Ou les délires, les idées fixes, voire les idées instrumentalisées à des fins de pouvoir ? Les livres ont-ils une vie propre, leurs univers et leurs personnages peuvent-ils s’autonomiser de leurs auteur.e.s – ou de leurs lecteur.ice.s ? Peut-on écrire une histoire sur une histoire en train de s’écrire, et ainsi de suite ?

„Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden.“

Toute la famille s’est laissée envouter par cette odyssée traversée de beauté et de ténèbres, que nous avons lue en version originale. Personnellement, outre le souffle épique, j’en ai retenu l’envie de faire prospérer mes mondes imaginaires. Cette soif créative est communiquée par l’auteur qui nous laisse pressentir les possibilités infinies de l’imagination par la répétition, comme un mantra, de la phrase : « Mais c’est une autre histoire qui sera contée une autre fois. » À l’évidence, Michael Ende a encore un stock infini d’histoires sous le pied. Il a aussi le défaut de ses qualités : si nous avons été absolument charmés, et même bluffés, par certains passages de cette Histoire sans fin, son côté touffu et foisonnant, surtout dans la deuxième partie, nous a souvent impatientés.

L’inventivité, l’originalité et la pertinence de ce livre l’emportent, de mon point de vue, largement sur ce défaut. Les avis sont plus partagés dans le reste de la famille. Ce classique a en tout cas, de façon évidente, marqué la littérature bien au-delà des frontières de l’Allemagne, il gagne à être lu – et l’adaptation cinématographique des années 1980, si elle a été un succès commercial, est loin de lui rendre justice.

* Du moins, c’est le cas de l’édition allemande que nous avons lue, ainsi que, sauf erreur de ma part (du moins s’agissant de la couverture), l’édition française parue chez Hachette.

Extraits (traduits par mes soins)

« Il souleva le livre et l’examina sous toutes ses coutures. La couverture était faite de soie aux reflets cuivrés et brillait lorsqu’il la retournait. En le feuilletant rapidement, il vit que l’écriture était imprimée en deux couleurs différentes. Il ne semblait pas y avoir d’illustrations mais une grande lettre magnifique ouvrait chaque chapitre. En regardant de nouveau la couverture de plus près, il repéra deux serpents, un clair et un sombre, qui se mordaient la queue l’un l’autre pour former un ovale. Et dans cet ovale, en lettres particulièrement complexes, se trouvait le titre :
L’HISTOIRE SANS FIN »

« Qui n’a jamais passé des après-midi entiers penché sur un livre, les oreilles brûlantes et les cheveux en bataille, à lire et à oublier le monde qui l’entoure, insensible à la faim et au froid –

Qui n’a jamais lu en cachette sous la couette à la lueur d’une lampe de poche, parce que Papa ou Maman ou quelque autre personne bien intentionnée éteignait la lumière, pensant bien faire en argumentant qu’il fallait à présent dormir puisqu’il faudrait se lever si tôt le lendemain matin –

Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères parce qu’une histoire merveilleuse se terminait et qu’on devait se séparer des êtres avec lesquels on avait vécu tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour lesquels on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie semblait désormais vide et vaine –

Celui qui ne connaît rien de tout cela, et bien, ne pourra probablement pas comprendre ce que Bastien fit alors. »

« Les dragons de la fortune font partie des animaux les plus rares du pays imaginaire. Ils n’ont rien en commun avec les dragons habituels, ceux qui habitent dans des grottes profondes comme d’immenses serpents répugnants et puants, gardiens de quelque trésor réel ou inventé. Ces créatures du chaos sont généralement de nature méchante ou cruelle, elles ont des ailes qui ressemblent à celles des chauve-souris avec lesquelles elles peuvent s’élever dans les airs bruyamment et maladroitement, et elles crachent feu et fumées. Les dragons de la fortune sont au contraire des créatures d’air et de chaleur, des créatures d’une joie indomptable, plus légères qu’un nuage malgré leur taille immense. Ils n’ont donc pas besoin d’ailes pour voler. Ils flottent dans le ciel comme des poissons dans l’eau. Vu de la terre, ils ressemblent à des éclairs lents. Le plus merveilleux chez eux est leur chant. Leur voix sonne comme le bourdonnement doré d’une grande cloche et lorsqu’ils chuchotent, c’est comme si on entendait ce son de cloche de loin. Celui qui a eu la chance d’entendre un tel chant ne l’oublie jamais et le raconte encore à ses petits-enfants. »

Lu en novembre-décembre 2020 en version allemande (chez PIPER Verlag)