Les petites reines, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2015)

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Et bien non, je n’ai pas passé les dernières années sur une exoplanète ou sur une île déserte… À vrai dire, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte. D’une manière ou d’une autre, j’ai réussi à passer à côté de ce roman dont tout le monde a déjà entendu parler. Heureusement qu’il y a ma maman à qui j’avais fait découvrir Brexit Romance l’année dernière et qui a eu la merveilleuse idée de lire, puis de me passer Les petites reines ! Alors certes, j’arrive un peu après la bataille et je ne vous cache pas que j’ai un peu hésité à publier une chronique en voyant qu’il y en avait déjà 447 rien que sur Babelio… Mais il serait dommage de se priver de partager avec d’autres le plaisir d’une lecture aussi savoureuse, non ? J’apporte donc ici ma petite goutte d’eau au moulin !

Quel personnage que celui de Mireille ! Son physique ingrat n’a d’égal que son regard acéré sur autrui, son sens de l’humour et sa répartie à toute épreuve – mais aussi sa sympathique capacité à s’enthousiasmer pour les spécialités culinaires et fromagères locales. D’une lucidité radicale, elle n’attend pas grand-chose de ses semblables et, d’une certaine manière ne peut qu’être agréablement surprise…

« Ça y est, les résultats sont tombés sur Facebook : je suis Boudin de Bronze. Perplexité. Après deux ans à être élue Boudin d’Or, moi qui me croyais indéboulonnable, j’avais tort. »

Par un extraordinaire concours de circonstances, la destinée des trois lauréates de l’infâme concours de boudin converge vers un point modal : la garden-party organisée à l’Élysée le 14 juillet. Qu’à cela ne tienne, elles y seront ! Quitte à s’y rendre à vélo et à vendre… du boudin pour financer le voyage.

« Alors on va clarifier les choses, chères amies. Personne ne va se jeter dans les escaliers au nom de quelque esprit que ce soit. On a des vélos, on a des mollets, on a une garden-party à gate-crasher. »

J’ai passé un moment délicieux avec ce road-trip farfelu, ponctué de dialogues et de situations irrésistibles. Ce roman se lit d’un trait. Cela fait un bien fou de voir Mireille et ses acolytes tourner en dérision les stéréotypes de genre, les journalistes sans scrupules et les réseaux sociaux qui font le buzz avec tout ce qui est bon à prendre. J’ai ri, parfois jaune, souvent à gorge déployée. L’histoire est d’autant plus touchante que les émotions sont tout en retenue ; le ton exubérant ne change rien à la profondeur du propos sur le rapport au corps, la différence, la filiation, le féminisme et la valeur de l’amitié. Une lecture libératrice, savoureuse (je pèse mes mots) qui vous donne envie d’enfourcher votre vélo et de laisser opérer la magie !

« – Mireille… tu nous as fait monter jusqu’en haut de cette colline juste pour visiter le village qui est spécialiste de ton fromage préféré ?!
– Boudinette scandinave, on ne pouvait pas rater ça. Impossible !
– Mais enfin, il y a plein de crottins de Chavignol en vente partout dans ce pays ! Qu’est-ce que ça peut te faire d’en manger ici ?
– C’est comme un pèlerinage, Astrid. Respecte un peu ma religion. »

Pourquoi ne pas jeter à œil à ce que disent Alice, Pepita, Sophie et les Lectures lutines de ce roman ?

Autres extraits

« Mon père est franco-allemand. Pour préserver son anonymat, surnommons-le Klaus Von Strudel. »

« Je suis pas psy, Malo, mais j’ai l’impression que tu déplaces sur moi ta propre culpabilité d’être devenu un petit caïd macho con comme ses pieds qui n’a rien trouvé de mieux pour marquer la rupture avec l’enfance que d’humilier publiquement sa meilleure copine de maternelle et qui est maintenant pris dans un engrenage infernal où il est obligé de garder la face, alors que les meufs qu’il a essayé de détruire n’en ont totalement rien à foutre de lui, et qu’au lieu de le craindre, elles l’ignorent et vont se balader à travers la France en devenant populaires sans lui demander son autorisation. C’est ça ? »

Lu en novembre 2019 – Sarbacane, 15,50€ (existe également au format poche, 7,40€)

Ghost, de Jason Reynolds (Milan, 2019 pour l’édition française)

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Ghost, c’est d’abord une magnifique couverture jaune vif, placée sous le signe de la vitesse et esquissée dans un style cartoon qui a immédiatement donné envie à mes garçons de se plonger dans ce roman ! Une chouette leçon de vie, où il est question de sport, de dépassement et de réalisation de soi, pour celui à qui le sort n’a pas donné les meilleures cartes. Un texte qui a déjà conquis les Etats-Unis, restant cinq semaines d’affilées sur la liste des New-York Times Best Sellers et se propulsant parmi les finalistes du prestigieux National Book Award.

Depuis qu’il dû s’enfuir à toutes jambes avec sa mère pour échapper aux tirs de son père, Ghost l’a appris : courir, il sait faire. Grâce à la rencontre avec un coach et une équipe d’athlétisme, il découvre que la course pourrait prendre un autre sens que celui d’une fuite pour sauver sa peau : une motivation puissante, l’intégration dans une équipe et, pourquoi pas, une source de fierté… Mais Ghost parviendra-t-il à laisser derrière lui la violence et à canaliser sa rage pour parvenir à rester dans la course, déjouant ainsi les déterminismes sociaux et raciaux ?

Ghost est le premier tome d’une série dont chaque tome est centré sur l’un des membres de l’équipe d’athlétisme coachée par Otis Brody : Ghost, Patty, Sunny et Lu. De fortes personnalités qui ont en commun l’ambition de faire des étincelles sur la piste de course, mais chacun ses failles qui les rendent d’autant plus attachantes. Ce premier volet parle surtout de Ghost dont l’histoire est celle d’un gamin pauvre qui vit dans le quartier le plus délabré de la ville, à qui sa mère ne peut pas acheter grand-chose même si elle travaille très dur et dont le père est en prison. Malgré la misère, les stigmas sociaux et le poids du passé, Ghost fait tout ce qu’il peut pour trouver son chemin. Il trouve le soutien de personnes lumineuses dans son entourage, qu’il s’agisse de sa mère, du vieil épicier du quartier ou du coach avec lesquels il noue de très belles relations.

L’histoire de Ghost nous a tenus en haleine de bout en bout. Il la raconte sur un ton brut qui sonne « juste », avec des mots qui claquent en lecture à voix haute et qui vont droit au cœur. Je n’ai pas été surprise de lire que Jason Reynolds s’inspire de textes de rap pour écrire !

Antoine et Hugo ont beaucoup aimé ce roman qui leur a parlé à beaucoup d’égards. Ils partagent avec Ghost l’admiration de Usain Bolt et… une véritable passion pour le livre Guinness des records ! Ainsi que le goût de la compétition qui peut parfois sembler agaçant, mais qui est affirmé ici sans complexe, ce qui leur a beaucoup plu. Mais ils ont aussi été touchés par l’esprit d’équipe et par la belle entraide qui naît entre les coureurs. Et se sont laissés emporter par l’espoir porté par cette histoire qui est aussi celle de quelqu’un qui parviendra peut-être à battre en brèche tous les stigmas et à trouver sa voie.

Bon, il faut bien le dire, la fin nous a laissés un peu frustrés en nous laissant à ce point en suspens. Il ne reste plus qu’à espérer que la suite de la série sera très bientôt traduite et publiée en français !

Extraits

« Je ne sais pas si vous connaissez un mec qui s’appelle Andrew Dahl. Le gars, il détient le record du monde du nombre de ballons de baudruche gonflés… avec le nez. Vous imaginez ? Je ne sais pas trop comment il a découvert que c’était une compétence recherchée, et je veux même pas imaginer la quantité de morve qu’on pourrait trouver dans ces ballons-là, mais apparemment, c’est une discipline reconnue, et le meilleur à ce petit jeu, c’est Andrew. Il y a aussi une dame qui s’appelle Charlotte Lee, et elle, son truc, c’est les canards en plastique. C’est elle qui en a le plus. Au monde. C’est pas une blague. Ce qu’il y a de bizarre, déjà, c’est de vouloir avoir un canard en plastique chez soi. Alors 5631 ? Faut arrêter, un peu, non ? Quant à moi, je détiens sûrement le record du monde du nombre de connaissances accumulées sur les records du monde en tout et n’importe quoi. »

« Parfois, je me dis que j’aurais préféré qu’il reste en prison à vie. Mais de temps en temps, j’aimerais bien qu’il soit à la maison, assis sur le canapé à regarder le match en secouant dans sa main des graines de tournesol. En tout cas, une chose est sûre : c’est ce soir-là que j’ai appris à courir. »

« Tout ça pour dire j’en ai un, de casier judiciaire. Pas un vrai, hein. Pas comme les gens qui vont en prison. Moi, j’ai un casier judiciaire scolaire. Au collège, ils appellent ça un « dossier ». J’ai un dossier. Et même si je l’ai jamais vraiment vu, il doit être vachement gros, parce que je passe ma vie dans le bureau du principal, ou en retenue, ou à être exclu du collège pour avoir fait taire une grande gueule. Ben alors, Castle, pourquoi tes fringues elles sont si grandes ? Pourquoi ton futal il est si petit ? Pourquoi tu t’appelles Castle, comme un château ? Pourquoi t’as toujours cette odeur, comme si t’avais marché cent bornes pour venir jusqu’ici ? Pourquoi on a l’impression que quelqu’un t’a coupé les cheveux avec un couteau à beurre ? Et en réaction à ça, je… Bref. En langage du collège, j’ai un « comportement peu exemplaire ». Mais j’avais décidé qu’il n’y aurait plus jamais rien à écrire dans le dossier. Il resterait fermé pour toujours car désormais, ma carrière dans la course à pied (qui était en fait la première étape de ma carrière dans le basket-ball) en dépendait. J’avais trop à perdre. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions Milan, 13,90€

Boo, de Neil Smith (L’école des loisirs, 2019)

Voici un roman étrange, en forme de casier métallique à travers lequel deux yeux semblent nous épier d’on ne sait où…

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On le comprend dès les premières pages, ce regard indéchiffrable est celui d’Oliver, alias Boo – collégien surdoué, présentant tous les signes d’un syndrome d’Asperger, marginalisé, et même harcelé. Boo s’adresse à ses parents d’une sorte d’au-delà, après avoir trouvé la mort au collège, alors qu’il venait enfin de parvenir à réciter par cœur (et dans l’ordre !) les 106 éléments du tableau périodique… Ainsi, Oliver n’atteindra jamais l’âge adulte et ne deviendra jamais scientifique comme il en rêve depuis toujours. Le roman pourrait être pathétique, mais il ne l’est pas. En effet, Boo pose sur son passage de vie à trépas et sur l’existence dans l’au-delà un regard curieux, avide de comprendre et soucieux de restituer cette expérience de la façon la plus factuelle et précise possible. On découvre donc, petit à petit, le fonctionnement de cet étrange « Village » réservé aux adolescents décédés aux États-Unis au cours de leur treizième année. Mais il n’est pas si facile pour Boo de tourner la page de sa vie sur Terre : lorsque arrive un autre élève de son collège, mort quelques jours après lui, Boo réalise qu’après tout, il n’a peut-être pas été victime d’un emballement cardiaque dû à l’euphorie de son exploit mémoriel…

Ce roman est très prenant, tant on a besoin de comprendre ce qui est arrivé à Boo – et de savoir comment son histoire peut continuer. Le récit nous a surpris en bifurquant à plusieurs reprises, l’intrigue se complexifiant et prenant à chaque fois un cours complètement inattendu. Les aventures et les réflexions foisonnantes de Boo permettent de traiter de façon profonde et intéressante plusieurs thèmes pourtant difficiles à évoquer en littérature jeunesse, notamment le harcèlement scolaire, les fusillades dans des écoles américaines et la peine de mort. C’est peut-être la perspective analytique, presque détachée, de Boo qui permet de parler de tout cela de façon adaptée à un lectorat jeune. Il me semble également que le roman parle très bien des troubles du spectre autistique, du décalage perçu par Boo, de son besoin de se réfugier dans sa bulle et dans le monde rassurant des sciences. Les thèmes sont graves, donc, mais la tonalité du roman est souvent positive et porteuse d’espoir. La façon dont Boo parle à/de ses parents est belle et touchante. Lui qui avait tant de mal à nouer des relations sociales tant qu’il était en vie, rencontre au « Village » des personnes magnifiques qui apprennent à apprivoiser ses petites singularités.

« Puis, parce que je demeure allergique aux câlins, elle me donne un petit coup de pied dans le tibia, ce qu’elle appelle une « tape d’amour ». Je lui rends la pareille. »

La vision de la mort imaginée par Neil Smith est très riche ; il invente une voie médiane fascinante entre l’approche matérialiste et les représentations religieuses de la mort. L’univers de cet au-delà est très travaillé avec sa géographie et son écosystème particulier, son vocabulaire, ses traditions et une multitude de références à des personnages de livres, des œuvres littéraires et musicales (de Cole Porter à Nirvana !)… Nous avons aussi beaucoup aimé les clins d’œil multiples au monde de la science et des scientifiques.

Un roman original, captivant et sensible qui parvient à parler à hauteur d’adolescent de questions aussi difficiles qu’incontournables. Je ne suis pas étonnée du tout qu’il ait déjà remporté un tel succès en anglais et qu’il soit traduit dans de nombreuses langues !

L’avis de Linda est disponible par ici !

Autres extraits

« Je songe à mon existence sans amis au collège Helen-Keller. Dans le cours de sciences, j’étais toujours seul pour disséquer la grenouille. Aucun camarade ne voulait être jumelé à moi, malgré une note maximale garantie. Avant d’adopter ma politique d’évitement, j’avais essayé à quelques reprises, en particulier en cinquième, d’engager la conversation avec d’autres élèves. Je m’étais au préalable exercé devant le miroir : par le passé, en effet, mes propos avaient eu le malheur d’offenser ou d’irriter. Devant la glace, donc, j’ai dit : « Tiens, salut, Cynthia Orwell. Comment se sont passées les épreuves de sélection des pom-pom girls, aujourd’hui ? Tu as réussi des grands écarts satisfaisants ? » »

« Comme vous le savez, chère mère et cher père, chez nous, aux États-Unis, je n’allais jamais au théâtre. Je ne regardais pas de sitcoms ni de séries policières à la télévision. Je ne lisais pas de romans. Rien, en somme, qui suppose une incursion dans la fiction. Je ne comprenais pas la nécessité de la fiction dans un monde où les événements de la vie réelle – les drames qui se produisent à l’échelle cellulaire dans notre corps et sur le plan astrophysique dans notre univers – étaient à la fois fantastiques et fascinants.
Ce n’est que dans le monde réel du paradis que j’ai pris conscience du bien-fondé de l’illusion. La fiction a le grand avantage de vous dégager de la réalité lorsque la réalité devient peu engageante. Je regrette de ne pas avoir fait cette découverte aux États-Unis. Sa Majesté des mouches m’aurait peut-être aidé à survivre au collège. »

« – Vade retro, Satana ! lui dis-je.
C’est une expression latine que j’adore, mais que j’ai rarement l’occasion d’utiliser. (Origine : formule d’exorcisme qui se traduit par « Arrière, Satan ».) »

Lu à voix haute en octobre 2019 – L’école des loisirs (coll. Medium +), 18€

Jonah, tome 2. Le retour du Sept, de Taï-Marc Le Thanh (Didier Jeunesse, 2014)

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Je l’avais annoncé, nous n’avons guère tardé avant de poursuivre la série Jonah dont le premier tome nous avait si bien accrochés ! Et quel plaisir de retrouver tous les personnages que nous avons maintenant l’impression de bien connaître – avec leur belle humanité et leurs petites bizarreries pleines de charme…

L’intrigue monte en complexité en jouant sur plusieurs fils dont l’entremêlement énigmatique contribue à nous tenir en haleine… Il y a bien sûr Jonah qui goûte les bonheurs de la vie en famille avec ses parents adoptifs, mais qui semble pourtant avoir toutes les raisons de rester sur le qui-vive : pourquoi ses mains semblent-elles échapper à son contrôle ? Qui cherche à entrer en contact avec lui lorsqu’il est inconscient ? Parviendra-t-il éternellement à échapper aux forces naturelles qui semblent en avoir férocement après lui ? Si Jonah ne réside plus directement dans l’orphelinat, celui-ci reste le théâtre de phénomènes aussi étranges qu’inexplicables. Et qu’est-ce que tout cela pourrait bien avoir à faire avec un plan secret visant à s’infiltrer dans la forteresse des Sentinelles ?

Le charme opère si bien que l’on se laisse volontiers embarquer dans des aventures pourtant improbables. On croise ainsi des ours polaires, une vieille dame particulièrement perspicace, des esprits, un héros masqué, de savoureuses tartes à la myrtille, et même un président de la république ! Les péripéties s’enchaînent avec beaucoup de rythme, nous laissant suspendus aux aventures de Jonah et de ses amis à la fin du tome. Gageons que nous ne mettrons pas longtemps avant de plonger dans le tome 3 ?

Extraits

« Je vous donnerai très prochainement de mes nouvelles, Monsieur le Président, en espérant que vous aurez pu lire cette lettre dans le calme et que vous pourrez prendre les justes décisions afin que ma situation s’améliore. Je sais que vous avez d’autres chats à fouetter, mais tous ces événements bizarres mériteraient que vous y consacriez un peu d’attention. S’ils tendent à se développer, il se pourrait fort bien que vous soyez très rapidement débordé.
Quoi qu’il en soit, soyez assuré que je voterai pour vous lors des prochaines élections.
Odette Vinnitsa, citoyenne simple, mais attentive »

« – […] on est dans la tête d’un mort.
– Alors, c’est comment, là-bas ?
– Sombre.
– Sombre ? Sombre comment ? Vous pourriez être plus précises.
– Imagine un sac noir rempli de rouleaux de réglisse et placé dans un coffre-fort en fonte immergé dans un océan de pétrole. C’est plus précis pour toi ?
Jonah soupira avec force:
– Y-a-t-il un indice sur une direction à prendre ? […]
– Il n’y a rien de tout ça ici. L’endroit est désespérément vide, sombre… et surtout glacé.
– Glacé ?
– Ouais, imagine un pingouin sur la banquise, enfermé dans un congélateur en train de…
– OK, OK, j’ai compris. Donc froid, vide et sombre. »

Lu à voix haute en octobre 2019 – Didier Jeunesse, 16€ (existe également au format poche)

Les Croques, tome 2 – Oiseaux de malheur, de Léa Mazé (Éditions de la Gouttière, 2019)

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Notre foyer est en effervescence. Une agitation turbulente s’est emparée de toute la famille ces derniers jours. Que se passe-t-il ? Vous devriez le savoir ! Le deuxième tome de la bande-dessinée Les Croques, dont le final du tome 1 nous avait laissés littéralement suspendus aux péripéties de Céline et Colin, vient ENFIN de sortir ! Mettant ainsi (provisoirement…) un terme à de longs mois d’attente et d’angoisse. Comment les jumeaux vont-ils se sortir du guêpier dans lequel ils se sont fourrés ? Parviendront-ils enfin à se faire entendre et prendre au sérieux par les adultes ? Ne serait-il pas plus prudent de mettre plutôt un terme à leur enquête ?

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Cette parution a d’abord été l’occasion de relire le premier tome dont nous avions tant apprécié l’originalité d’un positionnement à la croisée entre drame, enquête et histoire d’horreur, la qualité de l’intrigue, le décor macabre et l’univers graphique tout en clair-obscur faisant la part belle aux couleurs automnales. Nous avions énormément aimé les personnages principaux, leur côté décalé, leur détresse et leur belle complicité.

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Toutes ces qualités se confirment ici. Le tome 2 brille notamment par un récit rythmé et parfaitement maîtrisé qui entremêle et poursuit habilement l’ensemble des fils narratifs du premier tome jusqu’à un final stupéfiant. Nous pensions que la tension était à son comble ? Léa Mazé monte ici encore d’un cran ! Ce deuxième volet est plus sombre encore que le premier. Les couleurs s’en ressentent. Des ombres menaçantes se rapprochent de Céline et Colin qui ne trouvent guère de réconfort dans une famille minée par l’incompréhension, les malentendus et le manque de confiance. L’imagination débordante, la fantaisie et la complicité des jumeaux n’en semblent que décuplées, comme d’ailleurs leur obstination féroce à faire la vérité.

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Nous avons eu un vrai coup de cœur familial pour le travail graphique de Léa Mazé, dont le trait est tout à la fois incisif, sensible et tendre.

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Voilà, en somme, de quoi confirmer le statut particulier de cette série parmi nos bandes-dessinées favorites. Mais voilà : il va falloir maintenant se résoudre à échanger nos conjectures en famille tout en attendant avec fébrilité… le troisième et dernier tome des Croques !

À recommander absolument à toutes celles et ceux qui aiment frissonner.

L’avis de Linda est par ici !

Lu en octobre 2019 – Éditions de la Gouttière, 13,70€

Jonah, tome 1 – Les sentinelles, de Taï-Marc Le Thanh (2013, Didier Jeunesse)

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Chez nous, la lecture est décidément une affaire de transmission familiale. Depuis quelques années, Antoine et Hugo font leurs propres explorations littéraires et se font un plaisir de recommander leurs coups de cœur à toute la famille. Et notamment à leurs grands-parents qui font preuve de beaucoup d’enthousiasme lorsqu’il s’agit de rentrer chez eux avec une pile d’albums ou de romans sous le bras, ce qui permet de très beaux échanges. Ma mère adore aussi dénicher de beaux livres qu’elle partage avec nous… C’est grâce à elle que nous avons découvert la très belle série Jonah qui a fait l’unanimité de la famille. La vie est belle, malgré tout !

« Où l’on prend connaissance de l’anomalie de notre héros et où l’on assiste à sa naissance si particulière »

Dès les premières phrases, on est happé par ce récit qui commence comme une tragédie : une mère meurt en couches, son enfant naît sans mains et est envoyé à l’orphelinat où il a bien peu de chances d’être adopté étant donnée son infirmité. Une histoire dure, terrible même, me direz-vous…

« Le spectacle qui s’offrait à ses yeux fit courir une vague d’émotions le long de ses avant-bras. Il y avait au sol un carré de terre humide et grasse. Et au centre de ce carré, une note de couleur . Un point minuscule et délicat. Une fleur. Une fleur qui déployait courageusement ses pétales, se gorgeant avec avidité de la rosée matinale. Une fleur qui, malgré la fraîcheur encore vive de ce début de journée, avait traversé les lourdes mottes de terre pour venir manifester son innocence et sa beauté aux regards émus des enfants. »

La magie de ce roman, c’est que Taï-Marc Le Thanh fait de ce drame une histoire pleine de douceur, de poésie et de vie – à l’image de la couverture pleine de sensibilité illustrée par la talentueuse Rebecca Dautremer. Car Jonah déborde d’énergie et de joie de vivre, un bonheur communicatif qui rayonne autour de lui. Il est fort des amitiés solides qu’il construit à l’orphelinat, mais aussi d’autre chose… Quelque chose qui semble susciter l’intérêt d’une étrange société secrète. Je n’en dis pas plus, mais sachez que l’histoire incroyable de Jonah est riche de rebondissements à couper le souffle et de personnages romanesques qui font voler en éclats les stéréotypes !

« Martha esquiva de justesse le filet incandescent de lumière bleue et la voiture mordit sur le bas-côté, longeant dangereusement le fossé qui bordait la route. La jeune conductrice avait l’impression qu’un sang glacé coulait dans ses veines. Elle sentait chaque pulsation de son cœur résonner dans sa tête. Son expérience de conductrice de rallye professionnelle lui faisait envisager la situation avec beaucoup de calme. ‘Après tout, se dit-elle, je suis juste poursuivie par la foudre qui cherche visiblement à détruire ma voiture, j’ai vu bien pire comme situation’. »

Cette histoire se dévore, tant on brûle d’en savoir plus sur le mystère qui entoure Jonah. Taï-Marc Le Thanh la raconte avec un mélange singulier de suspense, de sensibilité, de poésie et d’humour. Et nous offre une parenthèse hors-sol, un moment de lecture en suspens qui met du baume au cœur, nous invite à nous émerveiller, nous autorise à rêver d’un monde où amitié, solidarité et tolérance seraient les maîtres mots.

Une merveilleuse lecture d’enfance qui a nous a immédiatement conquis. Et comme ma mère nous connaît, les tomes 2, 3 et 4 nous attendent déjà de pied ferme… Quand je vous dis que la vie est belle !

Par ici pour voir ce que je dis du tome suivant de cette série !

Lu à voix haute en septembre 2019 – Didier Jeunesse, 16€ (disponible également au format poche, 6,90€)

Félines, de Stéphane Servant (2019, Éditions du Rouergue)

Chronique d’une révolution…

Une transformation mystérieuse affecte les adolescentes qui voient leurs sens s’aiguiser et leur aspect évoluer. Dans une société où le corps féminin est soumis à des normes rigides, ces transformations s’avèrent hautement perturbantes. D’abord pour les intéressées elles-mêmes. Mais lorsqu’elles décident de s’assumer et de s’élever contre l’oppression qui les vise, c’est toute la société qui s’en trouve bouleversée et la réaction est d’une violence inouïe. Un bras de fer terrible s’enclenche…

Félines

Un titre intriguant, évoquant à la fois la féminité et quelque chose d’animal, de fauve. Doublé d’une couverture magnétique qui interpelle et semble déjà appeler à la rébellion. Pendant l’été, Stéphane Servant avait entretenu le mystère en postant des chansons et des citations composant un générique empreint de rébellion. Autant dire que notre curiosité était maximale… Antoine a donc dévoré ce roman d’un trait dès sa sortie (fin août) et j’ai fait de même sans délai – un roman décidément difficile à lâcher !

« Je veux remercier mon éditeur pour son courage.
Le seul fait de publier cet ouvrage constitue une infraction à de nombreux articles de loi et nous expose, lui comme moi, à la censure et à de nombreuses sanctions pénales.
Mon éditeur et moi-même assumons les conséquences de cette publication, en toute conscience. »

Stéphane Servant met soigneusement en scène son roman, qui nous est livré comme la transcription du récit de l’une des protagonistes du mouvement des Félines. On découvre peu à peu les circonstances de la narration, qui se veut une restitution des faits alternatives aux versions déformées par les médias. Les péripéties s’enchaînent avec beaucoup de rythme. Comme dans Sirius, j’ai été impressionnée par la puissance révélatrice de cette parabole qui nous donne beaucoup à réfléchir aux grandes questions de notre époque. L’imaginaire subversif de Stéphane Servant nous interroge sur la pesanteur de normes, révèle la fragilité et la force de la différence de ces jeunes filles. Une manière de nous inviter à accepter, et même à revendiquer nos propres différences. Le roman met en relief la peur des épidémies, les mécanismes d’oppression des minorités, la recherche de boucs émissaires dans un contexte de désindustrialisation dévastatrice et leur instrumentalisation par les forces populistes. Mais il s’agit aussi – et c’est ce qui rend ce texte lumineux – des conditions d’émergence d’un mouvement subversif, du pouvoir de l’entraide et de la solidarité. Puisque la transformation des Félines leur fait prendre conscience de la condition sociale des femmes.

« Le monde de demain déjà leur appartient. » J’ai lu Félines en pensant à beaucoup de militant(e)s rencontré(e)s au fil des années, aux Femen, mais aussi à Greta Thunberg qui fait l’objet d’attaques incessantes montrant à quel point il reste difficile aujourd’hui pour une jeune femme d’être prise au sérieux.

Un très beau texte plein d’espoir, que je suis heureuse de pouvoir partager avec mon fils qui apprécie énormément ce type de lectures et les échanges qu’elles peuvent susciter. Un livre que l’on dévore, puis referme, plus que jamais attaché(e) aux valeurs d’émancipation, de tolérance et de liberté d’expression. Car, comme le souligne le prologue :  « Réfléchir, c’est commencer à désobéir. Lire, c’est se préparer à livrer bataille ».

Lecture partagée avec Antoine en août/septembre 2019 – Le Rouergue, 15,80€