Le guide du voyageur galactique H2G2, I, de Douglas Adams (Folio SF, 2017 pour la traduction française)

« – Mais monsieur Dent, cela fait neuf mois que les plans sont disponibles au cadastre.
– Oh ! Oui, sitôt que je l’ai su, j’ai foncé les consulter, hier après-midi. On ne peut pas dire que vous vous décarcassiez pour attirer l’attention dessus. Je ne sais pas, par exemple, vous pourriez l’annoncer partout…
– Mais ces plans sont exposés…
– Exposés ? J’ai dû finalement descendre à la cave pour les dénicher.
– C’est effectivement la salle d’exposition.
– Et avec une torche.
– Ah ! Sans doute les lumières avaient-elles sauté !
– L’escalier aussi.
– Bon. Mais écoutez, vous avez trouvé l’avis d’expropriation, non ?
– Oui, reconnut Arthur. Oui, je l’ai trouvé : il était placardé dans le fond d’un classeur fermé à clé, coincé dans des lavabos désaffectés avec sur la porte la mention : Gare au léopard. »

Arthur Dent est atterré : figurez-vous que par décision administrative, sa maison est sur le point d’être rayée du paysage. Mais pourtant, ces tracasseries semblent bientôt insignifiantes au vu de l’immensité de l’univers, de l’ampleur des péripéties qui le traversent et de la position somme toute marginale de notre planète Terre, perdue aux confins inexplorés d’un bras d’une Galaxie quelconque… Arthur Dent en fera l’amère expérience. Mais pas de panique ! Il pourra heureusement compter sur son ami Ford Prefect, astrostoppeur natif de Bételgeuse, qui maîtrise la géopolitique galactique sur le bout des doigts. Et, surtout, sur son prodigieux Guide du voyageur galactique !

Douglas Adams réalise un tour de force : imaginer une intrigue complètement farfelue mais néanmoins captivante, un space opera façon Monty Pythons qui parodie avec autant de virtuosité le genre de la science-fiction que celui des guides et autres traités scientifiques. Une vraie gourmandise pour qui goûte (comme nous) la loufoquerie, les raisonnements par l’absurde et l’humour anglais. L’occasion de croiser un vaisseau spatial jaune fluo, une précieuse serviette de bain, un robot dépressif et un architecte alien spécialisé dans la conception de fjords. Et de découvrir au passage LA réponse à la « grande question de la Vie, de l’Univers et du Reste » ! C’est rafraîchissant et drôlissime notamment grâce aux clins d’œil satiriques aux questions de pouvoir, de bureaucratie et de métaphysique.

L’histoire n’est pas du tout en reste – elle fit d’ailleurs un carton lors de sa diffusion initiale sous forme de feuilleton radiophonique, en 1978. La mise à distance des petites problématiques humaines, par décentrages successifs par rapport à la Terre, nourrit une intrigue dont les vertigineuses ramifications se dessinent sous nos yeux ébahis. Les virages narratifs les plus improbables, eux-mêmes, sont articulés de façon à devenir plausibles – dans un univers infini, toutes les éventualités ne sont-elles pas possibles ?

Un roman-culte qui réjouit sans se prendre au sérieux. Dans lequel toute la famille est entrée avec délice : nous ne manquerons pas de lire la suite, notamment pour savoir qui tire réellement les fils de la politique galactique !

Autres extraits

« Je vous mets devant un choix simple : soit périr dans le vide de l’espace, soit… (il marqua une pause mélodramatique) soit me dire tout le bien que vous pensez de mon poème !
Il s’enfonça dans un vaste fauteuil de cuir en forme de chauve-souris et les contempla. Il avait retrouvé son sourire.
Ford cherchait encore son souffle. Haletant, il passa une langue pâteuse sur ses lèvres craquelées et gémit.
Arthur quant à lui lança d’un air dégagé : ‘À vrai dire, moi j’ai bien aimé’. »

« Ce que nous exigeons, ce sont des faits concrets !
– Mais non ! s’exclama Majikthise, énervé. C’est précisément ce que nous n’exigeons pas !
Prenant à peine le temps de respirer, Vroom Fondel beugla : ‘Nous n’exigeons pas de fait concrets ! Ce que nous exigeons, c’est une absence totale de faits concrets ! J’exige de pouvoir être ou ne pas être Vroom Fondel !’
– Mais qui diable êtes-vous donc, enfin ? s’emporta un Fook outré.
– Nous sommes, dit Majikthise, des Philosophes.
– Quoiqu’il se pourrait bien que non, ajouta Vroom Fondel en agitant un doigt menaçant vers les deux programmeurs. »

Lu en mai 2021 – Folio SF, traduction de Jean Bonnefoy, 8,10€

Une nuit à Insect’Hôtel, de Claire Schvartz (Les fourmis rouges, 2021)

Forcément, cet album grand-format mettant en scène des insectes (quelle chouette idée) avait vocation à paraître chez Les fourmis rouges. J’ai été immédiatement sous le charme en découvrant que le premier rôle revenait à une famille de… bousiers. Vous savez, ces sympathiques coléoptères qui poussent devant eux de savoureuses et pratiques boulettes de bouse !

« Il fait un temps à ne pas mettre une antenne dehors. »

Surpris par une tempête, les Bouzman, donc, se voient contraints de passer la nuit à Insect’Hôtel où fourmillent déjà des bestioles diverses et variées, bruyantes ou lumineuses, fragiles ou carapacées. D’après la rumeur qui bourdonne, il y en aurait même une qui serait carrément flippante…

Voilà une histoire rigolote et pleine de suspense : on brûle de savoir qui est le monstre qui terrorise tout l’hôtel. Au passage, on s’attache à l’intrépide Suzy Bouzman qui nous entraîne bravement à la découverte de l’inconnu. Et, sur un mode farfelu, on découvre la variété sidérante de la famille des insectes. Les illustrations débordent d’énergie et de bonne humeur. Je les ai trouvées mignonnes, notamment celles de l’hôtel et du décor naturel vu à hauteur de scarabée. Les bousiers ne sont pas très ressemblants mais ça ne fait rien, le registre est clairement celui de la fantaisie.

Un album joyeux et coloré qui fait mouche : de quoi donner envie de construire un hôtel à insectes dans son jardin !

Lu à voix haute en mai 2021 – Les fourmis rouges, 17€

Il était une fois… La traversée, de Véronique Massenot et Clémence Pollet (HongFei, 2017)

Couverture disponible, ainsi que les extraits ci-dessous, sur le site de l’éditeur

Au gré d’une exploration en librairie, nous avons d’abord repéré un format vertical hors-normes et les linogravures aux couleurs chatoyantes. Cet écrin renferme une jolie fable sur les savants équilibres collectifs à bâtir pour faire face aux défis communs…

Un éléphant s’apprête à traverser le fleuve. Robuste et généreux, le pachyderme ne voit aucun inconvénient à ce qu’un duo de tigres suivi d’une ribambelle d’autres animaux exotiques profite du voyage. C’est ainsi que s’érige sur son dos une pyramide toujours plus audacieuse, sublimée par le format tout en hauteur et par la drôlerie des illustrations. Mais évidemment, arrive la bestiole de trop qui, même minuscule, va bousculer le cours de la traversée. Il se pourrait même que finalement les plus gros aient besoin de l’aide des petits…

Un album rigolo, plein de sagesse et de suspense !

PS: Cette lecture nous a fait agréablement penser au jeu Pyramide d’animaux qui remporta un franc succès chez nous il y a quelques années.

Les avis de Chlop et de Bouma

Lu à voix haute en mai 2021 – HongFei, 13,50€

Le premier défi de Mathieu Hidalf, de Christophe Mauri (Gallimard Jeunesse, 2011)

C’est une cour fastidieuse avec, évidemment, son souverain, ses notables, ses hiérarchies, ses carrosses, ses cérémonies, ses festins interminables, et ainsi de suite. Des rouages qui ne semblent grippés que par un petit grain de sable obstiné : un garnement passé maître dans l’art de déclencher des catastrophes, de préférence le jour de l’anniversaire du roi – qui se trouve être aussi le sien. Langue bien pendue, sens aigu de ses droits associé à une effronterie et une imagination sans bornes lorsqu’il s’agit de parvenir à ses fins, Mathieu Hidalf exaspère (surtout son père) ou égaye (presque tous les autres, ravis de rigoler un peu), mais ne laisse personne indifférent. C’est bien simple, on ne parle plus que de cela dans le royaume : Mathieu parviendra-t-il cette année à surpasser sa dernière bêtise ?

« Une bêtise, l’ombre d’une bêtise, le simulacre d’une bêtise, la rumeur d’une bêtise, l’idée même d’une bêtise, et tout le monde se rappellera le jour de l’anniversaire de Mathieu Hidalf comme celui de la plus grosse punition jamais infligée à un enfant ! C’est bien compris ? »

Voilà une série qui commence sur les chapeaux des roues, portée par la plume malicieuse de Christophe Mauri. L’intrigue est menée tambour battant, déployant au passage plusieurs arcs qui seront repris dans les tomes ultérieurs. L’univers importe avec bonheur dans une société de cour digne de Molière des éléments de merveilleux et des clins d’œil aux contes. Les personnages sont outrancièrement drôles. Hugo, qui aime l’humour et le second degré, est littéralement tombé sous le charme de cette série dont il a dévoré tous les tomes dans la foulée. Je le comprends : il y a quelque chose de jubilatoire chez cet anti-héros qui suit ses envies envers et contre tout, s’autorisant tout ce que beaucoup d’enfants aimeraient pouvoir faire sans (heureusement) pouvoir se le permettre. C’est puéril, bien sûr, mais sa façon ingénieuse et subversive de tourner en dérision les abus d’autorité est aussi indéniablement réjouissante.

Un roman pétillant d’humour et d’intelligence : on en redemande !

Extraits

« C’est mon anniversaire, docteur, et je vais rater celui du roi à cause d’un chien et d’un père tortionnaire. De quoi souffre-t-il ?
– Votre père ?
– Non, pardi ! Mon chien !
– D’un mal de tête.
– Un mal de tête ! s’indigna Mathieu. Et moi, quand je prétends que j’ai mal à la tête, on ne me laisse pas jouer dans ma chambre toute la journée, que je sache ? Un simple mal de tête ?
– Étant donné qu’il en a quatre, son mal de tête est potentiellement problématique, rétorqua le médecin. »

« Monsieur le fastidieux Armémon du Lac, consul de Darnar, vous fait savoir qu’il se rend fastidieusement à la salle Cérémonie pour assister à l’arrivée fastidieuse du roi. »

Lecture commune avec Hugo réalisée en avril/mai 2021 – Gallimard Jeunesse, 7,10€

Ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes, de Jean-Charles Berthier (Actes Sud Junior, 2021)

Ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes, de Jean-Charles Berthier, Actes Sud Junior, 2021. Image de fond: extrait de Curieux mammifères, de Florence Guiraud, Saltimbanque, 2019.

Ce voyage à travers l’Ouest canadien nous conduit vers la côte Pacifique. Mais dans le bringuebalant Westfalia, personne ne connaît avec certitude le sens du périple : découvrir qui est vraiment Grandpa ? Partir à la recherche des orques auxquelles il semble étrangement lié ? Changer de décor histoire de fuir les souvenirs lancinants qui brident le quotidien ? Ou tirer au clair cette intrigante question de savoir « ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes » ?

Nous étions plus que volontaires pour nous mettre en route : cette histoire de préservation des animaux fascinants que sont les orques ne pouvait que nous parler et de manière plus générale, nous adorons les road trips – surtout en combi. Le Canada est d’ailleurs un pays où nous aimons vadrouiller dans le cadre de nos explorations littéraires ; tout récemment encore, nous étions sur L’île-du-Prince-Edouard avec Anne de Green Gables et nous avions déjà séjourné là-bas en camping car l’année dernière avec Partis sans laisser d’adresse de Susin Nielsen…

Cette lecture à voix haute nous a permis de découvrir la plume bien à lui de Jean-Charles Berthier qui révèle un vrai talent pour brosser les personnages et imaginer leurs dialogues, trouver le ton vif et juste de la narration par la jeune Ellie. Et laisser la poésie opérer lorsqu’il s’agit d’évoquer les grands espaces, l’ivresse du voyageur, l’alchimie familiale en permanente construction.

Nous nous sommes donc complètement laissé entraîner dans cette intrigue aux contours flous dont le mystère semble s’épaissir au fil des péripéties, des rencontres et à l’approche de la destination. Cette construction a d’abord piqué notre curiosité, mais à la longue, elle a fini par nous déconcerter, nous donnant l’impression de naviguer un peu à vue et de perdre nos repères spatiaux-temporels. La fin du roman, ouverte et infusée de mythes amérindiens, n’a pas complètement dissipé ce brouillard pour nous. Si j’en ai apprécié la poésie, nous n’avons pas eu l’impression de reprendre pied.

Un road trip initiatique empreint de poésie qui nous a permis de découvrir une plume prometteuse.

Extraits :

« Je lui ai demandé de répéter. Il a redit « Dresseur d’orques ». Je me le suis répété. Tout fort, je crois. Pour ne rien vous cacher, il se serait présenté comme un chasseur d’escargots ou un … masseur de requins, j’aurais trouvé ça moins délirant. »

« Je me souviens du mouvement des serpents d’eau et des jours qui raccourcissent. De mes pieds nus dans la mousse humide. Du chant des arbres à l’humeur du vent. »

« On ne l’oublierait pas. Mais les gens de la route sont des papillons. Si tu les laisses filer, tu perds leur trace à jamais. »

Lu en avril 2021 – Actes Sud Junior, 14,80€

Lilly sous la mer, de Thomas Lavachery (Pastel / L’école des loisirs, 2021)

Dorures à l’ancienne, format à la verticale, on croit tenir un carnet d’observations datant de l’époque de Jules Verne… Dans le mille : nous voilà embarqués avec la capitaine Bullitt et sa famille à bord d’une prodigieuse boule d’acier pour une mission d’exploration à 2000 mètres sous les mers. Le voyage sera évidemment placé sous le signe de la science – avec force données chiffrées, microscopes, termes en latin et autres schémas délicieusement alambiqués à l’appui. Une science un peu fantaisiste, certes, mais cela n’enlève rien à l’exaltation de battre des records et d’explorer des territoires inconnus ! Dans toute cette effervescence, la petite Lilly semble bien immobile, devant son hublot : mais que fait-elle ?

Ce livre nous a fait passer un moment lecture à voix haute réjouissant : quel plaisir de déplier (littéralement) sa carte et de partir en expédition, de trembler au moment de repousser les frontières de la connaissance ! Mais aussi de prononcer de façon répétée le mot « boule Bullitt », de s’exclamer « Goodness » avec Monsieur Bullitt et d’admirer les ingénieuses inventions de Madame la capitaine !

Avec beaucoup de malice, Thomas Lavachery parodie le genre de la science fiction et taquine les savants, leurs idées fixes, leurs médailles et les enjeux souvent déconcertants de leurs recherches. Après tout, Albert Einstein ne disait-il pas que « l’imagination est plus importante que le savoir, car le savoir est limité » ? Et de l’imagination, l’auteur n’en manque pas, voyez plutôt l’inventivité avec laquelle il joue sur la mise en page pour planter le décor : on s’y croirait !

L’histoire se termine un peu en queue-de-poisson (c’est de circonstance), nous rappelant toutefois à bon escient que la pratique des sciences est moins spectaculaire que beaucoup l’imaginent – et souvent une affaire d’observation patiente…

Un album original où science, aventure et fantaisie ne semblent faire qu’un.

Lu à voix haute en avril 2021 – Pastel / L’école des loisirs, 12,80€

Lightfall, tome 1: La dernière flamme, de Tim Probert (Gallimard Jeunesse, 2021)

Excellente pioche en BD jeunesse avec Lightfall, une épopée tout en clair-obscur dans la droite ligne du Seigneur des anneaux ! Cet imposant premier volume (255 pages tout de même) plante le décor d’un univers fantasy bruissant de magie et de prophéties effrayantes. Un monde auréolé de mystère : le soleil a disparu depuis longtemps, huit « lumières » flottent désormais dans le ciel – certains murmurent qu’en réalité il y en aurait beaucoup plus, l’une serait « tombée » récemment… Lorsque son grand-père sorcier qui perd un peu la tête disparaît, Béa doit surmonter ses craintes, quitter ses livres et sa bulle pour plonger dans un inconnu plein de surprises où toutes les apparences sont trompeuses. Heureusement, elle peut compter sur un chat facétieux ainsi que sur les tonnes de muscle et de bienveillance de Cad… C’est le début d’une quête initiatique palpitante.

La tension est encore renforcée par les pages sombres qui s’intercalent ici et là, dessinant une menace qui se précise. Cette intrigue menée tambour battant est portée par de nombreuses péripéties, des répliques vives et un dessin superbe composant une ambiance visuelle enchanteresse. Une vraie prouesse sur autant de pages !

Toute la famille est sous le charme de cette belle énergie et de cette histoire de dépassement de soi, d’entraide et de sauvegarde d’un monde. Lightfall est une belle initiation au genre de la fantasy, accessible dès huit ans. On en redemande et nous guetterons la suite avec impatience.

Lecture commune avec Antoine et Hugo en avril 2021 – Gallimard Jeunesse, 19,90€

Pëppo, de Séverine Vidal (Bayard, 2018)

Pëppo, de Séverine Vidal, Bayard, 2018. Image de fond : extrait de Le mystère de la grande dune, de Max Ducos (Sarbacane, 2014)

« Salut mon frère

Je pars à La Jonquera.

Occupe-toi des petits.

Je reviendrai. »

La vie de Pëppo est un joyeux bazar, à l’image du camping Le Ropical (le T est tombé) où ses parents l’ont laissé quand ils ont dû partir. Ado rêveur, un peu paumé dans une dimension entre deux eaux qui n’appartient qu’à lui, il est le « voleur à deux balles » le plus attachant jamais croisé. Et aussi un véritable artiste du système D ! Heureusement, car Pëppo va avoir fort à faire : sa sœur disparaît, lui laissant ses jumeaux sur les bras (ou dessous, figurez-vous qu’il ignore comment on porte un bébé)…

La couverture vintage annonce la couleur : elle sent bon le sable, la baraque à frites de la plage et le pastique des chaises de camping. J’ai adoré le décor de ce camping déglingué mais plein de vie, où cabossés de la vie et âmes égarées se retrouvent sous le signe de l’entraide, des éclats de voix, de la guitare, du « café chaussette » et de la débrouille. De sa jolie plume qui fait mouche, Séverine Vidal navigue avec brio à la lisière entre gravité et humour acidulé. C’est joli et drôle de voir Pëppo grandir avec ses responsabilités, se surprendre lui-même et trouver ses marques (certes à sa manière !) avec les deux adorables « dodus ».

Une comédie déjantée et touchante qui vous ferait presque pousser des tongs aux pieds !

Les avis de Pépita, des Lectures lutines et de Hashtagcéline

Extraits

« Maximilien s’asperge le matin avec l’équivalent d’un demi-flacon d’eau de Cologne bon marché. Torride été, ça s’appelle, tout en virilité contenue. Chemise à motifs tropicaux, perroquets et fleurs de cactus, ouverte sur son poitrail poilu, short en éponge saumon fumé calé juste sous son énorme ventre : un géant magnifique capable de porter des Crocs jaune fluo et une gourmette en or en même temps. »

« T’es le môme le plus bizarre que je connaisse mais t’es le plus finaud, au fond. Un poète, un voleur à deux balles, un contemplatif. Et je t’adore pour ça. »

« À trois sur le skate, ça sera pas évident. J’essaierai, mais ça va être chaud. À moins d’en mettre un dans mon sac à dos, avec la tête qui dépasse pour respirer, et l’autre dans mes bras. Si on tombe, gros danger. Idée nulle. Il me faut un engin. »

Lecture commune avec Hugo en mars/avril 2021 – Bayard, 13,90€

Anne de Green Gables, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2020)

« Joli ? Ce n’est pas le bon mot. Ni « beau » non plus. Ils ne sont pas assez forts. Oh, c’était magnifique, vraiment magnifique ! C’est la première fois que je vois quelque chose que mon imagination ne pourrait embellir. »

Que dirait Anne, l’héroïne de ce roman, en découvrant cette couverture irisée, si délicatement travaillée à l’extérieur comme à l’intérieur, le brillant des lettres, la douceur de ces pages ? Assurément : un tel objet-livre lui inspirerait des mots grandiloquents ! L’éditeur girondin Monsieur Toussaint Louverture fait toujours fort lorsqu’il s’agit d’aller dénicher des pépites littéraires dans le monde entier et les révéler, dans un écrin toujours splendide, au public francophone. En décembre encore, nous vibrions passionnément au rythme de l’épopée des lapins de Watership Down, un coup de cœur dont nous ne nous sommes toujours pas remis. En quarantaine entre nos quatre murs ces jours-ci, nous avons vu de nouveau la magie opérer autour de ce classique canadien, et Anne Shirley illuminer notre quotidien !

Nous voici donc au Canada, sur L’Île-du-Prince-Edouard, terre rurale de vallons et de collines, de champs et de ruisseaux, de falaises et de criques. Matthew et Marilla Cuthbert décident d’accueillir un orphelin qui puisse les aider à la ferme. C’est finalement une fillette surprenante qui débarque chez eux : petite sorcière aux yeux brillants, tâches de rousseur, langue bien pendue. Et surtout, une imagination débordante qu’elle utilise comme un pouvoir lui permettant d’embellir une vie qui n’a pas été tendre avec elle. Avec une spontanéité déconcertante, Anne prend le contre-pied de toutes les attentes adressées aux enfants en cette fin de 19ème siècle : on attend d’eux docilité, piété, retenue, humilité, application dans les tâches ménagères ? La fillette est impulsive, curieuse, passionnée, ambitieuse, avide de bonheur. À rebours des préoccupations très terre-à-terre des habitants d’Avonlea, elle se pose des questions réjouissantes (« Qu’est-ce que vous préféreriez si vous aviez le choix : être divinement beau, avoir un esprit éblouissant, ou une bonté angélique ? »), s’invente des histoires, se berce de mots singuliers, d’idées plaisantes, tragiques ou extravagantes. Une imagination qui lui joue parfois des tours, mais qui va aussi de pair avec une grande capacité à comprendre les autres et une générosité sans borne.

« Âme de feu et de rosée, elle ressentait les plaisirs et les peines de la vie avec une intensité décuplée. »

On parcourt ce livre tiraillé entre l’hilarité face aux dialogues pleins de malice (on a constamment envie de prendre en note des répliques) et les émotions qui éclaboussent chaque page. La sensibilité d’Anne la rend vulnérable, mais lui permet aussi, pour le bonheur de tous, de révéler la beauté des choses : un crépuscule parfumé, un chocolat au caramel, une rose sauvage ou un poème. Quelle personnalité hors du commun ! Forcément, on brûle de découvrir ce qu’elle va devenir – nous sommes donc ravis de poursuivre avec le deuxième tome de la série qui vient de paraître.

Comme soixante millions de lecteurs avant nous, nous voilà conquis par cette ode aux mondes imaginaires. Un roman initialement paru en 1908 dans lequel se rencontrent un charme un peu désuet rappelant La petite maison dans la prairie ou Les aventures de Tom Sawyer et une façon résolument moderne de faire voler en éclat les stéréotypes de genre.

Les avis de Linda et de Tachan

PS : N’hésitez pas non plus à découvrir la série librement inspirée du roman, Anne with an E, un puissant remède à la mélancolie à savourer en famille !

Extraits

« Quelqu’un de très observateur aurait aussi noté le menton pointu et volontaire, les grands yeux vifs et pleins d’entrain, la bouche douce et expressive, le front haut et dégagé ; bref, cet observateur perspicace aurait compris que le corps de cette damoiselle égarée qui effrayait tant le timide Matthew Cuthbert ne pouvait être habité par une âme ordinaire. »

« Ils étaient corrects, vous savez, les gens de l’orphelinat. Mais il y a si peu de place pour l’imagination là-bas – on en trouve seulement dans les autres enfants. C’était vraiment intéressant d’imaginer des choses à leur sujet, que peut-être la fille assise à côté était la descendante d’un puissant suzerain et qu’elle avait été enlevée bébé par une nourrice cruelle, morte avant d’avoir avoué son crime. »

« Quand je trouve le nom qui va parfaitement, j’ai un frisson. Vous avez déjà éprouvé ça pour quelque chose ?

Matthew réfléchit.

– Euh, et bien, oui. Ça me donne toujours des frissons quand je vois ces vilains vers blancs qui larvent dans les plants de concombres. Je déteste ça. »

« Ruby est plutôt sentimentale ; elle met trop d’amour dans ses histoires, et tu sais que trop est pire que pas assez. Jane ne participe pas parce qu’elle dit qu’elle se sentirait stupide de lire à voix haute. Ses histoires sont extrêmement sensibles. Diana, elle, met beaucoup trop de meurtre dans les siennes. Elle dit que la plupart du temps, elle ne sait pas quoi faire de ses personnages, alors elle se débarrasse d’eux en les tuant. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Hélène Charrier, 16,50€

D’or et d’oreillers, de Flore Vesco (L’école des loisirs, 2021)

« Le petit pois, voyons ! Vous pensez bien qu’il n’y en avait pas plus que de citrouille et de haricots magique. Ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière les légumes ! »

On ne s’en rend plus compte tant ils nous sont familiers, mais les contes de fée sont décidément des histoires à dormir debout, absurdes au possible – sans parler de leurs petites morales d’un autre âge ! Pensez par exemple à La princesse au petit pois : sérieusement, auriez-vous jamais songé à choisir votre conjoint.e en fonction de sa propension à larmoyer au moindre inconfort ? Mais cela dit, êtes-vous vraiment prêts à découvrir le vrai de l’affaire ? Réfléchissez bien car vous risquez fort d’être ébouriffé.

De perle et de dentelle, d’argent et de bâillement, de draps et de ducats, de satin et de traversin, d’écus et de… Arrêtons-nous là, vous l’aurez compris, ce texte n’est pas pour les enfants (les miens l’ont donc lu avec avidité). À la lecture des aventures des prétendantes du richissime lord Henderson conviées à passer une épreuve des moins conventionnelles, on ne sait plus si on frissonne de plaisir ou d’épouvante. Blenkinsop Castle a quelque chose du manoir du comte Dracula, avec ses couloirs lugubres et ses mystères qui nous donneraient envie de tourner les pages plus vite. Mais pas trop vite, mais pas tout de suite : on prend le temps de profiter de tout. Délicieux dialogues sur le mariage et l’amour. Merveilleux personnage féminin qui fait voler en éclats tous les stéréotypes de genre. L’ironie qui vient décaper les contes, révélant leur saugrenuité et leur hypocrisie (les règles de bienséance passent vite à l’arrière-plan lorsqu’une fortune est en jeu). Et surtout, l’ode rare et savoureuse à la sensualité.

C’est avec un peu d’appréhension que nous avions écarté le baldaquin de lord Henderson : nos attentes étaient élevées comme une pile de matelas après avoir lu De cape et de mots ou L’estrange malaventure de Mirella ! Mais le sort a opéré, nous avons été enchantés par cette lecture étonnante et réjouissante, portée par de belles valeurs émancipatrices.

N’hésitez pas à consulter également les avis de Linda, Pépita et Pierre-Michel Robert.

PS: Seule ombre au tableau : nous avons désormais lu tous les romans de Flore Vesco, longue sera l’attente jusqu’au prochain. Hugo espère une suite à Louis Pasteur et Gustave Eiffel (peut-être consacrée à Clément Ader, comme pourraient le suggérer les indices qu’il a glanés dans les premiers tomes). Antoine et moi lirions volontiers une nouvelle adaptation de conte : s’il faut prendre des paris, je verrais bien Les habits neufs de l’empereur ou même La reine des neiges !

Lecture partagée en mars 2021 – L’école des loisirs, 15€