Mythomamie, de Gwladys Constant (2017)

Pourquoi mentir ? Peut-on faire du mensonge un art ? Où s’arrêter ?

Voici un petit roman pétillant et plein de fraîcheur (j’écris cette chronique sous l’effet de la quatrième de couverture qui scintille sous mes yeux de paillettes et de coupes de champagne !). On passe un moment agréable en assistant à la rencontre inattendue d’Alphonsine et d’Hortense.

La première, seize ans, est une lycéenne naïve et peu à l’aise avec le second degré. Elle manque d’assurance, mais se sent à l’étroit : dès qu’elle a l’âge, elle met fin à sa scolarité et trouve un travail alimentaire auprès d’Hortense, 85 ans. Celle-ci est un peu tout le contraire : forte de son expérience, volontaire et déterminée à tirer le maximum des moments qui lui restent à vivre. Et, disons les choses, adepte du mensonge – au point de m’encourager à vérifier la définition de la « mythomanie ». Wikipedia parle de « tendance constitutionnelle présentée par certains sujets à altérer la vérité, à mentir, à imaginer des histoires (fabulations) ». De fait, Hortense est une artiste, une championne du mensonge – on en aurait presque envie de l’imiter ! De quoi déconcerter Alphonsine qui est loin de se douter que les moments partagés avec Hortense sont susceptibles de lui offrir une forme d’initiation qui pourrait bien lui être particulièrement utile. En effet, sa propre famille lui cache quelque chose de monumental…

Alphonsine est une narratrice hors-pair qui parvient à nous emmener dans cette aventure improbable qu’elle raconte dans une langue drôle et originale qui respire la sincérité. Ce roman est vraiment à l’image de ses héroïnes : insouciant, vif et grave à la fois. L’occasion de s’attacher à ces deux jolis personnages et de réfléchir aux motivations et fonctions du mensonge, mais également au temps qui passe, à l’écriture et au sens de la vie.

Merci beaucoup à Alice Éditions de m’avoir permis de découvrir ce roman !

Extrait

« Ma mère m’a élevée dans l’horreur du mensonge. La vérité, rien que la vérité, levez la main droite et dites « je le jure » a été sa devise suprême depuis le jour où son mari, mon père, avait dit « oui ça va, merci », deux heures avant de se tirer une balle dans la tête. Lorsque j’ai eu onze ans, maman, conseillée par tante Violette, a tenté de m’inculquer un autre principe : Tout vérité n’est pas bonne à dire. Mais c’était trop tard. La nuance m’échappait et ça m’a valu de nombreuses heures de colle au collège. »

Lu en octobre 2018 – Alice éditions, 13€

mythomamie

Madame Pamplemousse et ses Fabuleux Délices (de Rupert Kingfisher, 2008 pour l’édition originale en anglais)

Pour concocter un délicieux petit roman jeunesse anglais, prenez une sélection de personnages décalés, loufoques, excessifs ou grotesques (voire tout cela à la fois). Ajoutez une bonne dose de mystère, une pincée de rêves merveilleux, un soupçon de magie et, si vous avez cela sous la main, un chef d’État ou de gouvernement… Nappez le tout de ce qu’il faut de second degré, c’est prêt !

Il n’y a pas à dire, il y a un truc avec les romans jeunesse d’outre-Manche. Roald Dahl, David Walliams et, en l’occurrence, Rupert Kingfisher exercent sur nous la même sorte de fascination. Ces auteurs partagent une même capacité à nous faire délicieusement douter face à des personnages équivoques. À nous faire retomber en enfance, face à l’évocation de transgressions réjouissantes et de rêves merveilleux. Mais aussi, il faut bien le reconnaître, à nous communiquer la satisfaction de voir des personnages déplaisants pris à leur propre jeu…

Ce petit roman illustré nous entraîne dans la boutique tenue, à Paris, par Madame Pamplemousse et son redoutable acolyte, le chat Camembert. Voyez plutôt :

Mme P

« Quelque chose, dans cette boutique, donnait la chair de poule. C’était en partie dû aux ombres projetées par les flammes des chandelles qui dansaient sur les murs, longues et élancées ; c’étaient aussi les marchandises, qui semblaient presque vivantes : on avait l’impression que les fromages soupiraient doucement, et que les chapelets de saucisses chuchotaient de leur voix sèche et gorgée d’ail. »

 

 

 

Madeleine, la nièce de l’infâme monsieur Lard (lui-même le propriétaire d’un restaurant douteux), est loin d’imaginer ce qui l’attend le jour où elle pousse la porte de l’épicerie ! Quand à l’insondable Madame Pamplemousse, ses secrets culinaires ont de quoi attiser toutes les convoitises, mais elle semble avoir plus d’un tour dans son sac…

« Pour une raison mystérieuse, une bouteille s’est renversée sur la plus haute étagère et vous dégouline sur la tête. Pour comble de malchance, cette bouteille contient de l’huile concentrée de « démon vert », un petit piment extraordinairement virulent, qui poussait autrefois au Pérou et que les Incas vénéraient à l’égal d’un dieu. Sa puissance est telle qu’une simple goutte est plus brûlante que le curry le plus épicé au monde. Je suis au regret de vous informer, monsieur, que plusieurs de ces gouttes viennent, je crois d’atterrir sur votre crâne. »

M Lard et M Langoustine.png

Ce premier opus des aventures de Madeleine, recommandé par Pepita que je remercie chaleureusement au passage, a été un véritable ravissement de lecture – immédiatement adopté à l’unanimité par toute la famille. L’ironie transparaît dès la couverture, dont la première impression donnée par son aspect rose et brillant est rapidement mitigée en discernant les détails… L’intrigue est captivante, l’écriture drôle et percutante, les délices de Madame Pamplemousse appétissants, avec juste ce qu’il faut de second degré sur la cuisine française. Quel bonheur de retrouver une forme d’enthousiasme que nous n’avions connue qu’avec Roald Dahl ! Espérons que de nombreux petits lecteurs s’en régaleront encore et gageons que cette lecture leur donnera envie de se mettre aux fourneaux !

« C’est le cuisinier lui-même qui donne de la saveur à sa cuisine : son caractère, ses rêves, ses sourires, ses larmes. Ton oncle est une brute. Sa cuisine aura toujours ce goût-là. »

Si vous doutez encore, regardez donc aussi l’avis de Linda par ici !

Lu à voix haute en octobre 2018 – Albin Michel Jeunesse, 8,50€

madame pamplemousse

 

Le Yark, de Bertrand Santini (2011)

Lu à haute voix en septembre 2018

Mise en garde ! Lecture déconseillée avant de mettre les enfants au lit : risque élevé de fou-rire incontrôlable frisant l’hystérie… On a beau voir venir l’incroyable Bertrand Santini, après avoir dévoré Miss Pook, Hugo de la nuit et tous les tomes du Journal de Gurty, il y a de quoi rester bouche bée face aux aventures du Yark !

Monstre effrayant avide de chair d’enfant, le Yark est aussi… un animal en voie d’extinction. C’est que la pauvre bête a l’estomac fragile et ne digère que les enfants sages. Ne m’en demandez surtout pas plus, croyez-moi, il est préférable de ne pas entrer ici dans le détail des manifestations déplorables de cette faiblesse digestive. Toujours est-il que si cette créature pleine de scrupules préférerait mille fois se nourrir de gamins insupportables, elle n’a pas vraiment le choix :

« Les bons sentiments n’ont jamais nourri personne. Et surtout pas les monstres. La Nature, qui ne connaît pas de morale, se fiche malheureusement de ce qui est bien et de ce qui est mal. Et depuis la nuit des temps, force est de constater que ce sont toujours les plus gentils qui se font bouffer en premier. »

Comme beaucoup aujourd’hui, le Yark regrette donc amèrement les enfants bien élevés, propres et innocents de jadis et désespère de trouver de quoi se mettre sous la dent…

N’y allons pas par quatre chemins, tout est génial : l’objet livre est magnifique, la couverture et les illustrations (par Laurent Gapaillard) de toute beauté et pleines de poésie.

 

L’histoire qui s’amorce et se présente comme une fable en noir et blanc est en réalité bien plus complexe et nuancée que cela. Puisque notre sympathie va, évidemment, au Yark qui n’est finalement pas si monstrueux. Pleine d’ironie et d’impertinence (j’ai parfois pensé au Môme en conserve de Christine Nöstlinger, où le petit héros doit apprendre à désobéir pour s’en sortir…), l’histoire a fait hurler de rire les enfants. Ils se sont aussi beaucoup amusés du jeu de l’auteur sur le rythme et rimes souvent audacieuses !

« Son derrière à réaction lui fait franchir le mur du son. Et semblable au dieu Pégase, le Yark disparaît dans les étoiles, à fond les gaz. »

Cette langue magnifique si bien maniée par Bertrand Santini fait de ce livre un vrai bonheur de lecture à voix haute !

Tous les publics trouveront leur bonheur dans Le Yark : la cocasserie des péripéties du Yark fera rire petits et grands, son air effrayant ravira les amateurs de monstres, les plus âgés profiteront de l’association jubilatoire de l’ironie et de la poésie, ainsi que d’une double lecture incitant à réfléchir aux dérives actuelles comme aux limites de l’état de nature… Et tout cela en 76 pages, pas étonnant que ce livre soit déjà largement considéré comme un classique !

Grasset jeunesse, 12,50€

Le Yark

La potion magique de George Bouillon, de Roald Dahl (1981 pour la version originale en anglais)

Lu et relu ces dernières années (et écouté très souvent en audio-livre Gallimard lors de nos trajets entre la France et l’Allemagne…)

Qui n’a jamais joué, enfant, à préparer une potion magique avec ce qui lui tombe sous la main ? Mélanger, brasser et malaxer ensemble des ingrédients improbables, puis observer les effets, quitte à voir apparaître un mélange pétillant, bouillonnant, détonnant, voire explosif ? Petite fille, je crois me souvenir que j’ai même eu, une fois, l’autorisation de mettre une improbable mixture violette au four pour observer ce que ça donnerait…

Avec La potion magique de George Bouillon, le grand Roald Dahl nous permet de suivre de près une fabuleuse expérience de concoction de potion. Le petit George, laissé pour quelques heures seul à la maison par ses parents fermiers avec sa sorcière de grand-mère, ne fait pas les choses à moitié : rouge à lèvre, mousse à raser, peinture et beaucoup d’autres ingrédients – vous ne voulez tout de même pas que je vous donne la recette ? Car vous êtes probablement loin d’imaginer les effets stupéfiants de la mixture improvisée par George !

En ce 13 septembre, anniversaire de l’auteur célébré comme « Roald Dahl day » à travers le monde, comment ne pas en profiter pour donner envie de lire l’un de ses nombreux romans jeunesse – en choisissant peut-être un livre plutôt moins connu que les autres ? James et la grosse pêche, Le bon gros géant, Mathilda, Charlie et la chocolaterie, Sacrées sorcières, Les deux gredins, Fantastique Maître Renard… Impossible de dire lequel nous préférons. Mais ce qui est sûr, c’est que ce sont ces romans qui ont donné aux garçons le goût des « gros livres » et que ce sont probablement les seuls que nous puissions lire et relire indéfiniment sans JAMAIS nous lasser. Fous rire et crampes abdominales garantis à chaque relecture ! Et le succès remporté est identique auprès de tous les enfants avec lesquels nous avons partagé ces livres coup-de-cœur. Tout est génial : l’auteur sait parfaitement parler aux enfants, témoignant d’une capacité exceptionnelle à se souvenir de ce qui les fait trembler de terreur ou d’excitation (mais quel plaisir de voir mousser abondamment et joliment la mousse à raser de son père !) ; les illustrations de Quentin Blake sont sensationnelles ; l’intrigue est toujours captivante, les dialogues percutants et hilarants, les jeux de mots drôlissimes (chapeau aux traducteurs), le dénouement jubilatoire. On en sort avec l’impression de s’être bien défoulé. Et par chance, puisque certain(e)s ne manqueront pas de se demander, Antoine et Hugo n’ont à ce jour jamais eu l’idée d’essayer de répliquer les idées prodigieuses des héros de Roald Dahl…

Si vous avez la chance de ne pas encore connaître George Bouillon et ses acolytes nés de l’imagination époustouflante de Roald Dahl, n’hésitez pas, foncez vers la librairie la plus proche ! Happy Roald Dahl day !

Extraits

« Un samedi matin, la mère de Georges Bouillon dit à son fils :
– Je vais faire des courses au village. Sois sage et ne fais pas de bêtises.
Voilà exactement ce qu’il ne faut pas dire à un petit garçon, car cela lui donne aussitôt l’idée d’en faire ! »

« Oh ! Oh ! pensa soudain Georges. Ah ! Ah ! Eh ! Eh ! Je sais exactement ce que je vais faire. Je vais lui préparer une nouvelle potion, une potion si forte, si violente et si fantastique qu’elle la guérira complètement ou lui fera sauter la cervelle ! »

« C’était simple, il mettrait tout ce qui lui tomberait sous la main. Pas d’hésitation, pas de question, pas d’embrouillamini. Tout ce qu’il trouverait de coulant, gluant ou poudreux, il le jetterait dans le chaudron. »

Folio Junior, 6,90€

George Bouillon happy roald dahl day

Cliquer ici pour accéder au cahier d’activité proposé par Gallimard jeunesse, en l’honneur du Roald Dahl day !

Jim Bouton et les terribles 13, de Michael Ende (1962 pour la version originale en allemand, 2005 pour la traduction de Jean-Claude Mourlevat)

Lu à voix haute en août 2018

Au printemps 2017, nous n’avions fait qu’une bouchée du premier tome des aventures de Jim Bouton. Toute la famille était naturellement curieuse de connaître la suite, mais le deuxième tome était malheureusement épuisé. L’attente a donc été longue jusqu’à ce qu’un exemplaire d’occasion soit proposé à un tarif raisonnable – quand on voit que d’autres exemplaires sont mis en vente à près de 100€, on se demande pourquoi Bayard Jeunesse ne réimprime pas ce roman…

Si ma perception peut avoir été altérée par les nombreux mois écoulés depuis que nous avions fait connaissance de Jim Bouton et de ses amis, il me semble que ce tome 2 est sensiblement différent. On retrouve, certes, avec grand plaisir l’univers loufoque imaginé par Michael Ende et joliment illustré, l’esprit d’entraide et de camaraderie qui règne autour de l’île de Lummerland et les aventures qui ne manquent pas de se succéder à un rythme rapide dès que Jim et Lucas sont dans les parages. Nos deux héros ont fort à faire : Lummerland a urgemment besoin d’un phare, c’est la crise au royaume de la mer, une bande de pirates menaçant sévit dans la région et Jim n’a toujours pas élucidé la question de ses origines…

Le roman se nourrit de son intrigue qui n’a pas manqué de captiver nos garçons qui – fait rare ! – n’ont pas résisté au suspense et ont achevé cette lecture chacun de son côté pour avancer plus vite. Le charme de ce livre provient également de la drôlerie des dialogues, mais aussi de l’incroyable inventivité de l’auteur qui nous entraîne des profondeurs marines au cœur d’un cyclone après avoir franchi le sommet des montagnes les plus hautes à l’aide d’un engin volant improbable, et à la rencontre de fabuleuses créatures aquatiques, d’un être de feu désappointé et d’une bande de pirates semblant souffrir d’une certaine dyslexie… Le nombre de personnages est plus important que dans le premier tome et la séquence des péripéties plus complexe, si bien que l’ensemble permet au lecteur de grandir avec Jim.

Pour toute ces raison, ce roman a remporté l’adhésion la plus franche d’Antoine et de Hugo. Pour ma part, tout en reconnaissant ces qualités, j’ai été frappée par le cantonnement des personnages féminins… dans la cuisine ! Les héros masculins désapprouvent l’aspiration de l’intrépide princesse Li Si à les accompagner dans leurs aventures – et l’histoire leur donne évidemment raison (elle finira heureusement par « apprendre la cuisine et le ménage auprès de Mme Comment » et par s’en tenir là…). J’ai aussi trouvé un peu surprenant qu’une histoire aussi farfelue se termine par un mariage princier, associant plusieurs dynasties. Il faut probablement considérer ce livre dans son contexte de parution, au tout début des années 1960. En 1973, cinq ans après le tournant de mai 1968, Michael Ende écrira le très beau roman Momo dont l’héroïne est une petite fille incroyablement libre et courageuse. Et pour rendre complètement justice à Jim Bouton et les terribles 13, reconnaissons que l’ouvrage prône par ailleurs la paix, le dialogue, les métissages et la reconnaissance de chacun – en témoigne le destin merveilleux du demi-dragon Nepomuk… En dépit de mes réserves, j’espère donc que ce roman sera réédité. Ce n’est pas si fréquent de trouver de vrais romans si construits et élaborés, tout en étant accessibles à des lecteurs très jeunes.

Extraits

« Les flammes dansèrent encore un peu, là-bas, dans un coin de la caverne géante, puis elles rapetissèrent, avant de mourir tout à fait. Les deux amis retinrent leur respiration. Désormais, ils étaient plongés dans les ténèbres de la grotte. »

« Il tira sur la rêne de droite, le tisonnier se positionna entre les deux blocs et la force magnétique commença à entraîner Emma. La locomotive s’élança à la poursuite de l’aimant, qu’elle ne pouvait bien entendu pas rattraper ; et c’est ainsi qu’elle avançait, mue par une force irrésistible.
– Ça marche ! s’écria Jim. Hourrah ! Ça marche ! »

« – Mais alors, bredouilla-t-il, pourquoi ne m’a-t-il pas chassé d’ici ?
– Tout simplement parce qu’il a peur de toi, répondit Lucas.
Les yeux de Nepomuk sortirent presque de leur orbite :
– Peur de moi ? C’est vrai ? L’horrible géant a peur de moi ?
– Oui, confirma Jim, c’est ce qu’il nous a dit.
– Si c’est comme ça, dit Nepomuk, ce géant m’est très sympathique, finalement. Dites-lui que j’aurai grand plaisir à le voir trembler de peur devant moi… »

Bayard Jeunesse, 17,90€

jim bouton terribles 13

Caïus et le gladiateur, de Henry Winterfeld (1969 pour l’édition originale en allemand, traduction française de 2001)

Lu à haute voix en juillet 2018

Quel plaisir de retrouver la sympathique bande d’élèves dont nous avions fait la connaissance au printemps, en lisant L’affaire Caïus! Si Henry Winterfeld a publié ce second volet de leurs aventures seulement seize ans plus tard, nos jeunes héros n’ont pas changé d’un poil et leurs idées et leurs dialogues sont toujours aussi réjouissants.

Pleins de bonne volonté, les garçons ont décidé d’offrir un esclave prénommé Udo à leur maître Xanthos. Ils sont loin d’imaginer que cette initiative les conduira dans des aventures aussi périlleuses qu’invraisemblables ! Pourquoi le marchand d’esclaves a-t-il mis la clé sous la porte pour s’enfuir précipitamment ? Qui est le terrifiant gladiateur borgne qui est à leurs trousses ? Quelle est la nature du complot terrible qui semble se tramer à Rome ? L’enquête menée par les garçons et leur maître les conduira dans le dédale des rues de Rome, au cimetière, sur un navire égyptien et même dans la fosse aux lions de l’arène !

On retrouve ici tous les ingrédients qui nous ont fait aimer le premier volet des aventures de Caïus : une intrigue palpitante, plusieurs bonnes frayeurs, des héros attachants et souvent hilarants (avec une mention spéciale pour l’imagination débordante et la verve d’Antoine et l’ironie de Xanthos !). Le roman offre aussi une immersion dans la Rome antique, sans que l’on ait une seule seconde l’impression de lire un ouvrage « pédagogique ». On se passionne tellement pour la chasse à l’assassin menée par les élèves que l’on remarque à peine qu’on apprend plein de choses sur la conquête des Gaules, la vie politique de Rome, ses relations avec l’Egypte, le commerce et l’emploi d’esclaves, et surtout la vie dans les arènes de gladiateurs. Cette lecture à voix haute a nourri des échanges très riches sur l’histoire de Rome, le tout dans une joyeuse bonne humeur alimentée par les frasques des jeunes héros. Elle ravira les amateurs de mythologies grecque et romaine qui sont sans cesse évoquées à travers les expressions et les exclamations des personnages.

Un roman que nous recommandons donc chaudement, même si la résolution finale m’a semblé un peu rapide… Quel dommage que le troisième tome des aventures de Caïus n’ait pas été traduit à ce jour !

Extrait

« – Dès le début, j’étais contre cette idée de t’offrir un esclave, maître Xanthos.
Il rayonnait de fierté.
– Et bien, Antoine, quel plaisir d’entendre pour une fois une parole sensée sortir de ta bouche.
Antoine poursuivit avec enthousiasme :
– Moi, je voulais t’offrir un lion. »

Livre de Poche Jeunesse, 5,90€

Caius-et-le-gladiateur

Hugo de la nuit, de Bertrand Santini (2016)

Lu à haute voix en mai 2018

Alors, bienvenue Hugo, dans un monde plus magique que le plus magique des rêves !

Laissez vous tenter par la couverture splendide de Hugo de la nuit et ouvrez ce conte moderne ahurissant ! Effrayant dès les toutes premières pages, il nous entraîne dans un décor spectral de garrigues et de vallons, au creux d’une nuit d’été où tout, absolument tout peut arriver… Imaginez qu’un vivant se retrouve brusquement parmi les morts, voire que les morts aient l’opportunité de revenir une heure à la vie… Une dose de magie, mêlée à un soupçon d’histoire et à un voile de secret : Hugo parviendra-t-il à survivre aux périls terribles qui le guettent, lui et sa famille ?

Tous les ingrédients sont réunis pour produire un cocktail détonnant. L’intrigue est passionnante et nous conduit à travers la nuit, de la première à la dernière page – même si Bertrand Santini se permet de petites digressions autour d’anecdotes souvent délirantes… Rebondissements et coups de théâtre se multiplient aux moments où l’on s’y attend le moins. Les personnages, vivants et morts, sont pour le moins hauts en couleur et leurs dialogues (souvent géniaux !) font vibrer le roman d’une énergie communicative.

Ce qui fait la particularité du roman, c’est pourtant sa capacité à nous faire rire (à gorge déployée dans le cas d’Antoine et de Hugo) des questions les plus graves – et avant tout de la mort. Deuil, suicides, meurtres motivés par les motifs les plus sombres, alcoolisme, cadavres en décomposition, mares de sang, intoxication spectaculaire aux champignons hallucinogènes… Aucun détail ignoble ne nous est épargné. Au final, je n’oserais jamais offrir ce roman à d’autres enfants (je ne sais pas si j’aurais amorcé cette lecture à des enfants de 7 et 8 ans si j’avais su !), mais ce moment de partage a incontestablement permis de dédramatiser le sujet et a laissé tout le monde d’excellente humeur. Force est de constater que cela fait du bien de rire de tout cela !

Si bien que je me suis demandé si Bertrand Santini ne nous livre pas un métadiscours sur l’art de ne pas dissimuler les choses aux enfants, à travers la bouche de la mère du héro : « Il y a une chose que je n’écris pas dans mes livres, tu sais ? Une vérité qu’il est inutile de raconter aux enfants. Le monde est un endroit cruel, injuste et absurde. Je le cache non pas pour mentir ou tricher, mais parce que je crois que les histoires sont faites pour consoler et donner du courage. Mais quoi qu’on écrive, quoi qu’on invente, le monde demeure cruel, injuste et absurde. Nous avons eu cette chance, longtemps, de le tenir à distance. Mais il nous a retrouvés. »

En refermant ce livre, on se dit qu’il s’agit d’un très bel hymne à la vie et à la vérité.

 

Extraits

« L’émotion le submergea lorsqu’il songea à ses parents, son chien, sa nounou et tous ces êtres encore prisonniers de la terre. Hugo aurait voulu redescendre pour leur annoncer que tout allait bien, que la vie n’était pas si sérieuse et la mort pas si méchante. »

« – Monsieur, ce n’est guère le moment de s’exprimer en rimes, alors que chaque instant nous rapproche d’un crime !
– Vous en faites aussi !
– De quoi ?
– Des rimes !
– Je voulais simplement dire, s’emporta Nicéphore, qu’en situation de crise, la poésie n’est pas de mise !
– Mais vous faites exprès ou quoi, avec vos rimes à la noix ! hurla Cornille.
– Tiens ! Vous rimez aussi ! remarqua le sorcier. »

« – Vous vous êtes fait mal, maman ?
– Oui ! C’est affreux ! C’est piquant ! C’est glacé ! C’est brûlant !
– C’est la vie ! répliqua son fils d’un ton fataliste et subtilement satisfait. »

« Monsieur nous pique une crise au prétexte qu’il est mort ! Il y a tout de même pire dans la vie ! »

« Vivre sur terre
C’est bon pour les légumes
Moi je veux de l’air
Et vivre comme une plume »

Grasset Jeunesse, 13,50€

hugodelanuit