Robot Sauvage (de Peter Brown, 2017)

Robot sauvageUn cargo, un naufrage, une caisse rescapée du désastre qui échoue sur une île perdue… S’en extrait Rozzoum 7134, robot intelligent, capable de se déplacer, de communiquer et d’apprendre à améliorer l’exécution des missions qui lui sont confiées – mais pas vraiment conçue pour les aléas de la vie sauvage. Cela dit, ayant été activée pour la première fois sur l’île, elle n’imagine pas un seul instant qu’elle n’y est pas à sa place. Et elle est dotée de toutes les ressources pour apprendre de ses erreurs et de l’observation de la nature !

 

« Comme tu le sais, cher lecteur, Roz avait toujours aimé rester aussi propre que possible. Mais elle tenait encore plus à rester en vie qu’à rester propre, alors notre robot décida qu’il valait mieux se salir. Roz allait se fabriquer un camouflage. »

 

Mais quel joli roman que celui-ci… Rien que l’oxymore du titre et l’intrigante couverture nous ont fait chavirer ! Cette robinsonnade moderne est écrite dans une belle langue imagée qui fait de ce livre un bonheur de lecture à voix haute et un bel hommage aux merveilles de la nature. À travers les mésaventures et l’initiation de Roz, Peter Brown soulève des questions véritablement passionnantes : sur l’entraide au-delà des différences (puisque les animaux surmontent leurs réactions farouches, voire hostiles vis-à-vis de cette créature qui leur semble d’abord monstrueuse) ; sur la nature et l’humanité (dans quelle mesure un robot peut-il, par mimétisme et par des déductions itératives, s’approprier les comportements que les être vivants adoptent instinctivement ?) ; mais aussi sur la manière dont l’intelligence artificielle peut déborder au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer, en détournant les règles suivant lesquelles elle a été programmée (« Le système d’exploitation du robot l’empêchait d’être violent, mais rien ne lui interdisait d’être agaçant. »).

Les personnages (enfin, les animaux et le robot !) sont très attachants et leurs dialogues pleins d’humour. Par exemple lorsque Roz, désemparée, se fait expliquer comment « jouer la maman » par une vieille oie :

« – Tu veux qu’il survive, n’est-ce pas ? fit l’oie.
– Oui, je veux qu’il survive, assura Roz. Mais je ne sais pas comment jouer la maman.
– Oh, ce n’est rien : il suffit de donner de la nourriture, de l’eau et un refuge à l’oison, de faire en sorte qu’il se sente aimé sans trop le couver, de le protéger du danger et de veiller à ce qu’il apprenne à marcher, à parler, à nager, à voler, à bien s’entendre avec les autres et à se débrouiller tout seul. C’est tout. Le rôle de maman, ce n’est pas compliqué ! »

 

Grâce aux illustrations qui parsèment le texte et à des chapitres très courts, le texte est accessible à de jeunes lecteurs. Impatient, Hugo (qui est actuellement en CE1) a d’ailleurs sans problème dévoré les 50 dernières pages tout seul… Lui qui adore les romans animaliers, il est complètement entré dans l’histoire et a été très ému par le destin de Roz. Antoine, qui est un peu plus grand et actuellement plutôt porté sur la fantasy, n’a pas été transporté. Moins intéressé que son frère par l’expérience de l’initiation du robot à la vie sauvage, il a trouvé que l’intrigue était trop lente à démarrer et s’est agacé de la brièveté des chapitres.

De mon point de vue, ce roman n’en reste pas moins éminemment original, à la fois intelligent et plein de tendresse et de surprises – jusqu’à la toute fin !

Retrouvez l’avis de Linda qui a eu mille fois raison de nous inciter à rencontrer Roz…

Lu à voix haute en avril 2019 – Gallimard Jeunesse, 13,50€

Pombo Courage (d’Émile Cucherousset et Clémence Paldacci, 2019)

Pombo courage_couverture.jpg

Pantoufles et tomahawk en forêt !

Une couverture ravissante, une histoire en forme de conte, un roman dans lequel on entre avec le sentiment réjouissant de renouer intensément avec l’enfance – son insouciance, son imagination et sa créativité sans bornes…

 

 

 

 

 

Les deux protagonistes de l’histoire ne pourraient pas être plus différents l’un de l’autre, mais nous rappellent forcément des personnes rencontrées dans la vraie vie ! D’un côté, Pombo, incorrigible pantouflard qui préfère vivre ses aventures en imagination, confortablement installé dans son fauteuil à bascule ; de l’autre, Java le casse-cou qui ne tient pas en place et ne recule devant aucun défi. Justement, sa dernière lubie a de quoi donner le vertige à Pombo : il s’agit de construire une cabane au sommet d’un chêne. Leur amitié résistera-t-elle à ce projet téméraire ?

Pombo Courage_extrait 1.jpg

Nous le savions depuis Truffe et Machin: avec son écriture vive et limpide, Émile Cucherousset n’a pas son pareil pour évoquer les jeux enfantins – nous avons pris autant de plaisir à le lire qu’à dévorer les romans d’Astrid Lindgren qui en parle si bien. Les illustrations douces et tendres de Clémence Paldacci donnent un charme irrésistible au roman et rendent joliment hommage à la forêt comme merveilleux terrain de jeux. On regretterait presque de ne plus avoir l’âge de construire de cabanes et de grimper aux arbres !

Pombo courage_extrait 2.jpg

Les dialogues débordent d’humour et d’esprit :
« – Java, pourquoi faudrait-il que ta cabane se trouve perchée tout là-haut ? Elle est très bien au sol.
– C’est pour voir le lointain, Pombo.
– Le lointain, je n’ai qu’à fermer les yeux pour le voir, Java.
– Ce n’est pas le lointain que tu vois. C’est le fond de ton imagination.
– Si tu crois que mon imagination a un fond… »

Ode au jeu et aux bonheurs simples de l’enfance, le roman célèbre aussi et surtout l’amitié qui transcende les différences, convainc de faire des concessions et peut fournir des ressources insoupçonnées pour parvenir à se dépasser…

Une merveilleuse lecture à voix haute ou un texte à lire seul. Émile Cucherousset parvient en effet à proposer un texte à la fois littéraire et accessible aux plus jeunes lecteurs. Nous vous mettons au défi de ne pas fondre de tendresse !

Un grand merci à Chloé Mary et à l’auteur pour l’envoi d’un exemplaire dédicacé qui m’est parvenu le jour de mon anniversaire !

Par ici pour les avis de Pepita, de Hashtagcéline et d’Aurélie

Lu à voix haute en avril 2019 – Éditions MeMo (Petite Polynie), 9€

Tyranno petite sœur (de Davide Cali et Sébastien Mourrain, 2019)

Tyranno petite soeur_couvertureC’est un véritable album d’épouvante que voilà ! On tremble rien qu’en découvrant l’étendue des dégâts sur la couverture, dans une chambre dévastée : objets renversés, Lego dépecés, matelas renversé, jouets amoncelés dans un chaos apocalyptique… Votre imagination galope sans doute déjà à la recherche de ce qui pourrait avoir causé un tel cataclysme : cyclone ? Séisme ? Guerre atomique ? La vérité pourrait être pire encore : la responsable est là, prise sur le fait, son sourire satisfait dégoulinant de bave et ses yeux diaboliques à la recherche de nouveaux terrains à ravager…

La petite sœur d’Axel pourrait paraître adorable dans son pyjama dinosaure, avec sa petite bouille ronde et ses cheveux en bataille. Sauf que du point de vue de son grand frère, elle n’est rien d’autre qu’une Tyranno petite sœur à la folie destructrice !

Tyranno petite soeur_extrait 1.jpg

Davide Cali et Sébastien Mourrain abordent avec beaucoup d’humour les turpitudes qui peuvent pimenter la cohabitation entre frères et sœurs. Nous nous sommes beaucoup amusés du goût de l’ordre (un brin excessif !) d’Axel, comme de l’énergie de sa petite sœur, qui n’est pas sans rappeler la légendaire Nana (des BD Tom-Tom et Nana). Les illustrations de Sébastien Mourrain jouent sur les perspectives pour rendre la fillette encore plus redoutable, Davide Cali n’hésite pas à mobiliser l’arsenal lourd du vocabulaire militaire pour rendre compte des affrontements. Si bien qu’on rit de bon cœur de tant d’excès ! Alors certes, le happy end n’est peut-être pas complètement crédible, mais cela fait du bien de rire en famille des disputes entre frères et sœurs et d’entrevoir qu’elles peuvent avoir une issue favorable !

Tyranno petite soeur_extrait 2.jpg

Si vous avez le courage d’affronter la Tyranno petite sœur, n’hésitez pas… Cet album peut être découvert avec des enfants de maternelle, il a beaucoup parlé à Antoine et Hugo qui ont quelques années de plus que le public cible. Et même à moi, il a rappelé un souvenir ancien : mon tumultueux petit frère s’était alors attaqué à ma bibliothèque que je gardais scrupuleusement triée par collection, taille et couleurs…

Lu à voix haute en avril 2019 – Sarbacane, 14,90€

L’art en bazar (de Ursus Wehrli, 2013)

L'art en bazar_couvertureLes adeptes du ménage et de l’ordre vous le diront : ranger, c’est tout un art ! Mais en matière d’art, justement, l’ordre n’est pas la priorité. Ce registre de création ne peut-il pas être défini précisément en opposition à la rationalité, à la fonctionnalité et aux formes d’activités séquencées et réplicables ? N’est-il pas un lieu par excellence de questionnement subversif, voire de remise en cause des ordres établis ?

Ursus Wehrli nous donne précisément à réfléchir sur ce qui constitue une œuvre d’art en prenant nos convictions à contre-pied, avec un projet aussi provocateur que réjouissant : l’artiste entreprend en effet de « mettre de l’ordre » dans d’illustres tableaux ! Qu’il s’agisse de toiles de la Renaissance, de peintures expressionnistes ou d’art abstrait, rien ne lui résiste ! Tel un maniaque du rangement, il procède avec méthode et une approche systématique redoutablement efficace, voyez plutôt…

Kunst aufräumen_Klee

Kunst aufräumen_Magritte.jpg

L'art en bazar-Van Gogh

Face à tant d’audace, on oscille entre perplexité eu égard au caractère absurde de l’entreprise, admiration de la méticulosité du travail réalisé (puisque nous avons évidemment vérifié que chaque élément des tableaux était bien ordonné !) et de la beauté surprenante du résultat. Cet album a donné lieu à de vifs débats dans la famille entre ceux qui préféraient la version ordonnée ou désordonnée de chaque tableau… Un album fascinant permettant de découvrir ou de revisiter des œuvres incontournables !

Lu et relu – Milan, 14,95€

 

Calpurnia (de Jacqueline Kelly, 2013)

Quel délice que de découvrir un roman comme Calpurnia ! Une lecture tellement riche que j’en trouve difficile de mettre en ordre tous les arguments qui me viennent pour convaincre les lecteurs de tous horizons de se jeter dessus…

Commençons donc par l’inoubliable narratrice du roman : Calpurnia Tate, onze ans. Vive, curieuse et déterminée, elle se passionne pour l’observation de la flore et du comportement des animaux. Mais voilà, elle est une fille (la seule d’ailleurs, dans une fratrie de sept) et dans le Texas de 1899, son entourage la destine à l’apprentissage des bonnes manières et des tâches ménagères plutôt qu’aux sciences naturelles. Le roman nous fait entrer dans le quotidien de Calpurnia et de sa famille, propriétaire d’une plantation au fil des mois : l’été étouffant, la récolte, la foire, puis le ralentissement des activités pendant les mois d’hiver, Thanksgiving et Noël… On rit beaucoup des tracas de ses frères, que Calpurnia raconte avec une lucidité et un ton scientifique réjouissants, mais aussi des solutions pragmatiques qu’elle y apporte avec une créativité indéniable…

Le texte est très beau et nous plonge dans une période fascinante, à la charnière entre le 19ème et le 20ème siècle. Les activités agricoles sont encore structurantes et les souvenirs de la Guerre de Sécession et de l’esclavage encore vifs, mais on constate presque à chaque chapitre à quel point la révolution industrielle (le développement de la photographie, des moyens de transport et de communication…) transforment la société et ouvrent de nouveaux horizons. Tout cela est très captivant pour un jeune lecteur du XXIème siècle pour qui les techniques contemporaines sont bien sûr une évidence…

Avant tout, ce roman aborde de façon particulièrement éloquente et avec beaucoup d’humour les problématiques féministes : à travers l’intuition redoutable de Calpurnia qui pressent que les attentes vis-à-vis des filles ne vont pas de soi, qui parle avec une ironie irrésistible de ces formes d’aliénation et qui utilise toutes ses marges de manœuvre pour garder les coudées franches. Voyez plutôt :

« – Pourquoi est-ce que je dois m’occuper des bébés ? demandai-je à mon père.
– Parce que tu es la fille, répondit Lamar avec désinvolture.
Je l’ignorai délibérément.
– Pourquoi est-ce que c’est moi qui dois garder les bébés ? Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas apporter les messages ? Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas gagner d’argent ?
– Parce que tu es la fille, insista Lamar, inquiet, flairant le danger.
– Et qu’est-ce que c’est censé signifier ?
– Les filles ne sont pas payées, se moqua Lamar. Les filles ne peuvent même pas voter. On ne les paie pas. Les filles restent à la maison.
– Tu devrais le faire savoir à l’école normale de Fentress, répliquai-je, fière de ma repartie. Il me semble que la direction paie miss Harbottle.
– C’est différent, marmonna Lamar, vexé.
– En quoi est-ce différent ?
– Ça l’est, tout simplement.
– En quoi, exactement, Lamar ?
J’insistai d’une voix tellement forte, et si longtemps, que mon père épuisé, cherchant désespérément un peu de paix, déclara :
– D’accord, Callie. Je te donnerai une pièce de cinq cents. »

Cela dit, Calpurnia prend conscience de déterminismes plus forts que ce qu’elle avait attendu. Elle se réfugie auprès de son grand-père, un personnage magnifique de scientifique visionnaire qui passe pourtant pour un original. La relation qu’ils tissent au fil de leurs expéditions dans la nature et de leurs essais au « laboratoire » est très belle et leurs conversations sont passionnantes.

Et il faut bien le dire, Calpurnia est aussi et surtout un roman sur l’enthousiasme que procurent l’initiation aux méthodes d’observation et d’expérimentation, l’exaltation des découvertes scientifiques et la découverte d’un horizon aux dimensions insoupçonnées…

« Soudain, je compris. Il n’y avait pas de nouvelle espèce. Il n’y avait qu’une seule sorte de sauterelles. Celles qui étaient nées un peu plus jaunes vivaient plus longtemps dans la sécheresse. Les oiseaux ne pouvaient pas les distinguer dans l’herbe désséchée. Les plus vertes, celles que les oiseaux repéraient ne duraient pas assez longtemps pour grossir. Seules les plus jaunes subsistaient, parce qu’elles étaient mieux adaptées à la survie en cas d’été torride. Mr. Charles Darwin avait raison. J’en avais la preuve dans mon propre jardin. »

En refermant Calpurnia, on a l’impression de bien connaître tous les membres de la famille Tate, auxquels il est impossible de ne pas s’attacher et qui nous ont bien fait rire. L’impression d’avoir énormément voyagé dans le temps et l’espace. Et pourtant, ce livre laisse vibrer en nous un écho dont on sent bien toute l’actualité.

Avec tout ça, pas étonnant que Hugo et moi n’ayons fait qu’une bouchée de ce pavé de 500 pages (et que le livre ait obtenu le Prix Sorcières en 2014). Un livre à mettre entre toutes les mains !

Pour finir de vous convaincre : l’avis de Linda et de Pepita

(et dans quelques jours, je vous parlerai de l’adaptation du roman en BD qui fait partie de notre sélection pour le Prix « Branches Dessinées »!)

Lu à voix haute en février 2019 – L’école des loisirs, 8,80€

Calpurnia couverture

Triangle (de Mac Barnett et Jon Klassen, 2018)

Avec Triangle, Mac Barnett et Jon Klassen signent un album inattendu et désopilant ! Dans cette histoire, il y a Triangle qui vit dans une contrée où tout (maisons, portes, cailloux, feuilles…) prend une forme résolument triangulaire ; et, au-delà d’une inquiétante zone intermédiaire aux contours indéfinis, Carré, chez qui tout est systématiquement (et presque obsessionnellement) carré. Un beau jour, Triangle décide de jouer un tour à Carré, mais il pourrait bien être pris à son propre piège !

Triangle_extrait 1.jpg

Cette fable est d’autant plus percutante que le graphisme dessins est minimaliste : les yeux ronds des deux protagonistes leur donnent tour à tour un air blasé, déterminé (voire un peu psychopathe ?), surpris, effrayé, revanchard… Cette intensité réduite à sa plus simple expression nous a bien fait rire. Et il faut bien dire que les enfants s’identifient facilement à cette histoire de farce douteuse et d’arroseur arrosé ! Antoine et Hugo ont retrouvé avec plaisir le trait doux, si caractéristique de Jon Klassen qui a baigné toute leur enfance – mais qui n’est pas, je trouve, sans rappeler celui de Leo Lioni que nous aimons beaucoup aussi.

Triangle_extrait 2

Peut-être suis allée un peu loin dans l’interprétation de l’album, mais j’y vu, à travers le ridicule de l’aspiration à ne côtoyer que ses semblables, une jolie invitation aux échanges et au métissage.

Seule réserve : la chute, qui m’a semblé tomber un peu « comme un cheveu sur la soupe ». Mais nous avons fait l’expérience que cela n’empêche aucunement d’apprécier ce bel objet, y compris, vues la richesse des métaphores et l’ironie du dessin, avec des enfants un peu plus grands.

Si vous voulez finir de vous convaincre, jetez donc un œil à l’article de Pepita !

Lu à voix haute en janvier 2019 – L’école des loisirs, 13€

Triangle_couverture

La petite épopée des pions (de Audren, avec les illustrations de Cédric Philippe, 2017)

Les limites sont souvent rassurantes. On peut ainsi se satisfaire et s’accrocher à cela : vivre dans un espace confortable et clairement borné, suivant une routine bien rodée et des règles aussi simples qu’efficaces, en acceptant l’inéluctable pouvoir de « l’ordre » et des déterminismes – fatalité, volonté des dieux ou, en l’occurrence, La Main lorsqu’elle décide de sortir les pions en vue d’une partie sur le damier. Et pourtant, il y aura toujours des irréductibles qui auront envie de prendre le risque, parfois insensé, d’aller au-delà, d’explorer le vaste monde et de repousser le plus loin possible les limites de leur liberté. Ceux-là seront souvent considérés au mieux comme des têtes brûlées, au pire comme des fous : mais ces individus prêts à aller au bout de leurs rêves peuvent vivre des choses fabuleuses que les autres ne peuvent même pas imaginer, contribuant ainsi à élargir l’horizon des possibles de l’ensemble de leurs congénères…

extrait 1Quel sujet passionnant que celui de ce petit roman ! À travers le destin d’une troupe de petits pions partagés entre leur fascination pour le monde extérieur et leur aspiration à regagner le confort rassurant de leur boîte en bois de rose, Audren invite les jeunes lecteurs à une réflexion philosophique exaltante sur la liberté, le libre-arbitre, l’aspiration individuelle à la distinction et les révolutions. L’exploit est d’évoquer ces questions vertigineuses à travers un texte non seulement accessible pour le public ciblé (« à partir de 8 ans »), grâce à un texte ciselé de moins de 50 pages, porté par de nombreuses illustrations en noir et blanc, mais aussi plein d’humour, de légèreté et de rebondissements. On se laisse volontiers entraîner dans l’histoire et on rit de bon cœur des mésaventures des pions et de l’ironie du texte.

extrait 2.jpg

Quand les enfants apprennent vite à lire et se lancent à 6-8 ans dans des lectures plus longues, ce n’est pas toujours facile de leur trouver des textes entre les « premières lectures » (pas toujours très passionnantes sur le fond) et les romans plus étoffés qui abordent souvent des thématiques plus adaptées à des collégiens. Les romans de la collection Petite Polynie des éditions MeMo (voir Truffe et Machin et Vendredi ou les autres jours) contribuent avec beaucoup de talent à combler ce manque (n’hésitez pas à regarder ce qu’en disent Pepita et Aurélie). Outre la satisfaction de pouvoir découvrir de « vrais romans » en autonomie, il y souffle un vent de rêve et de liberté qui devrait apporter un plaisir de lecture intense aux lecteurs et lectrices à partir du plus jeune âge.

Pour des albums accessible aux plus jeunes qui donnent à réfléchir à des questions similaires, regardez aussi Au-delà de la forêt, de Nadine Robert et Gérard Dubois, et Le secret du rocher noir, de Joe Todd-Stanton.

 

Extraits

« Quand on ne sait pas ce que c’est d’être libre, le moindre déplacement peut ressembler à la liberté. »

« Sasha finit par se dire que la prière était à la rigueur une astuce pour se donner de l’envie et de la force, mais certainement pas la potion magique qu’il avait attendue. Comme il rêvait d’être remarqué à son tour par ses congénères, il interrompit Sasha-le-Héros et annonça haut et fort :
– Et bien, moi, je vais quitter la boîte !
– Hein ??? Quoi ? Qu’est-ce que tu dis, Sasha ? Tu ne tournes pas rond ! Et La Main, alors ? s’étonnèrent les autres.
– Je me fous de La Main.
– OOOHHH ! répondirent-ils d’une seule voix.
– Je te rappelle que nous ne pouvons rien faire sans La Main ! ajouta justement et posément Sacha-la-Raisonnable, qui semblait avoir déjà réfléchi au problème.
– Quand on veut, on peut ! s’enhardit Sasha. Je vais quitter la boîte et… il est même possible que je ne revienne pas.
En disant cela, il sentit un frisson lui parcourir le bois. Il avait très peur de ne pas savoir retrouver son chemin, très peur de se perdre à tout jamais. Toutefois, l’envie d’autre chose était plus forte que la peur. L’envie de ne pas ressembler à ses pairs, l’envie de ne plus dépendre de La Main, l’envie, sans doute, d’une véritable liberté.
– Tu rêves ! s’exclama l’un des Sasha. Tu penses que la vie est plus drôle ailleurs, que tout y est possible, mais nous sommes bien heureux ici. Nous vivons dans le meilleur des mondes. Ailleurs, tu ne sais pas ce qui t’attend. »

« Je me demande si ce n’est pas ça la vraie vie, finalement. L’aventure, la surprise, la nouveauté, le désordre, le risque… »

 

Lu à voix haute en février 2019 – Éditions Memo (Petite Polynie), 8€

Petite épopée des pions.jpg