Aya de Yopougon, tome 1, de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie (Gallimard, 2005)

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Abidjan, quartier de Yopougon, 1978. De jour comme de nuit, les rues débordent de vie : gamins, poules, hommes d’affaires, cousins, marchands, ménagères, frimeurs, fêtards enivrés et amoureux tourbillonnent, se croisent et se bousculent. Et surtout, il y a des filles, à l’aube de l’âge adulte, qui ont soif de liberté et qui ne manquent pas d’idées pour se jouer de leurs envahissants patriarches.

« Oui, tu fais comme si tu pouvais aller loin dans les études.
– Oui Kêh ! Je ne veux pas finir en séries « C », moi.
– C’est quoi « séries C », même ?
– Coiffure, couture et chasse au mari.
– Ah ! Ah ! Ah ! »

Les dialogues sont savoureux, l’histoire prenante comme un sitcom. On s’attache aux personnages qui dansent, flirtent, s’entraident, se brouillent pour mieux se réconcilier. Tout cela est raconté, avec un mélange désarmant d’humour et de lucidité, par Aya – dix-neuf ans de clairvoyance, de charme et de volonté à tracer sa route comme elle l’entend. Tout en respectant les choix différents que font ses deux meilleures amies.

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Marguerite Abouet, qui s’est inspirée de ses souvenirs de jeunesse à Abidjan, nous livre un témoignage coloré d’un quartier populaire et d’une époque. On s’y croirait. J’ai beaucoup aimé aussi le trait vivant et expressif, porté par une palette de chaudes couleurs. Clément Oubrerie insuffle aux personnages comme aux décors une touche d’ironie toujours empreinte de tendresse qui répond parfaitement aux mots de l’autrice. Ensemble, ils produisent une BD joyeuse et divertissante dont je ne suis pas surprise qu’elle ait connu un tel succès, dans le monde francophone et bien au-delà !

Merci beaucoup à Sophie pour cette découverte.

Lu en juillet 2020 – Folio, 7,51€

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L’incroyable voyage de Coyote Sunrise, de Dan Gemeinhart (Pocket Jeunesse, 2020)

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Quel incroyable voyage, en effet, nous avons fait en compagnie de Coyote ! Vous n’avez certainement jamais croisé de fille de douze ans comme celle qui répond à ce nom extraordinaire, tout un poème – longue tresse, vieux jean usé et pieds nus, toute la sagesse du monde, un bagout impressionnant et une façon irrésistible d’allier ironie et tendresse.

« Tandis que nous nous dirigions vers la caisse, le gamin m’a détaillée de la tête aux pieds.
– Tu portes des vêtements bizarres.
J’ai regardé mon jean informe et mon T-shirt blanc couvert de tâches de graisse, puis ses habits à lui.
– Je porte plus ou moins la même chose que toi, ai-je rétorqué.
– Exactement. Mais je suis un garçon.
– Et donc ?
– Et donc les garçons et les filles ne sont pas censés s’habiller pareil.
– Bah, tu ferais mieux de te changer, alors. Parce que moi, c’est mort.
Il n’a rien répondu, et comme je ne lui avais pas encore payé son granité, c’était sans doute ce qu’il avait de mieux à faire. »

Si vous vous posez la question cruciale de savoir dans quel état américain on trouve les meilleurs sandwiches, vous tombez bien : Coyote vit avec Rodeo, son poète de père dans un ancien bus scolaire qui les emmène à travers tous les États-Unis au gré de leurs envies. Une liberté qui pourrait faire rêver : vivre dans une maison nomade avec potager, bibliothèque et même un chat, goûter la saveur incomparable du voyage, inventer des histoires, s’arrêter dans de chouettes endroits, embrasser tous les possibles auxquels la route peut mener… Laisser monter des compagnons de route parfois, mais attention, pas n’importe qui – seulement ceux qui aiment les beaux livres !

« Mais, comme dit Rodeo, rien ne dure éternellement dans ce bas monde, en dehors des Mars, et de la voix de Janis Joplin qui résonne dans l’univers. »

Mais comment en sont-ils venus à ce mode de vie hors du commun ? Ce passé qu’ils ont laissé derrière eux finit un jour par les rattraper et Coyote n’a pas le choix. Elle n’a pas plus de quatre jours pour retourner dans l’État de Washington pour sauver ses plus précieux souvenirs avant qu’ils ne soient détruits en même temps que le parc de son enfance. Seuls problèmes : ils sont à l’autre bout des États-Unis et Rodeo a juré de ne jamais retourner là-bas…

« J’étais plutôt bonne pour duper Rodeo. J’avais des années de pratique. Mais il était rusé, l’animal. Apprendre à duper Rodeo, on peut dire que c’est un peu comme apprendre à jouer avec une guitare qui a treize cordes au lieu de six, dont trois qui sont désaccordées, deux qui sont juste des fils et une qui est reliée à une clôture électrique. »

Nous ne sommes pas prêts d’oublier ce périple, suivi carte à l’appui, avec tout le plaisir de retrouver des coins déjà fréquentés en lisant Les aventures de Tom Sawyer, Le catalogue Walker & Dawn ou encore La longue marche des dindes. La quête de Coyote place ce voyage sous tension, mais on comprend vite à quel point cet immense chemin parcouru compte en lui-même. Il est semé de magnifiques rencontres qui contribuent à remplir le bus et le cœur de Coyote. Ce livre nous a fait rêver, passer du rire aux larmes. J’ai trouvé qu’il parlait très joliment de la charnière entre l’âge de l’enfance, son optimisme et sa soif d’ouverture, et celui de l’adolescence qui révèle à quel point tout est finalement plus dur et complexe. Les mots de Dan Gemeinhart vont droit au cœur en évoquant le deuil et la nécessité d’affronter ce qui nous fait le plus mal. Ils parviennent pourtant à composer une lecture réconfortante, portée par l’entraide et les liens qui se nouent autour de cette épopée. Alors oui, il y avait peut-être quelques longueurs, mais cela fait un bien fou de rêver, le temps de quelques centaines de pages, d’un monde de partage, de tolérance et de générosité.

N’hésitez pas à consulter les avis enthousiastes de Linda et de Bouma !

Lu à voix haute en juin 2020 – Pocket Jeunesse, 18,90€

Sacrées sorcières, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2020)

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Voici LA bande-dessinée que nous ne pouvions pas manquer cette année : l’adaptation de l’un de nos romans préférés de Roald Dahl, par la talentueuse Pénélope Bagieu !

Il fallait être sacrément culottée pour se lancer dans ce projet. D’abord, pas évident de condenser en un seul tome, même de 300 pages, une intrigue aux multiples rebondissements qui présente plusieurs arcs narratifs secondaires. Pas facile non plus de voir comment intégrer plusieurs monologues assez longs dans le roman, que ce soit l’exposé de la grand-mère sur les sorcières au tout début, ou l’épouvantable discours de la Grandissime sorcière. Peut-être plus difficile encore de croquer ces personnages célébrissimes, tellement associés dans notre imaginaire aux illustrations géniales de Quentin Blake !

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J’ai été ravie de voir ces défis relevés haut la main, grâce à une réappropriation du roman qui lui reste toutefois fidèle. Évidemment, comme nous connaissons l’histoire par cœur, les discussions sont allés bon train sur les moindres détails qui avaient été (légèrement) modifiés ou adaptés. Le changement principal est que l’insatiable Bruno Jenkins est devenue une sympathique fillette, ce que je n’ai pas trouvé plus mal : j’adore l’humour grinçant de Roald Dahl, mais sans doute ne raillerait-il plus les enfants gros de la même manière s’il écrivait aujourd’hui ? Et une héroïne, pourquoi pas, pour former un duo intrépide avec notre petit protagoniste. J’ai apprécié aussi le petit clin d’œil féministe aux épisodes de chasse aux sorcières glissée dans l’histoire.

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Le trait vif et malicieux de Pénélope Bagieu campe à merveille les personnages et le décor ! Le ton est donné par l’énergie et les couleurs de la couverture, qui vient sublimer un objet-livre par ailleurs très attrayant avec son titre et sa tranche jaunes. Les personnages sont merveilleux, à l’image de cette grand-mère loufoque et inépuisable, qui cache une tendresse désarmante derrière ses caleçons léopard, ses grandes lunettes et sa moumoute violette. Nous avons aussi adoré la Grandissime sorcière en agitatrice de haine perchée sur ses talons aiguille. Et les décors ! Notamment ce digne hôtel anglais de la plage de Brighton ! Et cette scène apocalyptique jubilatoire qui fait voler en éclats tout ce petit monde bien ordonné !

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Cette pépite d’humour noir est une vraie gourmandise pour celui ou celle qui a dévoré le roman. Pour les autres aussi : je me réjouis déjà à l’idée de tous ces lecteurs en herbe qui vont découvrir les écrits fantastiques de Roald Dahl grâce à cette BD. On en redemande et on en vient à espérer que Pénélope Bagieu s’attaquera à d’autres monuments du roman jeunesse…

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Sacrées sorcières, de Roald Dahl (Gallimard Jeunesse, 1983 pour l’édition originale en anglais, 1984 pour l’édition française)

Ce roman est sans aucun doute l’une des lectures d’enfance qui m’ont le plus marquée (car voyez-vous, Sacrées sorcières et moi, on a le même âge !). La preuve en image ? Mon exemplaire d’époque dont l’état témoigne d’une vie de livre accomplie. Cette Grandissime sorcière, croquée avec tout le génie de Quentin Blake… Il me suffit de la voir pour retomber en enfance et avoir de nouveau le cœur qui bat à tout rompre en tournant les pages.

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« Une vraie sorcière déteste les enfants d’une haine cuisante, brûlante, bouillonnante, qu’il est impossible d’imaginer. Elle passe son temps à comploter contre les enfants qui se trouvent sur son chemin. Elle les fait disparaître un par un, en jubilant. Elle ne pense qu’à ça, du matin au soir. ».

Roald Dahl a un talent inégalé pour nouer son intrigue en quelques mots, en l’occurrence avec une révélation fracassante : contrairement aux idées reçues, les sorcières ne sont pas des femmes vêtues de noir, aisément reconnaissables à leur balai ou à leur verrue sur le nez. Vous n’êtes pas dans un conte de fées. La vérité sur le point de vous être dévoilée est implacable : si les sorcières sont si dangereuses, c’est qu’elles ressemblent à n’importe quelle femme. À quelques détails près que vous apprendrez à discerner si vous avez le réflexe salutaire de lire ce livre. L’histoire captivante d’un garçon et de sa grand-mère qui affrontent le complot le plus épouvantable jamais conçu…

Quel personnage que cette grand-mère norvégienne enveloppée de dentelles, qui fume le cigare et chasse les sorcières ! Son petit-fils n’est pas en reste. Leur ingéniosité est réjouissante, leur complicité merveilleuse.

L’intrigue est portée par l’imagination stupéfiante de Roald Dahl. Cet auteur semble jouer avec les mots avec une malice qui lui appartient. J’aime particulièrement ces passages où il surenchérit tellement qu’il parvient à nous faire passer du frisson au rire.

« Jamais je n’avais vu visage si terrifiant, ni si effrayant ! Le regarder me donnait des frissons de la tête aux pieds. Fané, fripé, ridé, ratatiné. On aurait dit qu’il avait mariné dans du vinaigre. Affreux, abominable spectacle. Face immonde, putride et décatie. Elle pourrissait de partout, dans ses narines, autour de la bouche et des joues. Je voyais la peau pelée, versicotée par les vers, asticotée par les asticots… »

Ce livre a conquis Antoine et Hugo, même s’ils ont été moins impressionnés que moi petite. Je ne compte plus les relectures. Grandissime !

Du même auteur : Fantastique Maître Renard, La potion magique de George Bouillon, Les Minuscules

Lu et relu – Gallimard Jeunesse, 8,90€

Sixtine, tome 1 : L’Or des Aztèques, de Frédéric Maupomé et Aude Soleilhac (Éditions de la Gouttière, 2017)

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« Elle a peut-être pas de bateau, mais elle a la classe, cette petite. »

Sixtine ne sait pas grand-chose de son père, mort alors qu’elle était encore toute petite. Les émotions de sa mère sont encore trop vives pour qu’elles puissent vraiment parler de lui. Si Sixtine doit composer avec cette absence qui lui pèse, elle est flanquée, depuis la disparition de son père, d’un improbable trio de pirates-fantômes qu’elle semble être la seule à voir. Des anges-gardiens qui ne seront pas de trop pour l’aider à faire face aux problèmes matériels de son foyer et surtout aux dangers liés à l’histoire de son père…

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Ce premier tome plante le décor de la série, à la frontière entre un univers réaliste et un monde surnaturel peuplé de pirates, de fantômes et de grimoires, dont on ne fait encore qu’entrevoir les contours. Toute la famille a pris un immense plaisir à faire la connaissance de Sixtine, une héroïne comme nous les aimons, pur produit d’éducation pirate : pull à capuche, cheveux bleus en bataille, rêveuse mais déterminée, dotée d’une curiosité à toute épreuve et d’un arsenal de jurons digne du capitaine Haddock. La tendresse bourrue de ses trois compagnons de bord est irrésistible. Le scénario de Frédéric Maupomé est réussi, autour d’une trame addictive. Impossible de ne pas brûler d’en savoir plus sur l’histoire de ce père mystérieux et sur les péripéties à venir.

Aude Soleilhac campe l’univers de Sixtine à merveille, de son trait vif et expressif. Les dessins sont très travaillés – j’ai particulièrement aimé les décors nocturnes qui semblent baigner dans une lumière magique. Les pirates sont plus vrais que nature, mais néanmoins parfaitement camouflés dans le quotidien de lycéenne de Sixtine !

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En toile de fond des péripéties qui s’enchaînent avec rythme, les deux auteurs parlent, d’un ton juste et tendre, du deuil, des secrets, de l’âge de l’adolescence et de la valeur de l’entraide.

Cet alliage parfaitement dosé d’aventure, d’humour et de profondeur a immédiatement propulsé cette série parmi les favorites d’Antoine et de Hugo. Foi de pirate !

L’avis de Bouma est disponible ici.

Lu et relu – Éditions de la Gouttière, 13,70€

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Si on chantait ? de Susie Morgenstern, Timothée de Fombelle, Clémentine Beauvais, Yves Grevet, Vincent Villeminot, Anne-Laure Bondoux, Stéphane Michaka, Christophe Mauri, Victor Dixen, Christelle Dabos, Jean-Claude Mourlevat, François Place et Jean-Philippe Arrou-Vignod (PKJ, 2020)

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Un roman en forme de cadavre exquis, les stars de la littérature jeunesse française l’ont fait ! C’est Susie Morgenstern qui a pris la plume pour nouer l’intrigue autour de l’amitié d’Ambre, qui cohabite avec une ribambelle de frères et sœurs dans un petit appartement de la tour F, et de Louis-Edmond qui se sent bien seul dans l’immense villa de ses richissimes parents. Ce premier chapitre a été envoyé à Timothée de Fombelle, qui a passé le relai à Clémentine Beauvais… et ainsi de suite jusqu’au treizième et dernier chapitre, signé Jean-Philippe Arrou-Vignod. Imaginant les rebondissements rocambolesques déclenchés dans la vie de nos deux amis lorsque la mère d’Ambre disparaît avec un individu peu recommandable. Où l’on croise, entre autres, un digne majordome anglais, une armure, une madame Irma, des palmiers, une bétaillère et une flopée de fruits et légumes !

Cela aurait pu donner quelque chose de décousu, et bien pas du tout ! La mayonnaise prend parfaitement et j’aurais été incapable de deviner qui a écrit quoi. Les chapitres rebondissent les uns sur les autres avec force péripéties, clins d’œil et running gags. Impressionnant ! L’ensemble donne un roman joyeusement loufoque qui nous a tenus en haleine de bout en bout et fait hurler de rire. Cette solide dose de bonne humeur était bienvenue dans le contexte actuel. Ce roman n’en pointe pas moins le gouffre abyssal qui sépare riches et pauvres.

Et puisqu’on en parle : les bénéfices tirés des ventes de ce livre sont intégralement reversés au Secours populaire pour favoriser l’accès à la culture pour toutes et tous. Vos 7,90€ seront utilisés par l’association pour offrir des sorties culturelles à de très nombreuses familles. Faites-vous plaisir, c’est pour la bonne cause !

Pendant le confinement, les auteur.e.s lisent chacun leur chapitre par ici. N’hésitez pas !

Lu en avril 2020 – PKJ, 7,90€

Extraits (j’ai eu un peu de mal à choisir !)

« Le chef barbare Attila ravagea la moitié de l’Europe en dix ans, Napoléon conquit l’Italie en un an, Hitler écrasa la Pologne en un mois… Il fallut deux jours seulement pour qu’un certain Sébastien mette en morceaux le fragile équilibre de la famille d’Antoinette. »

« – Mon kiwi, dit Antoinette, tu es un génie.
– Mon kiwi ? s’étrangle Britney.
– Je l’appelle mon kiwi, explique sa mère, parce qu’il me donne de l’énergie, et que le kiwi, c’est plein de vitamine C.
– Et de petits poils irritants, fait remarquer Britney. »

«  – Ah, il est facile d’être solidaire quand on ne possède presque rien, peste le comte. Quand les pauvres se serrent les coudes, ce n’est que par intéressement. Nous les riches, au contraire, sommes solidaires par pure grandeur d’âme, c’est toute la différence ! »

« – Bravo, les enfants ! J’ai adoré. Vos parents sont dans le coin ?
– Euh, non, répond Ashley, ils sont… en conférence.
Elle ne sait pas d’où lui est venue cette idée mais il lui semble que ça fait hyper sérieux.
– Où ça ?
Elle fait un vague signe en direction du centre-ville.
– Euh… par là-bas.
– Et c’est quoi comme conférence ?
Bennett vient au secours de sa sœur :
– C’est euh… sur la délinquance financière chez les bonobos. »

Piccadilly Kids, tome 1 : Londres, Secrets & Rock Stars, d’Éric Sénabre (ABC Melody, 2015)

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Ce petit roman sympathique nous entraîne à travers différents quartiers de Londres en compagnie d’un trio de collégiens amateur de rock. Ils pensaient rejoindre discrètement le concert de leur groupe préféré en empruntant un passage sous-terrain, mais voilà qu’ils tombent sur le chanteur du groupe himself ! Ce dernier semble avoir une mission importante à accomplir, quelque chose de suffisamment important pour lui faire quitter la scène à quelques heures du show… Les Piccadilly Kids ne sont pas prêts à oublier cette journée.

L’objet livre est attrayant, avec sa couverture colorée et son marque-page détachable. Ses 145 pages, sa mise en page agréables et ses illustrations le rendent accessible pour de jeunes lecteurs, à partir de l’école primaire. Hugo (9 ans) a tout de suite eu envie de se lancer dans cette lecture. Elle lui a bien plu, notamment grâce à la belle alchimie entre les Piccadilly Kids, même si le dénouement l’a laissé sur sa faim.

L’histoire nous entraîne à travers Londres, de Highgate au British Museum, en passant par Sherrans Farm, Carnaby Street et le stade, une ville que l’auteur connaît manifestement comme sa poche (il y situe aussi les fameuses enquêtes d’Arjuna Banerjee). On déambule aussi dans le monde du rock en causant guitare, accords, groupes et tubes de plusieurs époques… L’ensemble est plaisant, même si j’ai trouvé que ces fils rouges donnaient un côté didactique qui ne se fondait pas suffisamment dans l’intrigue. Les aventures des Picadilly Kids n’en restent pas moins une bonne lecture pour préparer un séjour londonien, ou pour celles et ceux qui rêveraient de rencontrer leur idole.

Lu en avril 2020 – ABC Melody, 10,50€

Extrait

« À ce moment-là, Chuck s’est raidi comme un chien d’arrêt ; tellement brusquement que je me suis cogné contre son dos. Il a levé le doigt en l’air, et il nous a dit, aussi essoufflé que s’il avait couru un cent mètres :
– Écoutez !
On a écouté, mais on n’a rien entendu. J’ai demandé :
– Il y a quelque chose à entendre ?
Il a agité la tête comme ces petits chiens à ressort qu’on met parfois à l’arrière des voitures :
– Mais oui ! L’arpège de guitare, là ! Vous êtes sourds, ou quoi ?
On a tendu l’oreille. On a même arrêté de respirer pour faire encore moins de bruit. Et là, effectivement, on a entendu un vague son qui pouvait ressembler à de la musique. Chuck, ça avait dû être un berger allemand dans une autre vie, parce que lui, il avait l’air d’entendre tout ça comme si les musiciens étaient à côté de nous :
– Vous ne reconnaissez pas l’intro de Elevator to Heaven ? »

Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde, initialement paru en 1887 (traduction française publiée par Folio Junior en 2007)

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Nos lectures à voix haute nous ont permis de poursuivre nos explorations de l’Angleterre victorienne avec Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde. Il s’agit en réalité d’une nouvelle d’une soixantaine de pages, suivie d’une deuxième histoire intitulée Le crime de Lord Arthur Savile.

Les enfants sont entrés avec enthousiasme dans ce récit. Il s’amorce rapidement avec l’acquisition, par le ministre états-unien Hiram Otis et sa famille, du manoir de Canterville… et, par la même occasion, du fantôme qui semble y sévir depuis des siècles. Les nouveaux propriétaires ont été dûment informés de la situation, mais ne semblent pas plus impressionnés que cela par les mises en scène pourtant créatives du spectre. Bruits de chaînes, regard rougeoyant et gémissements diaboliques, rien ne semble y faire. Notre fantôme sombre dans le désespoir ! Ces mésaventures au charme « so british ! » nous ont bien fait rire. Pour ne rien vous cacher, je suspecte Antoine et Hugo de s’être identifiés aux « délicieux » jumeaux Otis, qui prennent plaisir à mitrailler le pauvre fantôme d’oreillers ou de boulettes de papier… Le choc entre le pragmatisme et le matérialisme de la famille américaine et un Royaume-Uni englué dans ses croyances et ses traditions, crée plusieurs situations réjouissantes. Par exemple lorsque le fantôme fait résonner son rire le plus effrayant et que Mme Otis lui suggère de prendre une cuillère d’élixir. Cela dit, la suite de l’histoire nous a déçus. Cette fin pleine de bons sentiments, évoquant les contes les plus traditionnels – c’est tout juste si ça ne se termine pas par « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » – semble bizarrement décalée avec l’ironie grinçante du début.

Le crime de lord Arthur Savile nous a finalement mieux convaincus. Oscar Wilde brosse en quelques phrases bien senties l’atmosphère mondaine d’une réception chez lady Windermere, où la valeur des parures est à la hauteur… de la vacuité des conversations. Le clou de la soirée est sans nul doute le chiromancien de lady Wintermere qui déchiffre avec une facilité déconcertante le passé et l’avenir dans les lignes de la main. Tout cela est divertissant jusqu’à ce qu’il examine la main de l’élégant lord Arthur Savile… Une histoire de prophétie auto-réalisatrice racontée avec humour et malice, qui a beaucoup amusé toute la famille !

Lu à voix haute en avril 2020 – Folio Junior, 6,70€

Extraits

« – C’est le sang de lady Eleanore de Canterville qui a été assassinée ici même par son mari, sir Simon de Canterville en 1575. Sir Simon lui a survécu neuf ans et il a disparu dans des circonstances très mystérieuses. Son corps n’a jamais été retrouvé mais son esprit coupable continue à hanter le manoir. La tâche de sang a été très admirée par des touristes et plusieurs autres visiteurs, et elle est ineffaçable.
– Tout ça ne tient pas debout ! s’exclama Washington Otis. Le Détachtou et le Super-détersif Pinkerton la feront disparaître en un clin d’œil. »

« Quel climat impossible ! dit le ministre américain d’un ton calme tout en allumant un long cigare de Manille. J’ai l’impression que ce vieux pays est tellement surpeuplé qu’il est incapable de fournir un temps convenable à tout le monde. D’ailleurs, j’ai toujours pensé que la seule solution pour l’Angleterre, c’était l’émigration. »

Miss Charity, de Marie-Aude Murail (L’école des loisirs, 2008)

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Cette fabuleuse lecture à voix haute nous a tant transportés en ces journées de confinement, nous faisant voyager dans le temps et côtoyer une galerie de personnages tous plus vivants les uns que les autres, qu’au moment de tourner la 563ème et dernière page, les larmes n’étaient pas loin…

Charity est une petite fille pleine d’imagination et de curiosité, qui scrute le monde à la recherche d’un sens et de réponses aux milles questions qu’elle se pose… Comme beaucoup d’enfants, me direz-vous ? Oui, mais Miss Charity grandit dans une Angleterre victorienne corsetée où il est attendu que les jeunes filles se distinguent avant tout par… leur discrétion. Fille unique délaissée par ses parents, Charity est bien seule dans sa nursery et trompe son ennui comme elle le peut, élevant toute une ménagerie de souris, hérissons et autres corbeaux, lisant tout ce qui lui tombe sous la main, peignant à l’aquarelle et imaginant toutes sortes d’expériences… Mais quelle place peut-on trouver à cette époque en tant que femme – et qui plus est, née dans une famille de rentiers où « gagner sa vie » est honni ? Son horizon se résume-t-il, comme chacun semble le lui suggérer, à faire un « bon mariage » ou quelque chose de vraiment intéressant va-t-il enfin lui arriver ?

Avec une lucidité délicieusement mêlée d’ironie (qui nous a agréablement rappelé celle de Calpurnia Tate, protagoniste d’un roman paru en même temps que celui-ci), c’est une véritable fresque de l’Angleterre victorienne que brosse Charity – ses fiacres, ses puddings, ses drames shakespeariens, ses manoirs poussiéreux et sa verte campagne, le clivage immense entre les bas-fonds de Londres et la haute société engluée dans ses conventions et son puritanisme. Une société pourtant travaillée par des révolutions scientifiques, littéraires et politiques qui rendent ce décor fascinant. À cet égard, j’ai été ravie de le découvrir à voix haute, ce qui a permis ici ou là de faire utilement les sous-titres sur les travaux de Darwin, les mésaventures d’Oscar Wilde ou les idées socialistes. Antoine et Hugo ont été stupéfaits de découvrir certaines normes sociales de la fin du 19ème siècle.

Mais avant tout, ils se sont passionnés pour le destin incroyable de Charity ! Son audace et sa soif d’indépendance donnent lieu à des scènes réjouissantes qui nous ont fait souvent rire. Évidemment, nous sommes tombés sous le charme de ses animaux qui sont tous plus attachants et drôles les uns que les autres. On pleure, aussi, de la dureté de cette époque et de la solitude de celle qui est en avance sur son temps, si mal comprise et peu aimée par ses parents. Ces épreuves ne rendent que plus précieuses les amitiés si importantes pour trouver le courage de sortir des sentiers battus…

Toute cette histoire est racontée avec brio par Marie-Aude Murail, d’une belle plume à la fois fluide et cultivant un petit charme suranné qui contribue à la mise en scène (cela faisait longtemps que je n’avais pas autant croisé l’imparfait du subjonctif !). La lecture des dialogues donne l’impression de plonger dans une pièce de théâtre et ils n’en sont que plus percutants. Les sublimes aquarelles de Philippe Dumas apportent la touche finale : on s’y croirait !

Une lecture inoubliable que nous avons envie de prolonger de multiples manières. Les garçons ont maintenant très envie de découvrir Shakespeare, ce que nous ne ferons peut-être pas tout de suite. En revanche, nous allons rester un peu dans l’Angleterre de Miss Charity en découvrant Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde, Dr Jekyll et Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson et Oliver Twist, de Charles Dickens. Et évidemment, nous allons nous pencher sur la biographie et les albums de Beatrix Potter, qui a manifestement inspiré à Marie-Aude Murail le personnage de Charity.

L’avis de Linda et de Hashtagcéline

Extraits

« Tabitha adorait me raconter des histoires d’amour. Elles se terminaient toujours mal, le fiancé étant poignardé par son rival ou la jeune fille s’empoisonnant avec une coupe destinée à une autre. Comme Tabitha se lançait ce soir-là dans une description enthousiaste des charmes de Kate Macduff, je sentis que j’avais intérêt à ne pas trop m’attacher à elle. »

« Je retins tout ce que Mademoiselle m’apprit sans difficulté comme sans plaisir. Je ne voyais pas l’intérêt de dire en français ou en chinois que je m’appelais comme je m’appelais et que j’avais l’âge que j’avais. Mes sujets de préoccupation portaient davantage sur le nombre de poils de la chenille processionnaire et la façon dont s’articule une patte de grenouille. Les leçons de piano m’assoupirent tout à fait. J’ai toujours joué avec autant d’âme qu’une boîte à musique. Les leçons de danse furent catastrophiques. J’étais vive mais sans grâce. Au bout de deux mois, Madame Legros ne savait plus que faire de moi. J’aurais fait un petit garçon très acceptable, mais j’étais une fillette désespérante. »

« Avais-je donc vécu dix-sept ans au milieu de rats, de lapins et de volatiles pour devoir supporter les singeries humaines le jour de mon anniversaire ? »

« ALFRED KING

Votre livre satisfait-il à la règle des trois B ? C’est la question que je me suis posée. Il satisfera au Beau dès que vos jolies illustrations auront pris des couleurs. Du point de vue du Bon, je n’ai rien à lui reprocher : c’est une bonne histoire.

Je sentis que le couperet allait tomber et je rentrai la tête dans les épaules.

ALFRED KING
Mais le Bien ? Avez-vous songé au Bien, Miss Tiddler ? Avez-vous pensé que votre… lapin se gavait de carottes dans le potager voisin, ce qui, en plus du péché de gourmandise, constitue une atteinte à la propriété privée ? »

Lu à voix haute en avril 2020 – L’école des loisirs, 24,80€

Les Vermeilles, de Camille Jourdy (Actes Sud, 2019)

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En ces temps de confinement où les enfants doivent trouver chaque jour de quoi s’occuper une fois les devoirs terminés, notre bibliothèque se révèle un vrai trésor. Je suis toujours étonnée de la capacité de Hugo d’y dénicher exactement les lectures qui correspondent aux préoccupations du moment (son frère aussi, mais sa prédilection pour les séries-fleuves fait que ses choix sont moins variés en ce moment !). Quand les inquiétudes se sont faites trop grandes, il a demandé à lire de beaux albums apaisants – La balade de Koïshi et Émerveillements. Et depuis quelques jours, il répand un peu partout dans l’appartement des Robinsonades (Robinson, Vendredi ou les autres jours…), mais aussi des livres permettant de s’évader très loin (de Max et les Maximonstres à Histoires de fleuves en passant par Le voyage de Darwin et Cap sur les îles !). J’en suis convaincue : les escapades les plus dépaysantes ne sont pas offertes par des expéditions, si exotiques soient-elles, mais par le pouvoir infini de l’imaginaire. Je n’ai donc pas été surprise de voir que Hugo relisait aujourd’hui une pépite en la matière, j’ai nommé la BD Les Vermeilles, de Camille Jourdy !

Jo est haute comme trois pommes, mais aussi hardie que déterminée. Ne trouvant pas sa place dans la famille recomposée de son père, elle n’hésite pas une seconde à s’enfoncer dans la forêt. Puis à emboiter le pas à de curieuses petites créatures bavardes, quitte à entrer dans un tunnel obscur… pour déboucher dans un monde où souffle un vent de fantaisie, une sorte de quatrième dimension où l’univers des contes percuterait celui des années 1970. Très vite, on ne s’étonne plus de voir de petits enfants aux oreilles de chats côtoyer un cyclope en Birkenstocks et un crocodile en blouson de cuir, sous la direction musclée d’un renard mal léché. Car l’heure est grave : tout ce petit monde a décidé de s’élever contre le despote qui terrorise le pays. Ce dernier organise justement un bal costumé : notre fine équipe ne devrait pas avoir de mal à s’infiltrer dans sa forteresse…

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Vermeilles_2Cette BD est d’abord un objet livre hors du commun, hypnotique, débordant de générosité tant dans les couleurs que dans le format (plus de 150 pages !). Je l’avais déjà dit ici, Camille Jourdy n’a pas son pareil pour saisir d’un trait rond et malicieux tout ce qui fait le charme de l’esprit de l’enfance. L’histoire est prenante et pleine de rebondissements, prenant un tour épique avant de nous prendre de court avec des pages plus oniriques, voire psychédéliques… Les dessins à l’aquarelle fourmillent de détails et clins d’œil réjouissants que l’on découvre au fil des lectures. Les dialogues sont savoureux, mêlant l’ironie, l’absurde et de petites phrases qui résonnent comme des comptines. Comme Jo, on rentre grandi et galvanisé de cette étrange aventure initiatique.

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Quelle vermeille quand les livres repoussent les frontières de ce que nous pouvions imaginer ! On en oublierait presque, comme Hugo qui choisit décidément très bien ses lectures, que nous sommes confinés entre quatre murs…

Lu et relu depuis décembre 2019 – Actes Sud BD, 21,50€

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