L’enlèvement du prince Oléomargarine (de Mark Twain et Philip Stead, illustrations d’Erin Stead, 2018)

Il était une fois un écrivain de génie… Mark Twain a inventé de belles histoires, pleines de personnages attachants, de péripéties et de dialogues irrésistibles – Les aventures de Tom Sawyer et celles de Huckleberry Finn figurent sans aucun doute parmi les lectures les plus marquantes de notre petite famille. Imaginez-vous un peu la chance des filles de notre écrivain pour qui il inventait quotidiennement des histoires ! Ainsi, un beau soir de 1879, Mark Twain imagina une histoire aux allures de conte : dans un lointain et étrange royaume, Johnny, un jeune garçon dépourvu de tout est contraint de se séparer d’une poule qui est sa seule amie. La suite de l’histoire implique une mystérieuse vieille dame, des graines magiques, un prince, les animaux les plus inattendus et deux dragons… Si les histoires du soir de la famille Twain n’ont malheureusement jamais été documentées et ont disparu avec elle, l’écrivain a eu la présence d’esprit de consigner l’essentiel de la trame de celle de Johnny sous forme de notes griffonnées.

L’enlèvement du prince Oléomargarine est le fruit du talent de Philip et Erin Stead, écrivain et illustratrice, qui ont entrepris de reconstituer le récit. L’objet-livre est de très belle facture, avec une belle couverture magnifiquement illustrée, un titre intriguant – et bien sûr, la perspective de découvrir une histoire inédite de Mark Twain ! Nous nous sommes donc plongés avec avidité dans cet album dont la lecture a été riche d’impressions.

extrait prince oléomargarine

La principale, surprenante, a été celle de retrouver la manière d’écrire de Mark Twain. Si, à la lecture de ses romans, les garçons s’étaient surtout délectés des bêtises de leurs galopins de protagonistes, j’ai pour ma part pris conscience en les relisant avec eux de la vive critique sociale qu’ils expriment et qui confine souvent à la satire – qu’il s’agisse de l’hypocrisie morale de la société américaine, de la ségrégation sociale et raciale, de la violence éducative, ou encore de la prégnance des superstitions les plus farfelues… Comme je l’expliquais dans la chronique consacrée aux Aventures de Tom Sawyer, j’ai pu craindre d’avoir initié cette lecture un peu trop tôt. J’écrivais ainsi :

« Le roman n’est pas construit autour d’une intrigue progressant de façon linéaire, mais plutôt par l’enchevêtrement de plusieurs lignes narratives développées en séquences irrégulières et interrompues par des chapitres plus descriptifs dans lesquels Mark Twain ironise, dans un langage fleuri, sur l’école du dimanche, les remèdes de charlatan de la tante de Tom ou encore la cérémonie d’examen à l’école. […] Rapidement convaincue qu’Antoine et Hugo percevraient ce type de passage comme rédhibitoire et se décourageraient vite, je dois reconnaître que je me suis trompée. Passionnés par les différentes intrigues, ils se sont impatientés à deux ou trois moments, mais n’ont jamais souhaité interrompre la lecture. Et la tension narrative monte en puissance à la fin du livre, si bien que nous n’avons pas regretté du tout ce choix de lecture. Par contre, de nombreuses explications étaient nécessaires et je ne pense pas qu’ils auraient été capables de se lancer eux-mêmes si je ne le leur avais pas lu.»

oléomargarine_féeIl me semble que l’on pourrait dire des choses très similaires de L’enlèvement du prince Oléomargarine. L’histoire est pleine d’imagination, de revirements et de générosité ; les illustrations d’Erin Stead sont somptueuses et d’une sensibilité un peu sauvage ; Johnny nous donne une belle leçon de simplicité, de gentillesse et de résistance face à la tyrannie.

 

Cela dit, le texte est très exigeant pour de jeunes lecteurs : les phrases sont longues, le vocabulaire (délicieusement) riche, la critique sociale omniprésente et le récit volontiers interrompu par des échanges imaginaires entre Philip Stead et Mark Twain. Le procédé est ingénieux, lorsque l’on est chargé d’une tâche aussi impressionnante que de redonner au corps à un texte d’un monument de la littérature ! En intégrant au récit la conversation qu’il aurait pu avoir avec Twain sur le cours de l’histoire, les scénarios possibles et leur plausibilité, Philip Stead nous associe à ses interrogations et prend une distance ironique vis-à-vis de l’exercice qui n’est pas sans rappeler certains passages des romans de Twain… Cela permet également, en représentant l’écrivain en train d’évoquer l’histoire autour d’une tasse de thé, de restituer l’histoire du prince Oléomargarine en tant que récit oral. C’est très bien trouvé, mais je crains (peut-être à tort !) que de trop jeunes lecteurs soient un peu déroutés face à cette forme de récit.

Mais l’écrivain, qui a pensé à tout, semble d’ailleurs avoir anticipé ce questionnement !

oléomargarine_dragons« Et tu peux penser qu’une histoire peut être racontée convenablement malgré des interruptions constantes. Mais malheureusement tu aurais tort. Car cette histoire est chaotique. Et même si tu t’attends à ce que Johnny mène ses troupes courageusement dans la bataille…
– Oui !
– Et même si tu t’attends à ce que Johnny, en dépit des probabilité, en sorte victorieux et sans grands dommages…
– Oui !
– Et même si tu t’attends à ce que Johnny porte lui les leçons qu’il a apprises de la guerre pour le restant de sa vie…
– Amène toujours quelque chose à grignoter !
– … Il n’en sera rien. »

Merci beaucoup aux éditions Kaléidoscope de nous avoir permis de découvrir ce bel album plein de malice et d’optimisme, singulier et déroutant comme une fleur de juju !

Vous trouverez ici l’avis d’Andréa Baladenpage

Autres extraits :

« Je peux vous assurer, me dit monsieur Twain, sa tasse de thé à la main, qu’il y a plus d’oiseaux sur cette Terre qu’un homme pourrait jamais connaître, mais la gentillesse gratuite est la plus rare des espèces. »

« Johnny inspira profondément pour se calmer. Puis il ouvrit sa bouche et découvrit les mots qui pourraient sauver l’humanité de tous ses maux, si seulement l’humanité pouvait les prononcer de temps en temps avec sincérité. Il dit : ‘Je suis content d’être là’. »

Lu à voix haute en janvier 2019 – Éditions Kaleidoscope, 19,90€

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Jefferson (de Jean-Claude Mourlevat, 2018)

Jefferson – ou l’enquête policière revisitée par Jean-Claude Mourlevat en forme de roman animalier… Un résultat détonnant, bourré d’humour, de fantaisie, de rebondissements et de sagesse. Ce n’est pas un coup de cœur, mais un coup de foudre !

Jefferson est un personnage auquel on s’attache d’emblée : ordonné, consciencieux, coquet, sensible et un brin timide, ce jeune hérisson féru de géographie déborde surtout de gentillesse et d’attention pour tous ceux qui l’entourent. Les plaisirs les plus simples le mettent en joie : lecture en sirotant une tasse de tisane, moments partagés avec son copain Gilbert, pâtisserie et bonheur d’aller chez le coiffeur, « se faire rafraîchir la houppette »… Ces routines sont bouleversées lorsque, par un terrible concours de circonstances, Jefferson se retrouve accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Heureusement, il peut compter sur la solidarité indéfectible de Gilbert qui ne manque pas d’idées pour mener l’enquête et démasquer le véritable assassin ! Quitte, pour cela, à devoir s’aventurer au pays des hommes…

Jean-Claude Mourlevat jubile, à l’évidence, en imaginant une galerie d’animaux personnifiés tous plus hilarants et sympathiques les uns que les autres, qui apprennent à se connaître, à comprendre leurs différences et à s’entraider. Le contraste entre les scrupules de Jefferson et la vivacité de Gilbert est drôlissime, même si notre mention spéciale reviendrait peut-être plutôt au sanglier Walter Schmitt, qui jure un peu trop, ne tient pas en place, mais se montre si spontané et bienveillant. L’humour est omniprésent, les dialogues irrésistibles, ce qui n’empêche pas l’auteur de mener efficacement un récit truffé d’action et de péripéties. On ne peut que se laisser emporter par la plume de Jean-Claude Mourlevat, de la première à la dernière page !

Mi-enquête policière, mi-fable animalière, ce roman évoque avec beaucoup d’espièglerie et d’intelligence le traitement des faits divers et les amalgames – puisque des parallèles sont immédiatement établis avec un autre hérisson, tueur en série légendaire… – mais aussi et surtout les relations entre hommes et animaux. Fidèle à lui-même, même si le registre est très différent de La rivière à l’envers que nous avons adoré il y a quelques mois, l’auteur montre avec force la valeur du sens collectif, du partage, du respect et des petits bonheurs simples. Et nous donne, de façon subtile, à réfléchir sur le traitement réservé aux animaux dans nos sociétés industrielles.

Un roman à découvrir absolument. Si vous n’êtes pas encore convaincu(e), jetez-donc aussi un œil aux avis de Pepita et de Bouma… Nous vous mettons au défi de ne pas fondre de tendresse en découvrant Jefferson !

Lu entre décembre 2018 et janvier 2019 – Gallimard jeunesse, 13,50€

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Extraits :

« Quand ils se mirent en route, vers dix heures du matin, après avoir dissimulé dans la cabane tous leurs vêtements masculins, n’importe quel promeneur croisé par hasard dans le bois les aurait pris pour deux innocentes jeunes filles en promenade.
Il entrèrent en ville d’un pas hésitant, surtout Gilbert dont les chaussures à talons, un peu courtes, martyrisaient le gros orteils. Comme ils traversaient le parc municipal, deux jeunes cochons, assis sur le dossier d’un banc public, les reluquèrent sans gêne et lancèrent des petits tss tss dans leur dos.
– Mais c’est hyper désagréable ! se révolta Jefferson sans se retourner. Je m’en rendais pas compte. Je le ferai plus, tiens.
– Mais tu l’as jamais fait, lui fit remarquer Gilbert.
– Ah oui, c’est vrai. Alors disons que je le ferai jamais. »

« – Monsieur Bonnepatte, bonjour !
– C’est quoi ce nom débile ? demanda Jefferson dès que Roland se fut éloigné.
– Bonnepatte ? C’est le nom de l’ingénieur qui a inventé le chauffage central. Enfin, son vrai nom, c’est Bonnemain, j’ai juste changé un peu. Râle pas, tu es bien content d’avoir juste à tourner le bouton de ton radiateur pour avoir chaud en hiver, au lieu d’essayer de faire du feu avec un silex. »

« – Ouvrez ! Ouvreeeez ! Ouvrez, sortez-nous d’là ! Ah ah ! Ah aaaah !
Mais ils ne pouvaient pas reprendre à l’infini ce refrain absolument stupide. Il fallait des couplets et c’est là que M. Hild montra tout son talent. De sa capacité à inventer dépendait le sort de ses compagnons de voyage et il le fit si bien qu’on eut l’impression que la chanson existait depuis toujours :
– Dans son cachot sordide / Léonard de Vinci / en prisonnier candide / se lamentait ainsi :
Des rimes riches en plus ! Le car entier entonna le refrain, tous redoublant de grands coups de poing :
– Ouvrez ! Ouvreeeez ! Ouvrez, sortez-moi d’là ! Ah ah !
M. Hild reprit de sa voix basse et improvisa brillamment un deuxième couplet :
– Dans une prison sinistre/ deux vaillants hérissons/ se plaignant au ministre/ chantaient à l’unisson :
– Ouvrez ! Ouvreeez ! Ouvrez, sortez-nous d’là ! braillèrent les vingt-huit Ballardeaux pour couvrir les coups qui résonnaient à nouveau dans la soute. »

La ballade d’Ilyas (d’Alex Cousseau et David Sala, 2018)

Extrait.jpgLa ballade d’Ilyas est un album atypique, inclassable, qui nous entraîne hors des sentiers battus, en compagnie de l’âge Rouge, d’Ilyas et de son rêve d’enfant… Quel est le sens de la lettre mystérieuse qu’Ilyas reçoit mais qu’il ne sait déchiffrer ? Le cheminement amorcé pour résoudre cette énigme se mue en expérience initiatique ponctuée de rencontres, enrichissante en elle-même et source d’inspiration pour les compositions musicales d’Ilyas, qui a décidément des airs de John Lennon…

Cet album onirique et métaphorique a de quoi dérouter son lecteur. Mais nous avons pris le parti de nous laisser entraîner sur les chemins empruntés par Ilyas et avons été époustouflés (le mot est faible !) par la beauté des paysages fleuris et psychédéliques qu’ils traversent. Des décors qui sont de vrais tableaux, fourmillant de détails dans lesquels se plonger pour une inspirante parenthèse contemplative… Une merveille d’album qui séduira à coup sûr rêveurs, poètes, voyageurs, amoureux de la nature et nostalgiques des années 1970 et du mouvement hippie !

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Extrait

« On dit que les musiciens ont un pouvoir. C’est peut-être vrai. Quand j’entends la musique d’Ilyas, j’ai l’impression que les arbres s’écartent sur notre passage. Que les chemins s’élargissent. J’ai l’impression que le monde s’agrandit. »

« Le jour tombe doucement. Une lumière vive, celle qui précède le soir, envahit la végétation. On traverse un jardin. Les couleurs et les parfums inspirent Ilyas, il fredonne en grattant sa guitare. Sa chanson est prête. Elle parle du sommeil des forêts et des rivières. Elle parle de la nuit et de l’hiver. »

« La barque file au gré du courant. On entend le clapotis de l’eau, le murmure du vent dans les roseaux. Ilyas prend sa guitare. Sa nouvelle chanson parle des rêves qu’on laisse derrière soi. De ceux qu’on partage, et du bonheur qu’en échange on reçoit. »

Lu à voix haute en décembre 2018 – Éditions Casterman, 15,95 €

La ballade d'Ilyas

Louis Armstrong (de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé, 2012)

Louis Armstrong portrait.jpgQui aurait cru le petit Louis, cet enfant qui déambulait pieds nus dans les rues de la Nouvelle Orléans à l’aube du XXème siècle deviendrait l’une des figures les plus marquantes de l’histoire du jazz ? Pierre Ducrozet conte avec talent l’histoire extraordinaire de Louis Armstrong. Une histoire qui est aussi celle du jazz, dont on suit les développements à travers le destin et les rencontres de ce trompettiste, cornettiste, chanteur et compositeur de légende. Une histoire qui est, finalement, celle des Etats-Unis. Cette lecture a d’ailleurs fortement résonné chez nous avec celle du Célèbre catalogue Walker & Dawn, dont l’intrigue s’inscrivait dans le même contexte historique. Les deux livres restituent avec finesse les contrastes qui divisent les États-Unis, des rives du Mississippi à l’immensité de Chicago et de New York, et l’irrépressible soif de liberté, d’émancipation face au poids des conventions et de la ségrégation.

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Louis-Armstrong-extraitLes illustrations de Zaü, si vivantes qu’elles semblent animées, et la voix captivante de Jacques Bonnaffé, qui lit l’histoire de Louis sur le CD assorti au livre, portée par de nombreux extraits musicaux, permettent une véritable immersion. Cette lecture, offerte aux garçons par mes parents qui savent si bien dénicher des trésors littéraires qui leur plaisent (et que je remercie affectueusement au passage !), a énormément marqué Antoine et Hugo. Il s’est agi pour eux d’une rencontre avec le jazz – et elle leur a indéniablement fait forte impression. Il faut dire que le cornet et la voix de Louis Armstrong ont de quoi laisser bouche bée ! En témoigne cette interprétation d’une chanson que j’adore, St James Infirmary !

Cet album a aiguisé leur curiosité et leur a vraiment donné envie d’aller plus loin. Après avoir refermé le livre, nous avons découvert de nombreux morceaux de musique de la Nouvelle Orléans, de blues et de swing, et reparlé très souvent de Louis Armstrong. Écouté et réécouté la chanson que Claude Nougaro a écrite en son hommage. J’espère que de nombreux lecteurs et lectrices auront le même plaisir à découvrir Louis Armstrong !

Éditions Bulles de savon, 19€

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Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Comment nous sommes devenus riches avec trois dollars (de Davide Morosinotto, 2016 pour la version originale en italien, 2018 pour la traduction française)

Ce livre est un coup de cœur parmi les coups de cœur ! Les mots risquent de me manquer pour exprimer à quel point notre petite famille a adoré Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Pendant quelques jours délicieux, nous avons unanimement vibré au rythme des aventures de ses quatre jeunes héros. Il faut dire que l’auteur italien, Davide Morosinotto, a réuni les meilleurs ingrédients pour un résultat détonnant…

Avant tout, une intrigue littéralement passionnante et qui emporte le lecteur en venant le chercher à hauteur d’enfant : « L’espace d’un instant, mon cœur s’est arrêté, je le jure. Parce que j’avais exactement trouvé ce que je cherchais. L’objet parfait. Et il coûtait un peu moins que les trois dollars qu’on avait à dépenser. » Quel gosse n’a pas rêvé de tomber par hasard sur une somme d’argent à dépenser à sa guise ? Et qui ne s’est pas laissé aller à feuilleter avec envie un catalogue en savourant de s’imaginer ce qu’il pourrait choisir ? Et si, à la place du révolver tant attendu, une vieille montre détraquée venait à être livrée par erreur, qui ne réfléchirait pas à réclamer son dû – quitte à traverser tous les États-Unis pour cela ? Et voilà que les aventures de P’tit Trois, Eddy, Joju et Min s’entremêlent avec une sombre mais non moins passionnante histoire criminelle… Vous imaginerez aisément les scènes d’indignation que tout cela nous a réservées au moment de refermer le livre et de coucher les enfants !

L’originalité de ce road-trip tient également à son décor : les États-Unis du début du 20ème siècle, restitués avec beaucoup de finesse par l’auteur. Le contexte historique demeure à l’arrière-plan et ne prend à aucun instant le pas sur l’intrigue, mais cette fresque très bien documentée apporte de la profondeur au roman. Du bayou de la Louisiane natale des quatre protagonistes aux abattoirs et à la gare de Chicago, en passant par la Nouvelle Orléans, les rives du Mississippi et les grandes plaines, Antoine et Hugo ont découvert avec curiosité ces contrées dépaysantes et l’époque de la ségrégation raciale et de la fin de la révolution industrielle :

« Avant même que le bateau s’amarre, j’ai poussé un grand cri en voyant un fiacre surgir derrière les quais à toute vitesse. Sauf que ce n’était pas des chevaux qui le tiraient. C’était… une automobile. Je savais qu’il existait des engins pareils quelque part. Ces fiacres à vapeur se conduisaient comme des bateaux mais je n’aurais jamais imaginé que j’en verrais un dans ma vie. »

P’tit Trois, Eddy, Julie et Min sont des personnages hauts en couleurs – à la fois drôles dans leur insouciance enfantine, et profondément attachants eu égard à leur indéfectible solidarité et à leur courage face aux épreuves de la vie. En donnant à chacun son tour le rôle de narrateur, l’auteur joue avec humour sur les décalages entre les perceptions réciproques des enfants. Impossible de ne pas penser à Tom Sawyer et à ses amis dont les frasques avaient déjà beaucoup réjoui Antoine et Hugo. Lisez plutôt :

« Malgré tout, un vrai chef ne doit pas se mettre en avant, il doit être choisi et acclamé par son peuple.
J’ai donc attendu d’être acclamé en songeant déjà à ce que je dirais avant d’accepter, non, non, je ne suis pas à la hauteur, vous êtes trop gentils, des choses dans ce goût-là, la modestie incarnée, quoi.
Au lieu de ça, Eddie a prétendu que c’était à lui d’être le chef car il était un chaman qui savait parler aux alligators ; Joju, elle, pensait que cette mission lui revenait car elle était la plus dégourdie de la bande, et Min lui-même donnait l’impression d’avoir son mot à dire en agitant la montre.
J’ai laissé échapper un soupir. Avec des sujets pareils, un chef aurait de quoi perdre patience. Après quoi, j’ai envoyé un coup de poing dans le ventre d’Eddie. Un coup qui a failli le faire pleurer mais qui a surtout donné lieu à une bagarre en bonne et due forme. Au bout du compte, tout le monde a compris que ce serait moi le chef, fin de la discussion. »

Last but not least, le roman est très bien écrit et l’objet-livre est à couper le souffle : vintage à souhait, truffé d’extraits de dessins, de cartes géographiques et de coupures de presse si authentiques qu’on les prendrait presque pour des documents d’archives. Je ne suis pas étonnée qu’il ait fallu plus de trois ans à l’auteur pour aboutir à un si beau résultat !

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Je m’arrête avant d’en avoir trop dévoilé, mais vous l’aurez compris, il s’agit-là d’un roman incontournable qu’on referme avec un pincement au cœur. Un livre que l’on peut acheter les yeux fermés. Un livre du calibre de ceux qui peuvent déclencher la passion de lire chez un enfant ! Si vous doutez encore, allez donc lire ce qu’en dit Pepita

Lu à voix haute en novembre 2018 – L’école des loisirs, 18€

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Pax et le petit soldat, de Sara Pennypacker (2016 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Un garçon, un renard apprivoisé – inséparables, mais pourtant brutalement arrachés l’un à l’autre par une guerre… Parviendront-ils à se retrouver sains et saufs ? La route est parsemée de dangers, mais aussi de rencontres inattendues !

Tels sont les ingrédients principaux de ce très joli roman publié il y a deux ans et salué unanimement par la critique. Je suis vraiment ravie de voir qu’un roman comme Pax et le petite soldat peut susciter un tel engouement : il s’agit d’un beau texte exigeant, raconté à deux voix par les deux protagonistes – et, loin des « page turners » qui caracolent en tête des ventes, avec un rythme à la fois intense et assez lent, ponctué de souvenirs et prenant le temps de nous montrer comment Peter et Pax se transforment au cours de leurs périples respectifs… Nous n’avons pas boudé notre plaisir : ces deux personnages sont irrésistiblement attachants, impossible de ne pas éprouver un élan de tendresse en apprenant à les connaître ! L’intrigue est passionnante. L’écriture est sublime et souvent bouleversante.

À travers le destin de Pax et de Peter, Sara Pennypacker évoque des thèmes universels : la perte d’un proche, la culpabilité, le doute, la solitude, l’expérience à la fois enthousiasmante et douloureuse de grandir, la difficulté de trouver sa voie par rapport à ses parents, l’émancipation, l’épreuve mêlée d’exaltation du retour à la vie sauvage…

J’ai trouvé géniale l’idée d’évoquer la guerre de la perspective d’un enfant et d’un animal. On n’apprend quasiment rien des ressorts de cette guerre particulière, mais on observe son déroulement et ses conséquences immédiates et durables d’un regard innocent, à hauteur d’enfant. Là où une fresque sur l’horreur de la guerre serait difficilement supportable par de jeunes lecteurs, Pax et le petit soldat nous la raconte de façon impressionniste, à travers le ressenti de ses petits héros. Ce livre est un vibrant hymne à la paix qui a résonné fortement chez nous tous.

En même temps, ce livre est étrangement empreint d’une douceur réconfortante, à l’image des illustrations sans pareille de Jon Klassen. L’amitié indéfectible que partagent le garçon et le renard, la façon dont ils apprivoisent la nouvelle situation, leur détermination et la bienveillance qu’ils suscitent, font souffler sur cette lecture un vent d’optimisme.

 

Extraits

« Parce que ça m’est soudain revenu : bon sang, j’adorais ces pêches. Il m’arrivait de me glisser dehors au milieu de la nuit pour aller en chercher. Je m’allongeais dans l’herbe sous ces arbres, au milieu des lumières des vers luisants et des stridulations des sauterelles, avec un tas de pêches sur le ventre, et j’en mangeais jusqu’à ce que le jus coule dans mes oreilles. Ça m’est revenu si nettement. C’était un souvenir que je pouvais sentir, que je pouvais entendre, que je pouvais goûter. Mais je ne comprenais pas comment cette petite fille pouvait être la même personne que celle qui avait enfilé un uniforme, pris un pistolet et fait ce que j’avais fait pendant la guerre. »

« […] Pax s’élança en avant. Son corps était léger, sa graisse brûlée par ces journées de jeûne. Il courut comme les renards sont censés courir : un corps compact filant comme une flèche dans l’air, à une vitesse qui faisait ondoyer son pelage. La joie de la découverte de la vitesse, l’imminence de la nuit, l’espoir de la réunion avec son garçon, tout cela le transformait en ce feu liquide qui fonçait entre les arbres. Ce feu qui n’était pas concerné par la pesanteur. Pax aurait pu courir indéfiniment. »

« Au moins savait-il que son garçon n’était pas là. Aucun de ces hommes n’avait sa silhouette mince, aucun ne se déplaçait avec la même énergie vive, aucun ne se tenait comme le faisait Peter, droit, mais la tête un peu inclinée vers le bas. Il en fut soulagé : les autres odeurs du camp – fumée, diesel, métal brûlé, et une étrange et noire odeur électrique – faisaient partie de ce dont il aurait essayé d’éloigner Peter. »

«  – Je ne me mets pas en colère. Je ne suis pas comme lui. Je refuse d’être comme lui.
Vola s’assit en face de lui.
– Oh. Je vois. Je comprends, maintenant. Mais je ne crois pas que ça puisse marcher. Tu es humain, et les humains ressentent de la colère.
– Pas moi. Trop dangereux.
Vola leva la tête et lâcha son étrange rire aboyant.
– Laisse-moi te dire que tous les sentiments sont dangereux. L’amour, l’espoir… Ha ! L’espoir ! Tu parlais d’un sentiment dangereux ? Non, on ne peut pas les éviter, aucun d’entre eux. Nous possédons tous en nous un monstre qui s’appelle la colère. Il peut se révéler utile : notre colère contre l’injustice peut donner de très bons résultats. Bien des maux sont réparés ainsi. »

« C’était pour l’eau qu’il y avait la guerre. Peter se rappela que Vola lui avait demandé un jour de quel côté se battait son père.
– Du côté de ceux qui libèrent, ou de ceux qui protègent?
Peter n’avait même pas compris qu’elle puisse lui poser la question.
– Du bon côté, bien sûr! avait-il répondu indigné.
– Gamin, l’avait appelé Vola.Gamin! avait-elle répété, pour être certaine qu’il l’écoute. Crois-tu que, dans l’histoire de ce monde quelqu’un ait jamais décidé de se battre du mauvais côté ? »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2018 – Gallimard Jeunesse, 13,90€

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La forêt en mon cœur, d’Adolfo Serra (2017)

La Forêt en mon coeur

Une parenthèse contemplative, une bulle d’oxygène, un voyage onirique en étrange compagnie, une promenade les yeux grands ouverts pour prendre le temps d’observer chaque détail merveilleux du monde… L’album de l’auteur espagnol Adolfo Serra est une invitation à suivre son petit héro hors de la ville et à s’évader au cœur de la forêt. Je n’en dirai pas plus afin de ménager l’effet intriguant de cette belle couverture qui attire la curiosité face à cette étrange forêt et à la petite silhouette qui semble s’y recueillir – curiosité à laquelle personne, chez nous, n’a pu résister !

La forêt en mon cœur est un album sans texte dont les illustrations esquissées à l’encre, à l’eau et à l’aquarelle, toutes en délicatesse, permettent au lecteur de s’approprier de ce cheminement avec sa propre subjectivité. Voyez plutôt :

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En parcourant cet album avec Antoine et Hugo, j’ai réalisé à quel point les silhouettes à peine esquissées, les zones de flou et les contrastes entre clair et obscur peuvent donner lieu à des interprétations personnelles : la forêt apparaîtra sombre ou lumineuse, inquiétante, mélancolique, miraculeuse ou réconfortante ; la solitude apaisante ou angoissante ; la foule rassurante ou indifférente ; la ville familière ou stérile ; le voyage bref ou très long… L’absence de texte laisse libre-cours à l’imagination ! Je garde ma propre interprétation pour moi pour mieux laisser les prochains lecteurs développer la leur.

Et quelle que soit la lecture, cet album a finalement quelque chose de réconfortant. Car même lorsqu’on se sent isolé, comme il est bon d’avoir au fond de soi une forêt, un petit arbre qui grandit et un ami imaginaire… Et un jour, on se rend peut-être compte qu’on n’est pas le seul à se sentir un peu marginal et à apprécier les parenthèses contemplatives. À moins que ce ne soit le contraire : qu’adviendrait-il si la forêt n’existait plus que dans le cœur d’un enfant perdu au milieu de la ville ?

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Si mes garçons ont découvert cet album avec curiosité, il me semble presque que sa complexité et sa portée philosophique (quelle mise en abîme à la fin de l’album !) le destine à de « grands » lecteurs. Merci beaucoup aux éditions Balivernes de nous avoir permis de découvrir cet album unique !

Lu en octobre 2018 – Balivernes édition, 15€