Le guide du voyageur galactique H2G2, I, de Douglas Adams (Folio SF, 2017 pour la traduction française)

« – Mais monsieur Dent, cela fait neuf mois que les plans sont disponibles au cadastre.
– Oh ! Oui, sitôt que je l’ai su, j’ai foncé les consulter, hier après-midi. On ne peut pas dire que vous vous décarcassiez pour attirer l’attention dessus. Je ne sais pas, par exemple, vous pourriez l’annoncer partout…
– Mais ces plans sont exposés…
– Exposés ? J’ai dû finalement descendre à la cave pour les dénicher.
– C’est effectivement la salle d’exposition.
– Et avec une torche.
– Ah ! Sans doute les lumières avaient-elles sauté !
– L’escalier aussi.
– Bon. Mais écoutez, vous avez trouvé l’avis d’expropriation, non ?
– Oui, reconnut Arthur. Oui, je l’ai trouvé : il était placardé dans le fond d’un classeur fermé à clé, coincé dans des lavabos désaffectés avec sur la porte la mention : Gare au léopard. »

Arthur Dent est atterré : figurez-vous que par décision administrative, sa maison est sur le point d’être rayée du paysage. Mais pourtant, ces tracasseries semblent bientôt insignifiantes au vu de l’immensité de l’univers, de l’ampleur des péripéties qui le traversent et de la position somme toute marginale de notre planète Terre, perdue aux confins inexplorés d’un bras d’une Galaxie quelconque… Arthur Dent en fera l’amère expérience. Mais pas de panique ! Il pourra heureusement compter sur son ami Ford Prefect, astrostoppeur natif de Bételgeuse, qui maîtrise la géopolitique galactique sur le bout des doigts. Et, surtout, sur son prodigieux Guide du voyageur galactique !

Douglas Adams réalise un tour de force : imaginer une intrigue complètement farfelue mais néanmoins captivante, un space opera façon Monty Pythons qui parodie avec autant de virtuosité le genre de la science-fiction que celui des guides et autres traités scientifiques. Une vraie gourmandise pour qui goûte (comme nous) la loufoquerie, les raisonnements par l’absurde et l’humour anglais. L’occasion de croiser un vaisseau spatial jaune fluo, une précieuse serviette de bain, un robot dépressif et un architecte alien spécialisé dans la conception de fjords. Et de découvrir au passage LA réponse à la « grande question de la Vie, de l’Univers et du Reste » ! C’est rafraîchissant et drôlissime notamment grâce aux clins d’œil satiriques aux questions de pouvoir, de bureaucratie et de métaphysique.

L’histoire n’est pas du tout en reste – elle fit d’ailleurs un carton lors de sa diffusion initiale sous forme de feuilleton radiophonique, en 1978. La mise à distance des petites problématiques humaines, par décentrages successifs par rapport à la Terre, nourrit une intrigue dont les vertigineuses ramifications se dessinent sous nos yeux ébahis. Les virages narratifs les plus improbables, eux-mêmes, sont articulés de façon à devenir plausibles – dans un univers infini, toutes les éventualités ne sont-elles pas possibles ?

Un roman-culte qui réjouit sans se prendre au sérieux. Dans lequel toute la famille est entrée avec délice : nous ne manquerons pas de lire la suite, notamment pour savoir qui tire réellement les fils de la politique galactique !

Autres extraits

« Je vous mets devant un choix simple : soit périr dans le vide de l’espace, soit… (il marqua une pause mélodramatique) soit me dire tout le bien que vous pensez de mon poème !
Il s’enfonça dans un vaste fauteuil de cuir en forme de chauve-souris et les contempla. Il avait retrouvé son sourire.
Ford cherchait encore son souffle. Haletant, il passa une langue pâteuse sur ses lèvres craquelées et gémit.
Arthur quant à lui lança d’un air dégagé : ‘À vrai dire, moi j’ai bien aimé’. »

« Ce que nous exigeons, ce sont des faits concrets !
– Mais non ! s’exclama Majikthise, énervé. C’est précisément ce que nous n’exigeons pas !
Prenant à peine le temps de respirer, Vroom Fondel beugla : ‘Nous n’exigeons pas de fait concrets ! Ce que nous exigeons, c’est une absence totale de faits concrets ! J’exige de pouvoir être ou ne pas être Vroom Fondel !’
– Mais qui diable êtes-vous donc, enfin ? s’emporta un Fook outré.
– Nous sommes, dit Majikthise, des Philosophes.
– Quoiqu’il se pourrait bien que non, ajouta Vroom Fondel en agitant un doigt menaçant vers les deux programmeurs. »

Lu en mai 2021 – Folio SF, traduction de Jean Bonnefoy, 8,10€

Idéalis. À la lueur d’une étoile inconnue. Tome 1, de Christopher Paolini (Bayard, 2020 pour la traduction française)

La saga Eragon a contribué à révéler la passion d’Antoine pour la lecture en général et le genre de la fantasy en particulier. Impossible de passer à côté d’un nouveau livre de Christopher Paolini, surtout avec une couverture aussi splendide. Et voilà que l’équipe de Babelio nous invite à une rencontre en ligne avec cet auteur ! Nous avons donc plongé avec enthousiasme dans le Fractalverse, un univers de science-fiction à mille lieux d’Alagaësia, qui voit les humains quitter la Terre pour explorer le cosmos…

Kira travaille comme exobiologiste dans le cadre de la terraformation de nouvelles planètes. Lors d’une mission de routine, elle découvre un corps étranger avec lequel elle ne semble bientôt faire qu’un. Quelle est l’origine de cet organisme, est-il en train de prendre possession d’elle ? C’est le début d’une transformation qui entraîne Kira dans une véritable odyssée spatiale sur fond de guerre des étoiles. Il en va de la survie de la Terre, de ses colonies et de l’humanité.

L’intrigue démarre sur les chapeaux des roues et rebondit au fur et à mesure que les fronts se précisent et que Kira prend la mesure de ce qui lui arrive. Le récit est dynamique et l’univers crédible pour autant que je puisse en juger, travaillé dans ses moindres détails, avec de chouettes trouvailles comme les intelligences de bord. Les personnages sont intrigants pour certains (mais qui est Falconi ?), sympathiques pour beaucoup. La curiosité de Kira qui prend toujours le dessus sur les craintes vis-à-vis des espèces étrangères m’a plu. Paolini fait la part belle à des personnages féminins forts et hauts en couleurs.

Malheureusement, la mécanique se grippe dans la deuxième, et surtout la troisième partie. L’intrigue m’a paru de plus en plus diluée, touffue et mouvante dans certains arcs (cette histoire de Baton bleu par exemple). Sans doute est-ce lié à mon manque de familiarité avec les space operas, mais l’univers m’a semblé prendre le pas sur l’histoire et j’ai eu du mal à garder le fil face à tant de digressions, de péripéties et de longueurs. Un sentiment partagé par Antoine, pourtant plus adepte du genre, qui n’a pas renoué avec le plaisir éprouvé à la lecture du classique Tau Zéro, de La stratégie Ender d’Orson Card ou même de Phobos de Victor Dixen.

Un grand merci tout de même à Babelio pour la possibilité d’échanger avec Christopher Paolini que j’ai trouvé sympathique et généreux dans ses réponses aux questions de lecteur.ice.s : un moment passionnant et très émouvant pour Antoine !

Lecture commune avec Antoine – Bayard, traduction d’Éric Moreau, Benjamin Kuntzer et Jean-Baptiste Bernet, 19,90€

Migrants, de Issa Watanabe (La Joie de Lire, 2020 pour la traduction française)

Cette allégorie de la mort, enveloppée d’un suaire et agrippée à un symbolique Ibis, plane sur l’album dès les premières pages. Qui suit-elle ? Une poignée de marcheurs de tous horizons – fauves, batraciens, pachydermes et autres léporidés qui avancent sans se retourner, ou presque. La mine grave, le dos courbé par la fatigue, ils vont de l’avant à travers les ténèbres, avec beaucoup de dignité, ne s’arrêtant que pour reprendre des forces. On ne connaît pas les raisons de leur exil ni leur destination, chacun est unique. Et peu importe. Ce qui compte et que l’album montre avec force, c’est le désarroi, à l’image de cette petite valise dérisoire restée au bord de la route. Et le caractère complètement désespéré de cette course contre la mort.

Ces illustrations sont incroyablement puissantes. J’ai été tellement chamboulée par ces pages que j’ai hésité à les montrer à Antoine et Hugo. Je n’étais pas sûre qu’ils seraient prêts à entendre les réponses aux questions qu’elles ne manqueraient pas de susciter, que je serais capable de formuler ces réponses à hauteur d’enfant. Mais je sais bien qu’ils perçoivent les grandes questions sociales, qu’ils sont d’ores et déjà confrontés concrètement à la situation des migrants, notamment parce qu’ils ont eu à plusieurs reprises des camarades de classe issues de familles réfugiées. La littérature jeunesse permet souvent d’aborder les sujets les plus difficiles plus aisément que de manière frontale.

Souvent, les garçons sont décontenancés par les albums sans texte et insistent pour que je trouve quand même quelque chose à dire. Une fois n’est pas coutume, nous avons parcouru Migrants dans un silence assourdissant. « Où sont les parents de l’éléphanteau ? », a simplement demandé Hugo en tournant la deuxième page, rassuré de constater ensuite qu’un éléphant adulte se trouve bien là. Un peu plus loin : « Cela me fait penser aux migrants qui essaient de traverser la Méditerranée ». Rien à ajouter, parfois des images valent mieux qu’un long discours.

Un album récompensé par le prestigieux Prix Sorcières qu’il est urgent de faire lire. Des êtres humains continuent de périr chaque jour dans l’indifférence quasiment générale. En les représentant dans toutes leurs couleurs sur fond noir, Issa Watanabe met en lumière ces invisibles.

L’avis de Linda

Lu en mai 2021 – La Joie de Lire, 15,90€

Ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes, de Jean-Charles Berthier (Actes Sud Junior, 2021)

Ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes, de Jean-Charles Berthier, Actes Sud Junior, 2021. Image de fond: extrait de Curieux mammifères, de Florence Guiraud, Saltimbanque, 2019.

Ce voyage à travers l’Ouest canadien nous conduit vers la côte Pacifique. Mais dans le bringuebalant Westfalia, personne ne connaît avec certitude le sens du périple : découvrir qui est vraiment Grandpa ? Partir à la recherche des orques auxquelles il semble étrangement lié ? Changer de décor histoire de fuir les souvenirs lancinants qui brident le quotidien ? Ou tirer au clair cette intrigante question de savoir « ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes » ?

Nous étions plus que volontaires pour nous mettre en route : cette histoire de préservation des animaux fascinants que sont les orques ne pouvait que nous parler et de manière plus générale, nous adorons les road trips – surtout en combi. Le Canada est d’ailleurs un pays où nous aimons vadrouiller dans le cadre de nos explorations littéraires ; tout récemment encore, nous étions sur L’île-du-Prince-Edouard avec Anne de Green Gables et nous avions déjà séjourné là-bas en camping car l’année dernière avec Partis sans laisser d’adresse de Susin Nielsen…

Cette lecture à voix haute nous a permis de découvrir la plume bien à lui de Jean-Charles Berthier qui révèle un vrai talent pour brosser les personnages et imaginer leurs dialogues, trouver le ton vif et juste de la narration par la jeune Ellie. Et laisser la poésie opérer lorsqu’il s’agit d’évoquer les grands espaces, l’ivresse du voyageur, l’alchimie familiale en permanente construction.

Nous nous sommes donc complètement laissé entraîner dans cette intrigue aux contours flous dont le mystère semble s’épaissir au fil des péripéties, des rencontres et à l’approche de la destination. Cette construction a d’abord piqué notre curiosité, mais à la longue, elle a fini par nous déconcerter, nous donnant l’impression de naviguer un peu à vue et de perdre nos repères spatiaux-temporels. La fin du roman, ouverte et infusée de mythes amérindiens, n’a pas complètement dissipé ce brouillard pour nous. Si j’en ai apprécié la poésie, nous n’avons pas eu l’impression de reprendre pied.

Un road trip initiatique empreint de poésie qui nous a permis de découvrir une plume prometteuse.

Extraits :

« Je lui ai demandé de répéter. Il a redit « Dresseur d’orques ». Je me le suis répété. Tout fort, je crois. Pour ne rien vous cacher, il se serait présenté comme un chasseur d’escargots ou un … masseur de requins, j’aurais trouvé ça moins délirant. »

« Je me souviens du mouvement des serpents d’eau et des jours qui raccourcissent. De mes pieds nus dans la mousse humide. Du chant des arbres à l’humeur du vent. »

« On ne l’oublierait pas. Mais les gens de la route sont des papillons. Si tu les laisses filer, tu perds leur trace à jamais. »

Lu en avril 2021 – Actes Sud Junior, 14,80€

Lightfall, tome 1: La dernière flamme, de Tim Probert (Gallimard Jeunesse, 2021)

Excellente pioche en BD jeunesse avec Lightfall, une épopée tout en clair-obscur dans la droite ligne du Seigneur des anneaux ! Cet imposant premier volume (255 pages tout de même) plante le décor d’un univers fantasy bruissant de magie et de prophéties effrayantes. Un monde auréolé de mystère : le soleil a disparu depuis longtemps, huit « lumières » flottent désormais dans le ciel – certains murmurent qu’en réalité il y en aurait beaucoup plus, l’une serait « tombée » récemment… Lorsque son grand-père sorcier qui perd un peu la tête disparaît, Béa doit surmonter ses craintes, quitter ses livres et sa bulle pour plonger dans un inconnu plein de surprises où toutes les apparences sont trompeuses. Heureusement, elle peut compter sur un chat facétieux ainsi que sur les tonnes de muscle et de bienveillance de Cad… C’est le début d’une quête initiatique palpitante.

La tension est encore renforcée par les pages sombres qui s’intercalent ici et là, dessinant une menace qui se précise. Cette intrigue menée tambour battant est portée par de nombreuses péripéties, des répliques vives et un dessin superbe composant une ambiance visuelle enchanteresse. Une vraie prouesse sur autant de pages !

Toute la famille est sous le charme de cette belle énergie et de cette histoire de dépassement de soi, d’entraide et de sauvegarde d’un monde. Lightfall est une belle initiation au genre de la fantasy, accessible dès huit ans. On en redemande et nous guetterons la suite avec impatience.

Lecture commune avec Antoine et Hugo en avril 2021 – Gallimard Jeunesse, 19,90€

La planète des singes, de Pierre Boulle (1963 pour la première édition)

Vous êtes-vous déjà demandé ce que ressentent les animaux tenus en laisse, parqués dans des conteneurs, chassés, mis en cage et exhibés dans des zoos, observés et soumis à des expériences sondant leurs instincts, leur cerveau ou leur comportement sexuel ? L’un des arguments principaux mobilisés pour justifier ces pratiques met en avant une différence fondamentale entre humains et animaux qui seraient, contrairement à nous, dépourvus de dignité personnelle, de raison, voire de sensibilité. Mais qu’est-ce qui fonderait, précisément, cette démarcation ? Prenez par exemple nos cousins les plus proches, les singes : que leur manque-t-il, à part la parole (et encore…) pour accéder à la suprématie que les humains se sont octroyée sur les autres espèces ? Qu’adviendrait-il alors de nous ?

Ce roman célébrissime nous invite à explorer un tel scénario. En l’an 2500, trois humains explorant l’environnement de la supergéante rouge Bételgeuse découvrent une planète semblable en tout point à la nôtre, à un détail près : les singes y règnent en maîtres, tandis que les hommes sont réduits à la condition de bêtes. Les mésaventures sidérantes de l’explorateur Ulysse Mérou nous font découvrir une société simiesque avec ses normes, ses hiérarchies et même ses sociétés savantes – un monde qui nous tend un miroir sur le mode d’un conte voltairien.

C’est Antoine qui m’a énergiquement pressée de lire ce roman (oui, c’est de plus en plus souvent le cas, je commence à avoir du mal à suivre le rythme des recommandations enthousiastes des deux fistons !). Le récit est effectivement prenant et se dévore jusqu’à un final qui nous a laissés tous les deux abasourdis – chapeau ! Nous avons aussi apprécié l’ironie et l’autodérision du ton, ainsi que la réflexion à laquelle la fable nous invite. Certaines parties ont tout de même mal vieilli, comme la façon dont les explorateurs parlent des « peuplades primitives » de Nouvelle-Guinée et d’Afrique, qui évoque plus le 20ème siècle que l’an 2500 ; la trajectoire du professeur Antelle m’a également laissée un peu perplexe, je ne vois pas comment elle pourrait s’expliquer. Et surtout, j’ai été heurtée par l’invraisemblance avec laquelle la planète Soror ressemble à la Terre : à 300 années-lumière, mêmes villes, mêmes forêts, mêmes commerces, mêmes véhicules, mêmes vêtements, mêmes armes, mêmes pipes et mêmes montres. Avec un peu d’imagination, on aurait pu concevoir une société singulière qui susciterait des parallèles plus subtils avec la nôtre.

Malgré ces bémols, j’ai passé un très bon moment avec La planète des singes. L’occasion aussi de découvrir l’incroyable biographie de Pierre Boulle !

Extrait : « Une petite fille ayant attrapé un fruit au vol, son voisin se précipita sur elle pour le lui arracher. Le singe, alors, brandit sa pique, la passa entre les barreaux et repoussa l’homme avec brutalité ; puis il mit un deuxième fruit dans la main même de l’enfant. »

Lu en février 2021 – Pocket, 4,80€

L’histoire sans fin, de Michael Ende (Le Livre de Poche, 1985)

« Il regardait fixement le titre du livre et se sentait tour à tour brûlant et glacé. C’était là exactement ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il avait souhaité depuis que la passion de lire s’était emparé de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres ! »

Michael Ende, roi de la littérature jeunesse allemande, sait comme personne passer les questions philosophiques les plus vertigineuses à sa moulinette spéciale pour en faire des récits d’aventure captivants, pour les petits comme pour les grands. Cette Histoire sans Fin en est peut-être l’exemple le plus ambitieux. Car à travers les aventures de Bastian Balthasar Bux, ce récit mythique et hors du temps nous entraîne dans un univers où on n’ouvre un livre que de façon solennelle, pour nous parler de L’Imagination, de La Littérature et de ce qui pourrait les menacer dans la société moderne… Rien que ça !

L’histoire est de celles qui ne se laissent pas enfermer dans quelques lignes de résumé : c’est d’abord celle d’un petit garçon rondelet, orphelin de mère, doué ni pour la classe, ni pour la bagarre, mais doté d’une imagination sans borne. C’est surtout l’histoire dans l’histoire, puisque notre anti-héros se trouve attiré comme un aimant par un livre, L’Histoire sans Fin, qui ressemble en tout point à celui qu’on est en train de lire, imprimé en deux couleurs, avec deux serpents qui se mordent la queue sur la couverture et d’immenses lettres dessinées en début de chapitre*. Les pages du roman brossent un pays merveilleux tel que seule l’imagination fertile de Michael Ende peut les concevoir. Un monde haut en couleur où l’espace et le temps se tordent allégrement, peuplé de mille créatures aux noms aussi étranges que réjouissants qui pimentent la lecture à voix haute de ce livre. Mais une contrée menacée par le néant, dont le sort semble reposer sur les épaules d’Atréju, un jeune héros opposé en tout point à Bastian, porteur d’un médaillon aux pouvoirs puissants sur lequel on peut lire : « Fais ce que voudras ». La signification de cette devise ne se révélera qu’à l’issue d’une quête pleine de rebondissements…

Avec une malice et une virtuosité extraordinaires, mais surtout son immense talent de conteur, Michael Ende construit une incroyable intrigue à tiroirs et miroirs qui rebondit, bifurque et tourne en rond à l’image de ces serpents qui se mordent la queue. L’histoire peut se lire comme un roman initiatique plein d’aventures, mais elle pose en toile de fond des questions passionnantes : quel réconfort la lecture et l’imagination peuvent-elles nous apporter lorsque la vie est trop dure ? Peuvent-elles tout pour autant ? L’imaginaire a-t-il besoin d’être soigné et nourri, de quoi se nourrit-il, d’ailleurs – n’a-t-il pas besoin du réel ? Et s’il est susceptible de s’épuiser, quel serait son contraire : l’oubli, l’ennui, les mensonges, le mépris ? Ou les délires, les idées fixes, voire les idées instrumentalisées à des fins de pouvoir ? Les livres ont-ils une vie propre, leurs univers et leurs personnages peuvent-ils s’autonomiser de leurs auteur.e.s – ou de leurs lecteur.ice.s ? Peut-on écrire une histoire sur une histoire en train de s’écrire, et ainsi de suite ?

„Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden.“

Toute la famille s’est laissée envouter par cette odyssée traversée de beauté et de ténèbres, que nous avons lue en version originale. Personnellement, outre le souffle épique, j’en ai retenu l’envie de faire prospérer mes mondes imaginaires. Cette soif créative est communiquée par l’auteur qui nous laisse pressentir les possibilités infinies de l’imagination par la répétition, comme un mantra, de la phrase : « Mais c’est une autre histoire qui sera contée une autre fois. » À l’évidence, Michael Ende a encore un stock infini d’histoires sous le pied. Il a aussi le défaut de ses qualités : si nous avons été absolument charmés, et même bluffés, par certains passages de cette Histoire sans fin, son côté touffu et foisonnant, surtout dans la deuxième partie, nous a souvent impatientés.

L’inventivité, l’originalité et la pertinence de ce livre l’emportent, de mon point de vue, largement sur ce défaut. Les avis sont plus partagés dans le reste de la famille. Ce classique a en tout cas, de façon évidente, marqué la littérature bien au-delà des frontières de l’Allemagne, il gagne à être lu – et l’adaptation cinématographique des années 1980, si elle a été un succès commercial, est loin de lui rendre justice.

* Du moins, c’est le cas de l’édition allemande que nous avons lue, ainsi que, sauf erreur de ma part (du moins s’agissant de la couverture), l’édition française parue chez Hachette.

Extraits (traduits par mes soins)

« Il souleva le livre et l’examina sous toutes ses coutures. La couverture était faite de soie aux reflets cuivrés et brillait lorsqu’il la retournait. En le feuilletant rapidement, il vit que l’écriture était imprimée en deux couleurs différentes. Il ne semblait pas y avoir d’illustrations mais une grande lettre magnifique ouvrait chaque chapitre. En regardant de nouveau la couverture de plus près, il repéra deux serpents, un clair et un sombre, qui se mordaient la queue l’un l’autre pour former un ovale. Et dans cet ovale, en lettres particulièrement complexes, se trouvait le titre :
L’HISTOIRE SANS FIN »

« Qui n’a jamais passé des après-midi entiers penché sur un livre, les oreilles brûlantes et les cheveux en bataille, à lire et à oublier le monde qui l’entoure, insensible à la faim et au froid –

Qui n’a jamais lu en cachette sous la couette à la lueur d’une lampe de poche, parce que Papa ou Maman ou quelque autre personne bien intentionnée éteignait la lumière, pensant bien faire en argumentant qu’il fallait à présent dormir puisqu’il faudrait se lever si tôt le lendemain matin –

Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères parce qu’une histoire merveilleuse se terminait et qu’on devait se séparer des êtres avec lesquels on avait vécu tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour lesquels on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie semblait désormais vide et vaine –

Celui qui ne connaît rien de tout cela, et bien, ne pourra probablement pas comprendre ce que Bastien fit alors. »

« Les dragons de la fortune font partie des animaux les plus rares du pays imaginaire. Ils n’ont rien en commun avec les dragons habituels, ceux qui habitent dans des grottes profondes comme d’immenses serpents répugnants et puants, gardiens de quelque trésor réel ou inventé. Ces créatures du chaos sont généralement de nature méchante ou cruelle, elles ont des ailes qui ressemblent à celles des chauve-souris avec lesquelles elles peuvent s’élever dans les airs bruyamment et maladroitement, et elles crachent feu et fumées. Les dragons de la fortune sont au contraire des créatures d’air et de chaleur, des créatures d’une joie indomptable, plus légères qu’un nuage malgré leur taille immense. Ils n’ont donc pas besoin d’ailes pour voler. Ils flottent dans le ciel comme des poissons dans l’eau. Vu de la terre, ils ressemblent à des éclairs lents. Le plus merveilleux chez eux est leur chant. Leur voix sonne comme le bourdonnement doré d’une grande cloche et lorsqu’ils chuchotent, c’est comme si on entendait ce son de cloche de loin. Celui qui a eu la chance d’entendre un tel chant ne l’oublie jamais et le raconte encore à ses petits-enfants. »

Lu en novembre-décembre 2020 en version allemande (chez PIPER Verlag)

La rose du Hudson Queen, de Jakob Wegelius (Thierry Magnier, 2020)

Sans hésitation, Sally Jones est l’un des romans les plus originaux que j’ai eu la chance de lire ces dernières années : sa façon de mêler les genres du roman d’aventure, de l’enquête policière et du récit animalier (puisque l’héroïne est une gorille), son intrigue inoubliable qui nous entraîne d’un continent à l’autre, ses personnages hauts en couleur, ses charmantes illustrations en noir et blanc – tout cela m’a marquée et je n’ai fait ni une ni deux en découvrant ce deuxième volet !

Et quel plaisir de retrouver Sally et le capitaine Koskela qui se remettent de leurs émotions à Lisbonne tout en travaillant à remettre en état leur bateau, le Hudson Queen. Mais voilà qu’un inquiétant personnage semble s’intéresser à l’embarcation dont l’histoire tourmentée va rattraper nos deux amis. Ils n’auront d’autre choix que de mener l’enquête pour la reconstituer, même s’il faut pour cela se risquer jusqu’au port de Glasgow où sévissent les razor gangs, passer chez les bouquinistes des quais parisiens et même faire un crochet par Munich…

Jakob Wegelius est un excellent conteur qui jubile à imaginer moult rebondissements. À cet égard, ses histoires me réjouissent un peu à la manière des aventures de Tintin quand j’étais petite ou de L’île au trésor un peu plus tard. On peut parfois se demander, ici surtout au milieu du livre, s’il n’aurait pas pu aller plus droit au but, mais j’ai choisi pour ma part de ma laisser porter par le souffle du récit. J’ai également été impressionnée par son talent de brosser le décor, notamment à Glasgow où il règne une atmosphère digne de l’opéra de quat’sous de Bertolt Brecht ! Et par la façon singulière, précise et sensible, dont il fait raconter cette histoire à Sally. Le regard à la fois extérieur et plein de justesse qu’elle pose sur les humains révèle la violence des rapports sociaux et la façon honteuse dont nous avons tendance à traiter les animaux. Et en même temps, Sally a l’art de révéler aussi le meilleur chez ceux qui savent la comprendre.

Intelligent, vibrant et captivant jusqu’au dénouement : un très bon cru ! Qui me donne envie de prolonger le plaisir en découvrant l’album Sally Jones : la grande aventure, paru en 2016.

PS: bon à savoir : les différents volets des aventures de Sally Jones peuvent se lire indépendamment les uns des autres.

Lu en novembre/décembre 2020 – Thierry Magnier, 16,90€

Le Grand Voyage de Rameau, de Phicil (Éditions Soleil, 2020)

L’objet-livre annonce la couleur, cossu comme un salon victorien : format majestueux, couverture opulente avec des motifs dignes des tapisseries d’époque, titre imprimé en relief doré et dans le médaillon central, la petite Rameau et le chat Scotty sur fond de gravure londonienne…

Le prologue plante un décor de racines et de feuilles, de mousses et de champignons où l’on découvre l’existence du peuple des Mille Feuilles, communauté inséparable d’êtres minuscules mi-humains, mi-souris, fidèles au « grand tout », au collectif, à la famille. Une harmonie organique à mille lieux du monde des humains qui s’entassent dans la « Ville monstre » de Londres – un monde aussi effrayant que fascinant, dont les Mille Feuilles font le serment de se tenir à bonne distance. Jusqu’au jour où la jeune Rameau, qui rêve de liberté, de rubans et de belles étoffes, franchit la lisière du bois. Condamnée à s’exiler pour découvrir ces humains qui l’attirent tant, elle amorce un incroyable périple initiatique à travers l’Angleterre victorienne…

Toute la famille est sous le charme de ce mélange de rebondissements et de cascades, de dialogues tour à tour drôles et piquants, et de clins d’œil à l’époque victorienne, de Lewis Caroll à Beatrix Potter en passant par Oscar Wilde et Jack l’Éventreur. À hauteur de Mille Feuilles, on descend la Tamise à dos de poisson, on survole le Château de Windsor à dos de canard, et on pose un regard neuf sur les travers des humains qui, hier comme aujourd’hui, oppriment leurs semblables, méprisent les animaux et se laissent obnubiler par les sirènes consuméristes… lorsqu’ils ne crèvent pas de faim.

Les graphismes mêlent avec bonheur des clins d’œil aux gravures et peintures de l’époque à un trait malicieux qui tire parfois sur le grotesque – ils peuvent faire penser à ceux de Claude Ponti (les arbres), de Gustave Doré (le décor) ou encore de Pef (le nez des Mille-feuilles !). Tenir cette qualité et un tel souci du détail sur 200 pages, cela force l’admiration.

Cette BD captive et divertit, mais elle n’en pose pas moins d’excellentes questions sur l’opposition très actuelle qui est faite entre liberté et solidarité, mais aussi sur le coût de notre « babiolite aiguë ». Une belle réussite !

Lu en novembre 2020 – Éditions Soleil, 26€

Einstein. Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps, de Torben Kuhlmann (NordSud, 2020)

« L’imagination est plus importante que le savoir, car le savoir est limité », dit Albert Einstein. Torben Kuhlmann montre qu’on aurait bien tort d’opposer les deux. Ses albums initient en effet ses jeunes lecteurs aux plus grandes révolutions scientifiques (en l’occurrence, la théorie de la relativité, après les débuts de l’aviation, la première expédition sur la lune et l’invention de l’électricité), en imaginant que ces avancées aient été le fait… de souris.

L’idée est prodigieuse : les ingénieuses petites bestioles de Kuhlmann ont une soif de comprendre le monde toute communicative. Le problème peut sembler insoluble : comment remonter le temps pour parvenir à temps à LA fête du fromage ? Voilà notre petite souris qui cogite, trafique l’aiguille du réveil, les autres horloges de la maison et même l’heure du clocher de la ville. Tirant des leçons de ses expériences ratées, la voilà qui mène l’enquête chez un horloger, puis à l’Office des Brevets de Berne où travailla, il y a plus d’un siècle, un certain Albert Einstein…

Comme dans les tomes précédents, la forme est vraiment à mi-chemin entre l’album illustré et le roman : le texte est étoffé, avec une belle intrigue piquée de clins d’œil malicieux (notamment à Stephen Hawkins et à la mythologie grecque !), mais indissociable des splendides illustrations. Tout au plaisir de suivre notre minuscule scientifique dans son investigation, on remarque à peine qu’on apprend une foule de choses sur le temps, l’heure, la Suisse, la vie d’Einstein et sa fameuse théorie. Mais surtout, foi de chercheuse : je ne connais pas de livre qui restitue mieux que ceux de Kuhlmann le plaisir de poser de bonnes questions, de formuler des hypothèses et de progresser pas à pas vers la solution. Ce cheminement scientifique est mis en scène comme une aventure, impliquant l’exploration de lieux fascinants (et incommensurables, vus à hauteur de souris !), des bonds vertigineux et la fuite devant de redoutables prédateurs… Des péripéties sublimées par le crayon de Kuhlmann qui brosse le décor avec un sens méticuleux des détails vintage et ses adorables petites héroïnes de façon très expressive.

On referme le livre partagé entre l’envie de questionner le monde et celle de déguster un savoureux morceau de fromage. Un album qui mélange aventure, documentaire et fantaisie : pour les futurs amateurs de science fiction !

Lu en novembre 2020 – NordSud, 20€