L’invention de Hugo Cabret, de Brian Selznick (Bayard Jeunesse, 2008 pour la traduction française)

L’objet-livre accroche l’œil et pique notre curiosité avec son papier épais, ce visage indéchiffrable en couverture, ces motifs d’un autre siècle, ces fondus au noir qui sont autant d’indices… On s’empresse de tourner les premières pages, se demandant si on est dans un album, un folioscope ou encore un roman. Mais dès le prologue, on sait qu’on a affaire à une histoire aussi inhabituelle qu’intrigante :

« L’histoire que je vais vous conter se déroule sous les toits de Paris en 1931. Vous y ferez la connaissance d’Hugo Cabret, un garçon qui, un jour, découvrit un mystérieux dessin. Ce dessin allait changer à jamais le cours de sa vie. »

Cette histoire d’enfant seul dans une ville sombre a quelque chose des textes de Dickens, mais dans lesquels on aurait insufflé un soupçon de merveilleux : passages-secrets, mystérieux automate aux fascinants rouages, grimoires, locomotive à vapeur et levers de rideaux… Ce livre touche et surprend, mais il a surtout de quoi nous faire rêver. La narration est très visuelle, portée par de belles illustrations au fusain – de quoi donner envie à Martin Scorsese d’adapter cette aventure au cinéma, c’est dire !

Et justement, cette lecture à voix haute a été pour nous l’occasion d’en savoir plus sur les débuts du septième art et de découvrir Georges Méliès à qui Bryan Selznick rend superbement hommage. Une toile de fond qui nous a beaucoup intéressés, nous donnant envie d’aller regarder son film Le voyage dans la lune qui a ravi Hugo (celui de L’île aux trésors comme celui du livre).

Brian Selznick parvient à huiler au plus près les rouages de son roman graphique tout en sortant complètement des sentiers battus. Pour notre plus grand plaisir.

L’avis de Bouma – Et merci à Frédérique et à Pépita du grand arbre de m’avoir donné envie de découvrir ce livre !

Lu à voix haute en mai 2021 – Bayard Jeunesse, traduction de Danielle Laruelle, 15,90€

King Kong, de Fred Bernard et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2020)

Bête mythique, King Kong exerce une fascination qui ne s’est jamais démentie depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont innombrables. Mais en s’emparant de cette icône du cinéma fantastique pour en tirer un album jeunesse, le duo de choc que forment Fred Bernard et François Roca allait forcément se démarquer et livrer une interprétation singulière…

Et effectivement, cela fonctionne à merveille, grâce à la plume vive de l’un et aux effets spéciaux de l’autre qui compose des illustrations sensibles et frémissantes. Des pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong. D’autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage. Soulignant du même coup la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit. Deux mondes que tout oppose – et pourtant, King Kong semble à la lisière, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité. Et la rencontre avec ce colosse change Ann à jamais, nous donnant une lueur d’espoir…

Un album émouvant et de toute beauté.

Extrait du livre, page 27, reproduite sur le site de France Inter

N’hésitez pas à vous plonger dans les autres albums de ces auteurs, notamment Anya et Tigre blanc, Blanche-neige, Dracula et Le secret de Zara.

Lu à voix haute en janvier 2021 – Albin Michel Jeunesse, 18€

Lightfall, tome 1: La dernière flamme, de Tim Probert (Gallimard Jeunesse, 2021)

Excellente pioche en BD jeunesse avec Lightfall, une épopée tout en clair-obscur dans la droite ligne du Seigneur des anneaux ! Cet imposant premier volume (255 pages tout de même) plante le décor d’un univers fantasy bruissant de magie et de prophéties effrayantes. Un monde auréolé de mystère : le soleil a disparu depuis longtemps, huit « lumières » flottent désormais dans le ciel – certains murmurent qu’en réalité il y en aurait beaucoup plus, l’une serait « tombée » récemment… Lorsque son grand-père sorcier qui perd un peu la tête disparaît, Béa doit surmonter ses craintes, quitter ses livres et sa bulle pour plonger dans un inconnu plein de surprises où toutes les apparences sont trompeuses. Heureusement, elle peut compter sur un chat facétieux ainsi que sur les tonnes de muscle et de bienveillance de Cad… C’est le début d’une quête initiatique palpitante.

La tension est encore renforcée par les pages sombres qui s’intercalent ici et là, dessinant une menace qui se précise. Cette intrigue menée tambour battant est portée par de nombreuses péripéties, des répliques vives et un dessin superbe composant une ambiance visuelle enchanteresse. Une vraie prouesse sur autant de pages !

Toute la famille est sous le charme de cette belle énergie et de cette histoire de dépassement de soi, d’entraide et de sauvegarde d’un monde. Lightfall est une belle initiation au genre de la fantasy, accessible dès huit ans. On en redemande et nous guetterons la suite avec impatience.

Lecture commune avec Antoine et Hugo en avril 2021 – Gallimard Jeunesse, 19,90€

L’éléphant de Madame Bibi, de Reza Dalvand (Kaleidoscope, 2021)

Tout un poème cet album venu d’Iran ! Une friandise printanière, avec sa couverture tissée et délicatement fleurie, si agréable à effleurer.

Madame Bibi est une délicieuse vieille dame qui aime le thé servi dans son service orné de roses, les promenades et les histoires – des plaisirs d’autant plus savoureux qu’ils sont partagés avec son… éléphant. Un animal aimable et joueur, dont les dimensions impressionnantes (il rentre à peine dans les pages de cet album) sont à la mesure de l’étroitesse d’esprit des braves gens. Absorbées dans leurs bruyantes et productives activités, elles tolèrent mal les embouteillages provoqués par les deux amis et ne conçoivent pas que Madame Bibi accorde autant de place à un pachyderme qui ne sert pour ainsi dire à rien !

Les illustrations de Reza Dalvand sont exquises. On ne se lasse pas de laisser traîner son œil sur leurs motifs et détails gracieux. Notamment ces fleurs qui font irruption un peu partout viennent enchanter une façade, une chemise ou une étoffe.

À la frénésie hystérique du monde, Madame Bibi oppose tranquillement une poésie et une fantaisie subversives, un art de la lenteur et du partage… et donne envie de cultiver ces fleurs dans notre vie.

Un album dans lequel il fait bon s’attarder, bien à l’abri du tumulte extérieur.

L’avis de Pépita et celui de Tachan

Lu en mars 2021 – Kaleidoscope, 13€

Ours à New York, de Gaya Wisniewski (Éditions Memo, 2020)

Vous souvenez-vous ce que vous rêviez de devenir lorsque vous étiez enfant ? Certains rêves s’effilochent sans qu’on s’en rende compte : on se retrouve à flotter à travers sa vie, à porter un costume et à suivre son bonhomme de chemin dans le petit couloir étroit que les circonstances nous laissent. Aleksander est l’un de ces enfants devenus « quelqu’un de sérieux », presque transparent dans la jungle urbaine de New-York. Mais un beau jour, sur le chemin du travail, un ours immense surgit au coin d’une rue et lui bloque la route…

Gaya Wisniewski réalise-t-elle un rêve d’enfant en étant devenue autrice-illustratrice ? Cet album nous fait découvrir une autre facette de son talent. Ses peintures célébrant la douceur des teintes hivernales nous avaient déjà envoutés (voir ici et ), nous voilà sous le charme de ces fresques new-yorkaises grand format réalisées au feutre noir. Quelle justesse et quelle sensibilité dans la représentation de l’entassement des gratte-ciel et de la solitude qui transpire des rues bondées ! Quelle virtuosité pour explorer la morosité du train-train citadin en cinquante nuances de gris ! Quelle surprise réjouissante d’y voir surgir cet ours étrange et réconfortant, monumental et tranquille, doux et déterminé !

Extrait (source: site de Gaya Wiesniewski)

La leçon de vie est peu trop explicite à mon goût, mais elle n’en donne pas moins envie, quel que soit son âge, de prendre soin de ses chimères enfantines. Et les illustrations sont si belles qu’on se passerait presque du texte.

L’avis de Chlop

Lu à voix haute en février 2021 – Éditions MeMo, 18€

L’incroyable machine à liberté, de Kirli Saunders et Matt Ottley (Kaleidoscope, 2021)

Quand de lourds nuages barrent l’horizon, quand le monde est gris, morne et « couturé de frontières », heureusement, il y a ces incroyables machines à liberté qui nous transportent, nourrissent nos rêves et font battre notre cœur. Elles demandent persévérance et soins quotidiens pour apprendre à résister aux secousses, mais elles sont d’autant plus vitales et merveilleuses que la vie est dure…

Cet album enchanteur célèbre la magie de l’imagination et de…, et bien vous verrez par vous-mêmes, il y a des indices çà et là au fil des pages (y compris un clin d’œil à l’album Là-bas, illustré également par Matt Ottley, qui nous avait déjà soufflés). Quelle belle idée en tout cas de représenter cela sous forme de machines à la mécanique étrangement belle, reflet fascinant de l’imaginaire de leur conducteur : rondes ou pointues, ramassées ou élancées, simples ou alambiquées. Les mots déploient des univers entiers dans notre esprit ; les illustrations, belles à couper le souffle, donnent envie, comme la petite fille de l’histoire, de partir à la découverte de ses propres mondes imaginaires.

Un concentré de grâce, d’espoir et de réconfort !

L’avis de Pépita

Lu en février 2021 – Kaleidoscope, 13€

Papillons illusions, de Julie Brouant et Bernard Duisit (Hélium, 2020)

Quels as de l’illusion, ces papillons ! Nous savions que ces épatantes bestioles naissent d’une improbable métamorphose, nous connaissions leur grâce délicate et colorée, mais nous étions loin de soupçonner leurs dons pour le camouflage et le transformisme !

Cet album donne à voir les merveilles produites par la sélection naturelle dans leurs dimensions les plus spectaculaires. Les ocelles des uns impressionnent les prédateurs qui croient voir les yeux d’un hibou. D’autres jouent de motifs mimétiques permettant de passer pour une abeille ou de se fondre dans le décor de feuilles ou de bois. Ni vus ni connus, les papillons bi-face passent du vert au bleu d’un battement d’aile.  Ces prodiges composent un numéro de haute volée. Les mots et la typographie donnent envie de déclamer comme le discours d’un Monsieur Loyal ; les pop-up font surgir les lépidoptères les plus extraordinaires sous nos yeux ravis.

L’index final recense utilement les espèces rencontrées en indiquant leur répartition. L’occasion de les passer en revue et de déterminer nos préférés ! Verdict ? Pour Hugo qui adore les records, le géant atlas, papillon nocturne pouvant atteindre jusqu’à 28 cm que vous pouvez croiser en Asie. Pour moi, le craqueur turquoise, équilibriste d’Amérique latine qui joue de ses ailes splendides pour frapper bruyamment les troncs d’arbres et effrayer les importuns.

Un documentaire feel-good, beau et réjouissant !

Lu en février 2021 – Hélium, 23,90€

Frères, d’Isild Le Besco, illustrations de Krassinsky (L’école des loisirs, 2020)

Vous qui lisez en famille, vos ressentis tendent-ils à être unanimes, ou certaines lectures donnent-elles lieu à des débats passionnés ? Curieuse de découvrir l’avis des garçons, je fais toujours attention à leur laisser le temps de le former avant d’exprimer le mien. Cela dit, nos verdicts sont le plus souvent convergents. Une fois n’est pas coutume, ça n’a pas été le cas pour ce petit conte initiatique.

Ce sont les merveilleuses illustrations de Krassinsky qui m’ont donné envie de lire cette histoire à voix haute. Elles nous entraînent au creux d’une forêt de conte, entre ombre et lumière. Le texte, quant à lui, nous transporte au pays de l’enfance, avec ces six frères tout à leur joie de vivre et à leur insouciance. Si insouciants d’ailleurs qu’ils ne voient pas que leur mère douce et aimante s’épuise à la tâche et ne prennent pas au sérieux ses mises en garde quant à la bête effroyable qui sévirait dans les bois. Pour retrouver leur mère et leur existence bénie, les six frères doivent faire preuve de débrouillardise et de courage, apprendre à se connaître et à s’entraider…

J’ai rapidement été agacée par un propos que j’ai perçu comme trop explicite, voire moralisateur*, prenant le pas sur l’intrigue. J’aime que les livres interrogent sans suggérer la réponse, ou transmettent un message subtil, par exemple par le biais de fables ou de métaphores. Là, on se croirait presque dans un manuel de développement personnel :

« Tu sais, Hamza, tu as en toi la grâce, une force d’union qui soude ton entourage. La graine qui doit germer en toi est celle de l’unité. Quand tu es là, les autres se sentent mieux. Ta présence est importante : pour moi comme pour tes frères. Je vais t’aider à devenir toi-même. Écoute et laisse-toi guider… »

Et bien, figurez-vous que Hugo, lui, a bien aimé Frères. Lui qui déteste se séparer de l’un de ses parents, il y a vu l’histoire d’un cheminement vers l’autonomie et a aimé cette idée d’apprendre au contact de la nature. L’avenir nous dira si cette lecture l’incitera à participer plus activement aux tâches ménagères et à respecter au pied de la lettre les consignes parentales !

* J’ai trouvé curieux, à cet égard, que l’autrice donne à deux des frères le nom de ses propres fils, à qui ce livre est dédié, tandis que la mère des illustrations lui ressemble à s’y méprendre…

Lu en décembre 2020 – L’école des loisirs, 9€

La fabuleuse histoire de la Terre, de Aina Bestard (Saltimbanque, 2020)

Splendide format à l’italienne, couverture tissée épaisse sous la main, mise en page spectaculaire et ces illustrations étrangement désuètes évoquant les gravures du 19ème siècle qui suscitèrent tant de passions scientifiques… Avant tout, c’est cet objet-livre hors du commun qui m’a attirée de façon magnétique. Cela dit, c’est bien d’une histoire prodigieuse qu’il s’agit. Celle de notre planète Terre, de la formation de l’univers et du système solaire au développement de la vie jusqu’au règne des mammifères. Une aventure racontée comme une histoire, certes assez détaillée, mais passionnante – le livre se lit d’ailleurs très bien à voix haute avec de grands enfants qui s’intéressent au sujet.

Le chapitre sur la formation de la lune, moins connu que d’autres, nous a laissés bouche-bée devant cette illustration suggérant comment nous aurions vu ce satellite lorsqu’il était 16 fois plus près qu’aujourd’hui. On découvre également comment collisions, éruptions, frémissements et dérives des continents ont modelé notre planète. Puis le monde microscopique des premiers être vivants qui muent sous nos yeux ébahis en organismes plus complexes. Au fil des pages, l’album explique comment les paléontologues reconstituent cette généalogie, en revenant en détail sur l’analyse des strates terrestres et des fossiles, avec des rabats révélant à quoi ressemblaient ces bestioles avant de se fossiliser.

Il faut savoir que la mise en page est parfois un peu touffue, avec une profusion de stimuli et d’informations en différentes tailles de police dans lesquelles je n’ai pas toujours trouvé aisé de me repérer.

Mais pour moi, le charme de cet album reste entier dans la mesure où j’y ai vu un livre d’art plutôt qu’un documentaire au sens classique. Aina Bestard réinvente le genre en étoffant cette immense frise temporelle de dessins à la fois minutieux et spectaculaires, savants et poétiques.

Un album hors du commun qui ravit la rétine et nous rappelle au passage l’éphémérité de notre espèce et notre responsabilité quant à la suite de cette « fabuleuse histoire »… 

Lu en décembre 2020 – Saltimbanque, 19,90€

Nuit étoilée, de Jimmy Liao (HongFei, 2020)

Dès la couverture sombre et lumineuse, comme le tableau de Van Gogh auquel elle rend hommage, on tombe sous le charme des illustrations de l’auteur taïwanais Jimmy Liao. En entrant dans l’album, impossible de résister à l’envoutement du texte, tout en retenue, et surtout des peintures mêlant la poésie et la géométrie, le réalisme et la magie. Ces pages ont beau venir de l’autre bout du monde, elles nous vont droit au cœur par la justesse avec laquelle l’histoire de cette petite fille fait résonner des choses universelles : la solitude, la mélancolie, le sentiment d’être décalé par rapport à l’étrangeté du monde. Mais aussi les pouvoirs de l’imaginaire qui enchante et élargit le quotidien, la douceur de l’amitié qui germe lorsqu’on ne l’attendait plus, la saveur des rêves d’évasion et la beauté des étoiles qui brillent dans les ténèbres…

Chaque double-page est en elle-même toute une histoire, un tableau qui laisse une impression durable sur la rétine. Au fil des relectures se révèlent des détails intrigants, des clins d’œil à des toiles célèbres, des symboles que chacun interprétera peut-être différemment, mais qui parleront à tout le monde. Quelle prouesse de maintenir un tel niveau de perfection et une telle subtilité dans la composition des illustrations sur 144 pages !

Un chef d’œuvre auréolé de magie et étrangement réconfortant : jamais tristesse n’a été aussi belle !

L’avis de Pépita

Lu en décembre 2020 – HongFei, 19,90€