Le caïman, de Maria Eugenia Manrique, illustrations de Ramon Paris (La Martinière Jeunesse, 2020 pour la traduction française, 2019 pour l’édition originale en espagnol)

« L’amour est un tourbillon de pureté originelle. Même l’animal féroce chuchote son doux chant. »

On a beau aimer les bêtes, il y a de quoi s’interroger : cette croyance joliment mise en mots par l’artiste chilienne Violeta Parra, citée en incipit, ne pourrait-elle pas être un peu risquée ? Est-il raisonnable de se fier aux sentiments d’un redoutable prédateur ? L’incroyable amitié racontée par cet album suggère que oui – certains animaux pourraient même surpasser les humains en loyauté et en fidélité !

Sur les rives d’un fleuve, au Venezuela, Faoro sauve un petit caïman en l’emmenant chez lui (car les caïmans sont des prédateurs, mais aussi et surtout les proies des humains qui les chassent pour leur peau). C’est le début d’une longue relation. Le bébé, qui tenait dans la main du jeune homme, devient un animal majestueux de plusieurs mètres de long…

Nous avons eu un coup de cœur pour les illustrations très graphiques de Ramon Paris qui rendent hommage, en doubles-pages, à la beauté luxuriante de la nature vénézuélienne et à l’esthétique des années 1970. À la fois élégantes et sensibles, elles sortent vraiment de l’ordinaire. L’artiste n’en fait pas trop, faisant même le choix de laisser des « vides » et de ne pas coloriser certains éléments et espaces. Mais ses lignes fascinantes insufflent beaucoup de vie au décor comme aux personnages.

En tournant les pages pour la première fois, je me suis dit que l’autrice aurait pu créer plus de tension narrative en suscitant des doutes quant à l’issue de l’histoire. Elle fait le choix de dérouler le récit tranquillement, faisant la part belle à la douceur, la gaieté et à une certaine mélancolie. La magie opère, puisque ce livre a emporté tous les enfants de notre entourage, de 4 à 11 ans. Et les dernières pages nous prennent de court, lorsqu’on réalise avec sidération que l’on vient de lire une histoire vraie.

Un album de toute beauté pour les ami.e.s des animaux, mais aussi pour celles et ceux qui les craignent.

Lu à voix haute en août 2020 – La Martinière Jeunesse, 12,90€

Dracula, de Bram Stoker (1897 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour l’édition française illustrée par François Roca, L’école des loisirs)

Il n’aura pas échappé aux habitué.e.s de L’île aux trésors que pour nous, cette année est celle du frisson ! Nous avons frémi en découvrant L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, retenu notre souffle à la lecture de Thornhill, claqué des dents en relisant Sacrées Sorcières et Peggy Sue nous a donné des sueurs froides… Pour couronner cette série, il ne fallait rien moins que Dracula, roman fondateur de la littérature fantastique, qui a fait de Bram Stoker un maître du genre ! Nous étions très curieux de nous plonger dans ce classique et avons donc été ravis de voir que L’école des loisirs publiait une version abrégée et illustrée par le génial François Roca. Antoine n’a pas eu la patience de nous attendre et a dévoré ce texte seul, presque d’un trait. Hugo et moi l’avons parcouru à voix haute.

L’histoire est connue : Jonathan Harker se rend en Transylvanie, chez le compte Dracula, pour finaliser la vente d’une propriété londonienne. Il réalise très vite qu’il est prisonnier. En Angleterre, sa fiancée s’inquiète de son sort, mais aussi de celui de son amie Lucy qui souffre d’un mal étrange. Et voilà que les mystères se multiplient – un fou aux obsessions morbides, un bateau qui accoste sans personne au gouvernail, des disparitions d’enfants. Plusieurs gentlemen anglais s’associent à un médecin néerlandais pour faire la lumière sur cette affaire. Une traque haletante s’amorce…

Tout cela est restitué sous la forme de fragments de journaux intimes, de courriers, de télégrammes et coupures de presse, organisés de façon chronologique. Cela permet à Bram Stoker d’entretenir le suspense en brossant le portrait de Dracula par petites touches qui se superposent au fur et à mesure que les différents narrateurs le rencontrent. Progressivement s’esquisse un personnage inquiétant, élégant et raffiné, mais aussi sournois, cruel et même bestial. La mise en place de l’intrigue est magistrale, à la fois effrayante et très intrigante. La suite souffre de quelques longueurs et d’une imbrication un peu confuse des différents fils narratifs, mais le dernier tiers nous a tenus en haleine. Les illustrations de François Roca sont à la hauteur de nos attentes (élevées) : la peinture scénique et les jeux de clair-obscur dont il a le secret sont parfaits pour restituer l’atmosphère ténébreuse et les tensions entre vie et mort, éros et thanatos, vertu et pulsions, naturel et surnaturel.

Alors certes, Dracula est un roman bien de son temps qui témoigne de la fascination pour les crimes après que Jack l’Éventreur eut défrayé la chronique, du goût pour l’étrange et le surnaturel qui prévaut en cette fin de 19ème siècle, mais aussi du peu de cas qui était fait des personnages féminins. L’association de la volupté et de la vampirisation porte un propos que j’ai perçu comme moralisateur – d’ailleurs, les jeunes filles qui semblent être les proies de prédilection du comte ne peuvent espérer s’en tirer qu’à grand renfort de chapelets, crucifix et autres poudres d’hostie… Mais justement, tout cela a fait réagir les enfants si bien que cette lecture s’est révélée intéressante aussi comme témoin d’une époque. Et si Stoker n’a pas inventé les vampires, c’est quand même dans son roman que se cristallisent les grands motifs autour de cette figure – ses pouvoirs effarants, sa pâleur cadavérique et ses yeux rougeoyants, son absence de reflet, les caisses en bois qui lui servent de refuge, le pouvoir de l’ail, etc. À cet égard, je suis contente d’avoir eu l’occasion de découvrir en famille ce roman culte, dans cette très belle édition illustrée.

Délicieusement glaçant !

Extraits

« Laissez-moi vous donner un conseil, mon cher jeune ami, ou plutôt un avertissement : s’il vous arrivait jamais de quitter ces appartements, nulle part ailleurs dans le château vous ne trouveriez le sommeil. Car ce manoir est vieux, il est peuplé de souvenirs anciens, et les cauchemars attendent ceux qui dorment là où cela ne leur est pas permis. Soyez donc averti. »

« La blonde s’approcha, se pencha sur moi au point que je sentis sa respiration. L’haleine était douce, douce comme du miel, mais quelque chose d’amer se mêlait à cette douceur, quelque chose d’amer comme il s’en dégage de l’odeur du sang. Sa tête descendait de plus en plus, ses lèvres furent au niveau de ma bouche, puis de mon menton, et ce que je sentis, ce fut la caresse tremblante des lèvres sur ma gorge et la légère morsure de deux dents pointues. La sensation se prolongeant, je fermais les yeux dans une extase langoureuse. Puis j’attendis – j’attendis, le cœur battant. »

Lu à voix haute en août 2020 – L’école des loisirs, 14€

La belle équipée, de Sophie Vissière (Hélium, 2020)

Quel plaisir de fabriquer, bricoler, bidouiller ce dont on a besoin ! Je suis épatée par la créativité des enfants qui n’hésitent jamais à laisser libre-cours à leurs idées. Mais aussi par la façon dont ces créations sont sublimées par la magie de leur imagination : une voiture sculptée dans le sable les emmène à l’autre bout du monde, quelques galets sur la plage en font des chasseurs de pierres précieuses, une canne à pêche faite d’une branche et d’un peu de ficelle assure leur subsistance au cœur de la jungle… L’inverse est vrai aussi : il suffit parfois d’imaginer construire quelque chose de chouette pour s’amuser. Je garde ainsi un souvenir d’enfance émerveillé des livres Copains des bois et Copains des champs, véritables mines d’idées pour observer la nature, s’y orienter et s’y débrouiller. À vrai dire, je ne me souviens pas d’avoir mis en œuvre aucun de ces conseils, mais j’ai adoré les découvrir (visiblement, je ne suis pas la seule vu le prix auquel ces livres se revendent d’occasion…).

C’est précisément cet art du jeu et de l’imagination avec un grand « I » – celle qui change radicalement les perspectives et repousse l’horizon des possibles – que célèbre cet album de façon très originale – et sur 128 pages ! L’histoire est celle de trois copains désœuvrés : alors que le reste de la colo part faire du canoë, les voilà punis et confinés au centre de vacances. Heureusement, nos compères sont plein de ressources : pour ne pas être en reste, ils vont allier leurs forces pour organiser une belle équipée. Rassembler le matériel et les outils pour construire leur embarcation, un nécessaire de survie, une boussole et des provisions, le trio a du pain sur la planche…

La forme entre album d’aventures, manuel de bricolage et film est aussi originale que réjouissante, à commencer par la splendide couverture à la texture tissée. Réalisées au pochoir, les illustrations donnent à l’ensemble un charme vintage immense. Ces pages colorées restituent l’ennui, les idées qui fusent, les brouillons ratés et les tâtonnements, les difficultés et le bonheur du partage, la fierté du travail accompli : de quoi donner envie de retomber en enfance !

Cette belle équipée prend une dimension particulière dans le contexte actuel où nous pourrions nous retrouver de nouveau confinés entre quatre murs. Autant vous dire que nous gardons l’album précieusement sous la main pour pouvoir nous évader à loisir…

Lu en août 2020 – Hélium, 17,90€

Les lapins de la couronne d’Angleterre, tome 1 : Le complot, de Santa et Simon S. Montefiore, illustrations de Kate Hindley (Little Urban, 2020)

Les lapins de la couronne

Par mes carottes, quel objet-livre ! La couverture est épaisse et ornée de fioritures vintage en forme de fleurs des champs. Le titre accroche l’œil avec ses dorures. Et cet adorable portrait du lapereau Timmy Poil-Fauve qui suscite immédiatement la sympathie avec ses oreilles immenses, son costume rapiécé et son cache-œil. L’ensemble dégage un charme so british, tout comme la couverture intérieure, digne d’une tapisserie victorienne aux motifs… de carottes.

Ce n’était pas la première fois que nous succombions aux lapins dessinés par Kate Hindley, je vous parlais il y a tout juste quelques mois du malicieux album N’oublie pas ton rêve qui nous avait déjà beaucoup plu. Cette fois encore, le charme opère : l’illustratrice brosse avec talent – et à hauteur de lapereau – l’univers imaginé par Santa et Simon Montefiore. Un monde de terriers, de champs, d’arbres creux et de tunnels où se jouent des drames que les humains sont loin de soupçonner. Et pourtant, heureusement que les Lapins de la Couronne d’Angleterre sont là pour déjouer les menaces terribles qui planent sur la reine en personne ! Bien malgré lui, Timmy Poil-Fauve, le plus maigrichon de sa portée, se retrouve au cœur d’un sombre complot fomenté par les compères de l’affreux Papa Ratzi. Lui qui a toujours été la cible des railleries de ses frères et sœurs, va enfin avoir l’occasion de vivre les aventures dont il osait à peine rêver jusqu’à présent. Comme le dit le vieil Horatio : « Rien n’est impossible, du moment qu’on a un peu de chance et de volonté, une carotte fraîche, la truffe humide et une dose de courage ! »

Roman d’espionnage, récit animalier enlevé et farfelu, ce premier tome mêle les genres, divertit et invite à prendre confiance en soi : une lecture idéale pour les lecteurs de primaire qui ont envie d’engloutir des textes plus longs.

Hugo et moi n’avons donc fait qu’une bouchée de ce texte. Nous serons au rendez-vous pour lire la suite qui devrait nous en apprendre plus sur le personnage aussi central qu’énigmatique qu’est Horatio. Et d’ici là, nous prendrons notre mal en patience en nous plongeant sans tarder dans une autre aventure de lapins : Watership Down, de Richard Adams.

Extraits

« Il y a bien des siècles, le roi Arthur, qui régnait sur l’Angleterre, décréta que le plat national du royaume serait le pâté de lapin. Mais son neveu de sept ans, le prince Mordred, adorait les lapins. Il mit un genou en terre devant la Cour entière et supplia son oncle de changer d’avis. Le roi Arthur était un roi plein de sagesse et d’amour pour son neveu. Il réfléchit un instant, puis déclara que le plat national serait le cottage pie. Des milliers de lapins furent épargnés, et le cottage pie devient le plat préféré du peuple britannique. Les lapins les plus courageux et intelligents, désireux de remercier le prince Mordred, jurèrent de servir la famille royale d’Angleterre. Ils creusèrent un grand terrier sous le château de Camelot et se baptisèrent les Lapins de la Table ronde. »

« Même lui savait que ses rêves étaient bien trop grands pour sa petite personne. »

Lecture commune avec Hugo, août 2020 – Little Urban, 12,90€

Des vacances timbrées, de Mathilde Poncet (Les fourmis rouges, 2020)

Des vacances timbrées_couv

Quelle merveille que cet album de Mathilde Poncet ! Serait-elle un peu sorcière ? En quelques pages, elle parvient à condenser des rêves entiers, des trésors de fantaisie, d’incroyables mondes imaginaires !

Écriture

Le texte écrit d’une écriture ronde pourrait être celui d’une carte postale envoyée par une petite fille à sa grand-mère. Elle raconte le voyage en train, l’animatrice, les autres enfants, le campement, les baignades, les rencontres, les jeux et les veillées… Chacun des ces mots est sublimé par les illustrations qui les revisitent, les fondent et les modèlent pour nous entraîner dans un univers fabuleux : l’animatrice et les camarades sont des créatures dignes d’un film de Miyazaki, le transport est assuré par un crapaud géant et par une sorte de monstre du Loch Ness à la crinière bleue, le paysage fourmille de surprises, de clins d’œil et d’étrangetés qui se révèlent un peu plus à chaque lecture.

Extrait 1

Extrait 2

 

On pourrait se dire que la rédactrice de la lettre a eu de la chance de séjourner dans un endroit aussi extraordinaire.

Nous avons plutôt vu dans ces pages un hymne à l’imagination et à l’esprit de l’enfance qui peuvent donner une dimension merveilleuse à un simple feu de camp, une cabane construite dans un arbre, une plongée dans les eaux intrigantes d’un lac ou même à la magie de pouvoir envoyer une missive en la glissant dans la boîte aux lettres.

 

 

Nous étions donc déjà complètement sous le charme de cette colonie de vacances lorsque la petite fille a posé le point final de sa lettre. Nous n’étions pourtant pas au bout de nos surprises ! La réponse de la grand-mère, dans les dernières pages, nous ont pris de court de façon toute réjouissante.

Cet album est drôle, tendre et splendide. Un vrai régal pour les yeux et pour l’imaginaire. Une invitation séduisante à rêver en grand format, à s’émerveiller de tout et… à écrire des lettres. C’est un coup de cœur familial et nous allons suivre de très près les parutions de Mathilde Poncet !

Lu en août 2020 – Les fourmis rouges – 17,90€

Stern, tome 1: Le croque-mort, le clochard et l’assassin, de Frédéric et Julien Maffre (Dargaud, 2015)

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Stern_extraitAvec cette série, les frères Maffre revisitent le genre du western à leur manière ! On retrouve beaucoup des ingrédients incontournables du genre : une petite ville aux rues poussiéreuses battues par les cavaliers, un shérif intransigeant, un saloon qui ne désemplit pas, ses filles de joie et son piano désaccordé… Mais à bien y réfléchir, l’intrigue évoquerait plutôt celle d’un roman policier. Et c’est un euphémisme de dire que le personnage principal n’a rien des cow-boys musclés qui règnent sur le Far West à coups de colt : Elijah Stern, longue silhouette dégingandée en costume noir, front dégarni, tout en angles et en ombres, traîne une mélancolie empreinte de mystère et… une passion pour la lecture. Notamment un auteur français pas très connu qui s’appelle Victor Hugo.

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Qui est-il vraiment ? Croque-mort de son état, il est en réalité prêt à expédier toutes sortes de missions moyennant finances, n’hésitant pas, le jour où il découvre que l’homme qu’il est chargé d’inhumer a été assassiné, à s’improviser médecin-légiste et enquêteur ! Son enquête réveille un passé sanglant, lié aux atrocités de la guerre de Sécession.

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Ce premier tome est très prometteur. L’enquête est captivante et on brûle d’en savoir plus sur le ténébreux Stern – quelle bonne idée de donner le premier rôle à un croque-mort ! Son goût pour la littérature suscite de nombreux clins d’œil réjouissants aux « nouveautés » de cette époque. Le dessin est très travaillé, sensible et élégant. Le décor de western est plus vrai que nature et les personnages tous plus expressifs les uns que les autres. J’ai eu un faible pour Elijah Stern, mais aussi pour le fameux « clochard » qui révèle une sensibilité et une profondeur inattendues.

On en redemande ! Comble de chance, j’ai les autres tomes sous le coude…

Lu en juin 2020 – Dargaud, 14,50€

Julian est une sirène, de Jessica Love (2018 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour la traduction française parue chez Pastel)

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On a tous une lubie chérie, une chimère secrète, un rêve qui nous tient particulièrement à cœur. Julian, lui, adore les sirènes. Quel plaisir rien qu’à l’idée d’ondoyer gracieusement dans l’eau turquoise et d’évoluer dans un arc-en-ciel de poissons multicolores et scintillants ! Une idée si enthousiasmante que Julian décide un jour de la vivre… Mais quelle sera la réaction de l’imposante Mamita ?

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Les personnages sont touchants d’expressivité, le décor plein de petits détails et clins d’œil qui se révèlent au fil des lectures… Nous avons eu un immense coup de cœur pour les illustrations de cet album qui célèbrent les charmes de la Mermaid Parade, défilé de sirènes qui illumine Brooklyn chaque année : un vrai festival de couleurs chaudes comme le soleil des tropiques, de fourrures, d’écailles, de perruques et autres parures qui donnent envie de laisser libre cours à ses envies les plus folles ! Une ode à l’élégance, d’autant plus enthousiasmante qu’elle s’épanouit par-delà les normes et les carcans. Et un magnifique message d’amour – de ceux qui transcendent toutes les différences et tous les jugements.

Samba !

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Lu en juin 2020 – Pastel, 13€

Amoureux, de Hélène Delforge et Quentin Gréban (Mijade, 2020)

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Beaucoup de mots ne devraient se décliner qu’au pluriel. Prenez « Amour », par exemple : ce mot unique recouvre en réalité un kaléidoscope d’expériences singulières qu’il serait très dommage de cantonner aux clichés : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants… » Oui, certes, mais parlons aussi du flirt, du coup de foudre, de la complicité construite pendant toute une vie, et du spectre infini que l’on peut imaginer entre ces pôles. Des amours euphorisantes et joyeuses. Des amours tendres, dévorantes, sensuelles, coquines. Des amours vacillantes, tourmentées, nostalgiques. Amours adolescentes, amours surgies au crépuscule d’une vie quand on ne les attendait peut-être plus. Amours de marins, amours de serveuses, amours de soldats, amours de femmes…

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Ce sont ces saveurs douces et amères que ce très bel album célèbre en grand format. Multitude d’histoires racontées et illustrées avec poésie, souvent condensées en une pensée, une impression fugace.

Je ne lis pour ainsi dire aucune romance, et peu de livres conceptuels : il ne m’arrive pas souvent d’apprécier une lecture s’il n’y a pas une intrigue bien construite qui m’emporte de la première à la dernière page. Pourtant, j’ai été touchée par ces histoires que j’ai lues comme une ode à la vie. Qui rappellent aussi à quel point l’essentiel est précieux et éphémère. Des messages qui résonnent particulièrement en cette période qui nous bouscule dans nos certitudes et nous invite à nous recentrer sur l’essentiel. Une parenthèse hors-sol, une onde de douceur qui font du bien.

Le charme vintage des illustrations qui évoquent les années folles, la Libération et les Trente Glorieuses explique sans doute l’envie irrésistible que me donne cet album de fredonner des airs connus de Brel, de Piaf, de Brassens ou de Barbara. Je termine donc cette chronique en musique !

« Voilà combien de jours, voilà combien de nuits
Voilà combien de temps que tu es reparti
Tu m’as dit cette fois, c’est le dernier voyage
Pour nos cœurs déchirés, c’est le dernier naufrage
Au printemps, tu verras, je serai de retour
Le printemps, c’est joli pour se parler d’amour
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris
Et déambulerons dans les rues de Paris. »
(Barbara)

Les avis de Linda et de Chloé

Lu en mai 2020 – Mijade, 20€

Là-bas, de Rebecca Young et Matt Ottley (Éditions Kaléidoscope, 2020)

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Les éditions Kaléidoscope ont eu mille fois raisons de traduire de l’anglais cette pépite d’album et de nous faire découvrir par la même occasion les illustrations extraordinaires de Matt Ottley. Cet auteur-illustrateur très populaire en Australie a signé une vingtaine d’albums qui semblent tous plus beaux les uns que les autres. Il était temps de permettre aux lecteurs francophones de s’y plonger et j’espère que d’autres suivront très bientôt !

On dirait un conte : un garçon doit quitter son pays, avec pour tout bagage une gourde, une couverture, un livre et une petite tasse pleine de sa terre natale. Sa petite barque l’entraîne au large, dans l’immensité de l’océan. Parviendra-t-il un jour à toucher terre ? Un beau jour, l’espoir renaît, prenant la forme d’une petite pousse germée dans sa tasse…

Le texte de Rebecca Young est d’autant plus fort qu’elle en pèse chaque mot, laissant la poésie opérer et les illustrations prendre le relai. Il faudrait dire les tableaux ! Les peintures à l’huile de Matt Ottley nous ont coupé le souffle. Quel hommage à la beauté intimidante de la nature, à la majesté de la mer, aux mondes merveilleux qui frémissent sous la surface de l’eau !

Là-bas_extrait 1

Et quel talent pour dessiner l’appréhension, les souvenirs qui assaillent, le désarroi et le réconfort.

Extrait 2

Extrait 3

Comme tous les contes, Là-bas parle de beaucoup de choses universelles : de l’exil, évidemment, mais aussi de l’épreuve de devoir quitter ce qu’on connaît pour aller vers l’inconnu. On pourrait aussi y lire une histoire sur l’épreuve de grandir. Chacun y trouvera ce qui lui parlera le plus, toutes et tous seront réconfortés par le beau message d’espoir porté par cet album.

On referme ce livre apaisé et enivré par tant de beauté. Enchanteur !

Lu en mai 2020 – Kaléidoscope, 13€

Métamorphoses, de Frédéric Clément (Seuil Jeunesse, 2015)

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Concours de circonstance, il se trouve que Antoine et Hugo ont tous les deux au programme de cette année la reproduction des insectes et des batraciens. Pendant le confinement, ils doivent donc regarder chacun des reportages vidéo, lire des entrées d’encyclopédies, remplir des fiches et des schémas et imaginer des expériences en lien avec cette thématique. J’ai eu envie de leur proposer d’appréhender le sujet différemment avec cet album qui invite à s’émerveiller des innombrables petits miracles de la nature…

Le fil conducteur est donc celui des métamorphoses, des changements de forme parfois prodigieux que connaissent certains êtres vivants : moustique, grenouille, champignon, papillon, etc.

« Patientez deux ou trois jours, loupe à l’œil, car l’œuf de moustique est minuscule.
Tout à coup, déclic, l’œuf se secoue, se tortille. En sort, sous l’eau, une créature étrange et translucide,
LA LARVE. »

L’auteur jubile, à l’évidence, en racontant chacune de ces transformations comme une histoire pleine de suspense ! La narration est émerveillée, le texte rythmé comme une poésie dont on a envie de faire résonner chaque mot. Surtout les termes magiques que les enfants aiment répéter rien que pour leur sonorité et leur mystère : nymphe, sporophore, mycélium, chrysalide, monocotylédone…

« Pas un mouvement. Proche d’un sommeil de Belle au bois dormant. Même un être aussi petit que moi, Pisello Petit-Pois, peine à percevoir sa faible respiration par les minuscules trous de sa fine cuirasse de chrysalide. Pourtant, à l’intérieur tout bouge, tout se transforme. Secrètement. Minutieusement. Formidablement. »

Cet émerveillement est prolongé par les illustrations. On reste bouche bée en voyant la nymphe de moustique s’extirper de sa carapace, le pistil d’une fleur enfler et s’arrondir pour devenir une poire, la tulipe s’épanouir à partir d’un insignifiant petit bulbe… Chaque illustration est un tableau. Un hommage émouvant à une nature fascinante, frémissante de vie, mais fragile et éphémère.

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Un grand merci à Colette qui nous a offert cet album hors-classe, entre documentaire et livre d’art, récit et poésie. Un spectacle qui a captivé toute la famille ! De quoi nous donner envie de découvrir Parades et Camouflages, du même auteur.