La grande expédition, de Clémence Dupont (2017)

Beaucoup d’enfants adorent se plonger dans les grands thèmes existentiels – et notamment l’origine de l’univers et du monde que nous connaissons aujourd’hui. Combien d’entre eux ne développent-ils pas une passion pour les dinosaures ? Et pourtant, difficile pour les tous petits de réaliser que la Terre existe depuis des milliards d’années et qu’elle est loin d’avoir toujours été telle qu’elle se présente actuellement !

La grande expéditionLa grande expédition de Clémence Dupont permet précisément d’aborder ces questions avec des tous petits, en nous permettant de remonter le temps de façon spectaculaire pour ensuite observer la Terre est ses habitants au fil des ères : Hadéen, Archéen, Protérozoïque – et ainsi de suite, jusqu’à l’ère actuelle. Si chaque période donne lieu à une courte description, l’album fait surtout la part belle aux illustrations splendides de l’autrice, voyez plutôt la couverture ! Un vrai plaisir pour l’œil qui donne à ce documentaire un côté très attrayant qui ne manquera pas de séduire les enfants. À première vue, les paysages fascinants qui se déploient sous nos yeux ébahis pourraient bien appartenir à un monde merveilleux et imaginaire – la réalité dépasse parfois la fiction ! Parmi ces êtres vivants incroyables, notre chouchou familial est sans doute le Gastornis, un redoutable oiseau géant du Paléogène qui chassait les ancêtres de notre cheval actuel…

Archéen

Paléocène

Une trouvaille assez géniale est l’idée de présenter cette fresque sous forme d’accordéon pouvant se déplier sur près de 8 mètres de long : une façon intelligente d’aider les petits à réaliser le temps écoulé et la distance qui nous sépare des ères révolues…

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Seuls regrets : le revers de la médaille de parvenir à réduire le texte à sa substantifique moelle (une qualité lorsqu’on lit avec des enfants jeunes qui n’ont souvent pas la patience d’écouter une explication trop longue ou complexe) est que certaines évolutions sont éludées ou difficiles à saisir à partir du texte – je pense, par exemple, à l’épisode de la disparition des dinosaures qui n’est pas du tout expliqué. En outre, on « débarque » un peu brusquement dans l’époque Hadéenne lors de laquelle notre planète, alors toute jeune, s’est refroidie. Il me semble que l’expérience de lecture aurait été facilitée et rendue plus ludique par un peu de « mise en scène » de l’expédition. Comme c’est fait, par exemple, dans L’histoire de la vie du big bang jusqu’à toi (Milan, P’tits Docs), excellent documentaire s’adressant à des enfants plus grands : « Maintenant, tourne la page, et fais un immense bonds en arrière ! ». Ou même dans la Brève histoire du monde, d’Ernest Gombrich, que nous sommes en train de lire avec nos « grands » garçons :

« […] nous allons jeter un papier enflammé dans ce puits infiniment profond. Il tombera lentement, descendra de plus en plus bas. Toutefois, dans sa chute, il éclairera les parois du puits. Tu le vois descendre ? Il est maintenant si loin qu’il ressemble à une étoile minuscule au milieu des ténèbres. Puis il s’amenuise encore et nous finissons par ne plus le voir. […] Mais nous ne sommes toujours pas parvenus au début des temps. Cela continue pendant des millions d’années. Facile à dire ! Pourtant, réfléchis un instant. Sais-tu combien dure une seconde ? Le temps que tu comptes très vite jusqu’à trois. Et combien durent 1000 millions de secondes ? Trente-deux ans ! À toi maintenant d’imaginer combien durent 1000 millions d’années ! En ce temps-là, il n’y avait pas de grands animaux, mais uniquement des escargots et des coquillages. Et si on remonte encore plus dans le temps, on ne trouve même plus de plantes. La terre entière était « désertique et vide ». Il n’y avait rien. Pas un arbre, pas un buisson, pas une herbe, pas une fleur, pas le moindre coin de verdure. »

Ces petites réserves ne m’ont pas empêchée de beaucoup apprécier cette « grande expédition » dont on rentre avec tout de même un léger vertige…

Lu en novembre 2018 – Éditions de l’Agrume, 24€

Pax et le petit soldat, de Sara Pennypacker (2016 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Un garçon, un renard apprivoisé – inséparables, mais pourtant brutalement arrachés l’un à l’autre par une guerre… Parviendront-ils à se retrouver sains et saufs ? La route est parsemée de dangers, mais aussi de rencontres inattendues !

Tels sont les ingrédients principaux de ce très joli roman publié il y a deux ans et salué unanimement par la critique. Je suis vraiment ravie de voir qu’un roman comme Pax et le petite soldat peut susciter un tel engouement : il s’agit d’un beau texte exigeant, raconté à deux voix par les deux protagonistes – et, loin des « page turners » qui caracolent en tête des ventes, avec un rythme à la fois intense et assez lent, ponctué de souvenirs et prenant le temps de nous montrer comment Peter et Pax se transforment au cours de leurs périples respectifs… Nous n’avons pas boudé notre plaisir : ces deux personnages sont irrésistiblement attachants, impossible de ne pas éprouver un élan de tendresse en apprenant à les connaître ! L’intrigue est passionnante. L’écriture est sublime et souvent bouleversante.

À travers le destin de Pax et de Peter, Sara Pennypacker évoque des thèmes universels : la perte d’un proche, la culpabilité, le doute, la solitude, l’expérience à la fois enthousiasmante et douloureuse de grandir, la difficulté de trouver sa voie par rapport à ses parents, l’émancipation, l’épreuve mêlée d’exaltation du retour à la vie sauvage…

J’ai trouvé géniale l’idée d’évoquer la guerre de la perspective d’un enfant et d’un animal. On n’apprend quasiment rien des ressorts de cette guerre particulière, mais on observe son déroulement et ses conséquences immédiates et durables d’un regard innocent, à hauteur d’enfant. Là où une fresque sur l’horreur de la guerre serait difficilement supportable par de jeunes lecteurs, Pax et le petit soldat nous la raconte de façon impressionniste, à travers le ressenti de ses petits héros. Ce livre est un vibrant hymne à la paix qui a résonné fortement chez nous tous.

En même temps, ce livre est étrangement empreint d’une douceur réconfortante, à l’image des illustrations sans pareille de Jon Klassen. L’amitié indéfectible que partagent le garçon et le renard, la façon dont ils apprivoisent la nouvelle situation, leur détermination et la bienveillance qu’ils suscitent, font souffler sur cette lecture un vent d’optimisme.

 

Extraits

« Parce que ça m’est soudain revenu : bon sang, j’adorais ces pêches. Il m’arrivait de me glisser dehors au milieu de la nuit pour aller en chercher. Je m’allongeais dans l’herbe sous ces arbres, au milieu des lumières des vers luisants et des stridulations des sauterelles, avec un tas de pêches sur le ventre, et j’en mangeais jusqu’à ce que le jus coule dans mes oreilles. Ça m’est revenu si nettement. C’était un souvenir que je pouvais sentir, que je pouvais entendre, que je pouvais goûter. Mais je ne comprenais pas comment cette petite fille pouvait être la même personne que celle qui avait enfilé un uniforme, pris un pistolet et fait ce que j’avais fait pendant la guerre. »

« […] Pax s’élança en avant. Son corps était léger, sa graisse brûlée par ces journées de jeûne. Il courut comme les renards sont censés courir : un corps compact filant comme une flèche dans l’air, à une vitesse qui faisait ondoyer son pelage. La joie de la découverte de la vitesse, l’imminence de la nuit, l’espoir de la réunion avec son garçon, tout cela le transformait en ce feu liquide qui fonçait entre les arbres. Ce feu qui n’était pas concerné par la pesanteur. Pax aurait pu courir indéfiniment. »

« Au moins savait-il que son garçon n’était pas là. Aucun de ces hommes n’avait sa silhouette mince, aucun ne se déplaçait avec la même énergie vive, aucun ne se tenait comme le faisait Peter, droit, mais la tête un peu inclinée vers le bas. Il en fut soulagé : les autres odeurs du camp – fumée, diesel, métal brûlé, et une étrange et noire odeur électrique – faisaient partie de ce dont il aurait essayé d’éloigner Peter. »

«  – Je ne me mets pas en colère. Je ne suis pas comme lui. Je refuse d’être comme lui.
Vola s’assit en face de lui.
– Oh. Je vois. Je comprends, maintenant. Mais je ne crois pas que ça puisse marcher. Tu es humain, et les humains ressentent de la colère.
– Pas moi. Trop dangereux.
Vola leva la tête et lâcha son étrange rire aboyant.
– Laisse-moi te dire que tous les sentiments sont dangereux. L’amour, l’espoir… Ha ! L’espoir ! Tu parlais d’un sentiment dangereux ? Non, on ne peut pas les éviter, aucun d’entre eux. Nous possédons tous en nous un monstre qui s’appelle la colère. Il peut se révéler utile : notre colère contre l’injustice peut donner de très bons résultats. Bien des maux sont réparés ainsi. »

« C’était pour l’eau qu’il y avait la guerre. Peter se rappela que Vola lui avait demandé un jour de quel côté se battait son père.
– Du côté de ceux qui libèrent, ou de ceux qui protègent?
Peter n’avait même pas compris qu’elle puisse lui poser la question.
– Du bon côté, bien sûr! avait-il répondu indigné.
– Gamin, l’avait appelé Vola.Gamin! avait-elle répété, pour être certaine qu’il l’écoute. Crois-tu que, dans l’histoire de ce monde quelqu’un ait jamais décidé de se battre du mauvais côté ? »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2018 – Gallimard Jeunesse, 13,90€

pax et le petit soldat

Lotte, fille pirate (de Sandrine Bonini et Audrey Spiry, 2014)

Vous pensiez peut-être qu’une jungle peuplée de fauves n’est pas un lieu approprié pour jouer seule, quand on ressemble à Boucle d’Or ? Et peut-être aussi que les pirates sont toujours des adultes et généralement des hommes ? Si c’est le cas, permettez moi de remarquer que vous auriez sans doute dû lire Fifi Brindacier, vous auriez ainsi déjà rencontré une fille pirate – indépendante, volontaire, espiègle, pleine d’imagination et sans peur aucune… Les Robinson Crusoé, Tom Sawyer et autres aventuriers n’ont qu’à bien se tenir ! Comme la légendaire Fifi, Lotte est aussi indocile qu’assurée lorsqu’il s’agit d’explorer de nouveaux territoires, d’apprivoiser des fauves, de partir à la chasse aux trésors dans la nature ou de bricoler des objets à partir de ses trouvailles… Mais, vous vous demandez peut-être : cette vie de pirate n’est-elle pas un peu risquée ? D’ailleurs, écoutez : l’orage gronde !

Lotte fille pirate

Ce très bel album en grand format se distingue par ses illustrations flamboyantes qui irradient de lumière et de chaleur. Malgré ce coup de cœur graphique, il faut bien reconnaître que l’histoire m’a semblé un peu vite expédiée, voire décousue – en particulier la fin qui m’a semblé tomber un peu comme un cheveu sur la soupe et ne rend pas justice au caractère brut et sauvage de Lotte ! On a presque l’impression que l’intrigue, nouée et dénouée très rapidement, ne sert que de prétexte à ce qui compte vraiment dans cet album : l’ode à la liberté, aux rêves de cabanes et d’aventures, et à l’émerveillement face aux trésors de la nature. Là où, dans Le livre de la jungle, Rudyard Kipling ne jurait que par la soumission au chef et à la loi de la jungle, seul moyen de survivre dans un état de nature hostile, les deux autrices nous invitent ici au contraire à explorer les territoires inconnus… Voyez plutôt le repaire de Lotte ! N’a-t-on pas envie de soulever les tentures et d’admirer la splendide collection de plumes, d’ailes de papillons, de carapaces de scarabées et d’autres reliques de notre fille pirate ?

J’ai lu et relu cet album à mes garçons, qui ont beaucoup apprécié cette escapade dans la jungle. Puis je l’ai offert à mes nièces qui adorent les livres faisant la part belle aux héroïnes, surtout quand les illustrations sont aussi belles ! Il me semble que ce livre est susceptible de parler aussi aux enfants solitaires qui aiment à faire appel à leur imagination pour s’évader…

Sarbacane – 15,50€

Lotte

Sirius, de Stéphane Servant (2017)

Sirius, c’est d’abord une couverture magnétique : deux frêles silhouettes sillonnant un paysage à la fois polaire, lunaire et apocalyptique, baigné dans une étrange lumière radioactive. Le tableau est toutefois surplombé par un ciel étoilé aussi rassurant que familier, dans lequel les amateurs d’astronomie reconnaîtront la constellation du grand chien, dont l’étoile la plus brillante n’est autre qu’Alpha Canis Majoris – également appelée Sirius… Comment ne pas être intrigué par ce décor désertique ? Se trouve-t-il sur notre planète Terre ? Pourquoi le monde semble-t-il si désolé et stérile ? Où le chemin parcouru par les deux marcheurs peut-t-il donc les mener ?

Sirius, c’est le cheminement d’Avril et de Kid, chassés de leur refuge par un passé qui ne cesse de les rattraper, dans une atmosphère de fin du monde. Sirius, c’est une rencontre extraordinaire qui préfigure d’autres rencontres, toutes plus inattendues les unes que les autres. À travers les yeux d’Avril et de Kid, on découvre un monde ravagé par l’égoïsme, le productivisme, le racisme, les guerres et les fanatismes religieux. La belle écriture brute de Stéphane Servant nous montre, ou plutôt nous fait ressentir, au plus profond de nous-mêmes, vers quel monde nous précipite la fuite en avant actuelle. Mais son tour de force est d’y parvenir en ne cessant jamais de communiquer un puissant message d’espoir. Parce que nous découvrons l’étendue du désastre à travers le regard naïf et confiant de Kid. Parce qu’il faut probablement prendre conscience de l’horreur dans laquelle les dérives humaines pourraient nous précipiter pour réaliser le caractère précieux et éphémère de ce que nous avons. Parce que la sauvagerie et l’aliénation des humains survivants sont à la mesure de la sagesse et de l’humanité magnifiques des jeunes héros du roman. Parce que quoiqu’il arrive, les étoiles offrent un repère immuable et réconfortant. Parce que le compte à rebours des chapitres qui s’égrène – 69, 68, 67… – n’est peut-être pas inéluctable.

J’ai été sincèrement époustouflée par l’écriture lumineuse de Stéphane Servant, la densité de ce roman et sa forte charge symbolique et émotionnelle !

Ma seule réserve concerne le langage de Kid qui s’exprime de plus en plus mal au fil du roman. Ces défauts d’expression pèsent sur les dialogues – c’est d’ailleurs peut-être la seule chose qui fait que l’on voit passer les presque 500 pages du livre. Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître que Hugo, à qui j’ai lu ce roman, s’est souvent amusé du parler de Kid qui a permis de détendre une atmosphère parfois glaçante. Hugo a appréhendé cette histoire avec le regard et l’horizon d’un garçon un peu jeune par rapport au public visé. Sans le heurter, ce roman très riche l’a beaucoup interpellé et a nourri des conversations passionnantes au fil de la lecture : sur l’histoire de la planète, les réfugiés, les liens entre humains et animaux… Et l’intrigue s’est révélée addictive, pour lui comme pour moi qui ai eu droit à de grandes séances de lamentation à l’heure d’interrompre la lecture pour aller au lit et qui ai dû prendre sur moi pour ne pas poursuivre ! Difficile de ne pas être captivés par le road-trip haletant des protagonistes, mais aussi par leur histoire qui se dévoile progressivement…

Et pourtant, Antoine s’est très vite détourné de cette lecture. Était-ce la concurrence de sa saga du moment qu’il a décidément bien du mal à abandonner pour se joindre à nous pour la lecture du soir ? Les multiples flash-backs, descriptions, parenthèses oniriques et longs dialogues qui freinent le récit d’action ? Ou peut-être un trop-plein d’émotions face à ce roman bouleversant ?

Sirius ne nous a donc pas mis tous d’accord. Mais il s’agit sans aucun doute d’un roman puissant, singulier et marquant, dont il n’est pas facile de se défaire…

 

Extraits

« Maintenant, le soleil sombrait par-delà la mer des arbres morts. Une énorme boule rouge, zébrée d’éclairs jaunes. Autrefois, Avril n’aurait pas prêté attention à tous ces détails. Elle ne se serait jamais émue d’un coucher de soleil, de la chanson d’une averse, de l’ombre élancée d’un pin. Aujourd’hui, elle se surprenait à passer de longues minutes à contempler ces prodiges, bouche bée. Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que depuis qu’elle avait compris qu’il était en train de disparaître. »

« Autour d’eux, tout était blanc, moelleux et immaculé, calme et tranquille. La neige avait ce pouvoir-là. De réenchanter le monde, le plus cruel des mondes. Avril savait pourtant qu’il n’était pas normal qu’il neige. Depuis des mois, tout semblait déréglé. La canicule laissait place à un froid polaire, des pluies diluviennes succédaient à la sécheresse, et ce dans la même journée. Il n’y avait aucune logique. La Terre était pareille à un cheval rendu fou par un serpent. Comment était-ce possible ? Avril n’en avait aucune idée mais elle savait que les hommes étaient certainement responsables de tout cela. Autrefois, elle avait vu toutes ces catastrophes à la télé : les inondations et les coulées de boue qui emportaient des villages entiers, les tremblements de terre qui éparpillaient des villes comme des châteaux de cartes et poussaient des cohortes de réfugiés sur les routes. Les signes ne dataient pas d’aujourd’hui. Mais personne n’avait su ou voulu les lire. Pourtant, ce matin-là, le spectacle des bois emmitouflés de neige était merveilleux. »

« À quoi bon écrire quand on a le ventre vide ? À quoi bon écrire quand il n’y a personne pour lire ? »

Lu à voix haute en septembre 2018 – Rouergue, 16,50€

Sirius

Au-delà de la forêt de Nadine Robert et Gérard Dubois (2017)

Lu à haute voix en septembre 2018

Imaginez un petit village, à peine un hameau, perdu dans une forêt aussi effrayante qu’incommensurable.

Au-delà de la forêt_forêt

On a beau pressentir le danger, comment ne pas avoir irrésistiblement envie de savoir ce qu’il y a au-delà ? Existerait-il un moyen d’y parvenir sans se risquer à traverser ? Telle est l’intrigue passionnante de ce bel album qui a littéralement ravi les garçons qui lisent pourtant plus volontiers des gros pavés ces derniers temps… Cette idée de ne pas renoncer là où tous rebroussent chemin, de passer outre et de se poser un défi spectaculaire – tout cela leur a parlé à 100% ! Un peu comme l’avait fait Le secret du rocher noir, construit suivant à partir d’une intrigue similaire.

au-delà de la forêt

Le suspense est instauré dès la couverture (puisque le titre nous annonce qu’il s’agit d’aller au-delà de la forêt sans rien nous montrer qui dépasse l’horizon des deux protagonistes), puis délicieusement ménagé jusqu’à la dernière page. Mes petits auditeurs ont vibré de plaisir, à un point auquel je dois avouer que je ne m’attendais pas !

Mais il n’y a pas que cela : l’objet-livre est beau, avec sa couverture rigide et texturée et ses illustrations tellement « vintage » (on croirait presque retrouver un album de Beatrix Potter). À dire vrai, d’habitude, j’ai plutôt le coup de cœur pour les explosions de couleurs qui sont peut-être plus dans l’air du temps, comme par exemple – pour rester dans l’univers de la forêt – dans l’album Lotte, fille pirate, de Sandrine Bonini et Audrey Spiry.

Lotte fille pirate

Mais finalement, ce côté rétro, travaillé jusque dans les moindres détails, graphismes, couleurs un peu effacées, donne au livre des allures de conte et produit un effet réconfortant comme une madeleine de Proust. Tout fait du bien dans cette lecture : l’enthousiasme de mettre à exécution une idée folle, la satisfaction du travail effectué et du chemin parcouru pas à pas, la complicité du jeune héro avec son père, et le bel élan collectif et la solidarité déclenchée par leur projet qui pouvait pourtant paraître si démesuré à première vue. Un vrai album « feel-good », immédiatement adopté par Hugo comme livre de chevet !

Seuil jeunesse, 13,90€

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Sally Jones, de Jakob Wegelius (2014 pour l’édition originale en suédois, 2016 pour la traduction française)

Lu en juin 2018

Sally Jones est une héroïne hors du commun : « Pour ceux qui ne me connaissent pas, je tiens à préciser que je ne suis pas un être humain mais un singe anthropoïde. Un grand singe. » Aussi loin qu’elle s’en souvienne, la gorille a toujours vécu parmi les hommes et il ne lui manque que l’usage de la parole : « J’ai appris la manière dont vous réfléchissez et je comprends ce que vous dites. J’ai appris à lire et à écrire. J’ai appris à voler et à trahir. Je sais ce qu’est la cupidité. Et la cruauté. » Après avoir eu de nombreux maîtres qu’elle préfèrerait pouvoir oublier, elle sympathise avec Henry Koskela, dit « le Chef » qui partage sa passion pour la navigation et la mécanique. Suite à une mauvaise rencontre, il est injustement accusé de meurtre et emprisonné. Sally Jones, désespérée, ne voit d’autre issue pour sauver son ami que de mener l’enquête, quitte à se rendre à l’autre bout du monde pour cela !

Ce roman très original transcende les genres puisqu’il est tout à la fois une enquête policière, un roman maritime, un roman historique et un roman animalier. Le résultat mérite sans aucun doute les multiples prix qui lui ont été attribués. Sa couverture est très belle et très soignée, ainsi que les illustrations pointillistes en noir et blanc qui contribuent pleinement à planter le décor du début du 20ème siècle.

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L’intrigue se noue donc dans une période de tumulte politique en Europe, de développement du commerce international, de domination coloniale et de révolutions technologiques et culturelles. Jakob Wegelius travaille très bien l’atmosphère des lieux de l’intrigue, du port de Lisbonne au palais du maharadjah de Bhapur en passant par la salle des machines de plusieurs cargos. Sally Jones se révèle une observatrice hors-pair dont le récit nous permet de nous immerger dans les odeurs, les goûts, les musiques et les sensations de cette époque. La lecture du roman nous laisse un sentiment empreint de mélancolie, de sensibilité, mais aussi de dépaysement radical.

L’intrigue est assez passionnante et pleine de rebondissements qui s’enchaînent sans aucun temps mort jusqu’à l’élucidation finale d’une affaire pleine de ramifications. Les 550 pages de ce pavé se laissent donc facilement dévorer, même si je me suis demandé si la deuxième partie n’aurait pas pu faire l’économie de plusieurs digressions et aller droit au but.

Les personnages sont hauts en couleur, mais connaissent pour beaucoup un sort tragique. Parmi eux, une mention spéciale doit être faite de l’héroïne – troublante, débordant d’intelligence, de sensibilité et d’empathie. Le roman est très bien écrit et traduit. Le regard précis et l’intuition de Sally Jones font office de révélateur de la violence et de la misère humaines : violence des rapports sociaux, de la domination des hommes sur les femmes et des puissants sur les plus vulnérables. À cet égard, et sans que le texte ne soit susceptible de heurter, je ne conseillerais pas ce roman à des lecteurs trop jeunes. Cela dit, il en émane une touche d’espoir puisque Sally Jones fait quelques très belles rencontres et semble rendre meilleurs ceux dont elle croise la route.

Une très jolie découverte qui m’a fait très forte impression !

Extraits

« Je me souviens qu’il pleuvait quand nous sommes sortis pour aller dîner. Les lumières des lampes à gaz se reflétaient dans les pavés mouillés du quai. L’eau sale ruisselait dans les ruelles étroites de l’Alfama. Il faisait chaud à O Pelicano. Les habitués étaient serrés autour des tables rondes dans la salle enfumée. Plusieurs d’entre eux nous ont salués d’un hochement de tête ou d’un signe de la main. Des marins et des dockers, des filles de joie aux yeux cernés et des musiciens en manque de sommeil. Une imposante femme habillée en noir qui s’appelait Rosa chantait une chanson sur l’amour malheureux. C’était du fado, un genre de chansons caractéristique des quartiers pauvres de Lisbonne. »

« – Dieu sait ce qu’il y a comme saletés dans les poils de cette bête, a-t-il grommelé une fois en me jetant un regard méprisant.
– Mesure tes mots, a dit Ana. Elle comprend plus que tu ne crois !
Signore Fidardo m’a alors regardée dans les yeux pour la première fois.
Puis il a dit :
– Ça m’étonnerait. »

« Un navire constitue un petit monde à lui tout seul. Il a ses propres lois et sa propre manière de calculer le temps. Quand on assure le quart jour après jour, nuit après nuit, il est facile d’oublier qu’il existe un monde aussi en dehors du bateau. »

« Nous avons survolé Bhapur dans tous les sens. Nous partions souvent tôt le matin pour ne rentrer que dans la soirée. Bientôt toute la population avait vu son avion passer au moins une fois dans le ciel. Quand nous atterrissions pour déjeuner dans un champ ou dans un pré, il arrivait qu’une foule s’assemble autour de nous. La plupart du temps, le maharadja faisait semblant de ne pas les voir. Mais je remarquais qu’il était mal à l’aise en découvrant les enfants sales, les femmes maigres au dos voûté et les hommes épuisés. Je crois qu’au fond de lui, il les craignait un peu. »

Paris : Éditions Thierry Magnier, 16,90€

sally jones

Le secret du rocher noir, de Joe Todd-Stanton (2016 pour l’édition originale en anglais, 2018 pour la traduction française)

Lu en juin 2018

La couverture du secret du rocher noir est si belle, avec ses motifs empreints de mystère et ses reliefs qu’elle a eu de quoi nous redonner envie, pour la première fois depuis un petit moment, de découvrir un album !

Erine vit près d’un port avec sa mère pêcheuse (oui oui ! Tellement rare que j’ai dû vérifier le féminin du mot en écrivant cette critique…). Tous les pêcheurs vivent dans le crainte du rocher noir, dont la légende dit qu’il détruit tous les bateaux qui s’en approchent. Irrésistiblement attirée par le large, Erine est pleine de courage et décidée à faire la lumière sur le rocher noir : que découvrira-t-elle ?

L’histoire est très jolie et empreinte de rêve et de magie : qui n’a pas rêvé de découvrir les mondes sous-marins qui se cachant sous la surface des océans ? Le texte est à la fois sobre et bien écrit : il me semble adapté à des enfants très jeunes. Mais ce sont avant tout les illustrations qui font le charme de cet album : pleines de petits détails et de surprises, elles composent un univers merveilleux dans lequel on plonge avec délice pour rêver d’un monde où les humains vivraient en harmonie avec la nature et où une courageuse petit fille nous donnerait envie de dépasser les idées reçues…

Erin-Rod

 

Extraits

« Tous les pêcheurs avaient une histoire terrifiante à raconter.
– Il change tout le temps de place et est capable de réduire un bateau en miettes !
– Il est aussi gros qu’une montagne et aussi pointu qu’un espadon ! »

« Soudain, une forme sombre, gigantesque, se dressa devant le bateau ! »

L’école des loisirs, 12,20€

secret rocher noir