Comme des sauvages, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2020)

« Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au fond, cela sonnait davantage comme une promesse que comme une menace.

On entre dans ce roman comme Tom dans la forêt primaire représentée en couverture : alerté.e par le résumé comme le jeune homme par un panneau de mise en garde, on sait qu’on met le pied en zone inconnue et que les frissons seront au rendez-vous. Cela ne nous empêchera pas d’être complètement pris.e de court au bout d’une centaine de pages. Puis encore. Et encore. Je n’en dirai donc pas plus, sinon que l’intrigue s’affranchit radicalement du concevable, bifurque et rebondit dans des directions inattendues, glissant du drame familial vers le thriller, du récit d’initiation au fantastique, nous laissant complètement abasourdi.e.

« … et puis, même bons ou bien intentionnés, les adultes sont toujours soucieux d’éviter aux enfants des déconvenues futures, et ainsi, ils leur exposent très tôt l’absurdité du monde, leur apprennent à se méfier du temps, des autres, de l’inconséquence, de l’ignorance et du jeu gratuit, alors qu’ils pourraient encore en jouir naïvement. »

Ne peut-on pas trouver belle l’idée d’un éden où la beauté de la nature et l’innocence de l’enfance seraient préservées de l’absurdité de notre société et des principes que les adultes doivent endosser ?

Vincent Villeminot s’inspire de Peter Pan, des romans de Jack London et des mythologies bibliques et grecques pour renouer avec les thèmes de la vie sauvage et du passage à l’âge adulte qui traversaient déjà Nous sommes l’étincelle. Ce qui rend ces deux romans tout aussi passionnants l’un que l’autre, c’est leur art de susciter la réflexion plutôt que de vouloir l’orienter. Difficile, au final, d’identifier dans ces pages un paradis ou un enfer. L’auteur sait restituer la beauté de la nature brute, la trêve et les révélations qu’elle peut offrir, chaque mot faisant jaillir des images, chaque syllabe donnant l’impression de respirer à pleins poumons d’enivrantes bouffées d’oxygène.

« La forêt était neuve comme elle l’est à chaque printemps. Les feuilles, jeunes et veinées, avaient ce vert qui semble capturer la lumière et la préserver jusqu’au crépuscule, la terre restituait des parfums de sève exaltants, les feuilles mortes et les bogues qui se décomposaient dans l’humus parlaient d’un temps révolu. »

Mais il n’y va pas par quatre chemins pour montrer ce que le monde sauvage a de plus terrifiant. Et les sacrifices qu’exige la construction d’une communauté alternative. Ces contradictions sont insécurisantes, elles placent le récit sous tension et nous font tourner les pages.

Voilà donc un roman qui m’a séduite à bien des égards et questionnée au bons sens du terme, mais pas autant enthousiasmée que Nous sommes l’étincelle (qui avait placé la barre très haut). Peut-être parce que la plupart des personnages m’ont moins touchée, peut-être parce que je n’ai pas trouvé facile de négocier chacun des virages de l’intrigue.

Ce roman hypnotique où se mêlent l’horreur et la grâce est à découvrir – si vous avez le cœur bien accroché !

L’avis de Hashtagcéline

Lu en novembre 2020 – PKJ, 18,90€

Le journal de Gurty, tomes 1 à 7, de Bertrand Santini (Sarbacane)

« Bref, tous mes copains étaient là. Même ceux que j’aimais pas. »

Les motifs de se réjouir ne sont pas légion en ce moment, mais nous avons une botte imparable que nous partageons volontiers avec vous : à l’honneur sur la table de chevet de Hugo, la pile grandissante de livres publiés par Gurty, première chienne écrivaine de l’histoire de la littérature ! Dont nous avons décidé cette semaine, en attendant le nouveau tome que la Poste tarde un peu à nous livrer, de relire tous les tomes à la suite, histoire de faire le plein de sagesse et de bonne humeur. Car Gurty est une indécrottable optimiste qui voit toujours la gamelle à moitié pleine : figurez-vous que même les chats arrivent à lui faire plaisir « au moment où ils s’en vont » ! D’un entrain exubérant et communicatif, qu’il s’agisse de son amour de maître, des odeurs de thym de la cuisine… ou d’autres odeurs – peu importe, n’entrons pas dans les détails. Il n’en reste pas moins que l’esprit de Gurty est affuté comme une lame lorsqu’il s’agit de passer la société au crible de son sens critique et d’une solide dose de bon sens : « À ce sujet, des légendes prétendent que lorsqu’on meurt, on va au ciel. Si c’était vrai, ça ne changerait pas grand-chose pour les oiseaux, de toute façon »

Ses ennemis préférés – vous savez, ceux-là même qu’on adore tellement détester qu’ils nous manqueraient presque quand ils ne sont pas là – en prennent pour leur grade. Les humains (la plupart) ne sont pas en reste, avec leur manque de goût et de sens des priorités, leur mépris pour la nature et leur ingratitude à l’égard des animaux. Heureusement pour eux, il y a là une mine de leçons de vie et de réflexions philosophiques à méditer :

« Certes, le monde est vaste, et le chemin de la vie est parsemé de trous, de pièges et de crevasses. Il faut faire gaffe ! Mais pour les éviter, rien de plus facile : il suffit de ne pas tomber dedans. »

« Avoir un ennemi en commun, ça crée des liens »

Voilà un exemple éloquent des pouvoirs de la littérature qui vous permet de redécouvrir le monde d’une autre perspective, peu représentée jusqu’à présent : celle de nos amis à poils. Quelle révélation que cette vision du monde où chacune des aventures du quotidien est une occasion de se réjouir, chaque rat mort, sauterelle congelée ou lézard séché une bénédiction – et chaque tas de feuille puant un terrain d’exploration exaltant (« allez donc y faire un tour et vous découvrirez une foule de bestioles incroyables »). Vous l’aurez compris, cette lecture va vous conduire à reconsidérer radicalement les choses qui vous semblaient les plus évidentes !

« Un cerf-volant qui vole, ça ne sert à rien à part vous énerver : il est trop haut pour se faire mordre, broyer, détruire écrabouiller, pétrir, mâcher, moudre, et réduire en miettes tout ce qui reste. »

« Personnellement, si je savais sculpter, je ferais plutôt des œuvres artistiques agréables à contempler, genre statues de poulets, rats ou saucisses. »

Avec tout ça, pas étonnant que Gurty fasse un tel carton en librairie ! Ses aventures sont réjouissantes, car la petite chienne laisse libre-cours à tout ce que les enfants doivent apprendre à réprimer : les envies de bonnes farces, le plaisir de se chamailler, de courser les plus petits, de se vanter (vous conviendrez que Gurty a un petit côté sauvage qui évoque un peu son ancêtre le loup, non ?) ou de rire sans vergogne des mésaventures des uns et des autres. Déclenchant des jeux d’arroseur-arrosé et des péripéties qui nous laissent gueule-bée. Ajoutez à cela des illustrations hilarantes, des clins d’œil à Machiavel, Lewis Caroll et Maurice Sendak – et le charme de la Provence, cyprès, Mistral et chant des grillons : comment ne pas se demander quand le prix Nobel de littérature viendra enfin récompenser le génie de Gurty ?

« Conclusion générale : si vous tenez vraiment à vivre à deux, choisissez plutôt quelqu’un de super plutôt que nul, parce qu’avec les gens nuls, ça finit toujours par des ennuis. En revanche, si vous appréciez la sagesse, le rire, la joie ainsi que les soirées grignotage au coin du feu, adoptez donc plutôt un chien, car là, au moins, vous êtes certain de vivre avec quelqu’un de bien. »

PS : Fait remarquable, nous sommes partis en camping cet été avec l’intégralité des sept premiers tomes dans notre valise – il faut avoir le sens des priorités quand on fait ses bagages !

N’hésitez pas à consulter l’avis de Linda sur le tome 1, le tome 3 et le tome 4 de cette série.

7 tomes lus et relus – Éditions Sarbacane

Einstein. Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps, de Torben Kuhlmann (NordSud, 2020)

« L’imagination est plus importante que le savoir, car le savoir est limité », dit Albert Einstein. Torben Kuhlmann montre qu’on aurait bien tort d’opposer les deux. Ses albums initient en effet ses jeunes lecteurs aux plus grandes révolutions scientifiques (en l’occurrence, la théorie de la relativité, après les débuts de l’aviation, la première expédition sur la lune et l’invention de l’électricité), en imaginant que ces avancées aient été le fait… de souris.

L’idée est prodigieuse : les ingénieuses petites bestioles de Kuhlmann ont une soif de comprendre le monde toute communicative. Le problème peut sembler insoluble : comment remonter le temps pour parvenir à temps à LA fête du fromage ? Voilà notre petite souris qui cogite, trafique l’aiguille du réveil, les autres horloges de la maison et même l’heure du clocher de la ville. Tirant des leçons de ses expériences ratées, la voilà qui mène l’enquête chez un horloger, puis à l’Office des Brevets de Berne où travailla, il y a plus d’un siècle, un certain Albert Einstein…

Comme dans les tomes précédents, la forme est vraiment à mi-chemin entre l’album illustré et le roman : le texte est étoffé, avec une belle intrigue piquée de clins d’œil malicieux (notamment à Stephen Hawkins et à la mythologie grecque !), mais indissociable des splendides illustrations. Tout au plaisir de suivre notre minuscule scientifique dans son investigation, on remarque à peine qu’on apprend une foule de choses sur le temps, l’heure, la Suisse, la vie d’Einstein et sa fameuse théorie. Mais surtout, foi de chercheuse : je ne connais pas de livre qui restitue mieux que ceux de Kuhlmann le plaisir de poser de bonnes questions, de formuler des hypothèses et de progresser pas à pas vers la solution. Ce cheminement scientifique est mis en scène comme une aventure, impliquant l’exploration de lieux fascinants (et incommensurables, vus à hauteur de souris !), des bonds vertigineux et la fuite devant de redoutables prédateurs… Des péripéties sublimées par le crayon de Kuhlmann qui brosse le décor avec un sens méticuleux des détails vintage et ses adorables petites héroïnes de façon très expressive.

On referme le livre partagé entre l’envie de questionner le monde et celle de déguster un savoureux morceau de fromage. Un album qui mélange aventure, documentaire et fantaisie : pour les futurs amateurs de science fiction !

Lu en novembre 2020 – NordSud, 20€

Milo l’ours polaire, de Laurent Souillé, illustrations de Juliette Lagrange (Kaleidoscope, 2020)

Quelle image poignante que cet ours massif et pourtant si fragile, perdu dans l’immensité des gratte-ciels new-yorkais ? Cette couverture toute en délicatesse a eu un effet magnétique sur moi. Son étrangeté pique notre curiosité : que fait cet ours blanc en pleine ville ?

Page tournée, nous entrons dans un univers plus adapté aux ursidés : cinquante nuances de blanc, banquise à perte de vue surmontée d’un ciel étoilé, faune polaire. Pourtant, le monde des ours, ce n’est pas du sucre glace. Se bagarrer, boxer, guerroyer, rivaliser de force et de muscle, leurs centres d’intérêts ne sont pas incroyablement variés. Milo est à part. Il n’y a qu’une seule chose qui peut le mettre hors de lui : les humains qui s’en prennent à ses amis les bébés phoques. Et alors, on ne répond plus de rien…

Le registre est celui de la fable, l’histoire est simple et moins surprenante que ce que j’espérais. Cela dit, j’ai adoré les illustrations à l’encre et à l’aquarelle de Juliette Lagrange dont les lignes tordues m’ont fait forte impression.

Quel hommage à la sérénité précieuse et fragile des rares zones naturelles préservées des intrusions humaines ! La douceur des lignes des icebergs polaires n’a d’égal que le tapage effrayant de nos mégapoles.

La sagesse de deux colosses marins questionne notre rapport aux animaux et les dérives de nos modes de vie modernes, de la compétition à outrance et de la société du spectacle. Parfois quelques images saisissantes valent mieux qu’un long discours.

Un bel album, entre ville et grand blanc, dont les illustrations valent le détour.

N’hésitez pas à consulter le site de Juliette Lagrange pour vous faire une meilleure idée de ses merveilleuses illustrations !

Lu à voix haute en octobre 2020 – Kaleidoscope, 13,50€

Nous sommes l’étincelle, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2019)

Ma curiosité a été piquée dès la lecture des premières pages : nous sommes en 2061 en Dordogne, trois enfants pêchent au harpon dans une rivière. La vie sauvage, ses renards et ses bécasses des bois semblent avoir repris leurs droits. Loin de là se jouent des guerres et des désastres écologiques, s’entassent les humains dans les jungles stériles que sont devenues les villes, sous l’œil de milliers de caméras. Vincent Villeminot préfère développer son intrigue dans les marges de ce monde, là où un jour, des jeunes désespérés ont décidé de faire sécession et de fonder une société d’un type nouveau. Quelle est la menace qui plane sur les trois enfants ? Quel est leur lien avec le mystérieux ermite qui semble les observer de loin ? Et surtout, comment en est-on arrivé là ?

Ces différents fils narratifs sont admirablement imbriqués pour nous tenir en haleine. Antoine a lu les 500 pages de ce roman d’un trait, j’ai été à peine plus longue. Les allers-retours entre différentes époques reconstituent pas à pas un puzzle fascinant. Le futur imaginé par Vincent Villeminot est d’autant plus crédible qu’il s’ancre résolument dans le monde actuel, ses clivages sociaux, ses réformes absurdes, son mépris des jeunes générations, sa crise du sens collectif. L’étincelle qui embrase tout, c’est la publication, en 2024, du livre Do Not Count On Us dont les extraits brûlants ponctuent le récit. Un porte-voix de la rage et du désarroi face à l’inertie d’un monde verrouillé, du rejet des valeurs de pouvoir et de consumérisme, de la contestation de la légitimité du droit. Mais surtout un texte qui éveille des rêves d’une société alternative et identifie la sécession comme forme d’action : « Nous pouvons encore nous asseoir à l’écart, pour travailler à des sociétés plus modestes, liées par l’amitié, gouvernées par le souci de ne renoncer chacun à aucune souveraineté, et qui ne ressembleront pas à celle-là. »

« L’espoir et la trouille, sœurs jumelles »

Le récit et les questionnements des personnages portent une réflexion passionnante sur le contrat social, les fondements possibles de la vie commune, les utopies. J’ai rarement lu un livre qui parle aussi bien de la façon dont peurs et rêves s’entremêlent non seulement quand sévit une répression implacable, mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre en application de grands principes, de recréer quelque chose – des fondements matériels, des institutions et des formes de régulation – quand on a fait table rase. Et pourtant, l’exaltation du retour à la nature et à l’essentiel, la redécouverte de l’entraide et du partage, le bonheur pour les plus marginaux de pouvoir envisager de trouver une place dans une communauté en devenir insufflent d’émouvants moments de grâce. La construction du récit permet à Vincent Villeminot de restituer la vie des rêves sur le temps long et sur plusieurs générations – j’ai été touchée par le regard bienveillant, mais lucide posé par la Houle sur ses propres rêves de jeunesse et sur ceux des nouvelles générations.

« La forêt est ce monde où la mort fait partie de la vie. »

Cette imbrication entre rêves et peurs s’incarne de façon saisissante dans la forêt nourricière, protectrice, d’une beauté émouvante, mais sauvage, en proie à la violence d’un état de nature où pillards, braconniers et cannibales sévissent et où la famille apparaît comme un repère ultime. J’ai probablement un prisme particulier en tant que chercheuse en science politique, mais en lisant ce livre, j’ai pensé sans cesse aux théories de l’état de nature et du contrat, dont ce roman restitue avec beaucoup de finesse les implications. Cette lecture nous a donné l’occasion de parler de Rousseau et de Hobbes avec Antoine qui a été très intéressé par ces débats. Les mots du dernier chapitre qui alertent sur l’urgence de redonner une perspective à tous, m’ont, curieusement, évoqué la théorie de la justice de John Rawls : « Le risque que nous voulons courir, c’est que pour le plus malheureux d’entre nous, celui qui aura à en payer le prix le plus haut, le départ vaille mieux que ce statu quo. »

Je reste époustouflée par la façon dont ce roman parvient à incarner ces questionnements certes abstraits, mais puissamment révélateurs des problématiques de notre temps. Tout en restant une lecture-plaisir haletante.

Nous ne tarderons pas à découvrir les autres livres de Vincent Villeminot !

N’hésitez pas à lire aussi les avis de Linda et de Pépita.

Lu en octobre 2020 – Pocket Jeunesse, 18,90€

Les fleurs sucrées des trèfles, de Cédric Philippe (Éditions MeMo, 2020)

« Ne vous arrive-t-il jamais, en grattant un ticket de loterie ou en piochant une carte sur la pile, d’être convaincu de gagner ? De sentir le roi au sommet du paquet, de jurer que le chiffre gratté avec la petite cuillère va remporter un lot ? À cet instant, un feu rayonne en vous, une confiance : vous tenez mille paillettes de chance au bout de doigts. Mais qui allume ce feu, qui sème ces paillettes ? »

Il y a quelques années, Antoine nous a pris de court en nous demandant à brûle-pourpoint, entre la poire et le fromage, si ce qui comptait le plus selon nous était « la chance ou la raison ». Il était convaincu que l’essentiel était question de hasard, nous avions tant bien que mal tenté de le convaincre qu’il avait surtout prise sur la raison. Mais il faut bien le dire, la chance passionne les enfants et on peut s’étonner qu’elle ne soit pas plus présente en littérature jeunesse. Excellente idée, donc, de lui consacrer ce roman jalonné de dés, d’étoiles filantes, de pattes de lapin et, bien sûr, de trèfles !

Ce livre est l’un des plus étranges et intéressants qu’il nous a été donné de lire récemment. Comment vous dire ? Peut-être quelque chose à la frontière entre un conte, Alice au pays des Merveilles et un film de David Lynch ? D’abord cet objet-livre magnétique, avec sa tranche verte et sa couverture luxuriante. Ce prologue qui sonne comme une comptine, une petite fable sur la chance, raconté par un narrateur mystérieux que l’on ne retrouvera qu’à la toute fin. Puis se noue une intrigue grave autour d’Agathe qui apprend que son oncle adoré souffre d’une maladie pratiquement incurable. Pratiquement ? La voici partie chasser les trèfles à quatre feuilles, armée d’une volonté sans faille et de l’espoir fou que cela fera guérir son oncle…

Les dessins en noir et blanc (que nous avions déjà tellement aimés dans La petite épopée des pions) font incursion dans le texte, s’y substituent, même, sur des doubles-pages foisonnantes qui nous donnent envie de partir nous-mêmes en quête de chance.

Quel incroyable décor que le jardin de la famille d’Agathe ! Le regard des enfants en enchante chaque parcelle, révélant la mare sans fond, les trésors dissimulés dans la vase et entre les mousses, les tunnels et les cachettes, les arbres-mondes qui se penchent par dessus votre épaule pour se désaltérer dans votre verre, les tulipes imposantes comme des baobabs, les nuages et les nains de jardin qui n’attendent que vous tourniez les talons pour s’animer… Un milieu propice aux rencontres qui guident Agathe dans sa quête et la font grandir.

Les dialogues sont désopilants, tour à tour drôles, absurdes, pleins de réflexions piquantes sur le jeu du hasard, l’art de déjouer les sciences prédictives, les liens entre chance et bonheur et la façon dont la fortune se distribue. Poisson-volant, canard, renard et tulipes, chacun y va de sa petite tactique personnelle pour trouver la chance : voir le verre un millionième plein, demander de l’aide, laisser du temps au temps, réaliser des actes de bonté, décrypter les signes, lâcher prise, ne rien laisser au hasard. Ainsi, on en revient toujours, d’une certaine manière, à la nécessité de faire des choix…

En cours de route, j’ai craint que les enfants ne soient déconcertés par la complexité de ces questionnements et la bizarrerie de cette déambulation entre rêve et réalité. Et bien pas du tout, nous avons lu ce livre en trois jours et sans fléchir. Curieux de connaître l’issue de cette quête à l’enjeu vital, ils ont beaucoup ri et aimé se confronter à l’étrange et à l’absurde.

Alors, tenterez-vous votre chance avec ce roman ?

Extraits :

« C’est dans ce jardin, un soir d’été, que commence l’histoire d’Agathe. Si vous la rencontriez – et en fait, vous la rencontrez, puisqu’elle vous sourit en ce moment même, en face de vous – elle vous dirait simplement : je m’appelle Agathe, j’ai douze ans. Et vous verriez dans ses yeux, comme dans certaines pierres précieuses, une radiance et une nostalgie. Elle ne détournerait pas le regard, vous non plus ; vous deviendriez peut-être amis. Mais son oncle Yvon l’appelle depuis un endroit éloigné du jardin et en un instant elle s’échappe, sautillant sur les pierres plates entre les massifs. »

« – Poisson, Yvon va mourir.

– Tu n’as qu’à décider que non. Qui est Yvon ?

– Mon oncle. Ses poumons vont se remplir d’eau.

– La belle affaire ! N’a-t-il pas de branchies ? »

« Et si la chance est un grand gâteau ; les gens en mangent des parts et à la fin il n’y en a plus ? Comme le bonheur ? »

Lu en octobre 2020 – Éditions MeMo, 16€

Silex, de Stéphane Sénégas (Kaleidoscope, 2020)

Bizarres, ces hommes des cavernes qui n’ont pas l’air plus étonnés que cela de croiser le chemin d’un anachronique tyrannosaure… Cette couverture n’en est pas moins splendide. Et tout s’explique très vite : nous sommes sur une autre planète, où quelques petits humains moins chanceux que nous cohabitent avec une foule de dinosaures que Stéphane Sénégas dessine avec une jubilation toute communicative.

Vous l’imaginez aisément, cet état de nature est régi avant tout par la loi du plus fort. Pas de bol pour le petit Silex ! Armé de son courage, d’un optimisme à toute épreuve et d’une bonne dose d’ingéniosité, le gringalet est bien décidé à démontrer qu’il n’y a pas que les muscles dans la vie. Quitte à affronter pour cela l’abominable casse-tout, le hérissant que-qui-pique et le féroce mange-tout.

« Houlà, costaud le bestiau ! »

Quelle expressivité, quelle vie, quel humour dans les graphismes de Stéphane Sénégas ! Silex déborde d’énergie et de trouvailles. La couleur du papier donne l’impression de contempler une gravure rupestre. Certaines pages détournent les codes de la bande-dessinée (que l’auteur connaît bien), avec des cases délimitées par des assemblages d’os.

Il y a quelque chose de réjouissant dans la force colossale des dinosaures, soulignée en convoquant d’impressionnants chiffres sur leur stature et leurs attributs. En même temps, les parallèles avec le monde des hommes invitent à la réflexion : souhaitons-nous un monde où les plus forts s’imposent, ou préférons-nous miser sur l’intelligence, la patience, l’entraide et le respect ?

Pas crédible pour un sou mais divertissant, cet album réjouira les futurs lecteurs de Silex and the city !

Lu en octobre 2020 – Kaleidoscope, 13,50€

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, de Rohan O’Grady (Monsieur Toussaint Louverture, 1963 pour l’édition originale en anglais, 2019 pour l’édition en français)

La petite île semble charmante, avec ses plages, ses cottages, ses chèvres, ses vieilles dames distinguées et ses pêcheurs de saumons. Et pourtant, elle est maudite : des 33 hommes qui l’ont quittée pour combattre lors des deux guerres mondiales, seul un est revenu – avec sur ses épaules tout le poids de la culpabilité d’être l’unique survivant d’une génération sacrifiée.

De même, ce roman est un peu trompeur : le titre plein d’ironie, la naïveté ravissante de la couverture et le premier tiers du texte donnent l’impression d’avoir à faire à un récit d’aventure plein de malice. Tels des tornades, deux mouflets débarquent sur une île qui n’en a plus vu depuis un bon moment et sèment la panique un peu partout, au grand dam du Sergent Coulter. Mais voilà qu’au bout d’une centaine de pages, l’horizon s’obscurcit brusquement avec l’arrivée de l’oncle Sylvester. Trêve de plaisanteries ! On comprend que Rohan O’Grady ne blague pas et que nous sommes bel et bien dans un terrifiant thriller, sur lequel plane la menace d’un psychopathe digne des pires contes de notre enfance – ou de l’imagination de Stephen King ? L’oncle en veut à la colossale fortune de son neveu, et semble prêt à tout pour parvenir à ses fins. Les enfants pourraient bien ne pas avoir d’autre choix que de le prendre à son propre jeu…

La plume de Rohan O’Grady a un charme un peu suranné, mais incontestable, qui m’a un peu rappelé celle d’Agatha Christie que j’aime beaucoup. Et une fois démarrée, l’intrigue est vraiment captivante : Antoine a lu les 300 pages de ce roman d’une traite. À voix haute, Hugo et moi avons été moins rapides, mais tout aussi mordus. Verdict ? Cela fait vraiment peur. Les garçons sont souvent déçus par des histoires annoncées comme effrayantes mais qui ne les impressionnent pas plus que cela. Ils ont adoré frissonner de la tête aux pieds à la lecture de certaines pages de ce roman !

Les deux jeunes protagonistes insufflent énergie et optimisme à l’histoire. Ils incarnent avec force la vie qui continue après les horreurs de la guerre, dont j’ai trouvé que les dégâts étaient représentés avec subtilité. Plusieurs passages nous interrogent de façon déstabilisante, mais très intéressante, sur les fondements de la morale et les tensions qu’elle peut avoir avec la justice et la loi.

Un roman clair-obscur qui navigue de façon fascinante entre réalisme implacable et magie, humour et macabre, nostalgie et modernité.

L’avis de Hashtagcéline

Extraits

« – Ton oncle. Il espionnait par la porte-fenêtre, juste derrière le piano. Lady Syddyns et toi, vous lui tourniez le dos. Il a enlevé ses lunettes et il a souri. Oh, ses yeux ! Je n’en ai jamais vu de pareil ! Et après, il les a levées au ciel et on n’en voyait plus que le blanc. »

Barnaby s’assit subitement sur le sol, les roses lui échappant des bras. Il demeura muet un moment, avant de répondre :

– Oui, il s’amuse à me faire peur comme ça. Alors, maintenant tu me crois quand je te dis qu’il est horrible ? »

«  Écoutez, dit Albert. Il ne faudrait pas non plus oublier que les lois sont votées par tout un tas de personnes intelligentes. On a notre mot à dire au moment des élections, mais après ça, les lois, on les applique, un point c’est tout.

– Alors, vous trouvez ça juste, vous de pendre Gitskass ?

– Si c’est la loi.

Mais l’agent Browning n’était pas homme à s’avouer vaincu aussi vite.

– Mais imaginez que les mauvaises personnes aient accédé au pouvoir en rejoignant le gouvernement. Ça pourrait très bien arriver, vous savez. Prenez Hitler, par exemple. Les gens l’ont mis à la tête de l’État. Et si jamais ça se produisait au Canada ? Si jamais on en venait à faire passer des lois disant que tout sujet atteint de troubles mentaux devait être abattu ? Vous continueriez à obéir à la loi ? »

Lu en août/septembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 17,50€

Le caïman, de Maria Eugenia Manrique, illustrations de Ramon Paris (La Martinière Jeunesse, 2020 pour la traduction française, 2019 pour l’édition originale en espagnol)

« L’amour est un tourbillon de pureté originelle. Même l’animal féroce chuchote son doux chant. »

On a beau aimer les bêtes, il y a de quoi s’interroger : cette croyance joliment mise en mots par l’artiste chilienne Violeta Parra, citée en incipit, ne pourrait-elle pas être un peu risquée ? Est-il raisonnable de se fier aux sentiments d’un redoutable prédateur ? L’incroyable amitié racontée par cet album suggère que oui – certains animaux pourraient même surpasser les humains en loyauté et en fidélité !

Sur les rives d’un fleuve, au Venezuela, Faoro sauve un petit caïman en l’emmenant chez lui (car les caïmans sont des prédateurs, mais aussi et surtout les proies des humains qui les chassent pour leur peau). C’est le début d’une longue relation. Le bébé, qui tenait dans la main du jeune homme, devient un animal majestueux de plusieurs mètres de long…

Nous avons eu un coup de cœur pour les illustrations très graphiques de Ramon Paris qui rendent hommage, en doubles-pages, à la beauté luxuriante de la nature vénézuélienne et à l’esthétique des années 1970. À la fois élégantes et sensibles, elles sortent vraiment de l’ordinaire. L’artiste n’en fait pas trop, faisant même le choix de laisser des « vides » et de ne pas coloriser certains éléments et espaces. Mais ses lignes fascinantes insufflent beaucoup de vie au décor comme aux personnages.

En tournant les pages pour la première fois, je me suis dit que l’autrice aurait pu créer plus de tension narrative en suscitant des doutes quant à l’issue de l’histoire. Elle fait le choix de dérouler le récit tranquillement, faisant la part belle à la douceur, la gaieté et à une certaine mélancolie. La magie opère, puisque ce livre a emporté tous les enfants de notre entourage, de 4 à 11 ans. Et les dernières pages nous prennent de court, lorsqu’on réalise avec sidération que l’on vient de lire une histoire vraie.

Un album de toute beauté pour les ami.e.s des animaux, mais aussi pour celles et ceux qui les craignent.

Lu à voix haute en août 2020 – La Martinière Jeunesse, 12,90€

L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace, de Thomas Gerbeaux (illustrations de Pauline Kerleroux, La Joie de Lire, 2020)

L'incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace_couv

« J’avais neuf ans l’été où j’appris d’un homard le sens du mot liberté. »

Dès cette phrase qui ouvre la préface, je savais que j’allais adorer ce livre. Quelques mots suffisent pour planter un décor de dunes, de vagues et de moutons et nouer l’intrigue : une petite fille fait la rencontre d’un homard en cavale. Figurez-vous que le fugitif vient de s’échapper d’un restaurant où il était promis à la casserole ! Et que l’épatant crustacé s’est promis de ne pas se faire la malle avant d’avoir libéré jusqu’à la dernière étrille ses compères restés dans le vivier…

Quelle lecture formidable pour nos vacances sur la côte Atlantique ! Le suspense est addictif, les dialogues savoureux et l’histoire malicieuse, racontée avec un mélange d’ironie et de tendresse. Mais surtout, la plume de Thomas Gerbeaux enchante l’ensemble, l’irradiant du charme des contes, des comptines enfantines et des parties de jeu remportées contre un ami imaginaire. Les illustrations stylisées de Pauline Kerleroux font écho à cette poésie.

Homard_extrait

Voilà donc un texte à mettre absolument entre les mains des lecteurs et lectrices en herbe. Ou, comme nous l’avons fait, à lire à voix haute pour le plaisir de laisser résonner chaque mot.

Ce petit livre se lit comme un roman d’aventure, une perche tendue à nos consciences, un hymne à la liberté, à la joie de la rencontre et à la solidarité. Une pépite haute en couleurs qui divertit et donne de l’espoir ! Car « qui sauve un homard, sauve l’océan ».

PS : j’aurais pu dédier cette critique à François de Rugy et à tous les amateurs de homard, mais comme je n’ai pas mauvais esprit, je m’en suis abstenue !

Extraits

« Avec leurs longues pattes et leurs carapaces sculptées, les araignées formaient l’aristocratie du vivier. Les plus gros crabes, les dormeurs, enviaient les traits fins des araignées. Les plus petits crabes, les étrilles, admiraient quant à eux leur grande taille. Les homards, par principe, n’admiraient ni ne craignaient personne. Ils appréciaient cependant la compagnie des araignées et acceptaient de partager avec ces dernières un peu du prestige naturel que leur conféraient leur élégante carapace et leurs pinces musclées, dont on disait qu’elles pouvaient fendre la pierre. Personne ne les avait jamais vu briser la moindre roche mais, vraie ou pas, la légende suffisait à donner aux homards une autorité naturelle que personne ne contestait. »

«  – Tu vois toujours l’aquarium à moitié vide, dit Mancho. On n’est pas si mal ici. L’eau est bonne, on est bien nourris. Si ça se trouve, les gars ont raison ; la liberté est peut-être au bout de l’épuisette.
– La mort, dit le homard. L’épuisette, c’est la mort. »

« – Tu ne m’avais jamais dit que tu avais une famille, dit le homard.
– Tu ne me l’avais jamais demandé, répondit Mancho. Et toi, tu en veux, des enfants ?
– Oui, répondit le homard. Peut-être.
– Combien ?
– Pas trop, vingt ou trente mille.
– Tu as raison, dit Mancho, au-delà, c’est trop de responsabilités. »

Lu à voix haute en août 2020 – La Joie de Lire, 10,50€