De la démocratie, de Equipo Plantel et Marta Pina (Rue de l’échiquier, 2020)

La démocratie est un sujet qui intéresse énormément les enfants qui font vite des parallèles, par exemple en cette période où une partie de la scolarité se fait à la maison : la famille fonctionne-t-elle de façon démocratique, pourquoi ne le ferait-elle pas ? Les restrictions imposées dans le cadre de la crise sanitaire sont-elles démocratiques ? Il n’en faut pas plus pour déclencher des débats passionnants. Car si tout le monde parle de la démocratie, ce n’est pas si simple de définir ce qu’elle est ni ce qu’elle implique pour les citoyens en devenir que sont nos mouflets.

Après De la dictature, nous continuons notre découverte d’albums jeunesse qui placent la politique à hauteur d’enfant avec l’album-miroir, lui aussi publié par Equipo Plantel au moment de la chute du régime franquiste. Les éditions Rue de l’échiquier viennent de faire paraître une version française de cet album, paré de nouvelles illustrations signées Marta Pina.

Je tire mon chapeau à l’auteur pour la façon limpide dont il parvient à éclairer des concepts a priori abstraits à l’aide d’analogies très parlantes du point de vue des enfants. Il compare ainsi la démocratie à un « jeu » régi par des règles fixées collectivement, les partis politiques à des « équipes » ou les « programmes » à un menu au restaurant. Les libertés d’opinion et d’expression sont expliquées simplement, en insistant par ailleurs sur la nécessité de rester attentifs entre deux élections pour être en mesure d’exercer pleinement nos droits et de sanctionner nos représentants. On comprend aussi que la démocratie ne signifie pas liberté sans bornes :

« Dans une démocratie, les règles du jeu, ce sont les lois. Et comme dans un jeu, il faut les respecter pour que cela fonctionne. »

Les collages vintage de Marta Pina prolongent l’ensemble de façon assez surréaliste et décalée. Je ne suis pas sûre qu’elle ne déconcerte pas certains lecteurs mais pour ma part, je les ai trouvées drôles et stimulantes, avec mille détails à découvrir au fil des lectures dont beaucoup semblent symboliques. Ces images polysémiques invitent à la réflexion et prolongent astucieusement le texte, lui permettant de s’en tenir à l’essentiel.

Tout cela est captivant et très accessible. Cela dit, le propos reste très centré sur les élections (qui ne font pas tout, comme nous le verrons dans ma prochaine chronique…). Deux aspects auraient mérité d’être développés : celui de la séparation des pouvoirs (qui est cependant mis en relief, en creux, par l’album jumeau sur la dictature) et les enjeux liés à l’extension du suffrage aux femmes, aux minorités dans certains pays ou encore aux jeunes. J’ai également regretté un ton un brin manichéen dans le traitement des grandes idéologies, avec d’un côté la priorité au travail, à la lutte contre les inégalités, à l’école gratuite et aux hôpitaux, présentées sur une double-page sympathique qui fait la part belle aux familles et aux services publics ; de l’autre, les tenants du productivisme et de la puissance des entreprises, sur fond d’industries enfumées ; et encore les ultra-libéraux au service des plus riches, dont les intérêts sont symbolisés graphiquement par de « gros sous ». Je le dis d’autant plus facilement que je sympathise personnellement avec les valeurs prônées !

Cela ne m’empêche pas de recommander chaudement cet album qui se démarque par son art de vulgariser des questions rarement abordées en littérature jeunesse. L’objet-livre est attrayant et l’enjeu de taille : mieux la génération montante connaîtra les valeurs démocratiques, mieux elle sera à même de les porter.

C’est pas tout, mais je dois vous laisser. J’ai un référendum à organiser pour ou contre la révision des déclinaisons allemandes !

Lu en janvier 2021 – Rue de l’échiquier, 14,90€

De la dictature, de Equipo Plantel et Mikel Casal (Rue de l’échiquier, 2020)

Les enfants perçoivent les grandes questions sociales et politiques, sans toujours être armés pour les décoder. On pourrait se dire qu’ils ont le temps de découvrir les turpitudes de l’actualité et les principes, somme toute abstraits, qui régissent le gouvernement. Et pourtant, les petits sentent bien que ces questions intéressent et préoccupent les adultes ; ils sont souvent sensibles aux principes de justice sociale et aux valeurs de respect, d’égalité et de liberté. Surtout, ils sont ravis qu’on démystifie la politique en utilisant des mots qu’ils comprennent (j’ai pu en faire l’expérience en allant échanger autour de l’élection présidentielle 2017 dans l’école des enfants*). Parler aux enfants de dictature et de démocratie, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect.

Mais voilà, ces sujets ne sont pas souvent abordés en littérature jeunesse. Quand ils le sont, c’est souvent dans des documentaires peu engageants. Je suis donc ravie de revenir toute cette semaine sur la publication récente de plusieurs albums à la fois percutants, attrayants et accessibles dès le début de l’école primaire !

Commençons donc aujourd’hui avec De la dictature, paru initialement en Espagne, au lendemain du franquisme. Quarante ans plus tard, les dictatures restent d’une triste actualité et cette réédition en français, sous la forme d’un album coloré qui a immédiatement intrigué les enfants, est bienvenue. En quelques mots limpides, Equipo Plantel dit le pouvoir absolu et arbitraire qui s’ingère jusque dans les têtes, le règne de la terreur, du mensonge et de la corruption, la folie des grandeurs, le culte de la personnalité, l’économie de prédation, les difficultés immenses de résister. Voilà un beau travail de vulgarisation, sublimé par les illustrations satiriques de Mikel Casal qui parvient à évoquer ces sujets graves avec un humour rappelant celui de Charlie Chaplin dans Le dictateur.

Évidemment, le « portrait-robot » brossé à grands traits masque des différences importantes. En regardant la galerie de portraits à l’intérieur de la couverture, de Staline à Kadhafi en passant par Hitler, Trujillo ou Fidel Castro, on se dit que l’enrichissement des proches du dictateur, le rôle du nationalisme ou l’idée d’un soutien forcément minoritaire du régime ne les concernent pas de la même façon. Cela dit, le petit texte d’explication à la fin du livre nuance les choses, notamment en parlant des pays qui ne sont pas à proprement parler des dictatures, mais en présentent certaines caractéristiques. Et les mécanismes d’un régime autoritaire me semblent très bien vus : au fil de la lecture, les garçons y ont reconnu des réalités déjà croisées dans d’autres livres, que ce soit Persépolis, Les Culottées, Les Vermeilles, L’Ickabog, Le Renard et la Couronne ou encore L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges.

En creux, les dérives dictatoriales mettent en relief la valeur inestimable de choses qui nous semblent peut-être un peu trop évidentes, comme la division des pouvoirs, l’éducation libre, les droits civiques et l’esprit critique.

Une lecture nourrissante et bigrement intéressante, à lire pour mieux comprendre le monde et pour les pistes de réflexion qu’elle propose ! À mercredi pour découvrir l’album « miroir » paru simultanément, De la démocratie.

* Cet intérêt brûlant transparaît aussi dans l’hilarante BD Prézizidentielle, inspirée à Lisa Mandel par les échanges de la chercheuse Julie Pagis avec des élèves de primaire en Seine-Saint-Denis.

Lu en janvier 2021 – Rue de l’échiquier, 14,90€

L’Ickabog, de J.K. Rowling (Gallimard Jeunesse, 2020)

Pour les inconditionnels de Harry Potter que nous sommes, la sortie de ce nouveau roman jeunesse de J.K. Rowling était très attendue. Nous n’avons donc pas tardé à le découvrir, frémissant d’impatience mêlée, il faut bien le dire, de craintes qu’il ne soit pas à la hauteur des aventures du sorcier à lunettes…

« Il était une fois un tout petit pays qui avait pour nom la Cornucopia… »

L’Ickabog se démarque d’emblée en s’adressant à des lecteur.ice.s plus jeunes et se situant dans le genre du conte plutôt que celui de l’heroic fantasy. Nous voici donc dans un petit royaume qui pourrait rappeler la France avec ses divines spécialités gastronomiques ancrées dans différents terroirs. Tout serait idyllique en Cornucopia s’il n’y avait pas les Marécages ténébreux du nord où l’on raconte que sévit un monstre terrifiant, l’Ickabog. Conte pour enfants ou menace réelle ? L’intérêt des élites dirigeantes pour cette question déclenche une série d’aventures qui pourrait bien voir le mythe et la réalité s’entrechoquer… et transformer la Cornucopia à jamais.

J.K. Rowling connaît son affaire, ces 352 pages se lisent avec plaisir – plaisir de se laisser entraîner par une plume vive, traduite par la talentueuse Clémentine Beauvais ; plaisir de découvrir un univers plein de fantaisie qui fait tour à tour rêver, grincer des dents et frissonner ; plaisir de se laisser entraîner dans une aventure sur laquelle plane, jusqu’aux dernières page, un intrigant mystère. Cela dit, je n’ai pas retrouvé l’inventivité inouïe dont J.K. Rowling faisait preuve pour imaginer l’univers de Harry Potter dans ses moindres détails : la Cornucopia semble bien étroite, ses personnages très manichéens, si bien que l’essentiel de l’intrigue se déroule de façon linéaire et assez attendue.

Nous n’en avons pas moins adoré toute la fin et nous avons apprécié la réflexion à laquelle cette histoire nous invite à propos de l’irrationalité de certaines peurs et de leur instrumentalisation à des fins de pouvoir. Ça commence avec les Père Fouettard et autres mythes inventés pour impressionner les enfants, et ça finit avec les marchands de peur qui font leur commerce politique en pointant des menaces largement déconnectées de la réalité – quand il ne s’agit pas purement et simplement de fake news. Les dangers les plus grands ne sont pas toujours là on les attend.

Un conte politique plaisant que nous ne regrettons pas d’avoir lu. Mais qui souffrira de toute comparaison avec la saga culte de l’autrice.

Lu en décembre 2020 / janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, 20€

Watership Down, de Richard Adams (1972 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour l’édition en français)

Quel plaisir de lire à voix haute une saga épique, un conte-fleuve dans lequel on s’immerge pendant plusieurs semaines ! Surtout lorsque celui-ci est écrit d’une plume généreuse, voire fleurie lorsqu’elle décrit la nature anglaise dans ses moindres frémissements… Comment imaginer que ce décor bucolique puisse être le théâtre de d’événements aussi terrifiants ? Car Watership Down, c’est surtout une extraordinaire intrigue à rebondissements qui se noue à partir de l’exil forcé d’une poignée de lapins suite à la prophétie de la destruction imminente de leur garenne. Le périple vers les verdoyantes collines de Watership Down est semé d’embuches face auxquelles les petits héros devront rester unis et clairvoyants.

C’est tout un monde que les mots de Richard Adams déploient, à hauteur de lapin. Une communauté anthropomorphe avec une division du travail, une langue imagée qui a fait notre bonheur – et que nous parlons désormais couramment à la maison –, des mythes fondateurs qui réconfortent et inspirent dans l’adversité – les enfant ont adoré les aventures du légendaire lièvre Shraavilshâ dont les mille ruses sont dignes d’Ulysse ou de Maître Renart. Évidemment, on peut voir une allégorie dans ces lapins qui s’efforcent de « faire société », une fable qui parle des migrations, des fondements du pouvoir et de la rébellion, des vertus de l’entraide, des rapports entre humains et animaux, de la vie et de la mort.

Quelques longueurs dans la deuxième partie mises à part, nous avons été tenus en haleine par les péripéties que l’auteur met en scène avec un sens savoureux du suspense, mêlé de poésie. Nous avons vibré, ri et tremblé. Et c’est avec nostalgie que nous avons refermé ce livre et pris congé de personnages que nous avions désormais l’impression de connaître depuis toujours.

Merci à Monsieur Toussaint Louverture d’avoir réédité, dans un magnifique écrin, ce livre culte (plus de 50 millions d’exemplaires vendus dans le monde tout de même) qui était tombé en oubli en France.

Un roman immersif et haletant après lequel nous ne verrons sans doute jamais plus les lapins de la même manière.

PS : indignation générale chez nous face à la guimauve qu’a faite la minisérie Netflix de cette histoire !

Extraits

« Shraar-Vilou-Shâ, ou Shraavilshâ – le « Prince-aux-mille-ennemis » – est pour les lapins un héros mythique, malin, l’indécrottable défenseur des opprimés. L’ingénieux Ulysse en personne lui a peut-être même emprunté quelques-uns de ses tours, car Shraavilshâ est très vieux et jamais à court d’imagination pour tromper ses adversaires. »

« Le versant nord de la colline de Watership Down, dans l’ombre depuis le petit matin, recevait les derniers rayons du soleil. Au-delà de sa base bordée d’un mince rideau d’arbres, une montée abrupte se dressait sur plusieurs centaines de mètres avant d’enfin commencer à s’adoucir à l’approche du sommet. Chaude et veloutée, la lumière du couchant déposait une couche d’or sur l’herbe, les bosquets d’if et d’ajoncs, et sur quelques épines rabougries. De la crête, la pente semblait entièrement drapée d’un voile de langueur et d’immobilité. »

« Les lapins, dit-on, ressemblent aux humains par bien des aspects. Ils savent surmonter les catastrophes et se laisser porter par le temps, renoncer à ce qu’ils ont perdu et oublier les peurs d’hier. Il y a dans leur caractère quelque chose qui ne s’apparente pas exactement à de l’insensibilité ou de l’indifférence, mais plutôt à un heureux manque d’imagination mêlé à l’intuition qu’il faut vivre dans l’instant. »

Lu en décembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 12,50€

L’âge des possibles, de Marie Chartres (L’école des loisirs, 2020)

« L’infini des possibles s’offrait à nous. Danserions-nous autour du tourbillon ? »

Doutes et questionnements paralysent Temple à l’idée de quitter sa minuscule zone de confort. Les doutes, c’est précisément ce qui ne devrait pas concerner Saul et Rachel, membres d’une communauté amish qui font leur rumspringa, petite excursion dans la société moderne pour mieux pouvoir y renoncer en connaissance de cause. Tout sépare la douceur joyeuse de Rachel, la mélancolie inquiète de Saul et l’ironie fragile de Temple, mais suite à leur rencontre si improbable dans l’immense Chicago, c’est ensemble qu’ils vont chercher leurs repères parmi tous les possibles qui s’offrent soudain à eux.

Sans l’enthousiasme de mes copinautes Pépita et Linda, rédactrices des excellents blogs Mélimélo de livres et Sir This and Lady That, je n’aurais jamais lu ce roman. Malgré sa magnifique couverture. Les amish, ce n’est pas franchement ma tasse de thé, même depuis qu’Emmanuel Macron les a propulsés sur le devant de la scène en leur comparant ironiquement les adversaires de la 5G. Et pourtant, le charme a opéré dès les premières pages : l’alternance rythmée des narrateurs, et surtout la ferveur de leurs émotions respectives, ont piqué ma curiosité. Quels étaient leur histoire, leurs secrets ? Et surtout, qu’allaient-ils devenir ?

D’une plume délicate, Marie Chartres évoque très joliment l’émerveillement terrifiant de « l’âge des possibles » au seuil de l’inconnu adulte, ce moment de repousser l’horizon de son enfance. La petite vie toute tracée des amish ne fait pas envie, mais leur regard sur la société est intéressant ; il révèle la frénésie, le consumérisme futile et la solitude au cœur de la jungle urbaine, mais les élans de solidarité et la saveur des petites libertés, des accrocs et des bifurcations imprévues n’en sont que plus réconfortants.

J’avais donc tort sur toute la ligne. Il n’est pas, au fond, question d’une obscure communauté (qui a tout de même fini par m’intriguer au point de faire mes petites recherches !) mais d’émotions qui nous parlent, évidemment, par leur portée universelle.

Belle surprise qui a pris une dimension particulière pour moi qui ai tant aimé déambuler dans la ville de Chicago !

N’hésitez pas à consulter les avis de Linda, de Pépita et de Hashtagcéline.

Extraits

« Je ne sais pas non plus comment se porte un sac à main. J’ignore cela. Je les regarde lorsque je me promène en ville : je vois toutes les filles de mon âge avec leur sac coincé dans le creux du coude, comme si c’était un prolongement naturel de leur corps ou de leur personnalité, elles sont légères et aériennes. Il y a quelques années, je me suis entraînée avec un sac de courses, j’ai fait des allers et retours studieux entre ma chambre et la cuisine pour voir ce que ça faisait. Je n’y suis pas arrivée, je me suis sentie ridicule. Maman m’a ensuite appelée pour que je descende au poulailler. En ces lieux, je suis la reine. Je porte le panier à œufs à merveille. Je n’en ai jamais fait tomber un seul. Chaque matin, c’est une gloire silencieuse. C’est la mienne. Ma petite gloire silencieuse. »

« J’ai fermé les yeux pour me concentrer, pour visualiser le fils sur lequel je me tenais en équilibre. Le moindre coup de vent et je tomberais. Rachel savait que j’étais près du bord. Ou alors c’était le contraire. Peut-être que c’est elle qui tombait progressivement et moi, j’étais là à regarder, sans bouger, sans broncher. J’étais perdu. Dans un monde à l’envers, comment peut-on savoir si l’on tombe ou si l’on reste debout ? »

Lu en décembre 2020 – L’école des loisirs, 15€

Rosa Bonheur, l’audacieuse, de Natacha Henry (Albin Michel, 2020)

« Peintre animalière ? Pas question ! Qui achèterait le portrait d’une vache ou d’un cochon ? Non, non, tu ferais mieux de t’atteler à la peinture d’histoire. Des rois et des reines, des saintes et des saints, des dieux romains et des déesses grecques. »

Quel plaisir de découvrir Rosa Bonheur dont j’avais à peine entendu parler jusqu’à présent ! Une femme qui aurait toute sa place parmi Les Culottées de Pénélope Bagieu : née à l’aube du 19ème siècle, à une époque où les femmes n’avaient pas le droit d’étudier aux beaux-arts et avaient surtout vocation à se marier, non seulement elle s’obstina à devenir peintre, mais elle opta, complètement à contre-courant des canons de son époque, pour la peinture animalière. Et obtint tous les honneurs.

Autant le dire d’emblée, je suis assez réticente vis-à-vis du genre de la bibliographie romancée au cœur de cette « collection qui rend hommage à des personnalités au destin exceptionnel ». J’avais d’ailleurs été un peu déçue par un autre roman de cette collection consacré à Katherine Johnson. Je n’arrive pas à m’empêcher de m’interroger constamment sur ce qui est historiquement établi, et ce qui est projeté par l’auteur.e. L’exercice est difficile et a probablement quelque chose de bridant. La plume et les dialogues m’emportent moins que dans d’autres textes inspirés par des faits réels, mais assumés comme fictionnels, comme par exemple le magnifique Miss Charity de Marie-Aude Murail.

Cela dit, j’ai fini ici par me laisser fasciner par cette femme hors du commun qui vécut à une époque passionnante peu abordée en littérature jeunesse (cette lecture m’a fait repenser à cet égard au roman de Mario Vargas Llosa Le paradis un peu plus loin et le personnage de Flora Tristan, autre pionière du féminisme qui vécut à peu près à la même époque). Natacha Henry restitue, en toile de fond, le bouillonnement social, politique et artistique du milieu du 19ème siècle. On découvre le Paris de la monarchie de Juillet, du Louvre et des Jardins des Plantes aux abattoirs. J’ai été intéressée par le parcours d’initiation de Rosa à la peinture, les expériences et réflexions qui contribuent à sublimer son art de représenter les animaux. Des passages qui donnent follement envie d’aller voir ses tableaux qui m’ont touchée par la tendresse du regard posé sur nos amies les bêtes.

Mais surtout, le chemin parcouru par Rosa Bonheur montre avec force le courage nécessaire pour conquérir de nouveaux droits et les enjeux de l’autonomie matérielle pour l’émancipation féminine. On saisit l’importance de l’amour et du soutien de son entourage, avant tout celui de Nathalie Micas, mais celui d’un père en avance sur son temps. On mesure aussi l’ampleur des conquêtes des deux derniers siècles, même s’il reste encore beaucoup à faire.

Une lecture plaisante et inspirante qui donne envie de trouver sa voie en dehors des carcans !

Extraits

« L’un des arguments avancés pour interdire aux jeunes filles l’accès de l’École des beaux-arts était que l’on y dessinait des modèles nus. Laisser une demoiselle admirer un mâle dévêtu ? Hors de question. Pourtant, Rosa se fichait bien de pareille trivialité. En véritable artiste, seule la matière l’intéressait. »

« Raimond Bonheur leur enseigna aussi que les couleurs transparentes, associées à de l’huile grasse, formaient un glacis. Qu’il fallait toujours placer les tons sombres, les ombres, avant les teintes claires. Que la patience était mère de sûreté aussi, que respecter le temps de s’échange était absolument primordial. Et ce temps, justement, dépendait des couleurs. Certaines séchaient en deux jours ; à d’autres, comme la laque de garance, il fallait près d’une semaine. Ensuite seulement, viendrait la couche de vernis.

Rêveuse, Rosa guignait les flacons de pigments en poudre. Leurs étiquettes étaient si prometteuses ! Bleu de cobalt, rouge d’Inde, terre de Sienne, vermillon de Chine, jaune de cadmium, noir d’ivoire… »

Lu en décembre 2020 – Albin Michel Jeunesse, 14€

L’islam raconté et expliqué, de Ramzi Assadi et Hélène Aldeguer (Saltimbanque, 2020)

La religion musulmane est la deuxième de France en nombre de fidèles, après le catholicisme. Pourtant, elle reste mal connue et associée à toutes sortes de préjugés exaspérants. Je me souviens avoir réalisé à quel point j’en étais ignorante en suivant un cours sur le « monde musulman » pendant mes études de science politique. J’aurais été assurément très intéressée dans ma jeunesse de lire ce documentaire qui s’adresse à celles et ceux qui ont envie de mieux comprendre l’islam.

L’album se structure en deux parties : la première raconte l’histoire de l’islam en se focalisant sur la vie et le rôle de Mohammed avant d’aborder rapidement la division entre sunnites et chiites ; la seconde présente les fondamentaux de la religion musulmane – prophètes, mythes fondateurs, valeurs, pratiques et mosquées célèbres.

L’ensemble est informatif, à la fois précis et accessible. Sublimées par les couleurs et la poésie des illustrations de Hélène Aldeguer, ces pages disent l’essentiel, permettent de mieux saisir le sens de rites dont on a forcément entendu parler, décryptent les mots – hégire, minbar, oumma, mektoub, zakat, mais aussi le polysémique djihad. Les liens avec les autres religions monothéistes sautent aux yeux : on retrouve les mythes d’Adam et Ève, Noé, Abraham, Moïse ou David, même si les protagonistes portent des noms un peu différents. Nous avons également été intéressés par les différentes facettes de l’héritage arabo-musulman. Nous lui devons des mots français comme « mirage » ou « génie », nos chiffres arabes, les Contes des Mille et Une Nuits, d’influentes universités ou encore certains principes de médecine et de pharmacie.

Un livre riche et beau, donc. Cela dit, j’aurais aimé une distinction plus claire entre ce qui relève du mythe et ce qui relève de l’histoire, comme je l’ai appréciée dans La Bible racontée et expliquée, dont je parlais très récemment. Par exemple, le prologue de l’éditeur s’adresse au lecteur avec ces mots : « En 610, un événement se déroule en Arabie, qui va changer le cours de l’histoire. Un homme, du nom de Mohammed, reçoit la visite d’un ange, qui lui parle au nom de Dieu. »  Ou page 24, on peut lire : « Chaque phrase du Coran est mot pour mot ce que l’ange Djibril a dit à Mohammed. Pour les musulmans, le Coran contient donc la parole de Dieu. » D’autres passages mettent mieux les croyances en contexte. Le livre aurait gagné à le faire de façon plus systématique ; la salutaire déconstruction des clichés à laquelle il participe n’en aurait été que plus saisissante.

Lu en novembre – décembre 2020 – Saltimbanque, 16€

Extraits

« Le mot français mirage vient du mot arabe mi’raj qui désigne ce fameux voyage de Mohammed  à travers les sept cieux. »

« Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de certains musulmans fanatiques, appelés les « islamistes ». Ils font la guerre en prenant comme prétextes certains versets du Coran qui parlent des guerres de Mohammed. L’immense majorité des musulmans est fermement opposée aux islamistes et choquée par leurs actes jugés barbares. »

« En 624 environ, Mohammed instaura la constitution de Médine. C’était un document détaillé dans lequel étaient rappelés les grands principes fondateurs de cette nouvelle cité-État : finance, armée, justice… Elle affirmait la liberté pour chacun de pratiquer sa religion, elle instaurait aussi l’aide aux plus pauvres, elle dictait de nouvelles règles en matière d’héritage, de mariage et de commerce. »

Le Grand Voyage de Rameau, de Phicil (Éditions Soleil, 2020)

L’objet-livre annonce la couleur, cossu comme un salon victorien : format majestueux, couverture opulente avec des motifs dignes des tapisseries d’époque, titre imprimé en relief doré et dans le médaillon central, la petite Rameau et le chat Scotty sur fond de gravure londonienne…

Le prologue plante un décor de racines et de feuilles, de mousses et de champignons où l’on découvre l’existence du peuple des Mille Feuilles, communauté inséparable d’êtres minuscules mi-humains, mi-souris, fidèles au « grand tout », au collectif, à la famille. Une harmonie organique à mille lieux du monde des humains qui s’entassent dans la « Ville monstre » de Londres – un monde aussi effrayant que fascinant, dont les Mille Feuilles font le serment de se tenir à bonne distance. Jusqu’au jour où la jeune Rameau, qui rêve de liberté, de rubans et de belles étoffes, franchit la lisière du bois. Condamnée à s’exiler pour découvrir ces humains qui l’attirent tant, elle amorce un incroyable périple initiatique à travers l’Angleterre victorienne…

Toute la famille est sous le charme de ce mélange de rebondissements et de cascades, de dialogues tour à tour drôles et piquants, et de clins d’œil à l’époque victorienne, de Lewis Caroll à Beatrix Potter en passant par Oscar Wilde et Jack l’Éventreur. À hauteur de Mille Feuilles, on descend la Tamise à dos de poisson, on survole le Château de Windsor à dos de canard, et on pose un regard neuf sur les travers des humains qui, hier comme aujourd’hui, oppriment leurs semblables, méprisent les animaux et se laissent obnubiler par les sirènes consuméristes… lorsqu’ils ne crèvent pas de faim.

Les graphismes mêlent avec bonheur des clins d’œil aux gravures et peintures de l’époque à un trait malicieux qui tire parfois sur le grotesque – ils peuvent faire penser à ceux de Claude Ponti (les arbres), de Gustave Doré (le décor) ou encore de Pef (le nez des Mille-feuilles !). Tenir cette qualité et un tel souci du détail sur 200 pages, cela force l’admiration.

Cette BD captive et divertit, mais elle n’en pose pas moins d’excellentes questions sur l’opposition très actuelle qui est faite entre liberté et solidarité, mais aussi sur le coût de notre « babiolite aiguë ». Une belle réussite !

Lu en novembre 2020 – Éditions Soleil, 26€

Akata Witch, de Nnedi Okorafor (L’école des loisirs, 2020)

Sunny vit comme nulle autre l’expérience d’être différente : passionnée de foot tenue à l’écart du terrain parce qu’elle est une fille, noire mais albinos, née et élevée aux États-Unis mais rentrée au pays avec ses parents nigérians – donc une akata, terme péjoratif désignant les Noirs américains. Et voilà que par dessus le marché, elle découvre qu’elle est une « fille Léopard » dotée de pouvoirs insoupçonnés auxquels elle va devoir s’initier en mode rapide, vue l’ampleur de la mission qu’elle doit relever en équipe avec trois autres jeunes Léopards. Le tout sans que ses proches ne remarquent rien, puisque l’existence des Léopards est tenue strictement secrète…

Cette fantasy nigériane a emporté l’enthousiasme de toute la famille – d’abord celui d’Antoine qui l’a dévorée en une journée, nous poussant à la découvrir à voix haute. Sunny est une héroïne hors du commun dont la découverte exaltante de son identité et l’apprentissage à s’affirmer telle qu’elle est nous ont beaucoup inspirés. Une adolescente qui aime lire – ses romans préférés sont Quand les hommes savaient voler de Virginia Hamilton et Sacrées Sorcières de Roald Dahl ; j’ai apprécié le clin d’œil à une autre autrice d’origine nigériane, Chimamanda Ngozi Adichie, dont Sunny lit L’hibiscus pourpre.

La communauté des Léopards nous a fascinés. Un monde très cohérent avec ses propres organisations à travers le monde, sa monnaie, ses commerces, ses organes de presse, ses modes de transport, ses événements culturels et sportifs, et surtout une hiérarchie de valeurs valorisant la singularité plutôt que la « perfection », les livres et le savoir plutôt que l’argent. L’ombre de Harry Potter plane sur ce genre littéraire qui peine souvent à se renouveler. Le pari est ici tenu, grâce à la densité foisonnante de l’univers imaginé par Nnedi Okorafor et à son ancrage dans la société nigériane et dans le folklore africain. En toile de fond, on sillonne les rues animées d’Aba, d’Owerri et de Lagos, on découvre l’extraordinaire diversité de cultures qui font la richesse de ce pays, on entend parler l’ibo, le yoruba, le haoussa, l’efik et même le xhosa, on goûte des plats épicés préparés à base de plantain ou d’igname au son de la musique de Fela Kuti. Quel voyage !

J’aurais quelques réserves sur l’intrigue, peut-être trop linéaire, avec quelques flottements et une accélération dans les dernières pages vers un dénouement rapide qui ne m’a pas complètement satisfaite. Cela dit, Antoine et Hugo ont été captivés pour leur part, au point de prêter serment de ne plus ouvrir de livre avant d’avoir mis la main sur le tome 2, qui vient heureusement de paraître…

Une excellente surprise que ce roman initiatique porté par de belles valeurs de tolérance et de féminisme ! Bravo à L’école des loisirs qui nous donne à lire en traduction française ce texte qui sort des sentiers battus. Et à bientôt donc pour parler d’Akata Warrior.

Les avis de Sophielit et de SuperChouette.

Extraits

« Sunny avait envie d’en savoir plus, mais quelque chose d’autre la titillait. Son père était convaincu que, pour réussir dans la vie, seule comptait l’éducation. Il était allé à l’école de nombreuses années pour devenir avocat et était l’enfant de la famille qui avait le mieux réussi. La mère de Sunny était médecin et expliquait souvent que le fait d’avoir été la meilleure à l’école lui avait offert des opportunités auxquelles les filles n’auraient même pas pu prétendre ne fût-ce que deux décennies plus tôt. Du coup, Sunny croyait fermement en l’éducation elle aussi. Or, elle se trouvait devant la mère de Chichi, entourée de centaines de livres qu’elle avait lus et qui vivait dans une vieille hutte délabrée avec sa fille. »

« – Mama Put utilise des piments frelatés, expliqua Orlu.

– Ce sont des piments qui poussent près des sites déversoirs – des endroits où les gens se débarrassent des préparations magiques usagées, précisa Chichi à l’intention de Sunny. Ces piments sont très appréciés en Afrique et en Inde. »

« Les Léopards – partout dans le monde – ne sont pas comme les Agneaux. Les Agneaux pensent que l’argent et tout ce qui est matériel sont les choses les plus importantes dans la vie. Tu peux tricher, mentir, voler, tuer, être bête à bouffer du foin, mais si tu peux te targuer d’avoir du fric et de posséder des tas d’objets, et que tu te vantes à raison, tu peux tout faire. L’argent et les possessions matérielles font de toi un roi ou une reine au royaume des Agneaux. Rien de ce que tu fais alors n’est mal, tout t’est permis. Les hommes et femmes Léopards sont différents. La seule manière de gagner des chittims, c’est en apprenant. Plus tu apprends, plus tu en obtiens. La connaissance est au centre de tout. Le bibliothécaire en chef de la bibliothèque Obi est le gardien du plus grand gisement de connaissances de toute l’Afrique de l’Ouest. »

« Il n’existe pas une seule culture chez les Agneaux dans laquelle les gens n’aspirent pas à cet état inférieur qu’on appelle la perfection, quelle que soit la définition qu’ils en donnent.

Nous, les Léopards, ne sommes pas comme eux.

Nous accueillons ce qui nous rend uniques ou singuliers. Car c’est seulement cela qui nous permet de trouver et de développer nos pouvoirs les plus personnels. »

Lu en novembre 2020 – L’école des loisirs, 18€

Comme des sauvages, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2020)

« Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au fond, cela sonnait davantage comme une promesse que comme une menace.

On entre dans ce roman comme Tom dans la forêt primaire représentée en couverture : alerté.e par le résumé comme le jeune homme par un panneau de mise en garde, on sait qu’on met le pied en zone inconnue et que les frissons seront au rendez-vous. Cela ne nous empêchera pas d’être complètement pris.e de court au bout d’une centaine de pages. Puis encore. Et encore. Je n’en dirai donc pas plus, sinon que l’intrigue s’affranchit radicalement du concevable, bifurque et rebondit dans des directions inattendues, glissant du drame familial vers le thriller, du récit d’initiation au fantastique, nous laissant complètement abasourdi.e.

« … et puis, même bons ou bien intentionnés, les adultes sont toujours soucieux d’éviter aux enfants des déconvenues futures, et ainsi, ils leur exposent très tôt l’absurdité du monde, leur apprennent à se méfier du temps, des autres, de l’inconséquence, de l’ignorance et du jeu gratuit, alors qu’ils pourraient encore en jouir naïvement. »

Ne peut-on pas trouver belle l’idée d’un éden où la beauté de la nature et l’innocence de l’enfance seraient préservées de l’absurdité de notre société et des principes que les adultes doivent endosser ?

Vincent Villeminot s’inspire de Peter Pan, des romans de Jack London et des mythologies bibliques et grecques pour renouer avec les thèmes de la vie sauvage et du passage à l’âge adulte qui traversaient déjà Nous sommes l’étincelle. Ce qui rend ces deux romans tout aussi passionnants l’un que l’autre, c’est leur art de susciter la réflexion plutôt que de vouloir l’orienter. Difficile, au final, d’identifier dans ces pages un paradis ou un enfer. L’auteur sait restituer la beauté de la nature brute, la trêve et les révélations qu’elle peut offrir, chaque mot faisant jaillir des images, chaque syllabe donnant l’impression de respirer à pleins poumons d’enivrantes bouffées d’oxygène.

« La forêt était neuve comme elle l’est à chaque printemps. Les feuilles, jeunes et veinées, avaient ce vert qui semble capturer la lumière et la préserver jusqu’au crépuscule, la terre restituait des parfums de sève exaltants, les feuilles mortes et les bogues qui se décomposaient dans l’humus parlaient d’un temps révolu. »

Mais il n’y va pas par quatre chemins pour montrer ce que le monde sauvage a de plus terrifiant. Et les sacrifices qu’exige la construction d’une communauté alternative. Ces contradictions sont insécurisantes, elles placent le récit sous tension et nous font tourner les pages.

Voilà donc un roman qui m’a séduite à bien des égards et questionnée au bons sens du terme, mais pas autant enthousiasmée que Nous sommes l’étincelle (qui avait placé la barre très haut). Peut-être parce que la plupart des personnages m’ont moins touchée, peut-être parce que je n’ai pas trouvé facile de négocier chacun des virages de l’intrigue.

Ce roman hypnotique où se mêlent l’horreur et la grâce est à découvrir – si vous avez le cœur bien accroché !

L’avis de Hashtagcéline

Lu en novembre 2020 – PKJ, 18,90€