Des souris et des hommes, de John Steinbeck, version illustrée par Rebecca Dautremer (Tishina, 2020)

Des souris et des hommes, de John Steinbeck, illustrations de Rebecca Dautremer. Éditions Tishina. Visuel disponible sur le site de l’éditeur, ainsi que les extraits ci-dessous.

Mettre en images le texte intégral d’un chef d’œuvre de la littérature américaine : le projet n’est-il pas d’une ambition folle ? Il fallait la virtuosité, la sensibilité et l’imaginaire de Rebecca Dautremer pour relever le défi aussi magistralement.

L’histoire est connue : George et Lennie s’accrochent désespérément l’un à l’autre dans la tourmente de la Grande dépression. Lennie, c’est la force fragile, un esprit de mouflet dans une enveloppe de colosse qui ne maîtrise ni sa force, ni ses impulsions. George, plus vif, essaie de limiter la casse. Les deux hommes sont unis par la solitude et par leur rêve ressassé mille fois d’acquérir un lopin de terre où élever leurs lapins et vivre à l’abri de la dureté du monde. Mais en attendant, il faut travailler pour rassembler un pécule. Au ranch bien-nommé Soledad, ils vont avoir fort à faire face à l’agressivité du fils du patron et aux multiples occasions qui se présentent de faire des faux pas…

Si ce roman continue de fasciner plus de 80 ans après sa parution, c’est que la précarité, le poids écrasant des déterminismes, la solitude et la dureté des relations sociales restent plus que jamais d’actualité. À Soledad, chacun a envie de rêver : à une terre à soi, à une carrière d’actrice, à la liberté… Steinbeck pulvérise l’american dream, donne une voix et une place en littérature aux plus humbles dont les instants de fraternisation insufflent de la grâce à cette histoire si sombre.

Rebecca Dautremer nous invite à découvrir le film de sa lecture personnelle de ce roman. Évidemment, rien à voir avec celui qui s’était projeté dans mon imaginaire à la lecture des mots de Steinbeck. Mais c’est justement là que réside la contribution propre de cet album. Il sublime les descriptions qui ouvrent chaque chapitre, ancrés chacun dans un lieu singulier par de splendides doubles-pages, suivies d’illustrations quasi-photographiques qui plantent magnifiquement un décor de western. Pour restituer les nombreux dialogues, l’artiste fait preuve d’une grande créativité, alternant gouaches et crayons de couleur, empruntant aux codes de la bande-dessinée comme de la caricature, donnant corps par des esquisses aux pensées, souvenirs et rêves des personnages. Elle détourne l’imagerie et les comics des années 1930, en faisant tomber le vernis de la société de consommation pour révéler sa face obscure. Ces intermèdes nous montrent notamment les souris qui ont pu y être mises en scène, mais tristes, vulnérables, désarticulées, ou anéanties. Ces graphismes épousent si bien le texte qu’on ne voit pas passer les 428 pages.

L’objet-livre a certes un coût, mais il est aussi complètement hors-normes dans l’ambition, la densité et la beauté brute du propos. Il est de ceux qu’on ouvrira souvent, juste pour le plaisir d’un choc littéraire et esthétique intact à chaque relecture.

PS : ce n’est pas de la littérature jeunesse, mais comme c’est Rebecca Dautremer, ce livre trouve évidemment sa place sur L’île aux trésors !

Lu en mai 2021 – Tishina, traduction de Maurice-Edgar Coindreau, 37€

Le journal malgré lui de Henry K. Larsen (Helium, 2013 pour la traduction française)

Après le drame qui a frappé sa famille, Henry tente de prendre un nouveau départ avec son père, dans une autre province canadienne. Ce journal tenu malgré lui (seulement pour faire plaisir à son psy, c’est juré) en témoigne : difficile de repartir de zéro, de s’ouvrir tout en s’efforçant de dissimuler une histoire traumatisante et stigmatisante… Et pourtant, Henry résiste tant bien que mal. Il révèle des ressources incroyables, s’attache à d’autres « esseulés » et découvre le pouvoir libérateur de l’écriture.

Résumé comme ça, ce roman ne doit pas franchement avoir l’air d’un feel-good. Ce n’en est pas un. Cela dit, Susin Nielsen semble avoir le secret pour parler des sujets les plus graves – harcèlement, dépression, alcoolisme – de façon très franche, mais jamais pesante. L’intrigue est prenante, on se demande ce qui est arrivé à la famille de Henry et ce qu’elle va devenir. Les faits insolites qui ponctuent le journal de Henry (« LE SAVIEZ-VOUS ? »), son humour pince-sans-pire, les frasques de ses amis, et bien sûr le rôle clé joué par le catch dans cette histoire offrent des respirations. On rit souvent de bon cœur et in fine, c’est le message d’espoir qui l’emporte.

Hugo et moi avons parcouru ce journal entre rires, sidération et émotion. Cette lecture a provoqué une discussion importante sur le harcèlement et la nécessité de briser la loi du silence. Qu’avons-nous fait juste après ? Vous l’aurez deviné, nous sommes évidemment allés regarder la ligue planétaire de catch !

Un roman coup de poing, bouleversant de justesse et étrangement réconfortant.

Les avis de Pépita et de Bouma. Et ma chronique de l’excellent Partis sans laisser d’adresse, de la même autrice.

Extraits

« LE SAVIEZ-VOUS ? Les orques se déplacent en meutes. Chaque meute a sa propre série de cliquetis, sifflements et cris. Cela renforce la cohésion du groupe.
C’est exactement pareil à la rentrée des classes : une flopée d’enfants terrifiés arrivent d’un peu partout, et en l’espace de quelques semaines, ils forment leur bande. »

« Je connaissais cette expression. Je l’avais vue souvent chez Jesse, quand il s’était fait humilier par Scott. C’était une expression compliquée. Moitié je hais Troy, moitié je me hais moi-même. »

« Pourquoi tu t’appelles Alberta ? Pourquoi pas Saskatchewan, ou Manitoba ? »

« – Le Grand Splatch ?
J’ai fait de mon mieux pour le décrire à Cécil.
– Mettons que son adversaire soit au tapis. Le Danois grimpe sur les cordes qui entourent le ring. Il s’accroupit… (Je suis monté sur une chaise afin de mieux lui montrer.) Et ensuite, il se jette en l’air. Pendant un instant, on dirait qu’il vole. Et ensuite, il atterrit sur le ventre en travers du torse de l’adversaire. SPLATCH ! »

Lu à voix haute en mai 2021 – Hélium, traduction de Valérie Le Plouhinec, 15,50€

L’invention de Hugo Cabret, de Brian Selznick (Bayard Jeunesse, 2008 pour la traduction française)

L’objet-livre accroche l’œil et pique notre curiosité avec son papier épais, ce visage indéchiffrable en couverture, ces motifs d’un autre siècle, ces fondus au noir qui sont autant d’indices… On s’empresse de tourner les premières pages, se demandant si on est dans un album, un folioscope ou encore un roman. Mais dès le prologue, on sait qu’on a affaire à une histoire aussi inhabituelle qu’intrigante :

« L’histoire que je vais vous conter se déroule sous les toits de Paris en 1931. Vous y ferez la connaissance d’Hugo Cabret, un garçon qui, un jour, découvrit un mystérieux dessin. Ce dessin allait changer à jamais le cours de sa vie. »

Cette histoire d’enfant seul dans une ville sombre a quelque chose des textes de Dickens, mais dans lesquels on aurait insufflé un soupçon de merveilleux : passages-secrets, mystérieux automate aux fascinants rouages, grimoires, locomotive à vapeur et levers de rideaux… Ce livre touche et surprend, mais il a surtout de quoi nous faire rêver. La narration est très visuelle, portée par de belles illustrations au fusain – de quoi donner envie à Martin Scorsese d’adapter cette aventure au cinéma, c’est dire !

Et justement, cette lecture à voix haute a été pour nous l’occasion d’en savoir plus sur les débuts du septième art et de découvrir Georges Méliès à qui Bryan Selznick rend superbement hommage. Une toile de fond qui nous a beaucoup intéressés, nous donnant envie d’aller regarder son film Le voyage dans la lune qui a ravi Hugo (celui de L’île aux trésors comme celui du livre).

Brian Selznick parvient à huiler au plus près les rouages de son roman graphique tout en sortant complètement des sentiers battus. Pour notre plus grand plaisir.

L’avis de Bouma – Et merci à Frédérique et à Pépita du grand arbre de m’avoir donné envie de découvrir ce livre !

Lu à voix haute en mai 2021 – Bayard Jeunesse, traduction de Danielle Laruelle, 15,90€

ABC, d’Antonio Da Silva (Le Rouergue, 2020)

Bamako-Lyon, c’est une sacrée page que tourne Jomo, seize ans et 1m92 de volonté, de courage et d’énergie. Et un talent inné pour le basket. Fera-t-il le poids, loin de ses proches et de son quartier, dans ce monde ultra-compétitif du sport professionnel ? Cette histoire d’exil et de sport de haut-niveau nous a très vite happés. Mais bientôt, nous avons découvert que le principal défi n’était pas là : il est aussi (et surtout) temps pour Jomo d’apprivoiser enfin cet alphabet face auquel il est si vulnérable. Un apprentissage ponctué de ces rencontres extraordinaires qui vous ouvrent des mondes…

Convaincus de nous plonger dans une histoire « de basket », nous avons été pris de court – même si le titre aurait pu nous mettre la puce à l’oreille ! Nous n’en avons pas moins été sensibles à la gentillesse qui fleurit dans le microcosme de la MJC, à la fragilité terrible de celui qui n’a pas appris à lire (une forte prise de conscience pour Hugo), à la rencontre magnifique que l’amour des mots cimente sous nos yeux. Tout cela est porté par la plume imagée d’Antonio Da Silva qui insuffle à ce texte une mélancolie particulière, une sensibilité à fleur de peau caractéristique des séquences de vie décisives.

La vie est parfois terrible, nos rêves plus grands que nous (même quand on mesure 1,92m), le roman n’en euphémise rien. J’ai trouvé qu’il montrait délicatement comment, même face à une épreuve terrassante, l’entraide et les projets qui donnent du sens à la vie permettent d’avancer. Hugo a été très (trop) touché par cette lecture et en a conclu qu’il aurait préféré que « ça parle plus de basket ». Sans doute était-il jeune pour un roman qui s’adresse aux ados.

Attachant, Bouleversant, Captivant.

PS : Et je ne vous ai même pas expliqué le rôle de premier plan du Portugal dans cette affaire… Et tant que j’y suis, j’aurais pu parler de Tony Parker, de la famille d’un républicain espagnol, d’une militante syndicaliste tunisienne, et de bien d’autres encore. Mais vous verrez !

Extraits

« Entre les deux aéroports, j’avais mué, mon ancienne vie était tombée quelque part entre le Maroc et la mer Méditerranée. »

« C’était la première fois que j’entrais dans une classe où les élèves étaient aussi vieux que la prof.

Et exclusivement des femmes.

Sur le coup, ça m’a surpris, plus tard, j’ai compris qu’elles avaient plus de courage que n’importe quel homme. Car il faut de la volonté pour s’asseoir à une table et accepter qu’on vous aide pour quelque chose d’aussi banal qu’écrire son nom. »

« J’ai écouté, émerveillé, l’histoire de ce renard qui voulait être apprivoisé par un petit garçon venu des étoiles. Personne ne m’avait jamais lu quelque chose d’aussi beau. »

Lu à voix haute en avril 2021 – Le Rouergue, 12,80€

Anne d’Avonlea, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2021)

« La page de sa jeunesse avait été tournée par un doigt invisible ; et la page de sa vie de femme se présentait à elle, avec son charme et ses mystères, ses souffrances et ses joies. »

On a vite fait le tour d’Avonlea et bientôt, on croit en connaître chaque habitant. Cette charmante bourgade pourrait être ennuyeuse si Anne n’était pas là pour la bousculer un peu ! Qu’il s’agisse d’insuffler de nobles desseins à ses jeunes élèves, d’embellir le village ou de venir en aide aux âmes en peine, la jeune fille nourrit les ambitions les plus élevées. Dans ce deuxième tome aux finitions toujours aussi fabuleuses, la voici au seuil de l’âge adulte, en proie à des doutes à la mesure de ses aspirations au moment de concrétiser ses rêves. Une épreuve de réalité parfois redoutable, mais Anne est si pleine d’idées, d’énergie et d’optimisme qu’elle semble capable de déplacer des montagnes !

Ce roman vit moins de l’intrigue – qui n’a pas vraiment d’arc général, à part la question du destin forcément hors du commun auquel Anne est promise, et une romance qui s’esquisse à peine – que du charme des péripéties sublimées par la plume vive, et même lyrique, de Lucy Maud Montgomery. Cette forme de narration lente permet de restituer la façon dont le cours d’une vie est façonné par d’infimes tournants. De nouveaux personnages viennent étoffer le récit – un nouveau voisin excentrique, des jumeaux turbulents, une mystérieuse dame qui semble sortie d’un conte de fée. Comme dans le premier tome, nous avons aimé rire de la façon dont les idées grandiloquentes et poétiques d’Anne s’entrechoquent avec les préoccupations beaucoup plus prosaïques de son entourage. On aimerait l’avoir pour amie : elle est une de ces personnes profondément ouvertes d’esprit, avec lesquelles on est sûr de ne pas s’ennuyer, capables de révéler la poésie des choses, de sublimer le moindre instant, de saisir chaque occasion d’imaginer une histoire, un jeu, un projet.

J’ai pu craindre lors de cette lecture à voix haute que cette histoire et cette plume d’un autre temps ne lassent Hugo dans ce tome où Anne reste dans un entre-deux qui laisse entrevoir des changements plus importants dans le troisième tome à venir. J’ai été émerveillée de voir que la magie d’un texte composé il y a plus d’un siècle continuait d’opérer pleinement auprès d’un mouflet de dix ans en 2021.

On se trouve décidément bien à Avonlea. Nous ne manquerons pas d’y retourner bientôt, histoire de découvrir ce que deviendra Anne, de nous laisser envouter avec elle par la beauté du monde et de prendre soin de ce super-pouvoir qu’est l’imagination !

Une série tendre et solaire, au charme intemporel.

Les avis de Linda et de Tachan.

Lu à voix haute en avril 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Isabele Gadouin, 16,50€

King Kong, de Fred Bernard et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2020)

Bête mythique, King Kong exerce une fascination qui ne s’est jamais démentie depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont innombrables. Mais en s’emparant de cette icône du cinéma fantastique pour en tirer un album jeunesse, le duo de choc que forment Fred Bernard et François Roca allait forcément se démarquer et livrer une interprétation singulière…

Et effectivement, cela fonctionne à merveille, grâce à la plume vive de l’un et aux effets spéciaux de l’autre qui compose des illustrations sensibles et frémissantes. Des pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong. D’autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage. Soulignant du même coup la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit. Deux mondes que tout oppose – et pourtant, King Kong semble à la lisière, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité. Et la rencontre avec ce colosse change Ann à jamais, nous donnant une lueur d’espoir…

Un album émouvant et de toute beauté.

Extrait du livre, page 27, reproduite sur le site de France Inter

N’hésitez pas à vous plonger dans les autres albums de ces auteurs, notamment Anya et Tigre blanc, Blanche-neige, Dracula et Le secret de Zara.

Lu à voix haute en janvier 2021 – Albin Michel Jeunesse, 18€

Pëppo, de Séverine Vidal (Bayard, 2018)

Pëppo, de Séverine Vidal, Bayard, 2018. Image de fond : extrait de Le mystère de la grande dune, de Max Ducos (Sarbacane, 2014)

« Salut mon frère

Je pars à La Jonquera.

Occupe-toi des petits.

Je reviendrai. »

La vie de Pëppo est un joyeux bazar, à l’image du camping Le Ropical (le T est tombé) où ses parents l’ont laissé quand ils ont dû partir. Ado rêveur, un peu paumé dans une dimension entre deux eaux qui n’appartient qu’à lui, il est le « voleur à deux balles » le plus attachant jamais croisé. Et aussi un véritable artiste du système D ! Heureusement, car Pëppo va avoir fort à faire : sa sœur disparaît, lui laissant ses jumeaux sur les bras (ou dessous, figurez-vous qu’il ignore comment on porte un bébé)…

La couverture vintage annonce la couleur : elle sent bon le sable, la baraque à frites de la plage et le pastique des chaises de camping. J’ai adoré le décor de ce camping déglingué mais plein de vie, où cabossés de la vie et âmes égarées se retrouvent sous le signe de l’entraide, des éclats de voix, de la guitare, du « café chaussette » et de la débrouille. De sa jolie plume qui fait mouche, Séverine Vidal navigue avec brio à la lisière entre gravité et humour acidulé. C’est joli et drôle de voir Pëppo grandir avec ses responsabilités, se surprendre lui-même et trouver ses marques (certes à sa manière !) avec les deux adorables « dodus ».

Une comédie déjantée et touchante qui vous ferait presque pousser des tongs aux pieds !

Les avis de Pépita, des Lectures lutines et de Hashtagcéline

Extraits

« Maximilien s’asperge le matin avec l’équivalent d’un demi-flacon d’eau de Cologne bon marché. Torride été, ça s’appelle, tout en virilité contenue. Chemise à motifs tropicaux, perroquets et fleurs de cactus, ouverte sur son poitrail poilu, short en éponge saumon fumé calé juste sous son énorme ventre : un géant magnifique capable de porter des Crocs jaune fluo et une gourmette en or en même temps. »

« T’es le môme le plus bizarre que je connaisse mais t’es le plus finaud, au fond. Un poète, un voleur à deux balles, un contemplatif. Et je t’adore pour ça. »

« À trois sur le skate, ça sera pas évident. J’essaierai, mais ça va être chaud. À moins d’en mettre un dans mon sac à dos, avec la tête qui dépasse pour respirer, et l’autre dans mes bras. Si on tombe, gros danger. Idée nulle. Il me faut un engin. »

Lecture commune avec Hugo en mars/avril 2021 – Bayard, 13,90€

Sous un ciel d’or, de Laura Wood (PKJ, 2021)

Sous un ciel d’or, de Laura Wood, PKJ, 2021. En fond: illustration extraite de Louis Armstrong de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé (2012).

Cette couverture aux dorures géométriques style art déco : pas de doute, nous sommes au cœur des années folles ! La page de la Grande guerre semble tournée : les filles découvrent leurs mollets et coupent leurs cheveux, on savoure les virées en automobile et les romans d’Agatha Christie, on flirte et virevolte aux sons du piano de Jelly Roll Morton…

« Je ressens le désir d’en voir davantage avec une urgence qui me dépasse tout à coup. Je veux les lumières, la musique, le bruit et l’excitation, je veux la nouveauté et la fantaisie. Je veux vivre des expériences plus grandes que ma propre vie, pas seulement en entendre parler dans les journaux. Je veux m’évader dans ce rêve pour un instant. »

En cet été 1929, Lou est à la lisière de l’âge adulte. Les étroites perspectives qui s’offrent à elle dans son village des Cornouailles ne l’enthousiasment guère, mais pour le reste, c’est la « terrifiante page blanche » de l’avenir. En attendant, la jeune fille aime s’introduire dans la villa déserte des Cardew pour y lire, écrire et rêver de fêtes éblouissantes. Jusqu’au retour soudain des propriétaires qui lui ouvrent une brèche vers un fascinant univers de nuits blanches plongées dans le champagne et les paillettes. Est-il possible pour Lou de se fondre dans ce monde à milles lieues du sien tout en restant fidèle à elle-même ? Pourquoi les Cardew s’intéressent-ils tant à elle ? Quels secrets dissimulent-ils sous leur éclatant vernis ?

Le contraste est saisissant entre le quotidien grisant de la haute société anglaise et celui de la famille de Lou qui cultive une joie de vivre un peu turbulente, mais dans la simplicité. J’ai trouvé que Laura Wood parvenait bien à éviter de tomber dans une opposition trop manichéenne : si le diktat du paraître, les relations superficielles et l’exposition dans les revues mondaines pèsent sur les Cardew, on comprend que l’intensité de leur existence puisse donner le vertige. Et s’il n’est pas évident pour Lou de trouver sa place dans sa nombreuse famille, tous ses membres sont très attachants et bienveillants, avec un côté un peu artiste. D’un côté comme de l’autre, la jeune fille semble dans l’ombre des autres ; mais à la lisière entre ces deux mondes, elle se découvre des ressources, des envies et même des passions.

Antoine et moi avons été ravis de notre escapade dans l’âge follement romanesque qui fait la charnière entre Golden Twenties et Grande dépression. Nous avons eu envie de regarder des photos d’époque et d’écouter du charleston – intriguée par les citations distillées au début de chaque partie, je suis même allée lire Gatsby le magnifique dans la foulée. Contrairement à Antoine qui n’a fait qu’une bouchée des 378 pages de Sous un ciel d’or, j’ai trouvé que ce roman manquait un peu de tension au milieu, avec une partie un peu longue consacrée à l’exploration du monde scintillant des Cardew. Certains ressorts de l’intrigue (en particulier l’exaspération incompréhensible de Lou vis-à-vis de Robert) m’ont alors semblé un peu forcés. Cela dit, on a envie de connaître le fin mot de l’histoire, la plume de Laura Wood reste vraiment ravissante et le dénouement nous a laissés sous le charme.

Un roman pétillant et fiévreux comme une fête, parfait pour s’évader de la morosité ambiante, faire le plein de soleil et rêver un peu !

L’avis de Pépita

Extraits

« La vieille demeure était inhospitalière, avec ses meubles recouverts de draps et ses volets clos, mais, à moi, elle semblait calme et accueillante. Çà et là, d’étranges rais de lumière fendaient l’obscurité et conféraient aux pièces un air de tristesse somnolente. On aurait dit la princesse endormie d’un conte de fées, attendant seulement qu’on la ramène à la vie. »

« J’observe les premiers rayons du soleil se frayer tant bien que mal un chemin à travers le ciel, distillant une lueur chaude sur les flots. Je contemple aussi longtemps que je le peux, luttant contre le poids de mes paupières, refusant de laisser s’achever cette nuit de magie unique. Enfin, quand je n’ai plus la force de regarder, je m’endors sous un ciel d’or. »

Lecture commune avec Antoine, mars 2021 – PKJ, traduction d’Aurélien d’Almeida, 18,50€

Louis Pasteur contre les Loups-Garous, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2016)

Merci à Hugo de m’avoir gracieusement prêté son matériel en proposant même de concocter un mélange couleur « sang » qui lui semblait seyant pour cette histoire !

Si quelqu’un m’avait dit qu’en 2021, nous ririons aux éclats en lisant à voix haute une histoire de virus et de vaccin ! Mais avec Flore Vesco, je ne m’étonne plus de rien : la composition chimique de ses romans reste secrète, mais vous pouvez être sûr.e d’y trouver un alliage détonnant d’aventures et de rebondissements, d’histoire et de costumes d’époques, de substances étranges et de mots aussi imprononçables que réjouissants, le tout saupoudré d’au moins 10 ml d’ironie et de plusieurs tonnes de fantaisie…

Nous voici donc à l’Institution Royale Saint-Louis, en cette année 1842 où un certain Louis Pasteur commence des études qui ne passent pas inaperçues. Sa soif de tout comprendre contribue en effet très vite à semer la pagaille dans une école élitiste au fonctionnement bien huilé. Et comme si ses découvertes explosives ne suffisaient pas, voilà que de terrifiantes attaques nocturnes se multiplient. Chercheur le jour, traqueur de bêtes féroces la nuit avec l’intrépide Constance, Louis Pasteur a décidément fort à faire !

Foi de chercheuse, je n’ai jamais lu un roman qui communique aussi bien le plaisir de poser des questions, de mener l’enquête et de faire ses déductions ! Hugo, qui a toujours cultivé un goût (un peu éreintant, disons-le) pour les expérimentations, a adoré suivre Louis Pasteur dans son laboratoire plein de fioles, de tubes à essai et autres microscopes. On le remarque à peine, tant les aventures de l’apprenti-chercheur sont prenantes, mais on en apprend un rayon sur ses méthodes de travail révolutionnaires et ses découvertes, notamment sur les principes au fondement de la pasteurisation, des vaccins et de la lutte contre les microbes. Au passage, Flore Vesco décape les stéréotypes de genre les plus redoutables et tourne en dérision la bonne société sous le règne de Louis Philippe, ses conversations courtoises et ses conventions presque aussi rigides que les belles moustaches brillantes et bien fournies qu’en arborent ses membres.

Une lecture captivante et joyeusement intelligente ! Que l’on peut avantageusement prolonger avec Gustave Eiffel et les âmes de fer, un second tome inscrit dans le même univers.

N’hésitez pas à consulter l’avis de Pépita et les autres livres de l’autrice : De cape et de mots, L’Estrange Malaventure de Mirella et 226 bébés.

Extraits

« Le professeur soupira. Avec un pareil lunatique dans la classe, l’année promettait d’être longue. Un microscope en cours de chimie : quelle idée saugrenue ! C’était l’instrument des naturalistes, des botanistes… Mais aucun chimiste de ce nom ne serait allé perdre son temps à de telles niaiseries.

– Mais que diable espériez-vous donc voir avec votre microscope ? s’exclama M. Ragoût.

– Eh bien ! Je ne savais pas. C’est justement ça qui est intéressant, répondit Louis Pasteur. »

« C’était un petit homme toujours affable, tout en courbettes et sourires. Il devait sa place de doyen à un certain nombre de qualités. Il avait une belle écriture cursive, fréquentait tous les grands noms du Ministère, et pouvait saluer très bas sans perdre l’équilibre. Et surtout, il portait des cravates éblouissantes, d’un flamboiement tel qu’elles captivaient le regard des élèves aussi sûrement qu’un serpent hypnotisant sa proie. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Didier Jeunesse, 15€

Signé Poète X, d’Elizabeth Acevedo (Nathan, 2019 pour la traduction française)

Signé poète X, d’Elizabeth Acevedo, Nathan, 2019 pour la traduction française de Clémentine Beauvais. En fond: Oak Oak, La Source, reproduit dans La ruée vers l’art, de Clémence Simon.

Ce roman en vers libres est à l’image de sa sublime couverture : moderne, bouillonnant, plein de vie, de tensions et de possibles.

Avec le rythme et l’intensité de la poésie, Elizabeth Acevedo raconte Xiomara, seize ans, qui grandit dans une famille d’immigrés dominicains à Harlem. Ses parents auraient voulu une gentille fille qui se tienne bien à la messe. À la place, voilà cette force de la nature pas commode qui n’hésite pas à jouer des poings pour se frayer un passage. L’adolescente se pose de plus en plus de questions sur son corps qui change, sur ce Dieu qui préoccupe tant sa mère, sur la façon dont l’Église et la société traitent les filles, sur les garçons et le désir. Mais ses doutes et ses révoltes grondent en silence, sous une carapace bien verrouillée – qui, de toute façon, s’intéresse à ce qu’elle aurait à dire ?

« Au commencement était le verbe. »

Mais un jour se crée un club de slam dans son lycée. Et puis il y a l’attention d’une professeure, l’amour du frère jumeau, l’amitié de Caridad et la douceur d’Aman… Sous nos yeux émus, Xiomara range ses bottes de combat, descelle ses lèvres et trouve peu à peu sa voix. L’intensité, les colères et bouleversements adolescents sont dits avec une férocité implacable mais souvent drôle. Mais Xiomara dit aussi et surtout, avec une justesse bouleversante, la libération de pouvoir les exprimer, d’être entendue et de renouer le dialogue.

« On est différentes, cette poétesse et moi. On se ressemble pas, on vient pas du même monde. Pourtant on est presque pareilles quand je l’écoute. Comme si elle m’entendait. »

L’autrice dédie ce livre à ses élèves et aux « petites sœurs qui rêvent de se voir représentées ». Effectivement, il contribue à tendre un miroir important à celles qui n’ont toujours que peu l’occasion de se reconnaître en littérature – et, sans doute, encore moins en poésie. Mais c’est une lecture dont les autres ne devraient surtout pas se priver – et je suis d’ailleurs ravie et fière de voir Antoine se tourner vers ce type de texte (puisque oui, c’est encore une de ses trouvailles qu’il a absolument voulu me faire partager !). Ce livre, c’est une fenêtre ouverte sur des mondes qui ne nous sont pas familiers – Harlem et les communautés américaines-dominicaines, le slam, la poésie. Une altérité qui n’empêche en rien de s’identifier à Xiomara et de vibrer passionnément pour elle, par la magie des mots, qu’on soit une femme, un.e ado dont le corps devient à la fois trop grand et trop étroit, ou tout simplement humain.

Tout cela dans une langue qui claque (bravo d’ailleurs à Clémentine Beauvais pour la traduction). J’ai repensé à Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong, une autre lecture récente venue des États-Unis qui a en commun avec celle-ci de mêler roman et poésie pour composer un texte à la fois fluide et puissant.

Un roman d’apprentissage très original et inspirant !

Extrait

« Si la gorgone Méduse était dominicaine,
et qu’elle avait une fille, ce serait moi.
J’ai l’air d’une créature mythologique.
Un monstre chimérique, qui interrompt
toutes les conversations.

Cheveux frisés comme des départs de feu,
fusant vers le plafond. Lèvres serrées,
lames de couteau. Cils longs. Trop longs.
J’en suis presque jolie.

Si la gorgone
était dominicaine, si elle avait une fille,
mon sang toujours versé pour les exploits
de ces pseudo-héros qui nous massacrent.

Fille, de Méduse, j’apprendrais les secrets
de ces regards qui pétrifient les hommes
et les arrêtent en pleine conquête comment
ça se fait qu’ils continuent à venir ?
comment les empêcher de nous conquérir ? »

Lu en mars 2021 – Nathan, traduction de Clémentine Beauvais, 16,95€