Le projet Barnabus, des Fan Brothers (Little Urban, 2020)

Voilà un objet-livre précieux : généreux format carré, épaisse couverture qu’on ouvre comme un dossier secret avec sur le dessus, cette poignante créature sous cloche, mi-souris, mi-éléphant…

Les premières pages nous l’apprennent, ce fameux projet Barnabus n’en est qu’un parmi beaucoup d’autres. Le « génie génétique » permet en effet de proposer à la vente toute une panoplie de créatures parfaitement parfaites. Vous vous en doutez, l’attrayante vitrine masque des coulisses moins reluisantes. Puisque, fatalement, l’entreprise implique un certain nombre de créatures « ratées » qui se voient placées sous cloche en attendant d’être recyclées en quelque chose correspondant mieux aux normes de perfection. Barnabus ne peut s’y résoudre. Non seulement il s’aime bien comme il est, mais figurez-vous qu’il rêve de voir les étoiles !

« Il n’était peut-être pas parfait… Mais il était libre ! »

Quel talent pour évoquer à hauteur d’enfant des sujets sombres et complexes – l’arbitraire des normes, l’eugénisme et les pires dérives du consumérisme auxquelles sont opposées de belles valeurs de liberté, de diversité et de solidarité. Le texte est prolongé par les illustrations extraordinaires qui sont la marque de fabrique des Fan Brothers : à la fois élégantes, très expressives et d’une précision méticuleuse, baignées dans une lumière bleutée un peu magique, elles fourmillent de détails réjouissants et d’intrigues secondaires qui se révèlent au fil des relectures.

Et ce final jubilatoire, digne de Godzilla qui voit les « ratés » faire voler en éclats le sinistre laboratoire !

Il faudrait avoir plus d’albums pour « grands » enfants. Celui-ci a ravi les pupilles et l’imaginaire de Hugo qui s’est réjoui des étrangetés, des aventures et de l’énergie subversive des « ratés ».

Un livre coup de cœur qui captive, enchante et réconforte.

Lu en octobre 2020 – Little Urban, 15,90€

La Passe-Miroir, tome 2 : Les disparus du Clairdelune, de Christelle Dabos (Gallimard Jeunesse, 2015)

En refermant le premier tome de cette série, je savais que je ne tarderais pas à lire la suite (pour sa part, Antoine qui n’a pas l’habitude de faire les choses à moitié, a lu les quatre tomes d’une seule foulée !). Il faut dire que Les fiancés de l’hiver était prometteur, tant pour son univers que pour son héroïne attachante, contrainte de quitter sa famille pour épouser un inconnu et vivre à la capitale. Les dernières pages laissaient de nombreuse questions en suspens : quelle place Ophélie pourrait-elle conquérir dans le maelström d’intrigues et d’illusions qui traverse la Cour ? De quelles protections pourrait-elle bénéficier pour survivre? En apprendrions-nous plus sur les conditions dans lesquelles le monde a jadis volé en éclats ? Le livre du seigneur Farouk livrerait-il les révélations attendues à cet égard ?

Ce deuxième tome parvient parfaitement à développer ces différents fils d’intrigue tout en ménageant le suspense, donnant à l’histoire des airs d’enquête policière. Les rebondissements se multiplient : Ophélie, nommée vice-conteuse, va devoir trouver, telle Shéhérazade, des histoires à même de divertir Farouk. Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’elle reçoit des lettres de menace et que d’influentes personnalités se mettent à disparaître à la Cour, à l’approche du mariage, mais aussi de procès et d’assemblées très politiques. Face à ces épreuves, l’enjeu de décrypter le monde de la Citacielle et surtout de savoir à qui faire confiance est plus crucial que jamais…

Plus encore que dans le tome 1, j’ai été très impressionnée par la maîtrise avec laquelle Christelle Dabos construit sa saga, étoffant son univers de façon très inventive avec des éléments qui s’avèrent (parfois beaucoup plus tard) essentiels pour l’intrigue. La réflexion menée en toile de fond sur les ressorts du pouvoir et de l’émancipation, et notamment sur le rôle de la mémoire, de la coercition, des traditions et du divin, est passionnante et inspirante.

Tout cela pour dire que je n’ai pas vu ces 500 pages passer. La littérature de l’imaginaire à son meilleur !

Lu en septembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 19€ (9,50€ au format Poche)

Le mystère de Lucy Lost, de Michael Morpurgo (Gallimard Jeunesse, 2015 pour la traduction en français)

Qui est-elle ? Sirène ? Fantôme ? Naufragée ? Simple d’esprit ? Espionne allemande ? Tout ce que l’on sait, c’est qu’elle a surgi de l’océan au mois de mai 1915, le regard vide, épuisée et désorientée, un mot unique sur les lèvres : « Lucy ». Sur les îles Scilly où elle est accueillie par une famille de pêcheurs, la jeune fille suscite la curiosité, fascine, inquiète. Connaît-elle elle-même la clé de son mystère ? Il pourrait en aller de sa survie, en ces heures sombres de conflit mondial où la méfiance envers l’étranger règne en maître…

« Dites-le lui. Dites-le à ma mère. Mme Bailey, 22, Philimore Gardens, Londres. Dites-lui que son fils, Harry, est mort en pensant à elle. Dites-le lui, s’il vous plaît. »

Michael Morpurgo s’inspire de la Grande guerre et du naufrage du Lusitania pour imaginer une histoire extraordinaire. Un destin incroyable, mais auquel on croit pourtant dur comme fer tant elle est bien racontée. Le narrateur, qui n’est autre que le petit fils de Lucy, livre ce récit comme une reconstitution des faits à partir de témoignages et de traces écrites recueillis auprès des protagonistes. L’ensemble est merveilleusement bien écrit. Le décor est plus vrai que nature, de New York au petit village insulaire, avec sa petite école, son église, le son du phonographe, les journaux pleins de menaces et les lecteurs de L’île au trésor. On plonge en pleine guerre mondiale, et c’est bouleversant. D’autant plus que l’auteur s’affranchit de toute lecture nationale et évoque aussi bien l’immense gâchis humain que des moments poignants de solidarité et de fraternisation. Et la vie qui continue, tant bien que mal…

Une lecture inspirante qui entretient une mémoire importante, un peu comme l’avait déjà fait le film Joyeux Noël. Et qui témoigne des pouvoirs de la littérature qui fait grandir, invite subtilement à réfléchir et à résister aux discours haineux.

J’ai été très émue de la découvrir à voix haute avec Hugo, dont les aïeux ont souffert de l’horreur des guerres du 20ème siècle des deux côtés du Rhin.

L’avis de Pépita, c’est par là !

Extrait

« Je n’aurais jamais cru qu’un peuple d’habitude si gentil, généreux, courtois et attentionné puisse du jour au lendemain devenir si haineux et malveillant, méchant et vindicatif. On dirait que les gens sont aussi capricieux que le temps. De même que la nature autour de nous peut être douce, calme, paisible un jour, et être entièrement transformée le lendemain par des mers tumultueuses, des vents rageurs, des nuages déchaînés, j’ai appris qu’un peuple peut se retourner et changer, que tout sa bonté, sa gentillesse peuvent être effacées par la méchanceté et le fanatisme. Nous avons tous, je suis obligé de le reconnaître, une face sombre. Il y a un Dr Jekyll et Mr Hyde en chacun de nous. »

Lu à voix haute en septembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 8,90€

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, de Rohan O’Grady (Monsieur Toussaint Louverture, 1963 pour l’édition originale en anglais, 2019 pour l’édition en français)

La petite île semble charmante, avec ses plages, ses cottages, ses chèvres, ses vieilles dames distinguées et ses pêcheurs de saumons. Et pourtant, elle est maudite : des 33 hommes qui l’ont quittée pour combattre lors des deux guerres mondiales, seul un est revenu – avec sur ses épaules tout le poids de la culpabilité d’être l’unique survivant d’une génération sacrifiée.

De même, ce roman est un peu trompeur : le titre plein d’ironie, la naïveté ravissante de la couverture et le premier tiers du texte donnent l’impression d’avoir à faire à un récit d’aventure plein de malice. Tels des tornades, deux mouflets débarquent sur une île qui n’en a plus vu depuis un bon moment et sèment la panique un peu partout, au grand dam du Sergent Coulter. Mais voilà qu’au bout d’une centaine de pages, l’horizon s’obscurcit brusquement avec l’arrivée de l’oncle Sylvester. Trêve de plaisanteries ! On comprend que Rohan O’Grady ne blague pas et que nous sommes bel et bien dans un terrifiant thriller, sur lequel plane la menace d’un psychopathe digne des pires contes de notre enfance – ou de l’imagination de Stephen King ? L’oncle en veut à la colossale fortune de son neveu, et semble prêt à tout pour parvenir à ses fins. Les enfants pourraient bien ne pas avoir d’autre choix que de le prendre à son propre jeu…

La plume de Rohan O’Grady a un charme un peu suranné, mais incontestable, qui m’a un peu rappelé celle d’Agatha Christie que j’aime beaucoup. Et une fois démarrée, l’intrigue est vraiment captivante : Antoine a lu les 300 pages de ce roman d’une traite. À voix haute, Hugo et moi avons été moins rapides, mais tout aussi mordus. Verdict ? Cela fait vraiment peur. Les garçons sont souvent déçus par des histoires annoncées comme effrayantes mais qui ne les impressionnent pas plus que cela. Ils ont adoré frissonner de la tête aux pieds à la lecture de certaines pages de ce roman !

Les deux jeunes protagonistes insufflent énergie et optimisme à l’histoire. Ils incarnent avec force la vie qui continue après les horreurs de la guerre, dont j’ai trouvé que les dégâts étaient représentés avec subtilité. Plusieurs passages nous interrogent de façon déstabilisante, mais très intéressante, sur les fondements de la morale et les tensions qu’elle peut avoir avec la justice et la loi.

Un roman clair-obscur qui navigue de façon fascinante entre réalisme implacable et magie, humour et macabre, nostalgie et modernité.

L’avis de Hashtagcéline

Extraits

« – Ton oncle. Il espionnait par la porte-fenêtre, juste derrière le piano. Lady Syddyns et toi, vous lui tourniez le dos. Il a enlevé ses lunettes et il a souri. Oh, ses yeux ! Je n’en ai jamais vu de pareil ! Et après, il les a levées au ciel et on n’en voyait plus que le blanc. »

Barnaby s’assit subitement sur le sol, les roses lui échappant des bras. Il demeura muet un moment, avant de répondre :

– Oui, il s’amuse à me faire peur comme ça. Alors, maintenant tu me crois quand je te dis qu’il est horrible ? »

«  Écoutez, dit Albert. Il ne faudrait pas non plus oublier que les lois sont votées par tout un tas de personnes intelligentes. On a notre mot à dire au moment des élections, mais après ça, les lois, on les applique, un point c’est tout.

– Alors, vous trouvez ça juste, vous de pendre Gitskass ?

– Si c’est la loi.

Mais l’agent Browning n’était pas homme à s’avouer vaincu aussi vite.

– Mais imaginez que les mauvaises personnes aient accédé au pouvoir en rejoignant le gouvernement. Ça pourrait très bien arriver, vous savez. Prenez Hitler, par exemple. Les gens l’ont mis à la tête de l’État. Et si jamais ça se produisait au Canada ? Si jamais on en venait à faire passer des lois disant que tout sujet atteint de troubles mentaux devait être abattu ? Vous continueriez à obéir à la loi ? »

Lu en août/septembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 17,50€

Le caïman, de Maria Eugenia Manrique, illustrations de Ramon Paris (La Martinière Jeunesse, 2020 pour la traduction française, 2019 pour l’édition originale en espagnol)

« L’amour est un tourbillon de pureté originelle. Même l’animal féroce chuchote son doux chant. »

On a beau aimer les bêtes, il y a de quoi s’interroger : cette croyance joliment mise en mots par l’artiste chilienne Violeta Parra, citée en incipit, ne pourrait-elle pas être un peu risquée ? Est-il raisonnable de se fier aux sentiments d’un redoutable prédateur ? L’incroyable amitié racontée par cet album suggère que oui – certains animaux pourraient même surpasser les humains en loyauté et en fidélité !

Sur les rives d’un fleuve, au Venezuela, Faoro sauve un petit caïman en l’emmenant chez lui (car les caïmans sont des prédateurs, mais aussi et surtout les proies des humains qui les chassent pour leur peau). C’est le début d’une longue relation. Le bébé, qui tenait dans la main du jeune homme, devient un animal majestueux de plusieurs mètres de long…

Nous avons eu un coup de cœur pour les illustrations très graphiques de Ramon Paris qui rendent hommage, en doubles-pages, à la beauté luxuriante de la nature vénézuélienne et à l’esthétique des années 1970. À la fois élégantes et sensibles, elles sortent vraiment de l’ordinaire. L’artiste n’en fait pas trop, faisant même le choix de laisser des « vides » et de ne pas coloriser certains éléments et espaces. Mais ses lignes fascinantes insufflent beaucoup de vie au décor comme aux personnages.

En tournant les pages pour la première fois, je me suis dit que l’autrice aurait pu créer plus de tension narrative en suscitant des doutes quant à l’issue de l’histoire. Elle fait le choix de dérouler le récit tranquillement, faisant la part belle à la douceur, la gaieté et à une certaine mélancolie. La magie opère, puisque ce livre a emporté tous les enfants de notre entourage, de 4 à 11 ans. Et les dernières pages nous prennent de court, lorsqu’on réalise avec sidération que l’on vient de lire une histoire vraie.

Un album de toute beauté pour les ami.e.s des animaux, mais aussi pour celles et ceux qui les craignent.

Lu à voix haute en août 2020 – La Martinière Jeunesse, 12,90€

La belle équipée, de Sophie Vissière (Hélium, 2020)

Quel plaisir de fabriquer, bricoler, bidouiller ce dont on a besoin ! Je suis épatée par la créativité des enfants qui n’hésitent jamais à laisser libre-cours à leurs idées. Mais aussi par la façon dont ces créations sont sublimées par la magie de leur imagination : une voiture sculptée dans le sable les emmène à l’autre bout du monde, quelques galets sur la plage en font des chasseurs de pierres précieuses, une canne à pêche faite d’une branche et d’un peu de ficelle assure leur subsistance au cœur de la jungle… L’inverse est vrai aussi : il suffit parfois d’imaginer construire quelque chose de chouette pour s’amuser. Je garde ainsi un souvenir d’enfance émerveillé des livres Copains des bois et Copains des champs, véritables mines d’idées pour observer la nature, s’y orienter et s’y débrouiller. À vrai dire, je ne me souviens pas d’avoir mis en œuvre aucun de ces conseils, mais j’ai adoré les découvrir (visiblement, je ne suis pas la seule vu le prix auquel ces livres se revendent d’occasion…).

C’est précisément cet art du jeu et de l’imagination avec un grand « I » – celle qui change radicalement les perspectives et repousse l’horizon des possibles – que célèbre cet album de façon très originale – et sur 128 pages ! L’histoire est celle de trois copains désœuvrés : alors que le reste de la colo part faire du canoë, les voilà punis et confinés au centre de vacances. Heureusement, nos compères sont plein de ressources : pour ne pas être en reste, ils vont allier leurs forces pour organiser une belle équipée. Rassembler le matériel et les outils pour construire leur embarcation, un nécessaire de survie, une boussole et des provisions, le trio a du pain sur la planche…

La forme entre album d’aventures, manuel de bricolage et film est aussi originale que réjouissante, à commencer par la splendide couverture à la texture tissée. Réalisées au pochoir, les illustrations donnent à l’ensemble un charme vintage immense. Ces pages colorées restituent l’ennui, les idées qui fusent, les brouillons ratés et les tâtonnements, les difficultés et le bonheur du partage, la fierté du travail accompli : de quoi donner envie de retomber en enfance !

Cette belle équipée prend une dimension particulière dans le contexte actuel où nous pourrions nous retrouver de nouveau confinés entre quatre murs. Autant vous dire que nous gardons l’album précieusement sous la main pour pouvoir nous évader à loisir…

Lu en août 2020 – Hélium, 17,90€

L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace, de Thomas Gerbeaux (illustrations de Pauline Kerleroux, La Joie de Lire, 2020)

L'incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace_couv

« J’avais neuf ans l’été où j’appris d’un homard le sens du mot liberté. »

Dès cette phrase qui ouvre la préface, je savais que j’allais adorer ce livre. Quelques mots suffisent pour planter un décor de dunes, de vagues et de moutons et nouer l’intrigue : une petite fille fait la rencontre d’un homard en cavale. Figurez-vous que le fugitif vient de s’échapper d’un restaurant où il était promis à la casserole ! Et que l’épatant crustacé s’est promis de ne pas se faire la malle avant d’avoir libéré jusqu’à la dernière étrille ses compères restés dans le vivier…

Quelle lecture formidable pour nos vacances sur la côte Atlantique ! Le suspense est addictif, les dialogues savoureux et l’histoire malicieuse, racontée avec un mélange d’ironie et de tendresse. Mais surtout, la plume de Thomas Gerbeaux enchante l’ensemble, l’irradiant du charme des contes, des comptines enfantines et des parties de jeu remportées contre un ami imaginaire. Les illustrations stylisées de Pauline Kerleroux font écho à cette poésie.

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Voilà donc un texte à mettre absolument entre les mains des lecteurs et lectrices en herbe. Ou, comme nous l’avons fait, à lire à voix haute pour le plaisir de laisser résonner chaque mot.

Ce petit livre se lit comme un roman d’aventure, une perche tendue à nos consciences, un hymne à la liberté, à la joie de la rencontre et à la solidarité. Une pépite haute en couleurs qui divertit et donne de l’espoir ! Car « qui sauve un homard, sauve l’océan ».

PS : j’aurais pu dédier cette critique à François de Rugy et à tous les amateurs de homard, mais comme je n’ai pas mauvais esprit, je m’en suis abstenue !

Extraits

« Avec leurs longues pattes et leurs carapaces sculptées, les araignées formaient l’aristocratie du vivier. Les plus gros crabes, les dormeurs, enviaient les traits fins des araignées. Les plus petits crabes, les étrilles, admiraient quant à eux leur grande taille. Les homards, par principe, n’admiraient ni ne craignaient personne. Ils appréciaient cependant la compagnie des araignées et acceptaient de partager avec ces dernières un peu du prestige naturel que leur conféraient leur élégante carapace et leurs pinces musclées, dont on disait qu’elles pouvaient fendre la pierre. Personne ne les avait jamais vu briser la moindre roche mais, vraie ou pas, la légende suffisait à donner aux homards une autorité naturelle que personne ne contestait. »

«  – Tu vois toujours l’aquarium à moitié vide, dit Mancho. On n’est pas si mal ici. L’eau est bonne, on est bien nourris. Si ça se trouve, les gars ont raison ; la liberté est peut-être au bout de l’épuisette.
– La mort, dit le homard. L’épuisette, c’est la mort. »

« – Tu ne m’avais jamais dit que tu avais une famille, dit le homard.
– Tu ne me l’avais jamais demandé, répondit Mancho. Et toi, tu en veux, des enfants ?
– Oui, répondit le homard. Peut-être.
– Combien ?
– Pas trop, vingt ou trente mille.
– Tu as raison, dit Mancho, au-delà, c’est trop de responsabilités. »

Lu à voix haute en août 2020 – La Joie de Lire, 10,50€

Âge tendre, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2020)

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En découvrant les dernières nouvelles de l’épidémie de Covid, du changement climatique, du chômage ou des nouveaux succès de l’extrême-droite à travers le monde, n’avez-vous jamais rêvé de pouvoir faire un bond dans les années 1960-1970 ? Imagine ! La tapisserie fleurie aux couleurs psychédéliques, un air de musique yéyé, des blousons noirs qui croisent des hippies dans un combi Volkswagen – et je serais en train de taper cette chronique sur une vieille machine à écrire…

Décidément, Clémentine Beauvais sait nous prendre de court ! On croit ouvrir son nouveau roman, on tombe sur une circulaire du ministère de l’éducation nationale instituant une année de Service Civique Obligatoire entre l’année de troisième et celle de seconde. Intrigué(e), on tourne la page pour tomber sur la page de garde du rapport de « serci » de Valentin Lemonnier, 378 pages (il a « dépassé »). Aucun de ses souhaits n’ayant été pris en compte par l’algorithme, il est envoyé à l’autre bout de la France, dans un établissement de soin à des personnes atteintes d’Alzheimer au concept peu commun : il s’agit de reconstituer le décor de leur jeunesse, dans les années 1960 (oui, le roman joue dans un futur où la France serait gouvernée par une présidente, ce qui n’aurait pas risqué d’arriver pendant les Trente Glorieuses, mais là je m’égare…). Et voilà que Valentin n’a pas le cœur d’annoncer à Mme Laurel qui a participé à un concours organisé par Salut les Copains (année 1967) qu’elle n’a pas gagné – et que Françoise Hardy ne pourra malheureusement pas venir chanter chez elle. Il va donc falloir se débrouiller pour qu’elle vienne !

J’ai tourné les pages, avide de savoir comment Valentin s’en tirerait, mais aussi de mieux comprendre ce garçon particulier, mais très attachant. Très vite, aussi, on brûle d’en savoir plus sur les personnes qu’il rencontre, notamment son impénétrable encadrante. Et notre curiosité est alimentée habilement par les notes rétrospectives que Valentin insère çà et là qui nous font pressentir l’ampleur des évolutions à venir…

L’intrigue est farfelue, la forme réjouissante, le propos optimiste : j’ai pris un grand plaisir à lire ce roman. J’ai adoré la malice avec laquelle les réponses de Valentin, qui reprennent, avec une bonne volonté touchante, les termes de la trame standardisée du rapport, tournent en dérision le vocabulaire néo-libéral de la « détermination de ses champs de compétences préférentiels » à la « stratégisation de carrière » et au « plein déploiement de ses potentiels ». Vous vous en doutez, il ne s’agit pas vraiment de cela : Clémentine Beauvais évoque joliment et justement « l’âge tendre » de l’adolescence – ce moment de prendre son envol, de réaliser que certaines choses sont plus nuancées qu’on ne le pensait et de partir à la recherche de son identité.

Une lecture très originale, drôle et émouvante !

Par ici pour découvrir mes chroniques des Petites Reines et de Brexit Romance, de la même autrice.

Lu en août 2020 – Sarbacane, 17€

Rasmus et le vagabond, d’Astrid Lindgren (Pocket Jeunesse, 1999)

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Si quelqu’un devait détenir une recette pour concocter un délicieux roman jeunesse, ce serait probablement Astrid Lindgren. Cette autrice suédoise est absolument incontournable en Europe du Nord et en Allemagne. En France, elle est moins célèbre et on la connaît surtout pour l’irrésistible personnage de Fifi Brindacier. Et c’est bien dommage, car ses autres romans sont autant de gourmandises qui emportent à coup sûr l’enthousiasme des enfants. J’ai déjà parlé ici de Ronya, fille de brigand, des trois tomes de Karlsson sur le toit et de L’As des détectives – des livres très différents, mais qui ont en commun tout ce qui fait le charme du style d’Astrid Lindgren : un sympathique décor suédois, une bonne intrigue avec ce qu’il faut d’aventure pour captiver les lecteurs en herbe, des développements et des dialogues traversés par l’esprit de l’enfance et un petit côté subversif tout à fait réjouissant.

En ce début de grandes vacances (oui, le calendrier est un peu tardif dans notre région allemande), Hugo et moi avons cédé à la promesse de renouer avec tout cela et nous nous sommes lancés dans la lecture à voix haute de Rasmus et le vagabond, qu’il avait déjà lu seul il y a quelques mois.

Cette fois-ci, l’intrigue se noue dans un orphelinat où Rasmus refuse de se résigner à un quotidien morose – et surtout à la répression exercée par la sévère Mademoiselle Pinson. Aucun des couples qui passent à l’orphelinat ne semble vouloir l’adopter ? Qu’à cela ne tienne, Rasmus décide de se mettre en quête d’une famille qui veuille bien de lui. Il ne soupçonne pas les rencontres qui l’attendent : sa route croise celle d’un vagabond, mais aussi celle de dangereux criminels…

Toutes les qualités citées ci-dessus sont au rendez-vous, même si ce roman n’est pas mon préféré parmi ceux de Lindgren. Nous avons particulièrement aimé les premiers chapitres qui évoquent la vie à l’orphelinat et la fuite de Rasmus avec un mélange parfait de sensibilité et d’humour. Il me semble que la suite de l’intrigue aurait pu être plus ramassée mais rebondissements, cascades et dialogues savoureux sont au rendez-vous. Une excellente lecture pour les lecteurs dès l’école primaire !

Extraits

« Rasmus était assis sur sa branche habituelle dans le tilleul et pensait aux choses qui ne devraient pas exister.
Premièrement, les pommes de terre ! Ou plutôt elles devraient exister quand elles sont cuites, avec de la sauce, le dimanche. Mais quand elles sont en train de pousser, grâce au ciel, là-bas dans le champ, et qu’il faut les butter – alors elles ne devraient pas exister !
On pourrait aussi très bien se passer de Mademoiselle Pinson, qui disait : « Demain, nous allons butter les pommes de terre », comme si elle allait y participer. Mais pas du tout. C’était lui, Rasmus, avec Gunar et le grand Peter et les autres garçons qui allaient se faire suer dans le champ de patates toute la belle journée d’été. Et voir les gosses du village passer pour aller se baigner à la rivière.
Ces petits crâneurs du village, ils ne devraient pas exister non plus, d’ailleurs ! »

« Vous qui êtes partis là-bas au Minnesota, vous n’imaginez pas ce qui se passe cette nuit dans votre village gris près de la mer ! Un enfant effrayé court entre vos maisons, avec des émeraudes autour du cou, et un bandit à ses trousses. »

« Oscar poussa un gémissement de colère et se retourna vers le gendarme qui le tenait :
– Si je lui dis qu’il a une tête de cochon, est-ce que ça aggravera mon cas ou pas, dis-moi ?
– Tu peux être sûr que oui, dit le gendarme. Tiens-toi tranquille, et dis ton nom complet pour que Bergkvist puisse le noter.
– Oscar, dit Oscar. Et tu t’appelles comment, toi ?
– Andersson, que je m’appelle, mais ça ne te regarde pas. Et en plus d’Oscar, comment t’appelles-tu ?
– Ça ne te regarde pas. Oscar, ça suffit.
Andersson ricana. Il était plus jovial que l’autre gendarme. Celui-ci dit avec aigreur :
– Ce n’est pas le ton qui convient ici !
– Va te faire voir ! dit Oscar. Puis il se tourna vers Andersson et demanda :
– Alors, c’est interdit d’appeler ce Bergkvist tête de cochon ? Mais si je rencontre une vraie tête de cochon, et que je l’appelle Bergkvist, est-ce que c’est interdit aussi ? »

Lu à voix haute en août 2020 – Pocket Jeunesse,

Wonder, de R.J. Palacio (Pocket Jeunesse, 2013)

Wonder

« Nous devons le laisser, l’aider, le pousser à grandir. Voilà ce que je pense : on a passé tellement de temps à répéter à August qu’il était normal qu’il se croit comme les autres. Le problème, c’est qu’il n’en est rien. »

August est différent. Pas seulement hors-normes, c’est quelque chose de plus radical : il a beau essayer de cacher sa figure difforme – yeux asymétriques, oreilles presque inexistantes, bouche tordue – son apparition suscite des réactions épidermiques : regards appuyés ou fuyants, chuchotis, choc, curiosité, sollicitude ou hostilité. Une scolarité dans une classe « normale » est-elle envisageable pour un tel enfant ? En l’envoyant au collège, ses parents ne risquent-ils pas de l’exposer à des situations insupportables ? Anniversaires, photo de classe, travail en groupe, sorties, etc. ne seront-elles pas autant d’occasions de ressentir comme une claque à quel point il diffère ?

Mon fils aîné (presque 11 ans) et moi avons énormément aimé ce roman ! Il me semble que deux éléments principaux contribuent à rendre cette lecture à la fois captivante et bouleversante.

D’abord, les personnages magnifiques, à commencer par August qui révèle une lucidité et une humanité désarmantes. L’intrigue se nourrit des dilemmes de chacun : August est partagé entre son envie d’aller vers les autres et sa souffrance d’être rejeté, sa soif d’apprendre et la tentation de rester dans la sécurité du cocon familial. Ses parents, hyper sympathiques, s’efforcent de pousser à grandir leur petit garçon, de l’accompagner vers le vaste monde, tout en le protégeant des autres. Sa sœur est tiraillée entre sa tendresse immense pour August et le ressentiment de voir sa famille constamment pointée du doigt et l’attention de ses parents accaparée par son petit frère. Ses amis apprécient l’intelligence, l’autodérision et la loyauté d’August, mais craignent d’être stigmatisés à leur tour s’ils s’affichent avec lui. Ces dilemmes font que tout est ouvert. Tout – le meilleur, comme le pire – reste possible.

Cette ouverture est encore renforcée par le choix, très judicieux, d’une narration chorale. L’histoire est en effet racontée par August, puis par sa sœur Via, puis par une amie d’August, et ainsi de suite. Ce changement de perspective nourrit notre curiosité, révèle ce qui se cache derrière certains comportements et qu’August ne perçoit pas.

L’ambivalence de chacun laisse espérer qu’avec suffisamment de courage, les différences – si dramatiques puissent-elles paraître à première vue – se laisseront apprivoiser et surmonter. L’ensemble donne un roman lumineux et inspirant, qui donne confiance et envie d’être plus tolérant.

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Lecture commune avec Antoine, juillet 2020 – Pocket Jeunesse, 8,20€