Vendredi ou les autres jours (de Gilles Barraqué, illustrations d’Hélène Rajcak, 2018)

Ce n’est pas sur ce blog que nous nierons que le thème de l’île déserte fascine éperdument les lecteurs d’hier et d’aujourd’hui ! Qu’il s’agisse d’histoires de naufragés déterminés à survivre (comme dans Robinson Crusoé ou Le royaume de Kensuké), d’exploration de territoires inconnus (Le dragon de mon père), de chasse au trésor (L’île au trésor) ou de retour aux sources (Robinson), le sujet ne laisse personne indifférent et continue d’inspirer les écrivains !

Et vous, comment réagiriez-vous si vous veniez à vous échouer sur un caillou perdu au milieu de l’océan, loin des autres hommes, de la civilisation et du confort moderne ? D’aucuns guetteraient les voiles ou la fumée d’un navire de passage, dans l’espoir de parvenir à attirer son attention en allumant un feu… Mais peut-être l’expérience permettrait-elle au contraire de savourer le goût inimitable des plaisirs simples offerts par la nature – la beauté du paysage, la saveur des fruits exotiques, le fumet d’une cuisse de crucru, un temps infini pour jouer de la flûte et inventer toutes sortes de jeux… Ne peut-on pas même imaginer qu’il deviendrait possible, en s’affranchissant des contraintes de la société, de connaître une liberté sans bornes – une liberté dont nous ne pouvons à peine rêver ? Si bien que si un bateau venait à notre rescousse, nous pourrions être tenté de ne pas embarquer ?

Tel est le rêve dans lequel nous entraîne ce roman de Gilles Barraqué, que j’ai découvert en lecture à voix haute avec Hugo qui en a savouré chaque page. Il faut bien le reconnaître, nous nous sommes régalés de la plume si impertinente de l’auteur… Mais nous sommes aussi entrés de plain-pied dans le quotidien de Robinson et de Vendredi, partagé avec délectation leurs chasses, leurs pêches, leurs jeux, leurs dialogues réjouissants et leurs ruses pour échapper aux intrus qui s’aventurent sur l’île qui n’est finalement pas si déserte que cela. Un roman plein de soleil, de légèreté, d’irrévérence et de bonne humeur. Que demander de plus au creux de l’hiver ?

Les lectrices d’À l’ombre du grand arbre sont aussi enthousiastes que nous, regardez donc les articles d’Aurélie et de Pepita,

Extraits

« Robinson posa une main sur l’épaule de Dom Miguel qui allait suffoquer :
– Je pense qu’on n’arrivera jamais à s’entendre, petit père. Mais nous, on ne souhaite de mal à personne. Prends ta chaloupe et bon vent à toi.
– Et si tu veux voir d’autres sauvages, des vrais, ajouta Vendredi, dirige-toi à l’est, vers l’île de Pilang-Pilong.
– Merci du renseignement, dit fiévreusement le père. Si ce n’est pas moi, le Seigneur s’en rappellera.
En regardant la chaloupe quitter l’île, les amis firent ces commentaires :
Robinson : C’est peut-être pas très sympa de l’envoyer chez les cannibales de Pilang-Pilong…
Vendredi : Pas sympa pour les cannibales, tu veux dire ?
Robinson : Ben oui.
Vendredi haussa les épaules.
Ainsi va le monde : à chacun sa misère. »

« Dis-moi, cher ami, est-ce que par hasard tu sais composer des airs des flûte qui font déguerpir les militaires ? »

« Le capitaine McClure m’envoie justement m’enquérir de votre santé. Savez-vous que vous l’intriguez beaucoup ? Depuis que nous sommes à l’ancre, il ne cesse de vous observer avec sa lunette.
– Je le comprends ! dit Robinson. C’est vrai que la partie est serrée. Mais vous pourrez lui signaler que je vais sûrement gagner. »

Le club de l’ours polaire, tome 1 : Stella et les mondes gelés (d’Alex Bell, 2017)

Bienvenue dans le froid polaire des mondes gelés ! Ce roman nous entraîne en expédition aux confins d’un monde aux nombreux territoires inexplorés. Stella, treize ans, ne rêve que de suivre les traces de Félix, son père adoptif, et de devenir exploratrice. Si les femmes ne sont pas admises dans les clubs d’explorateurs (qui entretiennent à l’extrême le culte de la moustache bien lissée…), Félix parvient à obtenir une exception pour Stella, et les voilà partis arpenter les contrées glaciales des mondes gelés. Mais rien ne se passe comme prévu et l’intrépide exploratrice est loin d’imaginer les rencontres, les aventures et les révélations qui l’attendent. Au passage, nous découvrons les créatures fantastiques qui peuplent l’univers imaginé par Alex Bell – les enfants ont pris beaucoup de plaisir à jouer les explorateurs aux côtés de Stella et à observer ces êtres magiques. Avec un faible particulier pour l’ours polaire domestique, les pingouins miniatures et les choux carnivores !

Hugo et moi avons découvert Le club de l’ours polaire dans le cadre de nos lectures à voix haute quotidiennes. Antoine n’a, quant à lui, pas résisté au suspense et a accéléré la lecture de son côté, ne faisant qu’une bouchée du roman. Cette lecture les a vraiment enchantés. Tous les ingrédients sont réunis pour entraîner les jeunes lecteurs : une couverture scintillante d’un attrait magnétique, un univers qui fait rêver (au cauchemarder d’ailleurs), des péripéties qui s’enchaînent de façon rythmée, une héroïne intrépide, des compagnons de voyage très particuliers, des dialogues pleins de vivacité et d’humour, et un final empreint de mystère et de suspense. Une fois le livre refermé, les garçons n’ont eu de cesse de regretter que le tome 2 ne soit pas encore disponible en français et sont restés quelques temps envoutés par les mondes gelés… Sans compter qu’ils envisagent maintenant tous les deux le métier d’explorateur !

Si j’ai partagé de jolis moments avec Antoine et Hugo autour de ce livre, j’ai clairement été moins transportée qu’eux. Peut-être comportait-il trop d’éléments évoquant d’autres lectures qui nous sont si chères : de façon évidente, on pense à l’atmosphère polaire et à l’héroïne des Royaumes du Nord, et au royaume glacial de la reine des neiges (il va de soit que je parle de celle de Hans Christian Andersen !). On pense aussi souvent à Harry Potter, autre héros orphelin qui découvre un monde plein de magie et de créatures merveilleuses (de multiples autres petits aspects suggèrent des parallèles, comme les caractéristiques bien typées des quatre clubs d’explorateurs qui font penser aux quatre maisons de Poudlard). Je n’ai donc pas trouvé l’univers de ce livre si original et la comparaison avec les monuments que je viens de citer est implacable. Peut-être ai-je été lassée par un certain excès de sucre glace, il faut reconnaître que ce texte n’est pas mal écrit ; cela dit, il ne me semble pas présenter d’intérêt particulier sur le plan littéraire – malheureusement rien à voir avec l’écriture d’un Philip Pullman ou d’une J.K. Rowling.

Au vu de l’enthousiasme d’Antoine et Hugo (n’hésitez pas à consulter aussi l’avis de Linda ici), je range volontiers mes réserves pour souligner que le principal est que ce type de romans plaise à la tranche d’âge ciblée principalement, ce qui être le cas d’après ce que j’ai pu en observer. Je m’en félicite car je ne trouve pas si facile de trouver des lectures un peu consistantes pour mes deux lecteurs en herbe friands d’immersion dans de longues aventures et capables d’engloutir plusieurs centaines de pages, mais encore petits (surtout Hugo) pour nombre de romans. Voici exactement le type de livres que l’on peut adresser à ce type de jeunes lecteurs !

Extraits

« Quand Stella déboucha à l’extérieur, l’air glacial lui coupa la respiration. Il faisait froid chez elle, et à Colfroid, mais c’était un froid normal, un froid de neige et de verglas. Ici, en revanche, c’était un froid de gobelins et de blizzard : il était mordant et cinglant, au lieu d’être doux et poudreux. Le genre de froid qui vous transperçait. Le navire scintillait, entièrement recouvert d’un manteau de givre, et Stella avait l’impression qu’il y avait dix fois plus d’étoiles que d’habitude : elle distinguait des centaines de petits points lumineux glacials, comme si quelqu’un avait répandu un sac de paillettes sur le ciel nocturne. »

« Chuter d’un pont de glace et se faire transpercer par une défense de mammouth constituait une mort éminemment respectable pour un explorateur ; néanmoins, Stella n’avait vraiment, vraiment pas envie que ça lui arrive. »

Lu à voix haute en janvier 2019 – Gallimard jeunesse, 16,50€

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Jefferson (de Jean-Claude Mourlevat, 2018)

Jefferson – ou l’enquête policière revisitée par Jean-Claude Mourlevat en forme de roman animalier… Un résultat détonnant, bourré d’humour, de fantaisie, de rebondissements et de sagesse. Ce n’est pas un coup de cœur, mais un coup de foudre !

Jefferson est un personnage auquel on s’attache d’emblée : ordonné, consciencieux, coquet, sensible et un brin timide, ce jeune hérisson féru de géographie déborde surtout de gentillesse et d’attention pour tous ceux qui l’entourent. Les plaisirs les plus simples le mettent en joie : lecture en sirotant une tasse de tisane, moments partagés avec son copain Gilbert, pâtisserie et bonheur d’aller chez le coiffeur, « se faire rafraîchir la houppette »… Ces routines sont bouleversées lorsque, par un terrible concours de circonstances, Jefferson se retrouve accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Heureusement, il peut compter sur la solidarité indéfectible de Gilbert qui ne manque pas d’idées pour mener l’enquête et démasquer le véritable assassin ! Quitte, pour cela, à devoir s’aventurer au pays des hommes…

Jean-Claude Mourlevat jubile, à l’évidence, en imaginant une galerie d’animaux personnifiés tous plus hilarants et sympathiques les uns que les autres, qui apprennent à se connaître, à comprendre leurs différences et à s’entraider. Le contraste entre les scrupules de Jefferson et la vivacité de Gilbert est drôlissime, même si notre mention spéciale reviendrait peut-être plutôt au sanglier Walter Schmitt, qui jure un peu trop, ne tient pas en place, mais se montre si spontané et bienveillant. L’humour est omniprésent, les dialogues irrésistibles, ce qui n’empêche pas l’auteur de mener efficacement un récit truffé d’action et de péripéties. On ne peut que se laisser emporter par la plume de Jean-Claude Mourlevat, de la première à la dernière page !

Mi-enquête policière, mi-fable animalière, ce roman évoque avec beaucoup d’espièglerie et d’intelligence le traitement des faits divers et les amalgames – puisque des parallèles sont immédiatement établis avec un autre hérisson, tueur en série légendaire… – mais aussi et surtout les relations entre hommes et animaux. Fidèle à lui-même, même si le registre est très différent de La rivière à l’envers que nous avons adoré il y a quelques mois, l’auteur montre avec force la valeur du sens collectif, du partage, du respect et des petits bonheurs simples. Et nous donne, de façon subtile, à réfléchir sur le traitement réservé aux animaux dans nos sociétés industrielles.

Un roman à découvrir absolument. Si vous n’êtes pas encore convaincu(e), jetez-donc aussi un œil aux avis de Pepita et de Bouma… Nous vous mettons au défi de ne pas fondre de tendresse en découvrant Jefferson !

Lu entre décembre 2018 et janvier 2019 – Gallimard jeunesse, 13,50€

jefferson couverture

 

Extraits :

« Quand ils se mirent en route, vers dix heures du matin, après avoir dissimulé dans la cabane tous leurs vêtements masculins, n’importe quel promeneur croisé par hasard dans le bois les aurait pris pour deux innocentes jeunes filles en promenade.
Il entrèrent en ville d’un pas hésitant, surtout Gilbert dont les chaussures à talons, un peu courtes, martyrisaient le gros orteils. Comme ils traversaient le parc municipal, deux jeunes cochons, assis sur le dossier d’un banc public, les reluquèrent sans gêne et lancèrent des petits tss tss dans leur dos.
– Mais c’est hyper désagréable ! se révolta Jefferson sans se retourner. Je m’en rendais pas compte. Je le ferai plus, tiens.
– Mais tu l’as jamais fait, lui fit remarquer Gilbert.
– Ah oui, c’est vrai. Alors disons que je le ferai jamais. »

« – Monsieur Bonnepatte, bonjour !
– C’est quoi ce nom débile ? demanda Jefferson dès que Roland se fut éloigné.
– Bonnepatte ? C’est le nom de l’ingénieur qui a inventé le chauffage central. Enfin, son vrai nom, c’est Bonnemain, j’ai juste changé un peu. Râle pas, tu es bien content d’avoir juste à tourner le bouton de ton radiateur pour avoir chaud en hiver, au lieu d’essayer de faire du feu avec un silex. »

« – Ouvrez ! Ouvreeeez ! Ouvrez, sortez-nous d’là ! Ah ah ! Ah aaaah !
Mais ils ne pouvaient pas reprendre à l’infini ce refrain absolument stupide. Il fallait des couplets et c’est là que M. Hild montra tout son talent. De sa capacité à inventer dépendait le sort de ses compagnons de voyage et il le fit si bien qu’on eut l’impression que la chanson existait depuis toujours :
– Dans son cachot sordide / Léonard de Vinci / en prisonnier candide / se lamentait ainsi :
Des rimes riches en plus ! Le car entier entonna le refrain, tous redoublant de grands coups de poing :
– Ouvrez ! Ouvreeeez ! Ouvrez, sortez-moi d’là ! Ah ah !
M. Hild reprit de sa voix basse et improvisa brillamment un deuxième couplet :
– Dans une prison sinistre/ deux vaillants hérissons/ se plaignant au ministre/ chantaient à l’unisson :
– Ouvrez ! Ouvreeez ! Ouvrez, sortez-nous d’là ! braillèrent les vingt-huit Ballardeaux pour couvrir les coups qui résonnaient à nouveau dans la soute. »

La ballade d’Ilyas (d’Alex Cousseau et David Sala, 2018)

Extrait.jpgLa ballade d’Ilyas est un album atypique, inclassable, qui nous entraîne hors des sentiers battus, en compagnie de l’âge Rouge, d’Ilyas et de son rêve d’enfant… Quel est le sens de la lettre mystérieuse qu’Ilyas reçoit mais qu’il ne sait déchiffrer ? Le cheminement amorcé pour résoudre cette énigme se mue en expérience initiatique ponctuée de rencontres, enrichissante en elle-même et source d’inspiration pour les compositions musicales d’Ilyas, qui a décidément des airs de John Lennon…

Cet album onirique et métaphorique a de quoi dérouter son lecteur. Mais nous avons pris le parti de nous laisser entraîner sur les chemins empruntés par Ilyas et avons été époustouflés (le mot est faible !) par la beauté des paysages fleuris et psychédéliques qu’ils traversent. Des décors qui sont de vrais tableaux, fourmillant de détails dans lesquels se plonger pour une inspirante parenthèse contemplative… Une merveille d’album qui séduira à coup sûr rêveurs, poètes, voyageurs, amoureux de la nature et nostalgiques des années 1970 et du mouvement hippie !

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Extrait

« On dit que les musiciens ont un pouvoir. C’est peut-être vrai. Quand j’entends la musique d’Ilyas, j’ai l’impression que les arbres s’écartent sur notre passage. Que les chemins s’élargissent. J’ai l’impression que le monde s’agrandit. »

« Le jour tombe doucement. Une lumière vive, celle qui précède le soir, envahit la végétation. On traverse un jardin. Les couleurs et les parfums inspirent Ilyas, il fredonne en grattant sa guitare. Sa chanson est prête. Elle parle du sommeil des forêts et des rivières. Elle parle de la nuit et de l’hiver. »

« La barque file au gré du courant. On entend le clapotis de l’eau, le murmure du vent dans les roseaux. Ilyas prend sa guitare. Sa nouvelle chanson parle des rêves qu’on laisse derrière soi. De ceux qu’on partage, et du bonheur qu’en échange on reçoit. »

Lu à voix haute en décembre 2018 – Éditions Casterman, 15,95 €

La ballade d'Ilyas

Le Petit loup de papier (de Céline Person

IMG_1048.JPGCes créatures, personnages et décors de papier que les enfants, petits ou grands, esquissent avec tant d’implication… Leurs contours sont le plus souvent drôles ou pour le moins singuliers, mais si le dessinateur s’applique vraiment, il arrive que l’être de papier semble vivant, sur le point de s’animer ! Comme cet irrésistible petit loup de papier qui, pour contrer l’ennui et la solitude, se détache du frigo et part à la découverte du vaste monde.

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Il souffle un vent de fantaisie, un soupçon de magie sur cet album qui nous entraîne dans une balade initiatique. Les illustrations semblent un peu estompées et il en émane une grande douceur. Le cheminement du petit loup donne à réfléchir sur la solitude, la valeur de l’amitié et la difficulté de grandir, entre appréhensions et envie de découvrir le monde. Un concentré de rêve et de poésie qui rend joliment grâce à l’esprit de l’enfance.

L’avis de Hugo: Hugo, qui adore rêver en contemplant ses dessins, a eu immédiatement envie de lire cet album aux allures de conte. Son plaisir s’est confirmé au fil des pages et il s’est même lancé en rédigeant son propre avis : « Il s’agit d’un petit loup de papier qui se sent seul et qui part à l’aventure. Il rencontre beaucoup de gens sur son chemin mais le monde pourrait être dangereux pour un petit loup de papier ! Je ne vous en dis pas plus pour ménager le suspense… J’ai adoré ce livre et je lui ai mis cinq étoiles. J’ai aimé les illustrations, l’aventure, la magie de l’histoire et aussi la fin. Je le conseillerais aux enfants qui aiment l’aventure et les animaux ! »

 

Un grand merci aux éditions Circonflexe de nous avoir permis de découvrir cet album !

Lu à voix haute en décembre 2018 – Éditions Circonflexe, 15€

Petit loup de papier

Sublutetia, tome 1: La révolte de Hutan (d’Eric Senabre, 2011)

Sublutetia fait partie de ces romans qui forcent l’admiration ! L’histoire de Nathan et de Keren est des plus improbables – disons qu’elle implique le métro de Paris, un monde souterrain insoupçonné, aussi utopique que vulnérable, une disparition inexplicable, un certain nombre de prouesses technologiques, une horde d’orangs-outans et une course contre la montre effrénée… Et pourtant, aussi incongrue que cette association d’éléments puisse paraître, chaque parcelle du roman d’Eric Senabre est crédible. Ce livre nous a happés et, pendant cette lecture, nous avons vécu au rythme des aventures palpitantes de Nathan et de Keren…

Il faut bien admettre qu’en ce mois de décembre, nous venons de découvrir in extremis ce qui nous restera en mémoire comme l’une de nos lectures les plus marquantes de l’année. Il s’agit-là d’un excellent roman d’aventures dont les rebondissements incroyables nous ont fait tour à tour trembler et vibrer. Mais ce n’est pas que ça. L’univers steampunk de Sublutetia est fascinant et animé de débats politiques passionnants. L’auteur a fait un travail impressionnant (digne du meilleur Jules Verne !) pour le rendre crédible et intelligible. Le résultat a beaucoup inspiré Antoine et Hugo qui ont pris un plaisir fou à imaginer Sublutetia, par exemple en s’efforçant de calculer à quelle distance elle se trouve de la surface de la terre ou en se prenant au jeu de l’inventif Eric Senabre en imaginant des machines à air comprimé. Les protagonistes sont travaillés, aux prises avec de vrais dilemmes, ce qui rend l’intrigue plus intéressante encore… À travers Sublutetia, Eric Senabre évoque avec beaucoup d’intelligence l’histoire de Paris, la modernité, les dérives de la technique et de la consommation, la quête de sens, mais aussi les relations entre humains et animaux. Ce roman nous a beaucoup donné à réfléchir et a suscité de multiples discussions en famille. Que demander de plus ?

Le tome 2 a été réclamé à peine ce premier volet refermé… Comme nous ne l’avons pas sous la main, nous nous sommes jetés sur Le dernier songe de Lord Scriven pour patienter !

Extrait

« Les Sublutetiens étaient habitués à vivre de peu, se consacrant au bien de la communauté plutôt qu’à leur propriété personnelle ; ce qu’ils laissaient derrière eux était, de fait, bien plus précieux que des objets. C’était une certaine idée de l’harmonie, du partage, de la vie en communauté qui, là-haut, n’existait que dans les livres. »
Lu à voix haute en décembre 2018 – Didier Jeunesse, 14,90€ (existe également au format poche, 5,90€)
La-revolte-de-Hutan

Brexit romance (de Clémentine Beauvais, 2018)

Ami.e.s britanniques ! La tragédie du Brexit a frappée nos vies, et nous serons bientôt déprivés de nos passeports Européens. Mais dans ce monde qui ne fait pas de sens, nous nous identifions à une jeunesse cosmopolitaine internationale et nous ne voulons pas perdre le privilège de travailler et vivre dans un autre pays Européen. Nous voulons un passeport Européen !

Si on m’avait dit, en juin 2016, alors que le monde apprenait avec stupéfaction qu’une majorité de britanniques venaient de voter pour quitter l’Union européenne, que je rirais à voix haute en lisant un roman sur le sujet ! Pour être franche, je n’y aurais pas cru une seule seconde ! Il faut dire que Clémentine Beauvais fait preuve d’une véritable virtuosité pour imaginer les situations les plus abracadabrantes, la rencontre des personnages les plus improbables et de savoureux dialogues franco-britanniques truffés de quiproquos…

‘C’est quoi comme start-up ?
‘Organisation de mariages.’
‘Ah ? Et t’as un concept ?’
‘Oui, mais le concept est un peu niche’, dit Justine.
‘Un peu niche’, rigola toute seule Cannelle en imaginant des mariages de chiens, jeu de mots inaccessible aux anglophones.

De quoi s’agit-il ? Le devant de la scène est occupé par plusieurs millenials français et britanniques. Féministes, militants ou artistes, étudiants ou fondateurs de start-ups, d’origine modeste ou aisée, végétariens-écolos ou conservateurs, ils sont surtout profondément cosmopolites et attachés à leur liberté de circuler dans l’Union européenne. Et tous impliqués d’une manière ou d’une autre dans le complot farfelu de la jeune et pétillante Justine Dodgson qui cherche à marier ensemble des Français et des Anglais pour permettre à ces derniers de conserver un passeport européen – tout en faisant « un gros fuck you au gouvernement et aux abrutis qui ont voté Brexit » (et au passage à l’institution du mariage !). Mais rien ne se passe comme prévu et tout se complique lorsque l’amour s’en mêle…

J’ai lu avec beaucoup de plaisir ce roman qui ne ressemble à aucun autre. Les mondes de la start-up, des hipsters et des adeptes de UKIP sont si finement restitués – à peine caricaturés ! – qu’on se croirait presque dans une étude sociologique… Le regard de Clémentine Beauvais est à la fois emprunt de lucidité, d’ironie et malgré tout de tendresse. Et les dialogues où le français et l’anglais se mélangent de façon si réjouissante sont géniaux, dévoilant le sens des expressions britanniques les plus énigmatiques :

‘Fair enough’, dit Matt, ce qui en anglais signifie, OK, normal, je comprends, mais quand même, enfin d’accord, peut-être, bon, vu comme ça.

Brexit Romance est un texte profondément moderne. Moderne dans sa forme, hésitant entre le roman, la pièce de théâtre et le film puisqu’il est même assorti d’une bande son (mention spéciale pour Françoise Hardy et Only Friends !). Moderne également par son ancrage dans le monde actuel, celui de l’individualisme et du questionnement des institutions traditionnelles (le mariage, les institutions politiques, la justice), de l’hyper-connexion, du cosmopolitisme et d’une polarisation politique exacerbée. À tel point que je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si Clémentine Beauvais n’avait pas fait un pari risqué, en proposant un roman qui risque de paraître daté lorsque Facebook, Twitter, Uber et le UKIP seront passés de mode et lorsque les innombrables allusions à notre époque seront devenues difficiles à décrypter pour celles et ceux qui ne l’auront pas vécue. Mais en attendant, cela fait sacrément du bien de rire de tout cela. L’occasion également de méditer les belles paroles de Georges Brassens :

« Ma mie, de grâce, ne mettons
Pas sous la gorge à Cupidon
Sa propre flèche. »

Lu en novembre 2018 – Sarbacane, 18€

Brexit Romance