Mythomamie, de Gwladys Constant (2017)

Pourquoi mentir ? Peut-on faire du mensonge un art ? Où s’arrêter ?

Voici un petit roman pétillant et plein de fraîcheur (j’écris cette chronique sous l’effet de la quatrième de couverture qui scintille sous mes yeux de paillettes et de coupes de champagne !). On passe un moment agréable en assistant à la rencontre inattendue d’Alphonsine et d’Hortense.

La première, seize ans, est une lycéenne naïve et peu à l’aise avec le second degré. Elle manque d’assurance, mais se sent à l’étroit : dès qu’elle a l’âge, elle met fin à sa scolarité et trouve un travail alimentaire auprès d’Hortense, 85 ans. Celle-ci est un peu tout le contraire : forte de son expérience, volontaire et déterminée à tirer le maximum des moments qui lui restent à vivre. Et, disons les choses, adepte du mensonge – au point de m’encourager à vérifier la définition de la « mythomanie ». Wikipedia parle de « tendance constitutionnelle présentée par certains sujets à altérer la vérité, à mentir, à imaginer des histoires (fabulations) ». De fait, Hortense est une artiste, une championne du mensonge – on en aurait presque envie de l’imiter ! De quoi déconcerter Alphonsine qui est loin de se douter que les moments partagés avec Hortense sont susceptibles de lui offrir une forme d’initiation qui pourrait bien lui être particulièrement utile. En effet, sa propre famille lui cache quelque chose de monumental…

Alphonsine est une narratrice hors-pair qui parvient à nous emmener dans cette aventure improbable qu’elle raconte dans une langue drôle et originale qui respire la sincérité. Ce roman est vraiment à l’image de ses héroïnes : insouciant, vif et grave à la fois. L’occasion de s’attacher à ces deux jolis personnages et de réfléchir aux motivations et fonctions du mensonge, mais également au temps qui passe, à l’écriture et au sens de la vie.

Merci beaucoup à Alice Éditions de m’avoir permis de découvrir ce roman !

Extrait

« Ma mère m’a élevée dans l’horreur du mensonge. La vérité, rien que la vérité, levez la main droite et dites « je le jure » a été sa devise suprême depuis le jour où son mari, mon père, avait dit « oui ça va, merci », deux heures avant de se tirer une balle dans la tête. Lorsque j’ai eu onze ans, maman, conseillée par tante Violette, a tenté de m’inculquer un autre principe : Tout vérité n’est pas bonne à dire. Mais c’était trop tard. La nuance m’échappait et ça m’a valu de nombreuses heures de colle au collège. »

Lu en octobre 2018 – Alice éditions, 13€

mythomamie

Pax et le petit soldat, de Sara Pennypacker (2016 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Un garçon, un renard apprivoisé – inséparables, mais pourtant brutalement arrachés l’un à l’autre par une guerre… Parviendront-ils à se retrouver sains et saufs ? La route est parsemée de dangers, mais aussi de rencontres inattendues !

Tels sont les ingrédients principaux de ce très joli roman publié il y a deux ans et salué unanimement par la critique. Je suis vraiment ravie de voir qu’un roman comme Pax et le petite soldat peut susciter un tel engouement : il s’agit d’un beau texte exigeant, raconté à deux voix par les deux protagonistes – et, loin des « page turners » qui caracolent en tête des ventes, avec un rythme à la fois intense et assez lent, ponctué de souvenirs et prenant le temps de nous montrer comment Peter et Pax se transforment au cours de leurs périples respectifs… Nous n’avons pas boudé notre plaisir : ces deux personnages sont irrésistiblement attachants, impossible de ne pas éprouver un élan de tendresse en apprenant à les connaître ! L’intrigue est passionnante. L’écriture est sublime et souvent bouleversante.

À travers le destin de Pax et de Peter, Sara Pennypacker évoque des thèmes universels : la perte d’un proche, la culpabilité, le doute, la solitude, l’expérience à la fois enthousiasmante et douloureuse de grandir, la difficulté de trouver sa voie par rapport à ses parents, l’émancipation, l’épreuve mêlée d’exaltation du retour à la vie sauvage…

J’ai trouvé géniale l’idée d’évoquer la guerre de la perspective d’un enfant et d’un animal. On n’apprend quasiment rien des ressorts de cette guerre particulière, mais on observe son déroulement et ses conséquences immédiates et durables d’un regard innocent, à hauteur d’enfant. Là où une fresque sur l’horreur de la guerre serait difficilement supportable par de jeunes lecteurs, Pax et le petit soldat nous la raconte de façon impressionniste, à travers le ressenti de ses petits héros. Ce livre est un vibrant hymne à la paix qui a résonné fortement chez nous tous.

En même temps, ce livre est étrangement empreint d’une douceur réconfortante, à l’image des illustrations sans pareille de Jon Klassen. L’amitié indéfectible que partagent le garçon et le renard, la façon dont ils apprivoisent la nouvelle situation, leur détermination et la bienveillance qu’ils suscitent, font souffler sur cette lecture un vent d’optimisme.

 

Extraits

« Parce que ça m’est soudain revenu : bon sang, j’adorais ces pêches. Il m’arrivait de me glisser dehors au milieu de la nuit pour aller en chercher. Je m’allongeais dans l’herbe sous ces arbres, au milieu des lumières des vers luisants et des stridulations des sauterelles, avec un tas de pêches sur le ventre, et j’en mangeais jusqu’à ce que le jus coule dans mes oreilles. Ça m’est revenu si nettement. C’était un souvenir que je pouvais sentir, que je pouvais entendre, que je pouvais goûter. Mais je ne comprenais pas comment cette petite fille pouvait être la même personne que celle qui avait enfilé un uniforme, pris un pistolet et fait ce que j’avais fait pendant la guerre. »

« […] Pax s’élança en avant. Son corps était léger, sa graisse brûlée par ces journées de jeûne. Il courut comme les renards sont censés courir : un corps compact filant comme une flèche dans l’air, à une vitesse qui faisait ondoyer son pelage. La joie de la découverte de la vitesse, l’imminence de la nuit, l’espoir de la réunion avec son garçon, tout cela le transformait en ce feu liquide qui fonçait entre les arbres. Ce feu qui n’était pas concerné par la pesanteur. Pax aurait pu courir indéfiniment. »

« Au moins savait-il que son garçon n’était pas là. Aucun de ces hommes n’avait sa silhouette mince, aucun ne se déplaçait avec la même énergie vive, aucun ne se tenait comme le faisait Peter, droit, mais la tête un peu inclinée vers le bas. Il en fut soulagé : les autres odeurs du camp – fumée, diesel, métal brûlé, et une étrange et noire odeur électrique – faisaient partie de ce dont il aurait essayé d’éloigner Peter. »

«  – Je ne me mets pas en colère. Je ne suis pas comme lui. Je refuse d’être comme lui.
Vola s’assit en face de lui.
– Oh. Je vois. Je comprends, maintenant. Mais je ne crois pas que ça puisse marcher. Tu es humain, et les humains ressentent de la colère.
– Pas moi. Trop dangereux.
Vola leva la tête et lâcha son étrange rire aboyant.
– Laisse-moi te dire que tous les sentiments sont dangereux. L’amour, l’espoir… Ha ! L’espoir ! Tu parlais d’un sentiment dangereux ? Non, on ne peut pas les éviter, aucun d’entre eux. Nous possédons tous en nous un monstre qui s’appelle la colère. Il peut se révéler utile : notre colère contre l’injustice peut donner de très bons résultats. Bien des maux sont réparés ainsi. »

« C’était pour l’eau qu’il y avait la guerre. Peter se rappela que Vola lui avait demandé un jour de quel côté se battait son père.
– Du côté de ceux qui libèrent, ou de ceux qui protègent?
Peter n’avait même pas compris qu’elle puisse lui poser la question.
– Du bon côté, bien sûr! avait-il répondu indigné.
– Gamin, l’avait appelé Vola.Gamin! avait-elle répété, pour être certaine qu’il l’écoute. Crois-tu que, dans l’histoire de ce monde quelqu’un ait jamais décidé de se battre du mauvais côté ? »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2018 – Gallimard Jeunesse, 13,90€

pax et le petit soldat

Les cousins Karlsson, tome 1, de Katarina Mazetti (2013 pour la traduction en français)

Voici un petit roman d’aventures à la saveur acidulée et au charme suédois ! Dans une atmosphère sympathique digne de la série du Club des Cinq, quatre cousines et cousins accompagnés d’un chat apprennent à se connaître lors d’un été chez leur tante Frida. Cette artiste un peu extravagante vit seule sur une île pittoresque et leur laisse énormément de liberté pour explorer les lieux. Mais très vite, les indices d’une autre présence sur l’île se multiplient : bruits, visites nocturnes, fumée à l’autre bout de l’île… De quoi alimenter l’imagination fertile des cousins et les mettre sur la piste des intrus !

Cette histoire a été très appréciée par les garçons qui ont été captivés par l’intrigue, mais qui ont aussi beaucoup ri des frasques de Chatpardeur, des dialogues entre les enfants et des petites lubies de chacun. Quelle famille haute en couleurs ! Ce petit roman léger et sans prétention se lit donc très bien et nous a offert un bon moment de détente en famille. Facile d’accès, il peut être lu y compris à des enfants très jeunes.

Pour ma part (mais j’ai vingt-cinq ans de plus que le public ciblé par ce roman…), j’ai été un peu frustrée par quelques incohérences et par les modalités de « l’enquête » menée par les cousins – en pratique, surtout une recherche à travers l’île – et par sa résolution rapide, sans impliquer de véritable déduction comme dans d’autres romans d’enquête. J’ai peut-être aussi ressenti un excès de bons sentiments à la fin du roman, lorsque la petite histoire rencontre la grande – mais peut-être est-ce finalement une manière de parler de choses graves de l’actualité à de jeunes enfants…

Quoiqu’il en soit, le succès a été entier auprès des garçons qui ont très envie de continuer à suivre les aventures des quatre cousins avec les prochains tomes de la série !

Extraits

« Chatpardeur est un gros chat castré au pelage noir, roux, gris et blanc. Un automne, Bourdon a trouvé un petit chaton maigre et frigorifié au fond d’un bois. Elle a eu pitié de lui et a décidé de le ramener à la maison où elle l’a nourri avec tant d’énergie qu’il a atteint sept kilos en un rien de temps. Aujourd’hui, elle arrive à peine à le soulever. Chatpardeur adore surprendre les gens. Il saute et atterrit sur leurs genoux de tout son poids quand ils s’y attendent le moins. Au début, leur père a beaucoup râlé. Il n’aimait pas que le chat passe ses journées à somnoler sur son imprimante. Chaque fois qu’il imprimait quelque chose, Chatpardeur se réveillait et essayait d’attraper les feuilles avec sa patte, criblant ses rapports de recherche de trous de griffes. »

«  – Je sais ! Des pièges ! dit Bourdon. On va creuser un trou très profond avec des pieux bien pointus au fond et on recouvrira tout ça de branches pour que le trou ne se voie pas… Ou alors on peut dissimuler des cordes avec des nœuds coulants par terre, comme Robin des Bois dans la forêt de Sherwood, comme ça les bandits se prendront les pieds dedans et s’envoleront jusqu’aux cimes des arbres… »

Lu à voix haute en octobre 2018 – Éditions Thierry Magnier, 6,90€

Les cousins Karlsson

Ronya, fille de brigand (d’Astrid Lindgren, 1981 pour l’édition originale en suédois)

Ronya, onze ans, est la fille de Lovise et de Mattis, le chef d’une redoutable bande de brigands. Elle grandit dans un château moyenâgeux, sombre et froid mais choyée par l’ensemble du clan. Son terrain de jeux est la vaste forêt qui entoure le château : peuplée d’animaux sauvages et de créatures fantastiques, elle offre à la petite fille une liberté sans bornes. Avec son ami Rik, Ronya déploie des ruses pour échapper aux trolls et aux sylves griffues, conquiert une grotte, pêche, apprivoise des chevaux sauvages, observe attentivement le cycle des saisons… La lecture de ce roman nous a fait ressentir intensément l’ivresse de la liberté de Rik et de Ronya. Mais leur amitié est menacée par l’affrontement de leurs bandes respectives, puisque Rik est le fils du chef d’un autre clan qui conteste l’autorité de Mattis. Que peut faire Mattis, partagé entre l’amour infini qu’il voue à sa fille et son aspiration à affirmer son autorité ? Et que peuvent faire les enfants, qui aiment sincèrement leurs parents, mais refusent la brutalité des brigands et l’affrontement de leurs clans respectifs ?

Un célèbre roman de la grande Astrid Lindgren, qui nous transporte des rêves de liberté sans bornes aux frissons, puis du rire aux larmes lorsque les jeunes héros doivent envisager de dire au-revoir à ceux qu’ils aiment le plus. Ronja est un beau personnage : indépendante, droite, loyale, ingénieuse et attachante… La preuve : même les plus bourrus des brigands ne peuvent lui résister ! Un très joli roman initiatique évoquant les histoires de brigands populaires dans la littérature, mais qui nous invite à refuser la violence et la brutalité. On pense aussi bien sûr à Roméo et Juliette, mais dans une version plus optimiste, agrémentée d’un soupçon de magie. Astrid Lindgren et ses personnages, si humains, y affirment fortement de belles valeurs d’émancipation, de respect, de fraternité et de paix. Mais pourquoi ce roman, qui est un must-read absolu en Allemagne et en Europe du nord n’est-il pas plus connu en France ?

Extraits

« Une toute petite fille, qui, de l’avis de Lovise, rendait Mattis et tous ses brigands plus au moins gâteux. Ça ne leur faisait bien sûr pas de mal d’avoir des gestes un peu plus doux et des manières un peu plus raffinées. Mais il y avait des limites. Ce n’était quand même pas normal de voir douze brigands s’extasier devant un bébé qui venait d’apprendre à faire le tour de la grande salle à quatre pattes. Comme si le monde n’avait jamais connu plus grande merveille ! »

« Il contemplait avec ravissement ses yeux sombres et purs, sa petite bouche, ses touffes de cheveux noirs et ses mains délicates. Il dit d’une voix vibrante d’amour : “Mon enfant, tu tiens déjà mon cœur de brigand entre tes petites mains. Je n’y comprends rien, mais c’est comme ça”. »

« Même à l’automne, la forêt était agréable. La mousse des sous-bois était verte et douce sous les pieds de Ronya. Ça sentait bon l’automne et l’humidité faisait briller les feuilles des arbres. Il pleuvait souvent. Ronya aimait s’accroupir sous un sapin touffu pour écouter le bruit régulier des gouttes de pluie. Lorsqu’il y avait une grosse averse, la forêt tout entière bruissait et Ronya adorait ça. »

« La forêt entière semblait s’être endormie. En fait, elle s’éveillait tout doucement à la vie crépusculaire. Tous les génies de l’ombre se mirent maintenant à bouger, à ramper et à se faufiler partout dans le sous-bois bruissant. Des pataudgrins batifolaient entre les arbres, des trolls des ténèbres se glissaient derrière les pierres et des bandes de nains gris sortaient péniblement de leurs cachettes en sifflant pour effrayer ceux qu’ils rencontraient sur leur chemin. Et de leurs montagnes descendaient les sylves griffues, les plus cruels et les plus fous de tous les êtres de la forêt. Leurs silhouettes noires se détachaient sur le ciel limpide. »

Lu à voix haute en octobre 2016 – Livre de Poche Jeunesse, 6,60€

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Fishgirl, de David Wiesner & Donna Jo Napoli (Éditions du Genévrier, 2017)

Il y a des livres qu’on ne peut pas ne pas ouvrir ! Tenez par exemple : si j’entends parler d’un livre illustré par David Wiesner, et qu’en plus il est question de mondes aquatiques, je pense immédiatement à ça :

 

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Quand on connaît Le monde englouti, impossible de résister à la tentation de lire Fish Girl et je remercie les éditions du Genévrier de m’en avoir donné la possibilité ! Cette fois, il ne s’agit pas d’un album sans texte, mais d’un « roman graphique » de plus de 180 pages, écrit en collaboration avec Donna Jo Napoli. La couverture a eu un effet magnétique sur nous. Impossible de ne pas être intrigués par cette présence humaine dans ce monde sous-marin, puis par les petits détails discernables dans l’entrelacs des algues ! Ce livre a été un coup de cœur immédiat pour Hugo qui a voulu le commencer tout de suite. Ne pouvant plus soutenir le suspense, il l’a même (fait rarissime pour les livres que nous commençons ensemble), terminé tout seul le soir-même… mais il a quand même voulu relire la fin avec moi le lendemain !

De quoi s’agit-il ? À l’aquarium des Merveilles de l’Océan, Neptune règne en maître. Mais la vraie attraction, c’est Fish Girl. Mystérieuse créature hybride, fille poisson insaisissable, c’est elle que les visiteurs s’efforcent d’apercevoir entre bans de poissons, algues et coraux. Existe-t-elle vraiment ou ses apparitions furtives sont-elles le fruit de notre imagination ? Qui est-elle et quelle est son histoire ? Quelle est cette autorité sans faille que Neptune prétend exercer sur elle – et sur l’ensemble des mondes marins ? Les questions se multiplient et, sous nos yeux, une rencontre inattendue pousse Fish Girl, à chercher elle-même les réponses avec une détermination dont elle ne se croyait pas capable…

Fish Girl est un très beau livre, très riche, qui se prête à être lu et relu. Un énorme point fort concerne, comme j’y ai fait allusion plus haut, son intrigue captivante qui vient nous prendre dans ses filets. La mise en page, jouant sur l’alternance de plusieurs cadrages et formats d’illustrations, vient donner du rythme. Nous avons également aimé Fish Girl pour sa palette de couleurs bleutées, pour son univers aquatique fascinant, à la fois étrange et réconfortant.

 

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Le troisième point fort de cet album est, sans aucun doute, l’intérêt et l’originalité de la thématique. De façon très subtile, Fish Girl nous parle de captivité et de maltraitance. Cette lecture montre très bien à quel point il est difficile de prendre conscience de cette oppression lorsqu’elle est exercée par quelqu’un qui se présente comme protecteur, qu’on ne connaît que cette personne manipulatrice, qu’on vit captive, qu’on n’a pas trop confiance en soi et qu’on se sent différente… L’intrigue, les illustrations et les métaphores (par exemple sur l’émancipation permettant à une jeune fille de se tenir littéralement « debout ») portent de belles valeurs de liberté et d’émancipation, de vérité et de solidarité. S’il est pas évident de parler de tout cela de manière frontale avec des enfants, Fish Girl permet de le faire, sous une forme largement métaphorique et grâce à la pincée de magie et de merveilleux qui rendent un livre adapté à de jeunes lecteurs. Il faut reconnaître la prouesse des auteurs qui parviennent, avec beaucoup de sensibilité, à nous montrer le cheminement interne de Fish Girl vers la liberté, représentée par l’horizon complètement ouvert de l’illustration finale.

Vous aurez compris que Fish Girl nous a beaucoup plu. Si c’est un coup de cœur sans équivoque pour Antoine et Hugo, j’aurais pour ma part un seul petit bémol. Les précédents albums de David Wiesner (Le monde englouti, mais aussi Max et son art par exemple) avaient placé la barre très, très haut – et à cet égard, je n’ai pas été époustouflée par les illustrations comme je m’y attendais. Certaines m’ont semblé trop lisses et moins abouties, mais d’autres (comme cette belle double-page ci-dessous) nous ont beaucoup inspirés. Un plongeon en apnée, ça vous dit ?

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Lu à voix haute en septembre 2018 – Éditions du Genévrier, 20€

Robinson, de Peter Sis (2018)

Lu à voix haute en septembre 2018

Robinson cover     robinson crusoé gallimard

pipi langstrumpfQui ne s’est jamais imaginé explorer une île déserte ? Se retrouver seul face à soi-même, mettre à l’épreuve son art de la débrouille et vivre en harmonie avec la nature… De Fifi Brindacier au Royaume de Kensuké, des aventures de Jim Bouton au Dragon de mon père et aux Coloriés, l’idée d’un écrin sauvage perdu au large d’océans lointains est récurrente dans la littérature. Et cela ne date pas d’hier ! J’avais parlé il y a quelques mois de L’île au Trésor de R.L. Stevenson qui a tout de même près de 140 ans, quelques années de plus que L’île mystérieuse de Jules Verne. Mais saviez-vous que celle qui est peut-être la plus célèbre des histoires d’île déserte, Robinson Crusoé, fêtera ses 300 ans l’année prochaine ? Véritable mythe littéraire, Robinson s’inscrit dans notre imaginaire collectif parmi ces personnages que chacun a l’impression de connaître depuis sa plus tendre enfance…

De ma première lecture de Robinson Crusoé, pendant mes années collège, j’avais retenu surtout le souvenir d’avoir été absolument impressionnée, et même enthousiasmée par l’obstination, la persévérance, l’habileté et l’ingéniosité du naufragé, qui lui permettent finalement de survivre. C’est donc avec enthousiasme que j’ai proposé aux enfants de le lire ensemble cet été. Quelle n’a pas été ma sidération de redécouvrir un roman complètement différent de mon souvenir ! La dimension morale-chrétienne m’avait complètement échappé à l’époque, ainsi que le contexte historique de traite des esclaves et d’ailleurs, plus largement, tout ce que vit Robinson avant son naufrage. Le style littéraire parfois franchement ardu du 17ème siècle, la nécessité de fournir d’amples explications sur le contexte, les longues considérations morales du protagoniste et plusieurs longueurs (quand ce dernier raconte dans son journal des événements déjà abordés dans le roman par exemple) ont lassé les enfants et nous avons interrompu la lecture au milieu du livre. Peut-être y reviendrons-nous quand ils seront plus grands, ou préféreront-ils Vendredi ou la vie sauvage, de Michel Tournier ?

Robinson costumeEn attendant, nous avons lu cette semaine l’album Robinson, de Peter Sis, publié cette année par Grasset Jeunesse. Et pour le coup, ça a été un vrai coup de cœur familial ! Cet album de toute beauté est inspiré d’un épisode vécu par l’auteur. Son petit héros et un garçon avide d’aventures et de jeux avec sa bande de copains. Lorsqu’il décide de se déguiser en Robinson Crusoé pour mardi gras, il espère faire forte impression sur ses pirates de copains. Mais voilà, ne connaissant pas le personnage de Robinson, ils trouvent son déguisement incongru. De quoi se sentir aussi seul… que sur une île déserte. Commence alors un voyage onirique qui nous donnerait presque l’impression de retrouver Max et les Maximonstres !

Robinson voyage

Max et les maximonstres

L’ingéniosité de l’auteur consiste à faire de l’île déserte imaginée par l’enfant un lieu isolé, certes, mais aussi un havre de nature luxuriante et réconfortante, où se dépasser et reconstruire sa confiance en soi… L’objet-livre est véritablement magnifique, avec ses grandes illustrations pleines de symboles et de subtilités qu’on ne découvre qu’au fil des lectures, avec un grand format ouvrant l’horizon et donnant envie de voguer vers d’autres horizons. Réalisées à l’aquarelle, à l’encre et au stylo, ces illustrations incarnent et rythment le texte, en jouant sur les registres de couleurs, la mise en page et les perspectives.

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Un grand merci aux éditions Grasset jeunesse pour cet album splendide qui nous invite à assumer nos différences et à célébrer l’enfance, ses jeux si captivants et les merveilleux pouvoirs de l’imagination…

Grasset Jeunesse, 18,90€

La Reine des Neiges, de Hans Christian Andersen (1844 pour la version originale)

Lu à voix haute en août 2018

D’habitude, nos lectures quotidiennes explorent des ouvrages qui, d’une manière ou d’une autre, intriguent ou attirent mes garçons. Cela n’a pas été le cas de La Reine des Neiges, conte qu’ils avaient d’office catalogué parmi les histoires inintéressantes et autres récits à dormir debout. Pourtant, nous adorons les contes. Et pourtant, l’univers polaire et déroutant imaginé par Andersen avait de quoi attiser notre curiosité ! Il faut croire que le merchandising associé au film de Walt Disney a fonctionné de manière contre-productive, dans leur cas…

L’expérience montre que j’ai eu raison d’insister un peu puisque La Reine des Neiges les a captivés. Ce conte se présente en réalité sous la forme inhabituellement longue d’un récit en sept chapitres, si denses qu’il y aurait sans doute matière à développer un long roman. Comme les extraits ci-dessous en témoignent, l’histoire n’a pas grand-chose à voir avec celle du film : une invention diabolique, une apparition glaçante et envoûtante, la disparition inexplicable d’un petit garçon que son amie, Gerda, est bien décidée à retrouver. Le conte n’évoque la figure de la Reine des Neiges que de façon furtive, pour se concentrer sur les péripéties successives de la petite Gerda.

À la lecture de la Reine des Neiges, on comprend le formidable succès remporté par ce conte et la popularité de Hans-Christian Andersen, fils d’un cordonnier et d’une lavandière, qui fut invité à toutes les grandes cours d’Europe pour conter ses merveilleuses histoires. Une héroïne obstinée, pleine de courage et de générosité, des rencontres extraordinaires (avec peut-être une mention spéciale pour les fleurs psychédéliques du troisième chapitre !), un soupçon de poésie – que demander de plus ? Il s’agit probablement d’un texte fondateur qui en a sans doute influencé beaucoup d’autres. Il y aurait en tout cas des raisons de se demander si ce conte ultra-célèbre n’a pas influencé Lewis Carroll et son Alice au pays des merveilles, la sorcière blanche de C.S. Lewis dans Le monde de Narnia, les Trois Brigands de Tomi Ungerer, peut-être aussi Philip Pullman et ses Royaumes du Nord et Robert O’Brien, pour La couronne d’argent.

La Reine des Neiges me semble, en somme, offrir une lecture parfaite pour la transition entre histoires courtes, contes et roman plus longs. À découvrir, donc, avec petits et grands – au coin du feu par une froide journée d’hiver ou, comme nous, en pleine canicule estivale pour se rafraîchir !

Extraits

« Quelques flocons tombaient dehors, et l’un d’eux, le plus gros de tous, resta au bord de l’une des caisses de fleurs ; ce flocon grandit peu à peu, il finit par devenir une femme vêtue du plus délicieux voile blanc, qui était fait comme de millions de flocons étoilés. Elle était belle et charmante, mais de glace, brillante, aveuglante, et pourtant elle vivait ; ses yeux étincelaient comme deux étoiles, mais étaient sans calme ni repos. »

« Que disent les hyacinthes ?
– Il y avait trois charmantes sœurs, toutes menues et diaphanes ; l’une avait une robe rouge, la deuxième bleue et la troisième blanche ; la main dans la main elles dansèrent près du lac paisible au clair de lune. Elles n’étaient pas des elfes, elles étaient filles d’homme. L’air embaumait et les sœurs disparurent dans la forêt. L’air sentit plus fort…, trois cercueils, où gisaient les charmantes filles, sortirent du fourré et glissèrent sur le lac ; des vers luisants volaient autour comme de petites lumières flottantes. Les danseuses dorment-elles ou sont-elles mortes ? … Le parfum des fleurs disent qu’elles ont vécu. La cloche du soir sonne pour les mortes.
– Tu me désoles, dit la petite Gerda. Tu sens bien fort ; tu me fais penser aux filles mortes ! Hélas ! Le petit Kay est-il vraiment mort ? »

« Elle est grasse, elle est gentille, elle est engraissée au pain d’épice, dit la vieille femme de brigand, qui avait une barbe en broussaille et des sourcils pendant jusque sur ses yeux. C’est comme un agneau gras, ça sera bon à manger. »

Folio Junior, 4€

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