Sophie Scholl : « Non à la lâcheté », de Jean-Claude Mourlevat (Actes Sud Junior, 2013)

La collection Ceux qui ont dit non, dirigée par Murielle Szac, revient sur la vie et l’engagement de personnes mobilisées, à des niveaux très divers pour les libertés et contre les oppressions, les autoritarismes et les injustices. Sophie Scholl, membre du groupe de résistance au régime hitlérien « La rose blanche », trouve évidemment sa place dans cette émouvante galerie de portraits.

Immense conteur et fin connaisseur de l’Allemagne, Jean-Claude Mourlevat était la personne idoine pour raconter cette histoire. Un récit terrible, puisque Sophie et plusieurs de ses camarades furent arrêtés et mis à mort, mais inspirant aussi : leur courage est exemplaire et leur action joua un rôle pour alerter l’opinion publique, leurs tracts ayant beaucoup circulé et ayant été reproduits à des millions d’exemplaires. La forme romanesque suscite l’identification avec Sophie tout en restant fidèle aux faits, nous donne à vivre de l’intérieur et de façon poignante ses peurs et sa détermination.

« Elle demande un billet aller-retour pour Stuttgart. Elle devrait pouvoir le faire sans angoisse, mais au moment de parler, il lui semble que sa voix se trouble et la trahit. C’est à cause de son cœur qui cogne et de son estomac qui se vrille. Elle doit se battre chaque fois avec la même incontrôlable peur. Elle voudrait passer inaperçue, devenir invisible. Or il lui semble qu’elle occupe tout l’espace, qu’on ne voit qu’elle dans cette gare. La poignée de la valise lui brûle les doigts. Car la menace est partout, qui rôde : les soldats de la Wehrmacht, la police criminelle, la Gestapo. Aussi longtemps qu’elle tient cette valise au bout de son bras, elle est en danger de mort. Et elle le sait. »

J’ai trouvé la brièveté du récit adaptée à une première introduction qui s’adresse à de jeunes lecteur.ice.s. Plusieurs pistes sont proposées pour approfondir, notamment avec le beau film Sophie Scholl : Les derniers jours. Les pages finales évoquent d’autres résistants allemands moins célèbres, ainsi que plusieurs figures de résistance qui se sont démarquées dans d’autres contextes, hier comme aujourd’hui.

Une lecture importante pour entretenir la mémoire chez les nouvelles générations. Se souvenir des atrocités du national-socialisme, mais aussi de la clairvoyance et de la bravoure incroyables dont ont fait preuve des résistant.e.s à peine sorti.e.s de l’enfance.

« Les photos terribles de Sophie Scholl, faites par la Gestapo le jour même de son arrestation, nous interpellent. On devine son regard à la fois terrorisé et lointain, on mesure sa solitude en cet instant, et on se demande : Qu’aurais-je fait, moi ? Puis on se pose une deuxième question, bien plus pertinente : Que fais-je ? »

Lu en mai 2021 – Actes Sud Junior, 9€

Des souris et des hommes, de John Steinbeck, version illustrée par Rebecca Dautremer (Tishina, 2020)

Des souris et des hommes, de John Steinbeck, illustrations de Rebecca Dautremer. Éditions Tishina. Visuel disponible sur le site de l’éditeur, ainsi que les extraits ci-dessous.

Mettre en images le texte intégral d’un chef d’œuvre de la littérature américaine : le projet n’est-il pas d’une ambition folle ? Il fallait la virtuosité, la sensibilité et l’imaginaire de Rebecca Dautremer pour relever le défi aussi magistralement.

L’histoire est connue : George et Lennie s’accrochent désespérément l’un à l’autre dans la tourmente de la Grande dépression. Lennie, c’est la force fragile, un esprit de mouflet dans une enveloppe de colosse qui ne maîtrise ni sa force, ni ses impulsions. George, plus vif, essaie de limiter la casse. Les deux hommes sont unis par la solitude et par leur rêve ressassé mille fois d’acquérir un lopin de terre où élever leurs lapins et vivre à l’abri de la dureté du monde. Mais en attendant, il faut travailler pour rassembler un pécule. Au ranch bien-nommé Soledad, ils vont avoir fort à faire face à l’agressivité du fils du patron et aux multiples occasions qui se présentent de faire des faux pas…

Si ce roman continue de fasciner plus de 80 ans après sa parution, c’est que la précarité, le poids écrasant des déterminismes, la solitude et la dureté des relations sociales restent plus que jamais d’actualité. À Soledad, chacun a envie de rêver : à une terre à soi, à une carrière d’actrice, à la liberté… Steinbeck pulvérise l’american dream, donne une voix et une place en littérature aux plus humbles dont les instants de fraternisation insufflent de la grâce à cette histoire si sombre.

Rebecca Dautremer nous invite à découvrir le film de sa lecture personnelle de ce roman. Évidemment, rien à voir avec celui qui s’était projeté dans mon imaginaire à la lecture des mots de Steinbeck. Mais c’est justement là que réside la contribution propre de cet album. Il sublime les descriptions qui ouvrent chaque chapitre, ancrés chacun dans un lieu singulier par de splendides doubles-pages, suivies d’illustrations quasi-photographiques qui plantent magnifiquement un décor de western. Pour restituer les nombreux dialogues, l’artiste fait preuve d’une grande créativité, alternant gouaches et crayons de couleur, empruntant aux codes de la bande-dessinée comme de la caricature, donnant corps par des esquisses aux pensées, souvenirs et rêves des personnages. Elle détourne l’imagerie et les comics des années 1930, en faisant tomber le vernis de la société de consommation pour révéler sa face obscure. Ces intermèdes nous montrent notamment les souris qui ont pu y être mises en scène, mais tristes, vulnérables, désarticulées, ou anéanties. Ces graphismes épousent si bien le texte qu’on ne voit pas passer les 428 pages.

L’objet-livre a certes un coût, mais il est aussi complètement hors-normes dans l’ambition, la densité et la beauté brute du propos. Il est de ceux qu’on ouvrira souvent, juste pour le plaisir d’un choc littéraire et esthétique intact à chaque relecture.

PS : ce n’est pas de la littérature jeunesse, mais comme c’est Rebecca Dautremer, ce livre trouve évidemment sa place sur L’île aux trésors !

Lu en mai 2021 – Tishina, traduction de Maurice-Edgar Coindreau, 37€

Le Flocon, de Bertrand Santini, illustrations de Laurent Gapaillard (Gallimard Jeunesse, 2020)

Cet album est vertigineux… comme un flocon. Oui, vous lisez bien : comme ces conglomérats d’infimes cristaux et de milliards de molécules, prodiges de chimie, de thermodynamique et de symétrie, qui révèlent leurs motifs envoutants pour peu qu’on les examine d’assez près.

De même, les somptueuses illustrations gothiques de Laurent Gapaillard charment dès le premier coup d’œil, mais ne livrent leurs mille détails qu’à celui ou celle qui prend le temps de s’y plonger. Quel fourmillement de vie dans les entrelacs gelés du paysage hivernal de la couverture ! Tel des flocons composant des motifs uniques à partir de plusieurs structures, ces arabesques à l’encre de Chine évoquent à la fois les gravures de contes de Gustave Doré, les lithographies qui suscitèrent tant de passions scientifiques à d’autres siècles et des caricatures. L’illustrateur y glisse malicieusement des motifs de flocons un peu partout, des collerettes des femmes à la ronde des invités…

Le texte astucieusement rimé voltige à la lisière entre conte, fable et poésie. En quelques mots s’installe une atmosphère de fin du monde qui place la soirée d’étrennes impériales sous tension : le ciel menace, une mystérieuse comète interpelle l’assemblée qui reste malgré tout accaparée par de futiles préoccupations. Arrive Johann Kepler avec, dans le creux de son gant, un concentré de révélations que la foule n’est sans doute pas prête à recevoir.

Pour la petite histoire, le véritable Johann Kepler fut mathématicien impérial pour le compte d’un Habsbourg. S’il est plus célèbre pour ses travaux sur la révolution des planètes, il signa l’une des premières études consacrées aux cristaux de neige, intitulée L’Étrenne ou la neige sexangulaire. Il fallait l’esprit de Bertrand Santini pour imaginer, à partir de cette anecdote, une fable sur la vanité des Hommes qui se croient au centre de la création et ne veulent pas voir que le véritable danger ne vient pas des cieux, mais d’eux-mêmes… La métaphore de cet univers qui fond sur le doigt humain est saisissante.

Jamais la rencontre entre science et philosophie n’aura été si belle. Un album splendide, à lire et relire.

Des mêmes auteurs, n’hésitez pas à découvrir Le Yark, un de nos albums fétiches, et tous les romans de Bertrand Santini : Hugo de la nuit, Miss Pook et les enfants de la lune et les illustres tomes de Journal de Gurty. Et tant que vous y êtes, la BD L’esprit de Lewis !

Lu à voix haute en mai 2021 – Gallimard Jeunesse, 26,50€

L’invention de Hugo Cabret, de Brian Selznick (Bayard Jeunesse, 2008 pour la traduction française)

L’objet-livre accroche l’œil et pique notre curiosité avec son papier épais, ce visage indéchiffrable en couverture, ces motifs d’un autre siècle, ces fondus au noir qui sont autant d’indices… On s’empresse de tourner les premières pages, se demandant si on est dans un album, un folioscope ou encore un roman. Mais dès le prologue, on sait qu’on a affaire à une histoire aussi inhabituelle qu’intrigante :

« L’histoire que je vais vous conter se déroule sous les toits de Paris en 1931. Vous y ferez la connaissance d’Hugo Cabret, un garçon qui, un jour, découvrit un mystérieux dessin. Ce dessin allait changer à jamais le cours de sa vie. »

Cette histoire d’enfant seul dans une ville sombre a quelque chose des textes de Dickens, mais dans lesquels on aurait insufflé un soupçon de merveilleux : passages-secrets, mystérieux automate aux fascinants rouages, grimoires, locomotive à vapeur et levers de rideaux… Ce livre touche et surprend, mais il a surtout de quoi nous faire rêver. La narration est très visuelle, portée par de belles illustrations au fusain – de quoi donner envie à Martin Scorsese d’adapter cette aventure au cinéma, c’est dire !

Et justement, cette lecture à voix haute a été pour nous l’occasion d’en savoir plus sur les débuts du septième art et de découvrir Georges Méliès à qui Bryan Selznick rend superbement hommage. Une toile de fond qui nous a beaucoup intéressés, nous donnant envie d’aller regarder son film Le voyage dans la lune qui a ravi Hugo (celui de L’île aux trésors comme celui du livre).

Brian Selznick parvient à huiler au plus près les rouages de son roman graphique tout en sortant complètement des sentiers battus. Pour notre plus grand plaisir.

L’avis de Bouma – Et merci à Frédérique et à Pépita du grand arbre de m’avoir donné envie de découvrir ce livre !

Lu à voix haute en mai 2021 – Bayard Jeunesse, traduction de Danielle Laruelle, 15,90€

Anne d’Avonlea, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2021)

« La page de sa jeunesse avait été tournée par un doigt invisible ; et la page de sa vie de femme se présentait à elle, avec son charme et ses mystères, ses souffrances et ses joies. »

On a vite fait le tour d’Avonlea et bientôt, on croit en connaître chaque habitant. Cette charmante bourgade pourrait être ennuyeuse si Anne n’était pas là pour la bousculer un peu ! Qu’il s’agisse d’insuffler de nobles desseins à ses jeunes élèves, d’embellir le village ou de venir en aide aux âmes en peine, la jeune fille nourrit les ambitions les plus élevées. Dans ce deuxième tome aux finitions toujours aussi fabuleuses, la voici au seuil de l’âge adulte, en proie à des doutes à la mesure de ses aspirations au moment de concrétiser ses rêves. Une épreuve de réalité parfois redoutable, mais Anne est si pleine d’idées, d’énergie et d’optimisme qu’elle semble capable de déplacer des montagnes !

Ce roman vit moins de l’intrigue – qui n’a pas vraiment d’arc général, à part la question du destin forcément hors du commun auquel Anne est promise, et une romance qui s’esquisse à peine – que du charme des péripéties sublimées par la plume vive, et même lyrique, de Lucy Maud Montgomery. Cette forme de narration lente permet de restituer la façon dont le cours d’une vie est façonné par d’infimes tournants. De nouveaux personnages viennent étoffer le récit – un nouveau voisin excentrique, des jumeaux turbulents, une mystérieuse dame qui semble sortie d’un conte de fée. Comme dans le premier tome, nous avons aimé rire de la façon dont les idées grandiloquentes et poétiques d’Anne s’entrechoquent avec les préoccupations beaucoup plus prosaïques de son entourage. On aimerait l’avoir pour amie : elle est une de ces personnes profondément ouvertes d’esprit, avec lesquelles on est sûr de ne pas s’ennuyer, capables de révéler la poésie des choses, de sublimer le moindre instant, de saisir chaque occasion d’imaginer une histoire, un jeu, un projet.

J’ai pu craindre lors de cette lecture à voix haute que cette histoire et cette plume d’un autre temps ne lassent Hugo dans ce tome où Anne reste dans un entre-deux qui laisse entrevoir des changements plus importants dans le troisième tome à venir. J’ai été émerveillée de voir que la magie d’un texte composé il y a plus d’un siècle continuait d’opérer pleinement auprès d’un mouflet de dix ans en 2021.

On se trouve décidément bien à Avonlea. Nous ne manquerons pas d’y retourner bientôt, histoire de découvrir ce que deviendra Anne, de nous laisser envouter avec elle par la beauté du monde et de prendre soin de ce super-pouvoir qu’est l’imagination !

Une série tendre et solaire, au charme intemporel.

Les avis de Linda et de Tachan.

Lu à voix haute en avril 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Isabele Gadouin, 16,50€

Anne de Green Gables, de Lucy Maud Montgomery (Monsieur Toussaint Louverture, 2020)

« Joli ? Ce n’est pas le bon mot. Ni « beau » non plus. Ils ne sont pas assez forts. Oh, c’était magnifique, vraiment magnifique ! C’est la première fois que je vois quelque chose que mon imagination ne pourrait embellir. »

Que dirait Anne, l’héroïne de ce roman, en découvrant cette couverture irisée, si délicatement travaillée à l’extérieur comme à l’intérieur, le brillant des lettres, la douceur de ces pages ? Assurément : un tel objet-livre lui inspirerait des mots grandiloquents ! L’éditeur girondin Monsieur Toussaint Louverture fait toujours fort lorsqu’il s’agit d’aller dénicher des pépites littéraires dans le monde entier et les révéler, dans un écrin toujours splendide, au public francophone. En décembre encore, nous vibrions passionnément au rythme de l’épopée des lapins de Watership Down, un coup de cœur dont nous ne nous sommes toujours pas remis. En quarantaine entre nos quatre murs ces jours-ci, nous avons vu de nouveau la magie opérer autour de ce classique canadien, et Anne Shirley illuminer notre quotidien !

Nous voici donc au Canada, sur L’Île-du-Prince-Edouard, terre rurale de vallons et de collines, de champs et de ruisseaux, de falaises et de criques. Matthew et Marilla Cuthbert décident d’accueillir un orphelin qui puisse les aider à la ferme. C’est finalement une fillette surprenante qui débarque chez eux : petite sorcière aux yeux brillants, tâches de rousseur, langue bien pendue. Et surtout, une imagination débordante qu’elle utilise comme un pouvoir lui permettant d’embellir une vie qui n’a pas été tendre avec elle. Avec une spontanéité déconcertante, Anne prend le contre-pied de toutes les attentes adressées aux enfants en cette fin de 19ème siècle : on attend d’eux docilité, piété, retenue, humilité, application dans les tâches ménagères ? La fillette est impulsive, curieuse, passionnée, ambitieuse, avide de bonheur. À rebours des préoccupations très terre-à-terre des habitants d’Avonlea, elle se pose des questions réjouissantes (« Qu’est-ce que vous préféreriez si vous aviez le choix : être divinement beau, avoir un esprit éblouissant, ou une bonté angélique ? »), s’invente des histoires, se berce de mots singuliers, d’idées plaisantes, tragiques ou extravagantes. Une imagination qui lui joue parfois des tours, mais qui va aussi de pair avec une grande capacité à comprendre les autres et une générosité sans borne.

« Âme de feu et de rosée, elle ressentait les plaisirs et les peines de la vie avec une intensité décuplée. »

On parcourt ce livre tiraillé entre l’hilarité face aux dialogues pleins de malice (on a constamment envie de prendre en note des répliques) et les émotions qui éclaboussent chaque page. La sensibilité d’Anne la rend vulnérable, mais lui permet aussi, pour le bonheur de tous, de révéler la beauté des choses : un crépuscule parfumé, un chocolat au caramel, une rose sauvage ou un poème. Quelle personnalité hors du commun ! Forcément, on brûle de découvrir ce qu’elle va devenir – nous sommes donc ravis de poursuivre avec le deuxième tome de la série qui vient de paraître.

Comme soixante millions de lecteurs avant nous, nous voilà conquis par cette ode aux mondes imaginaires. Un roman initialement paru en 1908 dans lequel se rencontrent un charme un peu désuet rappelant La petite maison dans la prairie ou Les aventures de Tom Sawyer et une façon résolument moderne de faire voler en éclat les stéréotypes de genre.

Les avis de Linda et de Tachan

PS : N’hésitez pas non plus à découvrir la série librement inspirée du roman, Anne with an E, un puissant remède à la mélancolie à savourer en famille !

Extraits

« Quelqu’un de très observateur aurait aussi noté le menton pointu et volontaire, les grands yeux vifs et pleins d’entrain, la bouche douce et expressive, le front haut et dégagé ; bref, cet observateur perspicace aurait compris que le corps de cette damoiselle égarée qui effrayait tant le timide Matthew Cuthbert ne pouvait être habité par une âme ordinaire. »

« Ils étaient corrects, vous savez, les gens de l’orphelinat. Mais il y a si peu de place pour l’imagination là-bas – on en trouve seulement dans les autres enfants. C’était vraiment intéressant d’imaginer des choses à leur sujet, que peut-être la fille assise à côté était la descendante d’un puissant suzerain et qu’elle avait été enlevée bébé par une nourrice cruelle, morte avant d’avoir avoué son crime. »

« Quand je trouve le nom qui va parfaitement, j’ai un frisson. Vous avez déjà éprouvé ça pour quelque chose ?

Matthew réfléchit.

– Euh, et bien, oui. Ça me donne toujours des frissons quand je vois ces vilains vers blancs qui larvent dans les plants de concombres. Je déteste ça. »

« Ruby est plutôt sentimentale ; elle met trop d’amour dans ses histoires, et tu sais que trop est pire que pas assez. Jane ne participe pas parce qu’elle dit qu’elle se sentirait stupide de lire à voix haute. Ses histoires sont extrêmement sensibles. Diana, elle, met beaucoup trop de meurtre dans les siennes. Elle dit que la plupart du temps, elle ne sait pas quoi faire de ses personnages, alors elle se débarrasse d’eux en les tuant. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Monsieur Toussaint Louverture, traduction d’Hélène Charrier, 16,50€

Sous un ciel d’or, de Laura Wood (PKJ, 2021)

Sous un ciel d’or, de Laura Wood, PKJ, 2021. En fond: illustration extraite de Louis Armstrong de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé (2012).

Cette couverture aux dorures géométriques style art déco : pas de doute, nous sommes au cœur des années folles ! La page de la Grande guerre semble tournée : les filles découvrent leurs mollets et coupent leurs cheveux, on savoure les virées en automobile et les romans d’Agatha Christie, on flirte et virevolte aux sons du piano de Jelly Roll Morton…

« Je ressens le désir d’en voir davantage avec une urgence qui me dépasse tout à coup. Je veux les lumières, la musique, le bruit et l’excitation, je veux la nouveauté et la fantaisie. Je veux vivre des expériences plus grandes que ma propre vie, pas seulement en entendre parler dans les journaux. Je veux m’évader dans ce rêve pour un instant. »

En cet été 1929, Lou est à la lisière de l’âge adulte. Les étroites perspectives qui s’offrent à elle dans son village des Cornouailles ne l’enthousiasment guère, mais pour le reste, c’est la « terrifiante page blanche » de l’avenir. En attendant, la jeune fille aime s’introduire dans la villa déserte des Cardew pour y lire, écrire et rêver de fêtes éblouissantes. Jusqu’au retour soudain des propriétaires qui lui ouvrent une brèche vers un fascinant univers de nuits blanches plongées dans le champagne et les paillettes. Est-il possible pour Lou de se fondre dans ce monde à milles lieues du sien tout en restant fidèle à elle-même ? Pourquoi les Cardew s’intéressent-ils tant à elle ? Quels secrets dissimulent-ils sous leur éclatant vernis ?

Le contraste est saisissant entre le quotidien grisant de la haute société anglaise et celui de la famille de Lou qui cultive une joie de vivre un peu turbulente, mais dans la simplicité. J’ai trouvé que Laura Wood parvenait bien à éviter de tomber dans une opposition trop manichéenne : si le diktat du paraître, les relations superficielles et l’exposition dans les revues mondaines pèsent sur les Cardew, on comprend que l’intensité de leur existence puisse donner le vertige. Et s’il n’est pas évident pour Lou de trouver sa place dans sa nombreuse famille, tous ses membres sont très attachants et bienveillants, avec un côté un peu artiste. D’un côté comme de l’autre, la jeune fille semble dans l’ombre des autres ; mais à la lisière entre ces deux mondes, elle se découvre des ressources, des envies et même des passions.

Antoine et moi avons été ravis de notre escapade dans l’âge follement romanesque qui fait la charnière entre Golden Twenties et Grande dépression. Nous avons eu envie de regarder des photos d’époque et d’écouter du charleston – intriguée par les citations distillées au début de chaque partie, je suis même allée lire Gatsby le magnifique dans la foulée. Contrairement à Antoine qui n’a fait qu’une bouchée des 378 pages de Sous un ciel d’or, j’ai trouvé que ce roman manquait un peu de tension au milieu, avec une partie un peu longue consacrée à l’exploration du monde scintillant des Cardew. Certains ressorts de l’intrigue (en particulier l’exaspération incompréhensible de Lou vis-à-vis de Robert) m’ont alors semblé un peu forcés. Cela dit, on a envie de connaître le fin mot de l’histoire, la plume de Laura Wood reste vraiment ravissante et le dénouement nous a laissés sous le charme.

Un roman pétillant et fiévreux comme une fête, parfait pour s’évader de la morosité ambiante, faire le plein de soleil et rêver un peu !

L’avis de Pépita

Extraits

« La vieille demeure était inhospitalière, avec ses meubles recouverts de draps et ses volets clos, mais, à moi, elle semblait calme et accueillante. Çà et là, d’étranges rais de lumière fendaient l’obscurité et conféraient aux pièces un air de tristesse somnolente. On aurait dit la princesse endormie d’un conte de fées, attendant seulement qu’on la ramène à la vie. »

« J’observe les premiers rayons du soleil se frayer tant bien que mal un chemin à travers le ciel, distillant une lueur chaude sur les flots. Je contemple aussi longtemps que je le peux, luttant contre le poids de mes paupières, refusant de laisser s’achever cette nuit de magie unique. Enfin, quand je n’ai plus la force de regarder, je m’endors sous un ciel d’or. »

Lecture commune avec Antoine, mars 2021 – PKJ, traduction d’Aurélien d’Almeida, 18,50€

D’or et d’oreillers, de Flore Vesco (L’école des loisirs, 2021)

« Le petit pois, voyons ! Vous pensez bien qu’il n’y en avait pas plus que de citrouille et de haricots magique. Ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière les légumes ! »

On ne s’en rend plus compte tant ils nous sont familiers, mais les contes de fée sont décidément des histoires à dormir debout, absurdes au possible – sans parler de leurs petites morales d’un autre âge ! Pensez par exemple à La princesse au petit pois : sérieusement, auriez-vous jamais songé à choisir votre conjoint.e en fonction de sa propension à larmoyer au moindre inconfort ? Mais cela dit, êtes-vous vraiment prêts à découvrir le vrai de l’affaire ? Réfléchissez bien car vous risquez fort d’être ébouriffé.

De perle et de dentelle, d’argent et de bâillement, de draps et de ducats, de satin et de traversin, d’écus et de… Arrêtons-nous là, vous l’aurez compris, ce texte n’est pas pour les enfants (les miens l’ont donc lu avec avidité). À la lecture des aventures des prétendantes du richissime lord Henderson conviées à passer une épreuve des moins conventionnelles, on ne sait plus si on frissonne de plaisir ou d’épouvante. Blenkinsop Castle a quelque chose du manoir du comte Dracula, avec ses couloirs lugubres et ses mystères qui nous donneraient envie de tourner les pages plus vite. Mais pas trop vite, mais pas tout de suite : on prend le temps de profiter de tout. Délicieux dialogues sur le mariage et l’amour. Merveilleux personnage féminin qui fait voler en éclats tous les stéréotypes de genre. L’ironie qui vient décaper les contes, révélant leur saugrenuité et leur hypocrisie (les règles de bienséance passent vite à l’arrière-plan lorsqu’une fortune est en jeu). Et surtout, l’ode rare et savoureuse à la sensualité.

C’est avec un peu d’appréhension que nous avions écarté le baldaquin de lord Henderson : nos attentes étaient élevées comme une pile de matelas après avoir lu De cape et de mots ou L’estrange malaventure de Mirella ! Mais le sort a opéré, nous avons été enchantés par cette lecture étonnante et réjouissante, portée par de belles valeurs émancipatrices.

N’hésitez pas à consulter également les avis de Linda, Pépita et Pierre-Michel Robert.

PS: Seule ombre au tableau : nous avons désormais lu tous les romans de Flore Vesco, longue sera l’attente jusqu’au prochain. Hugo espère une suite à Louis Pasteur et Gustave Eiffel (peut-être consacrée à Clément Ader, comme pourraient le suggérer les indices qu’il a glanés dans les premiers tomes). Antoine et moi lirions volontiers une nouvelle adaptation de conte : s’il faut prendre des paris, je verrais bien Les habits neufs de l’empereur ou même La reine des neiges !

Lecture partagée en mars 2021 – L’école des loisirs, 15€

Le faucon déniché, de Maxe L’Hermenier et Steven Dupré, d’après le roman de Jean-Côme Noguès (Nathan, Jungle Pépites, 2021)

Après avoir beaucoup apprécié La quête d’Ewilan, nous avons découvert avec curiosité ce nouveau titre de la collection Jungle Pépites qui adapte de grands romans en bande-dessinée. Cette fois, nous n’avions pas lu le texte original mais l’intrigue nouée autour d’un jeune serf qui enfreint la loi en dénichant un faucon réservé aux chasses du seigneur a captivé et ému toute la famille. Toujours preneurs de récits liant humains et animaux, nous n’avions encore jamais lu d’histoire de faucon – et quelle histoire !

Le décor moyenâgeux de champs, de monastère et de forteresse, de chasse et de complots m’a semblé très réussi. Les illustrations, de facture classique, représentent tout cela d’un trait net et dans les moindres détails – jusqu’à la moindre brindille du nid de faucons… On sent que Steven Dupré s’est documenté pour dessiner l’intérieur de la chaumière du protagoniste, le château, les habits d’époque et les scènes de bataille.

Cela dit, les visages m’ont semblé curieux, un peu figés, et ne m’ont pas parlé. Ce type de dessin réaliste n’est pas celui que je préfère – c’est vraiment une question de goût. Même chose pour les infographies et quizz des pages finales permettant d’en savoir plus sur l’époque et de tester « si on a bien lu » : pour ma part, je n’aime pas trop quand le propos devient trop explicitement didactique dans ce qu’on aurait envie d’aborder avant tout comme une « lecture plaisir ».

Un récit plaisant et riche en péripéties, à faire lire aux enfants qui s’intéressent au Moyen-Âge.

L’avis de Linda

Lu en mars 2021 – Nathan (Jungle Pépites), 14,95€

Louis Pasteur contre les Loups-Garous, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2016)

Merci à Hugo de m’avoir gracieusement prêté son matériel en proposant même de concocter un mélange couleur « sang » qui lui semblait seyant pour cette histoire !

Si quelqu’un m’avait dit qu’en 2021, nous ririons aux éclats en lisant à voix haute une histoire de virus et de vaccin ! Mais avec Flore Vesco, je ne m’étonne plus de rien : la composition chimique de ses romans reste secrète, mais vous pouvez être sûr.e d’y trouver un alliage détonnant d’aventures et de rebondissements, d’histoire et de costumes d’époques, de substances étranges et de mots aussi imprononçables que réjouissants, le tout saupoudré d’au moins 10 ml d’ironie et de plusieurs tonnes de fantaisie…

Nous voici donc à l’Institution Royale Saint-Louis, en cette année 1842 où un certain Louis Pasteur commence des études qui ne passent pas inaperçues. Sa soif de tout comprendre contribue en effet très vite à semer la pagaille dans une école élitiste au fonctionnement bien huilé. Et comme si ses découvertes explosives ne suffisaient pas, voilà que de terrifiantes attaques nocturnes se multiplient. Chercheur le jour, traqueur de bêtes féroces la nuit avec l’intrépide Constance, Louis Pasteur a décidément fort à faire !

Foi de chercheuse, je n’ai jamais lu un roman qui communique aussi bien le plaisir de poser des questions, de mener l’enquête et de faire ses déductions ! Hugo, qui a toujours cultivé un goût (un peu éreintant, disons-le) pour les expérimentations, a adoré suivre Louis Pasteur dans son laboratoire plein de fioles, de tubes à essai et autres microscopes. On le remarque à peine, tant les aventures de l’apprenti-chercheur sont prenantes, mais on en apprend un rayon sur ses méthodes de travail révolutionnaires et ses découvertes, notamment sur les principes au fondement de la pasteurisation, des vaccins et de la lutte contre les microbes. Au passage, Flore Vesco décape les stéréotypes de genre les plus redoutables et tourne en dérision la bonne société sous le règne de Louis Philippe, ses conversations courtoises et ses conventions presque aussi rigides que les belles moustaches brillantes et bien fournies qu’en arborent ses membres.

Une lecture captivante et joyeusement intelligente ! Que l’on peut avantageusement prolonger avec Gustave Eiffel et les âmes de fer, un second tome inscrit dans le même univers.

N’hésitez pas à consulter l’avis de Pépita et les autres livres de l’autrice : De cape et de mots, L’Estrange Malaventure de Mirella et 226 bébés.

Extraits

« Le professeur soupira. Avec un pareil lunatique dans la classe, l’année promettait d’être longue. Un microscope en cours de chimie : quelle idée saugrenue ! C’était l’instrument des naturalistes, des botanistes… Mais aucun chimiste de ce nom ne serait allé perdre son temps à de telles niaiseries.

– Mais que diable espériez-vous donc voir avec votre microscope ? s’exclama M. Ragoût.

– Eh bien ! Je ne savais pas. C’est justement ça qui est intéressant, répondit Louis Pasteur. »

« C’était un petit homme toujours affable, tout en courbettes et sourires. Il devait sa place de doyen à un certain nombre de qualités. Il avait une belle écriture cursive, fréquentait tous les grands noms du Ministère, et pouvait saluer très bas sans perdre l’équilibre. Et surtout, il portait des cravates éblouissantes, d’un flamboiement tel qu’elles captivaient le regard des élèves aussi sûrement qu’un serpent hypnotisant sa proie. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Didier Jeunesse, 15€