Vango, tome 1 : Entre ciel et terre (de Timothée de Fombelle, 2010)

« Vango avançait dans la vie en effaçant ses traces. Il n’appelait pas cela de la paranoïa mais de la survie. »

Antoine, qui grandit, préfère désormais souvent faire ses explorations littéraires seul, ce qui lui permet de lire à son propre rythme (effréné). Quand un livre le captive, nous ne le voyons presque plus, mais il aime échanger avec nous autour de ses découvertes. Récemment, il a piqué ma curiosité en dévorant d’un trait ou presque le premier tome du diptyque Vango, de Timothée de Fombelle, nous expliquant que le « niveau de mystère » était maximal et distillant des allusions au contexte historique, aux personnages. Intriguée, je me suis plongée à mon tour dans ce roman…

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J’ai immédiatement saisi ce qu’avait voulu dire Antoine avec sa remarque sur le « niveau de mystère » : la première scène, hautement énigmatique, installe une énorme tension narrative. Dans les années 1930, une cérémonie religieuse sur le parvis de Notre-Dame de Paris est brutalement interrompue par la police qui recherche un certain Vango. Ce dernier parvient à prendre la fuite, en escaladant la façade de la cathédrale jusqu’au sommet, sous les yeux effarés de l’assistance, dont une mystérieuse jeune fille. Un immense zeppelin survole alors l’édifice mais doit battre en retraite lorsque des coups de feu sont tirés… Les questions fusent inévitablement dans l’esprit du lecteur : qui est Vango ? Que lui veulent la police et les autres individus qui semblent après lui ? Le roman nous permet progressivement de reconstituer les fils de l’histoire et de donner du sens à cette scène improbable – et à celles qui se succèdent ensuite avec beaucoup de rythme. La restitution des faits dans le désordre, nous faisant naviguer dans le temps entre la course-poursuite amorcée à Paris et des scènes anciennes correspondant à plusieurs époques de la vie de Vango (et de l’Histoire), entretient une tension qui demeure à son comble jusqu’à la dernière page. Déconcerté(e) par le récit échevelé, on ne peut que s’interroger avec Vango qui cherche désespérément à comprendre qui il est et d’où il vient. Et douter : est-il traqué ou paranoïaque ?

J’ai essayé de résister au suspense et de ne pas lire Vango trop vite pour mieux savourer l’écriture merveilleuse de Timothée de Fombelle. Sa plume évoque avec une intensité folle les personnages et les lieux si romanesques, des îles éoliennes à Moscou et aux lacs de Constance et du Loch Ness, qui donnent de la chair au récit. Le contexte historique de l’entre-deux-guerres donne de l’épaisseur au roman et du poids à la soif de liberté de ses personnages, tous plus indomptables et extraordinaires les uns que les autres…

Force est de constater que me voilà aussi conquise qu’Antoine !

Extraits

« Vango poussa sur la pente de ce volcan éteint.
Il y trouva ce dont il avait besoin.
Il grandit avec trois nourrices : la liberté, la solitude et Mademoiselle. À elles trois, elles firent son éducation. Il reçut d’elle tout ce qu’il croyait possible d’apprendre.
À cinq ans, il comprenait cinq langues mais ne parlait à personne. À sept ans, il grimpait les falaises sans avoir besoin des pieds. À neuf ans, il nourrissait les faucons qui plongeaient sur lui pour manger dans sa main. Il dormait torse nu sur les rochers avec un lézard sur le cœur. Il appelait les hirondelles en sifflant. Il lisait des romans français que sa nourrice achetait à Lipari. Il montant en haut du volcan pour se mouiller les cheveux dans les nuages. Il chantait des berceuses russes aux scarabées. Il regardait Mademoiselle couper les légumes avec des facettes impeccables, comme on taille les diamants. Puis il dévorait sa cuisine de fée. »

« En deux jours à peine, les deux jours qui avaient suivi les événements de Notre-Dame, Boulard avait compris qu’il ne trouverait rien à Paris sur ce Vango Romano. Il n‘avait en fait jamais été confronté à une telle situation : un garçon qui avait vécu quatre ans dans un séminaire, au milieu de dizaines d’autres dont il était apprécié, admiré parfois, un garçon inséré dans une communauté soudée, mais dont personne ne pouvait absolument rien dire. Rien.
Boulard enquêtait parfois sur un drame de la rue, et il arrivait qu’un témoin ne sache même pas dire son propre nom, et réponde : « Ici, on m’appelle Moustique, je ne sais pas mon nom. » Mais Vango n’était pas un vagabond, il était pensionnaire au séminaire des carmes depuis quatre ans !
Boulard avait cherché à obtenir de ses camarades un lieu de naissance, le nom d’un membre de la famille, l’adresse des parents, n’importe quelle information qui aurait enraciné Vango Romano quelque part sur la terre. Il avait demandé ses centres d’intérêt, l’endroit où il passait ses vacances, les visites qu’il pouvait recevoir, le courrier qui lui arrivait…
Rien. Rigoureusement rien.
Rien. Rien. Rien. »

Lecture en parallèle avec Antoine, mars 2019 – Gallimard Jeunesse (Folio Junior), 7,90€

L’arrêt du cœur ou comment Simon découvrir l’amour dans une cuisine, d’Agnès Debacker (illustrations d’Anaïs Brunet, 2019)

Entre deux générations
Entre passé et présent
Entre France et Algérie
Entre enfance et adolescence
Entre texte et illustrations
Entre drame et enquête…

L'arrêt du coeur_couvertureÀ la conjonction de tout cela, j’ai découvert Simon, d’abord sur la couverture, l’oreille collée sur une théière rouge comme sur un coquillage… Mais ce n’est pas la mer qu’il écoute, mais l’écho d’une multitude de moments heureux passés avec sa voisine et nounou Simone. Simone, qui vient de mourir brutalement d’un arrêt du cœur, laissant Simon désemparé avec une spirale de souvenirs de son personnage, de son odeur, des surnoms ridicules qu’elle lui donnait, de son ironie, de ses frasques et superstitions. Mais voilà, la fameuse théière rouge renferme la dernière chose à laquelle Simon s’est attendu : un secret ! Il n’en faut pas plus au garçon pour décider de faire la lumière sur cette affaire – et au drame pour devenir un jeu de détective captivant, qui nous amène à découvrir, avec Simon, l’émouvante histoire de Simone qui nous surprend en résonnant avec l’Histoire de la deuxième moitié du vingtième siècle…

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Un narrateur sensible et touchant, saisi pile à la charnière entre enfance et adolescence ; une intrigue passionnante ; beaucoup de profondeur et d’humour ; un ton juste pour évoquer à hauteur d’enfant les thématiques du deuil, du secret et des relations traumatisantes entre la France et l’Algérie… Tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce roman joliment illustré un coup de cœur !

Mille mercis à Chloé Mary et à Agnès Debacker de m’avoir permis de découvrir cette pépite qui confirme une fois encore les qualités de cette collection. Je suis décidément bien chanceuse de recevoir de si beaux livres…

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N’hésitez pas à lire les critiques unanimement enthousiastes d’Aurélie, de Hashtagceline et de Pepita !

Extrait : « Je me faisais une telle joie tout à l’heure. Découvrir les secrets des uns et des autres me paraissait si évident, si anodin. Et alors que je suis à deux doigts de ranger la théière, vaincu par ma culpabilité, et les improbables reproches de Simone, je me raisonne. Primo, un jour ou l’autre, je finirai par lire ces bouts de papier. La curiosité sera la plus forte, c’est fatal.
Deuzio, mes parents m’ont appris à ne pas croire aux choses qui n’existent pas, comme le père Noël, les fées, les monstres marins ou les personnes mortes capables de nous faire des remontrances. Certes, je ne suis pas toujours d’accord avec eux, de par leur nature même de parents, mais sur ce point, je pense qu’ils n’ont pas tort.
Tertio, cette théière n’est tout simplement pas magique. Pour preuve, très peu de mes souhaits se sont réalisés, du moins, ni les plus importants, ni les plus urgents. Je fais toujours pipi au lit, et Simone est morte. L’an passé, elle était à l’hôpital à cause d’une chute et j’avais expressément demandé qu’elle ne meure pas. On voit le résultat. »

Lu en mars 2019 – Éditions MeMo (Polynie), 11€

Calpurnia (de Jacqueline Kelly, 2013)

Quel délice que de découvrir un roman comme Calpurnia ! Une lecture tellement riche que j’en trouve difficile de mettre en ordre tous les arguments qui me viennent pour convaincre les lecteurs de tous horizons de se jeter dessus…

Commençons donc par l’inoubliable narratrice du roman : Calpurnia Tate, onze ans. Vive, curieuse et déterminée, elle se passionne pour l’observation de la flore et du comportement des animaux. Mais voilà, elle est une fille (la seule d’ailleurs, dans une fratrie de sept) et dans le Texas de 1899, son entourage la destine à l’apprentissage des bonnes manières et des tâches ménagères plutôt qu’aux sciences naturelles. Le roman nous fait entrer dans le quotidien de Calpurnia et de sa famille, propriétaire d’une plantation au fil des mois : l’été étouffant, la récolte, la foire, puis le ralentissement des activités pendant les mois d’hiver, Thanksgiving et Noël… On rit beaucoup des tracas de ses frères, que Calpurnia raconte avec une lucidité et un ton scientifique réjouissants, mais aussi des solutions pragmatiques qu’elle y apporte avec une créativité indéniable…

Le texte est très beau et nous plonge dans une période fascinante, à la charnière entre le 19ème et le 20ème siècle. Les activités agricoles sont encore structurantes et les souvenirs de la Guerre de Sécession et de l’esclavage encore vifs, mais on constate presque à chaque chapitre à quel point la révolution industrielle (le développement de la photographie, des moyens de transport et de communication…) transforment la société et ouvrent de nouveaux horizons. Tout cela est très captivant pour un jeune lecteur du XXIème siècle pour qui les techniques contemporaines sont bien sûr une évidence…

Avant tout, ce roman aborde de façon particulièrement éloquente et avec beaucoup d’humour les problématiques féministes : à travers l’intuition redoutable de Calpurnia qui pressent que les attentes vis-à-vis des filles ne vont pas de soi, qui parle avec une ironie irrésistible de ces formes d’aliénation et qui utilise toutes ses marges de manœuvre pour garder les coudées franches. Voyez plutôt :

« – Pourquoi est-ce que je dois m’occuper des bébés ? demandai-je à mon père.
– Parce que tu es la fille, répondit Lamar avec désinvolture.
Je l’ignorai délibérément.
– Pourquoi est-ce que c’est moi qui dois garder les bébés ? Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas apporter les messages ? Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas gagner d’argent ?
– Parce que tu es la fille, insista Lamar, inquiet, flairant le danger.
– Et qu’est-ce que c’est censé signifier ?
– Les filles ne sont pas payées, se moqua Lamar. Les filles ne peuvent même pas voter. On ne les paie pas. Les filles restent à la maison.
– Tu devrais le faire savoir à l’école normale de Fentress, répliquai-je, fière de ma repartie. Il me semble que la direction paie miss Harbottle.
– C’est différent, marmonna Lamar, vexé.
– En quoi est-ce différent ?
– Ça l’est, tout simplement.
– En quoi, exactement, Lamar ?
J’insistai d’une voix tellement forte, et si longtemps, que mon père épuisé, cherchant désespérément un peu de paix, déclara :
– D’accord, Callie. Je te donnerai une pièce de cinq cents. »

Cela dit, Calpurnia prend conscience de déterminismes plus forts que ce qu’elle avait attendu. Elle se réfugie auprès de son grand-père, un personnage magnifique de scientifique visionnaire qui passe pourtant pour un original. La relation qu’ils tissent au fil de leurs expéditions dans la nature et de leurs essais au « laboratoire » est très belle et leurs conversations sont passionnantes.

Et il faut bien le dire, Calpurnia est aussi et surtout un roman sur l’enthousiasme que procurent l’initiation aux méthodes d’observation et d’expérimentation, l’exaltation des découvertes scientifiques et la découverte d’un horizon aux dimensions insoupçonnées…

« Soudain, je compris. Il n’y avait pas de nouvelle espèce. Il n’y avait qu’une seule sorte de sauterelles. Celles qui étaient nées un peu plus jaunes vivaient plus longtemps dans la sécheresse. Les oiseaux ne pouvaient pas les distinguer dans l’herbe désséchée. Les plus vertes, celles que les oiseaux repéraient ne duraient pas assez longtemps pour grossir. Seules les plus jaunes subsistaient, parce qu’elles étaient mieux adaptées à la survie en cas d’été torride. Mr. Charles Darwin avait raison. J’en avais la preuve dans mon propre jardin. »

En refermant Calpurnia, on a l’impression de bien connaître tous les membres de la famille Tate, auxquels il est impossible de ne pas s’attacher et qui nous ont bien fait rire. L’impression d’avoir énormément voyagé dans le temps et l’espace. Et pourtant, ce livre laisse vibrer en nous un écho dont on sent bien toute l’actualité.

Avec tout ça, pas étonnant que Hugo et moi n’ayons fait qu’une bouchée de ce pavé de 500 pages (et que le livre ait obtenu le Prix Sorcières en 2014). Un livre à mettre entre toutes les mains !

Pour finir de vous convaincre : l’avis de Linda et de Pepita

(et dans quelques jours, je vous parlerai de l’adaptation du roman en BD qui fait partie de notre sélection pour le Prix « Branches Dessinées »!)

Lu à voix haute en février 2019 – L’école des loisirs, 8,80€

Calpurnia couverture

Les amours d’un fantôme en temps de guerre (de Nicolas de Crécy, 2018)

Le dernier lauréat du Prix Vendredi est un roman illustré déconcertant qui nous plonge dans une atmosphère dont on peine à s’extraire et qui m’a laissé des impressions contradictoires…

Il s’agit avant tout d’un « jeune » fantôme de 89 ans qui évoque ses souvenirs des années 1930 – une époque attendrissante, celle de ses premiers émois amoureux et de la charnière entre enfance et adolescence, marquée par une insatiable avidité d’explorer, de comprendre et de questionner le monde. Mais aussi une époque sombre, ravagée par la guerre, les idéologies haineuses faisant régner la terreur et déchaînant une spirale de violence aveugle.

graphe Foa & Mounk 2017

La xénophobie et les populismes autoritaires ont le vent en poupe un peu partout dans le monde et les enquêtes suggèrent que l’attachement à la démocratie décroît avec chaque nouvelle cohorte, comme le montrent par exemple les chercheurs Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk dans un article récent (pardon pour cette incursion incongrue dans une chronique littéraire, mais je trouve qu’il faut en parler !). Dans ce contexte, il me semble essentiel, voire urgent d’aborder l’histoire de leurs ravages – y compris avec les jeunes générations.

Il me semble que la littérature, et la littérature jeunesse notamment, ont un rôle à jouer à cet égard et Les amours d’un fantôme en temps de guerre y contribuent de façon tout à fait originale. À travers la trajectoire d’un jeune fantôme, Nicolas de Crécy restitue les manifestations du fascisme avec beaucoup de justesse. Les repères historiques sont évoqués en toile de fond – discours nationalistes, militarisme, embrigadement de la jeunesse, propagande culturelle, gabardine noire portée par les membres de la Gestapo, camps d’extermination, dates : 30 janvier 1933, 1er septembre 1939.

« Ce mouvement s’est construit peu à peu jusqu’à devenir une organisation puissante : le parti des Fantômes Acides ; ses instigateurs prônent le retour aux sources, ils clament que le peuple des fantômes a une origine géographique précise et donc une pureté originelle, pervertie depuis peu par l’arrivée de nouveaux spectres avilis et dangereux, résultat de défunts de basse extraction et de pays pauvres. C’est ainsi que se sont rassemblés, sous la bannière des FA (Fantômes Acides), tous les fantômes aigris et contrariés qui erraient en petits groupes, ruminant leur haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. […] Un pouvoir politique en premier lieu, incarné par un spectre idéologue à la logorrhée fascinante, doctrinaire et criminelle. La guerre totale est son œuvre, et tient à son caractère délirant ; il a progressivement militarisé le parti des FA pour en faire une véritable armée, forte de plusieurs milliers de fantômes. Il est en haut de la pyramide, et celle-ci se divise en plusieurs niveaux de pouvoir : une police secrète, un corps d’élite, une milice – sans doute la plus à craindre –, et le même schéma se reproduit au sein de l’armée. Chacun se surveille, il y a des batailles internes, la haine appelle la haine, cette atmosphère délétère entraîne une concurrence dans la violence, et au final celle-ci s’exprime toujours contre les mêmes victimes… »

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L’idée géniale de l’auteur consiste à faire raconter tout cela à notre adorable petit fantôme. Cet ancrage dans un univers surnaturel apporte une prise de distance : « Un fantôme peut-il vraiment mourir ? ». Le mode de la métaphore permet d’évoquer une réalité si effroyable qu’elle est presque indicible – même si j’ai regretté que la métaphore des « fantômes acides » issus de l’amertume muée en haine des humains refusant de mourir n’éclaire pas les causes ni le contexte de la montée des fascismes. Les fascistes apparaissent, simplement, comme des êtres répugnants et fondamentalement mauvais. La narration par le jeune fantôme permet également de représenter la dictature et la guerre à travers les expériences concrètes d’un adolescent : séparation brutale de la famille, solitude et silence, cavale, deuil. J’ai trouvé que l’auteur parlait très bien de l’adolescence – sous nos yeux, le petit fantôme naïf prend conscience des ressorts de la guerre et affirme son besoin de désobéir et de s’engager dans la résistance. Cette mue et l’élan collectif qui rassemble des fantômes de tous horizons pour imprimer des tracts, coder des messages et infiltrer les lignes ennemies au péril de leur vie sont porteurs d’espoir… Même si les dernières pages sonnent comme une mise en garde.

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Vous l’aurez compris, les thématiques de ce roman me passionnent, sa construction me semble très réussie et l’écriture de Nicolas de Crécy est très belle. Il faut aussi absolument souligner à quel point les illustrations qui portent le récit autant que le texte sont splendides (c’est même incroyable de maintenir une telle qualité sur un ouvrage d’une telle ampleur). Et pourtant, j’ai ressenti une impression de flottement tout au long des 210 pages de cette lecture – peut-être est-ce lié au prisme d’un fantôme en suspension au-dessus des tourments du 20ème siècle, peut-être plutôt au fait qu’il s’agit d’une histoire d’errance et de quête inaboutie… J’ai trouvé que le récit manquait de tension narrative et j’ai eu du mal à entrer dedans, avec le sentiment d’une déambulation au fil de l’eau, guidée par une succession de hasards et sans élément perturbateur ou résolution explicite.

En refermant le livre, je me suis sincèrement interrogée sur sa cible. J’espère que le journal de ce jeune fantôme passionnera les lecteurs jeunes et qu’ils ne se laisseront pas décourager par l’écriture très exigeante et les nombreuses références culturelles et historiques ; j’espère également que l’univers enfantin de ce roman saura plaire à des lecteurs et lectrices plus âgés. Pour ma part, je ne trouve pas évident de déterminer à qui je pourrais le proposer… Je ne le lirai pas à Antoine et Hugo pour l’instant. Nous avons déjà partagé des lectures sur les années 1930 et 1940, notamment l’album Les peurs de David, ou les romans Vango de Timothée de Fombelle et Quand Marcel et ses amis découvrirent la grotte de Lascaux de Régis Delpeuch). Mais pour les raisons que je viens d’évoquer, je garde Les amours d’un fantôme en temps de guerre pour plus tard.

N’hésitez pas à jeter un œil aux avis de Sophie et de Pepita !

 

Extraits

« Les fantômes ne meurent pas, que je sache ! »

« Un grand changement s’était opéré en moi. Un sentiment de fierté guidait dorénavant mes actions. J’avais grandi.
Je n’étais plus le petit fantôme domestique.
À présent, j’étais :
LE PETIT FANTÔME RÉSISTANT. »

« Nous étions encadrés par des Fantômes Acides blond-jaune, que Robinson trouvait d’ailleurs sympathiques, et qui nous enseignaient la haine par le jeu ; activités physiques, camaraderie virile, célébration de la beauté et de la pureté héritées de notre ascendance. Nous avions un ennemi commun, disaient-ils, qui voulait notre perte, la fin de nos valeurs. Nous formions une entité indivisible, disaient-ils encore, nous avions la raison et l’Histoire avec nous. Il était de notre devoir de détruire cet ennemi, et de détruire tout ce qui pourrait nuire à l’intégrité de notre peuple. »

Albin Michel, 23,90€

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Le dernier songe de Lord Scriven (d’Eric Senabre, 2016)

Personnage improbable à la confluence entre Sherlock Holmes et Sigmund Freud, Arjuna Banerjee est un personnage aussi inattendu que fascinant : sa méthode d’enquête inspirée de savoirs anciens importés d’Orient lui permet de résoudre les énigmes les plus inextricables, mais semble pour le moins « inhabituelle » aux esprits cartésiens. C’est en rêvant, puis en se livrant à une interprétation digne de Freud, que les causalités lui apparaissent ! Banerjee est assisté dans ses enquêtes par Christopher Carandini, un ancien journaliste aux capacités de déduction toutes complémentaires – qui est aussi le narrateur du roman. Aucun problème ne semble pouvoir résister à ce duo de choc, jusqu’à ce qu’ils soient chargés de tirer au clair la stupéfiante affaire de la mort, à huis clos, de Lord Scriven.

« Monsieur Banerjee, on m’a dit le plus grand bien de vous, commença-t-il. Je pense que vous êtes l’homme de la situation.
– J’espère ne pas vous décevoir. Puis-je savoir ce qui vous amène?
– Bien sûr. Je voudrais savoir qui m’a assassiné. »

Après avoir dévoré Sublutetia, nous avons retrouvé avec beaucoup de plaisir la belle écriture d’Éric Senabre dans ce roman particulièrement riche. Il y a quelques mois, j’expliquais comment Antoine et Hugo s’étaient passionnés pour Le chien des Baskerville, mais tout en butant sur plusieurs types d’obstacles liés à l’écriture de Conan Doyle et à des difficultés à se repérer dans l’Angleterre victorienne. Le dernier songe de Lord Scriven parvient à nous entraîner des quartiers londoniens au manoir des Scriven et aux couloirs d’entreprises industrielles douteuses, sans perdre ses jeunes lecteurs. En toile de fond de l’intrigue principale, l’auteur évoque avec brio les clivages sociaux, l’importance et la difficulté d’un journalisme indépendant, la collusion entre intérêts politiques et économiques.

Le ton ironique de Christopher et le choc entre sa rationalité et les méthodes intuitives de Banerjee sont très drôles et les dialogues particulièrement réussis. Mais pas seulement : l’énigme est captivante et les garçons se sont pris au jeu du détective en multipliant les hypothèses au fil de la lecture. Comme nous refermions le livre, Hugo a souligné à quel point il est intéressant de suivre pas à pas comment Banerjee transpose les éléments de l’enquête dans ses rêves et parvient ensuite à les interpréter. On apprend aussi peu à peu à connaître la personnalité et l’histoire des enquêteurs qui restent cependant largement empreintes de mystère à la fin du roman. De quoi donner envie d’en savoir plus en poursuivant la lecture avec le deuxième tome (Le vallon du sommeil sans fin) qui vient de paraître !

Extraits 

« Il portait un trois-pièces cintré, coupé à la perfection, avec de délicates rayures beiges et une pochette blanche dans la poche avant. Son col de chemise était défait, et n’accueillait aucune cravate. On aurait pu considérer séparément ses pommettes, son nez, ses lèvres ou son menton, et les trouver trop fins, ou trop marqués, ou que sais-je encore ; ensemble, cependant, tous ces éléments formaient une harmonie visuelle impeccable. Sans est-ce là que réside ce qu’on appelle le charisme. Le coin extérieur de ses grands yeux noirs – si noirs, en fait, qu’on ne distinguait pas l’iris de la pupille – retombait très légèrement, ajoutant un peu de douceur à un regard qui, sans cela, aurait pu sembler excessivement inquisiteur. »

« Que s’est-il passé avec votre ancien assistant ?
– Il ne savait pas compter jusqu’à vingt-six, répondit Banerjee avec un sourire qui aurait fait passer La Joconde pour une hystérique. »

« Il est tout de même délicat de débuter une enquête sur la base d’un pur délire, ne pensez-vous pas ? Ce pauvre valet de pied devait adorer son maître, sa mort lui a tapé sur le ciboulot, et voilà tout.
– Qui sait, Christopher ? Mais son inquiétude, elle, n’a rien d’imaginaire. Ce qui la motive non plus. Partant de ce principe, notre enquête est tout ce qu’il y a de légitime. Je vous suggère d’ailleurs de vous y préparer dès maintenant. Je pressens que demain sera une journée chargée.
C’était là un doux euphémisme, dont j’ignorais encore la portée. »

« S’agit-il d’un chat aventureux ?
Lord Thomas s’étrangla.
– Cromwell ? Vous plaisantez ! C’est certainement lui le plus aristocrate d’entre nous tous. Je ne suis pas certain de l’avoir vu un jour mettre le museau dehors. Tout ce qu’il sait faire, c’est nous attaquer par surprise et dormir sur des coussins en soie. »

Lu à voix haute en décembre 2018 – Didier Jeunesse, 14,20€

le dernier songe de Lord Scriven

 

Sublutetia, tome 1: La révolte de Hutan (d’Eric Senabre, 2011)

Sublutetia fait partie de ces romans qui forcent l’admiration ! L’histoire de Nathan et de Keren est des plus improbables – disons qu’elle implique le métro de Paris, un monde souterrain insoupçonné, aussi utopique que vulnérable, une disparition inexplicable, un certain nombre de prouesses technologiques, une horde d’orangs-outans et une course contre la montre effrénée… Et pourtant, aussi incongrue que cette association d’éléments puisse paraître, chaque parcelle du roman d’Eric Senabre est crédible. Ce livre nous a happés et, pendant cette lecture, nous avons vécu au rythme des aventures palpitantes de Nathan et de Keren…

Il faut bien admettre qu’en ce mois de décembre, nous venons de découvrir in extremis ce qui nous restera en mémoire comme l’une de nos lectures les plus marquantes de l’année. Il s’agit-là d’un excellent roman d’aventures dont les rebondissements incroyables nous ont fait tour à tour trembler et vibrer. Mais ce n’est pas que ça. L’univers steampunk de Sublutetia est fascinant et animé de débats politiques passionnants. L’auteur a fait un travail impressionnant (digne du meilleur Jules Verne !) pour le rendre crédible et intelligible. Le résultat a beaucoup inspiré Antoine et Hugo qui ont pris un plaisir fou à imaginer Sublutetia, par exemple en s’efforçant de calculer à quelle distance elle se trouve de la surface de la terre ou en se prenant au jeu de l’inventif Eric Senabre en imaginant des machines à air comprimé. Les protagonistes sont travaillés, aux prises avec de vrais dilemmes, ce qui rend l’intrigue plus intéressante encore… À travers Sublutetia, Eric Senabre évoque avec beaucoup d’intelligence l’histoire de Paris, la modernité, les dérives de la technique et de la consommation, la quête de sens, mais aussi les relations entre humains et animaux. Ce roman nous a beaucoup donné à réfléchir et a suscité de multiples discussions en famille. Que demander de plus ?

Le tome 2 a été réclamé à peine ce premier volet refermé… Comme nous ne l’avons pas sous la main, nous nous sommes jetés sur Le dernier songe de Lord Scriven pour patienter !

Extrait

« Les Sublutetiens étaient habitués à vivre de peu, se consacrant au bien de la communauté plutôt qu’à leur propriété personnelle ; ce qu’ils laissaient derrière eux était, de fait, bien plus précieux que des objets. C’était une certaine idée de l’harmonie, du partage, de la vie en communauté qui, là-haut, n’existait que dans les livres. »
Lu à voix haute en décembre 2018 – Didier Jeunesse, 14,90€ (existe également au format poche, 5,90€)
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Louis Armstrong (de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé, 2012)

Louis Armstrong portrait.jpgQui aurait cru le petit Louis, cet enfant qui déambulait pieds nus dans les rues de la Nouvelle Orléans à l’aube du XXème siècle deviendrait l’une des figures les plus marquantes de l’histoire du jazz ? Pierre Ducrozet conte avec talent l’histoire extraordinaire de Louis Armstrong. Une histoire qui est aussi celle du jazz, dont on suit les développements à travers le destin et les rencontres de ce trompettiste, cornettiste, chanteur et compositeur de légende. Une histoire qui est, finalement, celle des Etats-Unis. Cette lecture a d’ailleurs fortement résonné chez nous avec celle du Célèbre catalogue Walker & Dawn, dont l’intrigue s’inscrivait dans le même contexte historique. Les deux livres restituent avec finesse les contrastes qui divisent les États-Unis, des rives du Mississippi à l’immensité de Chicago et de New York, et l’irrépressible soif de liberté, d’émancipation face au poids des conventions et de la ségrégation.

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Louis-Armstrong-extraitLes illustrations de Zaü, si vivantes qu’elles semblent animées, et la voix captivante de Jacques Bonnaffé, qui lit l’histoire de Louis sur le CD assorti au livre, portée par de nombreux extraits musicaux, permettent une véritable immersion. Cette lecture, offerte aux garçons par mes parents qui savent si bien dénicher des trésors littéraires qui leur plaisent (et que je remercie affectueusement au passage !), a énormément marqué Antoine et Hugo. Il s’est agi pour eux d’une rencontre avec le jazz – et elle leur a indéniablement fait forte impression. Il faut dire que le cornet et la voix de Louis Armstrong ont de quoi laisser bouche bée ! En témoigne cette interprétation d’une chanson que j’adore, St James Infirmary !

Cet album a aiguisé leur curiosité et leur a vraiment donné envie d’aller plus loin. Après avoir refermé le livre, nous avons découvert de nombreux morceaux de musique de la Nouvelle Orléans, de blues et de swing, et reparlé très souvent de Louis Armstrong. Écouté et réécouté la chanson que Claude Nougaro a écrite en son hommage. J’espère que de nombreux lecteurs et lectrices auront le même plaisir à découvrir Louis Armstrong !

Éditions Bulles de savon, 19€

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