Gustave Eiffel et les âmes de fer, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2018)

Dans notre région allemande, l’année scolaire traîne en longueur et nous attendons avec une impatience non dissimulée les grandes vacances, la semaine prochaine. Les mois de confinement, puis un déconfinement tâtonnant et compliqué nous ont épuisés. Alors pour galvaniser toute la famille, il nous fallait un remontant : une lecture détonante, quelque chose qui nous donne du muscle et du tonus, une bonne secousse qui disperse joyeusement la maussaderie ambiante. Le constat s’est imposé de lui-même : il était grand temps de dévorer un nouveau roman de Flore Vesco !

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Nous voilà donc propulsés à Paris en 1855, à l’aube de la révolution industrielle. À la recherche d’un emploi, Gustave Eiffel est intrigué par une énigmatique annonce qui le conduit à la non moins énigmatique S.S.S.S.S.S., sigle qui signifie, comme vous l’aurez deviné, non pas la Secte des Satyres Snobs Sifflotant du Swing en Savates, mais évidemment la Société Super Secrète des Savants en Sciences Surnaturelles. Formé à la dure, le jeune homme est envoyé en mission dans une usine métallurgique hautement suspecte… Une enquête qu’il aborde avec 60% d’ingéniosité, 20% de détermination et au moins 20% d’un humour pour le moins déconcertant !

Voici un roman d’aventure farfelu et charmant à tous égards. Pour son protagoniste attachant, dans ses doutes et ses centres d’intérêts… un peu particuliers. Pour les autres personnages qui piquent notre curiosité. Pour la passion communicative des membres de la S.S.S.S.S.S. pour les sciences qui donnent envie d’appréhender le monde avec toutes sortes d’appareils de mesure. Pour le décor steampunk fascinant d’une capitale transformée par le « progrès technique » et les balbutiements de l’industrialisation.

« Imaginez le progrès ! Plus besoin d’employer des ouvriers qualifiés : les manœuvres devaient seulement savoir actionner un levier, visser un boulon, tourner une manivelle… Un enfant aurait pu le faire. D’ailleurs, la manufacture en employait quelques-uns. Et grâce à l’éclairage au gaz, plus besoin de s’arrêter à la nuit tombée. »

Le quotidien infernal de la manufacture montre très bien les rêves et les dérives associés aux grandes inventions de cette époque, notamment l’électricité, mais aussi les conditions de travail inhumaines – et la déshumanisation du travail plus largement. Des réalités qui font prendre conscience du chemin parcouru et de la valeur des conquêtes sociales des XIXème et XXème siècles.

La construction de l’intrigue est un peu inhabituelle, en deux séquences clairement démarquées : le recrutement et la formation de Gustave, puis sa mission. Cela m’a prise de cours en me donnant le sentiment surprenant de bifurquer à mi-chemin – et rétrospectivement l’impression que la première partie aurait pu être plus courte. Cela dit, les enfants ont été captivés par cette histoire et nous avons été ravis de retrouver la plume de Flore Vesco qui apporte décidément quelque chose d’original et rafraîchissant à la littérature jeunesse !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline sur ce roman. Et par ici pour retrouver mes chroniques des autres romans de Flore Vesco : De cape et de mots, L’estrange malaventure de Mirella et 226 bébés.

Autres extraits

« La première phase d’expérimentation du thermomètre à sirènes a donné des résultats très concluants, commença-t-il. Vous savez que les poissons sont des animaux poïkilothermes, c’est-à-dire à sang froid. Or il semble bien que les sirènes, elles, aient le sang chaud, ce qui leur permet de se déplacer dans des eaux à température variée, et d’accroître ainsi leur territoire de chasse. Vous avez sans doute déjà remarqué que la température de l’air ambiant augmente lorsque plusieurs êtres humains sont réunis dans une même pièce. Ce thermomètre fonctionne selon le même principe. En plaçant plusieurs capteurs munis de poids au bout d’un filet, le thermomètre détecte la présence d’un banc de sirènes dans un rayon de 250 mètres cubes. »

« L’oreille était assaillie par mille bruits discordants : partout on clouait, vissait, rivait, écrouissait, sciait, escapoulait, calorisait, rabotait, corroyait, étampait, décottait, corrodait, mazéait, grenaillait, ébrondait, dolait, dulcifiait, emboutissait, laminait, crampait, ébarbait, burinait, pilonnait, cinglait, brasait et brocardait. Ce vacarme déferlait avec une telle force qu’il poignait le crâne et empêchait de penser. »

Lu à voix haute en juillet 2020 – Didier Jeunesse, 15,90€

Sweet sixteen, de Annelise Heurtier (Casterman, 2013)

Sweet Sixteen

Sweet Sixteen nous a révélé une page bouleversante de l’histoire du mouvement afro-américain des droits civiques : le violent bras de force déclenché par l’arrêt de la court suprême mettant légalement fin à la ségrégation raciale dans les écoles publiques américaines, suite auquel en 1957, neuf élèves noirs s’inscrivirent dans le lycée le plus prestigieux de Little Rock, jusque-là réservé aux Blancs. Neuf adolescents qui rêvaient d’une éducation digne de ce nom et d’égalité. C’était sans compter l’hostilité des 2500 autres élèves – et la violence des manifestations racistes qui embrasèrent toute la ville…

« – Le juge de district fédéral Ronald Davies a statué. Il ordonne que l’intégration commence demain mercredi 4 septembre. L’annonce vient d’être faite sur toutes les radios.
– Mais, et les troupes du gouverneur… ?
– Les soldats seront bien devant le lycée. Reste à voir s’ils oseront nous empêcher d’y entrer. La justice est de notre côté. »

Annelise Heurtier s’inspire de ces faits réels pour écrire un roman restituant l’année terrible des Little Rock Nine, auxquels nulle vexation, humiliation ou intimidation n’est épargnée. Une chronique glaçante et captivante, qu’Antoine, puis moi, avons lue chacun d’une traite. La narration, directe et sensible, confronte deux points de vue : celui de Molly Costello, l’une des « neuf », et celui de Grace Sanders, jeune fille de bonne famille qui se retrouve dans la même classe. La ségrégation les sépare comme un fossé insurmontable, mais l’une comme l’autre voit l’année qui devait être celle de ses sweet sixteen complètement bouleversée…

Ce livre, très proche des faits, contribue à entretenir la mémoire d’événements historiques insuffisamment connus hors des frontières étasuniennes. Mais surtout, il nous parle, de façon très inspirante, du courage immense de celles et ceux qui agissent en pionniers de la conquête de nouveaux droits, qui s’exposent en première ligne pour permettre à d’autres d’être acceptés, respectés et éduqués. On ne peut qu’être saisi par la volonté sans faille de ces neuf adolescents aux prises avec une foule forcenée – et que le président Eisenhower dut finalement faire protéger par des soldats. La perspective de Grace qui vit tout cela à hauteur d’adolescente soucieuse d’appartenir au groupe, est très intéressante également. Elle donne à voir toute la difficulté de faire évoluer les esprits, même lorsqu’on a la loi de son côté. Mais elle montre aussi comment, pas à pas, les luttes émancipatrices peuvent faire bouger les lignes, y compris dans un contexte où l’obscurantisme règne en maître.

Un grand merci à Sophie, des lectures lutines, qui m’a offert ce roman ! Une lecture interpellante qui offre un excellent exemple des pouvoirs de la littérature – celle qui croise les regards et ouvre des fenêtres sur le monde et l’Histoire. Si vous voulez finir de vous en convaincre, jetez donc un œil aux avis de Carole, Pepita, Alice, Bouma et Sophie.

PS: Anecdote : le contrebassiste de jazz Charles Mingus composa « Fables of Faubus » pour protester contre le gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus, qui envoya la garde nationale pour empêcher les neuf de Little Rock d’accéder au lycée de Little Rock. Voici les paroles (refusées par Columbia Records qui enregistra une version instrumentale) :

Oh, Lord, don’t let ’em shoot us!
Oh, Lord, don’t let ’em stab us!
Oh, Lord, no more swastikas!
Oh, Lord, no more Ku Klux Klan!

Name me someone who’s ridiculous, Dannie.
Governor Faubus!
Why is he so sick and ridiculous?
He won’t permit integrated schools.
Then he’s a fool! Boo! Nazi fascist supremists!
Boo! Ku Klux Klan (with your Jim Crow plan).

Name me a handful that’s ridiculous, Dannie Richmond.
Faubus, Rockefeller, Eisenhower.
Why are they so sick and ridiculous?

Two, four, six, eight:
They brainwash and teach you hate.
H-E-L-L-O, Hello.

Les culottées. Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2016)

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C’est d’abord un objet-livre qui nous tend les bras, avec sa couverture brillante et espiègle, son titre intriguant, ses planches modernes et colorées. Je me suis donc plongée avec gourmandise dans les destins incroyables de ces « culottées » qui, chacune à sa manière, résistent obstinément aux attentes et aux injonctions pour suivre leur voie. Ce volume, ainsi que le second tome paru un an plus tard, représentent un travail remarquable, à juste titre récompensé par les prix les plus prestigieux, dont le Eisner Award l’année dernière.

Extrait 2Pénélope Bagieu met en lumière des trajectoires aussi stupéfiantes que méconnues, qu’il aurait été mortifiant de ne pas découvrir ! Je pense, par exemple, à Annette Kellerman, sirène sportive et subversive qui révolutionna le maillot de bain féminin, ou même Leymah Gbowee, malgré son prix Nobel de la paix. Ou encore Wu Zetian, alors qu’elle a été impératrice de Chine au VIIe siècle. Certaines, comme Joséphine Baker, sont certes déjà célèbres, mais on se rend vite compte que les trompettes de la renommée sont loin de leur rendre justice.

Extrait 1

Ces destins sont condensés en quelques planches, avec humour et sensibilité. Et chacune de ces histoires est saisissante, bouleversante, mais inspirante : il y a quelque chose de jubilatoire à voir ainsi ces femmes repousser de toutes leurs forces les limites de leur horizon – et du nôtre par la même occasion. Elles incarnent un spectre immense et grisant de vies de femmes. Elles invitent à oser être soi-même et imaginer de nouveaux possibles.

Mes parents m’ont offert les deux tomes des Culottées pour mon anniversaire, dont la célébration a été (un peu) ternie cette année par le confinement. C’est qu’ils me connaissent décidément très bien ! Voilà la lecture parfaite pour faire le plein d’envies et d’ondes positives. Et vous savez ce qui me fait le plus plaisir ? C’est que mes deux garçons ont adoré se plonger dans ces portraits de femmes qui ne font que ce qu’elles veulent. Ils ont été captivés, chamboulés, ils ont voulu en parler, ont lu et relu ces planches sans se lasser.

Cette BD a été traduite en 17 langues et publiée dans plus de 22 pays, s’écoulant à 550 000 exemplaires. Elle a récemment fait l’objet d’une adaptation télévisée. Un coup de projecteur qui contribue à redonner leur place aux femmes qui restent largement invisibilisées dans la façon dont on écrit et apprend l’Histoire. Merci à Pénélope Bagieu pour son culot !

Horribles énigmes, de Victor Escandell et Anne Gallo (Saltimbanque, 2020)

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Hugo, neuf ans, adore jouer au détective : il se délecte des petites énigmes d’Astrapi, des jeux d’escape game et des livres ludiques proposant au lecteur de mener son enquête. Ces derniers temps, il aime aussi les « histoires qui font peur » – celles qu’il se raconte avec son frère et celles que nous lisons ensemble. Pendant le confinement, le splendide roman graphique Thornhill et Le cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde leur ont fait forte impression, et la nouvelle édition de Dracula illustrée par François Roca figure très haut sur notre liste d’envies. Logiquement, donc, Hugo a eu immédiatement envie de se plonger dans l’album Horribles énigmes, paru récemment aux éditions Saltimbanque.

L’idée est excellente : raconter l’histoire d’une dizaine de créatures monstrueuses, en terminant à chaque fois par une énigme soumise à la sagacité du lecteur.

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Les premières pages nous font entrer dans le rôle du détective avec une série de conseils pour devenir un enquêteur hors-pair. Elles plantent aussi le décor et invitent à s’y immerger, en découvrant ce livre dans la pénombre (à l’aide d’une lampe de poche !), en diffusant un fond musical lugubre et adoptant un ton de circonstance – conseils que nous avons évidemment suivis à la lettre, pour le plus grand plaisir de Hugo ! On peut ensuite choisir un monstre dans l’alléchant menu qui est proposé – de Frankenstein aux sorcières, en passant par le comte Dracula, Mr Hyde et le monstre du Loch Ness, toutes les stars du genre y sont.

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Chaque chapitre comprend une petite introduction documentaire sur l’histoire de l’histoire (par exemple l’écriture de Frankenstein par Mary Shelly il y a deux siècles, ou la chasse aux sorcières au Moyen-Âge). Suit un effrayant petit récit illustré de la vie de la créature en question, conclu par une énigme à résoudre grâce aux indices. On peut ensuite vérifier ses intuitions en décryptant le texte des solutions grâce à la clé fournie.

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J’ai trouvé que cet album offrait une alternative divertissante à l’histoire du soir classique, plus interactive grâce à la mise en place de l’ambiance et aux cogitations pour résoudre chaque mystère. Les énigmes se sont révélées un peu faciles pour nous. Cela n’a pas vraiment altéré le plaisir du jeu et du partage, mais pour cette raison, je conseillerais donc cet album plutôt à des lecteurs du début de l’école primaire – enfin à ceux qui n’ont pas froid aux yeux ! Cela dit, les lecteurs plus grands apprendront plein de choses sur l’histoire des « monstres ». Seule chose à savoir : les histoires dévoilent des aspects-clé de romans célèbres (dénouement compris) et il vaut peut-être mieux éviter si vous avez prévu d’en lire un prochainement.

Un livre-jeu au sens large du terme, parfait pour aiguiser son sens de l’observation et de la logique – et pour apprivoiser ses peurs !

Extraits

« La logique sera ta principale alliée dans ces énigmes. Qui a eu un comportement suspect ? Qui a eu un comportement suspect ? Qui correspond aux descriptions d’un témoin ? Qu’est-ce qui pourrait faire tomber des soldats de plomb ? La logique te permet de faire des listes de réponses possibles.
L’observation est aussi un sens très développé chez les enquêteurs. Un objet qui a changé de place, un récipient mystérieusement vide, une expression inhabituelle sur un visage ? Tu devras être attentif aux détails ! »

« Avec des amis, une toile de tente dans un jardin est un lieu parfait pour se flanquer une bonne frousse pendant l’enquête. »

« Au Moyen-Âge, les gens croyaient aux sorcières, des femmes qui auraient signé un pacte avec le diable. Elles pouvaient ainsi détruire des récoltes ou causer des épidémies d’une simple formule magique. Une femme vivant seule et connaissant les secrets des plantes était immanquablement suspectées de sorcellerie. Elles furent des centaines d’innocentes à être condamnées à mort alors qu’elles n’essayaient que de soigner les gens avec des potions. »

Stern, tome 1: Le croque-mort, le clochard et l’assassin, de Frédéric et Julien Maffre (Dargaud, 2015)

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Stern_extraitAvec cette série, les frères Maffre revisitent le genre du western à leur manière ! On retrouve beaucoup des ingrédients incontournables du genre : une petite ville aux rues poussiéreuses battues par les cavaliers, un shérif intransigeant, un saloon qui ne désemplit pas, ses filles de joie et son piano désaccordé… Mais à bien y réfléchir, l’intrigue évoquerait plutôt celle d’un roman policier. Et c’est un euphémisme de dire que le personnage principal n’a rien des cow-boys musclés qui règnent sur le Far West à coups de colt : Elijah Stern, longue silhouette dégingandée en costume noir, front dégarni, tout en angles et en ombres, traîne une mélancolie empreinte de mystère et… une passion pour la lecture. Notamment un auteur français pas très connu qui s’appelle Victor Hugo.

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Qui est-il vraiment ? Croque-mort de son état, il est en réalité prêt à expédier toutes sortes de missions moyennant finances, n’hésitant pas, le jour où il découvre que l’homme qu’il est chargé d’inhumer a été assassiné, à s’improviser médecin-légiste et enquêteur ! Son enquête réveille un passé sanglant, lié aux atrocités de la guerre de Sécession.

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Ce premier tome est très prometteur. L’enquête est captivante et on brûle d’en savoir plus sur le ténébreux Stern – quelle bonne idée de donner le premier rôle à un croque-mort ! Son goût pour la littérature suscite de nombreux clins d’œil réjouissants aux « nouveautés » de cette époque. Le dessin est très travaillé, sensible et élégant. Le décor de western est plus vrai que nature et les personnages tous plus expressifs les uns que les autres. J’ai eu un faible pour Elijah Stern, mais aussi pour le fameux « clochard » qui révèle une sensibilité et une profondeur inattendues.

On en redemande ! Comble de chance, j’ai les autres tomes sous le coude…

Lu en juin 2020 – Dargaud, 14,50€

Alma, tome 1: Le vent se lève, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2020)

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On en viendrait presque à croire que Timothée de Fombelle écrit d’une plume magique. Il suffit de quelques mots : le grésillement des gouttes de pluie au contact de la terre brûlante et rouge, un figuier sycomore aux branches entremêlées, l’infini du paysage bercé par le chant des cigales : nous voilà dans une savane africaine, au creux de l’écrin sauvage où vivent Alma et sa famille jusqu’au jour où son petit frère disparaît. Une voile qui claque, un cormoran qui traverse le ciel, la coque grinçante et des coups de maillet – nous sommes à présent à bord de La Douce Amélie, trois mâts qui, en ce mois d’août 1786, met le cap vers l’Afrique, puis les îles. Des destins que le commerce triangulaire va faire s’entrechoquer.

Plusieurs intrigues s’entremêlent pour faire d’Alma une lecture captivante et follement romanesque : quel est le secret des parents d’Alma ? Leur famille parviendra-t-elle un jour à se réunir ? Quels sont les complots qui semblent se nouer autour de La Douce Amélie ? Dans quel but le jeune Joseph s’introduit-il à bord ?

Timothée de Fombelle s’empare de l’une des pages les plus sombres de l’Histoire et démontre la force de la littérature pour entretenir une mémoire et comprendre. Le destin de ses personnages permet de prendre conscience du degré d’horreur atteint par le commerce d’êtres vivants qui a enrichi les nations européennes pendant le 18ème siècle. Une traite dont on découvre les modalités odieuses qui ont fait l’objet d’un travail de documentation très précis. Le contexte historique ne prend pas le pas sur l’intrigue, mais la nourrit. Impossible de ne pas s’attacher aux protagonistes, de ne pas trembler pour eux dans cet univers impitoyable, de ne pas vibrer pour le message d’espoir et de liberté qu’ils portent.

« Chez les Oko, le mot « alma » signifie « libre ». Mais ce genre de liberté n’existe dans aucune autre langue. C’est un mot rare, une liberté imprenable, une liberté qui remplit l’être pour toujours. Le père d’Alma raconte que chez lui, ce nom pourrait se dire ‘marquée au fer rouge de la liberté’. »

Une histoire splendide et émouvante, qui nous tient en haleine jusqu’au bout du monde. Un roman d’aventures au sens qu’en donnaient Robert Louis Stevenson, Herman Melville et Joseph Conrad. Une lecture incontournable dont nous brûlons de découvrir la suite !

Extrait

« À cet instant, il devrait s’attendre à ouvrir la lettre d’une amoureuse, le testament d’un vieux père, l’adresse d’une cousine à laquelle rapporter les affaires du garçon s’il venait à mourir. C’est ce qu’on trouve habituellement dans les vêtements des marins. Mais Lazare Bartholomée Gardel se connaît bien. Il sait que si son intuition l’a mené jusque-là, ce n’est pas pour une image pieuse ou le portrait d’une fille.
Il déplie le papier. L’encre a un peu bavé. Elle a traversé le tissu de la veste. Le parchemin est bien lisible mais parfaitement mystérieux.
Gardel suçote sa langue et plisse les paupières pour bien lire.
Un peu perdue au milieu de la page blanche est dessinée la tête d’un taureau. Les extrémités de ses cornes se touchent presque au-dessus. La tête est encadrée par quatre flèches qui marquent le nord, le sud, l’est et l’ouest. Une rose des vents à tête de taureau. Mais les quatre directions sont inversées. Le nord est indiqué vers le bas.
Dans le demi-cercle laissé vide entre les cornes, une étrange petite tête de mort nous regarde. »

Lu à voix haute en juin 2020 – Gallimard Jeunesse, 18€

Sans foi ni loi, de Marion Brunet (PKJ, 2019)

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Poussez la porte du saloon et faufilez vous entre joueurs de poker, shérif, danseuses, chercheurs d’or et chasseurs de primes… Pas de doute, vous êtes dans un western ! Avec ce que cela implique de chevauchées dans les grandes plaines américaines, de fusillades et de verres de whisky. Tous les ingrédients classiques y sont, à cela près : c’est une femme qui joue le premier rôle !

L’histoire est racontée par Garett qui vit sous la coupe d’un père pasteur terriblement violent… du moins jusqu’à ce qu’Ab Stenson le prenne en otage. D’abord terrifié par la hors-la-loi, aussi intimidante qu’une Calamity Jane, Garett découvre peu à peu une femme écorchée vive, touchante d’humanité, qui brandit sa liberté avec un courage inspirant. Une rencontre qui le changera à jamais en lui révélant la saveur inégalable de l’émancipation.

J’adore l’idée de faire découvrir le genre du western aux ados en le dépoussiérant au passage pour lui insuffler un message émancipateur. Que les lecteurs les plus jeunes s’abstiennent : la plume acérée de Marion Brunet dit sans détour la violence qui règne au Far West, impitoyable pour les enfants, les femmes, les noirs, les indiens, les « étrangers ». Une violence qui met en relief le chemin parcouru depuis un siècle. Même si elle n’en résonne pas moins effroyablement avec certaines actualités indignes de notre époque – je pense en écrivant ces lignes à Ahmaud Arbery, fusillé en 2020 dans l’État de Georgie pendant son jogging par deux abrutis qui ne pouvaient concevoir qu’un afro-américain puisse courir pour d’autres raisons que la fuite après un forfait…

Ce roman a été l’un des plus remarqués de l’année 2019, raflant la Pépite d’or à Montreuil, une nomination pour le prix Sorcières et une flopée de critiques dithyrambiques. J’aurais aimé être aussi enthousiaste tant l’idée d’un western décliné au féminin me séduit. J’ai trouvé que la première moitié du livre manquait de tension narrative, j’ai été dérangée de ne pas mieux voir où les multiples péripéties et rencontres menaient Garett et Ab. L’intrigue monte en intensité ensuite, jusqu’au dénouement qui m’a surprise et touchée, confirmant la capacité de Marion Brunet à se jouer des codes. J’ai trouvé les répétitions concernant Ab un peu lassantes; le narrateur revient sans cesse sur sa beauté et sa force. Mais là aussi, la fin du livre est mieux parvenue à me toucher en dévoilant qui se dissimule cette carapace.

Un western féministe dont le texte claque comme un coup de révolver !

Lu en mai 2020 – PKJ, 16,90€

La longue marche des dindes, de Kathleen Karr (L’école des loisirs, 2018)

La longue marche des dindes

Difficile d’imaginer que dans un passé pas si lointain, le transport des marchandises ne pouvait se faire ni par des camions, ni par des trains. Prenez par exemple les grandes plaines américaines vers 1860. Si vous vouliez livrer votre bétail sur pied à l’autre bout du pays, il n’y avait pas trente-six solutions : il fallait l’y emmener à pied, quitte à braver les périls du Far West !

« C’était un magnifique jour de juin. Les champs de maïs verdissant ondulaient de part et d’autre de la route de l’Ouest. Mes dindes qui se dandinaient au milieu devaient être superbes à voir, avec leur plumage étincelant au soleil. Parole, elles ont filé comme des bolides dès qu’elles ont senti sous leurs pattes un petit avant-goût de liberté. »

Kathleen Kaar a eu l’idée géniale de s’inspirer de ces convois pour imaginer l’aventure épique de Simon, quinze ans et pire élève de l’histoire du Missouri. Son institutrice lui fait entendre raison : il est temps de quitter l’école et de voler de ses propres ailes ! Mais que faire ? Et bien justement, cette histoire d’ailes lui inspire une idée lumineuse : puisque les dindes ont tant pondu qu’elles ne valent plus rien, Simon fera fortune en en conduisant mille jusqu’à la ville florissante de Denver où on se les arrache pour au moins cinq dollars pièce !

Ce roman nous entraîne dans l’Amérique de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn : celle des chercheurs d’or, des Indiens, des brigands, mais aussi celle de l’esclavagisme, de la famine et des chasseurs de bisons.

À la lecture de ce texte réjouissant, on se demande bien pourquoi les dindes sont tellement sous-représentées dans la littérature. Voilà des bestioles avenantes, pleines de ressources et de surprises ! Il faut bien l’admettre, nous nous sommes presque autant attachés à ces volatiles qu’à Simon, qui a pourtant déjà un potentiel de sympathie immense avec son énergie et générosité sans bornes. Ce garçon qui a le courage de persister sur sa voie en dépit des étiquettes qui lui collent à la peau nous donne une superbe leçon d’humilité. Impossible de ne pas se passionner pour sa folle équipée que les garçons ont suivie carte à l’appui.

On glousse de plaisir !

Merci à Linda qui m’a fait découvrir ce très beau livre, son avis est disponible ici. N’hésitez pas à lire également celui de Pépita.

PS : c’est vraiment génial de voir tous les liens et parallèles qui se font au fil des lectures. Nous avons souvent pensé aux personnages de Mark Twain en lisant ce roman, mais aussi aux romans Le dernier sur la plaine, de Nathalie Bernard (pour les Indiens), Le catalogue Walker & Dawnde Davide Morosinotto. Et aussi le jeu de société Les aventuriers du rail, grâce auquel Antoine et Hugo se repèrent visiblement comme dans leur poche dans la géographie américaine !

Ida. L’extraordinaire histoire d’un primate vieux de 47 millions d’années, de Jørn Hurum, Torstein Helleve et Esther van Hulsen (Albin Michel Jeunesse, 2013)

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C’est un documentaire d’un genre unique que voilà !

Ce grand format évoque l’Éocène, une époque fascinante, vieille de presque 50 millions d’années : les dinosaures ont disparu depuis un bon bout de temps, mais les mammifères, eux, ont survécu grâce à leur petite taille. C’est d’ailleurs à travers la perspective d’une petite primate que l’on découvre une jungle située dans une région qui deviendra un jour… l’Allemagne. La forêt est luxuriante, frémissante de bruits, de vie et de créatures inattendues, comme celle du Gastornis, un oiseau si gigantesque et massif qu’il était incapable de voler…

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Je m’égare ! Si je disais que ce documentaire se distingue, c’est qu’il est très malin dans sa construction. La première moitié du livre raconte la vie d’Ida sous forme d’histoire richement illustrée. On y entre facilement, comme dans une fiction, et il y a quelque chose de très émouvant à la voit naître, grandir, trembler, explorer, puis mourir…

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… l’histoire ne s’arrête pas là !

Les pages suivantes expliquent de façon très précise comment les chercheurs, à partir d’indices comme le corps fossilisé d’Ida, peuvent reconstituer l’histoire qui vient d’être racontée : faune, flore, chaîne alimentaire… C’est absolument passionnant de découvrir, schémas et illustrations à l’appui, chacune des étapes du travail des paléontologues qui ont examiné le fossile d’Ida. On ressent aussi intensément la fièvre qui s’empare d’eux face à une découverte d’une telle importance ! Le documentaire monte progressivement en généralité en abordant la dérive des continents, les grandes transformations climatiques, la théorie de l’évolution, l’évolution des primates et même… les désaccords entre scientifiques et les zones d’ombres qui subsistent.

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Cerise sur le gâteau, les dernières pages proposent d’apprendre à dessiner Ida, de préparer une salade à base de végétaux de l’époque, de faire sa gym avec notre primate préférée et de jouer à reconnaître les animaux de la première partie dans les photos de leurs fossiles. De quoi susciter des vocations scientifiques !

Lu et relu – Albin Michel Jeunesse, 14,50€

Miss Charity, de Marie-Aude Murail (L’école des loisirs, 2008)

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Cette fabuleuse lecture à voix haute nous a tant transportés en ces journées de confinement, nous faisant voyager dans le temps et côtoyer une galerie de personnages tous plus vivants les uns que les autres, qu’au moment de tourner la 563ème et dernière page, les larmes n’étaient pas loin…

Charity est une petite fille pleine d’imagination et de curiosité, qui scrute le monde à la recherche d’un sens et de réponses aux milles questions qu’elle se pose… Comme beaucoup d’enfants, me direz-vous ? Oui, mais Miss Charity grandit dans une Angleterre victorienne corsetée où il est attendu que les jeunes filles se distinguent avant tout par… leur discrétion. Fille unique délaissée par ses parents, Charity est bien seule dans sa nursery et trompe son ennui comme elle le peut, élevant toute une ménagerie de souris, hérissons et autres corbeaux, lisant tout ce qui lui tombe sous la main, peignant à l’aquarelle et imaginant toutes sortes d’expériences… Mais quelle place peut-on trouver à cette époque en tant que femme – et qui plus est, née dans une famille de rentiers où « gagner sa vie » est honni ? Son horizon se résume-t-il, comme chacun semble le lui suggérer, à faire un « bon mariage » ou quelque chose de vraiment intéressant va-t-il enfin lui arriver ?

Avec une lucidité délicieusement mêlée d’ironie (qui nous a agréablement rappelé celle de Calpurnia Tate, protagoniste d’un roman paru en même temps que celui-ci), c’est une véritable fresque de l’Angleterre victorienne que brosse Charity – ses fiacres, ses puddings, ses drames shakespeariens, ses manoirs poussiéreux et sa verte campagne, le clivage immense entre les bas-fonds de Londres et la haute société engluée dans ses conventions et son puritanisme. Une société pourtant travaillée par des révolutions scientifiques, littéraires et politiques qui rendent ce décor fascinant. À cet égard, j’ai été ravie de le découvrir à voix haute, ce qui a permis ici ou là de faire utilement les sous-titres sur les travaux de Darwin, les mésaventures d’Oscar Wilde ou les idées socialistes. Antoine et Hugo ont été stupéfaits de découvrir certaines normes sociales de la fin du 19ème siècle.

Mais avant tout, ils se sont passionnés pour le destin incroyable de Charity ! Son audace et sa soif d’indépendance donnent lieu à des scènes réjouissantes qui nous ont fait souvent rire. Évidemment, nous sommes tombés sous le charme de ses animaux qui sont tous plus attachants et drôles les uns que les autres. On pleure, aussi, de la dureté de cette époque et de la solitude de celle qui est en avance sur son temps, si mal comprise et peu aimée par ses parents. Ces épreuves ne rendent que plus précieuses les amitiés si importantes pour trouver le courage de sortir des sentiers battus…

Toute cette histoire est racontée avec brio par Marie-Aude Murail, d’une belle plume à la fois fluide et cultivant un petit charme suranné qui contribue à la mise en scène (cela faisait longtemps que je n’avais pas autant croisé l’imparfait du subjonctif !). La lecture des dialogues donne l’impression de plonger dans une pièce de théâtre et ils n’en sont que plus percutants. Les sublimes aquarelles de Philippe Dumas apportent la touche finale : on s’y croirait !

Une lecture inoubliable que nous avons envie de prolonger de multiples manières. Les garçons ont maintenant très envie de découvrir Shakespeare, ce que nous ne ferons peut-être pas tout de suite. En revanche, nous allons rester un peu dans l’Angleterre de Miss Charity en découvrant Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde, Dr Jekyll et Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson et Oliver Twist, de Charles Dickens. Et évidemment, nous allons nous pencher sur la biographie et les albums de Beatrix Potter, qui a manifestement inspiré à Marie-Aude Murail le personnage de Charity.

L’avis de Linda et de Hashtagcéline

Extraits

« Tabitha adorait me raconter des histoires d’amour. Elles se terminaient toujours mal, le fiancé étant poignardé par son rival ou la jeune fille s’empoisonnant avec une coupe destinée à une autre. Comme Tabitha se lançait ce soir-là dans une description enthousiaste des charmes de Kate Macduff, je sentis que j’avais intérêt à ne pas trop m’attacher à elle. »

« Je retins tout ce que Mademoiselle m’apprit sans difficulté comme sans plaisir. Je ne voyais pas l’intérêt de dire en français ou en chinois que je m’appelais comme je m’appelais et que j’avais l’âge que j’avais. Mes sujets de préoccupation portaient davantage sur le nombre de poils de la chenille processionnaire et la façon dont s’articule une patte de grenouille. Les leçons de piano m’assoupirent tout à fait. J’ai toujours joué avec autant d’âme qu’une boîte à musique. Les leçons de danse furent catastrophiques. J’étais vive mais sans grâce. Au bout de deux mois, Madame Legros ne savait plus que faire de moi. J’aurais fait un petit garçon très acceptable, mais j’étais une fillette désespérante. »

« Avais-je donc vécu dix-sept ans au milieu de rats, de lapins et de volatiles pour devoir supporter les singeries humaines le jour de mon anniversaire ? »

« ALFRED KING

Votre livre satisfait-il à la règle des trois B ? C’est la question que je me suis posée. Il satisfera au Beau dès que vos jolies illustrations auront pris des couleurs. Du point de vue du Bon, je n’ai rien à lui reprocher : c’est une bonne histoire.

Je sentis que le couperet allait tomber et je rentrai la tête dans les épaules.

ALFRED KING
Mais le Bien ? Avez-vous songé au Bien, Miss Tiddler ? Avez-vous pensé que votre… lapin se gavait de carottes dans le potager voisin, ce qui, en plus du péché de gourmandise, constitue une atteinte à la propriété privée ? »

Lu à voix haute en avril 2020 – L’école des loisirs, 24,80€