Histoires de fleuves, de Timothy Knapman, illustré par Ashling Lindsay et Irène Montano (Sarbacane, 2019)

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Les fleuves offrent un fil conducteur prodigieux pour explorer le monde ! À la fois frontière, lieu d’échanges et trait d’union entre des régions parfois distantes de milliers de kilomètres, ils sont aussi des écosystèmes, des lieux chargés d’histoire où résonnent légendes, mémoire des civilisations qui se sont succédé sur leurs rives et écho de mille et une aventures… Tirant partie de cette richesse, Histoires de Fleuves nous invite à une série d’expéditions captivantes dans les méandres de cinq fleuves mythiques.

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Au fil des pages, le Nil, le Mississippi, le Rhin, le Yangtsé et l’Amazone se déplient (littéralement) sous nos yeux, de la source à l’embouchure, restituant délicieusement les sensations et les couleurs d’un vrai voyage. Les illustrations sont luxuriantes. Non seulement elles rendent hommage à la géographie, l’histoire et la biodiversité de chaque fleuve, mais elles invitent à rêver d’évasion, d’aventures, d’explorations… Au fil de l’eau, on s’arrête à l’envi pour découvrir les anecdotes, les histoires et légendes charriées par chaque fleuve et l’on apprend une foule de choses : le Mississippi, par exemple, nous entraîne des terres gelées du Minnesota au golfe du Mexique, nous murmurant en route la légende d’un monstre mystérieux et l’histoire de peuples amérindiens et de la guerre de Sécession, avant de faire résonner la musique de la Nouvelle-Orléans…

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Au passage, cette lecture nous a fait prendre conscience de l’importance des fleuves en littérature, nous donnant le plaisir d’évoquer de belles lectures faites ensemble. Comment sillonner les rives du Mississippi sans penser aux aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn, ou encore au Célèbre catalogue Walker & Dawn ? Celles de l’Amazone et du Nil sans évoquer L’explorateur et La déesse indomptable ? Le Yangtsé nous était moins familier, mais nous n’avons pris que plus de plaisir à le découvrir.

Un album stimulant qui ravit aussi bien les yeux que l’esprit et l’imaginaire !

Extraits

« Que le spectacle commence ! De 1830 à la fin des années 1930, de véritables théâtres flottants naviguaient sur le Mississippi, vers le sud comme le nord. Ils faisaient escale dans les villes bordant le fleuve et présentaient des spectacles musicaux, des ballets ou du cirque avec de vrais chevaux. Certains pouvaient accueillir jusqu’à 3400 spectateurs ! »

« LORELEI, LE ROCHER CHANTANT. Un jour, un homme prétendit avoir été ensorcelé par une belle jeune fille. Alors qu’on l’emmenait en prison, elle se jeta dans les eaux tumultueuses du Rhin. Depuis, les marins parlent d’une femme assise sur un « rocher chantant ». Envoûtés à leur tour par la beauté du chant, ils perdent le contrôle de leur bateau et chavirent. »

Lu en janvier 2020 – Sarbacane, 18,50€

Chat noir, tome 1 : Le secret de la tour Montfrayeur, de Yann Darko (Gallimard Jeunesse, 2013)

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Premier tome d’une trilogie, Chat noir nous entraîne à Deux-Brumes, décor médiéval fait de murailles, de superstitions, de castes figées et de mots avec le suffixe –asse… Et aussi plusieurs étrangetés qui pourraient d’abord paraître insignifiantes (un calendrier singulier, des rites mortuaires inhabituels…) mais se multiplient et suscitent des interrogations croissantes : sommes-nous dans une cité moyenâgeuse européenne, ou dans un monde fantastique ?

L’intrigue se noue autour du personnage de Chat noir, brigand insaisissable qui parvient toujours à s’échapper grâce à ses mystérieuses griffes lui permettant d’escalader toutes les murailles. Le seigneur de Deux-Brumes, exaspéré, a mis sa tête à prix et le jeune Sasha voit ici l’occasion rêvée de gagner la considération, et surtout la main de Phélina de Belorgueil. Qui est Chat noir ? Un malfaiteur doté de super-pouvoirs ? Une sorte de robin des bois ? Ou encore autre chose ? Sasha parviendra-t-il à l’attraper ? Le garçon est loin de soupçonner les conséquences de la traque qu’il amorce…

Hugo et moi avons lu Chat noir en quelques jours, pris par les nombreux rebondissements qui s’enchaînent sans répit. Ces péripéties font évoluer ce texte d’un roman historique vers une enquête, puis un roman d’aventures qui se renouvelle encore sur la fin, pour tendre vers quelque chose qui relèverait plus du fantastique et qui prend probablement des contours plus nets dans les tomes suivants. J’ai été, pour ma part, un peu déboussolée par ces mutations successives (après tout, le roman ne fait que 241 pages), mais cela n’a pas semblé perturber Hugo plus que cela. Pas plus qu’il n’a été dérangé par des personnages que j’ai trouvés un peu caricaturaux. Il a donc ri de bon cœur de la vanité de Phélina de Belorgueil (qui porte bien son nom !) ou de l’odeur pénétrante et du langage fleuri de Cagouille, l’ami de Sasha aux origines modestes mais à la loyauté sans faille.

Chat noir mise sur une intrigue construite pour tenir en haleine ses jeunes lecteurs. Aux prochains tomes de nous fournir les éléments qui nous manquent encore pour comprendre le comportement des alliés et des ennemis de Sasha, et voir où tout cela nous mène…

L’avis de Pépita est disponible ici !

Extraits

« Oyez ! Chat Noir aura les mains tranchées et jetées au feu ! Ses yeux seront arrachés, donnés aux chiens, et trois onces de plomb fondu seront coulées sous ses paupières ! Oyez ! Puis il sera pendu par le cou ! Le bourreau tranchera ses figues et les réduira en cendres dans un brasier ! »

« Mon pauv’ Sasha, va ! dit ironiquement Cagouille. T’es toujours aussi naïf. À supposer que quelqu’un touche cette prime un jour, chaque sou qui sortira du trésor pour la payer sera remplacé par de nouveaux impôts. Chat Noir vivant, il coûte surtout cher aux riches. Mais si on le tue, la récompense, elle, coûtera cher aux pauvres. »

« Deux-Brumes est une très grande ville qui se targue d’être au pinacle de la civilisation. Mais il fut un temps lointain où cette cité n’était qu’un petit village de pêcheurs aux mœurs sauvages. De cette époque oubliée, la coutume de confier les morts à l’océan a été préservée. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 11,90€

Grecomania, d’Emma Giuliani et Carole Saturno (Les Grandes Personnes, 2016)

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Notre île est riche de trésors. J’emploie généralement le mot au sens figuré pour parler de pépites littéraires, précieuses par leur texte, leur sonorité, leur aptitude à nous transporter ou à nous interroger… Mais là, c’est différent : le nouvel album d’Emma Giuliani et de Carole Saturno est un joyau au sens propre et plein du terme. Majestueux et élégant, Grecomania exerce une attraction magnétique sur toute la famille : impossible de ne pas avoir envie de s’y plonger si vos yeux se posent dessus. Le voyage dans le temps s’amorce aussitôt grâce à la qualité du texte et au charme des illustrations qui rendent un hommage moderne à l’univers esthétique de la Grèce ancienne… Après avoir marqué les esprits avec Egyptomania, Emma Giuliani et Carole Saturno parviennent à innover magnifiquement dans le champ (pourtant encombré) des livres sur la Grèce antique.

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Cette parution tombe à pic pour nous, puisque Antoine a l’histoire des civilisations antiques au programme de son année de 6ème. Depuis plusieurs années déjà, nous faisions notre miel de la mythologie grecque et des récits homériques, notamment grâce aux feuilletons de Murielle Szac. Grecomania nous a permis de retrouver nos protagonistes préférés parmi les divinités de l’Olympe et les héros de l’Iliade et de l’Odyssée. Mais ce n’est pas tout. L’album se démarque en effet par des contenus extrêmement complets – les pages sur la démocratie n’ont, par exemple, absolument rien à envier aux cours magistraux de science politique suivis pendant mes études ! Rien ne manque. Nous avons découvert, captivés, l’histoire et la géographie de la Grèce antique, la vie quotidienne, les merveilles architecturales héritées de cette époque, la démocratie athénienne, le rôle des guerres et l’alphabet grec, etc.

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Grâce à l’ingéniosité de la présentation et de la mise en forme, cette densité d’information ne doit en rien dissuader de découvrir ce livre avec des enfants à partir de l’école primaire – les lecteurs les plus jeunes se régaleront des splendides illustrations (en veillant quand même à y aller doucement avec leurs menottes…). Comme pour Egyptomania, les deux autrices font un usage intelligent et créatif des frises chronologiques, cartes, rabats dépliants et éléments pop-up. Tout cela contribue à organiser, animer et égayer la lecture. Un vrai show ! Si avec ça, vos enfants ne se passionnent pas pour l’Antiquité…

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Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions des Grandes Personnes, 29,50€

Chaplin en Amérique, de Laurent Seksik et David François (Rue de Sèvres, 2019)

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Qui ne connaît pas Charlot, son visage enfariné, son costume et son petit chapeau, ses mésaventures qui nous font rire et qui nous serrent le cœur ? Mais qui connaît vraiment l’acteur Charles Spencer Chaplin, né en 1889 en Angleterre, qui grandit dans la misère avant de réaliser une carrière époustouflante qui fera de lui l’un des acteurs les plus marquants du 20ème siècle ? L’idée de raconter cette histoire dans une bande-dessinée est géniale et toute la famille s’est précipitée sur le premier tome dès sa sortie, le mois dernier !

Nous voici donc embarqués dans un paquebot transatlantique, par une sombre nuit d’octobre 1912, avec un jeune Charles qui entend définitivement tourner la page de ses années de misère londoniennes et vivre le rêve américain. Les souvenirs de ses jeunes années de pauvreté et de détresse, entre une mère psychotique et un père alcoolique et absent, viennent régulièrement hanter ses pensées, mais il n’est pas là pour s’apitoyer sur son sort. Sûr de son talent, débordant d’énergie, d’optimisme et d’ambition, c’est pour conquérir New-York, Hollywood et les États-Unis qu’il est là !

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Chaplin en Amérique_extrait 2.jpgLe scénario ne suit pas une trame linéaire. L’histoire de Charlie est interrompue par l’incursion de souvenirs restitués en noir et blanc et par des aperçus de scènes de films (qui donnent envie de les (re-)voir !). Je me suis sentie plusieurs fois déboussolée par des transitions abruptes d’une impression à l’autre, parfois avec des années d’intervalle. De cette construction du scénario comme des illustrations si vivantes qu’elles semblent presque s’animer sous nos yeux se dégage un sentiment de mouvement, d’effervescence, de fougue qui correspond finalement bien à la rapidité fulgurante avec laquelle Charlie Chaplin a connu le succès – et d’ailleurs par la même occasion la rançon de cette renommée…

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Son personnage meurtri et déterminé, flamboyant, séducteur, égocentrique aussi, m’a intriguée et donné envie d’en savoir plus. Même si je reste partagée quant aux illustrations. J’ai aimé leur originalité, leur dynamisme, leur côté débordant et la façon dont David François joue avec les cases ; mais le dessin Chaplin ne m’a pas semblé très ressemblant, avec son nez et son menton pointu. Tous les personnages se ressemblent beaucoup, ce qui ne m’a pas facilité la tâche pour suivre une histoire dont la trame est, comme je l’ai déjà souligné, un peu hachée. J’ai donc été surprise de voir que mes enfants n’avaient pas rencontré de difficulté particulière à lire cette BD qu’ils ont appréciée – il me semble que la complexité et la teneur du propos la destinent plutôt à un lectorat plus âgé.

Un grand merci à la maison d’édition de nous avoir permis de découvrir cette bande-dessinée particulièrement originale !

Lu en octobre 2019 – Rue de Sèvres, 17€

Le dernier sur la plaine, de Nathalie Bernard (Éditions Thierry Magnier, 2019)

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« Toujours en mouvement, nous suivons la transhumance des bisons. La terre est notre mère, le soleil est notre père. Les plaines sur lesquelles nous chevauchons ne nous appartiennent pas, mais notre territoire s’étend à perte de vue. Herbe haute, arbustes, rocaille, immense ciel bleu. »

C’est de loin que je reviens pour vous faire part de cette chronique, de très loin même ! Pour être précise : des grandes plaines américaines des années 1860-1870, à une époque tourmentée où colons et indiens s’affrontent violemment pour l’immense territoire s’étalant des plaines canadiennes au golfe du Mexique. Grâce au talent de conteuse de Nathalie Bernard, nous voilà propulsés au cœur des événements, avec pour fil rouge la vie incroyable de Quanah Parker, fils du chef comanche Peta Nocona et de Cynthia Ann Parker, une blanche enlevée à sa famille. Nous suivons Quanah de sa naissance à la fin de son enfance, de son adolescence à l’âge adulte, dans une quête saisissante d’un espace, d’une issue, de ses origines, de son identité.

Nathalie Bernard nous livre un récit captivant – à tel point qu’il a été difficile d’interrompre la lecture pour mettre les garçons au lit ! L’écriture est brute, imagée, très belle. La tension amorcée dès les premières pages autour des grandes questions qui hanteront Quanah toute sa vie se nourrit également, au fil du récit, de péripéties qui s’enchaînent avec beaucoup de rythme. Quanah est un personnage magnifique, sensible et solide, d’une humanité désarmante et bouleversante.

Le contexte est restitué de façon très dense : on voit sous nos yeux le paysage transformé par le développement des lignes de chemin de fer et de l’agriculture ; le quotidien des amérindiens qui vivent, survivent, tentent de s’adapter ; la condition des femmes, dans les deux camps ; la nature façonnée par le rythme des saisons et la guerre. L’autrice fait très fort : l’histoire est si passionnante qu’on remarque à peine tout ce que l’on apprend au passage. Elle parvient avec brio à livrer un récit de cette époque qui ne tombe ni dans le manichéisme, ni dans les stéréotypes teintés de folklore. À raconter des vérités terribles tout en portant constamment un beau message d’espoir et de tolérance.

« Si les bisons n’avaient pas été exterminés, je serais resté dans les plaines.
Mais je ne peux pas revenir en arrière.
Alors, je regarde vers l’avenir. »

Ma curiosité a été si bien aiguisée par cette lecture qu’il fallait en savoir plus. En cherchant un peu, nous avons découvert que Quanah Parker a réellement existé. J’ai été terrifiée en découvrant que les grandes lignes de cette histoire sont vraies, notamment le désastre humain et le massacre de quinze millions de bisons américains, essentiels dans le mode de vie des Comanches. Une mémoire douloureuse, mais importante, que Nathalie Bernard contribue à entretenir avec beaucoup de talent.

Un grand merci à l’éditeur de nous avoir permis de découvrir ce roman. Une épopée flamboyante dont on peine décidément à s’extraire…

Lu à voix haute en septembre 2019 – Éditions Thierry Magnier, 14,80€

Le Renard et la Couronne, de Yann Fastier (Talents hauts, 2018)

Les grandes vacances sont l’occasion rêvée de se plonger dans un grand roman fleuve, à déguster quotidiennement au cœur de la pinède. Hugo et moi avons jeté notre dévolu sur Le Renard et la Couronne, qu’Antoine avait déjà englouti seul il y a quelques mois. Un roman flamboyant retraçant un destin hors du commun, une trajectoire incroyable et épique, à la charnière entre le 19ème et du 20ème siècle !

Le Renard et la Couronne

Il s’agit de la vie – des vies faudrait-il dire ! – d’Ana, petite orpheline aux origines mystérieuses que nous découvrons errant, livrée à elle-même, dans une ville de l’Adriatique où tout lui semble hostile. Se met en place un récit poignant qui n’est pas sans rappeler d’autres histoires de gamins des rues ne pouvant compter que sur l’entraide pour survivre – je pense évidemment à Dickens et à Oliver Twist, mais aussi par exemple au très beau Prince des voleurs, de Cornelia Funke. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, loin s’en faut ! Je n’en dirai pas autant que la quatrième de couverture sur les coups de théâtre et les péripéties qui se succèdent avec rythme au long des 440 pages du roman, mais sachez que l’on y voyage à travers toute l’Europe, que l’on y rencontre toutes sortes de personnages fabuleusement romanesques. Il se pourrait même que l’on assiste à l’une ou l’autre révolution ! L’intrigue se renouvelle constamment et nous tient en haleine jusqu’à un épilogue ébouriffant. On se croirait tour à tour dans le journal de Calpurnia, chez le comte de Monte-Cristo ou dans une pièce de théâtre de Schiller !

La plume de Yann Fastier déborde de générosité. Hugo et moi avons été époustouflés par cette fresque, esquissée de la perspective d’une toute jeune fille, de l’Europe à la veille de la Première guerre mondiale – ses révolutions scientifiques, technologiques et artistiques, ses grands clivages politiques, ses débats de valeurs, ses balbutiements démocratiques, ses journalistes, ses brigands et ses tourments diplomatiques… J’ai souvent fait les sous-titres pour Hugo qui, à 8 ans et demie, n’avait jamais entendu parler de l’empire Austro-Hongrois, de René Magritte ou d’une assemblée constituante. Nous avons évidemment pris beaucoup de plaisir à ces échanges, mais ils m’ont donné à penser qu’en dehors de notre contexte de lecture à voix haute, des lecteurs plus âgés et initiés seraient probablement mieux à même d’apprécier cette richesse du décor historique. Je me suis même amusée de plusieurs clins d’œil anachroniques à notre actualité beaucoup plus immédiate que d’autres auront peut-être aussi noté…

C’est aussi et surtout un très joli parcours initiatique qui se déroule sous nos yeux, celui d’Ana qui grandit, apprend à déchiffrer le monde et à prendre confiance en elle, à porter haut ses belles valeurs de solidarité, de respect, de pacifisme et d’émancipation. Autant dire que Le Renard et la Couronne trouve parfaitement sa place aux éditions Talents hauts, dont la sensibilité aux formes de discrimination, en particulier sexistes, est si bienvenue.

Nous avons donc beaucoup apprécié cette lecture qui n’a été ternie que par des coquilles dans le texte (j’admets que je suis probablement un peu tatillonne là-dessus) et peut-être par quelques longueurs (mais, me direz-vous, c’est un peu le risque quand on décide de se lancer dans la lecture à voix haute d’un tel pavé…). Le Renard et la Couronne est l’un de ces romans qui contribuent magnifiquement à élargir les horizons de leurs lecteurs… L’aventure avec un grand A !

L’avis de Pepita est par ici !

Extraits :

« Dans toutes les occasions de la vie courante, au village, au marché, nous parlions comme tout le monde un mélange d’italien, de croate et d’allemand. Mais, entre nous, nous ne parlions que le français. C’était notre langue secrète, avec laquelle nous nous entendions le mieux parce qu’elle n’appartenait qu’à nous. C’était une langue magique, douce à l’oreille, qui ressemblait un peu à l’italien, sans en avoir les éclats parfois tonitruants. Grand-mère le parlait couramment. Elle racontait qu’il y avait eu des Français, ici, il y a longtemps. Ils étaient venus conquérir les Provinces illyriennes au nom de l’empereur. »

«  – Et ça, c’est quoi ? s’étonna-t-elle en ouvrant mon livre. Tu sais lire ?
– Je sais lire et écrire, parvins-je à balbutier.
Un éclat de rire général accueillit ma réponse. Toute la bande semblait trouver du plus haut comique qu’une fille comme moi connût l’alphabet.
– Vos gueules, bandes d’abrutis ! Ça n’a rien de drôle, les gourmanda leur chef.
Elle posa le livre et me demanda, d’un ton bourru :
– Tu m’apprendrais ? »

« Comme elle était devenue belle ! Vêtue en cavalier, chaussée de hautes bottes luisantes et d’un long manteau noir à soutaches, coiffée d’une toque d’astrakan, elle avait toutes les allures d’une reine cosaque, d’une altière princesse barbare que l’on eût mieux vue courir la steppe sur son étalon que stationnant en pleine nuit dans un fiacre au pied d’une maison bourgeoise. »

Lu à voix haute en août 2019 – Talents hauts, 16€

Vango, II. Un prince sans royaume, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2011)

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Suivre Vango, c’est filer une silhouette furtive et insaisissable, mais ô combien intrigante, qui nous entraîne à travers le monde et les heures les plus sombres du 20ème siècle. Se plonger dans un roman en forme de kaléidoscope aux mille facettes dont l’imbrication reste énigmatique, nous poussant à dévorer les pages pour y voir plus clair. Deux « vagabonds célestes » sillonnant les hauteurs new-yorkaises, une biche dorée se promenant dans un château écossais, une jeune fille blonde évoluant agilement sur les toits de Paris, une femme plongée dans ses souvenirs à la poste centrale de Moscou, une princesse en exil, un restaurateur parisien qui écrit un roman et, jamais très loin, un immense ballon dirigeable dans le ciel… Des trajectoires qui se croisent, se rencontrent, s’entrechoquent, se manquent et se retrouvent, laissant progressivement les pièces du puzzle se mettre en place sous nos yeux ébahis. La ligne de crête est également celle d’une époque où chacun doit choisir son camp, entre fascisme et résistance. Ainsi, la petite histoire et la grande s’entremêlent, donnant à la destinée de Vango quelque chose d’universel…

L’écriture est toujours belle, parfois à couper le souffle. Le rythme est soutenu – impossible pour moi de reposer le livre dans les 200 dernières pages ! Le tourbillon de personnages et de décors dans lequel nous plonge le récit peut être déconcertant (en particulier pour les jeunes lecteurs ciblés par la collection) et en fait une lecture exigeante, qui nous laisse un peu déboussolé. Mais j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver Vango, Zefiro, Ethel, la Taupe, Andreï, et même le commissaire Boulard – et après tout, ce sentiment de vertige et de perte de repères n’est-il pas l’une des marques de la période de la Seconde Guerre mondiale ? J’aurais quand même aimé en savoir plus sur la face sombre du récit – celui des fascistes, des collaborateurs et autres marchands d’armes, dont les personnages auraient pu être travaillés plus en profondeur. Qui est Voloï Viktor, quelle est son histoire et quelles sont ses motivations ? Quels liens entretient-il précisément avec Staline et le régime de Hitler ? Pourquoi Mademoiselle a-t-elle été emmenée de force à Moscou ? Je suis restée un peu sur ma faim sur ces points… ce qui ne m’a nullement empêchée d’apprécier énormément cette lecture vertigineuse !

Un diptyque recommander sans modération aux lecteurs déjà aguerris et au fait de l’histoire du 20ème siècle. À dix ans, Antoine, qui n’avait fait qu’une bouchée du premier tome, a abandonné celui-ci au bout de 150 pages, mais je pense qu’il y reviendra plus tard…

L’avis de Bouma et de Sophie sur ce second tome ; mon avis sur le tome 1 est par ici !

Extraits

« Eckener regardait les blés. Le ballon s’était déjà élevé de deux cents mètres. Il avait laissé derrière lui la fourmilière des hangars de Lakehurst. Il n’y avait plus que les blés. Et quand il vit, en dessous de lui, la brume légère, l’étendue jaune, la course d’un enfant parmi les épis, Eckener retrouva son sourire. Il rangea cette vision avec toutes les autres… Le Sahara qui se jette dans l’océan du haut des falaises, le quadrillage des jardins de Hokkaido au Japon, la pleine lune sur les forêts noires de Sibérie. À chaque fois : le miracle. C’était comme si, pendant tout l’été, on avait oublié de moissonner pour rendre possible le sillon d’un enfant courant sous le ballon en fendant les blés. »

« La scène qu’il découvrir dans cette grande chambre avait tout d’un tableau ancien. La biche était lovée sur le tapis dans un rond de soleil, au pied d’une banquette en soie bleue. Sur cette banquette, deux jeunes gens, une fille et un garçon, épaule contre épaule, regardaient l’animal dont l’apparition avait dû les surprendre. »

« Ces mois d’hiver passèrent en un instant, comme la minute mystérieuse qui suit le réveil. Vango se souvenait seulement d’une liberté proche de celle de son enfance. Il avait repris ses forces. Il se fit oublier des moines. Il quittait chaque matin la baie et marchait dans les hautes herbes. Il découvrit un cheval noir et ne lui donna pas de nom. Vango apprit seul à monter, comme le premier Indien du monde. Il se nourrissait de tartines de beurre dans la cuisine, et de bigorneaux. Il s’avançait à pied dans la mer, contre le courant gelé, à marée montante. Il plongeait. Il partait grimper la muraille, la nuit. »

« – Ce qui ne se fait pas, dit Barthélémy en pliant son chiffon, c’est de faire apparaître un nouveau personnage dans les derniers chapitres.
– Et pourquoi pas ? cria le patron, au fond de la salle. Et même deux si je veux !
– Moi, je trouve que ça manque de respect.
– Je vous en ficherai du respect, Barthélémy, lavez cette vitre et laissez-moi travailler ! »

Lu en août 2019 – Gallimard Jeunesse, 7,60€