Calpurnia et Travis, de Jacqueline Kelly (2009 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

« Les garçons étaient-ils tous aussi bêtes, ou bien était-ce l’apanage de ces frères dont la malchance m’avait affublée ? »

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Le premier tome de Calpurnia avait déjà tout pour devenir une pépite de notre trésor littéraire familial : un décor dépaysant nous faisant voyager dans le Texas du début du 20ème siècle, une héroïne attachante et très drôle, une ribambelle de frères aux mésaventures réjouissantes, un grand-père doté d’un art incroyable de communiquer la passion des sciences et un message résolument émancipateur. Cette lecture avait été un grand coup de cœur pour Hugo, semblant presque avoir été écrite sur mesure pour lui. Depuis tout petit, il fait preuve d’une créativité sans borne (et parfois un peu fatigante pour son entourage, il faut bien l’admettre) pour les expérimentations de toutes sortes. Et comme Travis, le petit frère de Calpurnia, il est l’ami des bêtes – de toutes ! – et rêve de pouvoir enfin en adopter une. Hugo était donc pleinement entré dans l’univers de Calpurnia et s’était délecté de chaque chapitre. Depuis, il réclamait avec insistance la suite…

Et nous n’avons pas été déçus par ce deuxième volet, tout à fait à la hauteur du premier. Nous y retrouvons Calpurnia à l’orée de l’année 1900, sa soif de découvertes et de liberté intactes. Intrigues familiales et scientifiques s’entremêlent joyeusement pour aiguiser la curiosité du lecteur : les expériences de Travis, qui ne recule devant aucun défi lorsqu’il s’agit de domestiquer les animaux les plus improbables, seront-elles toujours aussi désastreuses ? Les mentalités finiront-elles par évoluer pour comprendre tous les bienfaits de la science – et toute l’injustice de la condition féminine ? Quelles seront les conséquences du terrible ouragan qui ravage les côte du Texas ? La destinée d’un triton nommé Sir Isaac Newton peut-elle ne pas être extraordinaire ? Tout cela est captivant, et raconté avec beaucoup de vie et d’ironie par Calpurnia. Avec, en bonus, une citation de Darwin en tête de chaque chapitre !

Il ne nous reste plus qu’à espérer que l’histoire ne s’arrête pas là et que Jacqueline Kelly reprenne un jour la plume !

L’avis de Linda et de Pepita, c’est par ici !

Lu à voix haute en juin/juillet 2019 – L’école des loisirs, 18,50€

Extraits

« L’idée de recevoir de l’argent de quelqu’un qui m’avait autant donné me choquait. Il m’avait transmis une passion qui me comblait. Il m’avait ouvert les yeux sur le monde des livres, des idées et de la connaissance. Il m’avait fait découvrir la nature, la science. J’aurais pris une pièce de la main de n’importe qui mais pas de mon grand-père. »

« Travis essuya de nouvelles larmes.
– Pauvre Scruffy. Il voudrait juste faire partie d’une meute. Mais voilà : les chiens ne veulent pas de lui, les coyotes non plus, et les hommes veulent le noyer ou lui tirer dessus. En plus, il est orphelin et il a perdu tous ses frères et sœurs.– Pauvre Scruffy, dis-je à mon tour, en toute sincérité. »

D’ici, je vois la mer (de Joanne Schwartz et Sydney Smith, 2019)

« Je pense à la mer, je pense à mon père. »

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Dès la couverture, le contraste entre ombre et lumière nous coupe presque le souffle. Et au fil des pages, comme nous découvrons le quotidien de cette famille de mineurs des années 1950, on reste estomaqué par le choc entre l’océan scintillant de lumière, s’étendant à perte de vue et la noirceur de la mine, sous la mer, qui défigure la côte et semble écraser les ouvriers.

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C’est un petit garçon qui nous raconte cette vie, partagée entre la beauté de la mer, qu’il ne se lasse pas de contempler, de scruter, de côtoyer et de respirer, et les pensées lancinantes pour son père qui creuse à longueur de journée pour trouver du charbon. Pour son grand-père, aussi, qui exerçait déjà le même métier. Le contraste est, une fois encore, implacable entre l’horizon infini de l’océan et le fatalisme de ce jeune garçon : « Un jour, ce sera mon tour. Je suis fils de mineur. Dans ma ville, c’est comme ça. »

Le texte est très beau, tout en retenue. Porté par des illustrations pleines de sensibilité, il évoque avec subtilité la centralité de la mine et sa prise sur la vie des habitants, heure après heure, génération après génération. La note finale de l’auteur permet d’en savoir plus sur la vie dans les villages miniers. Un album émouvant, qui donne à réfléchir.

Ce livre a beaucoup intéressé, et même impressionné mes garçons qui ont réalisé qu’au début du 20ème siècle, l’aîné aurait déjà eu l’âge de descendre dans la mine… Un grand merci à ma mère de nous avoir permis de découvrir ce bel album ! L’occasion pour nous d’évoquer l’histoire des mines du Pas-de-Calais qui est aussi l’un des fils de notre histoire familiale.

Lu à voix haute en juin 2019 – Didier Jeunesse, 16€

L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges. L’affaire des cahiers de Viktor et Nadia (de Davide Morosinotto, 2019)

Vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenu(e)s !

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Il y a des lectures qui sortent de l’ordinaire. Des romans qui nous surprennent, nous qui en avons pourtant déjà lu tant. Des textes qui portent de belles valeurs et aident à comprendre le monde. Des livres dans lesquels on vit en immersion et qu’on ne referme qu’avec un pincement au cœur et un sentiment immédiat de nostalgie, en pensant aux personnages que l’on vient de quitter et qui nous manquent aussitôt… Le nouveau roman de Davide Morosinotto, comme le précédent d’ailleurs, appartient sans aucun doute à ces pépites littéraire qui restent forcément rares et précieuses.

 

Éblouissante lumière_photoIl nous avait impressionnés et ravis avec Le catalogue Walker & Dawn ? Davide Morosinotto parvient de nouveau à nous couper le souffle avec un objet-livre splendide, travaillé dans les moindres détails : le roman ne se présente pas comme tel, mais comme un rapport de police – enfin, du commissariat du peuple aux affaires intérieures, puisque nous sommes propulsés dans l’Union soviétique de l’année 1941, au moment où le pays est attaqué par l’Allemagne national-socialiste. Rapport de police lui-même essentiellement composé par les fameux « cahiers », sorte de journal tenu par les jumeaux Viktor et Nadia, annotés avec beaucoup de zèle par le colonel Smirnov, en charge de l’enquête concernant leur « affaire ». Reconnaissez que tout cela a de quoi nous intriguer !

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De quoi s’agit-il donc dans cette affaire ? Face à l’attaque de l’armée allemande, Viktor et Nadia, bientôt treize ans, doivent quitter leurs parents et évacuer leur ville de Leningrad avec des milliers d’autres enfants. L’opération ne se passe pas comme prévu et, pour la première fois de leur vie, les jumeaux sont séparés. À travers leurs récits quotidiens, écrits à l’encre rouge (pour Viktor) et bleue (pour Nadia), nous suivons en retenant notre souffle leurs aventures et l’évolution du conflit, avec de magnifiques cartes et des documents et photographies multiples à l’appui : pourquoi certains enfants n’ont-ils pas été conduits à la destination prévue ? À qui se fier dans un pays miné par la guerre, mais aussi par la dictature ? Viktor et Nadia parviendront-ils à survivre et à se retrouver ?

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Ce roman est avant tout un formidable récit d’aventures, dont l’intrigue est véritablement passionnante : il a toujours été difficile de décider quand interrompre la lecture ! Au passage, on apprend mille choses sur l’Union soviétique dont l’histoire est restituée avec beaucoup de finesse par l’auteur qui évoque l’hiver et la géographie russe, la révolution d’octobre, l’idéologie communiste, la religion, les organisations de jeunesse, les baraki, les kolkhozes, les goulags… La mise en page et les documents mobilisent une iconographie russe, avec notamment des légendes en cyrillique ou des symboles du communisme, qui viennent encore renforcer la crédibilité de la mise en scène et qui ont beaucoup intéressé Hugo. Les nuances sont distillées avec beaucoup d’habileté par le biais de la narration à plusieurs voix – celle de Viktor, qui aspire intensément à être « un bon frère, un bon pionnier, un bon fils, un bon écolier, un bon camarade » mais n’hésite pas à enfreindre les lois lorsqu’il s’agit de rejoindre sa sœur ; Nadia, si spontanée et peut-être plus distanciée vis-à-vis du régime ; et Smyrnov, dont les annotations incarnent tout ce qu’il peut y avoir d’arbitraire dans l’exercice de la justice dans un régime non-démocratique et en période de guerre. L’écriture enfantine est vive, débordante de fraîcheur et de générosité. Davide Morosinotto évite parfaitement l’écueil d’une lecture trop « nationale » du conflit : comme le discours du commissaire Molotov, qui précise que la guerre « n’est pas imputable au peuple allemand », certains personnages rappellent qu’il y a eu des communistes et des résistants au national-socialisme en Allemagne, comme il y a eu des collaborateurs dans d’autres pays.

Car les deux protagonistes font de belles rencontres, avec des personnages auxquels il est impossible de ne pas s’attacher. On vibre pour chacun d’entre eux, à l’évocation des épreuves et des horreurs de la guerre. Et en même temps, le duo de narrateurs et leurs amis portent un intense message d’espoir, ne baissant jamais les bras et parvenant dans chaque situation à faire preuve de discernement, restant droits, courageux et généreux dans un monde où tous les repères sont brouillés.

Dans sa note finale, l’auteur écrit : « J’ai toujours cru dans la force des histoires et dans l’importance des livres. Et, comme le dit Nadia à un moment donné, je crois que nous avons le devoir de nous rappeler ce qui s’est passé. Et de nous battre pour que cela ne se reproduise plus. » Ainsi, L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges n’est pas seulement un récit atypique et captivant : c’est un roman important qu’il était urgent de lire.

Extraits :

« – Hé là, hé là ! j’ai dit. On est tous de bons communistes, pas vrai ? On n’a pas besoin de se voler nos provisions. Ceux qui ont quelque chose à manger, ouvrez vos sacs, on va partager le tout.
L’échalas a laissé retomber le petit et s’est dirigé vers moi, en traînant les pieds sur ce qui restait de paille.
– Et toi, tu es qui pour donner des ordres ?
– Viktor Nikolaïevitch Danilov, j’ai répondu. À qui ai-je l’honneur de parler ?
L’autre a craché par terre, en manquant de peu une jeune fille.
– À quelqu’un capable de te mettre une raclée si ça lui chante. Alors comme ça, tu es un bon communiste ? Moi, j’ai plutôt l’impression d’être en face d’un de ces types qui parlent toujours de partager mais qui gardent leur chocolat pour leur pomme.
Oh, c’était donc ça. Il avait repéré que j’avais du chocolat. J’ai dit :
– Kostia, ouvre mon sac, prends ce qu’il y a dedans et commence à le couper en parts égales. Un bout pour chacun. »

« Le fleuve sépare les îles de Leningrad de la terre ferme, vers le sud. Au nord, il y a l’armée finlandaise qui avance. À l’ouest, le golfe de Finlande, et à l’est, l’immense lac Ladoga.
– Voilà pourquoi le match se joue à Chlisselbourg, mon garçon. Et si nous perdons…
– Si nous perdons ?
– Alors Leningrad sera isolée pour de bon. Le siège de la ville pourra commencer. Et ce sera fichu.
D’après la carte, moins de trente kilomètres séparent Mga de la petite ville de Chlisselbourg.
J’ignore ce qui est arrivé au train 76, mais pourvu que ma sœur soit loin, très loin de cet endroit.
Tiens bon, Nadia. J’arrive.
Et je jure que je te retrouverai. »

Lu à voix haute en juin 2019 – École des loisirs, 18€

L’Estrange Malaventure de Mirella (de Flore Vesco, 2019)

L'estrange malaventure de Mirella

En voilà une idée merveilleuse : revisiter l’un des contes les plus célèbres du canon des bibliothèques enfantines – j’ai nommé : le joueur de flûte de Hamelin ! Une revisite à la fois irrévérencieuse, réjouissante et moderne.

Irrévérencieuse, car Flore Vesco prend des libertés avec le conte d’origine, nous livrant une version alternative de l’histoire dans laquelle le rôle principal revient à Mirella, une jeune fille rousse de quinze ans. Pleine d’aplomb, de discernement et de générosité, Mirella est aussi une incarnation vibrante de la liberté et de l’émancipation, dont la trajectoire incroyable a passionné toute la famille. Et puisque les contes ont toujours une morale, il y en a une ici, mais concoctée à la sauce de l’autrice :

« Laissez les jeunes filles danser et, parées ou dévoilées, circuler dans la cité, ou bien il pourrait vous en coûter. Suivez les enfants inconscients, qui jamais ne doutent, n’hésitent ni ne tremblent. Et méfiez-vous des contes. Qui sait, derrière ces badines historiettes, quelles terribles vérités sont cachées ? »

Réjouissante car Flore Vesco écrit dans une langue fleurie qui évoque un vieux français digne des meilleurs passages du film Les visiteurs, teinté de termes germaniques puisque nous l’intrigue nous entraîne au creux du St Empire. L’autrice nous ravit également en donnant de l’épaisseur à l’histoire, prenant le temps de brosser des personnages et un Moyen-Âge hauts en couleurs : de l’organisation politique à l’hygiène en passant par les rites et superstitions, tout est tellement évocateur qu’on a l’impression d’y être. Et si effroyable, restitué avec tant d’ironie, que la lecture en devient… réjouissante.

« Et le prêtre de raconter les vies et les exploits de saint Hilarion et sainte Rictrude, qui fatiguaient leurs bourreaux, pouvant passer des heures à endurer les coups de pique en gardant le sourire, soupirant d’aise lorsqu’on les rôtissait sur le grill, changeant eux-mêmes de côté afin que leur chair soit partout dorée et craquante. »

Moderne tant ce détour par le Moyen-Âge donne à penser aux misères et turpitudes contemporaines : qu’il s’agisse de la domination masculine, de la chasse aux sorcières et de la recherche de boucs émissaires, des superstitions ou des effets de foule, les parallèles sont troublants et entre deux éclats de rire, j’ai bien vu que cette lecture donnait beaucoup à réfléchir aux garçons. Le détour par un passé lointain permet finalement d’évoquer des choses parfois très dures qu’il serait difficile d’aborder frontalement avec de jeunes lecteurs.

Nous n’avons fait qu’une bouchée des aventures de Mirella qui ont été un grand moment de lecture à voix haute. Après avoir ri et pleuré de la noirceur du Moyen-Âge, le dénouement de l’histoire a été véritablement jubilatoire ! Un roman émancipateur, pétillant d’intelligence et débordant de vérité, à découvrir sans hésiter.

Si vous n’êtes pas encore parti(e) pour la librairie la plus proche, finissez-donc de vous convaincre en lisant les critiques de Pepita, de Hashtagcéline, d’Andrea et de Linda !

Lu à voix haute en mai 2019 – L’école des loisirs, 15,50€

Vango, tome 1 : Entre ciel et terre (de Timothée de Fombelle, 2010)

« Vango avançait dans la vie en effaçant ses traces. Il n’appelait pas cela de la paranoïa mais de la survie. »

Antoine, qui grandit, préfère désormais souvent faire ses explorations littéraires seul, ce qui lui permet de lire à son propre rythme (effréné). Quand un livre le captive, nous ne le voyons presque plus, mais il aime échanger avec nous autour de ses découvertes. Récemment, il a piqué ma curiosité en dévorant d’un trait ou presque le premier tome du diptyque Vango, de Timothée de Fombelle, nous expliquant que le « niveau de mystère » était maximal et distillant des allusions au contexte historique, aux personnages. Intriguée, je me suis plongée à mon tour dans ce roman…

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J’ai immédiatement saisi ce qu’avait voulu dire Antoine avec sa remarque sur le « niveau de mystère » : la première scène, hautement énigmatique, installe une énorme tension narrative. Dans les années 1930, une cérémonie religieuse sur le parvis de Notre-Dame de Paris est brutalement interrompue par la police qui recherche un certain Vango. Ce dernier parvient à prendre la fuite, en escaladant la façade de la cathédrale jusqu’au sommet, sous les yeux effarés de l’assistance, dont une mystérieuse jeune fille. Un immense zeppelin survole alors l’édifice mais doit battre en retraite lorsque des coups de feu sont tirés… Les questions fusent inévitablement dans l’esprit du lecteur : qui est Vango ? Que lui veulent la police et les autres individus qui semblent après lui ? Le roman nous permet progressivement de reconstituer les fils de l’histoire et de donner du sens à cette scène improbable – et à celles qui se succèdent ensuite avec beaucoup de rythme. La restitution des faits dans le désordre, nous faisant naviguer dans le temps entre la course-poursuite amorcée à Paris et des scènes anciennes correspondant à plusieurs époques de la vie de Vango (et de l’Histoire), entretient une tension qui demeure à son comble jusqu’à la dernière page. Déconcerté(e) par le récit échevelé, on ne peut que s’interroger avec Vango qui cherche désespérément à comprendre qui il est et d’où il vient. Et douter : est-il traqué ou paranoïaque ?

J’ai essayé de résister au suspense et de ne pas lire Vango trop vite pour mieux savourer l’écriture merveilleuse de Timothée de Fombelle. Sa plume évoque avec une intensité folle les personnages et les lieux si romanesques, des îles éoliennes à Moscou et aux lacs de Constance et du Loch Ness, qui donnent de la chair au récit. Le contexte historique de l’entre-deux-guerres donne de l’épaisseur au roman et du poids à la soif de liberté de ses personnages, tous plus indomptables et extraordinaires les uns que les autres…

Force est de constater que me voilà aussi conquise qu’Antoine !

Extraits

« Vango poussa sur la pente de ce volcan éteint.
Il y trouva ce dont il avait besoin.
Il grandit avec trois nourrices : la liberté, la solitude et Mademoiselle. À elles trois, elles firent son éducation. Il reçut d’elle tout ce qu’il croyait possible d’apprendre.
À cinq ans, il comprenait cinq langues mais ne parlait à personne. À sept ans, il grimpait les falaises sans avoir besoin des pieds. À neuf ans, il nourrissait les faucons qui plongeaient sur lui pour manger dans sa main. Il dormait torse nu sur les rochers avec un lézard sur le cœur. Il appelait les hirondelles en sifflant. Il lisait des romans français que sa nourrice achetait à Lipari. Il montant en haut du volcan pour se mouiller les cheveux dans les nuages. Il chantait des berceuses russes aux scarabées. Il regardait Mademoiselle couper les légumes avec des facettes impeccables, comme on taille les diamants. Puis il dévorait sa cuisine de fée. »

« En deux jours à peine, les deux jours qui avaient suivi les événements de Notre-Dame, Boulard avait compris qu’il ne trouverait rien à Paris sur ce Vango Romano. Il n‘avait en fait jamais été confronté à une telle situation : un garçon qui avait vécu quatre ans dans un séminaire, au milieu de dizaines d’autres dont il était apprécié, admiré parfois, un garçon inséré dans une communauté soudée, mais dont personne ne pouvait absolument rien dire. Rien.
Boulard enquêtait parfois sur un drame de la rue, et il arrivait qu’un témoin ne sache même pas dire son propre nom, et réponde : « Ici, on m’appelle Moustique, je ne sais pas mon nom. » Mais Vango n’était pas un vagabond, il était pensionnaire au séminaire des carmes depuis quatre ans !
Boulard avait cherché à obtenir de ses camarades un lieu de naissance, le nom d’un membre de la famille, l’adresse des parents, n’importe quelle information qui aurait enraciné Vango Romano quelque part sur la terre. Il avait demandé ses centres d’intérêt, l’endroit où il passait ses vacances, les visites qu’il pouvait recevoir, le courrier qui lui arrivait…
Rien. Rigoureusement rien.
Rien. Rien. Rien. »

Lecture en parallèle avec Antoine, mars 2019 – Gallimard Jeunesse (Folio Junior), 7,90€

L’arrêt du cœur ou comment Simon découvrir l’amour dans une cuisine, d’Agnès Debacker (illustrations d’Anaïs Brunet, 2019)

Entre deux générations
Entre passé et présent
Entre France et Algérie
Entre enfance et adolescence
Entre texte et illustrations
Entre drame et enquête…

L'arrêt du coeur_couvertureÀ la conjonction de tout cela, j’ai découvert Simon, d’abord sur la couverture, l’oreille collée sur une théière rouge comme sur un coquillage… Mais ce n’est pas la mer qu’il écoute, mais l’écho d’une multitude de moments heureux passés avec sa voisine et nounou Simone. Simone, qui vient de mourir brutalement d’un arrêt du cœur, laissant Simon désemparé avec une spirale de souvenirs de son personnage, de son odeur, des surnoms ridicules qu’elle lui donnait, de son ironie, de ses frasques et superstitions. Mais voilà, la fameuse théière rouge renferme la dernière chose à laquelle Simon s’est attendu : un secret ! Il n’en faut pas plus au garçon pour décider de faire la lumière sur cette affaire – et au drame pour devenir un jeu de détective captivant, qui nous amène à découvrir, avec Simon, l’émouvante histoire de Simone qui nous surprend en résonnant avec l’Histoire de la deuxième moitié du vingtième siècle…

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Un narrateur sensible et touchant, saisi pile à la charnière entre enfance et adolescence ; une intrigue passionnante ; beaucoup de profondeur et d’humour ; un ton juste pour évoquer à hauteur d’enfant les thématiques du deuil, du secret et des relations traumatisantes entre la France et l’Algérie… Tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce roman joliment illustré un coup de cœur !

Mille mercis à Chloé Mary et à Agnès Debacker de m’avoir permis de découvrir cette pépite qui confirme une fois encore les qualités de cette collection. Je suis décidément bien chanceuse de recevoir de si beaux livres…

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N’hésitez pas à lire les critiques unanimement enthousiastes d’Aurélie, de Hashtagceline et de Pepita !

Extrait : « Je me faisais une telle joie tout à l’heure. Découvrir les secrets des uns et des autres me paraissait si évident, si anodin. Et alors que je suis à deux doigts de ranger la théière, vaincu par ma culpabilité, et les improbables reproches de Simone, je me raisonne. Primo, un jour ou l’autre, je finirai par lire ces bouts de papier. La curiosité sera la plus forte, c’est fatal.
Deuzio, mes parents m’ont appris à ne pas croire aux choses qui n’existent pas, comme le père Noël, les fées, les monstres marins ou les personnes mortes capables de nous faire des remontrances. Certes, je ne suis pas toujours d’accord avec eux, de par leur nature même de parents, mais sur ce point, je pense qu’ils n’ont pas tort.
Tertio, cette théière n’est tout simplement pas magique. Pour preuve, très peu de mes souhaits se sont réalisés, du moins, ni les plus importants, ni les plus urgents. Je fais toujours pipi au lit, et Simone est morte. L’an passé, elle était à l’hôpital à cause d’une chute et j’avais expressément demandé qu’elle ne meure pas. On voit le résultat. »

Lu en mars 2019 – Éditions MeMo (Polynie), 11€

Calpurnia (de Jacqueline Kelly, 2013)

Quel délice que de découvrir un roman comme Calpurnia ! Une lecture tellement riche que j’en trouve difficile de mettre en ordre tous les arguments qui me viennent pour convaincre les lecteurs de tous horizons de se jeter dessus…

Commençons donc par l’inoubliable narratrice du roman : Calpurnia Tate, onze ans. Vive, curieuse et déterminée, elle se passionne pour l’observation de la flore et du comportement des animaux. Mais voilà, elle est une fille (la seule d’ailleurs, dans une fratrie de sept) et dans le Texas de 1899, son entourage la destine à l’apprentissage des bonnes manières et des tâches ménagères plutôt qu’aux sciences naturelles. Le roman nous fait entrer dans le quotidien de Calpurnia et de sa famille, propriétaire d’une plantation au fil des mois : l’été étouffant, la récolte, la foire, puis le ralentissement des activités pendant les mois d’hiver, Thanksgiving et Noël… On rit beaucoup des tracas de ses frères, que Calpurnia raconte avec une lucidité et un ton scientifique réjouissants, mais aussi des solutions pragmatiques qu’elle y apporte avec une créativité indéniable…

Le texte est très beau et nous plonge dans une période fascinante, à la charnière entre le 19ème et le 20ème siècle. Les activités agricoles sont encore structurantes et les souvenirs de la Guerre de Sécession et de l’esclavage encore vifs, mais on constate presque à chaque chapitre à quel point la révolution industrielle (le développement de la photographie, des moyens de transport et de communication…) transforment la société et ouvrent de nouveaux horizons. Tout cela est très captivant pour un jeune lecteur du XXIème siècle pour qui les techniques contemporaines sont bien sûr une évidence…

Avant tout, ce roman aborde de façon particulièrement éloquente et avec beaucoup d’humour les problématiques féministes : à travers l’intuition redoutable de Calpurnia qui pressent que les attentes vis-à-vis des filles ne vont pas de soi, qui parle avec une ironie irrésistible de ces formes d’aliénation et qui utilise toutes ses marges de manœuvre pour garder les coudées franches. Voyez plutôt :

« – Pourquoi est-ce que je dois m’occuper des bébés ? demandai-je à mon père.
– Parce que tu es la fille, répondit Lamar avec désinvolture.
Je l’ignorai délibérément.
– Pourquoi est-ce que c’est moi qui dois garder les bébés ? Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas apporter les messages ? Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas gagner d’argent ?
– Parce que tu es la fille, insista Lamar, inquiet, flairant le danger.
– Et qu’est-ce que c’est censé signifier ?
– Les filles ne sont pas payées, se moqua Lamar. Les filles ne peuvent même pas voter. On ne les paie pas. Les filles restent à la maison.
– Tu devrais le faire savoir à l’école normale de Fentress, répliquai-je, fière de ma repartie. Il me semble que la direction paie miss Harbottle.
– C’est différent, marmonna Lamar, vexé.
– En quoi est-ce différent ?
– Ça l’est, tout simplement.
– En quoi, exactement, Lamar ?
J’insistai d’une voix tellement forte, et si longtemps, que mon père épuisé, cherchant désespérément un peu de paix, déclara :
– D’accord, Callie. Je te donnerai une pièce de cinq cents. »

Cela dit, Calpurnia prend conscience de déterminismes plus forts que ce qu’elle avait attendu. Elle se réfugie auprès de son grand-père, un personnage magnifique de scientifique visionnaire qui passe pourtant pour un original. La relation qu’ils tissent au fil de leurs expéditions dans la nature et de leurs essais au « laboratoire » est très belle et leurs conversations sont passionnantes.

Et il faut bien le dire, Calpurnia est aussi et surtout un roman sur l’enthousiasme que procurent l’initiation aux méthodes d’observation et d’expérimentation, l’exaltation des découvertes scientifiques et la découverte d’un horizon aux dimensions insoupçonnées…

« Soudain, je compris. Il n’y avait pas de nouvelle espèce. Il n’y avait qu’une seule sorte de sauterelles. Celles qui étaient nées un peu plus jaunes vivaient plus longtemps dans la sécheresse. Les oiseaux ne pouvaient pas les distinguer dans l’herbe désséchée. Les plus vertes, celles que les oiseaux repéraient ne duraient pas assez longtemps pour grossir. Seules les plus jaunes subsistaient, parce qu’elles étaient mieux adaptées à la survie en cas d’été torride. Mr. Charles Darwin avait raison. J’en avais la preuve dans mon propre jardin. »

En refermant Calpurnia, on a l’impression de bien connaître tous les membres de la famille Tate, auxquels il est impossible de ne pas s’attacher et qui nous ont bien fait rire. L’impression d’avoir énormément voyagé dans le temps et l’espace. Et pourtant, ce livre laisse vibrer en nous un écho dont on sent bien toute l’actualité.

Avec tout ça, pas étonnant que Hugo et moi n’ayons fait qu’une bouchée de ce pavé de 500 pages (et que le livre ait obtenu le Prix Sorcières en 2014). Un livre à mettre entre toutes les mains !

Pour finir de vous convaincre : l’avis de Linda et de Pepita

(et dans quelques jours, je vous parlerai de l’adaptation du roman en BD qui fait partie de notre sélection pour le Prix « Branches Dessinées »!)

Lu à voix haute en février 2019 – L’école des loisirs, 8,80€

Calpurnia couverture