Le dernier songe de Lord Scriven (d’Eric Senabre, 2016)

Personnage improbable à la confluence entre Sherlock Holmes et Sigmund Freud, Arjuna Banerjee est un personnage aussi inattendu que fascinant : sa méthode d’enquête inspirée de savoirs anciens importés d’Orient lui permet de résoudre les énigmes les plus inextricables, mais semble pour le moins « inhabituelle » aux esprits cartésiens. C’est en rêvant, puis en se livrant à une interprétation digne de Freud, que les causalités lui apparaissent ! Banerjee est assisté dans ses enquêtes par Christopher Carandini, un ancien journaliste aux capacités de déduction toutes complémentaires – qui est aussi le narrateur du roman. Aucun problème ne semble pouvoir résister à ce duo de choc, jusqu’à ce qu’ils soient chargés de tirer au clair la stupéfiante affaire de la mort, à huis clos, de Lord Scriven.

« Monsieur Banerjee, on m’a dit le plus grand bien de vous, commença-t-il. Je pense que vous êtes l’homme de la situation.
– J’espère ne pas vous décevoir. Puis-je savoir ce qui vous amène?
– Bien sûr. Je voudrais savoir qui m’a assassiné. »

Après avoir dévoré Sublutetia, nous avons retrouvé avec beaucoup de plaisir la belle écriture d’Éric Senabre dans ce roman particulièrement riche. Il y a quelques mois, j’expliquais comment Antoine et Hugo s’étaient passionnés pour Le chien des Baskerville, mais tout en butant sur plusieurs types d’obstacles liés à l’écriture de Conan Doyle et à des difficultés à se repérer dans l’Angleterre victorienne. Le dernier songe de Lord Scriven parvient à nous entraîner des quartiers londoniens au manoir des Scriven et aux couloirs d’entreprises industrielles douteuses, sans perdre ses jeunes lecteurs. En toile de fond de l’intrigue principale, l’auteur évoque avec brio les clivages sociaux, l’importance et la difficulté d’un journalisme indépendant, la collusion entre intérêts politiques et économiques.

Le ton ironique de Christopher et le choc entre sa rationalité et les méthodes intuitives de Banerjee sont très drôles et les dialogues particulièrement réussis. Mais pas seulement : l’énigme est captivante et les garçons se sont pris au jeu du détective en multipliant les hypothèses au fil de la lecture. Comme nous refermions le livre, Hugo a souligné à quel point il est intéressant de suivre pas à pas comment Banerjee transpose les éléments de l’enquête dans ses rêves et parvient ensuite à les interpréter. On apprend aussi peu à peu à connaître la personnalité et l’histoire des enquêteurs qui restent cependant largement empreintes de mystère à la fin du roman. De quoi donner envie d’en savoir plus en poursuivant la lecture avec le deuxième tome (Le vallon du sommeil sans fin) qui vient de paraître !

Extraits 

« Il portait un trois-pièces cintré, coupé à la perfection, avec de délicates rayures beiges et une pochette blanche dans la poche avant. Son col de chemise était défait, et n’accueillait aucune cravate. On aurait pu considérer séparément ses pommettes, son nez, ses lèvres ou son menton, et les trouver trop fins, ou trop marqués, ou que sais-je encore ; ensemble, cependant, tous ces éléments formaient une harmonie visuelle impeccable. Sans est-ce là que réside ce qu’on appelle le charisme. Le coin extérieur de ses grands yeux noirs – si noirs, en fait, qu’on ne distinguait pas l’iris de la pupille – retombait très légèrement, ajoutant un peu de douceur à un regard qui, sans cela, aurait pu sembler excessivement inquisiteur. »

« Que s’est-il passé avec votre ancien assistant ?
– Il ne savait pas compter jusqu’à vingt-six, répondit Banerjee avec un sourire qui aurait fait passer La Joconde pour une hystérique. »

« Il est tout de même délicat de débuter une enquête sur la base d’un pur délire, ne pensez-vous pas ? Ce pauvre valet de pied devait adorer son maître, sa mort lui a tapé sur le ciboulot, et voilà tout.
– Qui sait, Christopher ? Mais son inquiétude, elle, n’a rien d’imaginaire. Ce qui la motive non plus. Partant de ce principe, notre enquête est tout ce qu’il y a de légitime. Je vous suggère d’ailleurs de vous y préparer dès maintenant. Je pressens que demain sera une journée chargée.
C’était là un doux euphémisme, dont j’ignorais encore la portée. »

« S’agit-il d’un chat aventureux ?
Lord Thomas s’étrangla.
– Cromwell ? Vous plaisantez ! C’est certainement lui le plus aristocrate d’entre nous tous. Je ne suis pas certain de l’avoir vu un jour mettre le museau dehors. Tout ce qu’il sait faire, c’est nous attaquer par surprise et dormir sur des coussins en soie. »

Lu à voix haute en décembre 2018 – Didier Jeunesse, 14,20€

le dernier songe de Lord Scriven

 

Sublutetia, tome 1: La révolte de Hutan (d’Eric Senabre, 2011)

Sublutetia fait partie de ces romans qui forcent l’admiration ! L’histoire de Nathan et de Keren est des plus improbables – disons qu’elle implique le métro de Paris, un monde souterrain insoupçonné, aussi utopique que vulnérable, une disparition inexplicable, un certain nombre de prouesses technologiques, une horde d’orangs-outans et une course contre la montre effrénée… Et pourtant, aussi incongrue que cette association d’éléments puisse paraître, chaque parcelle du roman d’Eric Senabre est crédible. Ce livre nous a happés et, pendant cette lecture, nous avons vécu au rythme des aventures palpitantes de Nathan et de Keren…

Il faut bien admettre qu’en ce mois de décembre, nous venons de découvrir in extremis ce qui nous restera en mémoire comme l’une de nos lectures les plus marquantes de l’année. Il s’agit-là d’un excellent roman d’aventures dont les rebondissements incroyables nous ont fait tour à tour trembler et vibrer. Mais ce n’est pas que ça. L’univers steampunk de Sublutetia est fascinant et animé de débats politiques passionnants. L’auteur a fait un travail impressionnant (digne du meilleur Jules Verne !) pour le rendre crédible et intelligible. Le résultat a beaucoup inspiré Antoine et Hugo qui ont pris un plaisir fou à imaginer Sublutetia, par exemple en s’efforçant de calculer à quelle distance elle se trouve de la surface de la terre ou en se prenant au jeu de l’inventif Eric Senabre en imaginant des machines à air comprimé. Les protagonistes sont travaillés, aux prises avec de vrais dilemmes, ce qui rend l’intrigue plus intéressante encore… À travers Sublutetia, Eric Senabre évoque avec beaucoup d’intelligence l’histoire de Paris, la modernité, les dérives de la technique et de la consommation, la quête de sens, mais aussi les relations entre humains et animaux. Ce roman nous a beaucoup donné à réfléchir et a suscité de multiples discussions en famille. Que demander de plus ?

Le tome 2 a été réclamé à peine ce premier volet refermé… Comme nous ne l’avons pas sous la main, nous nous sommes jetés sur Le dernier songe de Lord Scriven pour patienter !

Extrait

« Les Sublutetiens étaient habitués à vivre de peu, se consacrant au bien de la communauté plutôt qu’à leur propriété personnelle ; ce qu’ils laissaient derrière eux était, de fait, bien plus précieux que des objets. C’était une certaine idée de l’harmonie, du partage, de la vie en communauté qui, là-haut, n’existait que dans les livres. »
Lu à voix haute en décembre 2018 – Didier Jeunesse, 14,90€ (existe également au format poche, 5,90€)
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Louis Armstrong (de Pierre Ducrozet, Zaü et Jacques Bonnaffé, 2012)

Louis Armstrong portrait.jpgQui aurait cru le petit Louis, cet enfant qui déambulait pieds nus dans les rues de la Nouvelle Orléans à l’aube du XXème siècle deviendrait l’une des figures les plus marquantes de l’histoire du jazz ? Pierre Ducrozet conte avec talent l’histoire extraordinaire de Louis Armstrong. Une histoire qui est aussi celle du jazz, dont on suit les développements à travers le destin et les rencontres de ce trompettiste, cornettiste, chanteur et compositeur de légende. Une histoire qui est, finalement, celle des Etats-Unis. Cette lecture a d’ailleurs fortement résonné chez nous avec celle du Célèbre catalogue Walker & Dawn, dont l’intrigue s’inscrivait dans le même contexte historique. Les deux livres restituent avec finesse les contrastes qui divisent les États-Unis, des rives du Mississippi à l’immensité de Chicago et de New York, et l’irrépressible soif de liberté, d’émancipation face au poids des conventions et de la ségrégation.

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Louis-Armstrong-extraitLes illustrations de Zaü, si vivantes qu’elles semblent animées, et la voix captivante de Jacques Bonnaffé, qui lit l’histoire de Louis sur le CD assorti au livre, portée par de nombreux extraits musicaux, permettent une véritable immersion. Cette lecture, offerte aux garçons par mes parents qui savent si bien dénicher des trésors littéraires qui leur plaisent (et que je remercie affectueusement au passage !), a énormément marqué Antoine et Hugo. Il s’est agi pour eux d’une rencontre avec le jazz – et elle leur a indéniablement fait forte impression. Il faut dire que le cornet et la voix de Louis Armstrong ont de quoi laisser bouche bée ! En témoigne cette interprétation d’une chanson que j’adore, St James Infirmary !

Cet album a aiguisé leur curiosité et leur a vraiment donné envie d’aller plus loin. Après avoir refermé le livre, nous avons découvert de nombreux morceaux de musique de la Nouvelle Orléans, de blues et de swing, et reparlé très souvent de Louis Armstrong. Écouté et réécouté la chanson que Claude Nougaro a écrite en son hommage. J’espère que de nombreux lecteurs et lectrices auront le même plaisir à découvrir Louis Armstrong !

Éditions Bulles de savon, 19€

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Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Comment nous sommes devenus riches avec trois dollars (de Davide Morosinotto, 2016 pour la version originale en italien, 2018 pour la traduction française)

Ce livre est un coup de cœur parmi les coups de cœur ! Les mots risquent de me manquer pour exprimer à quel point notre petite famille a adoré Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Pendant quelques jours délicieux, nous avons unanimement vibré au rythme des aventures de ses quatre jeunes héros. Il faut dire que l’auteur italien, Davide Morosinotto, a réuni les meilleurs ingrédients pour un résultat détonnant…

Avant tout, une intrigue littéralement passionnante et qui emporte le lecteur en venant le chercher à hauteur d’enfant : « L’espace d’un instant, mon cœur s’est arrêté, je le jure. Parce que j’avais exactement trouvé ce que je cherchais. L’objet parfait. Et il coûtait un peu moins que les trois dollars qu’on avait à dépenser. » Quel gosse n’a pas rêvé de tomber par hasard sur une somme d’argent à dépenser à sa guise ? Et qui ne s’est pas laissé aller à feuilleter avec envie un catalogue en savourant de s’imaginer ce qu’il pourrait choisir ? Et si, à la place du révolver tant attendu, une vieille montre détraquée venait à être livrée par erreur, qui ne réfléchirait pas à réclamer son dû – quitte à traverser tous les États-Unis pour cela ? Et voilà que les aventures de P’tit Trois, Eddy, Joju et Min s’entremêlent avec une sombre mais non moins passionnante histoire criminelle… Vous imaginerez aisément les scènes d’indignation que tout cela nous a réservées au moment de refermer le livre et de coucher les enfants !

L’originalité de ce road-trip tient également à son décor : les États-Unis du début du 20ème siècle, restitués avec beaucoup de finesse par l’auteur. Le contexte historique demeure à l’arrière-plan et ne prend à aucun instant le pas sur l’intrigue, mais cette fresque très bien documentée apporte de la profondeur au roman. Du bayou de la Louisiane natale des quatre protagonistes aux abattoirs et à la gare de Chicago, en passant par la Nouvelle Orléans, les rives du Mississippi et les grandes plaines, Antoine et Hugo ont découvert avec curiosité ces contrées dépaysantes et l’époque de la ségrégation raciale et de la fin de la révolution industrielle :

« Avant même que le bateau s’amarre, j’ai poussé un grand cri en voyant un fiacre surgir derrière les quais à toute vitesse. Sauf que ce n’était pas des chevaux qui le tiraient. C’était… une automobile. Je savais qu’il existait des engins pareils quelque part. Ces fiacres à vapeur se conduisaient comme des bateaux mais je n’aurais jamais imaginé que j’en verrais un dans ma vie. »

P’tit Trois, Eddy, Julie et Min sont des personnages hauts en couleurs – à la fois drôles dans leur insouciance enfantine, et profondément attachants eu égard à leur indéfectible solidarité et à leur courage face aux épreuves de la vie. En donnant à chacun son tour le rôle de narrateur, l’auteur joue avec humour sur les décalages entre les perceptions réciproques des enfants. Impossible de ne pas penser à Tom Sawyer et à ses amis dont les frasques avaient déjà beaucoup réjoui Antoine et Hugo. Lisez plutôt :

« Malgré tout, un vrai chef ne doit pas se mettre en avant, il doit être choisi et acclamé par son peuple.
J’ai donc attendu d’être acclamé en songeant déjà à ce que je dirais avant d’accepter, non, non, je ne suis pas à la hauteur, vous êtes trop gentils, des choses dans ce goût-là, la modestie incarnée, quoi.
Au lieu de ça, Eddie a prétendu que c’était à lui d’être le chef car il était un chaman qui savait parler aux alligators ; Joju, elle, pensait que cette mission lui revenait car elle était la plus dégourdie de la bande, et Min lui-même donnait l’impression d’avoir son mot à dire en agitant la montre.
J’ai laissé échapper un soupir. Avec des sujets pareils, un chef aurait de quoi perdre patience. Après quoi, j’ai envoyé un coup de poing dans le ventre d’Eddie. Un coup qui a failli le faire pleurer mais qui a surtout donné lieu à une bagarre en bonne et due forme. Au bout du compte, tout le monde a compris que ce serait moi le chef, fin de la discussion. »

Last but not least, le roman est très bien écrit et l’objet-livre est à couper le souffle : vintage à souhait, truffé d’extraits de dessins, de cartes géographiques et de coupures de presse si authentiques qu’on les prendrait presque pour des documents d’archives. Je ne suis pas étonnée qu’il ait fallu plus de trois ans à l’auteur pour aboutir à un si beau résultat !

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Je m’arrête avant d’en avoir trop dévoilé, mais vous l’aurez compris, il s’agit-là d’un roman incontournable qu’on referme avec un pincement au cœur. Un livre que l’on peut acheter les yeux fermés. Un livre du calibre de ceux qui peuvent déclencher la passion de lire chez un enfant ! Si vous doutez encore, allez donc lire ce qu’en dit Pepita

Lu à voix haute en novembre 2018 – L’école des loisirs, 18€

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La grande expédition, de Clémence Dupont (2017)

Beaucoup d’enfants adorent se plonger dans les grands thèmes existentiels – et notamment l’origine de l’univers et du monde que nous connaissons aujourd’hui. Combien d’entre eux ne développent-ils pas une passion pour les dinosaures ? Et pourtant, difficile pour les tous petits de réaliser que la Terre existe depuis des milliards d’années et qu’elle est loin d’avoir toujours été telle qu’elle se présente actuellement !

La grande expéditionLa grande expédition de Clémence Dupont permet précisément d’aborder ces questions avec des tous petits, en nous permettant de remonter le temps de façon spectaculaire pour ensuite observer la Terre est ses habitants au fil des ères : Hadéen, Archéen, Protérozoïque – et ainsi de suite, jusqu’à l’ère actuelle. Si chaque période donne lieu à une courte description, l’album fait surtout la part belle aux illustrations splendides de l’autrice, voyez plutôt la couverture ! Un vrai plaisir pour l’œil qui donne à ce documentaire un côté très attrayant qui ne manquera pas de séduire les enfants. À première vue, les paysages fascinants qui se déploient sous nos yeux ébahis pourraient bien appartenir à un monde merveilleux et imaginaire – la réalité dépasse parfois la fiction ! Parmi ces êtres vivants incroyables, notre chouchou familial est sans doute le Gastornis, un redoutable oiseau géant du Paléogène qui chassait les ancêtres de notre cheval actuel…

Archéen

Paléocène

Une trouvaille assez géniale est l’idée de présenter cette fresque sous forme d’accordéon pouvant se déplier sur près de 8 mètres de long : une façon intelligente d’aider les petits à réaliser le temps écoulé et la distance qui nous sépare des ères révolues…

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Seuls regrets : le revers de la médaille de parvenir à réduire le texte à sa substantifique moelle (une qualité lorsqu’on lit avec des enfants jeunes qui n’ont souvent pas la patience d’écouter une explication trop longue ou complexe) est que certaines évolutions sont éludées ou difficiles à saisir à partir du texte – je pense, par exemple, à l’épisode de la disparition des dinosaures qui n’est pas du tout expliqué. En outre, on « débarque » un peu brusquement dans l’époque Hadéenne lors de laquelle notre planète, alors toute jeune, s’est refroidie. Il me semble que l’expérience de lecture aurait été facilitée et rendue plus ludique par un peu de « mise en scène » de l’expédition. Comme c’est fait, par exemple, dans L’histoire de la vie du big bang jusqu’à toi (Milan, P’tits Docs), excellent documentaire s’adressant à des enfants plus grands : « Maintenant, tourne la page, et fais un immense bonds en arrière ! ». Ou même dans la Brève histoire du monde, d’Ernest Gombrich, que nous sommes en train de lire avec nos « grands » garçons :

« […] nous allons jeter un papier enflammé dans ce puits infiniment profond. Il tombera lentement, descendra de plus en plus bas. Toutefois, dans sa chute, il éclairera les parois du puits. Tu le vois descendre ? Il est maintenant si loin qu’il ressemble à une étoile minuscule au milieu des ténèbres. Puis il s’amenuise encore et nous finissons par ne plus le voir. […] Mais nous ne sommes toujours pas parvenus au début des temps. Cela continue pendant des millions d’années. Facile à dire ! Pourtant, réfléchis un instant. Sais-tu combien dure une seconde ? Le temps que tu comptes très vite jusqu’à trois. Et combien durent 1000 millions de secondes ? Trente-deux ans ! À toi maintenant d’imaginer combien durent 1000 millions d’années ! En ce temps-là, il n’y avait pas de grands animaux, mais uniquement des escargots et des coquillages. Et si on remonte encore plus dans le temps, on ne trouve même plus de plantes. La terre entière était « désertique et vide ». Il n’y avait rien. Pas un arbre, pas un buisson, pas une herbe, pas une fleur, pas le moindre coin de verdure. »

Ces petites réserves ne m’ont pas empêchée de beaucoup apprécier cette « grande expédition » dont on rentre avec tout de même un léger vertige…

Lu en novembre 2018 – Éditions de l’Agrume, 24€

Mémoire en eaux troubles, de Joëlle Van Hee (2017)

Dans ce roman, l’autrice belge Joëlle Van Hee n’y va pas par quatre chemins pour nous parler de choses graves et universelles, mais parvient à le faire sans pathos, avec beaucoup de tendresse, d’humanité et même de l’humour !

Son protagoniste, Antonin, doit faire face à une épreuve terrible : la maladie d’Alzheimer de son grand-père, qu’il adore. Le roman évoque, à travers son regard, de façon juste et touchante la souffrance et les réactions parfois maladroites des membres de la famille, le malaise, l’appréhension et le dégoût d’Antonin en découvrant la « section spéciale » où réside son grand-père et la démence des malades – les « schmouls », comme Antonin les nomme spontanément lors de sa première visite. Son sentiment d’impuissance face à l’inéluctable déclin de cet homme qu’Antonin a toujours connu droit et fort, et qu’il admire tant. Ce livre, parce qu’il est si brut et direct, permet d’apprendre beaucoup de choses sur Alzheimer et la fin de vie.

Mais ce ne serait pas rendre justice au roman que de le réduire à cela : il raconte aussi et surtout la tendresse éprouvée par Antonin à l’égard de son grand-père et la manière dont il parvient à apprivoiser ses troubles – et ceux des autres résidents – et à accompagner le vieil homme le mieux possible. L’élan de cohésion familiale face à l’épreuve est restitué de façon juste et belle. J’y ai vu une belle invitation à profiter de la vie et à cultiver les liens si précieux avec ceux qui nous sont les plus chers, même lorsqu’ils ne sont plus ceux qu’ils avaient pu être.

Le roman vit aussi d’une intrigue passionnante, puisque le grand-père d’Antonin semble hanté par un secret remontant à la période tourmentée de la Seconde guerre mondiale : parviendra-t-il à se confier à son petit fils avant que ses souvenirs ne se dissipent complètement ? Et Antonin, qui souhaite de toutes ses forces pouvoir aider son grand-père à se libérer de son fardeau, a-t-il vraiment envie de connaître la vérité ?

Merci beaucoup aux éditions du Jasmin qui m’ont permis de découvrir Mémoire en eaux troubles. Il s’agit d’un livre très riche et touchant qui donne une belle leçon d’humanité. À titre personnel, j’ai toutefois été un peu dérangée par le registre de la narration : une langue très directe, souvent familière, ironique et ponctuée d’interjections et de points d’exclamation, dont j’imagine qu’elle est supposée refléter l’expression d’un adolescent écorché qui raconte son histoire à l’oral, ou même qui se confie à un journal intime (le lecteur est parfois tutoyé et pris à partie). Ce registre de langue m’a gênée pour entrer pleinement dans l’histoire, mais cela ne m’a pas empêchée d’être émue par la dernière partie du roman. Mais cela ne représente que mon expérience subjective et ne perturbera sans doute pas la lecture du cœur de cible du roman, les lecteurs qui ont l’âge d’Antonin !

Extrait

« – Tu as vu les moiseaux ? répète-t-il.

Il n’attend pas de réponse, je le sais. Il cherche seulement à attirer mon attention. Je m’approche de lui et je lui prends la main. Elle tremble toujours autant. Pauvre Papy…

Quand on est « moiseau » on n’imagine pas plonger et devenir poisson. Comment passer de l’air à l’eau sans y laisser toutes ses plumes ? Se faire poisson, c’est troquer ses ailes contre des nageoires et des écailles, c’est se glisser dans une combinaison de caoutchouc. S’enfoncer dans la mer, pénétrer dans un plasma vert où tout est mou et souple, où les bruits et les mouvements sont étouffés, où tout est lisse, où tout fuit, où tout est pris dans cette matière fluide qui te tient en suspension entre deux courants, deux lumières, deux températures. Les rayons du soleil y sombrent, les arbres y ont de longs cheveux et les vents s’y déplacent sans souffler, sans craquer mais en te faisant plier. Être poisson c’est ne plus pouvoir se débarrasser de cette seconde peau qui te colle au corps, ni ce de ce sel qui te colle aux yeux. C’est ne plus avoir de pères, ne plus jamais avoir soif, ne plus jamais tomber et se faire mal, mais couler, couler, couler, jusqu’au fond du fond du fond, sur le sable mou, dessous, et couler encore. C’est être l’épicentre d’une onde de choc qui jamais ne s’arrête de faire des vagues. C’est encaisser tous les coups, toutes les ondes de choc des autres, sans savoir pourquoi, sans comprendre. Rien. Jamais. Devenir poisson, c’est se souvenir qu’on était libre quand on était oiseau. C’est le regarder, cet oiseau, et ressentir encore l’ivresse de quand on déployait les bras pour glisser sur les ailes du vent. C’est sentir le vent traverser son cœur comme quand on montait toujours plus haut, qu’on fendait l’air à plein bec et qu’on se laissait tomber, pour se redresser juste avant que le sol ne nous rattrape… Être poisson, c’est être incapable de hurler son impuissance liquide…

Je croyais pouvoir oublier mon cafard chez Papy, c’est râpé. Un mot, « moiseau », a suffi à me faire toucher le fond à ses côtés. Ses mots inventés sont si beaux. »

 

Lu en octobre 2018 – Éditions du Jasmin, 14,90€

Mémoire en eaux troubles

Le clan des Otori, livre II: Les neiges de l’exil, de Lian Hearn (2003 pour la traduction française)

Quoi de mieux qu’un dépaysement littéraire radical pour accompagner la rentrée et son lot de préoccupations ? La saga du clan des Otori est assez idéale à cet égard puisqu’elle nous offre un long voyage dans l’espace et dans le temps en nous projetant dans un univers évoquant le Japon médiéval…

J’ai donc poursuivi, avec ce livre II, la lecture amorcée pendant l’été (cliquer ici pour consulter la chronique du livre I) et retrouvé avec plaisir beaucoup des ingrédients qui m’avaient ravie dans le tome précédent. En particulier, j’ai eu de nouveau l’impression de voir une fresque complexe et mouvante de personnages et de clans prendre vie et évoluer sous mes yeux. L’auteur restitue les logiques féodales avec finesse, mais sans manichéisme puisque les jeux d’alliances et d’opposition évoluent constamment et puisque les héros sont sans cesse confrontés à des dilemmes face auxquels il semble difficile d’anticiper leurs décisions. En revanche, loin de la succession rythmée de péripéties du premier tome, Les neiges de l’exil est plus lent, prenant justement le temps de nous faire partager les doutes de Kaede et de Takeo qui grandissent sous nos yeux.

Nos deux héros sont séparés, après avoir vu leur amour contrarié par les logiques animant leurs clans respectifs. Takeo se sent lié par sa promesse de rejoindre la redoutable Tribu qui semble décidée à tout prix à faire valoir ses droits sur lui. Kaede doit faire face au départ de Takeo, au déclin de son clan et aux résistances des hommes de son entourage qui la voient d’un mauvais œil reprendre les choses en main et qui préféreraient la voir se marier. Quelles décisions prendront-ils face au poids des déterminismes, au sentiment de devoir être loyal et responsable envers les leurs, mais aussi à la conscience de plus en plus aiguë de l’horreur des actions commises par leurs clans dans le cadre de la guerre permanente qui les oppose ? Parviendront-ils à se retrouver ? Rien ne semble écrit !

Il me semble que ce côté introspectif se prête peut-être moins à passionner de jeunes lecteurs en quête d’aventures. Pour ma part, j’ai mis plus de temps à entrer dans le roman et à le terminer que lors de la lecture du premier tome. J’ai été aussi un peu perturbée par le côté lisse des personnages qui sont présentés sous un jour très « stratégique » – tous font preuve d’un sang-froid presque inhumain et il me semble un peu dérangeant de ne pas les voir ressentir plus de sentiments face aux épreuves et aux bouleversements qu’ils vivent. Cela dit, Antoine l’a lu pratiquement d’un seul trait avant de se jeter sur le troisième tome… Tentez donc cet exil japonais, vous en rentrerez avec le sentiment d’avoir voyagé très, très loin !

Extraits

« Les alliances au sein de sa classe étaient loin d’être simples, avec leur jeu complexe de mariages créant de nouveaux liens, d’otages en maintenant d’anciens, sans compter les ruptures dues aux affronts inopinés, aux querelles ou au simple opportunisme. Mais cette situation paraissait limpide comparée aux intrigues de la Tribu. »

« Comment avait-il fait pour acquérir soudain un tel pouvoir? Quel était son secret pour amener ces hommes adultes, d’une grande force physique, à le suivre et à lui obéir? Elle se rappela avec quelle promptitude impitoyable il avait coupé la gorge du garde qui l’avait attaquée au château de Noguchi. Il n’hésiterait pas à tuer de la même façon chacun de ces hommes – cependant, ce n’était pas par peur qu’ils lui obéissaient. Était-ce par une sorte de confiance en cette absence de pitié, en cette aptitude à réagir immédiatement quel que soit le bien-fondé de sa réaction? Pourraient-ils se fier de la même manière à une femme? Serait-elle capable comme lui de commander des hommes? »

Lu en septembre 2018 – Gallimard jeunesse, 8,80€

Otori II