Silex, de Stéphane Sénégas (Kaleidoscope, 2020)

Bizarres, ces hommes des cavernes qui n’ont pas l’air plus étonnés que cela de croiser le chemin d’un anachronique tyrannosaure… Cette couverture n’en est pas moins splendide. Et tout s’explique très vite : nous sommes sur une autre planète, où quelques petits humains moins chanceux que nous cohabitent avec une foule de dinosaures que Stéphane Sénégas dessine avec une jubilation toute communicative.

Vous l’imaginez aisément, cet état de nature est régi avant tout par la loi du plus fort. Pas de bol pour le petit Silex ! Armé de son courage, d’un optimisme à toute épreuve et d’une bonne dose d’ingéniosité, le gringalet est bien décidé à démontrer qu’il n’y a pas que les muscles dans la vie. Quitte à affronter pour cela l’abominable casse-tout, le hérissant que-qui-pique et le féroce mange-tout.

« Houlà, costaud le bestiau ! »

Quelle expressivité, quelle vie, quel humour dans les graphismes de Stéphane Sénégas ! Silex déborde d’énergie et de trouvailles. La couleur du papier donne l’impression de contempler une gravure rupestre. Certaines pages détournent les codes de la bande-dessinée (que l’auteur connaît bien), avec des cases délimitées par de assemblages d’os.

Il y a quelque chose de réjouissant dans la force colossale des dinosaures, soulignée en convoquant d’impressionnants chiffres sur leur stature et leurs attributs. En même temps, les parallèles avec le monde des hommes invitent à la réflexion : souhaitons-nous un monde où les plus forts s’imposent, ou préférons-nous miser sur l’intelligence, la patience, l’entraide et le respect ?

Pas crédible pour un sou mais divertissant, cet album réjouira les futurs lecteurs de Silex and the city !

Lu en octobre 2020 – Kaleidoscope, 13,50€

Le mystère de Lucy Lost, de Michael Morpurgo (Gallimard Jeunesse, 2015 pour la traduction en français)

Qui est-elle ? Sirène ? Fantôme ? Naufragée ? Simple d’esprit ? Espionne allemande ? Tout ce que l’on sait, c’est qu’elle a surgi de l’océan au mois de mai 1915, le regard vide, épuisée et désorientée, un mot unique sur les lèvres : « Lucy ». Sur les îles Scilly où elle est accueillie par une famille de pêcheurs, la jeune fille suscite la curiosité, fascine, inquiète. Connaît-elle elle-même la clé de son mystère ? Il pourrait en aller de sa survie, en ces heures sombres de conflit mondial où la méfiance envers l’étranger règne en maître…

« Dites-le lui. Dites-le à ma mère. Mme Bailey, 22, Philimore Gardens, Londres. Dites-lui que son fils, Harry, est mort en pensant à elle. Dites-le lui, s’il vous plaît. »

Michael Morpurgo s’inspire de la Grande guerre et du naufrage du Lusitania pour imaginer une histoire extraordinaire. Un destin incroyable, mais auquel on croit pourtant dur comme fer tant elle est bien racontée. Le narrateur, qui n’est autre que le petit fils de Lucy, livre ce récit comme une reconstitution des faits à partir de témoignages et de traces écrites recueillis auprès des protagonistes. L’ensemble est merveilleusement bien écrit. Le décor est plus vrai que nature, de New York au petit village insulaire, avec sa petite école, son église, le son du phonographe, les journaux pleins de menaces et les lecteurs de L’île au trésor. On plonge en pleine guerre mondiale, et c’est bouleversant. D’autant plus que l’auteur s’affranchit de toute lecture nationale et évoque aussi bien l’immense gâchis humain que des moments poignants de solidarité et de fraternisation. Et la vie qui continue, tant bien que mal…

Une lecture inspirante qui entretient une mémoire importante, un peu comme l’avait déjà fait le film Joyeux Noël. Et qui témoigne des pouvoirs de la littérature qui fait grandir, invite subtilement à réfléchir et à résister aux discours haineux.

J’ai été très émue de la découvrir à voix haute avec Hugo, dont les aïeux ont souffert de l’horreur des guerres du 20ème siècle des deux côtés du Rhin.

L’avis de Pépita, c’est par là !

Extrait

« Je n’aurais jamais cru qu’un peuple d’habitude si gentil, généreux, courtois et attentionné puisse du jour au lendemain devenir si haineux et malveillant, méchant et vindicatif. On dirait que les gens sont aussi capricieux que le temps. De même que la nature autour de nous peut être douce, calme, paisible un jour, et être entièrement transformée le lendemain par des mers tumultueuses, des vents rageurs, des nuages déchaînés, j’ai appris qu’un peuple peut se retourner et changer, que tout sa bonté, sa gentillesse peuvent être effacées par la méchanceté et le fanatisme. Nous avons tous, je suis obligé de le reconnaître, une face sombre. Il y a un Dr Jekyll et Mr Hyde en chacun de nous. »

Lu à voix haute en septembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 8,90€

Le musée des émotions. 40 chefs d’œuvre livrent leurs secrets (Elsa Whyte, La Martinière Jeunesse, 2020)

Les émotions qui jaillissent des œuvres d’art, l’art de s’émouvoir… Vaste sujet pour ce documentaire ! La couverture saisissante et les illustrations sublimées par le format majestueux et le papier glacé font de cet album un bel objet-livre, à la hauteur de l’enjeu. Mais ce n’est pas tout : sa construction très intelligente autour de 40 œuvres captive en suggérant plusieurs clés de lecture.

Chacune de ces créations est mise à l’honneur sur une double page et associée à une émotion. Ces œuvres comprennent des incontournables de l’histoire de l’art, comme la Joconde, le Cri de Munch ou Guernica de Picasso. Mais aussi des peintures, des sculptures et des photographies moins célèbres, dont certaines nous étaient inconnues. Page après page, elles esquissent une palette d’émotions aux quarante nuances, montrant ce que tristesse, chagrin, colère, sérénité, déception, honte, souffrance, etc. font aux corps. De petits encadrés zooment sur des détails pour mieux attirer notre attention sur un sourcil froncé, une ride déformant un visage, un torse affaissé, une main crispée, des yeux exorbités, un sourire énigmatique… Le texte interroge chaque scène, tend des perches, invite à sonder les états d’âmes des personnages représentés. Voilà de quoi éveiller la sensibilité artistique des jeunes lecteurs, en leur faisant prendre conscience que chaque œuvre renferme une histoire !

L’ensemble est classé par ordre chronologique, permettant de découvrir les principales périodes artistiques et leurs mouvements les plus importants. Un voyage dans le temps fascinant car il donne à voir comment les émotions et leur expression, que l’on pourrait croire universelles, changent au fil des siècles. Ainsi ces pleureuses à la forme triangulaire déconcertante, figurant leur buste et leurs bras saisissant désespérément leur tête, sur une céramique vieille de près de 3.000 ans, témoignent de la façon dont la tristesse pouvait être représentée pendant l’Antiquité. Et en même temps, les « têtes de caractère » sculptées au 18ème siècle par Franz Xaver Messerschmidt ont un côté outrancier qui n’est pas si éloigné des caricatures contemporaines.

Un album très riche, que nous avons parcouru de la première à la dernière page, et qui donne envie d’aller voir plus loin sur certaines œuvres et leurs artistes. Vous l’aurez compris, le musée des émotions vaut le détour !

Lu à voix haute en septembre 2020 – La Martinière Jeunesse, 18€

Le merveilleux, de Jean-François Chabas (Les Grandes Personnes, 2014)

« Au cœur de la roche mère gorgée de silicium, de fer, de titane et d’aluminium, s’introduisit le magma, lors des mouvements capricieux de l’écorce terrestre ; des forces colossales exercèrent leur pression. La chaleur irradia, puis s’en alla, irradia de nouveau. Mille alchimies complotèrent à la création de la pierre, qui enfin naquit. Quand l’œuvre fut achevée, elle demeura tapie dans le ventre de la montagne. Longtemps, très longtemps, le saphir attendit son heure. »

Dès la lecture à voix haute des premières lignes, la curiosité de toute la famille était à son comble. C’était évident : nous avions à faire à un texte hors norme qui ne manquerait pas de nous prendre de court. Quelle belle idée de construire ce récit non pas autour d’un schéma narratif classique mais avec pour fil conducteur un objet. Pas n’importe lequel ! Une pierre précieuse parmi les précieuses, un saphir d’un bleu incroyable et à l’ovalité parfaite, un joyau aux airs de talisman, émettant une lueur presque magique. Un rayonnement qui vient éclairer de façon saisissante la nature de ceux qui entrent en sa possession – et, plus largement, les forces qui travaillent le monde à la fin de l’époque victorienne.

Jean-François Chabas nous fait entendre un chœur de voies singulières qui témoigne de la capacité de la littérature à croiser plusieurs regards. Car chacun des propriétaires du saphir y projette quelque chose de différent – un signe de la bonté divine, une fortune avec un grand « f », un symbole de pouvoir, quelque chose d’infiniment pur qui questionne la corruption des hommes – ou tout simplement une pierre d’une dureté inouïe, parfaite pour affûter des lames. Invariablement, le Merveilleux agit comme un révélateur de l’âme humaine, comme un catalyseur de rebondissements captivants.

Happés par cette lecture, nous aurions aimé qu’elle dure plus longtemps. Pas facile de mettre un point final à une telle histoire ! Le saphir semble aussi inaltérable que la vie humaine paraît éphémère face aux éléments, aux crocodiles, à la faim, aux maladies et aux maux de ce vingtième siècle naissant. J’ai trouvé que l’auteur s’en était très bien sorti, parvenant à boucler sa boucle sur une note poétique et presque mystique. Mes garçons, qui n’aiment pas les fins ouvertes, m’ont demandé si j’avais déjà mis la main sur le tome 2 ; ils en auraient voulu « au moins une cinquantaine de pages de plus »…

J’ai été heureuse de pouvoir découvrir ce texte fascinant avec eux. La lecture à voix haute nous a permis d’en profiter pleinement en leur faisant un peu de sous-titres sur le contexte historique qu’ils n’ont pas encore étudié à l’école (colonisation, conflit irlandais, socialisme, etc.). S’il est lu en solo, il me semble que ce texte s’adresse à des lecteurs plus âgés, à partir de la fin du collège et sans limite d’âge.

Un grand merci à Sylvie qui m’a recommandé Le merveilleux – et par la même occasion fait connaître Jean-François Chabas dont nous allons sans tarder lire d’autres livres !

Extraits

« Calé contre le bloc protecteur, le vieil homme examina encore le corindon ; c’était un spécimen d’un bleu profond, soyeux, velouté, qui rayonnait dans le clair-obscur. Une pierre extraordinaire. »

« Ce que je ne dirais pour rien au monde à un Anglais, je l’avoue, va comprendre pourquoi, à un Irlandais : je cois bien que je suis tiraillé entre ce qu’on m’a fourré dans la tête depuis l’enfance et surtout dans la Royal Navy, et ce que j’ai vu de mes propres yeux. Pour faire bonne figure et être accepté par les nôtres, c’est comme si je me sentais obligé de clamer que nous sommes supérieurs, nous Occidentaux, et que les Indiens et tous ces peuples d’outre-mer, quels qu’ils soient, surtout s’ils ont la peau basanée, sont des singes imbéciles. Mais dans l’intimité de mon âme, je sais que ce n’est pas la vérité, et que le quota d’ânes bâtés est le même partout ; celui des gens brillants également. Il y a en Inde des indigènes fascinants, qui l’emportent en grandeur de sentiments et en élévation de l’esprit sur la plupart des Blancs. Voilà qui est dit. Et puis, je traine cette culpabilité, vois-tu, qui ne cesse de grandir à mesure que passent les mois. Maintenant que je n’ai plus de crétins du même acabit que ma pauvre personne pour m’encourager à penser qu’on peut gruger ces moricauds sans dommage, je me retrouve acculé à la vérité vraie : j’ai escroqué beaucoup de ces gens, des âmes simples qui se sont fait dépouiller sans comprendre. Le plus effrayant, c’est d’avoir pris conscience de l’ampleur de la chose. Car je n’étais pas seul à agir ainsi.

Qu’est-ce que l’Empire britannique, sinon une gigantesque entreprise de pillage de peuples qui ne nous sont rien, et surtout qui ne nous avaient rien demandé ? »

Lu à voix haute en septembre 2020 – Les Grandes Personnes, 14,50€

Âge tendre, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2020)

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En découvrant les dernières nouvelles de l’épidémie de Covid, du changement climatique, du chômage ou des nouveaux succès de l’extrême-droite à travers le monde, n’avez-vous jamais rêvé de pouvoir faire un bond dans les années 1960-1970 ? Imagine ! La tapisserie fleurie aux couleurs psychédéliques, un air de musique yéyé, des blousons noirs qui croisent des hippies dans un combi Volkswagen – et je serais en train de taper cette chronique sur une vieille machine à écrire…

Décidément, Clémentine Beauvais sait nous prendre de court ! On croit ouvrir son nouveau roman, on tombe sur une circulaire du ministère de l’éducation nationale instituant une année de Service Civique Obligatoire entre l’année de troisième et celle de seconde. Intrigué(e), on tourne la page pour tomber sur la page de garde du rapport de « serci » de Valentin Lemonnier, 378 pages (il a « dépassé »). Aucun de ses souhaits n’ayant été pris en compte par l’algorithme, il est envoyé à l’autre bout de la France, dans un établissement de soin à des personnes atteintes d’Alzheimer au concept peu commun : il s’agit de reconstituer le décor de leur jeunesse, dans les années 1960 (oui, le roman joue dans un futur où la France serait gouvernée par une présidente, ce qui n’aurait pas risqué d’arriver pendant les Trente Glorieuses, mais là je m’égare…). Et voilà que Valentin n’a pas le cœur d’annoncer à Mme Laurel qui a participé à un concours organisé par Salut les Copains (année 1967) qu’elle n’a pas gagné – et que Françoise Hardy ne pourra malheureusement pas venir chanter chez elle. Il va donc falloir se débrouiller pour qu’elle vienne !

J’ai tourné les pages, avide de savoir comment Valentin s’en tirerait, mais aussi de mieux comprendre ce garçon particulier, mais très attachant. Très vite, aussi, on brûle d’en savoir plus sur les personnes qu’il rencontre, notamment son impénétrable encadrante. Et notre curiosité est alimentée habilement par les notes rétrospectives que Valentin insère çà et là qui nous font pressentir l’ampleur des évolutions à venir…

L’intrigue est farfelue, la forme réjouissante, le propos optimiste : j’ai pris un grand plaisir à lire ce roman. J’ai adoré la malice avec laquelle les réponses de Valentin, qui reprennent, avec une bonne volonté touchante, les termes de la trame standardisée du rapport, tournent en dérision le vocabulaire néo-libéral de la « détermination de ses champs de compétences préférentiels » à la « stratégisation de carrière » et au « plein déploiement de ses potentiels ». Vous vous en doutez, il ne s’agit pas vraiment de cela : Clémentine Beauvais évoque joliment et justement « l’âge tendre » de l’adolescence – ce moment de prendre son envol, de réaliser que certaines choses sont plus nuancées qu’on ne le pensait et de partir à la recherche de son identité.

Une lecture très originale, drôle et émouvante !

Par ici pour découvrir mes chroniques des Petites Reines et de Brexit Romance, de la même autrice.

Lu en août 2020 – Sarbacane, 17€

Gustave Eiffel et les âmes de fer, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2018)

Dans notre région allemande, l’année scolaire traîne en longueur et nous attendons avec une impatience non dissimulée les grandes vacances, la semaine prochaine. Les mois de confinement, puis un déconfinement tâtonnant et compliqué nous ont épuisés. Alors pour galvaniser toute la famille, il nous fallait un remontant : une lecture détonante, quelque chose qui nous donne du muscle et du tonus, une bonne secousse qui disperse joyeusement la maussaderie ambiante. Le constat s’est imposé de lui-même : il était grand temps de dévorer un nouveau roman de Flore Vesco !

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Nous voilà donc propulsés à Paris en 1855, à l’aube de la révolution industrielle. À la recherche d’un emploi, Gustave Eiffel est intrigué par une énigmatique annonce qui le conduit à la non moins énigmatique S.S.S.S.S.S., sigle qui signifie, comme vous l’aurez deviné, non pas la Secte des Satyres Snobs Sifflotant du Swing en Savates, mais évidemment la Société Super Secrète des Savants en Sciences Surnaturelles. Formé à la dure, le jeune homme est envoyé en mission dans une usine métallurgique hautement suspecte… Une enquête qu’il aborde avec 60% d’ingéniosité, 20% de détermination et au moins 20% d’un humour pour le moins déconcertant !

Voici un roman d’aventure farfelu et charmant à tous égards. Pour son protagoniste attachant, dans ses doutes et ses centres d’intérêts… un peu particuliers. Pour les autres personnages qui piquent notre curiosité. Pour la passion communicative des membres de la S.S.S.S.S.S. pour les sciences qui donnent envie d’appréhender le monde avec toutes sortes d’appareils de mesure. Pour le décor steampunk fascinant d’une capitale transformée par le « progrès technique » et les balbutiements de l’industrialisation.

« Imaginez le progrès ! Plus besoin d’employer des ouvriers qualifiés : les manœuvres devaient seulement savoir actionner un levier, visser un boulon, tourner une manivelle… Un enfant aurait pu le faire. D’ailleurs, la manufacture en employait quelques-uns. Et grâce à l’éclairage au gaz, plus besoin de s’arrêter à la nuit tombée. »

Le quotidien infernal de la manufacture montre très bien les rêves et les dérives associés aux grandes inventions de cette époque, notamment l’électricité, mais aussi les conditions de travail inhumaines – et la déshumanisation du travail plus largement. Des réalités qui font prendre conscience du chemin parcouru et de la valeur des conquêtes sociales des XIXème et XXème siècles.

La construction de l’intrigue est un peu inhabituelle, en deux séquences clairement démarquées : le recrutement et la formation de Gustave, puis sa mission. Cela m’a prise de cours en me donnant le sentiment surprenant de bifurquer à mi-chemin – et rétrospectivement l’impression que la première partie aurait pu être plus courte. Cela dit, les enfants ont été captivés par cette histoire et nous avons été ravis de retrouver la plume de Flore Vesco qui apporte décidément quelque chose d’original et rafraîchissant à la littérature jeunesse !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline sur ce roman. Et par ici pour retrouver mes chroniques des autres romans de Flore Vesco : De cape et de mots, L’estrange malaventure de Mirella et 226 bébés.

Autres extraits

« La première phase d’expérimentation du thermomètre à sirènes a donné des résultats très concluants, commença-t-il. Vous savez que les poissons sont des animaux poïkilothermes, c’est-à-dire à sang froid. Or il semble bien que les sirènes, elles, aient le sang chaud, ce qui leur permet de se déplacer dans des eaux à température variée, et d’accroître ainsi leur territoire de chasse. Vous avez sans doute déjà remarqué que la température de l’air ambiant augmente lorsque plusieurs êtres humains sont réunis dans une même pièce. Ce thermomètre fonctionne selon le même principe. En plaçant plusieurs capteurs munis de poids au bout d’un filet, le thermomètre détecte la présence d’un banc de sirènes dans un rayon de 250 mètres cubes. »

« L’oreille était assaillie par mille bruits discordants : partout on clouait, vissait, rivait, écrouissait, sciait, escapoulait, calorisait, rabotait, corroyait, étampait, décottait, corrodait, mazéait, grenaillait, ébrondait, dolait, dulcifiait, emboutissait, laminait, crampait, ébarbait, burinait, pilonnait, cinglait, brasait et brocardait. Ce vacarme déferlait avec une telle force qu’il poignait le crâne et empêchait de penser. »

Lu à voix haute en juillet 2020 – Didier Jeunesse, 15,90€

Sweet sixteen, de Annelise Heurtier (Casterman, 2013)

Sweet Sixteen

Sweet Sixteen nous a révélé une page bouleversante de l’histoire du mouvement afro-américain des droits civiques : le violent bras de force déclenché par l’arrêt de la court suprême mettant légalement fin à la ségrégation raciale dans les écoles publiques américaines, suite auquel en 1957, neuf élèves noirs s’inscrivirent dans le lycée le plus prestigieux de Little Rock, jusque-là réservé aux Blancs. Neuf adolescents qui rêvaient d’une éducation digne de ce nom et d’égalité. C’était sans compter l’hostilité des 2500 autres élèves – et la violence des manifestations racistes qui embrasèrent toute la ville…

« – Le juge de district fédéral Ronald Davies a statué. Il ordonne que l’intégration commence demain mercredi 4 septembre. L’annonce vient d’être faite sur toutes les radios.
– Mais, et les troupes du gouverneur… ?
– Les soldats seront bien devant le lycée. Reste à voir s’ils oseront nous empêcher d’y entrer. La justice est de notre côté. »

Annelise Heurtier s’inspire de ces faits réels pour écrire un roman restituant l’année terrible des Little Rock Nine, auxquels nulle vexation, humiliation ou intimidation n’est épargnée. Une chronique glaçante et captivante, qu’Antoine, puis moi, avons lue chacun d’une traite. La narration, directe et sensible, confronte deux points de vue : celui de Molly Costello, l’une des « neuf », et celui de Grace Sanders, jeune fille de bonne famille qui se retrouve dans la même classe. La ségrégation les sépare comme un fossé insurmontable, mais l’une comme l’autre voit l’année qui devait être celle de ses sweet sixteen complètement bouleversée…

Ce livre, très proche des faits, contribue à entretenir la mémoire d’événements historiques insuffisamment connus hors des frontières étasuniennes. Mais surtout, il nous parle, de façon très inspirante, du courage immense de celles et ceux qui agissent en pionniers de la conquête de nouveaux droits, qui s’exposent en première ligne pour permettre à d’autres d’être acceptés, respectés et éduqués. On ne peut qu’être saisi par la volonté sans faille de ces neuf adolescents aux prises avec une foule forcenée – et que le président Eisenhower dut finalement faire protéger par des soldats. La perspective de Grace qui vit tout cela à hauteur d’adolescente soucieuse d’appartenir au groupe, est très intéressante également. Elle donne à voir toute la difficulté de faire évoluer les esprits, même lorsqu’on a la loi de son côté. Mais elle montre aussi comment, pas à pas, les luttes émancipatrices peuvent faire bouger les lignes, y compris dans un contexte où l’obscurantisme règne en maître.

Un grand merci à Sophie, des lectures lutines, qui m’a offert ce roman ! Une lecture interpellante qui offre un excellent exemple des pouvoirs de la littérature – celle qui croise les regards et ouvre des fenêtres sur le monde et l’Histoire. Si vous voulez finir de vous en convaincre, jetez donc un œil aux avis de Carole, Pepita, Alice, Bouma et Sophie.

PS: Anecdote : le contrebassiste de jazz Charles Mingus composa « Fables of Faubus » pour protester contre le gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus, qui envoya la garde nationale pour empêcher les neuf de Little Rock d’accéder au lycée de Little Rock. Voici les paroles (refusées par Columbia Records qui enregistra une version instrumentale) :

Oh, Lord, don’t let ’em shoot us!
Oh, Lord, don’t let ’em stab us!
Oh, Lord, no more swastikas!
Oh, Lord, no more Ku Klux Klan!

Name me someone who’s ridiculous, Dannie.
Governor Faubus!
Why is he so sick and ridiculous?
He won’t permit integrated schools.
Then he’s a fool! Boo! Nazi fascist supremists!
Boo! Ku Klux Klan (with your Jim Crow plan).

Name me a handful that’s ridiculous, Dannie Richmond.
Faubus, Rockefeller, Eisenhower.
Why are they so sick and ridiculous?

Two, four, six, eight:
They brainwash and teach you hate.
H-E-L-L-O, Hello.

Les culottées. Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2016)

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C’est d’abord un objet-livre qui nous tend les bras, avec sa couverture brillante et espiègle, son titre intriguant, ses planches modernes et colorées. Je me suis donc plongée avec gourmandise dans les destins incroyables de ces « culottées » qui, chacune à sa manière, résistent obstinément aux attentes et aux injonctions pour suivre leur voie. Ce volume, ainsi que le second tome paru un an plus tard, représentent un travail remarquable, à juste titre récompensé par les prix les plus prestigieux, dont le Eisner Award l’année dernière.

Extrait 2Pénélope Bagieu met en lumière des trajectoires aussi stupéfiantes que méconnues, qu’il aurait été mortifiant de ne pas découvrir ! Je pense, par exemple, à Annette Kellerman, sirène sportive et subversive qui révolutionna le maillot de bain féminin, ou même Leymah Gbowee, malgré son prix Nobel de la paix. Ou encore Wu Zetian, alors qu’elle a été impératrice de Chine au VIIe siècle. Certaines, comme Joséphine Baker, sont certes déjà célèbres, mais on se rend vite compte que les trompettes de la renommée sont loin de leur rendre justice.

Extrait 1

Ces destins sont condensés en quelques planches, avec humour et sensibilité. Et chacune de ces histoires est saisissante, bouleversante, mais inspirante : il y a quelque chose de jubilatoire à voir ainsi ces femmes repousser de toutes leurs forces les limites de leur horizon – et du nôtre par la même occasion. Elles incarnent un spectre immense et grisant de vies de femmes. Elles invitent à oser être soi-même et imaginer de nouveaux possibles.

Mes parents m’ont offert les deux tomes des Culottées pour mon anniversaire, dont la célébration a été (un peu) ternie cette année par le confinement. C’est qu’ils me connaissent décidément très bien ! Voilà la lecture parfaite pour faire le plein d’envies et d’ondes positives. Et vous savez ce qui me fait le plus plaisir ? C’est que mes deux garçons ont adoré se plonger dans ces portraits de femmes qui ne font que ce qu’elles veulent. Ils ont été captivés, chamboulés, ils ont voulu en parler, ont lu et relu ces planches sans se lasser.

Cette BD a été traduite en 17 langues et publiée dans plus de 22 pays, s’écoulant à 550 000 exemplaires. Elle a récemment fait l’objet d’une adaptation télévisée. Un coup de projecteur qui contribue à redonner leur place aux femmes qui restent largement invisibilisées dans la façon dont on écrit et apprend l’Histoire. Merci à Pénélope Bagieu pour son culot !

Horribles énigmes, de Victor Escandell et Anne Gallo (Saltimbanque, 2020)

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Hugo, neuf ans, adore jouer au détective : il se délecte des petites énigmes d’Astrapi, des jeux d’escape game et des livres ludiques proposant au lecteur de mener son enquête. Ces derniers temps, il aime aussi les « histoires qui font peur » – celles qu’il se raconte avec son frère et celles que nous lisons ensemble. Pendant le confinement, le splendide roman graphique Thornhill et Le cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde leur ont fait forte impression, et la nouvelle édition de Dracula illustrée par François Roca figure très haut sur notre liste d’envies. Logiquement, donc, Hugo a eu immédiatement envie de se plonger dans l’album Horribles énigmes, paru récemment aux éditions Saltimbanque.

L’idée est excellente : raconter l’histoire d’une dizaine de créatures monstrueuses, en terminant à chaque fois par une énigme soumise à la sagacité du lecteur.

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Les premières pages nous font entrer dans le rôle du détective avec une série de conseils pour devenir un enquêteur hors-pair. Elles plantent aussi le décor et invitent à s’y immerger, en découvrant ce livre dans la pénombre (à l’aide d’une lampe de poche !), en diffusant un fond musical lugubre et adoptant un ton de circonstance – conseils que nous avons évidemment suivis à la lettre, pour le plus grand plaisir de Hugo ! On peut ensuite choisir un monstre dans l’alléchant menu qui est proposé – de Frankenstein aux sorcières, en passant par le comte Dracula, Mr Hyde et le monstre du Loch Ness, toutes les stars du genre y sont.

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Chaque chapitre comprend une petite introduction documentaire sur l’histoire de l’histoire (par exemple l’écriture de Frankenstein par Mary Shelly il y a deux siècles, ou la chasse aux sorcières au Moyen-Âge). Suit un effrayant petit récit illustré de la vie de la créature en question, conclu par une énigme à résoudre grâce aux indices. On peut ensuite vérifier ses intuitions en décryptant le texte des solutions grâce à la clé fournie.

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J’ai trouvé que cet album offrait une alternative divertissante à l’histoire du soir classique, plus interactive grâce à la mise en place de l’ambiance et aux cogitations pour résoudre chaque mystère. Les énigmes se sont révélées un peu faciles pour nous. Cela n’a pas vraiment altéré le plaisir du jeu et du partage, mais pour cette raison, je conseillerais donc cet album plutôt à des lecteurs du début de l’école primaire – enfin à ceux qui n’ont pas froid aux yeux ! Cela dit, les lecteurs plus grands apprendront plein de choses sur l’histoire des « monstres ». Seule chose à savoir : les histoires dévoilent des aspects-clé de romans célèbres (dénouement compris) et il vaut peut-être mieux éviter si vous avez prévu d’en lire un prochainement.

Un livre-jeu au sens large du terme, parfait pour aiguiser son sens de l’observation et de la logique – et pour apprivoiser ses peurs !

Extraits

« La logique sera ta principale alliée dans ces énigmes. Qui a eu un comportement suspect ? Qui a eu un comportement suspect ? Qui correspond aux descriptions d’un témoin ? Qu’est-ce qui pourrait faire tomber des soldats de plomb ? La logique te permet de faire des listes de réponses possibles.
L’observation est aussi un sens très développé chez les enquêteurs. Un objet qui a changé de place, un récipient mystérieusement vide, une expression inhabituelle sur un visage ? Tu devras être attentif aux détails ! »

« Avec des amis, une toile de tente dans un jardin est un lieu parfait pour se flanquer une bonne frousse pendant l’enquête. »

« Au Moyen-Âge, les gens croyaient aux sorcières, des femmes qui auraient signé un pacte avec le diable. Elles pouvaient ainsi détruire des récoltes ou causer des épidémies d’une simple formule magique. Une femme vivant seule et connaissant les secrets des plantes était immanquablement suspectées de sorcellerie. Elles furent des centaines d’innocentes à être condamnées à mort alors qu’elles n’essayaient que de soigner les gens avec des potions. »

Stern, tome 1: Le croque-mort, le clochard et l’assassin, de Frédéric et Julien Maffre (Dargaud, 2015)

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Stern_extraitAvec cette série, les frères Maffre revisitent le genre du western à leur manière ! On retrouve beaucoup des ingrédients incontournables du genre : une petite ville aux rues poussiéreuses battues par les cavaliers, un shérif intransigeant, un saloon qui ne désemplit pas, ses filles de joie et son piano désaccordé… Mais à bien y réfléchir, l’intrigue évoquerait plutôt celle d’un roman policier. Et c’est un euphémisme de dire que le personnage principal n’a rien des cow-boys musclés qui règnent sur le Far West à coups de colt : Elijah Stern, longue silhouette dégingandée en costume noir, front dégarni, tout en angles et en ombres, traîne une mélancolie empreinte de mystère et… une passion pour la lecture. Notamment un auteur français pas très connu qui s’appelle Victor Hugo.

Stern_extrait Melville

Qui est-il vraiment ? Croque-mort de son état, il est en réalité prêt à expédier toutes sortes de missions moyennant finances, n’hésitant pas, le jour où il découvre que l’homme qu’il est chargé d’inhumer a été assassiné, à s’improviser médecin-légiste et enquêteur ! Son enquête réveille un passé sanglant, lié aux atrocités de la guerre de Sécession.

Stern_extrait 1

Ce premier tome est très prometteur. L’enquête est captivante et on brûle d’en savoir plus sur le ténébreux Stern – quelle bonne idée de donner le premier rôle à un croque-mort ! Son goût pour la littérature suscite de nombreux clins d’œil réjouissants aux « nouveautés » de cette époque. Le dessin est très travaillé, sensible et élégant. Le décor de western est plus vrai que nature et les personnages tous plus expressifs les uns que les autres. J’ai eu un faible pour Elijah Stern, mais aussi pour le fameux « clochard » qui révèle une sensibilité et une profondeur inattendues.

On en redemande ! Comble de chance, j’ai les autres tomes sous le coude…

Lu en juin 2020 – Dargaud, 14,50€