Curieux mammifères, de Florence Guiraud (Saltimbanque, 2019)

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N’y allons pas par quatre chemins : Curieux mammifères est le plus beau documentaire qu’il nous ait été donné de lire depuis longtemps. Époustouflantes, les immenses illustrations de Florence Guiraud rendent grâce à la beauté et à la diversité des membres de la grande famille des mammifères. Leurs compositions attirent intelligemment notre attention aux étonnantes formes de nez, trompes, cornes, queues, pelages et autres cuirasses qui permettent aux différentes espèces de s’adapter à leur environnement. Mais surtout, elles restituent comme aucune autre les frémissements, la douceur, la vulnérabilité aussi, de ces animaux dont elles nous font sentir si proches…

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Ces graphismes émouvants vaudraient à eux seuls le détour. Cela dit, la qualité du texte est à la hauteur – il ne nous arrive pas souvent de lire (et relire !) un documentaire de bout en bout ! Florence Guiraud propose des éclairages complémentaires, combinant informations sur l’évolution, anecdotes historiques et restitution de croyances et mythes relatifs à certains animaux… On ne peut qu’être ébahi des super pouvoirs des différentes espèces. Il y a celles qui voient à des kilomètres dans le désert, celles qui plongent à 900 mètres de profondeur, celles qui réalisent des bonds fabuleux, celles qui disposent d’un radar naturel pour se mouvoir de nuit… Ce documentaire sort des sentiers battus en nous faisant découvrir de nombreux animaux dont nous ignorions jusqu’à l’existence : une mine d’informations aussi stupéfiantes que réjouissantes !

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Cet enthousiasme est à la mesure du désarroi ressenti en constatant que l’histoire est toujours la même. La recherche du profit et les superstitions alimentent le braconnage, le commerce d’ivoire, de fourrures, de cornes, contribuant ainsi à faire disparaître ces espèces une à une. À l’image du pangolin, au bord de l’extinction : traqué pour sa viande et ses écailles, il s’immobilise enroulé lorsqu’il se sent menacé et les braconniers n’ont plus qu’à se pencher pour le ramasser…

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Un majestueux cabinet de curiosité dont chaque double page charrie sa dose de grains dans le sablier de notre conscience. Indispensable !

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Extraits

« Les cornes ont plusieurs fonctions. Tout d’abord, c’est un signe de reconnaissance. Dans la savane, elles permettent aux antilopes et aux gazelles de se distinguer entre espèces. Elles sont aussi un atout de séduction et un signe de supériorité : les femelles préfèrent les mâles qui possèdent les plus grandes cornes. Celles-ci sont également un moyen de défense. »

« Il y eut jusqu’à 300 espèces d’éléphants, mais aujourd’hui il n’en reste plus que trois : l’éléphant de forêt, l’éléphant de savane et l’éléphant d’Asie. »

« Dans ces régions désertiques, les prédateurs abondent. Heureusement, le suricate possède une vue incroyable qui lui permet d’identifier un ennemi à des kilomètres de distance. Alors que certains membres du groupe cherchent la nourriture, d’autres surveillent et se tiennent prêts, pour les avertir, à pousser des cris stridents, sortes de vocalises bien spécifiques. L’organisation dans leur société est basée sur l’entraide et l’altruisme. Tout repose sur la coopération et le partage du travail. Chacun contribue à la protection du groupe, à l’entretien du terrier, à la surveillance des petits. Et même la défense contre des prédateurs, comme le cobra, se fait à plusieurs. Prédateurs, ils n’hésitent pas à s’attaquer à plusieurs à ces serpents venimeux ou à des scorpions dont ils se délectent. »

Lu (et déjà relu !) en décembre 2019 – Saltimbanque, 22€

Jules et le renard, de Joe Todd-Stanton (L’école des loisirs, 2019)

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Le plus fort n’est pas toujours celui qu’on croit ! Le rusé goupil de l’histoire l’apprend à ses dépens, le jour où croyant attraper le minuscule Jules, il se retrouve la tête coincée dans son terrier. Le souriceau pourrait bien, quant à lui, recevoir aussi une belle leçon de vie, lui qui pensait préférer la solitude à la compagnie…

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Comme dans Le secret du rocher noir, le registre est celui de la fable, porté par un joli texte qui parvient en peu de mots à nous toucher, à nous faire (beaucoup) rire, trembler et réfléchir. Le charme de cet album opère dès la couverture aux couleurs chatoyantes et au trait japonisant caractéristique de Joe Todd-Stanton. Comme toujours chez lui, la composition graphique est dynamique, alternant cases, illustrations enchâssées dans le récit et doubles-pages fourmillant de détails. Ces illustrations nous font découvrir un monde fascinant fait de terriers et de galeries cachés sous terre, d’herbes hautes et de fruits appétissants, d’alliés et de prédateurs…

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Un album merveilleux qui invite à ne jamais sous-estimer ceux qui semblent plus petits que nous, mais aussi à faire voler en éclats les idées reçues pour trouver le courage d’aller vers l’autre.

L’avis de Pépita est disponible par ici!

Extrait : « – Excuse-moi, pourrais-tu avoir la bonté de m’aider ? demanda le renard.
– Moi, t’aider, piailla Jules, hé, mais tu voulais me dévorer !
– Allons donc ! mentit le renard. Je passais simplement voir si tout allait bien. »

Lu en décembre 2019 – L’école des loisirs, 12,20€

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Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage, de Paul Martin et J.-B. Bourgois (Sarbacane, 2019)

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« – On va dire… On va dire que… j’étais une héroïne, et tu étais ma fidèle monture. Et on se cachait dans ce jardin. Le jardin fantastique. Euh, non, pas fantastique. Le jardin…
Vu d’ici, le jardin semble totalement différent. Les silhouettes tordues des arbres, les herbes fouettées par le vent, les allées envahies d’orties et de ronces… Tout lui apparaît mille fois plus déroutant, mille fois plus vaste. Et le nom la frappe comme une évidence.
– Le Jardin Sauvage ! »

Il ne faut pas plus aux enfants qu’une petite phrase magique pour basculer dans un monde imaginaire où tout devient possible ! Un monde régi par ses propres lois, où l’on peut vivre ses rêves les plus fous… et apprendre à dompter ses angoisses. Mais le Jardin Sauvage que Violette et son fidèle chien Pavel découvrent en fuyant une menace terrible est-il vraiment un monde imaginaire ? Quelles surprises leur réserve-t-il ? Quel rôle la petite fille est-elle amenée à y jouer ? L’univers du Jardin Sauvage est-il complètement déconnecté de sa vie « normale », ou des liens essentiels existent-ils ?

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Nous nous sommes laissé entraîner avec grand plaisir dans cette aventure extraordinaire au cœur de la nature – des racines les plus profondes aux cimes les plus vertigineuses, de lacs habités par des êtres insolites à des entrelacs de tiges indociles… L’univers du Jardin Sauvage est merveilleux et inquiétant, dense et foisonnant, délicieusement absurde et parfaitement cohérent. Comme il est réjouissant de l’explorer et d’y trouver peu à peu ses repères !

Mais ce n’est pas tout. Tout cela n’est que le décor d’un récit initiatique qui nous a captivés de bout en bout, porté par une belle écriture imagée, modulée dans le rythme, tour à tour vive, drôle et angoissante. Par les illustrations tout en finesse aussi qui semblent onduler comme une prairie d’herbes hautes – et qui font de ce roman un objet-livre splendide.

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Avec une créativité et un talent de conteur impressionnants, Paul Martin affirme ici, dans la droite ligne de Max et les Maximonstres ou d’Alice au pays des merveilles, le pouvoir infini de l’imagination contre les épreuves de la vie. Le Jardin Sauvage est aussi un lieu où Violette grandit, comprend comment construire des alliance et trouver des compromis, n’hésitant pas à battre en brèche tous les préjugés pour parvenir à trouver le bien commun dans un écosystème complexe. Au fil des épreuves, Violette apprend à surmonter ses peurs et à s’affirmer, devenant sous nos yeux une héroïne exceptionnelle.

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Un roman fascinant comme une montre sans aiguille, féérique comme une pierre qui brille dans les ténèbres, qui fait intensément résonner notre imaginaire : l’un de ces trésors de l’enfance tout simplement indispensables !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Extraits

« – Eh bien, je préférerais que tu me vouvoies. Tu comprends, si je suis une héroïne, c’est important que je montre mon autorité aux gens. Donc, merci de me dire désormais « vous », fidèle destrier !
– Hein ? Te dire « vous » ?
– Oui ! J’ai toujours eu envie qu’on me vouvoie, mais les gens disent toujours « tu » aux enfants. Allez-sois chic !
Le chien se passa la patte gauche sur l’oreille, ce qui était pour lui un signe de grande perplexité. Puis il finit par lâcher :
– Bon. Comme vous voudrez, Violette ! »

« En effet, les Trolls se plaisaient à rester inertes. Leur nature minérale, leur poids, leur longévité, tout les portrait à détester le mouvement. C’était peut-être la raison de leur hostilité envers les bêtes et même les plantes : ce qui bouge, court, sautille, pousse et s’agite dans le vent leur semblait à la fois futile et agaçant. Eux tiraient leur force de leur capacité à rester sans faire un geste, sans respirer ni même cligner des yeux, pendant que le reste du monde tournait autour d’eux.
C’est pourquoi ils ne passaient pas à l’attaque. Ils auraient aisément pu ravager la place du marché, piétiner les pauvres protections mises en place par ses occupants, et contraindre ces faibles créatures à leur donner ce qu’ils voulaient. Mais cela n’était pas dans leur nature. Ils préféraient faire ce que savent le mieux faire les pierres : s’enfoncer dans le sol, être des obstacles, plus dur que le bois de chêne, plus patient que le félin à l’affût, jusqu’à ce que leurs adversaires viennent leur donner ce qu’ils demandaient. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Sarbacane, 19,90€

La Grande Forêt. Le pays des Chintiens, d’Anne Brouillard (Pastel, 2016)

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Connaissez-vous déjà le pays des Chintiens ? Non ? C’est pourtant une contrée qui a de quoi fasciner n’importe qui, avec ses montagnes et ses marécages, ses îles, ses forêts de bouleaux et ses déserts… Une culture singulière aussi, avec ses propres journaux et festivals, ses cabanes et tout un bestiaire de petits habitants tous plus surprenants les uns que les autres. Vous n’en auriez donc jamais entendu parler ? À votre décharge, il faut reconnaître qu’on trouve difficilement le pays des Chintiens sur un atlas habituel. Cela dit, grâce à Anne Brouillard, il est maintenant possible d’en découvrir différentes régions grâce à deux « objets littéraires non-identifiés », entre album illustré, bande-dessinée et documentaire…

Ce premier voyage nous entraîne au pays du lac tranquille, en compagnie de Killiok, sympathique créature que l’on situerait peut-être à mi-chemin entre le chien et le moumine, et de son amie humaine Véronica. S’il pourrait être agréable de rester bien au chaud pour regarder tomber la pluie, les deux complices décident de partir à la recherche de leur ami Vari Tchésou qui n’a plus donné de nouvelles depuis des mois. Leur périple s’annonce mouvementé : la forêt est dense, des inconnus ont été aperçus, des lumières brilleraient la nuit et les êtres les plus inattendus sillonnent le coin pour se rendre à un étrange festival…

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Chintiens_fouetCette histoire est de celles où le chemin compte plus que la destination. On se régale de multiples curiosités, des développements d’une intrigue souvent à la limite de l’absurde, mais aussi des rencontres et des petits moment de bonheur : le plaisir de préparer tous les détails de l’expédition ; de planter sa tente dans un splendide panorama ; ou tout simplement de partager une tasse de café fumant en contemplant la forêt du haut d’un promontoire…

On plonge avec délice en immersion dans un pays au charme scandinave, qu’Anne Brouillard jubile, à l’évidence, à imaginer dans ses moindres détails, cartes topographiques, dessins et schémas à l’appui !

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Les illustrations au crayon, à l’encre et à la plume sont le reflet de cette imagination, fourmillant de détails, incarnant la grande forêt de façon vibrante, nous donnant presque l’impression que les arbres ont des yeux et que chaque buisson pourrait s’animer d’une minute à l’autre. La forme à mi-chemin entre album et BD est très réussie, à la fois fluide et dynamique.

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Mes garçons aiment les histoires aux confins de la réalité et celles où humains et animaux se côtoient. Ils sont complètement entrés dans ce monde imaginaire. Ils ont immédiatement voulu relire cet album plusieurs fois de suite et partager avec nous les scènes les plus drôles. Cette lecture, tout en restant tout à fait singulière, m’a rappelé de magnifiques souvenirs de romans de Michael Ende (cette ligne de chemin de fer au milieu de nulle part…), d’albums de Claude Ponti (je pense à Ma vallée par exemple), mais aussi par exemple des aventures de Fifi Brindacier dans lesquelles elle part en expédition seule avec ses amis dans une nature aussi enthousiasmante qu’inquiétante.

Un album fascinant, parfait pour s’évader à mille lieux du quotidien !

Les avis de Bouma, de Linda et de Pépita sont en ligne.

Lu en décembre 2019 – Pastel (L’école des loisirs), 18€

Biomimétisme – La nature comme modèle, d’Emmanuelle Walker et Séraphine Menu (La Pastèque, 2019)

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D’où viennent les idées, intuitions et hypothèses à l’origine des trouvailles scientifiques ? Question passionnante !

Grâce à ce splendide documentaire lu à voix haute avec les garçons, nous avons réalisé toute l’inspiration puisée par les humains dans… la nature. Et oui, elle est décidément bien faite ; les écosystèmes et les organismes sont parfois d’une sophistication sidérante. Leur observation est une véritable mine d’idées permettant de comprendre certaines lois, à l’image de Newton qui aurait développé sa théorie de la gravité en voyant une pomme tomber d’un arbre…

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L’analyse de la nature suscite aussi et surtout des innovations et inventions. De l’ornithoptère de Léonard de Vinci, inspiré du vol des oiseaux, à la colle industrielle, mise au point en étudiant la façon dont les moules se fixent au rocher, en passant par le train japonais Shinkansen, pensé par analogie à la morphologie du martin-pêcheur et du hibou, les exemples sont multiples et souvent inattendus. Ils concernent pour beaucoup d’enthousiasmantes recherches en cours et couvrent des domaines variés : chimie, ingénierie, électricité, médecine, architecture…

Quelle bonne idée de consacrer un album à ces thématiques passionnantes ! Le résultat est très réussi. Avec son grand format généreux (plus de 72 pages !), sa couverture cartonnée, ses illustrations sobres et classe et ses belles associations de couleurs, ce livre ravit l’œil autant que l’esprit.

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Une lecture qui fait du bien, à une époque où l’on a parfois du mal à croire qu’il soit possible que nature et progrès ne s’opposent pas… Il y a aussi quelque chose de réjouissant à découvrir les idées ingénieuses empruntées aux animaux. Comme par exemple cette matière transparente produite par certaines abeilles souterraines pour protéger leur nid, dont on explore actuellement les potentialités pour remplacer le plastique. Les garçons ont été particulièrement fascinés par les constructions, comme l’Eastgate Building, construit au Zimbabwe… en s’inspirant du système de régulation thermique des termitières !

Un livre qui donne envie de sortir, de regarder la nature différemment et de laisser libre cours à son imagination !

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Extrait : « As-tu déjà vu une chauve-souris voler ? Elle se déplace à une vitesse folle, en pleine nuit, sans pour autant entrer en collision avec quoi que ce soit. Cette précision a intéressé les scientifiques. Ils ont découvert que la chauve-souris utilisait des ultrasons pour se repérer dans l’espace (ce qu’on appelle « l’écholocation ») et ont développé ensuite un appareil similaire : le radar, qui détecte la présence d’objets dans une zone en envoyant des ondes électromagnétiques. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – La Pastèque Éditeur, 22€

Cœur de loup, de Katherine Rundell (Gallimard Jeunesse, 2015)

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« Il était une fois, il y a une centaine d’années, une petite fille sombre et fougueuse. »

Féodora se sent plus à l’aise avec les loups qu’avec les humains. Elle grandit dans une contrée sauvage de la Russie, avec sa mère qui l’initie au métier de « maître-loup ». Leur bonheur est menacé par l’armée du tsar qui sème la terreur et leur attribue la responsabilité de méfaits causés par les loups. Mais Féo n’est pas du genre à se laisser dompter. Pour défendre sa liberté et celle de sa mère, elle n’hésite pas à braver la folie furieuse du général Rakov et le froid sibérien – n’imaginant pas une seule seconde les répercussions que cette incroyable aventure pourrait avoir !

Nous avons pris beaucoup de plaisir à lire à voix haute ce roman d’aventures aux allures de conte russe. Féo est une héroïne inoubliable – indocile, entière, à la fois forte et touchante dans son humanité. Sa force vient notamment de sa capacité à se faire des alliés, donnant à sa révolte individuelle une dimension collective et subversive réjouissante. Sa capacité à vivre avec les loups, à décoder leurs comportements et à respecter leur nature sauvage a beaucoup fait rêver mes garçons. La jeune fille rencontre d’autres beaux personnages, notamment le jeune Ilya qui a en commun avec elle de battre en brèche beaucoup de stéréotypes de genre.

Il n’a pas toujours été facile de trouver de quoi mettre sous la dent avide de mes garçons qui ont apprécié de se plonger dans de longs textes à un âge où ils restaient trop jeunes pour le propos et les thématiques de beaucoup de romans. À cet égard, Katherine Rundell offre de merveilleuses lectures (ce livre-ci comme L’explorateur), portées par une plume vive, mais résolument ancrées dans un univers enfantin – l’histoire s’ouvre d’ailleurs sur les mots « Il était une fois… ». Je ne m’offusquerai donc pas du manque de crédibilité de certains développements, ni du caractère monolithique des « méchants » dont le comportement ne peut s’expliquer que par la « folie ».

Une lecture de circonstance en ces journées glaciales ! Un texte qui provoque un émerveillement enfantin, que nous avons achevé avec l’impression de rentrer d’un long voyage. Nous n’oublierons pas de sitôt cette contrée un peu magique où cohabitent la brutalité arbitraire, la vie sauvage et une splendeur hivernale à couper le souffle.

Extraits

« Tout commença – toute l’histoire – par un coup frappé à la porte bleu glacier.
En réalité, « frapper » n’était pas le mot juste pour qualifier un tel bruit. On aurait plutôt dit qu’une personne essayait de creuser un trou dans le bois avec ses poings.
Tout type de coup frappé à la porte était inhabituel. Personne ne frappait jamais ; il n’y avait qu’elle, sa mère et les loups. Les loups ne frappaient pas. S’ils désiraient entrer, ils passaient par la fenêtre, qu’elle soit ouverte ou non. »

« Il existait, à la connaissance de Féo, cinq types de froid. Il y avait le froid de vent, qu’elle sentait à peine. Il faisait du bruit et des manières, rendait vos joues aussi rouges qu’après une paire de gifles, mais ne pouvait pas vous tuer même s’il essayait. Il y avait ensuite le froid de neige, qui pinçait les bras et gerçait les lèvres, mais offrait de merveilleuses possibilités. C’était le temps préféré de Féo ; la poudreuse était souple et permettait de faire des loups de neige. Puis venait le froid de glace, capable de vous arracher la peau des paumes, mais il suffisait d’être vigilant pour éviter cela. Le froid de glace était tranchant et malin. Souvent accompagné d’un ciel bleu, il était formidable pour patiner. Féo avait du respect pour lui. Il y avait également le froid dur : quand le froid de glace devenait de plus en plus intense et s’éternisait au point de vous faire douter que l’été ait un jour existé. Le froid dur était cruel. Les oiseaux mouraient en plein vol. C’était le genre de froid que vous braviez à coups de botte.
Enfin, il y avait le froid aveugle. Celui-là sentait le métal et le granite. Il vous faisait totalement perdre la raison et vous soufflait de la neige dans les yeux jusqu’à sceller vos paupières, vous obligeant à les frotter avec de la salive pour pouvoir les ouvrir à nouveau. Le froid aveugle descendait de quarante degrés au-dessous de zéro. C’était le genre de froid qui ne se prêtait pas à la contemplation en plein air, sauf si vous aviez envie que l’on retrouve votre corps sans vie à la même place en mai ou en juin. »

« J’ai besoin d’histoires. D’histoires comme la tienne. Tu pourrais secouer les gens, les pousser à agir. Les histoires peuvent déclencher des révolutions. »

Lu à voix haute en novembre/décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 7,60€

Rejoignez-nous, de Greta Thunberg (Kero, 2019)

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Elle est la figure marquante de notre époque.

Rejoignez-nous condense en quelques pages les circonstances et les motivations de la décision de Greta Thunberg d’appeler à la grève pour le climat. Des arguments percutants, qui rappellent avant tout les constats établis par les chercheurs : l’ampleur et l’accélération du changement climatique, la menace existentielle qu’il fait peser sur les espèces (et l’espèce humaine en particulier), le peu de temps qui reste pour enrayer ces mécanismes fatals. On connaît les chiffres, ils donnent le vertige : jusqu’à 200 espèces disparaissent chaque jour ; même le renoncement immédiat à toute énergie fossile n’empêcherait pas un réchauffement de 0,5 à 1° engendré par les gaz à effets de serre emprisonnés dans l’atmosphère ; et selon le GIEC, il ne nous reste pas plus de douze ans avant que les dégâts ne deviennent irréversibles. Douze ans au cours desquels, pour contenir le réchauffement en deçà du seuil de 2°, des changements radicaux sont nécessaires pour réduire de 50% les émissions globales de CO2 – un objectif impossible à tenir si les pays développés ne parviennent pas à des réductions plus drastiques encore.

À partir de ce constat qui ne fait plus vraiment débat, Greta Thunberg nous interroge : comment est-ce possible, dans ces conditions, que la crise climatique ne soit pas la première de nos préoccupations ? Jusqu’à quel point peut-on continuer à faire l’autruche en raisonnant à court terme et en faisant comme si les mesures décidées à la marge pouvaient être suffisantes ?

La jeune suédoise ne se fait pas seulement porte-parole des climatologues qui prêchent dans le vide au moins depuis les années 1970. Elle met en relief les enjeux de la crise en proposant plusieurs cadrages permettant d’en réaliser les implications :

– Vues les circonstances, le problème ne peut plus être discuté de façon graduelle mais appelle une réponse radicale : « Et à bien des niveaux, je pense que nous, les autistes, sommes les normaux et que vous, les autres, êtes des gens plutôt étranges. Surtout au sujet de la crise environnementale : tout le monde s’accorde à dire qu’elle est une menace existentielle, le défi le plus important de notre époque, et pourtant, personne ne bouge. Tout continue comme si de rien n’était. Je ne comprends pas cela : car si les émissions carbone doivent s’arrêter, alors nous devons arrêter les émissions carbone. Pour moi, c’est blanc ou noir : il n’y a pas de zone grise quand on parle de survie. Soit on continue d’agir en tant que civilisation. Soit non. »

– Greta Thunberg rappelle l’impératif d’équité climatique : « Comment pouvons nous espérer que des pays comme l’Inde ou le Nigéria s’intéressent aux questions climatiques si nous, qui avons déjà tout, ne sommes pas capables d’y accorder la moindre seconde d’attention ? Ou d’accorder la moindre seconde d’attention à l’Accord de Paris » [qui pose clairement le principe de justice climatique]

– L’essai insiste également sur l’absurdité des raisonnements à court-terme qui nous amènent à ignorer que nous connaîtrons nous-mêmes les conséquences de la crise climatique – et la génération de nos enfants a fortiori : « Si je vis jusqu’à cent ans, je verrai l’an 2103. Les dirigeants du monde, quand ils pensent au futur, ne voient jamais au-delà de 2050. Cette année-là, dans le meilleur des cas, je ne serai même pas à la moitié de ma vie. Et que va-t-il se passer ensuite ? En 2078, je fêterai mon soixante-quinzième anniversaire. Si j’ai des enfants, peut-être passeront-ils la journée avec moi. Peut-être me poseront-ils des questions sur vous, les gens de 2019. Peut-être qu’ils me demanderont pourquoi vous n’avez rien fait alors qu’il était encore possible d’agir. Ce que nous faisons, ou ne faisons pas maintenant, tout de suite, aujourd’hui, va affecter l’intégralité de ma vie et celle de mes enfants et de mes petits-enfants. Ce que nous faisons, ou ne faisons pas maintenant, tout de suite, ne pourra pas être défait par ma génération. »

– La crise climatique pose donc des problèmes de justice intergénérationnelle : « En Suède, nous vivons comme si nous avions les ressources de 4,2 planètes. Notre empreinte carbone figure parmi les dix pires du monde. Cela veut dire que, chaque année, la Suède vole les ressources de 3,2 planètes aux générations futures. Ceux d’entre nous qui appartiennent à ces générations futures aimeraient que la Suède arrête cela. »

Greta Thunberg le montre : « Les règles ont besoin d’être changées. Tout doit changer et cela doit démarrer aujourd’hui. » Notre responsabilité envers les générations futures et notre planète exigent de revoir collectivement et radicalement nos modes de vie. De ne laisser aucun répit à nos représentants jusque-là. D’inventer de nouveaux sens, de nouvelles manières d’exister qui s’affranchissent de la surconsommation qui vient encore de triompher lors du Black Friday.

Les mots de Greta Thunberg m’ont bousculée. Prenez-donc quelques minutes pour les lire également et penser aux générations qui viennent. N’oublions pas que la vérité sort souvent de la bouche des enfants qui gardent intacte leur capacité à s’étonner, à s’indigner et à contester ce à quoi nous avons eu tort de nous habituer.

Lu en décembre 2019 – Kero, 3€