Les Zarnaks, de Julian Clary, illustré par David Roberts (ABC Melody, 2016)

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C’est qu’ils passeraient presque inaperçus, dans leur tranquille banlieue londonienne… Une famille qui déborderait certes d’énergie, dont les membres pourraient bien paraître un peu plus velus et dentus que la moyenne, mais alors vraiment en y regardant de près… La seule chose qui pourrait bien les trahir, c’est leur propension irrépressible à hurler de rire à la moindre occasion. Car oui, mais que cela reste entre nous, hein ! La vérité, c’est que les Zarnak sont une famille de hyènes !

Il souffle un vent de fantaisie et de bonne humeur sur ce petit roman dont la loufoquerie est toute britannique. Pour une raison qui m’échappe, les auteurs anglais semblent avoir la recette de ce type de romans à la fois follement extravagants et parfaitement plausibles, drôlissimes et corrosifs.

Zarnak_concombreCe charme singulier opère dès la couverture qui tourne en dérision les clichés de la petite famille traditionnelle et invite à se laisser aller à éclater (bruyamment) de rire ! Hugo et moi n’avons fait qu’une bouchée du roman à voix haute, ne nous interrompant pratiquement que pour nous tenir les côtes. Les péripéties des Zarnaks qui peinent à ne pas attirer l’attention, le comique de situation et les blagues intempestives de M. Zarnak ont ravi Hugo – ce n’est pas pour rien qu’il est un grand fan des blagues d’Astrapi… Mais le plus drôle, selon moi, ce sont les illustrations pleines d’ironie du talentueux David Roberts. Je ne suis pas étonnée qu’à la suite de Quentin Blake et Anthony Browne, il ait reçu le prestigieux prix Childrens’ Laureate. Rien que l’illustration ci-contre a fait s’esclaffer Hugo pendant cinq bonnes minutes !

Une telle dose de gaieté et d’entrain arrive à point nommé en cette période de grisaille. Mais le roman ne se limite pas à cela. Les tribulations des Zarnaks nous interrogent, certes sur le mode du rire, mais sur des sujets profonds et essentiels : les stéréotypes (car voyez-vous, les hyènes ne sont bien vues ni des hommes, ni des autres animaux), l’aliénation des humains passée au révélateur du regard des hyènes, leurs liens avec le monde animal, l’anticonformisme et la valeur de la tolérance.

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Un livre à proposer sans hésitation aux jeunes enfants qui, comme Hugo, aiment l’humour et les animaux. Le découpage en chapitres courts, la police relativement grande, le jeu sur les typographies et les illustrations faciliteront la lecture des apprentis-lecteurs. On en redemande !

Extraits

« Alors vous pouvez me croire quand je vous dis que l’histoire que je vais vous relater ici est RIGOUREUSEMENT VRAIE. Il est primordial que vous n’ayez aucun doute là-dessus dans la mesure où il s’agit d’une histoire tout à fait extraordinaire. Et drôle. Drôlement bizarre. Très drôle et très bizarre en fait.
Mais véridique. Chaque mot est vrai. »

« La première chose que vous devez comprendre avant que je ne commence mon récit, c’est qu’au fil des ans, les humains sont devenus plutôt présomptueux et qu’ils se croient maintenant très supérieurs à tous les autres êtres vivants.
C’est faux. Ce n’est pas parce que les humains savent lire et écrire ou parce qu’ils se servent de couteaux, de fourchettes et d’ordinateurs, qu’ils sont plus intelligents que les animaux. C’est même stupide ! Saviez-vous qu’un écureuil peut cacher dix mille noix dans les bois et se rappeler où est dissimulée chacun d’entre elles ? Alors je vous pose la question : pourriez-vous vous rappeler où vous auriez caché dix mille noix ?
Les grenouilles peuvent dormir les yeux ouverts. Et vous ?
Un chat peut se lécher le derrière ! Vous ne trouvez pas ça fort ? »

« – J’ai lu dans un journal que les gens avaient ce qu’ils appellent un « boulot », annonça un jour Amelia.
– Ce ne serait pas un truc qui se mange ? demanda innocemment Fred. Quelque chose qui se boulotte ? »

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Lu à voix haute en janvier 2020 – ABC Melody, Collection MeloKids+ (8 ans et plus), 13,50€

Norman n’a pas de super-pouvoir, Kamel Benaouda (Gallimard Jeunesse, 2018)

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Imaginez une société en tout point identique à la nôtre. À ceci près que le sort doterait chacun d’un pouvoir spécial, donnant aux plus chanceux le don de se mouvoir dans les airs, de décrypter les pensées d’autrui, de décupler ses forces ou encore de passer à travers les murs. Si vous aviez moins de chance, vous pourriez par exemple réaliser des origami par la simple force de votre pensée. Ou hériter d’une faculté plus futile encore, voire franchement pénible – je laisse votre imagination concevoir l’ampleur des possibles ! Tout cela aurait beau se résumer à une grande loterie, cela n’en déterminerait pas moins grandement la reconnaissance sociale et le statut de tous. Dans ce monde où chacun serait spécial, le comble de la malchance, ce serait quand même d’être le SEUL à être normal jusqu’au bout des ongles. Et que cette vérité mortifiante soit sur le point d’être révélée à la terre entière par le test que doivent passer ceux dont le pouvoir ne s’est pas révélé spontanément…

En voilà une belle intrigue ! Dès les premières pages, la tension est à son comble. Antoine n’a pas mis deux jours à lire ces 322 pages, attendant ensuite avec impatience que Hugo et moi l’ayons terminé aussi (à voix haute, donc un peu plus lentement !) pour pouvoir en parler…

Kamel Benaouda construit son roman avec brio, brossant peu à peu les portraits (sûrs d’eux, généreux, complexés, anxieux, ambitieux…) de l’entourage de Norman autour d’une trame addictive. L’univers du roman nous a immédiatement séduits par son originalité, la façon dont il s’incarne sous la plume pétillante de l’auteur, son côté décalé qui nous interroge et une élégante parcimonie – puisqu’il est si semblable à notre société après tout. On réalise à quel point cette petite histoire de pouvoirs, parfaitement plausible, change radicalement la donne. L’histoire de Norman est une parabole qui nous interroge sur le hasard, le poids des normes et inégalités sociales, mais aussi sur le pouvoir de la volonté et de l’entraide pour déjouer les déterminismes. Une parabole qui m’a fait un peu repenser au beau film Bienvenue à Gattaca, avec aussi évidemment des clins d’œil malicieux aux histoires de super-héros.

Seules réserves : l’histoire d’amour, qui ne nous a pas passionnés, et le dénouement que nous avons trouvé un peu rapide !

Un roman généreux de rebondissements, d’humour et de sagesse, qui donne envie d’apprécier les différences – et de s’accepter tel que l’on est. Parce qu’il peut y avoir une vie en dehors des prouesses des super-héros.

L’avis de Bouma est disponible ici.

Extraits

« – Ah ! s’extasiait-il, j’aimerais avoir ton âge et ne pas connaître encore mon pouvoir. C’est tout un éventail de possibles qui s’étale devant soi. »

« J’ai entendu l’un de mes camarades maugréer :
– De toute façon, je sais que le mien ne sera pas terrible. Mon père plie le papier par la pensée et ma mère imite des chants d’oiseaux… Que des pouvoirs archinuls !
J’ai soupiré intérieurement. C’était toujours mieux que de ne rien avoir du tout. Son voisin, Rajeev, s’est vanté :
– Nous, au contraire, à la maison, on a des capacités vraiment cool, comme l’inflammabilité, la vitesse hors norme…
Il a assorti la révélation de sa formidable hérédité d’un coup d’œil circulaire, afin de s’assurer que chacun en avait bien pris la mesure. Puis m’avisant, il a fait remarquer :
– Et toi, Norman, on ne t’entend pas. Raconte-nous donc qui fait quoi chez toi ! »

Lu à voix haute en décembre 2019/janvier 2020 – Gallimard Jeunesse, 14,50€

Jules et le renard, de Joe Todd-Stanton (L’école des loisirs, 2019)

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Le plus fort n’est pas toujours celui qu’on croit ! Le rusé goupil de l’histoire l’apprend à ses dépens, le jour où croyant attraper le minuscule Jules, il se retrouve la tête coincée dans son terrier. Le souriceau pourrait bien, quant à lui, recevoir aussi une belle leçon de vie, lui qui pensait préférer la solitude à la compagnie…

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Comme dans Le secret du rocher noir, le registre est celui de la fable, porté par un joli texte qui parvient en peu de mots à nous toucher, à nous faire (beaucoup) rire, trembler et réfléchir. Le charme de cet album opère dès la couverture aux couleurs chatoyantes et au trait japonisant caractéristique de Joe Todd-Stanton. Comme toujours chez lui, la composition graphique est dynamique, alternant cases, illustrations enchâssées dans le récit et doubles-pages fourmillant de détails. Ces illustrations nous font découvrir un monde fascinant fait de terriers et de galeries cachés sous terre, d’herbes hautes et de fruits appétissants, d’alliés et de prédateurs…

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Un album merveilleux qui invite à ne jamais sous-estimer ceux qui semblent plus petits que nous, mais aussi à faire voler en éclats les idées reçues pour trouver le courage d’aller vers l’autre.

L’avis de Pépita est disponible par ici!

Extrait : « – Excuse-moi, pourrais-tu avoir la bonté de m’aider ? demanda le renard.
– Moi, t’aider, piailla Jules, hé, mais tu voulais me dévorer !
– Allons donc ! mentit le renard. Je passais simplement voir si tout allait bien. »

Lu en décembre 2019 – L’école des loisirs, 12,20€

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Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage, de Paul Martin et J.-B. Bourgois (Sarbacane, 2019)

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« – On va dire… On va dire que… j’étais une héroïne, et tu étais ma fidèle monture. Et on se cachait dans ce jardin. Le jardin fantastique. Euh, non, pas fantastique. Le jardin…
Vu d’ici, le jardin semble totalement différent. Les silhouettes tordues des arbres, les herbes fouettées par le vent, les allées envahies d’orties et de ronces… Tout lui apparaît mille fois plus déroutant, mille fois plus vaste. Et le nom la frappe comme une évidence.
– Le Jardin Sauvage ! »

Il ne faut pas plus aux enfants qu’une petite phrase magique pour basculer dans un monde imaginaire où tout devient possible ! Un monde régi par ses propres lois, où l’on peut vivre ses rêves les plus fous… et apprendre à dompter ses angoisses. Mais le Jardin Sauvage que Violette et son fidèle chien Pavel découvrent en fuyant une menace terrible est-il vraiment un monde imaginaire ? Quelles surprises leur réserve-t-il ? Quel rôle la petite fille est-elle amenée à y jouer ? L’univers du Jardin Sauvage est-il complètement déconnecté de sa vie « normale », ou des liens essentiels existent-ils ?

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Nous nous sommes laissé entraîner avec grand plaisir dans cette aventure extraordinaire au cœur de la nature – des racines les plus profondes aux cimes les plus vertigineuses, de lacs habités par des êtres insolites à des entrelacs de tiges indociles… L’univers du Jardin Sauvage est merveilleux et inquiétant, dense et foisonnant, délicieusement absurde et parfaitement cohérent. Comme il est réjouissant de l’explorer et d’y trouver peu à peu ses repères !

Mais ce n’est pas tout. Tout cela n’est que le décor d’un récit initiatique qui nous a captivés de bout en bout, porté par une belle écriture imagée, modulée dans le rythme, tour à tour vive, drôle et angoissante. Par les illustrations tout en finesse aussi qui semblent onduler comme une prairie d’herbes hautes – et qui font de ce roman un objet-livre splendide.

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Avec une créativité et un talent de conteur impressionnants, Paul Martin affirme ici, dans la droite ligne de Max et les Maximonstres ou d’Alice au pays des merveilles, le pouvoir infini de l’imagination contre les épreuves de la vie. Le Jardin Sauvage est aussi un lieu où Violette grandit, comprend comment construire des alliance et trouver des compromis, n’hésitant pas à battre en brèche tous les préjugés pour parvenir à trouver le bien commun dans un écosystème complexe. Au fil des épreuves, Violette apprend à surmonter ses peurs et à s’affirmer, devenant sous nos yeux une héroïne exceptionnelle.

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Un roman fascinant comme une montre sans aiguille, féérique comme une pierre qui brille dans les ténèbres, qui fait intensément résonner notre imaginaire : l’un de ces trésors de l’enfance tout simplement indispensables !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Extraits

« – Eh bien, je préférerais que tu me vouvoies. Tu comprends, si je suis une héroïne, c’est important que je montre mon autorité aux gens. Donc, merci de me dire désormais « vous », fidèle destrier !
– Hein ? Te dire « vous » ?
– Oui ! J’ai toujours eu envie qu’on me vouvoie, mais les gens disent toujours « tu » aux enfants. Allez-sois chic !
Le chien se passa la patte gauche sur l’oreille, ce qui était pour lui un signe de grande perplexité. Puis il finit par lâcher :
– Bon. Comme vous voudrez, Violette ! »

« En effet, les Trolls se plaisaient à rester inertes. Leur nature minérale, leur poids, leur longévité, tout les portrait à détester le mouvement. C’était peut-être la raison de leur hostilité envers les bêtes et même les plantes : ce qui bouge, court, sautille, pousse et s’agite dans le vent leur semblait à la fois futile et agaçant. Eux tiraient leur force de leur capacité à rester sans faire un geste, sans respirer ni même cligner des yeux, pendant que le reste du monde tournait autour d’eux.
C’est pourquoi ils ne passaient pas à l’attaque. Ils auraient aisément pu ravager la place du marché, piétiner les pauvres protections mises en place par ses occupants, et contraindre ces faibles créatures à leur donner ce qu’ils voulaient. Mais cela n’était pas dans leur nature. Ils préféraient faire ce que savent le mieux faire les pierres : s’enfoncer dans le sol, être des obstacles, plus dur que le bois de chêne, plus patient que le félin à l’affût, jusqu’à ce que leurs adversaires viennent leur donner ce qu’ils demandaient. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Sarbacane, 19,90€

La Grande Forêt. Le pays des Chintiens, d’Anne Brouillard (Pastel, 2016)

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Connaissez-vous déjà le pays des Chintiens ? Non ? C’est pourtant une contrée qui a de quoi fasciner n’importe qui, avec ses montagnes et ses marécages, ses îles, ses forêts de bouleaux et ses déserts… Une culture singulière aussi, avec ses propres journaux et festivals, ses cabanes et tout un bestiaire de petits habitants tous plus surprenants les uns que les autres. Vous n’en auriez donc jamais entendu parler ? À votre décharge, il faut reconnaître qu’on trouve difficilement le pays des Chintiens sur un atlas habituel. Cela dit, grâce à Anne Brouillard, il est maintenant possible d’en découvrir différentes régions grâce à deux « objets littéraires non-identifiés », entre album illustré, bande-dessinée et documentaire…

Ce premier voyage nous entraîne au pays du lac tranquille, en compagnie de Killiok, sympathique créature que l’on situerait peut-être à mi-chemin entre le chien et le moumine, et de son amie humaine Véronica. S’il pourrait être agréable de rester bien au chaud pour regarder tomber la pluie, les deux complices décident de partir à la recherche de leur ami Vari Tchésou qui n’a plus donné de nouvelles depuis des mois. Leur périple s’annonce mouvementé : la forêt est dense, des inconnus ont été aperçus, des lumières brilleraient la nuit et les êtres les plus inattendus sillonnent le coin pour se rendre à un étrange festival…

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Chintiens_fouetCette histoire est de celles où le chemin compte plus que la destination. On se régale de multiples curiosités, des développements d’une intrigue souvent à la limite de l’absurde, mais aussi des rencontres et des petits moment de bonheur : le plaisir de préparer tous les détails de l’expédition ; de planter sa tente dans un splendide panorama ; ou tout simplement de partager une tasse de café fumant en contemplant la forêt du haut d’un promontoire…

On plonge avec délice en immersion dans un pays au charme scandinave, qu’Anne Brouillard jubile, à l’évidence, à imaginer dans ses moindres détails, cartes topographiques, dessins et schémas à l’appui !

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Les illustrations au crayon, à l’encre et à la plume sont le reflet de cette imagination, fourmillant de détails, incarnant la grande forêt de façon vibrante, nous donnant presque l’impression que les arbres ont des yeux et que chaque buisson pourrait s’animer d’une minute à l’autre. La forme à mi-chemin entre album et BD est très réussie, à la fois fluide et dynamique.

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Mes garçons aiment les histoires aux confins de la réalité et celles où humains et animaux se côtoient. Ils sont complètement entrés dans ce monde imaginaire. Ils ont immédiatement voulu relire cet album plusieurs fois de suite et partager avec nous les scènes les plus drôles. Cette lecture, tout en restant tout à fait singulière, m’a rappelé de magnifiques souvenirs de romans de Michael Ende (cette ligne de chemin de fer au milieu de nulle part…), d’albums de Claude Ponti (je pense à Ma vallée par exemple), mais aussi par exemple des aventures de Fifi Brindacier dans lesquelles elle part en expédition seule avec ses amis dans une nature aussi enthousiasmante qu’inquiétante.

Un album fascinant, parfait pour s’évader à mille lieux du quotidien !

Les avis de Bouma, de Linda et de Pépita sont en ligne.

Lu en décembre 2019 – Pastel (L’école des loisirs), 18€

Cœur de loup, de Katherine Rundell (Gallimard Jeunesse, 2015)

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« Il était une fois, il y a une centaine d’années, une petite fille sombre et fougueuse. »

Féodora se sent plus à l’aise avec les loups qu’avec les humains. Elle grandit dans une contrée sauvage de la Russie, avec sa mère qui l’initie au métier de « maître-loup ». Leur bonheur est menacé par l’armée du tsar qui sème la terreur et leur attribue la responsabilité de méfaits causés par les loups. Mais Féo n’est pas du genre à se laisser dompter. Pour défendre sa liberté et celle de sa mère, elle n’hésite pas à braver la folie furieuse du général Rakov et le froid sibérien – n’imaginant pas une seule seconde les répercussions que cette incroyable aventure pourrait avoir !

Nous avons pris beaucoup de plaisir à lire à voix haute ce roman d’aventures aux allures de conte russe. Féo est une héroïne inoubliable – indocile, entière, à la fois forte et touchante dans son humanité. Sa force vient notamment de sa capacité à se faire des alliés, donnant à sa révolte individuelle une dimension collective et subversive réjouissante. Sa capacité à vivre avec les loups, à décoder leurs comportements et à respecter leur nature sauvage a beaucoup fait rêver mes garçons. La jeune fille rencontre d’autres beaux personnages, notamment le jeune Ilya qui a en commun avec elle de battre en brèche beaucoup de stéréotypes de genre.

Il n’a pas toujours été facile de trouver de quoi mettre sous la dent avide de mes garçons qui ont apprécié de se plonger dans de longs textes à un âge où ils restaient trop jeunes pour le propos et les thématiques de beaucoup de romans. À cet égard, Katherine Rundell offre de merveilleuses lectures (ce livre-ci comme L’explorateur), portées par une plume vive, mais résolument ancrées dans un univers enfantin – l’histoire s’ouvre d’ailleurs sur les mots « Il était une fois… ». Je ne m’offusquerai donc pas du manque de crédibilité de certains développements, ni du caractère monolithique des « méchants » dont le comportement ne peut s’expliquer que par la « folie ».

Une lecture de circonstance en ces journées glaciales ! Un texte qui provoque un émerveillement enfantin, que nous avons achevé avec l’impression de rentrer d’un long voyage. Nous n’oublierons pas de sitôt cette contrée un peu magique où cohabitent la brutalité arbitraire, la vie sauvage et une splendeur hivernale à couper le souffle.

Extraits

« Tout commença – toute l’histoire – par un coup frappé à la porte bleu glacier.
En réalité, « frapper » n’était pas le mot juste pour qualifier un tel bruit. On aurait plutôt dit qu’une personne essayait de creuser un trou dans le bois avec ses poings.
Tout type de coup frappé à la porte était inhabituel. Personne ne frappait jamais ; il n’y avait qu’elle, sa mère et les loups. Les loups ne frappaient pas. S’ils désiraient entrer, ils passaient par la fenêtre, qu’elle soit ouverte ou non. »

« Il existait, à la connaissance de Féo, cinq types de froid. Il y avait le froid de vent, qu’elle sentait à peine. Il faisait du bruit et des manières, rendait vos joues aussi rouges qu’après une paire de gifles, mais ne pouvait pas vous tuer même s’il essayait. Il y avait ensuite le froid de neige, qui pinçait les bras et gerçait les lèvres, mais offrait de merveilleuses possibilités. C’était le temps préféré de Féo ; la poudreuse était souple et permettait de faire des loups de neige. Puis venait le froid de glace, capable de vous arracher la peau des paumes, mais il suffisait d’être vigilant pour éviter cela. Le froid de glace était tranchant et malin. Souvent accompagné d’un ciel bleu, il était formidable pour patiner. Féo avait du respect pour lui. Il y avait également le froid dur : quand le froid de glace devenait de plus en plus intense et s’éternisait au point de vous faire douter que l’été ait un jour existé. Le froid dur était cruel. Les oiseaux mouraient en plein vol. C’était le genre de froid que vous braviez à coups de botte.
Enfin, il y avait le froid aveugle. Celui-là sentait le métal et le granite. Il vous faisait totalement perdre la raison et vous soufflait de la neige dans les yeux jusqu’à sceller vos paupières, vous obligeant à les frotter avec de la salive pour pouvoir les ouvrir à nouveau. Le froid aveugle descendait de quarante degrés au-dessous de zéro. C’était le genre de froid qui ne se prêtait pas à la contemplation en plein air, sauf si vous aviez envie que l’on retrouve votre corps sans vie à la même place en mai ou en juin. »

« J’ai besoin d’histoires. D’histoires comme la tienne. Tu pourrais secouer les gens, les pousser à agir. Les histoires peuvent déclencher des révolutions. »

Lu à voix haute en novembre/décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 7,60€

Quelqu’un m’attend derrière la neige, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2019)

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Une de ces nuits de Noël qui voit voltiger les flocons blancs. Pour les uns, cela évoque immédiatement des souvenirs heureux de moments de partage, de chaleur et de convivialité. Ce n’est pas le cas de Freddy. Plus seul que jamais, il s’apprête à passer la soirée à sillonner l’Europe du sud au nord dans son camion de livraison. Et pourtant, sa trajectoire semble inexorablement converger avec celle de deux autres êtres perdus dans le froid. Leurs trois destins seraient-ils entremêlés ?

 

Timothée de Fombelle est un grand conteur. Quelques mots, et le décor est planté, les personnages s’incarnent et l’histoire peut commencer. Elle n’est pas gaie. Le destin de Freddy, de Gloria et d’un mystérieux troisième personnage reflète en effet les maux les plus terribles de notre temps : la solitude et la précarité ; l’exil, sur de fragiles embarcations à l’épreuve de la Méditerranée ; les ombres qui s’agitent autour du tunnel de la Manche.

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Quelqu'un m'attend_hirondelles.jpgEt pourtant, ce petit conte de Noël est lumineux et chaleureux comme une belle rencontre. Il a la saveur des instants de partage qui donnent une saveur particulière à la moindre boîte de conserve réchauffée, dissipent les préjugés, font tomber les barrières, donnent du sens à la vie et de la force aux plus désespérés. Les mots donnent à penser, ouvrent le cœur et portent de belles valeurs d’humanité. Cette lecture est de celles qui font du bien. Peut-être, après tout, l’espoir a-t-il le contour d’une silhouette qui nous attend, derrière la neige, même si l’on n’y croit plus du tout. Ou encore la forme d’une petite hirondelle qui vole à contre-courant des siens.

Extraits

« Les hirondelles ne s’occupent pas non plus de ces petits êtres qui s’agitent en dessous d’elles : les hommes. Elles les voient se promener de continent en continent sans qu’ils puissent décoller du sol. Elles les regardent franchir le désert, en file indienne, s’enfoncer parfois dans le sable et disparaître. Et quand elles survolent les flots, elles les comptent par centaines, englués dans leur pesanteur, traversant la mer blanche sur un bouchon de bois.
La plupart des hirondelles ne connaissent rien d’autre de l’humanité, de ses tragédies et de sa beauté, que ces silhouettes minuscules tout en bas qui se croient grandes sur la terre mais ne dépassent pas le plus petit de leurs arbres. »

« Freddy avait compté. Cela ferait bientôt cent jours que personnes ne lui avait vraiment adressé la parole. »

« Gloria se savait différente, un peu en marge de son espèce, mais elle n’échappait pas à ces commandements intérieurs, inexplicables, qui dirigent la vie des oiseaux. Elle vivait l’instinct comme un esclavage alors que la plupart des autres hirondelles y voyaient un grand repos pour l’esprit. Cependant, l’appel qui l’invitait vers le nord ce matin de décembre n’était pas du même genre. Ce n’était pas seulement l’instinct des migrateurs. Elle sentait que cet appel était lancé à elle seule, à sa liberté. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 12,90€