La grande expédition, de Clémence Dupont (2017)

Beaucoup d’enfants adorent se plonger dans les grands thèmes existentiels – et notamment l’origine de l’univers et du monde que nous connaissons aujourd’hui. Combien d’entre eux ne développent-ils pas une passion pour les dinosaures ? Et pourtant, difficile pour les tous petits de réaliser que la Terre existe depuis des milliards d’années et qu’elle est loin d’avoir toujours été telle qu’elle se présente actuellement !

La grande expéditionLa grande expédition de Clémence Dupont permet précisément d’aborder ces questions avec des tous petits, en nous permettant de remonter le temps de façon spectaculaire pour ensuite observer la Terre est ses habitants au fil des ères : Hadéen, Archéen, Protérozoïque – et ainsi de suite, jusqu’à l’ère actuelle. Si chaque période donne lieu à une courte description, l’album fait surtout la part belle aux illustrations splendides de l’autrice, voyez plutôt la couverture ! Un vrai plaisir pour l’œil qui donne à ce documentaire un côté très attrayant qui ne manquera pas de séduire les enfants. À première vue, les paysages fascinants qui se déploient sous nos yeux ébahis pourraient bien appartenir à un monde merveilleux et imaginaire – la réalité dépasse parfois la fiction ! Parmi ces êtres vivants incroyables, notre chouchou familial est sans doute le Gastornis, un redoutable oiseau géant du Paléogène qui chassait les ancêtres de notre cheval actuel…

Archéen

Paléocène

Une trouvaille assez géniale est l’idée de présenter cette fresque sous forme d’accordéon pouvant se déplier sur près de 8 mètres de long : une façon intelligente d’aider les petits à réaliser le temps écoulé et la distance qui nous sépare des ères révolues…

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Seuls regrets : le revers de la médaille de parvenir à réduire le texte à sa substantifique moelle (une qualité lorsqu’on lit avec des enfants jeunes qui n’ont souvent pas la patience d’écouter une explication trop longue ou complexe) est que certaines évolutions sont éludées ou difficiles à saisir à partir du texte – je pense, par exemple, à l’épisode de la disparition des dinosaures qui n’est pas du tout expliqué. En outre, on « débarque » un peu brusquement dans l’époque Hadéenne lors de laquelle notre planète, alors toute jeune, s’est refroidie. Il me semble que l’expérience de lecture aurait été facilitée et rendue plus ludique par un peu de « mise en scène » de l’expédition. Comme c’est fait, par exemple, dans L’histoire de la vie du big bang jusqu’à toi (Milan, P’tits Docs), excellent documentaire s’adressant à des enfants plus grands : « Maintenant, tourne la page, et fais un immense bonds en arrière ! ». Ou même dans la Brève histoire du monde, d’Ernest Gombrich, que nous sommes en train de lire avec nos « grands » garçons :

« […] nous allons jeter un papier enflammé dans ce puits infiniment profond. Il tombera lentement, descendra de plus en plus bas. Toutefois, dans sa chute, il éclairera les parois du puits. Tu le vois descendre ? Il est maintenant si loin qu’il ressemble à une étoile minuscule au milieu des ténèbres. Puis il s’amenuise encore et nous finissons par ne plus le voir. […] Mais nous ne sommes toujours pas parvenus au début des temps. Cela continue pendant des millions d’années. Facile à dire ! Pourtant, réfléchis un instant. Sais-tu combien dure une seconde ? Le temps que tu comptes très vite jusqu’à trois. Et combien durent 1000 millions de secondes ? Trente-deux ans ! À toi maintenant d’imaginer combien durent 1000 millions d’années ! En ce temps-là, il n’y avait pas de grands animaux, mais uniquement des escargots et des coquillages. Et si on remonte encore plus dans le temps, on ne trouve même plus de plantes. La terre entière était « désertique et vide ». Il n’y avait rien. Pas un arbre, pas un buisson, pas une herbe, pas une fleur, pas le moindre coin de verdure. »

Ces petites réserves ne m’ont pas empêchée de beaucoup apprécier cette « grande expédition » dont on rentre avec tout de même un léger vertige…

Lu en novembre 2018 – Éditions de l’Agrume, 24€

La forêt en mon cœur, d’Adolfo Serra (2017)

La Forêt en mon coeur

Une parenthèse contemplative, une bulle d’oxygène, un voyage onirique en étrange compagnie, une promenade les yeux grands ouverts pour prendre le temps d’observer chaque détail merveilleux du monde… L’album de l’auteur espagnol Adolfo Serra est une invitation à suivre son petit héro hors de la ville et à s’évader au cœur de la forêt. Je n’en dirai pas plus afin de ménager l’effet intriguant de cette belle couverture qui attire la curiosité face à cette étrange forêt et à la petite silhouette qui semble s’y recueillir – curiosité à laquelle personne, chez nous, n’a pu résister !

La forêt en mon cœur est un album sans texte dont les illustrations esquissées à l’encre, à l’eau et à l’aquarelle, toutes en délicatesse, permettent au lecteur de s’approprier de ce cheminement avec sa propre subjectivité. Voyez plutôt :

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En parcourant cet album avec Antoine et Hugo, j’ai réalisé à quel point les silhouettes à peine esquissées, les zones de flou et les contrastes entre clair et obscur peuvent donner lieu à des interprétations personnelles : la forêt apparaîtra sombre ou lumineuse, inquiétante, mélancolique, miraculeuse ou réconfortante ; la solitude apaisante ou angoissante ; la foule rassurante ou indifférente ; la ville familière ou stérile ; le voyage bref ou très long… L’absence de texte laisse libre-cours à l’imagination ! Je garde ma propre interprétation pour moi pour mieux laisser les prochains lecteurs développer la leur.

Et quelle que soit la lecture, cet album a finalement quelque chose de réconfortant. Car même lorsqu’on se sent isolé, comme il est bon d’avoir au fond de soi une forêt, un petit arbre qui grandit et un ami imaginaire… Et un jour, on se rend peut-être compte qu’on n’est pas le seul à se sentir un peu marginal et à apprécier les parenthèses contemplatives. À moins que ce ne soit le contraire : qu’adviendrait-il si la forêt n’existait plus que dans le cœur d’un enfant perdu au milieu de la ville ?

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Si mes garçons ont découvert cet album avec curiosité, il me semble presque que sa complexité et sa portée philosophique (quelle mise en abîme à la fin de l’album !) le destine à de « grands » lecteurs. Merci beaucoup aux éditions Balivernes de nous avoir permis de découvrir cet album unique !

Lu en octobre 2018 – Balivernes édition, 15€

Lotte, fille pirate (de Sandrine Bonini et Audrey Spiry, 2014)

Vous pensiez peut-être qu’une jungle peuplée de fauves n’est pas un lieu approprié pour jouer seule, quand on ressemble à Boucle d’Or ? Et peut-être aussi que les pirates sont toujours des adultes et généralement des hommes ? Si c’est le cas, permettez moi de remarquer que vous auriez sans doute dû lire Fifi Brindacier, vous auriez ainsi déjà rencontré une fille pirate – indépendante, volontaire, espiègle, pleine d’imagination et sans peur aucune… Les Robinson Crusoé, Tom Sawyer et autres aventuriers n’ont qu’à bien se tenir ! Comme la légendaire Fifi, Lotte est aussi indocile qu’assurée lorsqu’il s’agit d’explorer de nouveaux territoires, d’apprivoiser des fauves, de partir à la chasse aux trésors dans la nature ou de bricoler des objets à partir de ses trouvailles… Mais, vous vous demandez peut-être : cette vie de pirate n’est-elle pas un peu risquée ? D’ailleurs, écoutez : l’orage gronde !

Lotte fille pirate

Ce très bel album en grand format se distingue par ses illustrations flamboyantes qui irradient de lumière et de chaleur. Malgré ce coup de cœur graphique, il faut bien reconnaître que l’histoire m’a semblé un peu vite expédiée, voire décousue – en particulier la fin qui m’a semblé tomber un peu comme un cheveu sur la soupe et ne rend pas justice au caractère brut et sauvage de Lotte ! On a presque l’impression que l’intrigue, nouée et dénouée très rapidement, ne sert que de prétexte à ce qui compte vraiment dans cet album : l’ode à la liberté, aux rêves de cabanes et d’aventures, et à l’émerveillement face aux trésors de la nature. Là où, dans Le livre de la jungle, Rudyard Kipling ne jurait que par la soumission au chef et à la loi de la jungle, seul moyen de survivre dans un état de nature hostile, les deux autrices nous invitent ici au contraire à explorer les territoires inconnus… Voyez plutôt le repaire de Lotte ! N’a-t-on pas envie de soulever les tentures et d’admirer la splendide collection de plumes, d’ailes de papillons, de carapaces de scarabées et d’autres reliques de notre fille pirate ?

J’ai lu et relu cet album à mes garçons, qui ont beaucoup apprécié cette escapade dans la jungle. Puis je l’ai offert à mes nièces qui adorent les livres faisant la part belle aux héroïnes, surtout quand les illustrations sont aussi belles ! Il me semble que ce livre est susceptible de parler aussi aux enfants solitaires qui aiment à faire appel à leur imagination pour s’évader…

Sarbacane – 15,50€

Lotte

Fishgirl, de David Wiesner & Donna Jo Napoli (Éditions du Genévrier, 2017)

Il y a des livres qu’on ne peut pas ne pas ouvrir ! Tenez par exemple : si j’entends parler d’un livre illustré par David Wiesner, et qu’en plus il est question de mondes aquatiques, je pense immédiatement à ça :

 

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Quand on connaît Le monde englouti, impossible de résister à la tentation de lire Fish Girl et je remercie les éditions du Genévrier de m’en avoir donné la possibilité ! Cette fois, il ne s’agit pas d’un album sans texte, mais d’un « roman graphique » de plus de 180 pages, écrit en collaboration avec Donna Jo Napoli. La couverture a eu un effet magnétique sur nous. Impossible de ne pas être intrigués par cette présence humaine dans ce monde sous-marin, puis par les petits détails discernables dans l’entrelacs des algues ! Ce livre a été un coup de cœur immédiat pour Hugo qui a voulu le commencer tout de suite. Ne pouvant plus soutenir le suspense, il l’a même (fait rarissime pour les livres que nous commençons ensemble), terminé tout seul le soir-même… mais il a quand même voulu relire la fin avec moi le lendemain !

De quoi s’agit-il ? À l’aquarium des Merveilles de l’Océan, Neptune règne en maître. Mais la vraie attraction, c’est Fish Girl. Mystérieuse créature hybride, fille poisson insaisissable, c’est elle que les visiteurs s’efforcent d’apercevoir entre bans de poissons, algues et coraux. Existe-t-elle vraiment ou ses apparitions furtives sont-elles le fruit de notre imagination ? Qui est-elle et quelle est son histoire ? Quelle est cette autorité sans faille que Neptune prétend exercer sur elle – et sur l’ensemble des mondes marins ? Les questions se multiplient et, sous nos yeux, une rencontre inattendue pousse Fish Girl, à chercher elle-même les réponses avec une détermination dont elle ne se croyait pas capable…

Fish Girl est un très beau livre, très riche, qui se prête à être lu et relu. Un énorme point fort concerne, comme j’y ai fait allusion plus haut, son intrigue captivante qui vient nous prendre dans ses filets. La mise en page, jouant sur l’alternance de plusieurs cadrages et formats d’illustrations, vient donner du rythme. Nous avons également aimé Fish Girl pour sa palette de couleurs bleutées, pour son univers aquatique fascinant, à la fois étrange et réconfortant.

 

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Le troisième point fort de cet album est, sans aucun doute, l’intérêt et l’originalité de la thématique. De façon très subtile, Fish Girl nous parle de captivité et de maltraitance. Cette lecture montre très bien à quel point il est difficile de prendre conscience de cette oppression lorsqu’elle est exercée par quelqu’un qui se présente comme protecteur, qu’on ne connaît que cette personne manipulatrice, qu’on vit captive, qu’on n’a pas trop confiance en soi et qu’on se sent différente… L’intrigue, les illustrations et les métaphores (par exemple sur l’émancipation permettant à une jeune fille de se tenir littéralement « debout ») portent de belles valeurs de liberté et d’émancipation, de vérité et de solidarité. S’il est pas évident de parler de tout cela de manière frontale avec des enfants, Fish Girl permet de le faire, sous une forme largement métaphorique et grâce à la pincée de magie et de merveilleux qui rendent un livre adapté à de jeunes lecteurs. Il faut reconnaître la prouesse des auteurs qui parviennent, avec beaucoup de sensibilité, à nous montrer le cheminement interne de Fish Girl vers la liberté, représentée par l’horizon complètement ouvert de l’illustration finale.

Vous aurez compris que Fish Girl nous a beaucoup plu. Si c’est un coup de cœur sans équivoque pour Antoine et Hugo, j’aurais pour ma part un seul petit bémol. Les précédents albums de David Wiesner (Le monde englouti, mais aussi Max et son art par exemple) avaient placé la barre très, très haut – et à cet égard, je n’ai pas été époustouflée par les illustrations comme je m’y attendais. Certaines m’ont semblé trop lisses et moins abouties, mais d’autres (comme cette belle double-page ci-dessous) nous ont beaucoup inspirés. Un plongeon en apnée, ça vous dit ?

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Lu à voix haute en septembre 2018 – Éditions du Genévrier, 20€

Robinson, de Peter Sis (2018)

Lu à voix haute en septembre 2018

Robinson cover     robinson crusoé gallimard

pipi langstrumpfQui ne s’est jamais imaginé explorer une île déserte ? Se retrouver seul face à soi-même, mettre à l’épreuve son art de la débrouille et vivre en harmonie avec la nature… De Fifi Brindacier au Royaume de Kensuké, des aventures de Jim Bouton au Dragon de mon père et aux Coloriés, l’idée d’un écrin sauvage perdu au large d’océans lointains est récurrente dans la littérature. Et cela ne date pas d’hier ! J’avais parlé il y a quelques mois de L’île au Trésor de R.L. Stevenson qui a tout de même près de 140 ans, quelques années de plus que L’île mystérieuse de Jules Verne. Mais saviez-vous que celle qui est peut-être la plus célèbre des histoires d’île déserte, Robinson Crusoé, fêtera ses 300 ans l’année prochaine ? Véritable mythe littéraire, Robinson s’inscrit dans notre imaginaire collectif parmi ces personnages que chacun a l’impression de connaître depuis sa plus tendre enfance…

De ma première lecture de Robinson Crusoé, pendant mes années collège, j’avais retenu surtout le souvenir d’avoir été absolument impressionnée, et même enthousiasmée par l’obstination, la persévérance, l’habileté et l’ingéniosité du naufragé, qui lui permettent finalement de survivre. C’est donc avec enthousiasme que j’ai proposé aux enfants de le lire ensemble cet été. Quelle n’a pas été ma sidération de redécouvrir un roman complètement différent de mon souvenir ! La dimension morale-chrétienne m’avait complètement échappé à l’époque, ainsi que le contexte historique de traite des esclaves et d’ailleurs, plus largement, tout ce que vit Robinson avant son naufrage. Le style littéraire parfois franchement ardu du 17ème siècle, la nécessité de fournir d’amples explications sur le contexte, les longues considérations morales du protagoniste et plusieurs longueurs (quand ce dernier raconte dans son journal des événements déjà abordés dans le roman par exemple) ont lassé les enfants et nous avons interrompu la lecture au milieu du livre. Peut-être y reviendrons-nous quand ils seront plus grands, ou préféreront-ils Vendredi ou la vie sauvage, de Michel Tournier ?

Robinson costumeEn attendant, nous avons lu cette semaine l’album Robinson, de Peter Sis, publié cette année par Grasset Jeunesse. Et pour le coup, ça a été un vrai coup de cœur familial ! Cet album de toute beauté est inspiré d’un épisode vécu par l’auteur. Son petit héros et un garçon avide d’aventures et de jeux avec sa bande de copains. Lorsqu’il décide de se déguiser en Robinson Crusoé pour mardi gras, il espère faire forte impression sur ses pirates de copains. Mais voilà, ne connaissant pas le personnage de Robinson, ils trouvent son déguisement incongru. De quoi se sentir aussi seul… que sur une île déserte. Commence alors un voyage onirique qui nous donnerait presque l’impression de retrouver Max et les Maximonstres !

Robinson voyage

Max et les maximonstres

L’ingéniosité de l’auteur consiste à faire de l’île déserte imaginée par l’enfant un lieu isolé, certes, mais aussi un havre de nature luxuriante et réconfortante, où se dépasser et reconstruire sa confiance en soi… L’objet-livre est véritablement magnifique, avec ses grandes illustrations pleines de symboles et de subtilités qu’on ne découvre qu’au fil des lectures, avec un grand format ouvrant l’horizon et donnant envie de voguer vers d’autres horizons. Réalisées à l’aquarelle, à l’encre et au stylo, ces illustrations incarnent et rythment le texte, en jouant sur les registres de couleurs, la mise en page et les perspectives.

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Un grand merci aux éditions Grasset jeunesse pour cet album splendide qui nous invite à assumer nos différences et à célébrer l’enfance, ses jeux si captivants et les merveilleux pouvoirs de l’imagination…

Grasset Jeunesse, 18,90€

Au-delà de la forêt de Nadine Robert et Gérard Dubois (2017)

Lu à haute voix en septembre 2018

Imaginez un petit village, à peine un hameau, perdu dans une forêt aussi effrayante qu’incommensurable.

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On a beau pressentir le danger, comment ne pas avoir irrésistiblement envie de savoir ce qu’il y a au-delà ? Existerait-il un moyen d’y parvenir sans se risquer à traverser ? Telle est l’intrigue passionnante de ce bel album qui a littéralement ravi les garçons qui lisent pourtant plus volontiers des gros pavés ces derniers temps… Cette idée de ne pas renoncer là où tous rebroussent chemin, de passer outre et de se poser un défi spectaculaire – tout cela leur a parlé à 100% ! Un peu comme l’avait fait Le secret du rocher noir, construit suivant à partir d’une intrigue similaire.

au-delà de la forêt

Le suspense est instauré dès la couverture (puisque le titre nous annonce qu’il s’agit d’aller au-delà de la forêt sans rien nous montrer qui dépasse l’horizon des deux protagonistes), puis délicieusement ménagé jusqu’à la dernière page. Mes petits auditeurs ont vibré de plaisir, à un point auquel je dois avouer que je ne m’attendais pas !

Mais il n’y a pas que cela : l’objet-livre est beau, avec sa couverture rigide et texturée et ses illustrations tellement « vintage » (on croirait presque retrouver un album de Beatrix Potter). À dire vrai, d’habitude, j’ai plutôt le coup de cœur pour les explosions de couleurs qui sont peut-être plus dans l’air du temps, comme par exemple – pour rester dans l’univers de la forêt – dans l’album Lotte, fille pirate, de Sandrine Bonini et Audrey Spiry.

Lotte fille pirate

Mais finalement, ce côté rétro, travaillé jusque dans les moindres détails, graphismes, couleurs un peu effacées, donne au livre des allures de conte et produit un effet réconfortant comme une madeleine de Proust. Tout fait du bien dans cette lecture : l’enthousiasme de mettre à exécution une idée folle, la satisfaction du travail effectué et du chemin parcouru pas à pas, la complicité du jeune héro avec son père, et le bel élan collectif et la solidarité déclenchée par leur projet qui pouvait pourtant paraître si démesuré à première vue. Un vrai album « feel-good », immédiatement adopté par Hugo comme livre de chevet !

Seuil jeunesse, 13,90€

Au-delà de la forêt_extrait

Le Yark, de Bertrand Santini (2011)

Lu à haute voix en septembre 2018

Mise en garde ! Lecture déconseillée avant de mettre les enfants au lit : risque élevé de fou-rire incontrôlable frisant l’hystérie… On a beau voir venir l’incroyable Bertrand Santini, après avoir dévoré Miss Pook, Hugo de la nuit et tous les tomes du Journal de Gurty, il y a de quoi rester bouche bée face aux aventures du Yark !

Monstre effrayant avide de chair d’enfant, le Yark est aussi… un animal en voie d’extinction. C’est que la pauvre bête a l’estomac fragile et ne digère que les enfants sages. Ne m’en demandez surtout pas plus, croyez-moi, il est préférable de ne pas entrer ici dans le détail des manifestations déplorables de cette faiblesse digestive. Toujours est-il que si cette créature pleine de scrupules préférerait mille fois se nourrir de gamins insupportables, elle n’a pas vraiment le choix :

« Les bons sentiments n’ont jamais nourri personne. Et surtout pas les monstres. La Nature, qui ne connaît pas de morale, se fiche malheureusement de ce qui est bien et de ce qui est mal. Et depuis la nuit des temps, force est de constater que ce sont toujours les plus gentils qui se font bouffer en premier. »

Comme beaucoup aujourd’hui, le Yark regrette donc amèrement les enfants bien élevés, propres et innocents de jadis et désespère de trouver de quoi se mettre sous la dent…

N’y allons pas par quatre chemins, tout est génial : l’objet livre est magnifique, la couverture et les illustrations (par Laurent Gapaillard) de toute beauté et pleines de poésie.

 

L’histoire qui s’amorce et se présente comme une fable en noir et blanc est en réalité bien plus complexe et nuancée que cela. Puisque notre sympathie va, évidemment, au Yark qui n’est finalement pas si monstrueux. Pleine d’ironie et d’impertinence (j’ai parfois pensé au Môme en conserve de Christine Nöstlinger, où le petit héros doit apprendre à désobéir pour s’en sortir…), l’histoire a fait hurler de rire les enfants. Ils se sont aussi beaucoup amusés du jeu de l’auteur sur le rythme et rimes souvent audacieuses !

« Son derrière à réaction lui fait franchir le mur du son. Et semblable au dieu Pégase, le Yark disparaît dans les étoiles, à fond les gaz. »

Cette langue magnifique si bien maniée par Bertrand Santini fait de ce livre un vrai bonheur de lecture à voix haute !

Tous les publics trouveront leur bonheur dans Le Yark : la cocasserie des péripéties du Yark fera rire petits et grands, son air effrayant ravira les amateurs de monstres, les plus âgés profiteront de l’association jubilatoire de l’ironie et de la poésie, ainsi que d’une double lecture incitant à réfléchir aux dérives actuelles comme aux limites de l’état de nature… Et tout cela en 76 pages, pas étonnant que ce livre soit déjà largement considéré comme un classique !

Grasset jeunesse, 12,50€

Le Yark