Le pays des souris, d’Alice Méricourt et de Ma Sanjin (Éditions Père Fouettard, 2020)

Ce pays ressemble à s’y méprendre au nôtre. On y joue, dort, mange… et vote. Tout semble en règle – l’urne est bien fermée, les souris font sagement la queue, leur bulletin en main. Mais la démocratie ne semble pas franchement tenir ses promesses ; cette contrée morne et grise, peuplée de souris au regard un peu hagard, a quelque chose d’orwellien. Figurez-vous que nos citoyens rongeurs votent systématiquement… pour des chats. Quand ce ne sont pas les chats noirs, ce sont les chats blancs, voire une coalition de matous noirs et blancs qui n’ont que très peu à cœur de défendre les intérêts des souris. L’idée qu’elles puissent se gouverner elles-mêmes semble complètement saugrenue !

Quelle chouette initiative d’adapter la fable politique canadienne Mouseland sous forme d’album ! Le livre peut se lire dès le plus jeune âge comme une histoire très prenante, illustrée avec une ironie mordante par l’artiste chinois Ma Sanjin. Les petits lecteurs apprendront au passage ce qu’est une élection, mais aussi que les élections ne font pas tout.

L’album a gardé de la fable d’origine un ton pamphlétaire : au Québec du début des années 1960, il s’agissait d’appeler à l’émergence de nouvelles forces qui représentent mieux la classe ouvrière que les deux partis principaux de l’époque, le parti conservateur et le parti libéral. Le contexte n’est plus le même, mais la vision des représentants, comparés à des chats « gros et gras » reste cynique, je l’ai trouvée caricaturale (bien que n’étant pas pétrie d’illusions quant au fonctionnement de la représentation en France). Cela dit, sur ce mode outrancier, les mésaventures des petites souris pointent une question importante, celle du pluralisme, et invitent à oser concevoir des alternatives hors des schémas existants lorsqu’on ne s’y retrouve pas. Elles invitent également à rester attentif à ce que font nos représentants entre deux élections. J’y ai vu, enfin, l’enjeu de ce que la philosophe Hanna Pitkin appelle la « représentation descriptive » : si les chats ne sont pas les mieux à même de représenter les souris, les majorités ne sont peut-être pas les mieux placées pour gouverner les minorités, voire les hommes pour parler au nom des femmes, les plus âgés pour agir au nom des jeunes, etc. Autant dire que les grands comme les petits trouveront matière à réflexion dans ces pages !

Cette condensation d’enjeux politiques plus actuels que jamais à hauteur d’enfant est fameusement intéressante. Et la morale de l’histoire est pleine d’espoir, parfaite pour clore ma série de billets consacrés aux thématiques politiques dans les albums jeunesse :

« Vous pouvez toujours enfermer une souris, ou un homme, mais vous ne pouvez pas enfermer une idée. »

Lu en décembre 2020 – Éditions Père Fouettard, 14€

De la démocratie, de Equipo Plantel et Marta Pina (Rue de l’échiquier, 2020)

La démocratie est un sujet qui intéresse énormément les enfants qui font vite des parallèles, par exemple en cette période où une partie de la scolarité se fait à la maison : la famille fonctionne-t-elle de façon démocratique, pourquoi ne le ferait-elle pas ? Les restrictions imposées dans le cadre de la crise sanitaire sont-elles démocratiques ? Il n’en faut pas plus pour déclencher des débats passionnants. Car si tout le monde parle de la démocratie, ce n’est pas si simple de définir ce qu’elle est ni ce qu’elle implique pour les citoyens en devenir que sont nos mouflets.

Après De la dictature, nous continuons notre découverte d’albums jeunesse qui placent la politique à hauteur d’enfant avec l’album-miroir, lui aussi publié par Equipo Plantel au moment de la chute du régime franquiste. Les éditions Rue de l’échiquier viennent de faire paraître une version française de cet album, paré de nouvelles illustrations signées Marta Pina.

Je tire mon chapeau à l’auteur pour la façon limpide dont il parvient à éclairer des concepts a priori abstraits à l’aide d’analogies très parlantes du point de vue des enfants. Il compare ainsi la démocratie à un « jeu » régi par des règles fixées collectivement, les partis politiques à des « équipes » ou les « programmes » à un menu au restaurant. Les libertés d’opinion et d’expression sont expliquées simplement, en insistant par ailleurs sur la nécessité de rester attentifs entre deux élections pour être en mesure d’exercer pleinement nos droits et de sanctionner nos représentants. On comprend aussi que la démocratie ne signifie pas liberté sans bornes :

« Dans une démocratie, les règles du jeu, ce sont les lois. Et comme dans un jeu, il faut les respecter pour que cela fonctionne. »

Les collages vintage de Marta Pina prolongent l’ensemble de façon assez surréaliste et décalée. Je ne suis pas sûre qu’elle ne déconcerte pas certains lecteurs mais pour ma part, je les ai trouvées drôles et stimulantes, avec mille détails à découvrir au fil des lectures dont beaucoup semblent symboliques. Ces images polysémiques invitent à la réflexion et prolongent astucieusement le texte, lui permettant de s’en tenir à l’essentiel.

Tout cela est captivant et très accessible. Cela dit, le propos reste très centré sur les élections (qui ne font pas tout, comme nous le verrons dans ma prochaine chronique…). Deux aspects auraient mérité d’être développés : celui de la séparation des pouvoirs (qui est cependant mis en relief, en creux, par l’album jumeau sur la dictature) et les enjeux liés à l’extension du suffrage aux femmes, aux minorités dans certains pays ou encore aux jeunes. J’ai également regretté un ton un brin manichéen dans le traitement des grandes idéologies, avec d’un côté la priorité au travail, à la lutte contre les inégalités, à l’école gratuite et aux hôpitaux, présentées sur une double-page sympathique qui fait la part belle aux familles et aux services publics ; de l’autre, les tenants du productivisme et de la puissance des entreprises, sur fond d’industries enfumées ; et encore les ultra-libéraux au service des plus riches, dont les intérêts sont symbolisés graphiquement par de « gros sous ». Je le dis d’autant plus facilement que je sympathise personnellement avec les valeurs prônées !

Cela ne m’empêche pas de recommander chaudement cet album qui se démarque par son art de vulgariser des questions rarement abordées en littérature jeunesse. L’objet-livre est attrayant et l’enjeu de taille : mieux la génération montante connaîtra les valeurs démocratiques, mieux elle sera à même de les porter.

C’est pas tout, mais je dois vous laisser. J’ai un référendum à organiser pour ou contre la révision des déclinaisons allemandes !

Lu en janvier 2021 – Rue de l’échiquier, 14,90€

De la dictature, de Equipo Plantel et Mikel Casal (Rue de l’échiquier, 2020)

Les enfants perçoivent les grandes questions sociales et politiques, sans toujours être armés pour les décoder. On pourrait se dire qu’ils ont le temps de découvrir les turpitudes de l’actualité et les principes, somme toute abstraits, qui régissent le gouvernement. Et pourtant, les petits sentent bien que ces questions intéressent et préoccupent les adultes ; ils sont souvent sensibles aux principes de justice sociale et aux valeurs de respect, d’égalité et de liberté. Surtout, ils sont ravis qu’on démystifie la politique en utilisant des mots qu’ils comprennent (j’ai pu en faire l’expérience en allant échanger autour de l’élection présidentielle 2017 dans l’école des enfants*). Parler aux enfants de dictature et de démocratie, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect.

Mais voilà, ces sujets ne sont pas souvent abordés en littérature jeunesse. Quand ils le sont, c’est souvent dans des documentaires peu engageants. Je suis donc ravie de revenir toute cette semaine sur la publication récente de plusieurs albums à la fois percutants, attrayants et accessibles dès le début de l’école primaire !

Commençons donc aujourd’hui avec De la dictature, paru initialement en Espagne, au lendemain du franquisme. Quarante ans plus tard, les dictatures restent d’une triste actualité et cette réédition en français, sous la forme d’un album coloré qui a immédiatement intrigué les enfants, est bienvenue. En quelques mots limpides, Equipo Plantel dit le pouvoir absolu et arbitraire qui s’ingère jusque dans les têtes, le règne de la terreur, du mensonge et de la corruption, la folie des grandeurs, le culte de la personnalité, l’économie de prédation, les difficultés immenses de résister. Voilà un beau travail de vulgarisation, sublimé par les illustrations satiriques de Mikel Casal qui parvient à évoquer ces sujets graves avec un humour rappelant celui de Charlie Chaplin dans Le dictateur.

Évidemment, le « portrait-robot » brossé à grands traits masque des différences importantes. En regardant la galerie de portraits à l’intérieur de la couverture, de Staline à Kadhafi en passant par Hitler, Trujillo ou Fidel Castro, on se dit que l’enrichissement des proches du dictateur, le rôle du nationalisme ou l’idée d’un soutien forcément minoritaire du régime ne les concernent pas de la même façon. Cela dit, le petit texte d’explication à la fin du livre nuance les choses, notamment en parlant des pays qui ne sont pas à proprement parler des dictatures, mais en présentent certaines caractéristiques. Et les mécanismes d’un régime autoritaire me semblent très bien vus : au fil de la lecture, les garçons y ont reconnu des réalités déjà croisées dans d’autres livres, que ce soit Persépolis, Les Culottées, Les Vermeilles, L’Ickabog, Le Renard et la Couronne ou encore L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges.

En creux, les dérives dictatoriales mettent en relief la valeur inestimable de choses qui nous semblent peut-être un peu trop évidentes, comme la division des pouvoirs, l’éducation libre, les droits civiques et l’esprit critique.

Une lecture nourrissante et bigrement intéressante, à lire pour mieux comprendre le monde et pour les pistes de réflexion qu’elle propose ! À mercredi pour découvrir l’album « miroir » paru simultanément, De la démocratie.

* Cet intérêt brûlant transparaît aussi dans l’hilarante BD Prézizidentielle, inspirée à Lisa Mandel par les échanges de la chercheuse Julie Pagis avec des élèves de primaire en Seine-Saint-Denis.

Lu en janvier 2021 – Rue de l’échiquier, 14,90€

Un livre, de Hervé Tullet (Bayard Jeunesse, 2010)

Il fut un temps où nos lectures en famille nous rassemblaient tous les soirs autour des mêmes livres. Des albums dont les garçons semblaient ne jamais pouvoir se lasser et dont les pages poissées, déchirées, voire mordillées témoignent aujourd’hui de cet attachement féroce ! Parmi eux, les livres d’Hervé Tullet occupaient une place de choix.

Un livre intrigue d’abord par son extrême parcimonie : dans le vide de pages blanches, un, deux, trois petits ronds aux couleurs primaires…

Le principe interactif et ludique est d’autant plus génial qu’il n’a pas besoin de plus que ces graphismes minimalistes. Le texte invite à suivre une consigne simple : « Appuie sur ce rond jaune et tourne la page. » On s’exécute avec curiosité et miracle, on découvre que le rond jaune s’est dédoublé ! Suivent d’autres consignes, d’autres enchantements. On frotte, souffle et secoue le livre pour mieux s’émerveiller, page après page, de voir la magie opérer, les petits ronds se multiplier en plusieurs couleurs, s’éparpiller, glisser à gauche puis à droite lorsqu’on penche le livre puis se remettre en ordre. Hervé Tullet fait preuve d’une créativité jubilatoire dans les façons d’exploiter ce principe jusqu’au crescendo final. Le texte, ponctué de joyeuses exclamations, invite à laisser libre cours à son enthousiasme.

Un enthousiasme intact à chaque relecture ! Dix ans plus tard, les garçons aiment encore lire cet album qui leur permit, dès le plus jeune âge, d’éprouver intensément la magie de la lecture. On comprend l’engouement qu’il suscite dans le monde (il a été traduit en 32 langues et s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires).

Tout ça pour dire que je vais être tatie deux fois d’ici le mois de mars et que je suis plus que ravie de me replonger dans les albums pour bébés dans cette perspective.

Lu et relu – Bayard Jeunesse, 11,90€

Blaise et le château d’Anne Hiversère, de Claude Ponti (L’école des loisirs, réédition géante de 2020)

Claude Ponti sait, comme nul autre, faire écho à nos meilleurs chimères : n’avez-vous jamais rêvé de concocter un gâteau incroyabilicieux, avec ce qu’il faut de crèmes parfumées, de chocolat, de meringues et de sucre glace ? Une création suffisamment colossale pour que vous puissiez y organiser une grande FÊTE avec TOUS vos copains (célébrités et amis imaginaires compris) ? Le projet serait d’autant plus savoureux qu’il serait exécuté collectivement, avec la multitude de vos camarades poussins !

Imaginez un peu : quel plaisir que celui du travail bien fait, méthodiquement planifié (ne vous fiez pas à la pagaille apparente) et joyeusement exécuté grâce à la contribution de chacun ! Quelle joie à l’idée de poster les invitations, quelle volupté lorsqu’il s’agit de descendre dans la mine de chocolat, d’éclapatouiller la farine ou de splitouiller la pâte ! Quel sentiment d’accomplissement au moment de se laisser surprendre par le résultat final ! Quelle euphorie de se régaler tous ensemble des escaliers en nougat et des toboggans de caramel pendant l’éternité d’une fête ! Et de se souvenir de ces moments mémorables !

Maintenant, imaginez qu’à Noël, mes parents aient eu l’idée lumineuse de nous offrir ce livre en édition géante (34*47 cm tout de même) – un format insensé qui nous fait plonger dans cette histoire délicieuse. Le seul qui puisse possiblement être à la hauteur du nombre de poussins pâtissiers et des intrigues secondaires et petites curiosités dont Claude Ponti semble avoir le secret, que l’œil attentif des enfants ne manque pas de repérer à l’arrière-plan…

Un classique gourmand et réjouissant, à découvrir absolument.

N’hésitez pas à découvrir également Ma vallée, du même auteur.

Lu et relu – L’école des loisirs, 24,50€

La fabuleuse histoire de la Terre, de Aina Bestard (Saltimbanque, 2020)

Splendide format à l’italienne, couverture tissée épaisse sous la main, mise en page spectaculaire et ces illustrations étrangement désuètes évoquant les gravures du 19ème siècle qui suscitèrent tant de passions scientifiques… Avant tout, c’est cet objet-livre hors du commun qui m’a attirée de façon magnétique. Cela dit, c’est bien d’une histoire prodigieuse qu’il s’agit. Celle de notre planète Terre, de la formation de l’univers et du système solaire au développement de la vie jusqu’au règne des mammifères. Une aventure racontée comme une histoire, certes assez détaillée, mais passionnante – le livre se lit d’ailleurs très bien à voix haute avec de grands enfants qui s’intéressent au sujet.

Le chapitre sur la formation de la lune, moins connu que d’autres, nous a laissés bouche-bée devant cette illustration suggérant comment nous aurions vu ce satellite lorsqu’il était 16 fois plus près qu’aujourd’hui. On découvre également comment collisions, éruptions, frémissements et dérives des continents ont modelé notre planète. Puis le monde microscopique des premiers être vivants qui muent sous nos yeux ébahis en organismes plus complexes. Au fil des pages, l’album explique comment les paléontologues reconstituent cette généalogie, en revenant en détail sur l’analyse des strates terrestres et des fossiles, avec des rabats révélant à quoi ressemblaient ces bestioles avant de se fossiliser.

Il faut savoir que la mise en page est parfois un peu touffue, avec une profusion de stimuli et d’informations en différentes tailles de police dans lesquelles je n’ai pas toujours trouvé aisé de me repérer.

Mais pour moi, le charme de cet album reste entier dans la mesure où j’y ai vu un livre d’art plutôt qu’un documentaire au sens classique. Aina Bestard réinvente le genre en étoffant cette immense frise temporelle de dessins à la fois minutieux et spectaculaires, savants et poétiques.

Un album hors du commun qui ravit la rétine et nous rappelle au passage l’éphémérité de notre espèce et notre responsabilité quant à la suite de cette « fabuleuse histoire »… 

Lu en décembre 2020 – Saltimbanque, 19,90€

Nuit étoilée, de Jimmy Liao (HongFei, 2020)

Dès la couverture sombre et lumineuse, comme le tableau de Van Gogh auquel elle rend hommage, on tombe sous le charme des illustrations de l’auteur taïwanais Jimmy Liao. En entrant dans l’album, impossible de résister à l’envoutement du texte, tout en retenue, et surtout des peintures mêlant la poésie et la géométrie, le réalisme et la magie. Ces pages ont beau venir de l’autre bout du monde, elles nous vont droit au cœur par la justesse avec laquelle l’histoire de cette petite fille fait résonner des choses universelles : la solitude, la mélancolie, le sentiment d’être décalé par rapport à l’étrangeté du monde. Mais aussi les pouvoirs de l’imaginaire qui enchante et élargit le quotidien, la douceur de l’amitié qui germe lorsqu’on ne l’attendait plus, la saveur des rêves d’évasion et la beauté des étoiles qui brillent dans les ténèbres…

Chaque double-page est en elle-même toute une histoire, un tableau qui laisse une impression durable sur la rétine. Au fil des relectures se révèlent des détails intrigants, des clins d’œil à des toiles célèbres, des symboles que chacun interprétera peut-être différemment, mais qui parleront à tout le monde. Quelle prouesse de maintenir un tel niveau de perfection et une telle subtilité dans la composition des illustrations sur 144 pages !

Un chef d’œuvre auréolé de magie et étrangement réconfortant : jamais tristesse n’a été aussi belle !

L’avis de Pépita

Lu en décembre 2020 – HongFei, 19,90€

J’ai vu un magnifique oiseau, de Michal Skibiński, illustrations de Ala Bankroft (Albin Michel Jeunesse, 2020)

La collision entre l’enfance et l’horreur insondable de la guerre nous a laissés silencieux et abasourdis. Elle est d’autant plus poignante que Michal Skibiński s’en tient à l’essentiel, comme les enfants de huit ans savent si bien le faire.

« J’attends la venue de Maman. »

En cet été 1939, en Pologne, le garçon s’acquitte de son devoir d’écrire une phrase par jour, de sa petite écriture appliquée. Ses mots déploient un univers enfantin organisé, comme il se doit, autour des promenades, des jeux, des petits motifs quotidiens d’émerveillements, une montgolfière, une grosse chenille, des moments partagés avec ses proches. Et soudain, cette phrase terrible qui fait tout basculer : « la guerre a débuté ».

« Je me suis caché à l’approche des avions. »

Michal ne s’étend pas plus après qu’avant : une phrase, pas plus. Mais chaque mot résonne, nous fait pressentir le bouleversement irrémédiable de sa vie.

Difficile de prendre la mesure de ce qui s’est passé, essentiel d’entretenir cette mémoire. Ce cahier, conservé pendant toutes ces années, devait être publié et traduit. Ala Bankroft donne vie à ces instants avec beaucoup de sensibilité, dans de très belles peintures impressionnistes en double-page, sans les départir de leur résonance universelle. Le jardin, la forêt, la maison, le ciel où passe un planeur, que l’on voit à travers le regard du narrateur – ce pourraient être ceux de notre enfance. Impensable d’imaginer cela sombrer dans les ténèbres qui envahissent les pages au fur et à mesure qu’on les tourne. Les révélations des dernières pages sur l’histoire de la famille sont bouleversantes.

Une lecture partagée que jamais nous n’oublierons.

Pour en savoir plus : l’avis de Sophie van der Linden et l’émission France Inter L’as-tu lu mon petit loup ? sur cet album.

Lu en décembre 2020 – Albin Michel Jeunesse, 14,50€

L’islam raconté et expliqué, de Ramzi Assadi et Hélène Aldeguer (Saltimbanque, 2020)

La religion musulmane est la deuxième de France en nombre de fidèles, après le catholicisme. Pourtant, elle reste mal connue et associée à toutes sortes de préjugés exaspérants. Je me souviens avoir réalisé à quel point j’en étais ignorante en suivant un cours sur le « monde musulman » pendant mes études de science politique. J’aurais été assurément très intéressée dans ma jeunesse de lire ce documentaire qui s’adresse à celles et ceux qui ont envie de mieux comprendre l’islam.

L’album se structure en deux parties : la première raconte l’histoire de l’islam en se focalisant sur la vie et le rôle de Mohammed avant d’aborder rapidement la division entre sunnites et chiites ; la seconde présente les fondamentaux de la religion musulmane – prophètes, mythes fondateurs, valeurs, pratiques et mosquées célèbres.

L’ensemble est informatif, à la fois précis et accessible. Sublimées par les couleurs et la poésie des illustrations de Hélène Aldeguer, ces pages disent l’essentiel, permettent de mieux saisir le sens de rites dont on a forcément entendu parler, décryptent les mots – hégire, minbar, oumma, mektoub, zakat, mais aussi le polysémique djihad. Les liens avec les autres religions monothéistes sautent aux yeux : on retrouve les mythes d’Adam et Ève, Noé, Abraham, Moïse ou David, même si les protagonistes portent des noms un peu différents. Nous avons également été intéressés par les différentes facettes de l’héritage arabo-musulman. Nous lui devons des mots français comme « mirage » ou « génie », nos chiffres arabes, les Contes des Mille et Une Nuits, d’influentes universités ou encore certains principes de médecine et de pharmacie.

Un livre riche et beau, donc. Cela dit, j’aurais aimé une distinction plus claire entre ce qui relève du mythe et ce qui relève de l’histoire, comme je l’ai appréciée dans La Bible racontée et expliquée, dont je parlais très récemment. Par exemple, le prologue de l’éditeur s’adresse au lecteur avec ces mots : « En 610, un événement se déroule en Arabie, qui va changer le cours de l’histoire. Un homme, du nom de Mohammed, reçoit la visite d’un ange, qui lui parle au nom de Dieu. »  Ou page 24, on peut lire : « Chaque phrase du Coran est mot pour mot ce que l’ange Djibril a dit à Mohammed. Pour les musulmans, le Coran contient donc la parole de Dieu. » D’autres passages mettent mieux les croyances en contexte. Le livre aurait gagné à le faire de façon plus systématique ; la salutaire déconstruction des clichés à laquelle il participe n’en aurait été que plus saisissante.

Lu en novembre – décembre 2020 – Saltimbanque, 16€

Extraits

« Le mot français mirage vient du mot arabe mi’raj qui désigne ce fameux voyage de Mohammed  à travers les sept cieux. »

« Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de certains musulmans fanatiques, appelés les « islamistes ». Ils font la guerre en prenant comme prétextes certains versets du Coran qui parlent des guerres de Mohammed. L’immense majorité des musulmans est fermement opposée aux islamistes et choquée par leurs actes jugés barbares. »

« En 624 environ, Mohammed instaura la constitution de Médine. C’était un document détaillé dans lequel étaient rappelés les grands principes fondateurs de cette nouvelle cité-État : finance, armée, justice… Elle affirmait la liberté pour chacun de pratiquer sa religion, elle instaurait aussi l’aide aux plus pauvres, elle dictait de nouvelles règles en matière d’héritage, de mariage et de commerce. »

La Bible racontée et expliquée, de Jean-Michel Billioud, illustrations de Hélène Georges (De La Martinière Jeunesse, 2016)

Que l’on soit croyant ou non, la Bible constitue un réservoir incontournable de mythes fondateurs, de symboles et de références culturelles (du moins dans les sociétés occidentales). Même pour ceux qui, comme nous, n’optent pas pour une éducation religieuse, la Bible peut se lire comme un récit mythologique qui reste essentiel pour comprendre d’où viennent notre semaine de sept jours, les fêtes juives, chrétiennes ou musulmanes qui rythment l’année, des symboles comme celui de la colombe ou encore une foule d’expressions comme « tour de Babel », « les trompettes de Jéricho », « un jugement de Salomon », « pauvre comme Job », etc.

Cet album me semble offrir une excellente entrée dans les textes bibliques. Les illustrations sont attrayantes, le livre bien conçu et informatif. Les principaux épisodes sont développés sur une double-page chacun avec, au centre, un récit illustré qui se lit comme une histoire – ou, dans notre cas, comme l’un des fameux feuilletons de mythologie grecque de Murielle Szac.

« À toutes les époques, la Bible est traduite, commentée, retranscrite. Or, aucune interprétation n’est neutre ! Les auteurs font toujours des choix : ils valorisent certains personnages, certaines scènes ou événements en fonction de leur propres idées et de leur époque. »

Sur les côtés, de petits paragraphes mettent chaque chapitre en perspective, anecdotes, cartes et frises chronologiques à l’appui. Ces informations sont à la fois accessibles et véritablement captivantes (je vous en ai mis quelques exemples en extraits ci-dessous pour que vous puissiez vous en faire une idée). Avant tout, elles reviennent sur le contexte historique dans lequel s’enracine chaque mythe en mobilisant des recherches archéologiques. Nous avons été fascinés de voir les épisodes bibliques mis en lien avec les modes de vie en Mésopotamie ou en Égypte, les mythes préexistants, le climat, la faune et la société, les rivalités entre nomades et agriculteurs, le statut des femmes, le développement du droit ou encore l’essor des relations commerciales.

Nous avons également été intéressés par les informations variées sur la réception des textes bibliques : les déplacements de sens liés aux traductions, la réception artistique et littéraire de la Bible ou encore les fêtes et rites qui la célèbrent dans les religions monothéistes. L’auteur identifie des ponts avec ces dernières, revenant par exemple sur la façon dont certains épisodes sont évoqués dans le Coran.

Parvenir à proposer tout ça à hauteur d’enfant est un vrai tour de force ! Cela dit, cela reste passionnant pour un.e adulte. Autant dire que je recommande chaleureusement cet album pour se familiariser avec la Bible.

Lu en 2020 – De La Martinière Jeunesse, 19,90€

Extraits

« Bien avant que la Bible ne soit écrite, de nombreux peuples du Proche-Orient expliquent la création de l’humanité à travers des mythes. Pour les Babyloniens, l’homme a été créé avec le sang et la chair d’un dieu. En Égypte, c’est le dieu Khoum qui a modelé l’homme sur un tour de potier. »

« Selon la Bible, l’arche de Noé mesure 157m de long et 26 de large. C’est beaucoup plus que le bateau le plus ancien, retrouvé par des archéologues en 1974. Les auteurs de la Bible ont exagéré d’autres détails : selon eux, Noé serait âgé de plus de 500 ans ! »

« Les différentes catastrophes qui s’abattent sur l’Egypte peuvent être une succession de calamités liées les unes aux autres. Les grenouilles envahissent les terres car elles fuient les eaux polluées du Nil. Puis elles meurent à leur tour créant une pullulation d’insectes parasites (moustiques, taons) puisque ces batraciens en sont les prédateurs. Logiquement, cette multiplication peut provoquer des épidémies. »

« Dès 1881, l’écrivain italien Carlo Collodi écrit les aventures du pantin Pinocchio. Comme Jonas, le pantin et son père Gepetto sont avalés par un gros poisson puis recrachés sur le rivage. Une fois sauvé, Pinocchio est transformé en véritable petit garçon. L’histoire est sûrement inspirée par cet épisode biblique ! »