Les cousins Karlsson, tome 1, de Katarina Mazetti (2013 pour la traduction en français)

Voici un petit roman d’aventures à la saveur acidulée et au charme suédois ! Dans une atmosphère sympathique digne de la série du Club des Cinq, quatre cousines et cousins accompagnés d’un chat apprennent à se connaître lors d’un été chez leur tante Frida. Cette artiste un peu extravagante vit seule sur une île pittoresque et leur laisse énormément de liberté pour explorer les lieux. Mais très vite, les indices d’une autre présence sur l’île se multiplient : bruits, visites nocturnes, fumée à l’autre bout de l’île… De quoi alimenter l’imagination fertile des cousins et les mettre sur la piste des intrus !

Cette histoire a été très appréciée par les garçons qui ont été captivés par l’intrigue, mais qui ont aussi beaucoup ri des frasques de Chatpardeur, des dialogues entre les enfants et des petites lubies de chacun. Quelle famille haute en couleurs ! Ce petit roman léger et sans prétention se lit donc très bien et nous a offert un bon moment de détente en famille. Facile d’accès, il peut être lu y compris à des enfants très jeunes.

Pour ma part (mais j’ai vingt-cinq ans de plus que le public ciblé par ce roman…), j’ai été un peu frustrée par quelques incohérences et par les modalités de « l’enquête » menée par les cousins – en pratique, surtout une recherche à travers l’île – et par sa résolution rapide, sans impliquer de véritable déduction comme dans d’autres romans d’enquête. J’ai peut-être aussi ressenti un excès de bons sentiments à la fin du roman, lorsque la petite histoire rencontre la grande – mais peut-être est-ce finalement une manière de parler de choses graves de l’actualité à de jeunes enfants…

Quoiqu’il en soit, le succès a été entier auprès des garçons qui ont très envie de continuer à suivre les aventures des quatre cousins avec les prochains tomes de la série !

Extraits

« Chatpardeur est un gros chat castré au pelage noir, roux, gris et blanc. Un automne, Bourdon a trouvé un petit chaton maigre et frigorifié au fond d’un bois. Elle a eu pitié de lui et a décidé de le ramener à la maison où elle l’a nourri avec tant d’énergie qu’il a atteint sept kilos en un rien de temps. Aujourd’hui, elle arrive à peine à le soulever. Chatpardeur adore surprendre les gens. Il saute et atterrit sur leurs genoux de tout son poids quand ils s’y attendent le moins. Au début, leur père a beaucoup râlé. Il n’aimait pas que le chat passe ses journées à somnoler sur son imprimante. Chaque fois qu’il imprimait quelque chose, Chatpardeur se réveillait et essayait d’attraper les feuilles avec sa patte, criblant ses rapports de recherche de trous de griffes. »

«  – Je sais ! Des pièges ! dit Bourdon. On va creuser un trou très profond avec des pieux bien pointus au fond et on recouvrira tout ça de branches pour que le trou ne se voie pas… Ou alors on peut dissimuler des cordes avec des nœuds coulants par terre, comme Robin des Bois dans la forêt de Sherwood, comme ça les bandits se prendront les pieds dedans et s’envoleront jusqu’aux cimes des arbres… »

Lu à voix haute en octobre 2018 – Éditions Thierry Magnier, 6,90€

Les cousins Karlsson

La forêt en mon cœur, d’Adolfo Serra (2017)

La Forêt en mon coeur

Une parenthèse contemplative, une bulle d’oxygène, un voyage onirique en étrange compagnie, une promenade les yeux grands ouverts pour prendre le temps d’observer chaque détail merveilleux du monde… L’album de l’auteur espagnol Adolfo Serra est une invitation à suivre son petit héro hors de la ville et à s’évader au cœur de la forêt. Je n’en dirai pas plus afin de ménager l’effet intriguant de cette belle couverture qui attire la curiosité face à cette étrange forêt et à la petite silhouette qui semble s’y recueillir – curiosité à laquelle personne, chez nous, n’a pu résister !

La forêt en mon cœur est un album sans texte dont les illustrations esquissées à l’encre, à l’eau et à l’aquarelle, toutes en délicatesse, permettent au lecteur de s’approprier de ce cheminement avec sa propre subjectivité. Voyez plutôt :

forêt en mon coeurforêt 2

En parcourant cet album avec Antoine et Hugo, j’ai réalisé à quel point les silhouettes à peine esquissées, les zones de flou et les contrastes entre clair et obscur peuvent donner lieu à des interprétations personnelles : la forêt apparaîtra sombre ou lumineuse, inquiétante, mélancolique, miraculeuse ou réconfortante ; la solitude apaisante ou angoissante ; la foule rassurante ou indifférente ; la ville familière ou stérile ; le voyage bref ou très long… L’absence de texte laisse libre-cours à l’imagination ! Je garde ma propre interprétation pour moi pour mieux laisser les prochains lecteurs développer la leur.

Et quelle que soit la lecture, cet album a finalement quelque chose de réconfortant. Car même lorsqu’on se sent isolé, comme il est bon d’avoir au fond de soi une forêt, un petit arbre qui grandit et un ami imaginaire… Et un jour, on se rend peut-être compte qu’on n’est pas le seul à se sentir un peu marginal et à apprécier les parenthèses contemplatives. À moins que ce ne soit le contraire : qu’adviendrait-il si la forêt n’existait plus que dans le cœur d’un enfant perdu au milieu de la ville ?

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Si mes garçons ont découvert cet album avec curiosité, il me semble presque que sa complexité et sa portée philosophique (quelle mise en abîme à la fin de l’album !) le destine à de « grands » lecteurs. Merci beaucoup aux éditions Balivernes de nous avoir permis de découvrir cet album unique !

Lu en octobre 2018 – Balivernes édition, 15€

Ronya, fille de brigand (d’Astrid Lindgren, 1981 pour l’édition originale en suédois)

Ronya, onze ans, est la fille de Lovise et de Mattis, le chef d’une redoutable bande de brigands. Elle grandit dans un château moyenâgeux, sombre et froid mais choyée par l’ensemble du clan. Son terrain de jeux est la vaste forêt qui entoure le château : peuplée d’animaux sauvages et de créatures fantastiques, elle offre à la petite fille une liberté sans bornes. Avec son ami Rik, Ronya déploie des ruses pour échapper aux trolls et aux sylves griffues, conquiert une grotte, pêche, apprivoise des chevaux sauvages, observe attentivement le cycle des saisons… La lecture de ce roman nous a fait ressentir intensément l’ivresse de la liberté de Rik et de Ronya. Mais leur amitié est menacée par l’affrontement de leurs bandes respectives, puisque Rik est le fils du chef d’un autre clan qui conteste l’autorité de Mattis. Que peut faire Mattis, partagé entre l’amour infini qu’il voue à sa fille et son aspiration à affirmer son autorité ? Et que peuvent faire les enfants, qui aiment sincèrement leurs parents, mais refusent la brutalité des brigands et l’affrontement de leurs clans respectifs ?

Un célèbre roman de la grande Astrid Lindgren, qui nous transporte des rêves de liberté sans bornes aux frissons, puis du rire aux larmes lorsque les jeunes héros doivent envisager de dire au-revoir à ceux qu’ils aiment le plus. Ronja est un beau personnage : indépendante, droite, loyale, ingénieuse et attachante… La preuve : même les plus bourrus des brigands ne peuvent lui résister ! Un très joli roman initiatique évoquant les histoires de brigands populaires dans la littérature, mais qui nous invite à refuser la violence et la brutalité. On pense aussi bien sûr à Roméo et Juliette, mais dans une version plus optimiste, agrémentée d’un soupçon de magie. Astrid Lindgren et ses personnages, si humains, y affirment fortement de belles valeurs d’émancipation, de respect, de fraternité et de paix. Mais pourquoi ce roman, qui est un must-read absolu en Allemagne et en Europe du nord n’est-il pas plus connu en France ?

Extraits

« Une toute petite fille, qui, de l’avis de Lovise, rendait Mattis et tous ses brigands plus au moins gâteux. Ça ne leur faisait bien sûr pas de mal d’avoir des gestes un peu plus doux et des manières un peu plus raffinées. Mais il y avait des limites. Ce n’était quand même pas normal de voir douze brigands s’extasier devant un bébé qui venait d’apprendre à faire le tour de la grande salle à quatre pattes. Comme si le monde n’avait jamais connu plus grande merveille ! »

« Il contemplait avec ravissement ses yeux sombres et purs, sa petite bouche, ses touffes de cheveux noirs et ses mains délicates. Il dit d’une voix vibrante d’amour : “Mon enfant, tu tiens déjà mon cœur de brigand entre tes petites mains. Je n’y comprends rien, mais c’est comme ça”. »

« Même à l’automne, la forêt était agréable. La mousse des sous-bois était verte et douce sous les pieds de Ronya. Ça sentait bon l’automne et l’humidité faisait briller les feuilles des arbres. Il pleuvait souvent. Ronya aimait s’accroupir sous un sapin touffu pour écouter le bruit régulier des gouttes de pluie. Lorsqu’il y avait une grosse averse, la forêt tout entière bruissait et Ronya adorait ça. »

« La forêt entière semblait s’être endormie. En fait, elle s’éveillait tout doucement à la vie crépusculaire. Tous les génies de l’ombre se mirent maintenant à bouger, à ramper et à se faufiler partout dans le sous-bois bruissant. Des pataudgrins batifolaient entre les arbres, des trolls des ténèbres se glissaient derrière les pierres et des bandes de nains gris sortaient péniblement de leurs cachettes en sifflant pour effrayer ceux qu’ils rencontraient sur leur chemin. Et de leurs montagnes descendaient les sylves griffues, les plus cruels et les plus fous de tous les êtres de la forêt. Leurs silhouettes noires se détachaient sur le ciel limpide. »

Lu à voix haute en octobre 2016 – Livre de Poche Jeunesse, 6,60€

Ronya-fille-de-brigand

Lotte, fille pirate (de Sandrine Bonini et Audrey Spiry, 2014)

Vous pensiez peut-être qu’une jungle peuplée de fauves n’est pas un lieu approprié pour jouer seule, quand on ressemble à Boucle d’Or ? Et peut-être aussi que les pirates sont toujours des adultes et généralement des hommes ? Si c’est le cas, permettez moi de remarquer que vous auriez sans doute dû lire Fifi Brindacier, vous auriez ainsi déjà rencontré une fille pirate – indépendante, volontaire, espiègle, pleine d’imagination et sans peur aucune… Les Robinson Crusoé, Tom Sawyer et autres aventuriers n’ont qu’à bien se tenir ! Comme la légendaire Fifi, Lotte est aussi indocile qu’assurée lorsqu’il s’agit d’explorer de nouveaux territoires, d’apprivoiser des fauves, de partir à la chasse aux trésors dans la nature ou de bricoler des objets à partir de ses trouvailles… Mais, vous vous demandez peut-être : cette vie de pirate n’est-elle pas un peu risquée ? D’ailleurs, écoutez : l’orage gronde !

Lotte fille pirate

Ce très bel album en grand format se distingue par ses illustrations flamboyantes qui irradient de lumière et de chaleur. Malgré ce coup de cœur graphique, il faut bien reconnaître que l’histoire m’a semblé un peu vite expédiée, voire décousue – en particulier la fin qui m’a semblé tomber un peu comme un cheveu sur la soupe et ne rend pas justice au caractère brut et sauvage de Lotte ! On a presque l’impression que l’intrigue, nouée et dénouée très rapidement, ne sert que de prétexte à ce qui compte vraiment dans cet album : l’ode à la liberté, aux rêves de cabanes et d’aventures, et à l’émerveillement face aux trésors de la nature. Là où, dans Le livre de la jungle, Rudyard Kipling ne jurait que par la soumission au chef et à la loi de la jungle, seul moyen de survivre dans un état de nature hostile, les deux autrices nous invitent ici au contraire à explorer les territoires inconnus… Voyez plutôt le repaire de Lotte ! N’a-t-on pas envie de soulever les tentures et d’admirer la splendide collection de plumes, d’ailes de papillons, de carapaces de scarabées et d’autres reliques de notre fille pirate ?

J’ai lu et relu cet album à mes garçons, qui ont beaucoup apprécié cette escapade dans la jungle. Puis je l’ai offert à mes nièces qui adorent les livres faisant la part belle aux héroïnes, surtout quand les illustrations sont aussi belles ! Il me semble que ce livre est susceptible de parler aussi aux enfants solitaires qui aiment à faire appel à leur imagination pour s’évader…

Sarbacane – 15,50€

Lotte

Les Minuscules, de Roald Dahl (1991 pour l’édition originale en anglais)

« Interdite, interdite, la forêt,
Facile d’y entrer,
Impossible d’en sortir. »

Voici le genre de petites chansons égrenées par les adultes pour dissuader les enfants d’entrer dans le grand bois sombre qui jouxte le jardin de Petit Louis. Mais… comme tout ce qui lui est proscrit, la « forêt interdite » est terriblement excitante ! Une forêt aux arbres immenses peuplés de monstres et d’étranges habitants, pleine de mystères et de secrets – mais est-il bien vrai qu’il est impossible d’en sortir ? En tout cas, il est impossible de ne pas se laisser happer par la course effrénée de Petit Louis à travers ce bois un peu magique, contée avec tout le génie de Roald Dahl !

Avez-vous déjà remarqué à quel point le simple fait d’entrer dans une forêt stimule l’imagination des enfants ? Il suffit de découvrir des fraises des bois ou des champignons, de trébucher sur une branche cassée, de poser sa main sur un tronc rugueux, de repérer les traces d’un animal dans le sous-bois, de devoir traverser un petit ruisseau… et déjà abondent les rêves de cabane, de brigands, de vie sauvage, de découvertes scientifiques et de chasse aux trésors. Mais aussi les frissons réminiscents des contes de notre enfance qui montrent bien qu’à trop s’enfoncer dans la forêt, on finit toujours par rencontrer l’une ou l’autre bête féroce !

forêtEscapade familiale en forêt – toujours l’occasion d’évoquer les nombreux contes, albums et romans qui la prennent pour décor…

Les Minuscules est un livre génial car il fait intensément écho à cet imaginaire enfantin. On ne peut pas ne pas avoir irrésistiblement envie d’explorer la forêt interdite, mais on ne peut pas non plus ne pas être terrorisé par les créatures effrayantes qui s’y cachent. L’écriture de Roald Dahl est très évocatrice ; son jeu sur les rythmes et les sonorités en fait un vrai plaisir de lecture à voix haute et donne l’impression d’entendre, ou même de sentir le souffle de quelque monstre sur notre nuque. Cette petite histoire, que nous avons lue et relue, a valu à Antoine et à Hugo des frissons parmi les plus délicieux ! Alors, resterez-vous à la lisière du bois ou oserez-vous explorer la forêt interdite ?

Lu et relu – Gallimard, 8,50€ (Nous avons également testé et beaucoup apprécié le livre lu, toujours chez Gallimard)

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Sirius, de Stéphane Servant (2017)

Sirius, c’est d’abord une couverture magnétique : deux frêles silhouettes sillonnant un paysage à la fois polaire, lunaire et apocalyptique, baigné dans une étrange lumière radioactive. Le tableau est toutefois surplombé par un ciel étoilé aussi rassurant que familier, dans lequel les amateurs d’astronomie reconnaîtront la constellation du grand chien, dont l’étoile la plus brillante n’est autre qu’Alpha Canis Majoris – également appelée Sirius… Comment ne pas être intrigué par ce décor désertique ? Se trouve-t-il sur notre planète Terre ? Pourquoi le monde semble-t-il si désolé et stérile ? Où le chemin parcouru par les deux marcheurs peut-t-il donc les mener ?

Sirius, c’est le cheminement d’Avril et de Kid, chassés de leur refuge par un passé qui ne cesse de les rattraper, dans une atmosphère de fin du monde. Sirius, c’est une rencontre extraordinaire qui préfigure d’autres rencontres, toutes plus inattendues les unes que les autres. À travers les yeux d’Avril et de Kid, on découvre un monde ravagé par l’égoïsme, le productivisme, le racisme, les guerres et les fanatismes religieux. La belle écriture brute de Stéphane Servant nous montre, ou plutôt nous fait ressentir, au plus profond de nous-mêmes, vers quel monde nous précipite la fuite en avant actuelle. Mais son tour de force est d’y parvenir en ne cessant jamais de communiquer un puissant message d’espoir. Parce que nous découvrons l’étendue du désastre à travers le regard naïf et confiant de Kid. Parce qu’il faut probablement prendre conscience de l’horreur dans laquelle les dérives humaines pourraient nous précipiter pour réaliser le caractère précieux et éphémère de ce que nous avons. Parce que la sauvagerie et l’aliénation des humains survivants sont à la mesure de la sagesse et de l’humanité magnifiques des jeunes héros du roman. Parce que quoiqu’il arrive, les étoiles offrent un repère immuable et réconfortant. Parce que le compte à rebours des chapitres qui s’égrène – 69, 68, 67… – n’est peut-être pas inéluctable.

J’ai été sincèrement époustouflée par l’écriture lumineuse de Stéphane Servant, la densité de ce roman et sa forte charge symbolique et émotionnelle !

Ma seule réserve concerne le langage de Kid qui s’exprime de plus en plus mal au fil du roman. Ces défauts d’expression pèsent sur les dialogues – c’est d’ailleurs peut-être la seule chose qui fait que l’on voit passer les presque 500 pages du livre. Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître que Hugo, à qui j’ai lu ce roman, s’est souvent amusé du parler de Kid qui a permis de détendre une atmosphère parfois glaçante. Hugo a appréhendé cette histoire avec le regard et l’horizon d’un garçon un peu jeune par rapport au public visé. Sans le heurter, ce roman très riche l’a beaucoup interpellé et a nourri des conversations passionnantes au fil de la lecture : sur l’histoire de la planète, les réfugiés, les liens entre humains et animaux… Et l’intrigue s’est révélée addictive, pour lui comme pour moi qui ai eu droit à de grandes séances de lamentation à l’heure d’interrompre la lecture pour aller au lit et qui ai dû prendre sur moi pour ne pas poursuivre ! Difficile de ne pas être captivés par le road-trip haletant des protagonistes, mais aussi par leur histoire qui se dévoile progressivement…

Et pourtant, Antoine s’est très vite détourné de cette lecture. Était-ce la concurrence de sa saga du moment qu’il a décidément bien du mal à abandonner pour se joindre à nous pour la lecture du soir ? Les multiples flash-backs, descriptions, parenthèses oniriques et longs dialogues qui freinent le récit d’action ? Ou peut-être un trop-plein d’émotions face à ce roman bouleversant ?

Sirius ne nous a donc pas mis tous d’accord. Mais il s’agit sans aucun doute d’un roman puissant, singulier et marquant, dont il n’est pas facile de se défaire…

 

Extraits

« Maintenant, le soleil sombrait par-delà la mer des arbres morts. Une énorme boule rouge, zébrée d’éclairs jaunes. Autrefois, Avril n’aurait pas prêté attention à tous ces détails. Elle ne se serait jamais émue d’un coucher de soleil, de la chanson d’une averse, de l’ombre élancée d’un pin. Aujourd’hui, elle se surprenait à passer de longues minutes à contempler ces prodiges, bouche bée. Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que depuis qu’elle avait compris qu’il était en train de disparaître. »

« Autour d’eux, tout était blanc, moelleux et immaculé, calme et tranquille. La neige avait ce pouvoir-là. De réenchanter le monde, le plus cruel des mondes. Avril savait pourtant qu’il n’était pas normal qu’il neige. Depuis des mois, tout semblait déréglé. La canicule laissait place à un froid polaire, des pluies diluviennes succédaient à la sécheresse, et ce dans la même journée. Il n’y avait aucune logique. La Terre était pareille à un cheval rendu fou par un serpent. Comment était-ce possible ? Avril n’en avait aucune idée mais elle savait que les hommes étaient certainement responsables de tout cela. Autrefois, elle avait vu toutes ces catastrophes à la télé : les inondations et les coulées de boue qui emportaient des villages entiers, les tremblements de terre qui éparpillaient des villes comme des châteaux de cartes et poussaient des cohortes de réfugiés sur les routes. Les signes ne dataient pas d’aujourd’hui. Mais personne n’avait su ou voulu les lire. Pourtant, ce matin-là, le spectacle des bois emmitouflés de neige était merveilleux. »

« À quoi bon écrire quand on a le ventre vide ? À quoi bon écrire quand il n’y a personne pour lire ? »

Lu à voix haute en septembre 2018 – Rouergue, 16,50€

Sirius

Le clan des Otori, livre II: Les neiges de l’exil, de Lian Hearn (2003 pour la traduction française)

Quoi de mieux qu’un dépaysement littéraire radical pour accompagner la rentrée et son lot de préoccupations ? La saga du clan des Otori est assez idéale à cet égard puisqu’elle nous offre un long voyage dans l’espace et dans le temps en nous projetant dans un univers évoquant le Japon médiéval…

J’ai donc poursuivi, avec ce livre II, la lecture amorcée pendant l’été (cliquer ici pour consulter la chronique du livre I) et retrouvé avec plaisir beaucoup des ingrédients qui m’avaient ravie dans le tome précédent. En particulier, j’ai eu de nouveau l’impression de voir une fresque complexe et mouvante de personnages et de clans prendre vie et évoluer sous mes yeux. L’auteur restitue les logiques féodales avec finesse, mais sans manichéisme puisque les jeux d’alliances et d’opposition évoluent constamment et puisque les héros sont sans cesse confrontés à des dilemmes face auxquels il semble difficile d’anticiper leurs décisions. En revanche, loin de la succession rythmée de péripéties du premier tome, Les neiges de l’exil est plus lent, prenant justement le temps de nous faire partager les doutes de Kaede et de Takeo qui grandissent sous nos yeux.

Nos deux héros sont séparés, après avoir vu leur amour contrarié par les logiques animant leurs clans respectifs. Takeo se sent lié par sa promesse de rejoindre la redoutable Tribu qui semble décidée à tout prix à faire valoir ses droits sur lui. Kaede doit faire face au départ de Takeo, au déclin de son clan et aux résistances des hommes de son entourage qui la voient d’un mauvais œil reprendre les choses en main et qui préféreraient la voir se marier. Quelles décisions prendront-ils face au poids des déterminismes, au sentiment de devoir être loyal et responsable envers les leurs, mais aussi à la conscience de plus en plus aiguë de l’horreur des actions commises par leurs clans dans le cadre de la guerre permanente qui les oppose ? Parviendront-ils à se retrouver ? Rien ne semble écrit !

Il me semble que ce côté introspectif se prête peut-être moins à passionner de jeunes lecteurs en quête d’aventures. Pour ma part, j’ai mis plus de temps à entrer dans le roman et à le terminer que lors de la lecture du premier tome. J’ai été aussi un peu perturbée par le côté lisse des personnages qui sont présentés sous un jour très « stratégique » – tous font preuve d’un sang-froid presque inhumain et il me semble un peu dérangeant de ne pas les voir ressentir plus de sentiments face aux épreuves et aux bouleversements qu’ils vivent. Cela dit, Antoine l’a lu pratiquement d’un seul trait avant de se jeter sur le troisième tome… Tentez donc cet exil japonais, vous en rentrerez avec le sentiment d’avoir voyagé très, très loin !

Extraits

« Les alliances au sein de sa classe étaient loin d’être simples, avec leur jeu complexe de mariages créant de nouveaux liens, d’otages en maintenant d’anciens, sans compter les ruptures dues aux affronts inopinés, aux querelles ou au simple opportunisme. Mais cette situation paraissait limpide comparée aux intrigues de la Tribu. »

« Comment avait-il fait pour acquérir soudain un tel pouvoir? Quel était son secret pour amener ces hommes adultes, d’une grande force physique, à le suivre et à lui obéir? Elle se rappela avec quelle promptitude impitoyable il avait coupé la gorge du garde qui l’avait attaquée au château de Noguchi. Il n’hésiterait pas à tuer de la même façon chacun de ces hommes – cependant, ce n’était pas par peur qu’ils lui obéissaient. Était-ce par une sorte de confiance en cette absence de pitié, en cette aptitude à réagir immédiatement quel que soit le bien-fondé de sa réaction? Pourraient-ils se fier de la même manière à une femme? Serait-elle capable comme lui de commander des hommes? »

Lu en septembre 2018 – Gallimard jeunesse, 8,80€

Otori II