L’esprit de Lewis, de Bertrand Santini et Lionel Richerand (Éditions Soleil, 2017 et 2019)

« L’homme aime le merveilleux et ne sait pas se contenter des miracles de la nature… »

Sur notre île aux trésors, chaque nouveau livre de Bertrand Santini est une fête ! Les six tomes de son Journal de Gurty sont l’indétrônable lecture de chevet de Hugo qui pourrait en proposer une exégèse, tant il les a lus et relus. Au fils des mois, nous nous sommes régalés de la lecture à voix haute de ses romans Le Yark, Hugo de la nuit et Miss Pook dont nous guettons d’ailleurs le deuxième tome. Nous savons que cet auteur promet toujours une intrigue racontée sans détour, avec un humour féroce, et dans laquelle tout – tout ! – est possible. Des qualités que nous avons pleinement retrouvées dans cette bande-dessinée époustouflante, illustrée par Lionel Richerand.

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Lewis_extrait 1.jpgAvant d’entrer dans le vif du sujet, prenons le temps d’admirer la couverture : moderne et désuète comme un antique papier peint, romantique et effrayante, brillante, cossue et macabre, elle attire irrésistiblement le regard et donne un avant-goût de tout ce qui nous attend… Ce diptyque nous transporte dans une Angleterre victorienne merveilleuse de désuétude et d’étrangeté, digne des meilleurs textes d’Oscar Wilde et de Robert Louis Stevenson. Même si c’est avant tout au Faust de Goethe que l’intrigue fait penser. Le jeune Lewis Pharamond, terrassé par le deuil de sa mère, décide de s’isoler dans le manoir familial pour se consacrer à l’écriture… On n’aurait pas franchement envie de se retrouver seul(e) dans cette demeure lugubre qui bruisse de spectres et d’ombres inquiétantes. Mais les pièces encombrées par les vestiges du passé, les portraits de famille et autres animaux empaillés ont indiscutablement de quoi alimenter l’imagination… D’où vient l’inspiration subite de l’écrivain en herbe ? Peut-on impunément s’en remettre à une âme errante pour trouver l’inspiration ? Ou quelle peut en être la rançon ?

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Bertrand Santini évoque magnifiquement l’écriture dans ce qu’elle peut avoir de solitaire, de tâtonnant, de douloureux, d’angoissant. Ces tourments détournent (momentanément ?) des plaisirs de la vie, mais sont parfois un passage obligé sur la voie de la création littéraire. Le deuxième tome explore d’autres facettes de l’écriture – et notamment la corruption des beaux sentiments par l’ambition et l’opportunisme… Les auteurs y brossent un portrait au vitriol du milieu de l’édition – ses intrigues, ses vanités, ses rivalités et ses divas.

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Cette lecture nous place en suspension, à la lisière entre une réalité peu ragoutante et un monde imaginaire dont on ne sait trop quoi penser. Les dialogues sont géniaux et regorgent de petites phrases que l’on a toutes envie de noter. Les illustrations de Lionel Richerand sont de toute beauté. Truffées de clins d’œil que l’on découvre au fil des relectures, elles parviennent parfaitement à incarner le bruissement imaginaire et l’ironie réjouissante du texte de Bertrand Santini. Un chef d’œuvre !

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Lu en octobre 2019 – Éditions Soleil, tome 1 (16,95€) et tome 2 (19,99€)

Tekenika, de Daniel Hénon (L’école des loisirs, 2019)

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Capture d’écran 2019-10-14 à 22.28.02Dans son dernier album, paru au mois de septembre, Daniel Hénon s’inspire d’une nouvelle de l’écrivain chilien Francisco Coloane pour nous conter en quelques mots évocateurs l’histoire d’une petite fille inuit. Comme souvent dans les contes, la vie n’épargne pas Tekenika : son père n’est jamais rentré de sa dernière pêche, comme englouti par les eaux glacées, laissant sa mère désemparée. Mais la fillette ne se laisse pas abattre et prend les choses en main : « Maintenant qu’il n’est plus là, c’est Tekenika qui rapportera le poisson. » Alors oui, la fillette est encore petite et la mer pleine de surprises dépassant tout ce que l’on pouvait imaginer… Mais quand on fait les bonnes rencontres, une dose solide de courage et de ténacité peut avoir raison des situations les plus désespérées !

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Le grand format de l’album et la concision du texte font la part belle au charme des illustrations peintes à l’aquarelle par Daniel Hénon. Toutes ne sont pas à la hauteur de la magnifique couverture, mais c’est dans l’ensemble un vrai plaisir pour l’œil qui se régale des paysages polaires et des ténèbres des fonds marins, en fort contraste avec la chaleur du foyer et des vêtements de fourrure. On s’attendrait presque à ce que Tekenika se détache du papier et prenne vie tant sa tristesse, sa détermination, sa colère, sa frayeur et son espièglerie sont expressives.

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Un vent d’aventure venu du grand nord souffle sur cet album qui porte un joli message d’espoir en forme d’invitation à repousser ses limites. Même quand on est une toute petite fille !

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Pour une autre aventure en mer, n’hésitez pas à découvrir aussi Le secret du rocher noir, chez le même éditeur.

Lu à voix haute en septembre 2019 – L’école des loisirs, 12,70€

Les Croques, tome 2 – Oiseaux de malheur, de Léa Mazé (Éditions de la Gouttière, 2019)

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Notre foyer est en effervescence. Une agitation turbulente s’est emparée de toute la famille ces derniers jours. Que se passe-t-il ? Vous devriez le savoir ! Le deuxième tome de la bande-dessinée Les Croques, dont le final du tome 1 nous avait laissés littéralement suspendus aux péripéties de Céline et Colin, vient ENFIN de sortir ! Mettant ainsi (provisoirement…) un terme à de longs mois d’attente et d’angoisse. Comment les jumeaux vont-ils se sortir du guêpier dans lequel ils se sont fourrés ? Parviendront-ils enfin à se faire entendre et prendre au sérieux par les adultes ? Ne serait-il pas plus prudent de mettre plutôt un terme à leur enquête ?

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Cette parution a d’abord été l’occasion de relire le premier tome dont nous avions tant apprécié l’originalité d’un positionnement à la croisée entre drame, enquête et histoire d’horreur, la qualité de l’intrigue, le décor macabre et l’univers graphique tout en clair-obscur faisant la part belle aux couleurs automnales. Nous avions énormément aimé les personnages principaux, leur côté décalé, leur détresse et leur belle complicité.

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Toutes ces qualités se confirment ici. Le tome 2 brille notamment par un récit rythmé et parfaitement maîtrisé qui entremêle et poursuit habilement l’ensemble des fils narratifs du premier tome jusqu’à un final stupéfiant. Nous pensions que la tension était à son comble ? Léa Mazé monte ici encore d’un cran ! Ce deuxième volet est plus sombre encore que le premier. Les couleurs s’en ressentent. Des ombres menaçantes se rapprochent de Céline et Colin qui ne trouvent guère de réconfort dans une famille minée par l’incompréhension, les malentendus et le manque de confiance. L’imagination débordante, la fantaisie et la complicité des jumeaux n’en semblent que décuplées, comme d’ailleurs leur obstination féroce à faire la vérité.

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Nous avons eu un vrai coup de cœur familial pour le travail graphique de Léa Mazé, dont le trait est tout à la fois incisif, sensible et tendre.

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Voilà, en somme, de quoi confirmer le statut particulier de cette série parmi nos bandes-dessinées favorites. Mais voilà : il va falloir maintenant se résoudre à échanger nos conjectures en famille tout en attendant avec fébrilité… le troisième et dernier tome des Croques !

À recommander absolument à toutes celles et ceux qui aiment frissonner.

L’avis de Linda est par ici !

Lu en octobre 2019 – Éditions de la Gouttière, 13,70€

Le dernier sur la plaine, de Nathalie Bernard (Éditions Thierry Magnier, 2019)

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« Toujours en mouvement, nous suivons la transhumance des bisons. La terre est notre mère, le soleil est notre père. Les plaines sur lesquelles nous chevauchons ne nous appartiennent pas, mais notre territoire s’étend à perte de vue. Herbe haute, arbustes, rocaille, immense ciel bleu. »

C’est de loin que je reviens pour vous faire part de cette chronique, de très loin même ! Pour être précise : des grandes plaines américaines des années 1860-1870, à une époque tourmentée où colons et indiens s’affrontent violemment pour l’immense territoire s’étalant des plaines canadiennes au golfe du Mexique. Grâce au talent de conteuse de Nathalie Bernard, nous voilà propulsés au cœur des événements, avec pour fil rouge la vie incroyable de Quanah Parker, fils du chef comanche Peta Nocona et de Cynthia Ann Parker, une blanche enlevée à sa famille. Nous suivons Quanah de sa naissance à la fin de son enfance, de son adolescence à l’âge adulte, dans une quête saisissante d’un espace, d’une issue, de ses origines, de son identité.

Nathalie Bernard nous livre un récit captivant – à tel point qu’il a été difficile d’interrompre la lecture pour mettre les garçons au lit ! L’écriture est brute, imagée, très belle. La tension amorcée dès les premières pages autour des grandes questions qui hanteront Quanah toute sa vie se nourrit également, au fil du récit, de péripéties qui s’enchaînent avec beaucoup de rythme. Quanah est un personnage magnifique, sensible et solide, d’une humanité désarmante et bouleversante.

Le contexte est restitué de façon très dense : on voit sous nos yeux le paysage transformé par le développement des lignes de chemin de fer et de l’agriculture ; le quotidien des amérindiens qui vivent, survivent, tentent de s’adapter ; la condition des femmes, dans les deux camps ; la nature façonnée par le rythme des saisons et la guerre. L’autrice fait très fort : l’histoire est si passionnante qu’on remarque à peine tout ce que l’on apprend au passage. Elle parvient avec brio à livrer un récit de cette époque qui ne tombe ni dans le manichéisme, ni dans les stéréotypes teintés de folklore. À raconter des vérités terribles tout en portant constamment un beau message d’espoir et de tolérance.

« Si les bisons n’avaient pas été exterminés, je serais resté dans les plaines.
Mais je ne peux pas revenir en arrière.
Alors, je regarde vers l’avenir. »

Ma curiosité a été si bien aiguisée par cette lecture qu’il fallait en savoir plus. En cherchant un peu, nous avons découvert que Quanah Parker a réellement existé. J’ai été terrifiée en découvrant que les grandes lignes de cette histoire sont vraies, notamment le désastre humain et le massacre de quinze millions de bisons américains, essentiels dans le mode de vie des Comanches. Une mémoire douloureuse, mais importante, que Nathalie Bernard contribue à entretenir avec beaucoup de talent.

Un grand merci à l’éditeur de nous avoir permis de découvrir ce roman. Une épopée flamboyante dont on peine décidément à s’extraire…

Lu à voix haute en septembre 2019 – Éditions Thierry Magnier, 14,80€

Vango, II. Un prince sans royaume, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2011)

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Suivre Vango, c’est filer une silhouette furtive et insaisissable, mais ô combien intrigante, qui nous entraîne à travers le monde et les heures les plus sombres du 20ème siècle. Se plonger dans un roman en forme de kaléidoscope aux mille facettes dont l’imbrication reste énigmatique, nous poussant à dévorer les pages pour y voir plus clair. Deux « vagabonds célestes » sillonnant les hauteurs new-yorkaises, une biche dorée se promenant dans un château écossais, une jeune fille blonde évoluant agilement sur les toits de Paris, une femme plongée dans ses souvenirs à la poste centrale de Moscou, une princesse en exil, un restaurateur parisien qui écrit un roman et, jamais très loin, un immense ballon dirigeable dans le ciel… Des trajectoires qui se croisent, se rencontrent, s’entrechoquent, se manquent et se retrouvent, laissant progressivement les pièces du puzzle se mettre en place sous nos yeux ébahis. La ligne de crête est également celle d’une époque où chacun doit choisir son camp, entre fascisme et résistance. Ainsi, la petite histoire et la grande s’entremêlent, donnant à la destinée de Vango quelque chose d’universel…

L’écriture est toujours belle, parfois à couper le souffle. Le rythme est soutenu – impossible pour moi de reposer le livre dans les 200 dernières pages ! Le tourbillon de personnages et de décors dans lequel nous plonge le récit peut être déconcertant (en particulier pour les jeunes lecteurs ciblés par la collection) et en fait une lecture exigeante, qui nous laisse un peu déboussolé. Mais j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver Vango, Zefiro, Ethel, la Taupe, Andreï, et même le commissaire Boulard – et après tout, ce sentiment de vertige et de perte de repères n’est-il pas l’une des marques de la période de la Seconde Guerre mondiale ? J’aurais quand même aimé en savoir plus sur la face sombre du récit – celui des fascistes, des collaborateurs et autres marchands d’armes, dont les personnages auraient pu être travaillés plus en profondeur. Qui est Voloï Viktor, quelle est son histoire et quelles sont ses motivations ? Quels liens entretient-il précisément avec Staline et le régime de Hitler ? Pourquoi Mademoiselle a-t-elle été emmenée de force à Moscou ? Je suis restée un peu sur ma faim sur ces points… ce qui ne m’a nullement empêchée d’apprécier énormément cette lecture vertigineuse !

Un diptyque recommander sans modération aux lecteurs déjà aguerris et au fait de l’histoire du 20ème siècle. À dix ans, Antoine, qui n’avait fait qu’une bouchée du premier tome, a abandonné celui-ci au bout de 150 pages, mais je pense qu’il y reviendra plus tard…

L’avis de Bouma et de Sophie sur ce second tome ; mon avis sur le tome 1 est par ici !

Extraits

« Eckener regardait les blés. Le ballon s’était déjà élevé de deux cents mètres. Il avait laissé derrière lui la fourmilière des hangars de Lakehurst. Il n’y avait plus que les blés. Et quand il vit, en dessous de lui, la brume légère, l’étendue jaune, la course d’un enfant parmi les épis, Eckener retrouva son sourire. Il rangea cette vision avec toutes les autres… Le Sahara qui se jette dans l’océan du haut des falaises, le quadrillage des jardins de Hokkaido au Japon, la pleine lune sur les forêts noires de Sibérie. À chaque fois : le miracle. C’était comme si, pendant tout l’été, on avait oublié de moissonner pour rendre possible le sillon d’un enfant courant sous le ballon en fendant les blés. »

« La scène qu’il découvrir dans cette grande chambre avait tout d’un tableau ancien. La biche était lovée sur le tapis dans un rond de soleil, au pied d’une banquette en soie bleue. Sur cette banquette, deux jeunes gens, une fille et un garçon, épaule contre épaule, regardaient l’animal dont l’apparition avait dû les surprendre. »

« Ces mois d’hiver passèrent en un instant, comme la minute mystérieuse qui suit le réveil. Vango se souvenait seulement d’une liberté proche de celle de son enfance. Il avait repris ses forces. Il se fit oublier des moines. Il quittait chaque matin la baie et marchait dans les hautes herbes. Il découvrit un cheval noir et ne lui donna pas de nom. Vango apprit seul à monter, comme le premier Indien du monde. Il se nourrissait de tartines de beurre dans la cuisine, et de bigorneaux. Il s’avançait à pied dans la mer, contre le courant gelé, à marée montante. Il plongeait. Il partait grimper la muraille, la nuit. »

« – Ce qui ne se fait pas, dit Barthélémy en pliant son chiffon, c’est de faire apparaître un nouveau personnage dans les derniers chapitres.
– Et pourquoi pas ? cria le patron, au fond de la salle. Et même deux si je veux !
– Moi, je trouve que ça manque de respect.
– Je vous en ficherai du respect, Barthélémy, lavez cette vitre et laissez-moi travailler ! »

Lu en août 2019 – Gallimard Jeunesse, 7,60€

Magic Charly, d’Audrey Alwett (Gallimard Jeunesse, 2019)

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Derrière cette couverture splendide se cache un roman initiatique fabuleux – le premier tome d’une nouvelle série française qui va sans aucun doute faire beaucoup parler d’elle ! Nous l’avons lu à voix haute – enfin en partie seulement, à cause de son succès, les garçons n’ayant pas réussi à patienter et en ayant lu de grandes parties seuls… Verdict unanime : ce livre nous a fait procuré un plaisir de lecture équivalent à l’émerveillement de la découverte des Harry Potter – et je pèse mes mots !

Le prologue plante magnifiquement le décor et nous accroche pour une lecture addictive de plus de 400 pages. On y fait la connaissance du petit Charly et de sa grand-mère, Dame Mélisse, dégustant de savoureux beignets de prédiction dans une cuisine enchantée. Mais soudain, la grand-mère s’effondre en découvrant la teneur de sa prophétie… Cinq ans plus tard, Charly vit désormais seul avec son originale de mère et n’a plus que de vagues souvenirs de Dame Mélisse. Lorsque cette dernière resurgit brusquement dans sa vie, il est loin d’imaginer les révélations, les rencontres et les aventures qui l’attendent. Mais le temps lui est compté : s’il souhaite survivre et venir en aide à sa grand-mère, il doit effectuer son apprentissage de magicier et déjouer un complot terrible…

Autant le dire tout de suite : Audrey Alwett nous a tous ensorcelés avec sa belle écriture imagée. L’intrigue qui se tisse sous nos yeux écarquillés est passionnante, surprenante mais parfaitement maîtrisée. Elle est racontée avec beaucoup d’humour et de générosité. Les personnages sont réussis : attachants, déconcertants, drôles, effrayants parfois, avec notamment plusieurs protagonistes féminines qui jouent un rôle de premier plan. Charly suscite la sympathie et l’identification, plus que d’autres personnages de roman plus conformes à l’image stéréotypée du héros. Sensible, attentionné, il ne semble pas avoir de facilité particulière dans ses apprentissages de magicier et doute souvent de lui. Mais Charly puise dans son attachement à ses proches des ressources insoupçonnées pour trouver le courage nécessaire…

Et surtout, il faut parler de la richesse du monde des magiciers, qui déborde de créatures et trouvailles délicieuses, comme l’ingénieux moyen de locomotion que sont les citrolles ! J’ai également beaucoup apprécié, comme chez Harry Potter, la manière dont cet univers magique donne à réfléchir au monde réel : par exemple en traitant la magie comme une ressource rare, qui doit être économisée, mais qui peut donc faire l’objet de formes de commerce. Ou en montrant les dérives d’une trop grande concentration des pouvoirs politiques et judiciaires. Ou encore à travers les métaphores et « allégories » qui permettent d’aborder de façon très originale les grandes questions comme la mort, la perte de mémoire ou la justice au sens large…

Il va sans dire que nous allons compter les jours jusqu’à la parution du tome 2 ! D’ici là, nous allons nous pencher sérieusement sur les autres livres d’Audrey Alwett… en regrettant de ne pas avoir des apocachips ou des madeleines de réconfort sous la main !

 

Extraits

« C’était une sorte de sablier. Un sable doré était maintenu dans la partie supérieure et paraissait ne pas vouloir s’écouler. Sur le cadre, trois étoiles étaient réparties.
Maître Lin pointa le doigt sur le sable retenu en haut du sablier :
– Ça, c’est la quantité de magie à laquelle tu as droit.
Puis il indiqua la partie inférieure, vide pour le moment.
– Et cette partie-là, c’est ce que tu as déjà utilisé. Au bout d’un mois, le sablier se retourner de lui-même.
– Et si on n’a pas tout utilisé ? demanda Charly qui essayait de suivre.
– Malheureusement, ça n’arrive jamais. La magie se dépense hélas beaucoup trop vite. »

« C’est une théière perpétuelle. Elle produit un thé différent à chaque tasse, qu’elle sélectionne en fonction de ton humeur. »

« Mais si l’Académie surveille tout le monde, personne ne surveille l’Académie, et nous pensons qu’elle en abuse monstrueusement. »

Terrienne, de Jean-Claude Mourlevat (Gallimard Jeunesse, 2011)

Certains romans savent parler à toutes les générations ! C’est ma mère qui a découvert Terrienne, que j’ai dévoré à mon tour pendant les vacances. Puis Antoine, bientôt dix ans, n’en a fait qu’une bouchée. Qu’a-t-il apprécié dans cette lecture à mi-chemin entre Barbe bleue et Le meilleur des mondes ? « L’intrigue, l’aventure, l’espoir ! »

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Sur une route de campagne, Anne erre, cherchant désespérément sa sœur Gabrielle, disparue un an plus tôt. Le monde glaçant dans lequel cette quête la porte évoque le nôtre, mais n’a pourtant rien à voir. Il s’agit d’un univers aseptisé, sans saveurs ni odeurs, ordonné jusque dans les détails les plus intimes de la vie et régi par des principes implacables ne laissant aucune marge au libre-arbitre. Vue de là-bas, l’espèce humaine apparaît tour à tour repoussante, inquiétante et fascinante. Pourquoi Gabrielle a-t-elle été emmenée ici ? Les deux sœurs parviendront-elles à survivre dans cet environnement hostile et à se retrouver ?

 

 

L’écriture de Jean-Claude Mourlevat est décidément vive et densément évocatrice ; son imagination fertile nous transporte ; son talent de conteur nous emporte, nous poussant à tourner les pages jusqu’à la dernière… La magie opère une nouvelle fois, même si le registre est radicalement différent des autres romans de lui que nous avons eu le plaisir de découvrir jusqu’à présent. Le monde orwellien dans lequel se noue l’intrigue est aussi terrifiant que le décor de La rivière à l’envers était merveilleux. Il nous tend néanmoins un miroir invitant à réfléchir à ce qui fait l’humanité – la complexité des sentiments, les contingences multiples, les aspérités qui font le sel des relations humaines, l’animalité qui persiste, même si on n’y pense pas souvent. Cette dystopie est porteuse d’un espoir intense, porté par le personnage d’Anne, qui parvient à chaque seconde à puiser dans l’amour des êtres chers et dans l’affirmation de son humanité la force de résister. Mais aussi par les rencontres inattendues qu’elle fait dans cet autre monde où un contrôle omniprésent échoue à combler toutes les brèches où des individus, chacun à leur manière, font acte de résistance.

Une lecture addictive et effrayante, que l’on dévore en retenant son souffle, et qui nous donne envie d’apprécier les saveurs douces et amères de la vie sur Terre !

 

Extraits

« Une fois ces milliers de paramètres enregistrés, il suffisait de lancer la recherche et l’ordinateur central déterminait avec une sûreté infaillible la personne compatible, choisie parmi des millions, avec laquelle vous alliez pouvoir cohabiter une vie entière, sans heurts, sans contrariétés, sans conflits. Il n’était nullement question d’affection et encore moins d’amour. Juste de complémentarité et de fonctionnement. »

« La Terre était proche. Anne la pressentait sur sa peau, dans ses yeux, ses narines. Elle la désirait si intensément qu’elle éprouvait déjà la sensation de l’air sur son visage, qu’elle percevait l’odeur de l’herbe, celle de l’asphalte, le bruissement d’un ruisseau, le chant d’une mésange, la pétarade d’un moteur, tout ce qui faisait l’épaisseur de la vie terrestre et son inépuisable fantaisie. »