Vango, tome 1 : Entre ciel et terre (de Timothée de Fombelle, 2010)

« Vango avançait dans la vie en effaçant ses traces. Il n’appelait pas cela de la paranoïa mais de la survie. »

Antoine, qui grandit, préfère désormais souvent faire ses explorations littéraires seul, ce qui lui permet de lire à son propre rythme (effréné). Quand un livre le captive, nous ne le voyons presque plus, mais il aime échanger avec nous autour de ses découvertes. Récemment, il a piqué ma curiosité en dévorant d’un trait ou presque le premier tome du diptyque Vango, de Timothée de Fombelle, nous expliquant que le « niveau de mystère » était maximal et distillant des allusions au contexte historique, aux personnages. Intriguée, je me suis plongée à mon tour dans ce roman…

Vango.jpg

J’ai immédiatement saisi ce qu’avait voulu dire Antoine avec sa remarque sur le « niveau de mystère » : la première scène, hautement énigmatique, installe une énorme tension narrative. Dans les années 1930, une cérémonie religieuse sur le parvis de Notre-Dame de Paris est brutalement interrompue par la police qui recherche un certain Vango. Ce dernier parvient à prendre la fuite, en escaladant la façade de la cathédrale jusqu’au sommet, sous les yeux effarés de l’assistance, dont une mystérieuse jeune fille. Un immense zeppelin survole alors l’édifice mais doit battre en retraite lorsque des coups de feu sont tirés… Les questions fusent inévitablement dans l’esprit du lecteur : qui est Vango ? Que lui veulent la police et les autres individus qui semblent après lui ? Le roman nous permet progressivement de reconstituer les fils de l’histoire et de donner du sens à cette scène improbable – et à celles qui se succèdent ensuite avec beaucoup de rythme. La restitution des faits dans le désordre, nous faisant naviguer dans le temps entre la course-poursuite amorcée à Paris et des scènes anciennes correspondant à plusieurs époques de la vie de Vango (et de l’Histoire), entretient une tension qui demeure à son comble jusqu’à la dernière page. Déconcerté(e) par le récit échevelé, on ne peut que s’interroger avec Vango qui cherche désespérément à comprendre qui il est et d’où il vient. Et douter : est-il traqué ou paranoïaque ?

J’ai essayé de résister au suspense et de ne pas lire Vango trop vite pour mieux savourer l’écriture merveilleuse de Timothée de Fombelle. Sa plume évoque avec une intensité folle les personnages et les lieux si romanesques, des îles éoliennes à Moscou et aux lacs de Constance et du Loch Ness, qui donnent de la chair au récit. Le contexte historique de l’entre-deux-guerres donne de l’épaisseur au roman et du poids à la soif de liberté de ses personnages, tous plus indomptables et extraordinaires les uns que les autres…

Force est de constater que me voilà aussi conquise qu’Antoine !

Extraits

« Vango poussa sur la pente de ce volcan éteint.
Il y trouva ce dont il avait besoin.
Il grandit avec trois nourrices : la liberté, la solitude et Mademoiselle. À elles trois, elles firent son éducation. Il reçut d’elle tout ce qu’il croyait possible d’apprendre.
À cinq ans, il comprenait cinq langues mais ne parlait à personne. À sept ans, il grimpait les falaises sans avoir besoin des pieds. À neuf ans, il nourrissait les faucons qui plongeaient sur lui pour manger dans sa main. Il dormait torse nu sur les rochers avec un lézard sur le cœur. Il appelait les hirondelles en sifflant. Il lisait des romans français que sa nourrice achetait à Lipari. Il montant en haut du volcan pour se mouiller les cheveux dans les nuages. Il chantait des berceuses russes aux scarabées. Il regardait Mademoiselle couper les légumes avec des facettes impeccables, comme on taille les diamants. Puis il dévorait sa cuisine de fée. »

« En deux jours à peine, les deux jours qui avaient suivi les événements de Notre-Dame, Boulard avait compris qu’il ne trouverait rien à Paris sur ce Vango Romano. Il n‘avait en fait jamais été confronté à une telle situation : un garçon qui avait vécu quatre ans dans un séminaire, au milieu de dizaines d’autres dont il était apprécié, admiré parfois, un garçon inséré dans une communauté soudée, mais dont personne ne pouvait absolument rien dire. Rien.
Boulard enquêtait parfois sur un drame de la rue, et il arrivait qu’un témoin ne sache même pas dire son propre nom, et réponde : « Ici, on m’appelle Moustique, je ne sais pas mon nom. » Mais Vango n’était pas un vagabond, il était pensionnaire au séminaire des carmes depuis quatre ans !
Boulard avait cherché à obtenir de ses camarades un lieu de naissance, le nom d’un membre de la famille, l’adresse des parents, n’importe quelle information qui aurait enraciné Vango Romano quelque part sur la terre. Il avait demandé ses centres d’intérêt, l’endroit où il passait ses vacances, les visites qu’il pouvait recevoir, le courrier qui lui arrivait…
Rien. Rigoureusement rien.
Rien. Rien. Rien. »

Lecture en parallèle avec Antoine, mars 2019 – Gallimard Jeunesse (Folio Junior), 7,90€

Sorceline (de Sylvia Douyé et Paola Antista, 2018)

Sorceline extrait 1.jpgSorceline ne vit que pour la cryptozoologie, la science des animaux fantastiques – elfes, licornes, gorgones, phénix, fées et autres bêtes étranges. Elle se passionne pour leurs propriétés, leurs régime alimentaire et leurs habitudes et rêve d’en faire son métier. Elle est donc ravie de bénéficier, avec un groupe d’autres adolescents, d’un stage avec le savant Archibald Balzar. Cette formation est cependant bientôt perturbée par une succession d’événements aussi inquiétants qu’inexplicables. L’intrépide Sorceline n’hésite pas à mener l’enquête et pourrait bien, au passage, apprendre des choses incroyables sur elle-même…

sorceline extrait 2

Ce premier tome Sorceline ravira tous les lecteurs qui aiment s’évader dans des mondes merveilleux, d’école de magie et de créatures féériques… Cette bande-dessinée nous plonge dans un univers surnaturel que l’on apprend progressivement à connaître au fil de ce premier tome. Ce décor envoûtant est porté par les dessins débordant de magie, dont les traits arrondis et la représentation des visages rappelle un peu l’univers des mangas. L’esthétique est particulière et semble un peu « girly », mais on aurait manifestement tort de s’arrêter à cette première impression, puisque mes deux garçons ont immédiatement eu envie de la découvrir et l’ont tous les deux beaucoup appréciée. Ils ont particulièrement aimé l’atmosphère sombre et l’intrigue qui comporte ce qu’il faut de frisson, d’escapades nocturnes et d’énigmes (et est bien servie par une composition dynamique des planches).

Certes, l’univers est très enfantin et les personnages m’ont semblé assez stéréotypés – l’héroïne bourrée de talents qui découvre ses pouvoirs, la bonne copine, le beau ténébreux, les ambitieux prêts à tout pour réussir… – et on n’apprend pas à les connaître en profondeur à ce stade. Mais il s’agit d’un premier tome et cela parlera sans doute aux jeunes lecteurs ciblés qui pourront s’identifier et auront envie, comme Antoine et Hugo, de poursuivre leurs explorations cryptozoologiques avec le tome 2…

L’avis de Bouma

Lu en janvier 2019 – Glénat, « Vents d’Ouest », 10,95€

Sorceline

Les amours d’un fantôme en temps de guerre (de Nicolas de Crécy, 2018)

Le dernier lauréat du Prix Vendredi est un roman illustré déconcertant qui nous plonge dans une atmosphère dont on peine à s’extraire et qui m’a laissé des impressions contradictoires…

Il s’agit avant tout d’un « jeune » fantôme de 89 ans qui évoque ses souvenirs des années 1930 – une époque attendrissante, celle de ses premiers émois amoureux et de la charnière entre enfance et adolescence, marquée par une insatiable avidité d’explorer, de comprendre et de questionner le monde. Mais aussi une époque sombre, ravagée par la guerre, les idéologies haineuses faisant régner la terreur et déchaînant une spirale de violence aveugle.

graphe Foa & Mounk 2017

La xénophobie et les populismes autoritaires ont le vent en poupe un peu partout dans le monde et les enquêtes suggèrent que l’attachement à la démocratie décroît avec chaque nouvelle cohorte, comme le montrent par exemple les chercheurs Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk dans un article récent (pardon pour cette incursion incongrue dans une chronique littéraire, mais je trouve qu’il faut en parler !). Dans ce contexte, il me semble essentiel, voire urgent d’aborder l’histoire de leurs ravages – y compris avec les jeunes générations.

Il me semble que la littérature, et la littérature jeunesse notamment, ont un rôle à jouer à cet égard et Les amours d’un fantôme en temps de guerre y contribuent de façon tout à fait originale. À travers la trajectoire d’un jeune fantôme, Nicolas de Crécy restitue les manifestations du fascisme avec beaucoup de justesse. Les repères historiques sont évoqués en toile de fond – discours nationalistes, militarisme, embrigadement de la jeunesse, propagande culturelle, gabardine noire portée par les membres de la Gestapo, camps d’extermination, dates : 30 janvier 1933, 1er septembre 1939.

« Ce mouvement s’est construit peu à peu jusqu’à devenir une organisation puissante : le parti des Fantômes Acides ; ses instigateurs prônent le retour aux sources, ils clament que le peuple des fantômes a une origine géographique précise et donc une pureté originelle, pervertie depuis peu par l’arrivée de nouveaux spectres avilis et dangereux, résultat de défunts de basse extraction et de pays pauvres. C’est ainsi que se sont rassemblés, sous la bannière des FA (Fantômes Acides), tous les fantômes aigris et contrariés qui erraient en petits groupes, ruminant leur haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. […] Un pouvoir politique en premier lieu, incarné par un spectre idéologue à la logorrhée fascinante, doctrinaire et criminelle. La guerre totale est son œuvre, et tient à son caractère délirant ; il a progressivement militarisé le parti des FA pour en faire une véritable armée, forte de plusieurs milliers de fantômes. Il est en haut de la pyramide, et celle-ci se divise en plusieurs niveaux de pouvoir : une police secrète, un corps d’élite, une milice – sans doute la plus à craindre –, et le même schéma se reproduit au sein de l’armée. Chacun se surveille, il y a des batailles internes, la haine appelle la haine, cette atmosphère délétère entraîne une concurrence dans la violence, et au final celle-ci s’exprime toujours contre les mêmes victimes… »

extrait 2.jpg

L’idée géniale de l’auteur consiste à faire raconter tout cela à notre adorable petit fantôme. Cet ancrage dans un univers surnaturel apporte une prise de distance : « Un fantôme peut-il vraiment mourir ? ». Le mode de la métaphore permet d’évoquer une réalité si effroyable qu’elle est presque indicible – même si j’ai regretté que la métaphore des « fantômes acides » issus de l’amertume muée en haine des humains refusant de mourir n’éclaire pas les causes ni le contexte de la montée des fascismes. Les fascistes apparaissent, simplement, comme des êtres répugnants et fondamentalement mauvais. La narration par le jeune fantôme permet également de représenter la dictature et la guerre à travers les expériences concrètes d’un adolescent : séparation brutale de la famille, solitude et silence, cavale, deuil. J’ai trouvé que l’auteur parlait très bien de l’adolescence – sous nos yeux, le petit fantôme naïf prend conscience des ressorts de la guerre et affirme son besoin de désobéir et de s’engager dans la résistance. Cette mue et l’élan collectif qui rassemble des fantômes de tous horizons pour imprimer des tracts, coder des messages et infiltrer les lignes ennemies au péril de leur vie sont porteurs d’espoir… Même si les dernières pages sonnent comme une mise en garde.

extrait fantôme

Vous l’aurez compris, les thématiques de ce roman me passionnent, sa construction me semble très réussie et l’écriture de Nicolas de Crécy est très belle. Il faut aussi absolument souligner à quel point les illustrations qui portent le récit autant que le texte sont splendides (c’est même incroyable de maintenir une telle qualité sur un ouvrage d’une telle ampleur). Et pourtant, j’ai ressenti une impression de flottement tout au long des 210 pages de cette lecture – peut-être est-ce lié au prisme d’un fantôme en suspension au-dessus des tourments du 20ème siècle, peut-être plutôt au fait qu’il s’agit d’une histoire d’errance et de quête inaboutie… J’ai trouvé que le récit manquait de tension narrative et j’ai eu du mal à entrer dedans, avec le sentiment d’une déambulation au fil de l’eau, guidée par une succession de hasards et sans élément perturbateur ou résolution explicite.

En refermant le livre, je me suis sincèrement interrogée sur sa cible. J’espère que le journal de ce jeune fantôme passionnera les lecteurs jeunes et qu’ils ne se laisseront pas décourager par l’écriture très exigeante et les nombreuses références culturelles et historiques ; j’espère également que l’univers enfantin de ce roman saura plaire à des lecteurs et lectrices plus âgés. Pour ma part, je ne trouve pas évident de déterminer à qui je pourrais le proposer… Je ne le lirai pas à Antoine et Hugo pour l’instant. Nous avons déjà partagé des lectures sur les années 1930 et 1940, notamment l’album Les peurs de David, ou les romans Vango de Timothée de Fombelle et Quand Marcel et ses amis découvrirent la grotte de Lascaux de Régis Delpeuch). Mais pour les raisons que je viens d’évoquer, je garde Les amours d’un fantôme en temps de guerre pour plus tard.

N’hésitez pas à jeter un œil aux avis de Sophie et de Pepita !

 

Extraits

« Les fantômes ne meurent pas, que je sache ! »

« Un grand changement s’était opéré en moi. Un sentiment de fierté guidait dorénavant mes actions. J’avais grandi.
Je n’étais plus le petit fantôme domestique.
À présent, j’étais :
LE PETIT FANTÔME RÉSISTANT. »

« Nous étions encadrés par des Fantômes Acides blond-jaune, que Robinson trouvait d’ailleurs sympathiques, et qui nous enseignaient la haine par le jeu ; activités physiques, camaraderie virile, célébration de la beauté et de la pureté héritées de notre ascendance. Nous avions un ennemi commun, disaient-ils, qui voulait notre perte, la fin de nos valeurs. Nous formions une entité indivisible, disaient-ils encore, nous avions la raison et l’Histoire avec nous. Il était de notre devoir de détruire cet ennemi, et de détruire tout ce qui pourrait nuire à l’intégrité de notre peuple. »

Albin Michel, 23,90€

Capture d’écran 2019-02-11 à 08.17.55.png

Stig & Tilde, tome 1 : L’île du disparu (de Max de Radiguès, 2018)

Quand le kulku vire à la Robinsonade !

Stig & Tilde avant.jpgEn finnois, le mot « kulku » signifie à la fois voyage et passage. Dans la ville des jumeaux Stig et Tilde, le kulku est précisément un rite de passage vers le monde adulte consistant, pour chaque enfant de 14 ans, à survivre pendant un an sur l’une des centaines d’îles du lac. L’appel de l’aventure, la difficile et exaltante séparation avec la famille et l’apprentissage « à la dure » de l’autonomie doivent faire du kulku une expérience initiatique. Certes, la tradition a évolué vers un séjour d’un mois seulement sur une île bénéficiant de tout le confort moderne. Mais pour Stig et Tilde, rien ne se passe comme prévu : tempête et naufrage les livrent à une île apparemment déserte, mais sur laquelle il se passe des choses inexplicables, voire inquiétantes… De quoi vivre un vrai kulku à l’ancienne !

Toute la famille a découvert cette BD avec énormément de plaisir. Je dois dire qu’à première vue, je n’ai pas été attirée par le graphisme simple des dessins aux contours tracés à l’encre, dépourvus de nuances de couleurs, de reliefs et de jeux d’ombres. Ce sont donc les enfants qui l’ont lue en premier ; ma curiosité a été piquée par leur réaction unanimement enthousiaste.

Stig-et-Tilde-T1_p8-9.jpg

En me plongeant dans l’album, je me suis très volontiers laissée convaincre par ses arguments, constatant une nouvelle fois qu’il faut parfois savoir passer outre sa première impression : avant tout, Max de Radiguès est un conteur hors-pair qui nous tient en haleine de la première à la dernière page. Le suspense et le rythme soutenu de la narration sont bien servis par le découpage serré des cases.

Stig & Tilde extrait.jpg

À la réflexion, la simplicité du dessin permet à l’auteur d’aller à l’essentiel. La palette de couleurs douce et simples évoque bien la Scandinavie. Les décors souvent épurés à l’extrême lui permettent de se concentrer sur les jeunes héros, leurs péripéties et leurs ressentis. Et surtout, le trait simple et la rondeur des personnages (impossible de ne pas penser à Tintin !) donnent un charme enfantin et rassurant à la bande-dessinée. À travers la soif de découverte, les doutes et la tendresse mêlée d’agacement de Stig et Tilde, Max de Radiguès parle très bien de l’adolescence et des relations entre frères et sœurs.

Une bande-dessinée d’apprentissage dépaysante célébrant l’aventure, la débrouillardise et la solidarité. Une pépite pour la bibliothèque familiale !

Stig & Tilde après

Lu en janvier 2019 – Sarbacane, 13,50€

Stig & Tilde couverture

 

La légende de Podkin le brave, tome 1 : Naissance d’un chef (de Kieran Larwood, 2016 pour la version originale en anglais, 2017 pour la traduction vers le français)

Comment occupait-on jadis les longues soirées d’hiver ? En racontant des histoires au coin du feu, bien sûr ! Il y a très longtemps, il était même fréquent que certains en fassent leur métier et deviennent « bardes » – des conteurs professionnels, parfois itinérants, qui collectaient les anecdotes et devaient une mémoire vivante de la communauté. Certaines histoires étaient répétées si souvent qu’elles finissaient par être modifiées, réappropriées et étoffées de détails supplémentaires ; mais elles formaient aussi un univers de références partagées, un réservoir de péripéties plébiscitées sans réserve par les auditeurs…

Dans la société médiévale imaginée par Kieran Larwood, la légende de Podkin le brave fait incontestablement partie de ce patrimoine : tout le monde a entendu parler du « Seigneur des terriers », du « Roi des exploits », de « Podkin à l’oreille en moins »… Le récit épique qu’en fait un vieux barde très informé nous permet d’apprendre les moindres détails de l’histoire de Podkin : la façon brutale dont une guerre civile les a tirés, lui et ses frère et sœur, de leur enfance insouciante dans le clan de leur père, arrachés à leurs parents et poussés à la fuite. Poursuivis par des créatures monstrueuses menaçant de prendre le pouvoir, les enfants doivent survivre dans un monde plongé dans le chaos. Rencontres et péripéties s’enchaînent avec beaucoup de rythme, faisant de cette épopée une expérience initiatique qui permet à l’insouciant Podkin de trouver le courage de résister…

« On pourrait penser que, dès son plus jeune âge, Podkin aurait montré des signes d’héroïsme : habileté à l’épée, peut-être. Bravoure, courage, sagesse, détermination.
Et on se tromperait. »

La morale de l’histoire, puisque fables et légendes servent aussi à éduquer les enfants suspendus aux lèvres du barde, suggère ainsi à la fois que les personnes a priori les moins héroïques peuvent déployer des ressources insoupçonnées et que c’est en réalité l’union qui fait la force…

Kieran Larwood parvient à proposer un roman d’heroic fantasy adapté à de jeunes lecteurs en l’inscrivant dans un récit animalier – puisque la société dont il est question est composée de lapins. On en apprend progressivement de plus en plus sur l’organisation politique et géographique de cette société, ses superstitions, traditions et pratiques religieuses… L’auteur détourne avec humour nombre d’expressions en les transposant dans cette communauté : « déesse sait où », « déesse soit louée », « donner un coup de patte », « prendre son courage à deux pattes », etc. Les personnages sont attachants et le texte est à la fois très bien écrit et accessible aux enfants dès l’école primaire, grâce notamment à son découpage en chapitres relativement courts et aux jolies illustrations qui portent le récit. Il offre alternativement un vrai bonheur de lecture à voix haute, pour renouer avec d’anciennes pratiques !

Antoine et Hugo ont été aussi captivés par la légende de Podkin que les lapereaux regroupés autour du barde ! Heureusement que le tome 2 est déjà sorti…

Autres extraits

 « Par mes navets, cet hydromel est délicieux. »

« Le barde s’apprête à poursuivre quand quelque chose dans le regard de la petite lapine l’oblige à s’arrêter. Elle semble terrifiée et près de pleurer. Certes, il aime effrayer son auditoire, mais c’est le réveillon de la fête des Ronces. La petite lapine devrait avoir le droit de se coucher, la tête pleine de rêves de carottes sucrées et de poupées en bois, au lieu de rester éveillée toute la nuit, tétanisée par la peur. »

Lu à voix haute en janvier 2019 – Gallimard Jeunesse, 14,50€

RJ_la-legende-de-podklin-le-brave_J00582_couv_def_reimpV2.indd

 

Le club de l’ours polaire, tome 1 : Stella et les mondes gelés (d’Alex Bell, 2017)

Bienvenue dans le froid polaire des mondes gelés ! Ce roman nous entraîne en expédition aux confins d’un monde aux nombreux territoires inexplorés. Stella, treize ans, ne rêve que de suivre les traces de Félix, son père adoptif, et de devenir exploratrice. Si les femmes ne sont pas admises dans les clubs d’explorateurs (qui entretiennent à l’extrême le culte de la moustache bien lissée…), Félix parvient à obtenir une exception pour Stella, et les voilà partis arpenter les contrées glaciales des mondes gelés. Mais rien ne se passe comme prévu et l’intrépide exploratrice est loin d’imaginer les rencontres, les aventures et les révélations qui l’attendent. Au passage, nous découvrons les créatures fantastiques qui peuplent l’univers imaginé par Alex Bell – les enfants ont pris beaucoup de plaisir à jouer les explorateurs aux côtés de Stella et à observer ces êtres magiques. Avec un faible particulier pour l’ours polaire domestique, les pingouins miniatures et les choux carnivores !

Hugo et moi avons découvert Le club de l’ours polaire dans le cadre de nos lectures à voix haute quotidiennes. Antoine n’a, quant à lui, pas résisté au suspense et a accéléré la lecture de son côté, ne faisant qu’une bouchée du roman. Cette lecture les a vraiment enchantés. Tous les ingrédients sont réunis pour entraîner les jeunes lecteurs : une couverture scintillante d’un attrait magnétique, un univers qui fait rêver (au cauchemarder d’ailleurs), des péripéties qui s’enchaînent de façon rythmée, une héroïne intrépide, des compagnons de voyage très particuliers, des dialogues pleins de vivacité et d’humour, et un final empreint de mystère et de suspense. Une fois le livre refermé, les garçons n’ont eu de cesse de regretter que le tome 2 ne soit pas encore disponible en français et sont restés quelques temps envoutés par les mondes gelés… Sans compter qu’ils envisagent maintenant tous les deux le métier d’explorateur !

Si j’ai partagé de jolis moments avec Antoine et Hugo autour de ce livre, j’ai clairement été moins transportée qu’eux. Peut-être comportait-il trop d’éléments évoquant d’autres lectures qui nous sont si chères : de façon évidente, on pense à l’atmosphère polaire et à l’héroïne des Royaumes du Nord, et au royaume glacial de la reine des neiges (il va de soi que je parle de celle de Hans Christian Andersen !). On pense aussi souvent à Harry Potter, autre héros orphelin qui découvre un monde plein de magie et de créatures merveilleuses (de multiples autres petits aspects suggèrent des parallèles, comme les caractéristiques bien typées des quatre clubs d’explorateurs qui font penser aux quatre maisons de Poudlard). Je n’ai donc pas trouvé l’univers de ce livre si original et la comparaison avec les monuments que je viens de citer est implacable. Peut-être ai-je été lassée par un certain excès de sucre glace, il faut reconnaître que ce texte n’est pas mal écrit ; cela dit, il ne me semble pas présenter d’intérêt particulier sur le plan littéraire – malheureusement rien à voir avec l’écriture d’un Philip Pullman ou d’une J.K. Rowling.

Au vu de l’enthousiasme d’Antoine et Hugo (n’hésitez pas à consulter aussi l’avis de Linda ici), je range volontiers mes réserves pour souligner que le principal est que ce type de romans plaise à la tranche d’âge ciblée principalement, ce qui être le cas d’après ce que j’ai pu en observer. Je m’en félicite car je ne trouve pas si facile de trouver des lectures un peu consistantes pour mes deux lecteurs en herbe friands d’immersion dans de longues aventures et capables d’engloutir plusieurs centaines de pages, mais encore petits (surtout Hugo) pour nombre de romans. Voici exactement le type de livres que l’on peut adresser à ce type de jeunes lecteurs !

Extraits

« Quand Stella déboucha à l’extérieur, l’air glacial lui coupa la respiration. Il faisait froid chez elle, et à Colfroid, mais c’était un froid normal, un froid de neige et de verglas. Ici, en revanche, c’était un froid de gobelins et de blizzard : il était mordant et cinglant, au lieu d’être doux et poudreux. Le genre de froid qui vous transperçait. Le navire scintillait, entièrement recouvert d’un manteau de givre, et Stella avait l’impression qu’il y avait dix fois plus d’étoiles que d’habitude : elle distinguait des centaines de petits points lumineux glacials, comme si quelqu’un avait répandu un sac de paillettes sur le ciel nocturne. »

« Chuter d’un pont de glace et se faire transpercer par une défense de mammouth constituait une mort éminemment respectable pour un explorateur ; néanmoins, Stella n’avait vraiment, vraiment pas envie que ça lui arrive. »

Lu à voix haute en janvier 2019 – Gallimard jeunesse, 16,50€

club de l'ours polaire_couverture

Le collier du géant (de Michael Morpurgo, 2018 pour la présente édition)

Les enfants peuvent parfois concevoir des projets inattendus et les mettre en œuvre avec une ténacité qui confine à l’obstination ! Cherry, onze ans, par exemple, a passé chaque jour de ses vacances en Cornouailles à traquer chaque coquillage de la plage pour en faire le collier le plus long jamais fabriqué – un collier de géant ! Et lorsqu’approche le moment de repartir, la fillette est déterminée à tout mettre en œuvre pour finaliser cette œuvre spectaculaire. Si bien que toute à son entreprise, elle ne se rend pas compte que les nuages s’amassent au-dessus de la plage, que le vent se lève et que la marée monte…

Le collier du géant_extriat 1

Michael Morpurgo signe un album aux allures de conte. Cheryl est une petite fille sympathique, vive et imaginative, qui semble s’animer grâce aux illustrations tendres et chaleureuses de Briony May Smith. Son projet démesuré est de ceux qui parlent aux enfants et à tous ceux qui l’ont été un jour : impossible de ne pas vibrer avec elle à l’idée que le collier reste inachevé !

Le collier du géant_extrait 2

Mais cet album étrange nous entraîne aussi, comme le font souvent les contes, sur les chemins de ce qui nous terrorise le plus : l’angoisse d’être livré à soi-même, vulnérable face à des dangers aux contours indiscernables, et bien sûr la peur de la mort. À tel point qu’on ne sait plus très bien s’il s’agit d’un récit enfantin, d’une fable, d’une histoire d’épouvante ou d’un drame. La qualité d’écriture de Michael Morpurgo transporte ses lecteurs, jeunes ou moins jeunes, les faisant passer par tous les sentiments, de la tendresse et l’amusement à la terreur et l’horreur. La tension narrative, qui semble au summum de la première à la dernière page, fait de cet album une lecture magnétique qui se découvre d’un trait.

Impossible, donc, de rester insensible à l’histoire de Cherry. Encore sous le coup de la fin, glaçante, je me suis demandé si les sentiments mitigés que Hugo et moi avons ressentis en refermant le livre étaient dus au caractère tragique de l’histoire, un peu surprenant dans un livre adressé aux lecteurs à partir de 7 ans. Ou à une ambivalence face à la morale qui me semble émerger de cette histoire – alors que nous aimons tant les histoires qui nous font rêver d’aventures enfantines vécues par des gamins intrépides, quitte à faire abstraction le temps d’une parenthèse de lecture des dangers qui les guetteraient dans le monde réel…

Lu à voix haute en décembre 2018 – Gallimard Jeunesse, 13€

Le collier du géant