L’île au trésor (BD adaptée du roman de Robert Louis Stevenson par Benjamin Bachelier et Aurélien d’Almedia, 2019)

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L’île au trésor est sans aucun doute l’un de nos romans d’aventures préférés : l’histoire de Jim, le fils d’aubergistes qui embarque à bord d’une périlleuse expédition à la recherche du trésor d’un pirate mythique, nous a coupé le souffle. Et surtout, les personnages imaginés par Robert Louis Stevenson – Long John Silver au premier chef – nous ont intrigués, déconcertés, surpris, nous procurant un plaisir littéraire rare. Nous avons donc été ravis d’avoir l’occasion de nous replonger dans cette aventure grâce à cette adaptation en BD.

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Les deux auteurs sont restés très fidèles à la trame narrative du roman dont on retrouve les péripéties, extraordinaires jusqu’à la toute dernière page. J’ai beaucoup aimé le graphisme, les coups de crayon très expressifs et des gammes de couleurs rendant bien hommage à la végétation luxuriante de l’île, mais aussi à l’atmosphère angoissante qui règne, notamment pendant la nuit. La couverture, à la fois inquiétante et lumineuse (et même enluminée, ce qu’on ne voit pas sur la photo !), est particulièrement réussie.

Seul regret : si la chronologie est respectée, cette version condensée ne rend pas justice aux longues descriptions de la vie sur L’Hispaniola et de la topographie de l’île, aux états d’âme et aux doutes de Jim, et surtout aux personnages, dont l’ambivalence est si bien travaillée par Stevenson dans les 330 pages du roman. La lenteur de certains passages y contribue à faire monter l’angoisse et le suspense et ne rend les rebondissements que plus époustouflants. L’aventure semble ainsi plus lisse dans la BD. Je conseillerais donc de la découvrir seulement après avoir lu le roman, pour conserver un plaisir de lecture et des frissons intacts !

Lu en juin 2019 – Casterman, 14,95€

L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges. L’affaire des cahiers de Viktor et Nadia (de Davide Morosinotto, 2019)

Vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenu(e)s !

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Il y a des lectures qui sortent de l’ordinaire. Des romans qui nous surprennent, nous qui en avons pourtant déjà lu tant. Des textes qui portent de belles valeurs et aident à comprendre le monde. Des livres dans lesquels on vit en immersion et qu’on ne referme qu’avec un pincement au cœur et un sentiment immédiat de nostalgie, en pensant aux personnages que l’on vient de quitter et qui nous manquent aussitôt… Le nouveau roman de Davide Morosinotto, comme le précédent d’ailleurs, appartient sans aucun doute à ces pépites littéraire qui restent forcément rares et précieuses.

 

Éblouissante lumière_photoIl nous avait impressionnés et ravis avec Le catalogue Walker & Dawn ? Davide Morosinotto parvient de nouveau à nous couper le souffle avec un objet-livre splendide, travaillé dans les moindres détails : le roman ne se présente pas comme tel, mais comme un rapport de police – enfin, du commissariat du peuple aux affaires intérieures, puisque nous sommes propulsés dans l’Union soviétique de l’année 1941, au moment où le pays est attaqué par l’Allemagne national-socialiste. Rapport de police lui-même essentiellement composé par les fameux « cahiers », sorte de journal tenu par les jumeaux Viktor et Nadia, annotés avec beaucoup de zèle par le colonel Smirnov, en charge de l’enquête concernant leur « affaire ». Reconnaissez que tout cela a de quoi nous intriguer !

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De quoi s’agit-il donc dans cette affaire ? Face à l’attaque de l’armée allemande, Viktor et Nadia, bientôt treize ans, doivent quitter leurs parents et évacuer leur ville de Leningrad avec des milliers d’autres enfants. L’opération ne se passe pas comme prévu et, pour la première fois de leur vie, les jumeaux sont séparés. À travers leurs récits quotidiens, écrits à l’encre rouge (pour Viktor) et bleue (pour Nadia), nous suivons en retenant notre souffle leurs aventures et l’évolution du conflit, avec de magnifiques cartes et des documents et photographies multiples à l’appui : pourquoi certains enfants n’ont-ils pas été conduits à la destination prévue ? À qui se fier dans un pays miné par la guerre, mais aussi par la dictature ? Viktor et Nadia parviendront-ils à survivre et à se retrouver ?

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Ce roman est avant tout un formidable récit d’aventures, dont l’intrigue est véritablement passionnante : il a toujours été difficile de décider quand interrompre la lecture ! Au passage, on apprend mille choses sur l’Union soviétique dont l’histoire est restituée avec beaucoup de finesse par l’auteur qui évoque l’hiver et la géographie russe, la révolution d’octobre, l’idéologie communiste, la religion, les organisations de jeunesse, les baraki, les kolkhozes, les goulags… La mise en page et les documents mobilisent une iconographie russe, avec notamment des légendes en cyrillique ou des symboles du communisme, qui viennent encore renforcer la crédibilité de la mise en scène et qui ont beaucoup intéressé Hugo. Les nuances sont distillées avec beaucoup d’habileté par le biais de la narration à plusieurs voix – celle de Viktor, qui aspire intensément à être « un bon frère, un bon pionnier, un bon fils, un bon écolier, un bon camarade » mais n’hésite pas à enfreindre les lois lorsqu’il s’agit de rejoindre sa sœur ; Nadia, si spontanée et peut-être plus distanciée vis-à-vis du régime ; et Smyrnov, dont les annotations incarnent tout ce qu’il peut y avoir d’arbitraire dans l’exercice de la justice dans un régime non-démocratique et en période de guerre. L’écriture enfantine est vive, débordante de fraîcheur et de générosité. Davide Morosinotto évite parfaitement l’écueil d’une lecture trop « nationale » du conflit : comme le discours du commissaire Molotov, qui précise que la guerre « n’est pas imputable au peuple allemand », certains personnages rappellent qu’il y a eu des communistes et des résistants au national-socialisme en Allemagne, comme il y a eu des collaborateurs dans d’autres pays.

Car les deux protagonistes font de belles rencontres, avec des personnages auxquels il est impossible de ne pas s’attacher. On vibre pour chacun d’entre eux, à l’évocation des épreuves et des horreurs de la guerre. Et en même temps, le duo de narrateurs et leurs amis portent un intense message d’espoir, ne baissant jamais les bras et parvenant dans chaque situation à faire preuve de discernement, restant droits, courageux et généreux dans un monde où tous les repères sont brouillés.

Dans sa note finale, l’auteur écrit : « J’ai toujours cru dans la force des histoires et dans l’importance des livres. Et, comme le dit Nadia à un moment donné, je crois que nous avons le devoir de nous rappeler ce qui s’est passé. Et de nous battre pour que cela ne se reproduise plus. » Ainsi, L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges n’est pas seulement un récit atypique et captivant : c’est un roman important qu’il était urgent de lire.

Extraits :

« – Hé là, hé là ! j’ai dit. On est tous de bons communistes, pas vrai ? On n’a pas besoin de se voler nos provisions. Ceux qui ont quelque chose à manger, ouvrez vos sacs, on va partager le tout.
L’échalas a laissé retomber le petit et s’est dirigé vers moi, en traînant les pieds sur ce qui restait de paille.
– Et toi, tu es qui pour donner des ordres ?
– Viktor Nikolaïevitch Danilov, j’ai répondu. À qui ai-je l’honneur de parler ?
L’autre a craché par terre, en manquant de peu une jeune fille.
– À quelqu’un capable de te mettre une raclée si ça lui chante. Alors comme ça, tu es un bon communiste ? Moi, j’ai plutôt l’impression d’être en face d’un de ces types qui parlent toujours de partager mais qui gardent leur chocolat pour leur pomme.
Oh, c’était donc ça. Il avait repéré que j’avais du chocolat. J’ai dit :
– Kostia, ouvre mon sac, prends ce qu’il y a dedans et commence à le couper en parts égales. Un bout pour chacun. »

« Le fleuve sépare les îles de Leningrad de la terre ferme, vers le sud. Au nord, il y a l’armée finlandaise qui avance. À l’ouest, le golfe de Finlande, et à l’est, l’immense lac Ladoga.
– Voilà pourquoi le match se joue à Chlisselbourg, mon garçon. Et si nous perdons…
– Si nous perdons ?
– Alors Leningrad sera isolée pour de bon. Le siège de la ville pourra commencer. Et ce sera fichu.
D’après la carte, moins de trente kilomètres séparent Mga de la petite ville de Chlisselbourg.
J’ignore ce qui est arrivé au train 76, mais pourvu que ma sœur soit loin, très loin de cet endroit.
Tiens bon, Nadia. J’arrive.
Et je jure que je te retrouverai. »

Lu à voix haute en juin 2019 – École des loisirs, 18€

L’Estrange Malaventure de Mirella (de Flore Vesco, 2019)

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En voilà une idée merveilleuse : revisiter l’un des contes les plus célèbres du canon des bibliothèques enfantines – j’ai nommé : le joueur de flûte de Hamelin ! Une revisite à la fois irrévérencieuse, réjouissante et moderne.

Irrévérencieuse, car Flore Vesco prend des libertés avec le conte d’origine, nous livrant une version alternative de l’histoire dans laquelle le rôle principal revient à Mirella, une jeune fille rousse de quinze ans. Pleine d’aplomb, de discernement et de générosité, Mirella est aussi une incarnation vibrante de la liberté et de l’émancipation, dont la trajectoire incroyable a passionné toute la famille. Et puisque les contes ont toujours une morale, il y en a une ici, mais concoctée à la sauce de l’autrice :

« Laissez les jeunes filles danser et, parées ou dévoilées, circuler dans la cité, ou bien il pourrait vous en coûter. Suivez les enfants inconscients, qui jamais ne doutent, n’hésitent ni ne tremblent. Et méfiez-vous des contes. Qui sait, derrière ces badines historiettes, quelles terribles vérités sont cachées ? »

Réjouissante car Flore Vesco écrit dans une langue fleurie qui évoque un vieux français digne des meilleurs passages du film Les visiteurs, teinté de termes germaniques puisque nous l’intrigue nous entraîne au creux du St Empire. L’autrice nous ravit également en donnant de l’épaisseur à l’histoire, prenant le temps de brosser des personnages et un Moyen-Âge hauts en couleurs : de l’organisation politique à l’hygiène en passant par les rites et superstitions, tout est tellement évocateur qu’on a l’impression d’y être. Et si effroyable, restitué avec tant d’ironie, que la lecture en devient… réjouissante.

« Et le prêtre de raconter les vies et les exploits de saint Hilarion et sainte Rictrude, qui fatiguaient leurs bourreaux, pouvant passer des heures à endurer les coups de pique en gardant le sourire, soupirant d’aise lorsqu’on les rôtissait sur le grill, changeant eux-mêmes de côté afin que leur chair soit partout dorée et craquante. »

Moderne tant ce détour par le Moyen-Âge donne à penser aux misères et turpitudes contemporaines : qu’il s’agisse de la domination masculine, de la chasse aux sorcières et de la recherche de boucs émissaires, des superstitions ou des effets de foule, les parallèles sont troublants et entre deux éclats de rire, j’ai bien vu que cette lecture donnait beaucoup à réfléchir aux garçons. Le détour par un passé lointain permet finalement d’évoquer des choses parfois très dures qu’il serait difficile d’aborder frontalement avec de jeunes lecteurs.

Nous n’avons fait qu’une bouchée des aventures de Mirella qui ont été un grand moment de lecture à voix haute. Après avoir ri et pleuré de la noirceur du Moyen-Âge, le dénouement de l’histoire a été véritablement jubilatoire ! Un roman émancipateur, pétillant d’intelligence et débordant de vérité, à découvrir sans hésiter.

Si vous n’êtes pas encore parti(e) pour la librairie la plus proche, finissez-donc de vous convaincre en lisant les critiques de Pepita, de Hashtagcéline, d’Andrea et de Linda !

Lu à voix haute en mai 2019 – L’école des loisirs, 15,50€

Vango, tome 1 : Entre ciel et terre (de Timothée de Fombelle, 2010)

« Vango avançait dans la vie en effaçant ses traces. Il n’appelait pas cela de la paranoïa mais de la survie. »

Antoine, qui grandit, préfère désormais souvent faire ses explorations littéraires seul, ce qui lui permet de lire à son propre rythme (effréné). Quand un livre le captive, nous ne le voyons presque plus, mais il aime échanger avec nous autour de ses découvertes. Récemment, il a piqué ma curiosité en dévorant d’un trait ou presque le premier tome du diptyque Vango, de Timothée de Fombelle, nous expliquant que le « niveau de mystère » était maximal et distillant des allusions au contexte historique, aux personnages. Intriguée, je me suis plongée à mon tour dans ce roman…

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J’ai immédiatement saisi ce qu’avait voulu dire Antoine avec sa remarque sur le « niveau de mystère » : la première scène, hautement énigmatique, installe une énorme tension narrative. Dans les années 1930, une cérémonie religieuse sur le parvis de Notre-Dame de Paris est brutalement interrompue par la police qui recherche un certain Vango. Ce dernier parvient à prendre la fuite, en escaladant la façade de la cathédrale jusqu’au sommet, sous les yeux effarés de l’assistance, dont une mystérieuse jeune fille. Un immense zeppelin survole alors l’édifice mais doit battre en retraite lorsque des coups de feu sont tirés… Les questions fusent inévitablement dans l’esprit du lecteur : qui est Vango ? Que lui veulent la police et les autres individus qui semblent après lui ? Le roman nous permet progressivement de reconstituer les fils de l’histoire et de donner du sens à cette scène improbable – et à celles qui se succèdent ensuite avec beaucoup de rythme. La restitution des faits dans le désordre, nous faisant naviguer dans le temps entre la course-poursuite amorcée à Paris et des scènes anciennes correspondant à plusieurs époques de la vie de Vango (et de l’Histoire), entretient une tension qui demeure à son comble jusqu’à la dernière page. Déconcerté(e) par le récit échevelé, on ne peut que s’interroger avec Vango qui cherche désespérément à comprendre qui il est et d’où il vient. Et douter : est-il traqué ou paranoïaque ?

J’ai essayé de résister au suspense et de ne pas lire Vango trop vite pour mieux savourer l’écriture merveilleuse de Timothée de Fombelle. Sa plume évoque avec une intensité folle les personnages et les lieux si romanesques, des îles éoliennes à Moscou et aux lacs de Constance et du Loch Ness, qui donnent de la chair au récit. Le contexte historique de l’entre-deux-guerres donne de l’épaisseur au roman et du poids à la soif de liberté de ses personnages, tous plus indomptables et extraordinaires les uns que les autres…

Force est de constater que me voilà aussi conquise qu’Antoine !

Extraits

« Vango poussa sur la pente de ce volcan éteint.
Il y trouva ce dont il avait besoin.
Il grandit avec trois nourrices : la liberté, la solitude et Mademoiselle. À elles trois, elles firent son éducation. Il reçut d’elle tout ce qu’il croyait possible d’apprendre.
À cinq ans, il comprenait cinq langues mais ne parlait à personne. À sept ans, il grimpait les falaises sans avoir besoin des pieds. À neuf ans, il nourrissait les faucons qui plongeaient sur lui pour manger dans sa main. Il dormait torse nu sur les rochers avec un lézard sur le cœur. Il appelait les hirondelles en sifflant. Il lisait des romans français que sa nourrice achetait à Lipari. Il montant en haut du volcan pour se mouiller les cheveux dans les nuages. Il chantait des berceuses russes aux scarabées. Il regardait Mademoiselle couper les légumes avec des facettes impeccables, comme on taille les diamants. Puis il dévorait sa cuisine de fée. »

« En deux jours à peine, les deux jours qui avaient suivi les événements de Notre-Dame, Boulard avait compris qu’il ne trouverait rien à Paris sur ce Vango Romano. Il n‘avait en fait jamais été confronté à une telle situation : un garçon qui avait vécu quatre ans dans un séminaire, au milieu de dizaines d’autres dont il était apprécié, admiré parfois, un garçon inséré dans une communauté soudée, mais dont personne ne pouvait absolument rien dire. Rien.
Boulard enquêtait parfois sur un drame de la rue, et il arrivait qu’un témoin ne sache même pas dire son propre nom, et réponde : « Ici, on m’appelle Moustique, je ne sais pas mon nom. » Mais Vango n’était pas un vagabond, il était pensionnaire au séminaire des carmes depuis quatre ans !
Boulard avait cherché à obtenir de ses camarades un lieu de naissance, le nom d’un membre de la famille, l’adresse des parents, n’importe quelle information qui aurait enraciné Vango Romano quelque part sur la terre. Il avait demandé ses centres d’intérêt, l’endroit où il passait ses vacances, les visites qu’il pouvait recevoir, le courrier qui lui arrivait…
Rien. Rigoureusement rien.
Rien. Rien. Rien. »

Lecture en parallèle avec Antoine, mars 2019 – Gallimard Jeunesse (Folio Junior), 7,90€

Sorceline (de Sylvia Douyé et Paola Antista, 2018)

Sorceline extrait 1.jpgSorceline ne vit que pour la cryptozoologie, la science des animaux fantastiques – elfes, licornes, gorgones, phénix, fées et autres bêtes étranges. Elle se passionne pour leurs propriétés, leurs régime alimentaire et leurs habitudes et rêve d’en faire son métier. Elle est donc ravie de bénéficier, avec un groupe d’autres adolescents, d’un stage avec le savant Archibald Balzar. Cette formation est cependant bientôt perturbée par une succession d’événements aussi inquiétants qu’inexplicables. L’intrépide Sorceline n’hésite pas à mener l’enquête et pourrait bien, au passage, apprendre des choses incroyables sur elle-même…

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Ce premier tome Sorceline ravira tous les lecteurs qui aiment s’évader dans des mondes merveilleux, d’école de magie et de créatures féériques… Cette bande-dessinée nous plonge dans un univers surnaturel que l’on apprend progressivement à connaître au fil de ce premier tome. Ce décor envoûtant est porté par les dessins débordant de magie, dont les traits arrondis et la représentation des visages rappelle un peu l’univers des mangas. L’esthétique est particulière et semble un peu « girly », mais on aurait manifestement tort de s’arrêter à cette première impression, puisque mes deux garçons ont immédiatement eu envie de la découvrir et l’ont tous les deux beaucoup appréciée. Ils ont particulièrement aimé l’atmosphère sombre et l’intrigue qui comporte ce qu’il faut de frisson, d’escapades nocturnes et d’énigmes (et est bien servie par une composition dynamique des planches).

Certes, l’univers est très enfantin et les personnages m’ont semblé assez stéréotypés – l’héroïne bourrée de talents qui découvre ses pouvoirs, la bonne copine, le beau ténébreux, les ambitieux prêts à tout pour réussir… – et on n’apprend pas à les connaître en profondeur à ce stade. Mais il s’agit d’un premier tome et cela parlera sans doute aux jeunes lecteurs ciblés qui pourront s’identifier et auront envie, comme Antoine et Hugo, de poursuivre leurs explorations cryptozoologiques avec le tome 2…

L’avis de Bouma

Lu en janvier 2019 – Glénat, « Vents d’Ouest », 10,95€

Sorceline

Les amours d’un fantôme en temps de guerre (de Nicolas de Crécy, 2018)

Le dernier lauréat du Prix Vendredi est un roman illustré déconcertant qui nous plonge dans une atmosphère dont on peine à s’extraire et qui m’a laissé des impressions contradictoires…

Il s’agit avant tout d’un « jeune » fantôme de 89 ans qui évoque ses souvenirs des années 1930 – une époque attendrissante, celle de ses premiers émois amoureux et de la charnière entre enfance et adolescence, marquée par une insatiable avidité d’explorer, de comprendre et de questionner le monde. Mais aussi une époque sombre, ravagée par la guerre, les idéologies haineuses faisant régner la terreur et déchaînant une spirale de violence aveugle.

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La xénophobie et les populismes autoritaires ont le vent en poupe un peu partout dans le monde et les enquêtes suggèrent que l’attachement à la démocratie décroît avec chaque nouvelle cohorte, comme le montrent par exemple les chercheurs Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk dans un article récent (pardon pour cette incursion incongrue dans une chronique littéraire, mais je trouve qu’il faut en parler !). Dans ce contexte, il me semble essentiel, voire urgent d’aborder l’histoire de leurs ravages – y compris avec les jeunes générations.

Il me semble que la littérature, et la littérature jeunesse notamment, ont un rôle à jouer à cet égard et Les amours d’un fantôme en temps de guerre y contribuent de façon tout à fait originale. À travers la trajectoire d’un jeune fantôme, Nicolas de Crécy restitue les manifestations du fascisme avec beaucoup de justesse. Les repères historiques sont évoqués en toile de fond – discours nationalistes, militarisme, embrigadement de la jeunesse, propagande culturelle, gabardine noire portée par les membres de la Gestapo, camps d’extermination, dates : 30 janvier 1933, 1er septembre 1939.

« Ce mouvement s’est construit peu à peu jusqu’à devenir une organisation puissante : le parti des Fantômes Acides ; ses instigateurs prônent le retour aux sources, ils clament que le peuple des fantômes a une origine géographique précise et donc une pureté originelle, pervertie depuis peu par l’arrivée de nouveaux spectres avilis et dangereux, résultat de défunts de basse extraction et de pays pauvres. C’est ainsi que se sont rassemblés, sous la bannière des FA (Fantômes Acides), tous les fantômes aigris et contrariés qui erraient en petits groupes, ruminant leur haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. […] Un pouvoir politique en premier lieu, incarné par un spectre idéologue à la logorrhée fascinante, doctrinaire et criminelle. La guerre totale est son œuvre, et tient à son caractère délirant ; il a progressivement militarisé le parti des FA pour en faire une véritable armée, forte de plusieurs milliers de fantômes. Il est en haut de la pyramide, et celle-ci se divise en plusieurs niveaux de pouvoir : une police secrète, un corps d’élite, une milice – sans doute la plus à craindre –, et le même schéma se reproduit au sein de l’armée. Chacun se surveille, il y a des batailles internes, la haine appelle la haine, cette atmosphère délétère entraîne une concurrence dans la violence, et au final celle-ci s’exprime toujours contre les mêmes victimes… »

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L’idée géniale de l’auteur consiste à faire raconter tout cela à notre adorable petit fantôme. Cet ancrage dans un univers surnaturel apporte une prise de distance : « Un fantôme peut-il vraiment mourir ? ». Le mode de la métaphore permet d’évoquer une réalité si effroyable qu’elle est presque indicible – même si j’ai regretté que la métaphore des « fantômes acides » issus de l’amertume muée en haine des humains refusant de mourir n’éclaire pas les causes ni le contexte de la montée des fascismes. Les fascistes apparaissent, simplement, comme des êtres répugnants et fondamentalement mauvais. La narration par le jeune fantôme permet également de représenter la dictature et la guerre à travers les expériences concrètes d’un adolescent : séparation brutale de la famille, solitude et silence, cavale, deuil. J’ai trouvé que l’auteur parlait très bien de l’adolescence – sous nos yeux, le petit fantôme naïf prend conscience des ressorts de la guerre et affirme son besoin de désobéir et de s’engager dans la résistance. Cette mue et l’élan collectif qui rassemble des fantômes de tous horizons pour imprimer des tracts, coder des messages et infiltrer les lignes ennemies au péril de leur vie sont porteurs d’espoir… Même si les dernières pages sonnent comme une mise en garde.

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Vous l’aurez compris, les thématiques de ce roman me passionnent, sa construction me semble très réussie et l’écriture de Nicolas de Crécy est très belle. Il faut aussi absolument souligner à quel point les illustrations qui portent le récit autant que le texte sont splendides (c’est même incroyable de maintenir une telle qualité sur un ouvrage d’une telle ampleur). Et pourtant, j’ai ressenti une impression de flottement tout au long des 210 pages de cette lecture – peut-être est-ce lié au prisme d’un fantôme en suspension au-dessus des tourments du 20ème siècle, peut-être plutôt au fait qu’il s’agit d’une histoire d’errance et de quête inaboutie… J’ai trouvé que le récit manquait de tension narrative et j’ai eu du mal à entrer dedans, avec le sentiment d’une déambulation au fil de l’eau, guidée par une succession de hasards et sans élément perturbateur ou résolution explicite.

En refermant le livre, je me suis sincèrement interrogée sur sa cible. J’espère que le journal de ce jeune fantôme passionnera les lecteurs jeunes et qu’ils ne se laisseront pas décourager par l’écriture très exigeante et les nombreuses références culturelles et historiques ; j’espère également que l’univers enfantin de ce roman saura plaire à des lecteurs et lectrices plus âgés. Pour ma part, je ne trouve pas évident de déterminer à qui je pourrais le proposer… Je ne le lirai pas à Antoine et Hugo pour l’instant. Nous avons déjà partagé des lectures sur les années 1930 et 1940, notamment l’album Les peurs de David, ou les romans Vango de Timothée de Fombelle et Quand Marcel et ses amis découvrirent la grotte de Lascaux de Régis Delpeuch). Mais pour les raisons que je viens d’évoquer, je garde Les amours d’un fantôme en temps de guerre pour plus tard.

N’hésitez pas à jeter un œil aux avis de Sophie et de Pepita !

 

Extraits

« Les fantômes ne meurent pas, que je sache ! »

« Un grand changement s’était opéré en moi. Un sentiment de fierté guidait dorénavant mes actions. J’avais grandi.
Je n’étais plus le petit fantôme domestique.
À présent, j’étais :
LE PETIT FANTÔME RÉSISTANT. »

« Nous étions encadrés par des Fantômes Acides blond-jaune, que Robinson trouvait d’ailleurs sympathiques, et qui nous enseignaient la haine par le jeu ; activités physiques, camaraderie virile, célébration de la beauté et de la pureté héritées de notre ascendance. Nous avions un ennemi commun, disaient-ils, qui voulait notre perte, la fin de nos valeurs. Nous formions une entité indivisible, disaient-ils encore, nous avions la raison et l’Histoire avec nous. Il était de notre devoir de détruire cet ennemi, et de détruire tout ce qui pourrait nuire à l’intégrité de notre peuple. »

Albin Michel, 23,90€

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Stig & Tilde, tome 1 : L’île du disparu (de Max de Radiguès, 2018)

Quand le kulku vire à la Robinsonade !

Stig & Tilde avant.jpgEn finnois, le mot « kulku » signifie à la fois voyage et passage. Dans la ville des jumeaux Stig et Tilde, le kulku est précisément un rite de passage vers le monde adulte consistant, pour chaque enfant de 14 ans, à survivre pendant un an sur l’une des centaines d’îles du lac. L’appel de l’aventure, la difficile et exaltante séparation avec la famille et l’apprentissage « à la dure » de l’autonomie doivent faire du kulku une expérience initiatique. Certes, la tradition a évolué vers un séjour d’un mois seulement sur une île bénéficiant de tout le confort moderne. Mais pour Stig et Tilde, rien ne se passe comme prévu : tempête et naufrage les livrent à une île apparemment déserte, mais sur laquelle il se passe des choses inexplicables, voire inquiétantes… De quoi vivre un vrai kulku à l’ancienne !

Toute la famille a découvert cette BD avec énormément de plaisir. Je dois dire qu’à première vue, je n’ai pas été attirée par le graphisme simple des dessins aux contours tracés à l’encre, dépourvus de nuances de couleurs, de reliefs et de jeux d’ombres. Ce sont donc les enfants qui l’ont lue en premier ; ma curiosité a été piquée par leur réaction unanimement enthousiaste.

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En me plongeant dans l’album, je me suis très volontiers laissée convaincre par ses arguments, constatant une nouvelle fois qu’il faut parfois savoir passer outre sa première impression : avant tout, Max de Radiguès est un conteur hors-pair qui nous tient en haleine de la première à la dernière page. Le suspense et le rythme soutenu de la narration sont bien servis par le découpage serré des cases.

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À la réflexion, la simplicité du dessin permet à l’auteur d’aller à l’essentiel. La palette de couleurs douce et simples évoque bien la Scandinavie. Les décors souvent épurés à l’extrême lui permettent de se concentrer sur les jeunes héros, leurs péripéties et leurs ressentis. Et surtout, le trait simple et la rondeur des personnages (impossible de ne pas penser à Tintin !) donnent un charme enfantin et rassurant à la bande-dessinée. À travers la soif de découverte, les doutes et la tendresse mêlée d’agacement de Stig et Tilde, Max de Radiguès parle très bien de l’adolescence et des relations entre frères et sœurs.

Une bande-dessinée d’apprentissage dépaysante célébrant l’aventure, la débrouillardise et la solidarité. Une pépite pour la bibliothèque familiale !

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Lu en janvier 2019 – Sarbacane, 13,50€

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