Nous sommes l’étincelle, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2019)

Ma curiosité a été piquée dès la lecture des premières pages : nous sommes en 2061 en Dordogne, trois enfants pêchent au harpon dans une rivière. La vie sauvage, ses renards et ses bécasses des bois semblent avoir repris leurs droits. Loin de là se jouent des guerres et des désastres écologiques, s’entassent les humains dans les jungles stériles que sont devenues les villes, sous l’œil de milliers de caméras. Vincent Villeminot préfère développer son intrigue dans les marges de ce monde, là où un jour, des jeunes désespérés ont décidé de faire sécession et de fonder une société d’un type nouveau. Quelle est la menace qui plane sur les trois enfants ? Quel est leur lien avec le mystérieux ermite qui semble les observer de loin ? Et surtout, comment en est-on arrivé là ?

Ces différents fils narratifs sont admirablement imbriqués pour nous tenir en haleine. Antoine a lu les 500 pages de ce roman d’un trait, j’ai été à peine plus longue. Les allers-retours entre différentes époques reconstituent pas à pas un puzzle fascinant. Le futur imaginé par Vincent Villeminot est d’autant plus crédible qu’il s’ancre résolument dans le monde actuel, ses clivages sociaux, ses réformes absurdes, son mépris des jeunes générations, sa crise du sens collectif. L’étincelle qui embrase tout, c’est la publication, en 2024, du livre Do Not Count On Us dont les extraits brûlants ponctuent le récit. Un porte-voix de la rage et du désarroi face à l’inertie d’un monde verrouillé, du rejet des valeurs de pouvoir et de consumérisme, de la contestation de la légitimité du droit. Mais surtout un texte qui éveille des rêves d’une société alternative et identifie la sécession comme forme d’action : « Nous pouvons encore nous asseoir à l’écart, pour travailler à des sociétés plus modestes, liées par l’amitié, gouvernées par le souci de ne renoncer chacun à aucune souveraineté, et qui ne ressembleront pas à celle-là. »

« L’espoir et la trouille, sœurs jumelles »

Le récit et les questionnements des personnages portent une réflexion passionnante sur le contrat social, les fondements possibles de la vie commune, les utopies. J’ai rarement lu un livre qui parle aussi bien de la façon dont peurs et rêves s’entremêlent non seulement quand sévit une répression implacable, mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre en application de grands principes, de recréer quelque chose – des fondements matériels, des institutions et des formes de régulation – quand on a fait table rase. Et pourtant, l’exaltation du retour à la nature et à l’essentiel, la redécouverte de l’entraide et du partage, le bonheur pour les plus marginaux de pouvoir envisager de trouver une place dans une communauté en devenir insufflent d’émouvants moments de grâce. La construction du récit permet à Vincent Villeminot de restituer la vie des rêves sur le temps long et sur plusieurs générations – j’ai été touchée par le regard bienveillant, mais lucide posé par la Houle sur ses propres rêves de jeunesse et sur ceux des nouvelles générations.

« La forêt est ce monde où la mort fait partie de la vie. »

Cette imbrication entre rêves et peurs s’incarne de façon saisissante dans la forêt nourricière, protectrice, d’une beauté émouvante, mais sauvage, en proie à la violence d’un état de nature où pillards, braconniers et cannibales sévissent et où la famille apparaît comme un repère ultime. J’ai probablement un prisme particulier en tant que chercheuse en science politique, mais en lisant ce livre, j’ai pensé sans cesse aux théories de l’état de nature et du contrat, dont ce roman restitue avec beaucoup de finesse les implications. Cette lecture nous a donné l’occasion de parler de Rousseau et de Hobbes avec Antoine qui a été très intéressé par ces débats. Les mots du dernier chapitre qui alertent sur l’urgence de redonner une perspective à tous, m’ont, curieusement, évoqué la théorie de la justice de John Rawls : « Le risque que nous voulons courir, c’est que pour le plus malheureux d’entre nous, celui qui aura à en payer le prix le plus haut, le départ vaille mieux que ce statu quo. »

Je reste époustouflée par la façon dont ce roman parvient à incarner ces questionnements certes abstraits, mais puissamment révélateurs des problématiques de notre temps. Tout en restant une lecture-plaisir haletante.

Nous ne tarderons pas à découvrir les autres livres de Vincent Villeminot !

N’hésitez pas à lire aussi les avis de Linda et de Pépita.

Lu en octobre 2020 – Pocket Jeunesse, 18,90€

La seizième clé, de Éric Sénabre (Didier Jeunesse, 2020)

Pays de Galles, 1913. Oswald règne en maître sur le manoir de Hemyock, décor cossu où une armée de domestiques dévoués le dorlote, lui laissant toute latitude pour s’adonner à sa passion : la poésie. Une existence comblée ? L’adolescent n’est jamais sorti de Hemyock – il faut dire que le manoir est si immense et labyrinthique qu’il n’en connaît même pas les limites. Mais à l’approche de son seizième anniversaire, Oswald a parfois des fulgurances troublantes, l’intuition que quelque chose ne tourne pas rond. Et voilà que surgit une jeune fille qui l’exhorte à fuir avec elle…

« Plus d’une fois, j’ai tenté de m’aventurer à travers le rideau d’arbres qui délimite la propriété, en m’aidant d’une boussole. À chaque fois, la boussole devenait comme folle et je me retrouvais soit à mon point de départ, soit ailleurs, mais toujours à l’intérieur de la limite. J’ai fini par renoncer, en me disant que la solution, je la trouverais dans le manoir. »

Hugo et moi venons de découvrir à voix haute ce roman qu’Antoine avait déjà lu seul à Noël. J’ai été surprise de voir que les garçons ne décrochaient pas face à cet univers profondément déstabilisant qui fait perdre tout repère et qui s’adresse manifestement à des lecteurs plus âgés, capables de suivre des raisonnements einsteiniens remettant en question nos conceptions les plus élémentaires de la causalité. Les deux fugitifs déambulent en effet dans un monde où le temps et l’espace ne sont plus donnés, mais malléables. Où des couloirs rectilignes tournent en rond et le présent façonne le passé. Où une infinité de réalités alternatives coexistent, se dissocient pour mieux se recomposer.

Nous avons apprécié la mise en place et l’originalité de l’intrigue, notamment l’énigme du manoir, les références à la poésie et la réflexion philosophique sur la liberté et l’éthique. Assez vite, pourtant, j’ai trouvé que le tâtonnement continuel dans un cadre qui ne révèle ses contours qu’à la toute fin fait retomber la tension narrative. De ce point de vue, ce roman me semble en-deçà de Sublutetia ou Le dernier songe de Lord Scriven. Un avis qui n’est pas partagé par Antoine qui vient de lire cette chronique par-dessus mon épaule et qui insiste pour que je précise que pour sa part, il a beaucoup aimé !

Extrait: « Rien ne lui avait jamais été formellement interdit à Hemyock ; avec l’âge, cependant, il avait compris que M. Aubrey – et sans doute le Directeur, quel qu’il fût – avait de tout temps placé des barrières invisibles autour de lui ; des barrières qui ne disaient pas leur nom. »

Lu en octobre 2020 – Didier Jeunesse, 15€

La Passe-Miroir, tome 2 : Les disparus du Clairdelune, de Christelle Dabos (Gallimard Jeunesse, 2015)

En refermant le premier tome de cette série, je savais que je ne tarderais pas à lire la suite (pour sa part, Antoine qui n’a pas l’habitude de faire les choses à moitié, a lu les quatre tomes d’une seule foulée !). Il faut dire que Les fiancés de l’hiver était prometteur, tant pour son univers que pour son héroïne attachante, contrainte de quitter sa famille pour épouser un inconnu et vivre à la capitale. Les dernières pages laissaient de nombreuse questions en suspens : quelle place Ophélie pourrait-elle conquérir dans le maelström d’intrigues et d’illusions qui traverse la Cour ? De quelles protections pourrait-elle bénéficier pour survivre? En apprendrions-nous plus sur les conditions dans lesquelles le monde a jadis volé en éclats ? Le livre du seigneur Farouk livrerait-il les révélations attendues à cet égard ?

Ce deuxième tome parvient parfaitement à développer ces différents fils d’intrigue tout en ménageant le suspense, donnant à l’histoire des airs d’enquête policière. Les rebondissements se multiplient : Ophélie, nommée vice-conteuse, va devoir trouver, telle Shéhérazade, des histoires à même de divertir Farouk. Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’elle reçoit des lettres de menace et que d’influentes personnalités se mettent à disparaître à la Cour, à l’approche du mariage, mais aussi de procès et d’assemblées très politiques. Face à ces épreuves, l’enjeu de décrypter le monde de la Citacielle et surtout de savoir à qui faire confiance est plus crucial que jamais…

Plus encore que dans le tome 1, j’ai été très impressionnée par la maîtrise avec laquelle Christelle Dabos construit sa saga, étoffant son univers de façon très inventive avec des éléments qui s’avèrent (parfois beaucoup plus tard) essentiels pour l’intrigue. La réflexion menée en toile de fond sur les ressorts du pouvoir et de l’émancipation, et notamment sur le rôle de la mémoire, de la coercition, des traditions et du divin, est passionnante et inspirante.

Tout cela pour dire que je n’ai pas vu ces 500 pages passer. La littérature de l’imaginaire à son meilleur !

Lu en septembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 19€ (9,50€ au format Poche)

Dracula, de Bram Stoker (1897 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour l’édition française illustrée par François Roca, L’école des loisirs)

Il n’aura pas échappé aux habitué.e.s de L’île aux trésors que pour nous, cette année est celle du frisson ! Nous avons frémi en découvrant L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, retenu notre souffle à la lecture de Thornhill, claqué des dents en relisant Sacrées Sorcières et Peggy Sue nous a donné des sueurs froides… Pour couronner cette série, il ne fallait rien moins que Dracula, roman fondateur de la littérature fantastique, qui a fait de Bram Stoker un maître du genre ! Nous étions très curieux de nous plonger dans ce classique et avons donc été ravis de voir que L’école des loisirs publiait une version abrégée et illustrée par le génial François Roca. Antoine n’a pas eu la patience de nous attendre et a dévoré ce texte seul, presque d’un trait. Hugo et moi l’avons parcouru à voix haute.

L’histoire est connue : Jonathan Harker se rend en Transylvanie, chez le compte Dracula, pour finaliser la vente d’une propriété londonienne. Il réalise très vite qu’il est prisonnier. En Angleterre, sa fiancée s’inquiète de son sort, mais aussi de celui de son amie Lucy qui souffre d’un mal étrange. Et voilà que les mystères se multiplient – un fou aux obsessions morbides, un bateau qui accoste sans personne au gouvernail, des disparitions d’enfants. Plusieurs gentlemen anglais s’associent à un médecin néerlandais pour faire la lumière sur cette affaire. Une traque haletante s’amorce…

Tout cela est restitué sous la forme de fragments de journaux intimes, de courriers, de télégrammes et coupures de presse, organisés de façon chronologique. Cela permet à Bram Stoker d’entretenir le suspense en brossant le portrait de Dracula par petites touches qui se superposent au fur et à mesure que les différents narrateurs le rencontrent. Progressivement s’esquisse un personnage inquiétant, élégant et raffiné, mais aussi sournois, cruel et même bestial. La mise en place de l’intrigue est magistrale, à la fois effrayante et très intrigante. La suite souffre de quelques longueurs et d’une imbrication un peu confuse des différents fils narratifs, mais le dernier tiers nous a tenus en haleine. Les illustrations de François Roca sont à la hauteur de nos attentes (élevées) : la peinture scénique et les jeux de clair-obscur dont il a le secret sont parfaits pour restituer l’atmosphère ténébreuse et les tensions entre vie et mort, éros et thanatos, vertu et pulsions, naturel et surnaturel.

Alors certes, Dracula est un roman bien de son temps qui témoigne de la fascination pour les crimes après que Jack l’Éventreur eut défrayé la chronique, du goût pour l’étrange et le surnaturel qui prévaut en cette fin de 19ème siècle, mais aussi du peu de cas qui était fait des personnages féminins. L’association de la volupté et de la vampirisation porte un propos que j’ai perçu comme moralisateur – d’ailleurs, les jeunes filles qui semblent être les proies de prédilection du comte ne peuvent espérer s’en tirer qu’à grand renfort de chapelets, crucifix et autres poudres d’hostie… Mais justement, tout cela a fait réagir les enfants si bien que cette lecture s’est révélée intéressante aussi comme témoin d’une époque. Et si Stoker n’a pas inventé les vampires, c’est quand même dans son roman que se cristallisent les grands motifs autour de cette figure – ses pouvoirs effarants, sa pâleur cadavérique et ses yeux rougeoyants, son absence de reflet, les caisses en bois qui lui servent de refuge, le pouvoir de l’ail, etc. À cet égard, je suis contente d’avoir eu l’occasion de découvrir en famille ce roman culte, dans cette très belle édition illustrée.

Délicieusement glaçant !

Extraits

« Laissez-moi vous donner un conseil, mon cher jeune ami, ou plutôt un avertissement : s’il vous arrivait jamais de quitter ces appartements, nulle part ailleurs dans le château vous ne trouveriez le sommeil. Car ce manoir est vieux, il est peuplé de souvenirs anciens, et les cauchemars attendent ceux qui dorment là où cela ne leur est pas permis. Soyez donc averti. »

« La blonde s’approcha, se pencha sur moi au point que je sentis sa respiration. L’haleine était douce, douce comme du miel, mais quelque chose d’amer se mêlait à cette douceur, quelque chose d’amer comme il s’en dégage de l’odeur du sang. Sa tête descendait de plus en plus, ses lèvres furent au niveau de ma bouche, puis de mon menton, et ce que je sentis, ce fut la caresse tremblante des lèvres sur ma gorge et la légère morsure de deux dents pointues. La sensation se prolongeant, je fermais les yeux dans une extase langoureuse. Puis j’attendis – j’attendis, le cœur battant. »

Lu à voix haute en août 2020 – L’école des loisirs, 14€

Les lapins de la couronne d’Angleterre, tome 1 : Le complot, de Santa et Simon S. Montefiore, illustrations de Kate Hindley (Little Urban, 2020)

Les lapins de la couronne

Par mes carottes, quel objet-livre ! La couverture est épaisse et ornée de fioritures vintage en forme de fleurs des champs. Le titre accroche l’œil avec ses dorures. Et cet adorable portrait du lapereau Timmy Poil-Fauve qui suscite immédiatement la sympathie avec ses oreilles immenses, son costume rapiécé et son cache-œil. L’ensemble dégage un charme so british, tout comme la couverture intérieure, digne d’une tapisserie victorienne aux motifs… de carottes.

Ce n’était pas la première fois que nous succombions aux lapins dessinés par Kate Hindley, je vous parlais il y a tout juste quelques mois du malicieux album N’oublie pas ton rêve qui nous avait déjà beaucoup plu. Cette fois encore, le charme opère : l’illustratrice brosse avec talent – et à hauteur de lapereau – l’univers imaginé par Santa et Simon Montefiore. Un monde de terriers, de champs, d’arbres creux et de tunnels où se jouent des drames que les humains sont loin de soupçonner. Et pourtant, heureusement que les Lapins de la Couronne d’Angleterre sont là pour déjouer les menaces terribles qui planent sur la reine en personne ! Bien malgré lui, Timmy Poil-Fauve, le plus maigrichon de sa portée, se retrouve au cœur d’un sombre complot fomenté par les compères de l’affreux Papa Ratzi. Lui qui a toujours été la cible des railleries de ses frères et sœurs, va enfin avoir l’occasion de vivre les aventures dont il osait à peine rêver jusqu’à présent. Comme le dit le vieil Horatio : « Rien n’est impossible, du moment qu’on a un peu de chance et de volonté, une carotte fraîche, la truffe humide et une dose de courage ! »

Roman d’espionnage, récit animalier enlevé et farfelu, ce premier tome mêle les genres, divertit et invite à prendre confiance en soi : une lecture idéale pour les lecteurs de primaire qui ont envie d’engloutir des textes plus longs.

Hugo et moi n’avons donc fait qu’une bouchée de ce texte. Nous serons au rendez-vous pour lire la suite qui devrait nous en apprendre plus sur le personnage aussi central qu’énigmatique qu’est Horatio. Et d’ici là, nous prendrons notre mal en patience en nous plongeant sans tarder dans une autre aventure de lapins : Watership Down, de Richard Adams.

Extraits

« Il y a bien des siècles, le roi Arthur, qui régnait sur l’Angleterre, décréta que le plat national du royaume serait le pâté de lapin. Mais son neveu de sept ans, le prince Mordred, adorait les lapins. Il mit un genou en terre devant la Cour entière et supplia son oncle de changer d’avis. Le roi Arthur était un roi plein de sagesse et d’amour pour son neveu. Il réfléchit un instant, puis déclara que le plat national serait le cottage pie. Des milliers de lapins furent épargnés, et le cottage pie devient le plat préféré du peuple britannique. Les lapins les plus courageux et intelligents, désireux de remercier le prince Mordred, jurèrent de servir la famille royale d’Angleterre. Ils creusèrent un grand terrier sous le château de Camelot et se baptisèrent les Lapins de la Table ronde. »

« Même lui savait que ses rêves étaient bien trop grands pour sa petite personne. »

Lecture commune avec Hugo, août 2020 – Little Urban, 12,90€

Rasmus et le vagabond, d’Astrid Lindgren (Pocket Jeunesse, 1999)

Rasmus et le vagabond_couv

Si quelqu’un devait détenir une recette pour concocter un délicieux roman jeunesse, ce serait probablement Astrid Lindgren. Cette autrice suédoise est absolument incontournable en Europe du Nord et en Allemagne. En France, elle est moins célèbre et on la connaît surtout pour l’irrésistible personnage de Fifi Brindacier. Et c’est bien dommage, car ses autres romans sont autant de gourmandises qui emportent à coup sûr l’enthousiasme des enfants. J’ai déjà parlé ici de Ronya, fille de brigand, des trois tomes de Karlsson sur le toit et de L’As des détectives – des livres très différents, mais qui ont en commun tout ce qui fait le charme du style d’Astrid Lindgren : un sympathique décor suédois, une bonne intrigue avec ce qu’il faut d’aventure pour captiver les lecteurs en herbe, des développements et des dialogues traversés par l’esprit de l’enfance et un petit côté subversif tout à fait réjouissant.

En ce début de grandes vacances (oui, le calendrier est un peu tardif dans notre région allemande), Hugo et moi avons cédé à la promesse de renouer avec tout cela et nous nous sommes lancés dans la lecture à voix haute de Rasmus et le vagabond, qu’il avait déjà lu seul il y a quelques mois.

Cette fois-ci, l’intrigue se noue dans un orphelinat où Rasmus refuse de se résigner à un quotidien morose – et surtout à la répression exercée par la sévère Mademoiselle Pinson. Aucun des couples qui passent à l’orphelinat ne semble vouloir l’adopter ? Qu’à cela ne tienne, Rasmus décide de se mettre en quête d’une famille qui veuille bien de lui. Il ne soupçonne pas les rencontres qui l’attendent : sa route croise celle d’un vagabond, mais aussi celle de dangereux criminels…

Toutes les qualités citées ci-dessus sont au rendez-vous, même si ce roman n’est pas mon préféré parmi ceux de Lindgren. Nous avons particulièrement aimé les premiers chapitres qui évoquent la vie à l’orphelinat et la fuite de Rasmus avec un mélange parfait de sensibilité et d’humour. Il me semble que la suite de l’intrigue aurait pu être plus ramassée mais rebondissements, cascades et dialogues savoureux sont au rendez-vous. Une excellente lecture pour les lecteurs dès l’école primaire !

Extraits

« Rasmus était assis sur sa branche habituelle dans le tilleul et pensait aux choses qui ne devraient pas exister.
Premièrement, les pommes de terre ! Ou plutôt elles devraient exister quand elles sont cuites, avec de la sauce, le dimanche. Mais quand elles sont en train de pousser, grâce au ciel, là-bas dans le champ, et qu’il faut les butter – alors elles ne devraient pas exister !
On pourrait aussi très bien se passer de Mademoiselle Pinson, qui disait : « Demain, nous allons butter les pommes de terre », comme si elle allait y participer. Mais pas du tout. C’était lui, Rasmus, avec Gunar et le grand Peter et les autres garçons qui allaient se faire suer dans le champ de patates toute la belle journée d’été. Et voir les gosses du village passer pour aller se baigner à la rivière.
Ces petits crâneurs du village, ils ne devraient pas exister non plus, d’ailleurs ! »

« Vous qui êtes partis là-bas au Minnesota, vous n’imaginez pas ce qui se passe cette nuit dans votre village gris près de la mer ! Un enfant effrayé court entre vos maisons, avec des émeraudes autour du cou, et un bandit à ses trousses. »

« Oscar poussa un gémissement de colère et se retourna vers le gendarme qui le tenait :
– Si je lui dis qu’il a une tête de cochon, est-ce que ça aggravera mon cas ou pas, dis-moi ?
– Tu peux être sûr que oui, dit le gendarme. Tiens-toi tranquille, et dis ton nom complet pour que Bergkvist puisse le noter.
– Oscar, dit Oscar. Et tu t’appelles comment, toi ?
– Andersson, que je m’appelle, mais ça ne te regarde pas. Et en plus d’Oscar, comment t’appelles-tu ?
– Ça ne te regarde pas. Oscar, ça suffit.
Andersson ricana. Il était plus jovial que l’autre gendarme. Celui-ci dit avec aigreur :
– Ce n’est pas le ton qui convient ici !
– Va te faire voir ! dit Oscar. Puis il se tourna vers Andersson et demanda :
– Alors, c’est interdit d’appeler ce Bergkvist tête de cochon ? Mais si je rencontre une vraie tête de cochon, et que je l’appelle Bergkvist, est-ce que c’est interdit aussi ? »

Lu à voix haute en août 2020 – Pocket Jeunesse,

Gustave Eiffel et les âmes de fer, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2018)

Dans notre région allemande, l’année scolaire traîne en longueur et nous attendons avec une impatience non dissimulée les grandes vacances, la semaine prochaine. Les mois de confinement, puis un déconfinement tâtonnant et compliqué nous ont épuisés. Alors pour galvaniser toute la famille, il nous fallait un remontant : une lecture détonante, quelque chose qui nous donne du muscle et du tonus, une bonne secousse qui disperse joyeusement la maussaderie ambiante. Le constat s’est imposé de lui-même : il était grand temps de dévorer un nouveau roman de Flore Vesco !

Gustave Eiffel et les âmes de fer_couv

Nous voilà donc propulsés à Paris en 1855, à l’aube de la révolution industrielle. À la recherche d’un emploi, Gustave Eiffel est intrigué par une énigmatique annonce qui le conduit à la non moins énigmatique S.S.S.S.S.S., sigle qui signifie, comme vous l’aurez deviné, non pas la Secte des Satyres Snobs Sifflotant du Swing en Savates, mais évidemment la Société Super Secrète des Savants en Sciences Surnaturelles. Formé à la dure, le jeune homme est envoyé en mission dans une usine métallurgique hautement suspecte… Une enquête qu’il aborde avec 60% d’ingéniosité, 20% de détermination et au moins 20% d’un humour pour le moins déconcertant !

Voici un roman d’aventure farfelu et charmant à tous égards. Pour son protagoniste attachant, dans ses doutes et ses centres d’intérêts… un peu particuliers. Pour les autres personnages qui piquent notre curiosité. Pour la passion communicative des membres de la S.S.S.S.S.S. pour les sciences qui donnent envie d’appréhender le monde avec toutes sortes d’appareils de mesure. Pour le décor steampunk fascinant d’une capitale transformée par le « progrès technique » et les balbutiements de l’industrialisation.

« Imaginez le progrès ! Plus besoin d’employer des ouvriers qualifiés : les manœuvres devaient seulement savoir actionner un levier, visser un boulon, tourner une manivelle… Un enfant aurait pu le faire. D’ailleurs, la manufacture en employait quelques-uns. Et grâce à l’éclairage au gaz, plus besoin de s’arrêter à la nuit tombée. »

Le quotidien infernal de la manufacture montre très bien les rêves et les dérives associés aux grandes inventions de cette époque, notamment l’électricité, mais aussi les conditions de travail inhumaines – et la déshumanisation du travail plus largement. Des réalités qui font prendre conscience du chemin parcouru et de la valeur des conquêtes sociales des XIXème et XXème siècles.

La construction de l’intrigue est un peu inhabituelle, en deux séquences clairement démarquées : le recrutement et la formation de Gustave, puis sa mission. Cela m’a prise de cours en me donnant le sentiment surprenant de bifurquer à mi-chemin – et rétrospectivement l’impression que la première partie aurait pu être plus courte. Cela dit, les enfants ont été captivés par cette histoire et nous avons été ravis de retrouver la plume de Flore Vesco qui apporte décidément quelque chose d’original et rafraîchissant à la littérature jeunesse !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline sur ce roman. Et par ici pour retrouver mes chroniques des autres romans de Flore Vesco : De cape et de mots, L’estrange malaventure de Mirella et 226 bébés.

Autres extraits

« La première phase d’expérimentation du thermomètre à sirènes a donné des résultats très concluants, commença-t-il. Vous savez que les poissons sont des animaux poïkilothermes, c’est-à-dire à sang froid. Or il semble bien que les sirènes, elles, aient le sang chaud, ce qui leur permet de se déplacer dans des eaux à température variée, et d’accroître ainsi leur territoire de chasse. Vous avez sans doute déjà remarqué que la température de l’air ambiant augmente lorsque plusieurs êtres humains sont réunis dans une même pièce. Ce thermomètre fonctionne selon le même principe. En plaçant plusieurs capteurs munis de poids au bout d’un filet, le thermomètre détecte la présence d’un banc de sirènes dans un rayon de 250 mètres cubes. »

« L’oreille était assaillie par mille bruits discordants : partout on clouait, vissait, rivait, écrouissait, sciait, escapoulait, calorisait, rabotait, corroyait, étampait, décottait, corrodait, mazéait, grenaillait, ébrondait, dolait, dulcifiait, emboutissait, laminait, crampait, ébarbait, burinait, pilonnait, cinglait, brasait et brocardait. Ce vacarme déferlait avec une telle force qu’il poignait le crâne et empêchait de penser. »

Lu à voix haute en juillet 2020 – Didier Jeunesse, 15,90€

La tribu des Zippoli, de David Nel.lo (Actes Sud Junior, 2019)

La tribu des Zippoli_couv

Ah, le monde des livres, ses passionnés de littérature, ses bibliothèques aux rayonnages débordant de toutes sortes de bouquins et grimoires ! Une bulle d’évasion, un petit paradis pour les mordus de lecture ; un univers impressionnant, voire imperméable pour d’autres. Et pourtant, on pourrait faire l’hypothèse qu’il existe quelque part, pour chacun(e), les plus récalcitrants compris, LE livre qui lui ira droit au cœur et saura éveiller le plaisir de lire… On parie ?

Hugo et moi n’avons fait qu’une bouchée de ce livre à voix haute. L’intrigue se noue rapidement lorsque Guillem, le seul de sa famille à ne pas aimer lire, est sommé de choisir un « livre sans images ». Il jette son dévolu sur un volume plein de poussière, sans se douter un instant de la surprise qui l’attend, dès les premières lignes…

« En lisant les premières pages du livre, il fut frappé de stupeur : ‘Bienvenue dans la tribu des Zippoli, Guillem. Tu as mis très longtemps à nous découvrir, mais ne sommes pas fâchés…’ Le livre manqua de lui tomber des mains. D’un geste brusque, Guillem le referma et respira profondément. Ensuite, il se mit à réfléchir : c’était peut-être une coïncidence. Il y avait beaucoup de Guillem dans le monde, non ? »

Les questions se bousculent et nous tiennent en haleine chapitre après chapitre : quel est ce livre et quel lien a-t-il avec Guillem ? Comment est-il arrivé là ? Cela pourrait-il avoir à faire avec la bibliothécaire qui a décidément de airs de sorcière ? Sans parler de l’histoire dans l’histoire qui nous emporte dans un monde imaginaire surprenant aux contours mouvants !

Voilà un petit roman imaginatif, tendre et inspirant, à mettre entre les mains des enfants dès l’école primaire. Certes, nous avons refermé ce livre avec le sentiment qu’il y aurait eu largement matière à étoffer, à creuser et à prolonger, tant l’idée principale est riche et certains fils secondaires peu développés. Mais nous n’en avons pas moins apprécié la plume vive de David Nel.lo et la subtilité avec laquelle il célèbre tout à la fois le plaisir de découvrir la magie de la littérature, la liberté de lire à sa manière et les moments de partage autour d’un livre.

Lu à voix haute en juin 2020 – Actes Sur Junior, 13,80€

Horribles énigmes, de Victor Escandell et Anne Gallo (Saltimbanque, 2020)

Horribles énigmes_couv

Hugo, neuf ans, adore jouer au détective : il se délecte des petites énigmes d’Astrapi, des jeux d’escape game et des livres ludiques proposant au lecteur de mener son enquête. Ces derniers temps, il aime aussi les « histoires qui font peur » – celles qu’il se raconte avec son frère et celles que nous lisons ensemble. Pendant le confinement, le splendide roman graphique Thornhill et Le cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde leur ont fait forte impression, et la nouvelle édition de Dracula illustrée par François Roca figure très haut sur notre liste d’envies. Logiquement, donc, Hugo a eu immédiatement envie de se plonger dans l’album Horribles énigmes, paru récemment aux éditions Saltimbanque.

L’idée est excellente : raconter l’histoire d’une dizaine de créatures monstrueuses, en terminant à chaque fois par une énigme soumise à la sagacité du lecteur.

Horribles énigmes_loup garou

Les premières pages nous font entrer dans le rôle du détective avec une série de conseils pour devenir un enquêteur hors-pair. Elles plantent aussi le décor et invitent à s’y immerger, en découvrant ce livre dans la pénombre (à l’aide d’une lampe de poche !), en diffusant un fond musical lugubre et adoptant un ton de circonstance – conseils que nous avons évidemment suivis à la lettre, pour le plus grand plaisir de Hugo ! On peut ensuite choisir un monstre dans l’alléchant menu qui est proposé – de Frankenstein aux sorcières, en passant par le comte Dracula, Mr Hyde et le monstre du Loch Ness, toutes les stars du genre y sont.

Horribles énigmes_menu

Chaque chapitre comprend une petite introduction documentaire sur l’histoire de l’histoire (par exemple l’écriture de Frankenstein par Mary Shelly il y a deux siècles, ou la chasse aux sorcières au Moyen-Âge). Suit un effrayant petit récit illustré de la vie de la créature en question, conclu par une énigme à résoudre grâce aux indices. On peut ensuite vérifier ses intuitions en décryptant le texte des solutions grâce à la clé fournie.

Horribles énigmes_décrypteur

J’ai trouvé que cet album offrait une alternative divertissante à l’histoire du soir classique, plus interactive grâce à la mise en place de l’ambiance et aux cogitations pour résoudre chaque mystère. Les énigmes se sont révélées un peu faciles pour nous. Cela n’a pas vraiment altéré le plaisir du jeu et du partage, mais pour cette raison, je conseillerais donc cet album plutôt à des lecteurs du début de l’école primaire – enfin à ceux qui n’ont pas froid aux yeux ! Cela dit, les lecteurs plus grands apprendront plein de choses sur l’histoire des « monstres ». Seule chose à savoir : les histoires dévoilent des aspects-clé de romans célèbres (dénouement compris) et il vaut peut-être mieux éviter si vous avez prévu d’en lire un prochainement.

Un livre-jeu au sens large du terme, parfait pour aiguiser son sens de l’observation et de la logique – et pour apprivoiser ses peurs !

Extraits

« La logique sera ta principale alliée dans ces énigmes. Qui a eu un comportement suspect ? Qui a eu un comportement suspect ? Qui correspond aux descriptions d’un témoin ? Qu’est-ce qui pourrait faire tomber des soldats de plomb ? La logique te permet de faire des listes de réponses possibles.
L’observation est aussi un sens très développé chez les enquêteurs. Un objet qui a changé de place, un récipient mystérieusement vide, une expression inhabituelle sur un visage ? Tu devras être attentif aux détails ! »

« Avec des amis, une toile de tente dans un jardin est un lieu parfait pour se flanquer une bonne frousse pendant l’enquête. »

« Au Moyen-Âge, les gens croyaient aux sorcières, des femmes qui auraient signé un pacte avec le diable. Elles pouvaient ainsi détruire des récoltes ou causer des épidémies d’une simple formule magique. Une femme vivant seule et connaissant les secrets des plantes était immanquablement suspectées de sorcellerie. Elles furent des centaines d’innocentes à être condamnées à mort alors qu’elles n’essayaient que de soigner les gens avec des potions. »

Stern, tome 1: Le croque-mort, le clochard et l’assassin, de Frédéric et Julien Maffre (Dargaud, 2015)

Stern_couv

Stern_extraitAvec cette série, les frères Maffre revisitent le genre du western à leur manière ! On retrouve beaucoup des ingrédients incontournables du genre : une petite ville aux rues poussiéreuses battues par les cavaliers, un shérif intransigeant, un saloon qui ne désemplit pas, ses filles de joie et son piano désaccordé… Mais à bien y réfléchir, l’intrigue évoquerait plutôt celle d’un roman policier. Et c’est un euphémisme de dire que le personnage principal n’a rien des cow-boys musclés qui règnent sur le Far West à coups de colt : Elijah Stern, longue silhouette dégingandée en costume noir, front dégarni, tout en angles et en ombres, traîne une mélancolie empreinte de mystère et… une passion pour la lecture. Notamment un auteur français pas très connu qui s’appelle Victor Hugo.

Stern_extrait Melville

Qui est-il vraiment ? Croque-mort de son état, il est en réalité prêt à expédier toutes sortes de missions moyennant finances, n’hésitant pas, le jour où il découvre que l’homme qu’il est chargé d’inhumer a été assassiné, à s’improviser médecin-légiste et enquêteur ! Son enquête réveille un passé sanglant, lié aux atrocités de la guerre de Sécession.

Stern_extrait 1

Ce premier tome est très prometteur. L’enquête est captivante et on brûle d’en savoir plus sur le ténébreux Stern – quelle bonne idée de donner le premier rôle à un croque-mort ! Son goût pour la littérature suscite de nombreux clins d’œil réjouissants aux « nouveautés » de cette époque. Le dessin est très travaillé, sensible et élégant. Le décor de western est plus vrai que nature et les personnages tous plus expressifs les uns que les autres. J’ai eu un faible pour Elijah Stern, mais aussi pour le fameux « clochard » qui révèle une sensibilité et une profondeur inattendues.

On en redemande ! Comble de chance, j’ai les autres tomes sous le coude…

Lu en juin 2020 – Dargaud, 14,50€