Vango, tome 1 : Entre ciel et terre (de Timothée de Fombelle, 2010)

« Vango avançait dans la vie en effaçant ses traces. Il n’appelait pas cela de la paranoïa mais de la survie. »

Antoine, qui grandit, préfère désormais souvent faire ses explorations littéraires seul, ce qui lui permet de lire à son propre rythme (effréné). Quand un livre le captive, nous ne le voyons presque plus, mais il aime échanger avec nous autour de ses découvertes. Récemment, il a piqué ma curiosité en dévorant d’un trait ou presque le premier tome du diptyque Vango, de Timothée de Fombelle, nous expliquant que le « niveau de mystère » était maximal et distillant des allusions au contexte historique, aux personnages. Intriguée, je me suis plongée à mon tour dans ce roman…

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J’ai immédiatement saisi ce qu’avait voulu dire Antoine avec sa remarque sur le « niveau de mystère » : la première scène, hautement énigmatique, installe une énorme tension narrative. Dans les années 1930, une cérémonie religieuse sur le parvis de Notre-Dame de Paris est brutalement interrompue par la police qui recherche un certain Vango. Ce dernier parvient à prendre la fuite, en escaladant la façade de la cathédrale jusqu’au sommet, sous les yeux effarés de l’assistance, dont une mystérieuse jeune fille. Un immense zeppelin survole alors l’édifice mais doit battre en retraite lorsque des coups de feu sont tirés… Les questions fusent inévitablement dans l’esprit du lecteur : qui est Vango ? Que lui veulent la police et les autres individus qui semblent après lui ? Le roman nous permet progressivement de reconstituer les fils de l’histoire et de donner du sens à cette scène improbable – et à celles qui se succèdent ensuite avec beaucoup de rythme. La restitution des faits dans le désordre, nous faisant naviguer dans le temps entre la course-poursuite amorcée à Paris et des scènes anciennes correspondant à plusieurs époques de la vie de Vango (et de l’Histoire), entretient une tension qui demeure à son comble jusqu’à la dernière page. Déconcerté(e) par le récit échevelé, on ne peut que s’interroger avec Vango qui cherche désespérément à comprendre qui il est et d’où il vient. Et douter : est-il traqué ou paranoïaque ?

J’ai essayé de résister au suspense et de ne pas lire Vango trop vite pour mieux savourer l’écriture merveilleuse de Timothée de Fombelle. Sa plume évoque avec une intensité folle les personnages et les lieux si romanesques, des îles éoliennes à Moscou et aux lacs de Constance et du Loch Ness, qui donnent de la chair au récit. Le contexte historique de l’entre-deux-guerres donne de l’épaisseur au roman et du poids à la soif de liberté de ses personnages, tous plus indomptables et extraordinaires les uns que les autres…

Force est de constater que me voilà aussi conquise qu’Antoine !

Extraits

« Vango poussa sur la pente de ce volcan éteint.
Il y trouva ce dont il avait besoin.
Il grandit avec trois nourrices : la liberté, la solitude et Mademoiselle. À elles trois, elles firent son éducation. Il reçut d’elle tout ce qu’il croyait possible d’apprendre.
À cinq ans, il comprenait cinq langues mais ne parlait à personne. À sept ans, il grimpait les falaises sans avoir besoin des pieds. À neuf ans, il nourrissait les faucons qui plongeaient sur lui pour manger dans sa main. Il dormait torse nu sur les rochers avec un lézard sur le cœur. Il appelait les hirondelles en sifflant. Il lisait des romans français que sa nourrice achetait à Lipari. Il montant en haut du volcan pour se mouiller les cheveux dans les nuages. Il chantait des berceuses russes aux scarabées. Il regardait Mademoiselle couper les légumes avec des facettes impeccables, comme on taille les diamants. Puis il dévorait sa cuisine de fée. »

« En deux jours à peine, les deux jours qui avaient suivi les événements de Notre-Dame, Boulard avait compris qu’il ne trouverait rien à Paris sur ce Vango Romano. Il n‘avait en fait jamais été confronté à une telle situation : un garçon qui avait vécu quatre ans dans un séminaire, au milieu de dizaines d’autres dont il était apprécié, admiré parfois, un garçon inséré dans une communauté soudée, mais dont personne ne pouvait absolument rien dire. Rien.
Boulard enquêtait parfois sur un drame de la rue, et il arrivait qu’un témoin ne sache même pas dire son propre nom, et réponde : « Ici, on m’appelle Moustique, je ne sais pas mon nom. » Mais Vango n’était pas un vagabond, il était pensionnaire au séminaire des carmes depuis quatre ans !
Boulard avait cherché à obtenir de ses camarades un lieu de naissance, le nom d’un membre de la famille, l’adresse des parents, n’importe quelle information qui aurait enraciné Vango Romano quelque part sur la terre. Il avait demandé ses centres d’intérêt, l’endroit où il passait ses vacances, les visites qu’il pouvait recevoir, le courrier qui lui arrivait…
Rien. Rigoureusement rien.
Rien. Rien. Rien. »

Lecture en parallèle avec Antoine, mars 2019 – Gallimard Jeunesse (Folio Junior), 7,90€

L’arrêt du cœur ou comment Simon découvrir l’amour dans une cuisine, d’Agnès Debacker (illustrations d’Anaïs Brunet, 2019)

Entre deux générations
Entre passé et présent
Entre France et Algérie
Entre enfance et adolescence
Entre texte et illustrations
Entre drame et enquête…

L'arrêt du coeur_couvertureÀ la conjonction de tout cela, j’ai découvert Simon, d’abord sur la couverture, l’oreille collée sur une théière rouge comme sur un coquillage… Mais ce n’est pas la mer qu’il écoute, mais l’écho d’une multitude de moments heureux passés avec sa voisine et nounou Simone. Simone, qui vient de mourir brutalement d’un arrêt du cœur, laissant Simon désemparé avec une spirale de souvenirs de son personnage, de son odeur, des surnoms ridicules qu’elle lui donnait, de son ironie, de ses frasques et superstitions. Mais voilà, la fameuse théière rouge renferme la dernière chose à laquelle Simon s’est attendu : un secret ! Il n’en faut pas plus au garçon pour décider de faire la lumière sur cette affaire – et au drame pour devenir un jeu de détective captivant, qui nous amène à découvrir, avec Simon, l’émouvante histoire de Simone qui nous surprend en résonnant avec l’Histoire de la deuxième moitié du vingtième siècle…

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Un narrateur sensible et touchant, saisi pile à la charnière entre enfance et adolescence ; une intrigue passionnante ; beaucoup de profondeur et d’humour ; un ton juste pour évoquer à hauteur d’enfant les thématiques du deuil, du secret et des relations traumatisantes entre la France et l’Algérie… Tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce roman joliment illustré un coup de cœur !

Mille mercis à Chloé Mary et à Agnès Debacker de m’avoir permis de découvrir cette pépite qui confirme une fois encore les qualités de cette collection. Je suis décidément bien chanceuse de recevoir de si beaux livres…

L'arrêt du coeur_dédicace   L'arrêt du coeur_extrait 2

N’hésitez pas à lire les critiques unanimement enthousiastes d’Aurélie, de Hashtagceline et de Pepita !

Extrait : « Je me faisais une telle joie tout à l’heure. Découvrir les secrets des uns et des autres me paraissait si évident, si anodin. Et alors que je suis à deux doigts de ranger la théière, vaincu par ma culpabilité, et les improbables reproches de Simone, je me raisonne. Primo, un jour ou l’autre, je finirai par lire ces bouts de papier. La curiosité sera la plus forte, c’est fatal.
Deuzio, mes parents m’ont appris à ne pas croire aux choses qui n’existent pas, comme le père Noël, les fées, les monstres marins ou les personnes mortes capables de nous faire des remontrances. Certes, je ne suis pas toujours d’accord avec eux, de par leur nature même de parents, mais sur ce point, je pense qu’ils n’ont pas tort.
Tertio, cette théière n’est tout simplement pas magique. Pour preuve, très peu de mes souhaits se sont réalisés, du moins, ni les plus importants, ni les plus urgents. Je fais toujours pipi au lit, et Simone est morte. L’an passé, elle était à l’hôpital à cause d’une chute et j’avais expressément demandé qu’elle ne meure pas. On voit le résultat. »

Lu en mars 2019 – Éditions MeMo (Polynie), 11€

Sorceline (de Sylvia Douyé et Paola Antista, 2018)

Sorceline extrait 1.jpgSorceline ne vit que pour la cryptozoologie, la science des animaux fantastiques – elfes, licornes, gorgones, phénix, fées et autres bêtes étranges. Elle se passionne pour leurs propriétés, leurs régime alimentaire et leurs habitudes et rêve d’en faire son métier. Elle est donc ravie de bénéficier, avec un groupe d’autres adolescents, d’un stage avec le savant Archibald Balzar. Cette formation est cependant bientôt perturbée par une succession d’événements aussi inquiétants qu’inexplicables. L’intrépide Sorceline n’hésite pas à mener l’enquête et pourrait bien, au passage, apprendre des choses incroyables sur elle-même…

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Ce premier tome Sorceline ravira tous les lecteurs qui aiment s’évader dans des mondes merveilleux, d’école de magie et de créatures féériques… Cette bande-dessinée nous plonge dans un univers surnaturel que l’on apprend progressivement à connaître au fil de ce premier tome. Ce décor envoûtant est porté par les dessins débordant de magie, dont les traits arrondis et la représentation des visages rappelle un peu l’univers des mangas. L’esthétique est particulière et semble un peu « girly », mais on aurait manifestement tort de s’arrêter à cette première impression, puisque mes deux garçons ont immédiatement eu envie de la découvrir et l’ont tous les deux beaucoup appréciée. Ils ont particulièrement aimé l’atmosphère sombre et l’intrigue qui comporte ce qu’il faut de frisson, d’escapades nocturnes et d’énigmes (et est bien servie par une composition dynamique des planches).

Certes, l’univers est très enfantin et les personnages m’ont semblé assez stéréotypés – l’héroïne bourrée de talents qui découvre ses pouvoirs, la bonne copine, le beau ténébreux, les ambitieux prêts à tout pour réussir… – et on n’apprend pas à les connaître en profondeur à ce stade. Mais il s’agit d’un premier tome et cela parlera sans doute aux jeunes lecteurs ciblés qui pourront s’identifier et auront envie, comme Antoine et Hugo, de poursuivre leurs explorations cryptozoologiques avec le tome 2…

L’avis de Bouma

Lu en janvier 2019 – Glénat, « Vents d’Ouest », 10,95€

Sorceline

Le club de l’ours polaire, tome 1 : Stella et les mondes gelés (d’Alex Bell, 2017)

Bienvenue dans le froid polaire des mondes gelés ! Ce roman nous entraîne en expédition aux confins d’un monde aux nombreux territoires inexplorés. Stella, treize ans, ne rêve que de suivre les traces de Félix, son père adoptif, et de devenir exploratrice. Si les femmes ne sont pas admises dans les clubs d’explorateurs (qui entretiennent à l’extrême le culte de la moustache bien lissée…), Félix parvient à obtenir une exception pour Stella, et les voilà partis arpenter les contrées glaciales des mondes gelés. Mais rien ne se passe comme prévu et l’intrépide exploratrice est loin d’imaginer les rencontres, les aventures et les révélations qui l’attendent. Au passage, nous découvrons les créatures fantastiques qui peuplent l’univers imaginé par Alex Bell – les enfants ont pris beaucoup de plaisir à jouer les explorateurs aux côtés de Stella et à observer ces êtres magiques. Avec un faible particulier pour l’ours polaire domestique, les pingouins miniatures et les choux carnivores !

Hugo et moi avons découvert Le club de l’ours polaire dans le cadre de nos lectures à voix haute quotidiennes. Antoine n’a, quant à lui, pas résisté au suspense et a accéléré la lecture de son côté, ne faisant qu’une bouchée du roman. Cette lecture les a vraiment enchantés. Tous les ingrédients sont réunis pour entraîner les jeunes lecteurs : une couverture scintillante d’un attrait magnétique, un univers qui fait rêver (au cauchemarder d’ailleurs), des péripéties qui s’enchaînent de façon rythmée, une héroïne intrépide, des compagnons de voyage très particuliers, des dialogues pleins de vivacité et d’humour, et un final empreint de mystère et de suspense. Une fois le livre refermé, les garçons n’ont eu de cesse de regretter que le tome 2 ne soit pas encore disponible en français et sont restés quelques temps envoutés par les mondes gelés… Sans compter qu’ils envisagent maintenant tous les deux le métier d’explorateur !

Si j’ai partagé de jolis moments avec Antoine et Hugo autour de ce livre, j’ai clairement été moins transportée qu’eux. Peut-être comportait-il trop d’éléments évoquant d’autres lectures qui nous sont si chères : de façon évidente, on pense à l’atmosphère polaire et à l’héroïne des Royaumes du Nord, et au royaume glacial de la reine des neiges (il va de soi que je parle de celle de Hans Christian Andersen !). On pense aussi souvent à Harry Potter, autre héros orphelin qui découvre un monde plein de magie et de créatures merveilleuses (de multiples autres petits aspects suggèrent des parallèles, comme les caractéristiques bien typées des quatre clubs d’explorateurs qui font penser aux quatre maisons de Poudlard). Je n’ai donc pas trouvé l’univers de ce livre si original et la comparaison avec les monuments que je viens de citer est implacable. Peut-être ai-je été lassée par un certain excès de sucre glace, il faut reconnaître que ce texte n’est pas mal écrit ; cela dit, il ne me semble pas présenter d’intérêt particulier sur le plan littéraire – malheureusement rien à voir avec l’écriture d’un Philip Pullman ou d’une J.K. Rowling.

Au vu de l’enthousiasme d’Antoine et Hugo (n’hésitez pas à consulter aussi l’avis de Linda ici), je range volontiers mes réserves pour souligner que le principal est que ce type de romans plaise à la tranche d’âge ciblée principalement, ce qui être le cas d’après ce que j’ai pu en observer. Je m’en félicite car je ne trouve pas si facile de trouver des lectures un peu consistantes pour mes deux lecteurs en herbe friands d’immersion dans de longues aventures et capables d’engloutir plusieurs centaines de pages, mais encore petits (surtout Hugo) pour nombre de romans. Voici exactement le type de livres que l’on peut adresser à ce type de jeunes lecteurs !

Extraits

« Quand Stella déboucha à l’extérieur, l’air glacial lui coupa la respiration. Il faisait froid chez elle, et à Colfroid, mais c’était un froid normal, un froid de neige et de verglas. Ici, en revanche, c’était un froid de gobelins et de blizzard : il était mordant et cinglant, au lieu d’être doux et poudreux. Le genre de froid qui vous transperçait. Le navire scintillait, entièrement recouvert d’un manteau de givre, et Stella avait l’impression qu’il y avait dix fois plus d’étoiles que d’habitude : elle distinguait des centaines de petits points lumineux glacials, comme si quelqu’un avait répandu un sac de paillettes sur le ciel nocturne. »

« Chuter d’un pont de glace et se faire transpercer par une défense de mammouth constituait une mort éminemment respectable pour un explorateur ; néanmoins, Stella n’avait vraiment, vraiment pas envie que ça lui arrive. »

Lu à voix haute en janvier 2019 – Gallimard jeunesse, 16,50€

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Carnivore (d’Adèle Tariel et Jérôme Peyrat, 2018)

Laissez-vous entraîner dans l’enquête palpitante menée avec brio avec un petit grillon dans une forêt luxuriante ! Quel être carnivore fait donc régner la terreur en faisant disparaître un à un chacun des insectes ? Interrogatoires, conjectures et observations mettront le courageux détective sur une piste absolument inattendue…

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Tout contribue à faire de cet album un immense bonheur de lecture à voix haute : le texte aux rimes divertissantes, les illustrations colorées qui rendent grâce aux prodiges de la nature et nous donnent l’impression de voyager dans une contrée exotique… Et avant tout, impossible de ne pas se passionner par cette énigmatique affaire de disparition. On apprend même au passage plein de noms d’insectes tous plus amusants les uns que les autres. Nous avons retrouvé avec plaisir certains des insectes de James et la grosse pêche (l’un de nos Roald Dahl favoris), mais aussi fait la connaissance de plusieurs bestioles sympathiques dont nous n’avions jamais entendu parler alors que renseignement pris, elles vivent par chez nous !

Coup de cœur familial à recommander sans hésiter aux lecteurs à partir de 3-4 ans ! Et qui me donne bien envie de découvrir Cargo, le nouvel album de ces talentueux auteurs…

Mille mercis aux éditions Père Fouettard de nous avoir permis de découvrir cet album splendide ainsi qu’à Bouma pour cette suggestion de lecture (son avis est disponible ici !).

Lu à voix haute en janvier 2019 – Éditions Père Fouettard, 14€

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Jefferson (de Jean-Claude Mourlevat, 2018)

Jefferson – ou l’enquête policière revisitée par Jean-Claude Mourlevat en forme de roman animalier… Un résultat détonnant, bourré d’humour, de fantaisie, de rebondissements et de sagesse. Ce n’est pas un coup de cœur, mais un coup de foudre !

Jefferson est un personnage auquel on s’attache d’emblée : ordonné, consciencieux, coquet, sensible et un brin timide, ce jeune hérisson féru de géographie déborde surtout de gentillesse et d’attention pour tous ceux qui l’entourent. Les plaisirs les plus simples le mettent en joie : lecture en sirotant une tasse de tisane, moments partagés avec son copain Gilbert, pâtisserie et bonheur d’aller chez le coiffeur, « se faire rafraîchir la houppette »… Ces routines sont bouleversées lorsque, par un terrible concours de circonstances, Jefferson se retrouve accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Heureusement, il peut compter sur la solidarité indéfectible de Gilbert qui ne manque pas d’idées pour mener l’enquête et démasquer le véritable assassin ! Quitte, pour cela, à devoir s’aventurer au pays des hommes…

Jean-Claude Mourlevat jubile, à l’évidence, en imaginant une galerie d’animaux personnifiés tous plus hilarants et sympathiques les uns que les autres, qui apprennent à se connaître, à comprendre leurs différences et à s’entraider. Le contraste entre les scrupules de Jefferson et la vivacité de Gilbert est drôlissime, même si notre mention spéciale reviendrait peut-être plutôt au sanglier Walter Schmitt, qui jure un peu trop, ne tient pas en place, mais se montre si spontané et bienveillant. L’humour est omniprésent, les dialogues irrésistibles, ce qui n’empêche pas l’auteur de mener efficacement un récit truffé d’action et de péripéties. On ne peut que se laisser emporter par la plume de Jean-Claude Mourlevat, de la première à la dernière page !

Mi-enquête policière, mi-fable animalière, ce roman évoque avec beaucoup d’espièglerie et d’intelligence le traitement des faits divers et les amalgames – puisque des parallèles sont immédiatement établis avec un autre hérisson, tueur en série légendaire… – mais aussi et surtout les relations entre hommes et animaux. Fidèle à lui-même, même si le registre est très différent de La rivière à l’envers que nous avons adoré il y a quelques mois, l’auteur montre avec force la valeur du sens collectif, du partage, du respect et des petits bonheurs simples. Et nous donne, de façon subtile, à réfléchir sur le traitement réservé aux animaux dans nos sociétés industrielles.

Un roman à découvrir absolument. Si vous n’êtes pas encore convaincu(e), jetez-donc aussi un œil aux avis de Pepita et de Bouma… Nous vous mettons au défi de ne pas fondre de tendresse en découvrant Jefferson !

Lu entre décembre 2018 et janvier 2019 – Gallimard jeunesse, 13,50€

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Extraits :

« Quand ils se mirent en route, vers dix heures du matin, après avoir dissimulé dans la cabane tous leurs vêtements masculins, n’importe quel promeneur croisé par hasard dans le bois les aurait pris pour deux innocentes jeunes filles en promenade.
Il entrèrent en ville d’un pas hésitant, surtout Gilbert dont les chaussures à talons, un peu courtes, martyrisaient le gros orteils. Comme ils traversaient le parc municipal, deux jeunes cochons, assis sur le dossier d’un banc public, les reluquèrent sans gêne et lancèrent des petits tss tss dans leur dos.
– Mais c’est hyper désagréable ! se révolta Jefferson sans se retourner. Je m’en rendais pas compte. Je le ferai plus, tiens.
– Mais tu l’as jamais fait, lui fit remarquer Gilbert.
– Ah oui, c’est vrai. Alors disons que je le ferai jamais. »

« – Monsieur Bonnepatte, bonjour !
– C’est quoi ce nom débile ? demanda Jefferson dès que Roland se fut éloigné.
– Bonnepatte ? C’est le nom de l’ingénieur qui a inventé le chauffage central. Enfin, son vrai nom, c’est Bonnemain, j’ai juste changé un peu. Râle pas, tu es bien content d’avoir juste à tourner le bouton de ton radiateur pour avoir chaud en hiver, au lieu d’essayer de faire du feu avec un silex. »

« – Ouvrez ! Ouvreeeez ! Ouvrez, sortez-nous d’là ! Ah ah ! Ah aaaah !
Mais ils ne pouvaient pas reprendre à l’infini ce refrain absolument stupide. Il fallait des couplets et c’est là que M. Hild montra tout son talent. De sa capacité à inventer dépendait le sort de ses compagnons de voyage et il le fit si bien qu’on eut l’impression que la chanson existait depuis toujours :
– Dans son cachot sordide / Léonard de Vinci / en prisonnier candide / se lamentait ainsi :
Des rimes riches en plus ! Le car entier entonna le refrain, tous redoublant de grands coups de poing :
– Ouvrez ! Ouvreeeez ! Ouvrez, sortez-moi d’là ! Ah ah !
M. Hild reprit de sa voix basse et improvisa brillamment un deuxième couplet :
– Dans une prison sinistre/ deux vaillants hérissons/ se plaignant au ministre/ chantaient à l’unisson :
– Ouvrez ! Ouvreeez ! Ouvrez, sortez-nous d’là ! braillèrent les vingt-huit Ballardeaux pour couvrir les coups qui résonnaient à nouveau dans la soute. »

Le dernier songe de Lord Scriven (d’Eric Senabre, 2016)

Personnage improbable à la confluence entre Sherlock Holmes et Sigmund Freud, Arjuna Banerjee est un personnage aussi inattendu que fascinant : sa méthode d’enquête inspirée de savoirs anciens importés d’Orient lui permet de résoudre les énigmes les plus inextricables, mais semble pour le moins « inhabituelle » aux esprits cartésiens. C’est en rêvant, puis en se livrant à une interprétation digne de Freud, que les causalités lui apparaissent ! Banerjee est assisté dans ses enquêtes par Christopher Carandini, un ancien journaliste aux capacités de déduction toutes complémentaires – qui est aussi le narrateur du roman. Aucun problème ne semble pouvoir résister à ce duo de choc, jusqu’à ce qu’ils soient chargés de tirer au clair la stupéfiante affaire de la mort, à huis clos, de Lord Scriven.

« Monsieur Banerjee, on m’a dit le plus grand bien de vous, commença-t-il. Je pense que vous êtes l’homme de la situation.
– J’espère ne pas vous décevoir. Puis-je savoir ce qui vous amène?
– Bien sûr. Je voudrais savoir qui m’a assassiné. »

Après avoir dévoré Sublutetia, nous avons retrouvé avec beaucoup de plaisir la belle écriture d’Éric Senabre dans ce roman particulièrement riche. Il y a quelques mois, j’expliquais comment Antoine et Hugo s’étaient passionnés pour Le chien des Baskerville, mais tout en butant sur plusieurs types d’obstacles liés à l’écriture de Conan Doyle et à des difficultés à se repérer dans l’Angleterre victorienne. Le dernier songe de Lord Scriven parvient à nous entraîner des quartiers londoniens au manoir des Scriven et aux couloirs d’entreprises industrielles douteuses, sans perdre ses jeunes lecteurs. En toile de fond de l’intrigue principale, l’auteur évoque avec brio les clivages sociaux, l’importance et la difficulté d’un journalisme indépendant, la collusion entre intérêts politiques et économiques.

Le ton ironique de Christopher et le choc entre sa rationalité et les méthodes intuitives de Banerjee sont très drôles et les dialogues particulièrement réussis. Mais pas seulement : l’énigme est captivante et les garçons se sont pris au jeu du détective en multipliant les hypothèses au fil de la lecture. Comme nous refermions le livre, Hugo a souligné à quel point il est intéressant de suivre pas à pas comment Banerjee transpose les éléments de l’enquête dans ses rêves et parvient ensuite à les interpréter. On apprend aussi peu à peu à connaître la personnalité et l’histoire des enquêteurs qui restent cependant largement empreintes de mystère à la fin du roman. De quoi donner envie d’en savoir plus en poursuivant la lecture avec le deuxième tome (Le vallon du sommeil sans fin) qui vient de paraître !

Extraits 

« Il portait un trois-pièces cintré, coupé à la perfection, avec de délicates rayures beiges et une pochette blanche dans la poche avant. Son col de chemise était défait, et n’accueillait aucune cravate. On aurait pu considérer séparément ses pommettes, son nez, ses lèvres ou son menton, et les trouver trop fins, ou trop marqués, ou que sais-je encore ; ensemble, cependant, tous ces éléments formaient une harmonie visuelle impeccable. Sans est-ce là que réside ce qu’on appelle le charisme. Le coin extérieur de ses grands yeux noirs – si noirs, en fait, qu’on ne distinguait pas l’iris de la pupille – retombait très légèrement, ajoutant un peu de douceur à un regard qui, sans cela, aurait pu sembler excessivement inquisiteur. »

« Que s’est-il passé avec votre ancien assistant ?
– Il ne savait pas compter jusqu’à vingt-six, répondit Banerjee avec un sourire qui aurait fait passer La Joconde pour une hystérique. »

« Il est tout de même délicat de débuter une enquête sur la base d’un pur délire, ne pensez-vous pas ? Ce pauvre valet de pied devait adorer son maître, sa mort lui a tapé sur le ciboulot, et voilà tout.
– Qui sait, Christopher ? Mais son inquiétude, elle, n’a rien d’imaginaire. Ce qui la motive non plus. Partant de ce principe, notre enquête est tout ce qu’il y a de légitime. Je vous suggère d’ailleurs de vous y préparer dès maintenant. Je pressens que demain sera une journée chargée.
C’était là un doux euphémisme, dont j’ignorais encore la portée. »

« S’agit-il d’un chat aventureux ?
Lord Thomas s’étrangla.
– Cromwell ? Vous plaisantez ! C’est certainement lui le plus aristocrate d’entre nous tous. Je ne suis pas certain de l’avoir vu un jour mettre le museau dehors. Tout ce qu’il sait faire, c’est nous attaquer par surprise et dormir sur des coussins en soie. »

Lu à voix haute en décembre 2018 – Didier Jeunesse, 14,20€

le dernier songe de Lord Scriven