Lightfall, tome 1: La dernière flamme, de Tim Probert (Gallimard Jeunesse, 2021)

Excellente pioche en BD jeunesse avec Lightfall, une épopée tout en clair-obscur dans la droite ligne du Seigneur des anneaux ! Cet imposant premier volume (255 pages tout de même) plante le décor d’un univers fantasy bruissant de magie et de prophéties effrayantes. Un monde auréolé de mystère : le soleil a disparu depuis longtemps, huit « lumières » flottent désormais dans le ciel – certains murmurent qu’en réalité il y en aurait beaucoup plus, l’une serait « tombée » récemment… Lorsque son grand-père sorcier qui perd un peu la tête disparaît, Béa doit surmonter ses craintes, quitter ses livres et sa bulle pour plonger dans un inconnu plein de surprises où toutes les apparences sont trompeuses. Heureusement, elle peut compter sur un chat facétieux ainsi que sur les tonnes de muscle et de bienveillance de Cad… C’est le début d’une quête initiatique palpitante.

La tension est encore renforcée par les pages sombres qui s’intercalent ici et là, dessinant une menace qui se précise. Cette intrigue menée tambour battant est portée par de nombreuses péripéties, des répliques vives et un dessin superbe composant une ambiance visuelle enchanteresse. Une vraie prouesse sur autant de pages !

Toute la famille est sous le charme de cette belle énergie et de cette histoire de dépassement de soi, d’entraide et de sauvegarde d’un monde. Lightfall est une belle initiation au genre de la fantasy, accessible dès huit ans. On en redemande et nous guetterons la suite avec impatience.

Lecture commune avec Antoine et Hugo en avril 2021 – Gallimard Jeunesse, 19,90€

D’or et d’oreillers, de Flore Vesco (L’école des loisirs, 2021)

« Le petit pois, voyons ! Vous pensez bien qu’il n’y en avait pas plus que de citrouille et de haricots magique. Ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière les légumes ! »

On ne s’en rend plus compte tant ils nous sont familiers, mais les contes de fée sont décidément des histoires à dormir debout, absurdes au possible – sans parler de leurs petites morales d’un autre âge ! Pensez par exemple à La princesse au petit pois : sérieusement, auriez-vous jamais songé à choisir votre conjoint.e en fonction de sa propension à larmoyer au moindre inconfort ? Mais cela dit, êtes-vous vraiment prêts à découvrir le vrai de l’affaire ? Réfléchissez bien car vous risquez fort d’être ébouriffé.

De perle et de dentelle, d’argent et de bâillement, de draps et de ducats, de satin et de traversin, d’écus et de… Arrêtons-nous là, vous l’aurez compris, ce texte n’est pas pour les enfants (les miens l’ont donc lu avec avidité). À la lecture des aventures des prétendantes du richissime lord Henderson conviées à passer une épreuve des moins conventionnelles, on ne sait plus si on frissonne de plaisir ou d’épouvante. Blenkinsop Castle a quelque chose du manoir du comte Dracula, avec ses couloirs lugubres et ses mystères qui nous donneraient envie de tourner les pages plus vite. Mais pas trop vite, mais pas tout de suite : on prend le temps de profiter de tout. Délicieux dialogues sur le mariage et l’amour. Merveilleux personnage féminin qui fait voler en éclats tous les stéréotypes de genre. L’ironie qui vient décaper les contes, révélant leur saugrenuité et leur hypocrisie (les règles de bienséance passent vite à l’arrière-plan lorsqu’une fortune est en jeu). Et surtout, l’ode rare et savoureuse à la sensualité.

C’est avec un peu d’appréhension que nous avions écarté le baldaquin de lord Henderson : nos attentes étaient élevées comme une pile de matelas après avoir lu De cape et de mots ou L’estrange malaventure de Mirella ! Mais le sort a opéré, nous avons été enchantés par cette lecture étonnante et réjouissante, portée par de belles valeurs émancipatrices.

N’hésitez pas à consulter également les avis de Linda, Pépita et Pierre-Michel Robert.

PS: Seule ombre au tableau : nous avons désormais lu tous les romans de Flore Vesco, longue sera l’attente jusqu’au prochain. Hugo espère une suite à Louis Pasteur et Gustave Eiffel (peut-être consacrée à Clément Ader, comme pourraient le suggérer les indices qu’il a glanés dans les premiers tomes). Antoine et moi lirions volontiers une nouvelle adaptation de conte : s’il faut prendre des paris, je verrais bien Les habits neufs de l’empereur ou même La reine des neiges !

Lecture partagée en mars 2021 – L’école des loisirs, 15€

Louis Pasteur contre les Loups-Garous, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2016)

Merci à Hugo de m’avoir gracieusement prêté son matériel en proposant même de concocter un mélange couleur « sang » qui lui semblait seyant pour cette histoire !

Si quelqu’un m’avait dit qu’en 2021, nous ririons aux éclats en lisant à voix haute une histoire de virus et de vaccin ! Mais avec Flore Vesco, je ne m’étonne plus de rien : la composition chimique de ses romans reste secrète, mais vous pouvez être sûr.e d’y trouver un alliage détonnant d’aventures et de rebondissements, d’histoire et de costumes d’époques, de substances étranges et de mots aussi imprononçables que réjouissants, le tout saupoudré d’au moins 10 ml d’ironie et de plusieurs tonnes de fantaisie…

Nous voici donc à l’Institution Royale Saint-Louis, en cette année 1842 où un certain Louis Pasteur commence des études qui ne passent pas inaperçues. Sa soif de tout comprendre contribue en effet très vite à semer la pagaille dans une école élitiste au fonctionnement bien huilé. Et comme si ses découvertes explosives ne suffisaient pas, voilà que de terrifiantes attaques nocturnes se multiplient. Chercheur le jour, traqueur de bêtes féroces la nuit avec l’intrépide Constance, Louis Pasteur a décidément fort à faire !

Foi de chercheuse, je n’ai jamais lu un roman qui communique aussi bien le plaisir de poser des questions, de mener l’enquête et de faire ses déductions ! Hugo, qui a toujours cultivé un goût (un peu éreintant, disons-le) pour les expérimentations, a adoré suivre Louis Pasteur dans son laboratoire plein de fioles, de tubes à essai et autres microscopes. On le remarque à peine, tant les aventures de l’apprenti-chercheur sont prenantes, mais on en apprend un rayon sur ses méthodes de travail révolutionnaires et ses découvertes, notamment sur les principes au fondement de la pasteurisation, des vaccins et de la lutte contre les microbes. Au passage, Flore Vesco décape les stéréotypes de genre les plus redoutables et tourne en dérision la bonne société sous le règne de Louis Philippe, ses conversations courtoises et ses conventions presque aussi rigides que les belles moustaches brillantes et bien fournies qu’en arborent ses membres.

Une lecture captivante et joyeusement intelligente ! Que l’on peut avantageusement prolonger avec Gustave Eiffel et les âmes de fer, un second tome inscrit dans le même univers.

N’hésitez pas à consulter l’avis de Pépita et les autres livres de l’autrice : De cape et de mots, L’Estrange Malaventure de Mirella et 226 bébés.

Extraits

« Le professeur soupira. Avec un pareil lunatique dans la classe, l’année promettait d’être longue. Un microscope en cours de chimie : quelle idée saugrenue ! C’était l’instrument des naturalistes, des botanistes… Mais aucun chimiste de ce nom ne serait allé perdre son temps à de telles niaiseries.

– Mais que diable espériez-vous donc voir avec votre microscope ? s’exclama M. Ragoût.

– Eh bien ! Je ne savais pas. C’est justement ça qui est intéressant, répondit Louis Pasteur. »

« C’était un petit homme toujours affable, tout en courbettes et sourires. Il devait sa place de doyen à un certain nombre de qualités. Il avait une belle écriture cursive, fréquentait tous les grands noms du Ministère, et pouvait saluer très bas sans perdre l’équilibre. Et surtout, il portait des cravates éblouissantes, d’un flamboiement tel qu’elles captivaient le regard des élèves aussi sûrement qu’un serpent hypnotisant sa proie. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Didier Jeunesse, 15€

Folklords, tome 1, de Matt Kindt, Matt Smith et Chris O’Halloran (Delcourt, 2021 pour la traduction française)

« Il était une fois…

Non… juste cette fois.

Un garçon…

Un garçon qui ne trouvait VRAIMENT pas sa place

Un garçon qui s’habillait étrangement

Un garçon qui était bien trop curieux »

Toute différence est relative ! Avec sa chemise, son sac à dos et sa cravate, Ansel passerait probablement inaperçu par chez nous, mais il détonne dans son monde où la tendance serait plutôt aux capes et chaperons médiévaux. Et au moment de choisir sa quête, n’allez pas croire qu’il se contentera d’une banale exploration ou chasse au trésor : c’est décidé, il trouvera les légendaires maîtres-peuples, ces figures dont l’existence est mise en doute et dont on ne n’a même pas le droit de parler… Quelles sont les motivations du jeune homme ? Quel est ce monde truffé de clichés empruntés à la fantasy, aux contes et aux univers horrifiques ? Et d’ailleurs, qui raconte cette histoire ?

La quête d’Ansel est pleine de surprises. Elle révèle par petites touches un univers singulier où l’on comprend vite qu’il vaut mieux éviter de se fier à l’apparence des personnes rencontrées… Les graphismes évoquent les comics et sont à l’image du propos, à la fois ronds et féroces, pleins d’ironie. Les auteurs tournent en dérision les stéréotypes associés à plusieurs genres, composent des répliques acerbes qui nous ont bien fait rire. Ces pages nous parlent du spectre infini d’intolérances à l’égard des outsiders, des liens entre connaissance et pouvoir (brrr, ces « bibliothécaires » tyranniques aux faux airs de membres du KKK) et, surtout, de la création littéraire. J’ai aimé la façon dont métaphores et clins d’œil lancés par la voix du narrateur interrogent les conditions d’énonciation du récit, mais aussi l’omnipotence des écrivains et les contours des êtres de papier nés de leur imagination…

Tout cela est réjouissant et stimulant, mais j’ai trouvé que cela devenait complexe dans les dernières pages qui m’ont laissée perplexe. Difficile de dire si c’est la trame narrative un brin embrouillée sur la fin, le final radicalement inattendu ou la façon dont les différents niveaux du récit s’entrechoquent qui m’a perturbée. La suite de la série dira si les choses s’éclaircissent !

Une BD étrange et très intrigante, mais qui me laisse l’impression de n’avoir pas saisi tous les clins d’œil…

Pour lire un extrait sur le site de l’éditeur, c’est par ici !

Lecture commune avec Hugo et Antoine, mars 2021 – Delcourt, traduction de Lucille Calame, 16,50€

Angie ! de Marie-Aude et Lorris Murail (L’école des loisirs, 2021)

Angie ! Marie-Aude et Lorris Murail, L’école des loisirs, 2021. En fond: Extrait de l’album Cargo, Adèle Tariel et Jérôme Peyrat, Éd. Père Fouettard, 2018.

Début 2020, la ville du Havre ne se débat pas seulement avec l’épidémie de Covid qui s’abat sur la planète, mais aussi avec une affaire criminelle aux ramifications multiples. Riches commerçants du port, dockers, joueurs de poker, truands et policiers avancent masqués, pas facile pour la police de tirer les choses au clair ! Et voilà que le capitaine Augustin Maupetit se retrouve confiné entre ses quatre murs, cloué sur un fauteuil-roulant. Heureusement qu’il y a Angie, sa jeune voisine de palier qui semble plus motivée pour débuter sa formation d’enquêtrice que par l’école à la maison…

L’intrigue policière est si parfaitement construite pour nous tenir en haleine que même en lecture à voix haute, on voit à peine passer les 440 pages de ce roman. Mais là n’est peut-être même pas l’essentiel ! Le chemin pour arriver au dénouement est si réjouissant qu’on réfrène son envie de connaître le fin mot de l’histoire pour prendre le temps d’en savourer chaque page. De profiter de la délicieuse galerie de personnages, dont se révèlent progressivement les rêves, les failles et les petites manies intrigantes. Angie, bien sûr, douze ans de perspicacité et de joie de vivre, et un don inné pour poser les bonnes questions ! Sa mère, si secrète, dont le quotidien d’infirmière libérale nous a beaucoup intéressés car nous avons plusieurs infirmières dans la famille. Et tous les autres, humains et animaux…

Angie !, comme tout roman muraillesque qui se respecte, nous parle d’une époque, en l’occurrence la nôtre. Les villas huppées et les quartiers populaires où des dockers syndicalistes distribuent des tracts de la CGT contre la réforme des retraites, les différents services de police, les grues vertigineuses du port comme les colonnes de Paris Normandie offrent à cette histoire un décor normand et contemporain que les deux auteurs brossent avec lucidité, et toujours ce qu’il faut de tendresse et d’humour.

« Ils entrent masqués, car on ne viole pas un domicile à visage découvert, c’est un principe qui n’a rien à voir avec le Covid. »

Ce roman est donc aussi la chronique de l’annus horribilis 2020, des rumeurs d’un « virus chinois » à l’annonce solennelle du confinement, en passant par les débats sur l’utilité du masque et l’essor des visioconférences et des checks du pied. Vous vous dites peut-être qu’on n’a que trop entendu parler de tout ça ? Je me suis posé la question, navrée que je suis de voir mes garçons privés de leurs copains depuis maintenant un an (chez nous, en Allemagne, les écoles sont de nouveau fermées depuis plus de deux mois…). Et bien figurez-vous qu’ils ont été absolument ravis de reconnaître dans l’histoire leur vécu de cette année hors-normes dont ils ont volontiers ri de bon cœur (« Mais non, Maman, on ne peut pas aller se coucher au moment de l’école à la maison ! »).

Un roman vivant, captivant et réconfortant dont nous allons suivre avec attention la suite – puisque les dernières pages nous révèlent que, ô belle surprise, ce sera une série !

Extraits

« – Je vais vous demander de continuer à faire des sacrifices, poursuit inexorablement monsieur le Président. Dès lundi et jusqu’à nouvel ordre, les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités resteront fermés.

– Hein ?

Angie a bondi de joie. Mais elle veut bien le faire ce sacrifice pour la nation ! »

Lu à voix haute en février 2021 – L’école des loisirs, 17€

La fleur perdue du chaman de K. Un incroyable voyage des Andes jusqu’à l’Amazonie, de Davide Morosinotto (L’école des Loisirs, 2021 pour la traduction française)

Nous avions lu à peine quelques lignes à voix haute que Hugo s’est exclamé : « Je crois que nous tenons notre coup de cœur de 2021 ! »

Avec La fleur perdue, Davide Morosinotto conforte en effet sa place dans le cercle le plus sélectif de nos auteurs chouchous, parmi les tout premiers. Je ne suis pas certaine d’avoir lu quelque chose d’aussi bon que son triptyque de romans reliés par le fil rouge du fleuve – le Mississippi pour Le célèbre catalogue Walker & Dawn, la Neva pour L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges et L’Amazone dans ce troisième tome. Ces trois romans brillent par la vivacité de la plume, la qualité d’une intrigue menée tambour battant, des personnages attachants, des dialogues délicieux, un décor historique restitué très finement sans que cela ne prenne le pas sur l’histoire et un vent d’aventure auquel il est tout simplement impossible de résister !

Le célèbre catalogue Walker & Dawn (2018), L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges (2019) et La fleur perdue du chaman de K (2021), de Davide Morosinotto – en fond, l’album Histoires de fleuves, de Tim Knapman, paru chez Sarbacane.

Si ces livres sont inoubliables, c’est aussi grâce à un travail graphique merveilleux : le premier roman faisait la part belle à des documents du début du 20ème siècle, extraits de catalogues, coupures de presse et photographies, le deuxième se lisait comme des cahiers d’enfants dûment annotés par un commissaire soviétique ; ce troisième volet,  peut-être le plus inventif, fait littéralement s’entrechoquer texte et illustrations… Vous l’aurez compris, nous avons ici affaire à des livres hors-normes qu’il faut absolument avoir dans sa bibliothèque !

Grâce à La fleur perdue, nous avons donc passé ces derniers jours au Pérou, en cette année 1986 où les walkmans étaient à la pointe du progrès, en compagnie de Laila, fille d’un diplomate finlandais, et El Rato, mystérieux habitant de l’hôpital Santo Toribio de Lima où la jeune fille est hospitalisée. La découverte par les deux enfants d’un journal d’expédition, rédigé quarante ans auparavant par un médecin en quête d’une fleur miraculeuse, prend une dimension particulière lorsque Laila apprend qu’elle souffre d’un mal incurable. Et si cette fleur perdue au cœur de l’Amazonie pouvait la sauver ?

« La Fleur perdue existait-elle vraiment ?

Était-elle si miraculeuse ?

Qu’était devenu le docteur Clarke ?

El Rato et moi pouvions-nous suivre ses traces ?

Et comment ? »

Nous voilà entraînés dans un voyage des Andes à la Selva amazonienne, ponctué d’incroyables péripéties et d’inoubliables expériences initiatiques. Par la magie des mots, ces pages nous transportent, cartes et images à l’appui, et nous donnent l’impression de grandir avec les protagonistes. Des personnages que nous avons adorés : débrouillards, courageux, généreux – et quel bagout ! Pendant la lecture, nous avons eu envie de retourner feuilleter les pages de l’album Histoires de Fleuves consacrées à l’Amazonie et nous nous sommes rendu compte que Davide Morosinotto avait puisé dans les mythes locaux – qu’il s’agisse de l’arbre esprit lupuna, des apachetas, de la légende des trois dauphins ou encore d’un fameux serpent…

Les 520 pages de ce roman-fleuve se lisent donc beaucoup trop vite et c’est le cœur serré que l’on voit irrémédiablement approcher le moment de débarquer. Que lire après ça ? Spontanément, Hugo a proposé… de relire Le catalogue. Et si ce cycle est présenté comme achevé, il n’abandonne pas l’espoir qu’un nouveau tome puisse paraître un jour, autour du Nil, pourquoi pas ?

Ode à l’amitié et à l’espoir, un livre réjouissant et émouvant : de ceux qui peuvent susciter la passion de lire !

En bonus : « La plupart des gens ont peur des piranhas, parce qu’ils sont carnivores. Mais le candirù est cent fois pire. Il est minuscule. Quand tu te baignes, il se glisse dans ton zizi. Et figure-toi… qu’il est couvert de piquants. Pour le faire sortir, bon courage. »

Lu en février 2021 – L’école des loisirs

Les orphelins de métal, de Padraig Kenny (Lumen, 2019 pour la traduction française)

« Il est interdit de donner vie et d’attribuer une conscience à une machine possédant la taille standard d’un adulte ou d’un être humain authentique. »

Imaginez qu’il devienne possible d’insuffler la vie, voire même une conscience aux machines qui pourraient alors fournir une main d’œuvre utile, voire même tenir compagnie à des humains esseulés… mais aussi être instrumentalisées à des fins plus sombres.

Dans l’atelier de l’inventeur Absalom, Christopher tient à ses amis de métal comme à la prunelle de ses yeux. Et c’est réciproque. L’immense Lapoigne, la fragile Manda, le souriant Jack, et puis Rob, à qui il manque encore l’un ou l’autre boulon, adorent Christopher qui partage avec eux les rares souvenirs qui lui restent de l’époque où il avait une famille. Mais un jour, les mensonges d’Absalom volent en éclats, Christopher est enlevé et doit se mettre en quête de son histoire. Privée de leur ami, voilà que ses camarades mécaniques se lancent à sa recherche, aidés par une jeune fille pleine de courage…

La couverture annonce la couleur, avec son univers steampunk et sa chouette galerie de personnages humains et mécaniques. Elle a donné envie à Antoine comme à Hugo de découvrir ce récit, ce que nous avons pu faire grâce à la générosité de Bouma que je remercie vivement au passage ! L’histoire débute de façon très plaisante, portée par une jolie plume. Très vite, on brûle d’élucider les origines de Christopher, de connaître les motivations de ses ravisseurs et, surtout, on rêverait d’avoir des camarades robots aussi attachants.

Nous avons pourtant déchanté ensuite face à une intrigue à la fois prévisible et brouillonne. On ne comprend pas bien les motivations de certains personnages, notamment les « méchants » dont même le projet nous a laissés perplexes (s’il s’agit de créer de redoutables machines de guerre, pourquoi avoir besoin de la technologie permettant de leur donner une âme alors que cela génère précisément des scrupules qui les empêche de faire le mal ?). Certaines questions restent floues (la nature du Divinateur), voire ne sont jamais résolues (par exemple le comportement incompréhensible de Cormier dans l’Agence).

Dommage, ces incohérences nous ont empêché de savourer ce qui aurait pu être une belle fable sur la nature humaine, la frontière homme-machine et les dérives de la science. Il nous reste tout de même la rencontre avec cette bande de camarades mécaniques qui a enchanté toute la famille.

Lu en janvier 2021 – Lumen, 15€

L’Ickabog, de J.K. Rowling (Gallimard Jeunesse, 2020)

Pour les inconditionnels de Harry Potter que nous sommes, la sortie de ce nouveau roman jeunesse de J.K. Rowling était très attendue. Nous n’avons donc pas tardé à le découvrir, frémissant d’impatience mêlée, il faut bien le dire, de craintes qu’il ne soit pas à la hauteur des aventures du sorcier à lunettes…

« Il était une fois un tout petit pays qui avait pour nom la Cornucopia… »

L’Ickabog se démarque d’emblée en s’adressant à des lecteur.ice.s plus jeunes et se situant dans le genre du conte plutôt que celui de l’heroic fantasy. Nous voici donc dans un petit royaume qui pourrait rappeler la France avec ses divines spécialités gastronomiques ancrées dans différents terroirs. Tout serait idyllique en Cornucopia s’il n’y avait pas les Marécages ténébreux du nord où l’on raconte que sévit un monstre terrifiant, l’Ickabog. Conte pour enfants ou menace réelle ? L’intérêt des élites dirigeantes pour cette question déclenche une série d’aventures qui pourrait bien voir le mythe et la réalité s’entrechoquer… et transformer la Cornucopia à jamais.

J.K. Rowling connaît son affaire, ces 352 pages se lisent avec plaisir – plaisir de se laisser entraîner par une plume vive, traduite par la talentueuse Clémentine Beauvais ; plaisir de découvrir un univers plein de fantaisie qui fait tour à tour rêver, grincer des dents et frissonner ; plaisir de se laisser entraîner dans une aventure sur laquelle plane, jusqu’aux dernières page, un intrigant mystère. Cela dit, je n’ai pas retrouvé l’inventivité inouïe dont J.K. Rowling faisait preuve pour imaginer l’univers de Harry Potter dans ses moindres détails : la Cornucopia semble bien étroite, ses personnages très manichéens, si bien que l’essentiel de l’intrigue se déroule de façon linéaire et assez attendue.

Nous n’en avons pas moins adoré toute la fin et nous avons apprécié la réflexion à laquelle cette histoire nous invite à propos de l’irrationalité de certaines peurs et de leur instrumentalisation à des fins de pouvoir. Ça commence avec les Père Fouettard et autres mythes inventés pour impressionner les enfants, et ça finit avec les marchands de peur qui font leur commerce politique en pointant des menaces largement déconnectées de la réalité – quand il ne s’agit pas purement et simplement de fake news. Les dangers les plus grands ne sont pas toujours là on les attend.

Un conte politique plaisant que nous ne regrettons pas d’avoir lu. Mais qui souffrira de toute comparaison avec la saga culte de l’autrice.

Lu en décembre 2020 / janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, 20€

La rose du Hudson Queen, de Jakob Wegelius (Thierry Magnier, 2020)

Sans hésitation, Sally Jones est l’un des romans les plus originaux que j’ai eu la chance de lire ces dernières années : sa façon de mêler les genres du roman d’aventure, de l’enquête policière et du récit animalier (puisque l’héroïne est une gorille), son intrigue inoubliable qui nous entraîne d’un continent à l’autre, ses personnages hauts en couleur, ses charmantes illustrations en noir et blanc – tout cela m’a marquée et je n’ai fait ni une ni deux en découvrant ce deuxième volet !

Et quel plaisir de retrouver Sally et le capitaine Koskela qui se remettent de leurs émotions à Lisbonne tout en travaillant à remettre en état leur bateau, le Hudson Queen. Mais voilà qu’un inquiétant personnage semble s’intéresser à l’embarcation dont l’histoire tourmentée va rattraper nos deux amis. Ils n’auront d’autre choix que de mener l’enquête pour la reconstituer, même s’il faut pour cela se risquer jusqu’au port de Glasgow où sévissent les razor gangs, passer chez les bouquinistes des quais parisiens et même faire un crochet par Munich…

Jakob Wegelius est un excellent conteur qui jubile à imaginer moult rebondissements. À cet égard, ses histoires me réjouissent un peu à la manière des aventures de Tintin quand j’étais petite ou de L’île au trésor un peu plus tard. On peut parfois se demander, ici surtout au milieu du livre, s’il n’aurait pas pu aller plus droit au but, mais j’ai choisi pour ma part de ma laisser porter par le souffle du récit. J’ai également été impressionnée par son talent de brosser le décor, notamment à Glasgow où il règne une atmosphère digne de l’opéra de quat’sous de Bertolt Brecht ! Et par la façon singulière, précise et sensible, dont il fait raconter cette histoire à Sally. Le regard à la fois extérieur et plein de justesse qu’elle pose sur les humains révèle la violence des rapports sociaux et la façon honteuse dont nous avons tendance à traiter les animaux. Et en même temps, Sally a l’art de révéler aussi le meilleur chez ceux qui savent la comprendre.

Intelligent, vibrant et captivant jusqu’au dénouement : un très bon cru ! Qui me donne envie de prolonger le plaisir en découvrant l’album Sally Jones : la grande aventure, paru en 2016.

PS: bon à savoir : les différents volets des aventures de Sally Jones peuvent se lire indépendamment les uns des autres.

Lu en novembre/décembre 2020 – Thierry Magnier, 16,90€

Einstein. Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps, de Torben Kuhlmann (NordSud, 2020)

« L’imagination est plus importante que le savoir, car le savoir est limité », dit Albert Einstein. Torben Kuhlmann montre qu’on aurait bien tort d’opposer les deux. Ses albums initient en effet ses jeunes lecteurs aux plus grandes révolutions scientifiques (en l’occurrence, la théorie de la relativité, après les débuts de l’aviation, la première expédition sur la lune et l’invention de l’électricité), en imaginant que ces avancées aient été le fait… de souris.

L’idée est prodigieuse : les ingénieuses petites bestioles de Kuhlmann ont une soif de comprendre le monde toute communicative. Le problème peut sembler insoluble : comment remonter le temps pour parvenir à temps à LA fête du fromage ? Voilà notre petite souris qui cogite, trafique l’aiguille du réveil, les autres horloges de la maison et même l’heure du clocher de la ville. Tirant des leçons de ses expériences ratées, la voilà qui mène l’enquête chez un horloger, puis à l’Office des Brevets de Berne où travailla, il y a plus d’un siècle, un certain Albert Einstein…

Comme dans les tomes précédents, la forme est vraiment à mi-chemin entre l’album illustré et le roman : le texte est étoffé, avec une belle intrigue piquée de clins d’œil malicieux (notamment à Stephen Hawkins et à la mythologie grecque !), mais indissociable des splendides illustrations. Tout au plaisir de suivre notre minuscule scientifique dans son investigation, on remarque à peine qu’on apprend une foule de choses sur le temps, l’heure, la Suisse, la vie d’Einstein et sa fameuse théorie. Mais surtout, foi de chercheuse : je ne connais pas de livre qui restitue mieux que ceux de Kuhlmann le plaisir de poser de bonnes questions, de formuler des hypothèses et de progresser pas à pas vers la solution. Ce cheminement scientifique est mis en scène comme une aventure, impliquant l’exploration de lieux fascinants (et incommensurables, vus à hauteur de souris !), des bonds vertigineux et la fuite devant de redoutables prédateurs… Des péripéties sublimées par le crayon de Kuhlmann qui brosse le décor avec un sens méticuleux des détails vintage et ses adorables petites héroïnes de façon très expressive.

On referme le livre partagé entre l’envie de questionner le monde et celle de déguster un savoureux morceau de fromage. Un album qui mélange aventure, documentaire et fantaisie : pour les futurs amateurs de science fiction !

Lu en novembre 2020 – NordSud, 20€