L’Ickabog, de J.K. Rowling (Gallimard Jeunesse, 2020)

Pour les inconditionnels de Harry Potter que nous sommes, la sortie de ce nouveau roman jeunesse de J.K. Rowling était très attendue. Nous n’avons donc pas tardé à le découvrir, frémissant d’impatience mêlée, il faut bien le dire, de craintes qu’il ne soit pas à la hauteur des aventures du sorcier à lunettes…

« Il était une fois un tout petit pays qui avait pour nom la Cornucopia… »

L’Ickabog se démarque d’emblée en s’adressant à des lecteur.ice.s plus jeunes et se situant dans le genre du conte plutôt que celui de l’heroic fantasy. Nous voici donc dans un petit royaume qui pourrait rappeler la France avec ses divines spécialités gastronomiques ancrées dans différents terroirs. Tout serait idyllique en Cornucopia s’il n’y avait pas les Marécages ténébreux du nord où l’on raconte que sévit un monstre terrifiant, l’Ickabog. Conte pour enfants ou menace réelle ? L’intérêt des élites dirigeantes pour cette question déclenche une série d’aventures qui pourrait bien voir le mythe et la réalité s’entrechoquer… et transformer la Cornucopia à jamais.

J.K. Rowling connaît son affaire, ces 352 pages se lisent avec plaisir – plaisir de se laisser entraîner par une plume vive, traduite par la talentueuse Clémentine Beauvais ; plaisir de découvrir un univers plein de fantaisie qui fait tour à tour rêver, grincer des dents et frissonner ; plaisir de se laisser entraîner dans une aventure sur laquelle plane, jusqu’aux dernières page, un intrigant mystère. Cela dit, je n’ai pas retrouvé l’inventivité inouïe dont J.K. Rowling faisait preuve pour imaginer l’univers de Harry Potter dans ses moindres détails : la Cornucopia semble bien étroite, ses personnages très manichéens, si bien que l’essentiel de l’intrigue se déroule de façon linéaire et assez attendue.

Nous n’en avons pas moins adoré toute la fin et nous avons apprécié la réflexion à laquelle cette histoire nous invite à propos de l’irrationalité de certaines peurs et de leur instrumentalisation à des fins de pouvoir. Ça commence avec les Père Fouettard et autres mythes inventés pour impressionner les enfants, et ça finit avec les marchands de peur qui font leur commerce politique en pointant des menaces largement déconnectées de la réalité – quand il ne s’agit pas purement et simplement de fake news. Les dangers les plus grands ne sont pas toujours là on les attend.

Un conte politique plaisant que nous ne regrettons pas d’avoir lu. Mais qui souffrira de toute comparaison avec la saga culte de l’autrice.

Lu en décembre 2020 / janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, 20€

Watership Down, de Richard Adams (1972 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour l’édition en français)

Quel plaisir de lire à voix haute une saga épique, un conte-fleuve dans lequel on s’immerge pendant plusieurs semaines ! Surtout lorsque celui-ci est écrit d’une plume généreuse, voire fleurie lorsqu’elle décrit la nature anglaise dans ses moindres frémissements… Comment imaginer que ce décor bucolique puisse être le théâtre de d’événements aussi terrifiants ? Car Watership Down, c’est surtout une extraordinaire intrigue à rebondissements qui se noue à partir de l’exil forcé d’une poignée de lapins suite à la prophétie de la destruction imminente de leur garenne. Le périple vers les verdoyantes collines de Watership Down est semé d’embuches face auxquelles les petits héros devront rester unis et clairvoyants.

C’est tout un monde que les mots de Richard Adams déploient, à hauteur de lapin. Une communauté anthropomorphe avec une division du travail, une langue imagée qui a fait notre bonheur – et que nous parlons désormais couramment à la maison –, des mythes fondateurs qui réconfortent et inspirent dans l’adversité – les enfant ont adoré les aventures du légendaire lièvre Shraavilshâ dont les mille ruses sont dignes d’Ulysse ou de Maître Renart. Évidemment, on peut voir une allégorie dans ces lapins qui s’efforcent de « faire société », une fable qui parle des migrations, des fondements du pouvoir et de la rébellion, des vertus de l’entraide, des rapports entre humains et animaux, de la vie et de la mort.

Quelques longueurs dans la deuxième partie mises à part, nous avons été tenus en haleine par les péripéties que l’auteur met en scène avec un sens savoureux du suspense, mêlé de poésie. Nous avons vibré, ri et tremblé. Et c’est avec nostalgie que nous avons refermé ce livre et pris congé de personnages que nous avions désormais l’impression de connaître depuis toujours.

Merci à Monsieur Toussaint Louverture d’avoir réédité, dans un magnifique écrin, ce livre culte (plus de 50 millions d’exemplaires vendus dans le monde tout de même) qui était tombé en oubli en France.

Un roman immersif et haletant après lequel nous ne verrons sans doute jamais plus les lapins de la même manière.

PS : indignation générale chez nous face à la guimauve qu’a faite la minisérie Netflix de cette histoire !

Extraits

« Shraar-Vilou-Shâ, ou Shraavilshâ – le « Prince-aux-mille-ennemis » – est pour les lapins un héros mythique, malin, l’indécrottable défenseur des opprimés. L’ingénieux Ulysse en personne lui a peut-être même emprunté quelques-uns de ses tours, car Shraavilshâ est très vieux et jamais à court d’imagination pour tromper ses adversaires. »

« Le versant nord de la colline de Watership Down, dans l’ombre depuis le petit matin, recevait les derniers rayons du soleil. Au-delà de sa base bordée d’un mince rideau d’arbres, une montée abrupte se dressait sur plusieurs centaines de mètres avant d’enfin commencer à s’adoucir à l’approche du sommet. Chaude et veloutée, la lumière du couchant déposait une couche d’or sur l’herbe, les bosquets d’if et d’ajoncs, et sur quelques épines rabougries. De la crête, la pente semblait entièrement drapée d’un voile de langueur et d’immobilité. »

« Les lapins, dit-on, ressemblent aux humains par bien des aspects. Ils savent surmonter les catastrophes et se laisser porter par le temps, renoncer à ce qu’ils ont perdu et oublier les peurs d’hier. Il y a dans leur caractère quelque chose qui ne s’apparente pas exactement à de l’insensibilité ou de l’indifférence, mais plutôt à un heureux manque d’imagination mêlé à l’intuition qu’il faut vivre dans l’instant. »

Lu en décembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 12,50€

L’histoire sans fin, de Michael Ende (Le Livre de Poche, 1985)

« Il regardait fixement le titre du livre et se sentait tour à tour brûlant et glacé. C’était là exactement ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il avait souhaité depuis que la passion de lire s’était emparé de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres ! »

Michael Ende, roi de la littérature jeunesse allemande, sait comme personne passer les questions philosophiques les plus vertigineuses à sa moulinette spéciale pour en faire des récits d’aventure captivants, pour les petits comme pour les grands. Cette Histoire sans Fin en est peut-être l’exemple le plus ambitieux. Car à travers les aventures de Bastian Balthasar Bux, ce récit mythique et hors du temps nous entraîne dans un univers où on n’ouvre un livre que de façon solennelle, pour nous parler de L’Imagination, de La Littérature et de ce qui pourrait les menacer dans la société moderne… Rien que ça !

L’histoire est de celles qui ne se laissent pas enfermer dans quelques lignes de résumé : c’est d’abord celle d’un petit garçon rondelet, orphelin de mère, doué ni pour la classe, ni pour la bagarre, mais doté d’une imagination sans borne. C’est surtout l’histoire dans l’histoire, puisque notre anti-héros se trouve attiré comme un aimant par un livre, L’Histoire sans Fin, qui ressemble en tout point à celui qu’on est en train de lire, imprimé en deux couleurs, avec deux serpents qui se mordent la queue sur la couverture et d’immenses lettres dessinées en début de chapitre*. Les pages du roman brossent un pays merveilleux tel que seule l’imagination fertile de Michael Ende peut les concevoir. Un monde haut en couleur où l’espace et le temps se tordent allégrement, peuplé de mille créatures aux noms aussi étranges que réjouissants qui pimentent la lecture à voix haute de ce livre. Mais une contrée menacée par le néant, dont le sort semble reposer sur les épaules d’Atréju, un jeune héros opposé en tout point à Bastian, porteur d’un médaillon aux pouvoirs puissants sur lequel on peut lire : « Fais ce que voudras ». La signification de cette devise ne se révélera qu’à l’issue d’une quête pleine de rebondissements…

Avec une malice et une virtuosité extraordinaires, mais surtout son immense talent de conteur, Michael Ende construit une incroyable intrigue à tiroirs et miroirs qui rebondit, bifurque et tourne en rond à l’image de ces serpents qui se mordent la queue. L’histoire peut se lire comme un roman initiatique plein d’aventures, mais elle pose en toile de fond des questions passionnantes : quel réconfort la lecture et l’imagination peuvent-elles nous apporter lorsque la vie est trop dure ? Peuvent-elles tout pour autant ? L’imaginaire a-t-il besoin d’être soigné et nourri, de quoi se nourrit-il, d’ailleurs – n’a-t-il pas besoin du réel ? Et s’il est susceptible de s’épuiser, quel serait son contraire : l’oubli, l’ennui, les mensonges, le mépris ? Ou les délires, les idées fixes, voire les idées instrumentalisées à des fins de pouvoir ? Les livres ont-ils une vie propre, leurs univers et leurs personnages peuvent-ils s’autonomiser de leurs auteur.e.s – ou de leurs lecteur.ice.s ? Peut-on écrire une histoire sur une histoire en train de s’écrire, et ainsi de suite ?

„Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden.“

Toute la famille s’est laissée envouter par cette odyssée traversée de beauté et de ténèbres, que nous avons lue en version originale. Personnellement, outre le souffle épique, j’en ai retenu l’envie de faire prospérer mes mondes imaginaires. Cette soif créative est communiquée par l’auteur qui nous laisse pressentir les possibilités infinies de l’imagination par la répétition, comme un mantra, de la phrase : « Mais c’est une autre histoire qui sera contée une autre fois. » À l’évidence, Michael Ende a encore un stock infini d’histoires sous le pied. Il a aussi le défaut de ses qualités : si nous avons été absolument charmés, et même bluffés, par certains passages de cette Histoire sans fin, son côté touffu et foisonnant, surtout dans la deuxième partie, nous a souvent impatientés.

L’inventivité, l’originalité et la pertinence de ce livre l’emportent, de mon point de vue, largement sur ce défaut. Les avis sont plus partagés dans le reste de la famille. Ce classique a en tout cas, de façon évidente, marqué la littérature bien au-delà des frontières de l’Allemagne, il gagne à être lu – et l’adaptation cinématographique des années 1980, si elle a été un succès commercial, est loin de lui rendre justice.

* Du moins, c’est le cas de l’édition allemande que nous avons lue, ainsi que, sauf erreur de ma part (du moins s’agissant de la couverture), l’édition française parue chez Hachette.

Extraits (traduits par mes soins)

« Il souleva le livre et l’examina sous toutes ses coutures. La couverture était faite de soie aux reflets cuivrés et brillait lorsqu’il la retournait. En le feuilletant rapidement, il vit que l’écriture était imprimée en deux couleurs différentes. Il ne semblait pas y avoir d’illustrations mais une grande lettre magnifique ouvrait chaque chapitre. En regardant de nouveau la couverture de plus près, il repéra deux serpents, un clair et un sombre, qui se mordaient la queue l’un l’autre pour former un ovale. Et dans cet ovale, en lettres particulièrement complexes, se trouvait le titre :
L’HISTOIRE SANS FIN »

« Qui n’a jamais passé des après-midi entiers penché sur un livre, les oreilles brûlantes et les cheveux en bataille, à lire et à oublier le monde qui l’entoure, insensible à la faim et au froid –

Qui n’a jamais lu en cachette sous la couette à la lueur d’une lampe de poche, parce que Papa ou Maman ou quelque autre personne bien intentionnée éteignait la lumière, pensant bien faire en argumentant qu’il fallait à présent dormir puisqu’il faudrait se lever si tôt le lendemain matin –

Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères parce qu’une histoire merveilleuse se terminait et qu’on devait se séparer des êtres avec lesquels on avait vécu tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour lesquels on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie semblait désormais vide et vaine –

Celui qui ne connaît rien de tout cela, et bien, ne pourra probablement pas comprendre ce que Bastien fit alors. »

« Les dragons de la fortune font partie des animaux les plus rares du pays imaginaire. Ils n’ont rien en commun avec les dragons habituels, ceux qui habitent dans des grottes profondes comme d’immenses serpents répugnants et puants, gardiens de quelque trésor réel ou inventé. Ces créatures du chaos sont généralement de nature méchante ou cruelle, elles ont des ailes qui ressemblent à celles des chauve-souris avec lesquelles elles peuvent s’élever dans les airs bruyamment et maladroitement, et elles crachent feu et fumées. Les dragons de la fortune sont au contraire des créatures d’air et de chaleur, des créatures d’une joie indomptable, plus légères qu’un nuage malgré leur taille immense. Ils n’ont donc pas besoin d’ailes pour voler. Ils flottent dans le ciel comme des poissons dans l’eau. Vu de la terre, ils ressemblent à des éclairs lents. Le plus merveilleux chez eux est leur chant. Leur voix sonne comme le bourdonnement doré d’une grande cloche et lorsqu’ils chuchotent, c’est comme si on entendait ce son de cloche de loin. Celui qui a eu la chance d’entendre un tel chant ne l’oublie jamais et le raconte encore à ses petits-enfants. »

Lu en novembre-décembre 2020 en version allemande (chez PIPER Verlag)

L’âge des possibles, de Marie Chartres (L’école des loisirs, 2020)

« L’infini des possibles s’offrait à nous. Danserions-nous autour du tourbillon ? »

Doutes et questionnements paralysent Temple à l’idée de quitter sa minuscule zone de confort. Les doutes, c’est précisément ce qui ne devrait pas concerner Saul et Rachel, membres d’une communauté amish qui font leur rumspringa, petite excursion dans la société moderne pour mieux pouvoir y renoncer en connaissance de cause. Tout sépare la douceur joyeuse de Rachel, la mélancolie inquiète de Saul et l’ironie fragile de Temple, mais suite à leur rencontre si improbable dans l’immense Chicago, c’est ensemble qu’ils vont chercher leurs repères parmi tous les possibles qui s’offrent soudain à eux.

Sans l’enthousiasme de mes copinautes Pépita et Linda, rédactrices des excellents blogs Mélimélo de livres et Sir This and Lady That, je n’aurais jamais lu ce roman. Malgré sa magnifique couverture. Les amish, ce n’est pas franchement ma tasse de thé, même depuis qu’Emmanuel Macron les a propulsés sur le devant de la scène en leur comparant ironiquement les adversaires de la 5G. Et pourtant, le charme a opéré dès les premières pages : l’alternance rythmée des narrateurs, et surtout la ferveur de leurs émotions respectives, ont piqué ma curiosité. Quels étaient leur histoire, leurs secrets ? Et surtout, qu’allaient-ils devenir ?

D’une plume délicate, Marie Chartres évoque très joliment l’émerveillement terrifiant de « l’âge des possibles » au seuil de l’inconnu adulte, ce moment de repousser l’horizon de son enfance. La petite vie toute tracée des amish ne fait pas envie, mais leur regard sur la société est intéressant ; il révèle la frénésie, le consumérisme futile et la solitude au cœur de la jungle urbaine, mais les élans de solidarité et la saveur des petites libertés, des accrocs et des bifurcations imprévues n’en sont que plus réconfortants.

J’avais donc tort sur toute la ligne. Il n’est pas, au fond, question d’une obscure communauté (qui a tout de même fini par m’intriguer au point de faire mes petites recherches !) mais d’émotions qui nous parlent, évidemment, par leur portée universelle.

Belle surprise qui a pris une dimension particulière pour moi qui ai tant aimé déambuler dans la ville de Chicago !

N’hésitez pas à consulter les avis de Linda, de Pépita et de Hashtagcéline.

Extraits

« Je ne sais pas non plus comment se porte un sac à main. J’ignore cela. Je les regarde lorsque je me promène en ville : je vois toutes les filles de mon âge avec leur sac coincé dans le creux du coude, comme si c’était un prolongement naturel de leur corps ou de leur personnalité, elles sont légères et aériennes. Il y a quelques années, je me suis entraînée avec un sac de courses, j’ai fait des allers et retours studieux entre ma chambre et la cuisine pour voir ce que ça faisait. Je n’y suis pas arrivée, je me suis sentie ridicule. Maman m’a ensuite appelée pour que je descende au poulailler. En ces lieux, je suis la reine. Je porte le panier à œufs à merveille. Je n’en ai jamais fait tomber un seul. Chaque matin, c’est une gloire silencieuse. C’est la mienne. Ma petite gloire silencieuse. »

« J’ai fermé les yeux pour me concentrer, pour visualiser le fils sur lequel je me tenais en équilibre. Le moindre coup de vent et je tomberais. Rachel savait que j’étais près du bord. Ou alors c’était le contraire. Peut-être que c’est elle qui tombait progressivement et moi, j’étais là à regarder, sans bouger, sans broncher. J’étais perdu. Dans un monde à l’envers, comment peut-on savoir si l’on tombe ou si l’on reste debout ? »

Lu en décembre 2020 – L’école des loisirs, 15€

Rosa Bonheur, l’audacieuse, de Natacha Henry (Albin Michel, 2020)

« Peintre animalière ? Pas question ! Qui achèterait le portrait d’une vache ou d’un cochon ? Non, non, tu ferais mieux de t’atteler à la peinture d’histoire. Des rois et des reines, des saintes et des saints, des dieux romains et des déesses grecques. »

Quel plaisir de découvrir Rosa Bonheur dont j’avais à peine entendu parler jusqu’à présent ! Une femme qui aurait toute sa place parmi Les Culottées de Pénélope Bagieu : née à l’aube du 19ème siècle, à une époque où les femmes n’avaient pas le droit d’étudier aux beaux-arts et avaient surtout vocation à se marier, non seulement elle s’obstina à devenir peintre, mais elle opta, complètement à contre-courant des canons de son époque, pour la peinture animalière. Et obtint tous les honneurs.

Autant le dire d’emblée, je suis assez réticente vis-à-vis du genre de la bibliographie romancée au cœur de cette « collection qui rend hommage à des personnalités au destin exceptionnel ». J’avais d’ailleurs été un peu déçue par un autre roman de cette collection consacré à Katherine Johnson. Je n’arrive pas à m’empêcher de m’interroger constamment sur ce qui est historiquement établi, et ce qui est projeté par l’auteur.e. L’exercice est difficile et a probablement quelque chose de bridant. La plume et les dialogues m’emportent moins que dans d’autres textes inspirés par des faits réels, mais assumés comme fictionnels, comme par exemple le magnifique Miss Charity de Marie-Aude Murail.

Cela dit, j’ai fini ici par me laisser fasciner par cette femme hors du commun qui vécut à une époque passionnante peu abordée en littérature jeunesse (cette lecture m’a fait repenser à cet égard au roman de Mario Vargas Llosa Le paradis un peu plus loin et le personnage de Flora Tristan, autre pionière du féminisme qui vécut à peu près à la même époque). Natacha Henry restitue, en toile de fond, le bouillonnement social, politique et artistique du milieu du 19ème siècle. On découvre le Paris de la monarchie de Juillet, du Louvre et des Jardins des Plantes aux abattoirs. J’ai été intéressée par le parcours d’initiation de Rosa à la peinture, les expériences et réflexions qui contribuent à sublimer son art de représenter les animaux. Des passages qui donnent follement envie d’aller voir ses tableaux qui m’ont touchée par la tendresse du regard posé sur nos amies les bêtes.

Mais surtout, le chemin parcouru par Rosa Bonheur montre avec force le courage nécessaire pour conquérir de nouveaux droits et les enjeux de l’autonomie matérielle pour l’émancipation féminine. On saisit l’importance de l’amour et du soutien de son entourage, avant tout celui de Nathalie Micas, mais celui d’un père en avance sur son temps. On mesure aussi l’ampleur des conquêtes des deux derniers siècles, même s’il reste encore beaucoup à faire.

Une lecture plaisante et inspirante qui donne envie de trouver sa voie en dehors des carcans !

Extraits

« L’un des arguments avancés pour interdire aux jeunes filles l’accès de l’École des beaux-arts était que l’on y dessinait des modèles nus. Laisser une demoiselle admirer un mâle dévêtu ? Hors de question. Pourtant, Rosa se fichait bien de pareille trivialité. En véritable artiste, seule la matière l’intéressait. »

« Raimond Bonheur leur enseigna aussi que les couleurs transparentes, associées à de l’huile grasse, formaient un glacis. Qu’il fallait toujours placer les tons sombres, les ombres, avant les teintes claires. Que la patience était mère de sûreté aussi, que respecter le temps de s’échange était absolument primordial. Et ce temps, justement, dépendait des couleurs. Certaines séchaient en deux jours ; à d’autres, comme la laque de garance, il fallait près d’une semaine. Ensuite seulement, viendrait la couche de vernis.

Rêveuse, Rosa guignait les flacons de pigments en poudre. Leurs étiquettes étaient si prometteuses ! Bleu de cobalt, rouge d’Inde, terre de Sienne, vermillon de Chine, jaune de cadmium, noir d’ivoire… »

Lu en décembre 2020 – Albin Michel Jeunesse, 14€

La rose du Hudson Queen, de Jakob Wegelius (Thierry Magnier, 2020)

Sans hésitation, Sally Jones est l’un des romans les plus originaux que j’ai eu la chance de lire ces dernières années : sa façon de mêler les genres du roman d’aventure, de l’enquête policière et du récit animalier (puisque l’héroïne est une gorille), son intrigue inoubliable qui nous entraîne d’un continent à l’autre, ses personnages hauts en couleur, ses charmantes illustrations en noir et blanc – tout cela m’a marquée et je n’ai fait ni une ni deux en découvrant ce deuxième volet !

Et quel plaisir de retrouver Sally et le capitaine Koskela qui se remettent de leurs émotions à Lisbonne tout en travaillant à remettre en état leur bateau, le Hudson Queen. Mais voilà qu’un inquiétant personnage semble s’intéresser à l’embarcation dont l’histoire tourmentée va rattraper nos deux amis. Ils n’auront d’autre choix que de mener l’enquête pour la reconstituer, même s’il faut pour cela se risquer jusqu’au port de Glasgow où sévissent les razor gangs, passer chez les bouquinistes des quais parisiens et même faire un crochet par Munich…

Jakob Wegelius est un excellent conteur qui jubile à imaginer moult rebondissements. À cet égard, ses histoires me réjouissent un peu à la manière des aventures de Tintin quand j’étais petite ou de L’île au trésor un peu plus tard. On peut parfois se demander, ici surtout au milieu du livre, s’il n’aurait pas pu aller plus droit au but, mais j’ai choisi pour ma part de ma laisser porter par le souffle du récit. J’ai également été impressionnée par son talent de brosser le décor, notamment à Glasgow où il règne une atmosphère digne de l’opéra de quat’sous de Bertolt Brecht ! Et par la façon singulière, précise et sensible, dont il fait raconter cette histoire à Sally. Le regard à la fois extérieur et plein de justesse qu’elle pose sur les humains révèle la violence des rapports sociaux et la façon honteuse dont nous avons tendance à traiter les animaux. Et en même temps, Sally a l’art de révéler aussi le meilleur chez ceux qui savent la comprendre.

Intelligent, vibrant et captivant jusqu’au dénouement : un très bon cru ! Qui me donne envie de prolonger le plaisir en découvrant l’album Sally Jones : la grande aventure, paru en 2016.

PS: bon à savoir : les différents volets des aventures de Sally Jones peuvent se lire indépendamment les uns des autres.

Lu en novembre/décembre 2020 – Thierry Magnier, 16,90€

Akata Witch, de Nnedi Okorafor (L’école des loisirs, 2020)

Sunny vit comme nulle autre l’expérience d’être différente : passionnée de foot tenue à l’écart du terrain parce qu’elle est une fille, noire mais albinos, née et élevée aux États-Unis mais rentrée au pays avec ses parents nigérians – donc une akata, terme péjoratif désignant les Noirs américains. Et voilà que par dessus le marché, elle découvre qu’elle est une « fille Léopard » dotée de pouvoirs insoupçonnés auxquels elle va devoir s’initier en mode rapide, vue l’ampleur de la mission qu’elle doit relever en équipe avec trois autres jeunes Léopards. Le tout sans que ses proches ne remarquent rien, puisque l’existence des Léopards est tenue strictement secrète…

Cette fantasy nigériane a emporté l’enthousiasme de toute la famille – d’abord celui d’Antoine qui l’a dévorée en une journée, nous poussant à la découvrir à voix haute. Sunny est une héroïne hors du commun dont la découverte exaltante de son identité et l’apprentissage à s’affirmer telle qu’elle est nous ont beaucoup inspirés. Une adolescente qui aime lire – ses romans préférés sont Quand les hommes savaient voler de Virginia Hamilton et Sacrées Sorcières de Roald Dahl ; j’ai apprécié le clin d’œil à une autre autrice d’origine nigériane, Chimamanda Ngozi Adichie, dont Sunny lit L’hibiscus pourpre.

La communauté des Léopards nous a fascinés. Un monde très cohérent avec ses propres organisations à travers le monde, sa monnaie, ses commerces, ses organes de presse, ses modes de transport, ses événements culturels et sportifs, et surtout une hiérarchie de valeurs valorisant la singularité plutôt que la « perfection », les livres et le savoir plutôt que l’argent. L’ombre de Harry Potter plane sur ce genre littéraire qui peine souvent à se renouveler. Le pari est ici tenu, grâce à la densité foisonnante de l’univers imaginé par Nnedi Okorafor et à son ancrage dans la société nigériane et dans le folklore africain. En toile de fond, on sillonne les rues animées d’Aba, d’Owerri et de Lagos, on découvre l’extraordinaire diversité de cultures qui font la richesse de ce pays, on entend parler l’ibo, le yoruba, le haoussa, l’efik et même le xhosa, on goûte des plats épicés préparés à base de plantain ou d’igname au son de la musique de Fela Kuti. Quel voyage !

J’aurais quelques réserves sur l’intrigue, peut-être trop linéaire, avec quelques flottements et une accélération dans les dernières pages vers un dénouement rapide qui ne m’a pas complètement satisfaite. Cela dit, Antoine et Hugo ont été captivés pour leur part, au point de prêter serment de ne plus ouvrir de livre avant d’avoir mis la main sur le tome 2, qui vient heureusement de paraître…

Une excellente surprise que ce roman initiatique porté par de belles valeurs de tolérance et de féminisme ! Bravo à L’école des loisirs qui nous donne à lire en traduction française ce texte qui sort des sentiers battus. Et à bientôt donc pour parler d’Akata Warrior.

Les avis de Sophielit et de SuperChouette.

Extraits

« Sunny avait envie d’en savoir plus, mais quelque chose d’autre la titillait. Son père était convaincu que, pour réussir dans la vie, seule comptait l’éducation. Il était allé à l’école de nombreuses années pour devenir avocat et était l’enfant de la famille qui avait le mieux réussi. La mère de Sunny était médecin et expliquait souvent que le fait d’avoir été la meilleure à l’école lui avait offert des opportunités auxquelles les filles n’auraient même pas pu prétendre ne fût-ce que deux décennies plus tôt. Du coup, Sunny croyait fermement en l’éducation elle aussi. Or, elle se trouvait devant la mère de Chichi, entourée de centaines de livres qu’elle avait lus et qui vivait dans une vieille hutte délabrée avec sa fille. »

« – Mama Put utilise des piments frelatés, expliqua Orlu.

– Ce sont des piments qui poussent près des sites déversoirs – des endroits où les gens se débarrassent des préparations magiques usagées, précisa Chichi à l’intention de Sunny. Ces piments sont très appréciés en Afrique et en Inde. »

« Les Léopards – partout dans le monde – ne sont pas comme les Agneaux. Les Agneaux pensent que l’argent et tout ce qui est matériel sont les choses les plus importantes dans la vie. Tu peux tricher, mentir, voler, tuer, être bête à bouffer du foin, mais si tu peux te targuer d’avoir du fric et de posséder des tas d’objets, et que tu te vantes à raison, tu peux tout faire. L’argent et les possessions matérielles font de toi un roi ou une reine au royaume des Agneaux. Rien de ce que tu fais alors n’est mal, tout t’est permis. Les hommes et femmes Léopards sont différents. La seule manière de gagner des chittims, c’est en apprenant. Plus tu apprends, plus tu en obtiens. La connaissance est au centre de tout. Le bibliothécaire en chef de la bibliothèque Obi est le gardien du plus grand gisement de connaissances de toute l’Afrique de l’Ouest. »

« Il n’existe pas une seule culture chez les Agneaux dans laquelle les gens n’aspirent pas à cet état inférieur qu’on appelle la perfection, quelle que soit la définition qu’ils en donnent.

Nous, les Léopards, ne sommes pas comme eux.

Nous accueillons ce qui nous rend uniques ou singuliers. Car c’est seulement cela qui nous permet de trouver et de développer nos pouvoirs les plus personnels. »

Lu en novembre 2020 – L’école des loisirs, 18€

Comme des sauvages, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2020)

« Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au fond, cela sonnait davantage comme une promesse que comme une menace.

On entre dans ce roman comme Tom dans la forêt primaire représentée en couverture : alerté.e par le résumé comme le jeune homme par un panneau de mise en garde, on sait qu’on met le pied en zone inconnue et que les frissons seront au rendez-vous. Cela ne nous empêchera pas d’être complètement pris.e de court au bout d’une centaine de pages. Puis encore. Et encore. Je n’en dirai donc pas plus, sinon que l’intrigue s’affranchit radicalement du concevable, bifurque et rebondit dans des directions inattendues, glissant du drame familial vers le thriller, du récit d’initiation au fantastique, nous laissant complètement abasourdi.e.

« … et puis, même bons ou bien intentionnés, les adultes sont toujours soucieux d’éviter aux enfants des déconvenues futures, et ainsi, ils leur exposent très tôt l’absurdité du monde, leur apprennent à se méfier du temps, des autres, de l’inconséquence, de l’ignorance et du jeu gratuit, alors qu’ils pourraient encore en jouir naïvement. »

Ne peut-on pas trouver belle l’idée d’un éden où la beauté de la nature et l’innocence de l’enfance seraient préservées de l’absurdité de notre société et des principes que les adultes doivent endosser ?

Vincent Villeminot s’inspire de Peter Pan, des romans de Jack London et des mythologies bibliques et grecques pour renouer avec les thèmes de la vie sauvage et du passage à l’âge adulte qui traversaient déjà Nous sommes l’étincelle. Ce qui rend ces deux romans tout aussi passionnants l’un que l’autre, c’est leur art de susciter la réflexion plutôt que de vouloir l’orienter. Difficile, au final, d’identifier dans ces pages un paradis ou un enfer. L’auteur sait restituer la beauté de la nature brute, la trêve et les révélations qu’elle peut offrir, chaque mot faisant jaillir des images, chaque syllabe donnant l’impression de respirer à pleins poumons d’enivrantes bouffées d’oxygène.

« La forêt était neuve comme elle l’est à chaque printemps. Les feuilles, jeunes et veinées, avaient ce vert qui semble capturer la lumière et la préserver jusqu’au crépuscule, la terre restituait des parfums de sève exaltants, les feuilles mortes et les bogues qui se décomposaient dans l’humus parlaient d’un temps révolu. »

Mais il n’y va pas par quatre chemins pour montrer ce que le monde sauvage a de plus terrifiant. Et les sacrifices qu’exige la construction d’une communauté alternative. Ces contradictions sont insécurisantes, elles placent le récit sous tension et nous font tourner les pages.

Voilà donc un roman qui m’a séduite à bien des égards et questionnée au bons sens du terme, mais pas autant enthousiasmée que Nous sommes l’étincelle (qui avait placé la barre très haut). Peut-être parce que la plupart des personnages m’ont moins touchée, peut-être parce que je n’ai pas trouvé facile de négocier chacun des virages de l’intrigue.

Ce roman hypnotique où se mêlent l’horreur et la grâce est à découvrir – si vous avez le cœur bien accroché !

L’avis de Hashtagcéline

Lu en novembre 2020 – PKJ, 18,90€

Le journal de Gurty, tomes 1 à 7, de Bertrand Santini (Sarbacane)

« Bref, tous mes copains étaient là. Même ceux que j’aimais pas. »

Les motifs de se réjouir ne sont pas légion en ce moment, mais nous avons une botte imparable que nous partageons volontiers avec vous : à l’honneur sur la table de chevet de Hugo, la pile grandissante de livres publiés par Gurty, première chienne écrivaine de l’histoire de la littérature ! Dont nous avons décidé cette semaine, en attendant le nouveau tome que la Poste tarde un peu à nous livrer, de relire tous les tomes à la suite, histoire de faire le plein de sagesse et de bonne humeur. Car Gurty est une indécrottable optimiste qui voit toujours la gamelle à moitié pleine : figurez-vous que même les chats arrivent à lui faire plaisir « au moment où ils s’en vont » ! D’un entrain exubérant et communicatif, qu’il s’agisse de son amour de maître, des odeurs de thym de la cuisine… ou d’autres odeurs – peu importe, n’entrons pas dans les détails. Il n’en reste pas moins que l’esprit de Gurty est affuté comme une lame lorsqu’il s’agit de passer la société au crible de son sens critique et d’une solide dose de bon sens : « À ce sujet, des légendes prétendent que lorsqu’on meurt, on va au ciel. Si c’était vrai, ça ne changerait pas grand-chose pour les oiseaux, de toute façon »

Ses ennemis préférés – vous savez, ceux-là même qu’on adore tellement détester qu’ils nous manqueraient presque quand ils ne sont pas là – en prennent pour leur grade. Les humains (la plupart) ne sont pas en reste, avec leur manque de goût et de sens des priorités, leur mépris pour la nature et leur ingratitude à l’égard des animaux. Heureusement pour eux, il y a là une mine de leçons de vie et de réflexions philosophiques à méditer :

« Certes, le monde est vaste, et le chemin de la vie est parsemé de trous, de pièges et de crevasses. Il faut faire gaffe ! Mais pour les éviter, rien de plus facile : il suffit de ne pas tomber dedans. »

« Avoir un ennemi en commun, ça crée des liens »

Voilà un exemple éloquent des pouvoirs de la littérature qui vous permet de redécouvrir le monde d’une autre perspective, peu représentée jusqu’à présent : celle de nos amis à poils. Quelle révélation que cette vision du monde où chacune des aventures du quotidien est une occasion de se réjouir, chaque rat mort, sauterelle congelée ou lézard séché une bénédiction – et chaque tas de feuille puant un terrain d’exploration exaltant (« allez donc y faire un tour et vous découvrirez une foule de bestioles incroyables »). Vous l’aurez compris, cette lecture va vous conduire à reconsidérer radicalement les choses qui vous semblaient les plus évidentes !

« Un cerf-volant qui vole, ça ne sert à rien à part vous énerver : il est trop haut pour se faire mordre, broyer, détruire écrabouiller, pétrir, mâcher, moudre, et réduire en miettes tout ce qui reste. »

« Personnellement, si je savais sculpter, je ferais plutôt des œuvres artistiques agréables à contempler, genre statues de poulets, rats ou saucisses. »

Avec tout ça, pas étonnant que Gurty fasse un tel carton en librairie ! Ses aventures sont réjouissantes, car la petite chienne laisse libre-cours à tout ce que les enfants doivent apprendre à réprimer : les envies de bonnes farces, le plaisir de se chamailler, de courser les plus petits, de se vanter (vous conviendrez que Gurty a un petit côté sauvage qui évoque un peu son ancêtre le loup, non ?) ou de rire sans vergogne des mésaventures des uns et des autres. Déclenchant des jeux d’arroseur-arrosé et des péripéties qui nous laissent gueule-bée. Ajoutez à cela des illustrations hilarantes, des clins d’œil à Machiavel, Lewis Caroll et Maurice Sendak – et le charme de la Provence, cyprès, Mistral et chant des grillons : comment ne pas se demander quand le prix Nobel de littérature viendra enfin récompenser le génie de Gurty ?

« Conclusion générale : si vous tenez vraiment à vivre à deux, choisissez plutôt quelqu’un de super plutôt que nul, parce qu’avec les gens nuls, ça finit toujours par des ennuis. En revanche, si vous appréciez la sagesse, le rire, la joie ainsi que les soirées grignotage au coin du feu, adoptez donc plutôt un chien, car là, au moins, vous êtes certain de vivre avec quelqu’un de bien. »

PS : Fait remarquable, nous sommes partis en camping cet été avec l’intégralité des sept premiers tomes dans notre valise – il faut avoir le sens des priorités quand on fait ses bagages !

N’hésitez pas à consulter l’avis de Linda sur le tome 1, le tome 3 et le tome 4 de cette série.

7 tomes lus et relus – Éditions Sarbacane

La maison qui parcourait le monde, de Sophie Anderson (L’école des loisirs, 2020)

« Certaines choses sont comme elles sont, nous ne pouvons pas les changer. »

Une maison sur pattes qui s’installe dans les lieux les plus sinistres et reculés, une grand-mère un peu sorcière, un choucas et des morts pour seule compagnie, une inquiétante barrière faite d’os et de crânes humains pour mettre les autres à distance… Marinka mène une vie pour le moins spéciale. Sa voie semble toute tracée : elle sera Gardienne, comme sa grand-mère, et guidera les morts vers leur ultime destination. Mais la jeune fille n’a d’yeux que pour le monde des vivants, au loin, ses lumières et son effervescence. Un monde qui lui est strictement interdit. Peut-elle refuser la vie à laquelle elle est promise ? Lorsque Marinka décide d’enfreindre des règles qu’elle ne comprend pas, elle n’imagine pas les conséquences dévastatrices que cela va avoir…

Entre récit initiatique, roman d’aventure et folklore russe, ce livre se démarque par un objet-livre splendide et une grande originalité. Il y a des longueurs : le cycle d’espoirs et de déceptions qui s’emparent de Marinka lassera peut-être certain.e.s lecteur.ices. Notre curiosité a tout de même été nourrie par les révélations successives sur le monde des Yagas et l’histoire de Marinka. Et Hugo a été complètement charmé par l’idée de cette maison qui voyage, frémit, soupire, fait onduler ses parquets, crée des cachettes et des passages… Il faut dire que le contexte actuel lui a donné une résonance inattendue : si le nomadisme capricieux de la maison est une source d’angoisse dans le livre, il a suscité toutes sortes de rêves chez nous en cette période de confinement, en témoigne ce dessin inspiré sans nulle doute par ce roman !

Plus largement, nous avons aimé ce décor russe de balalaïkas, de steppes et de mets aux noms intrigants listés dans un glossaire à la fin du livre. Un univers merveilleux incarné avec délicatesse par les illustrations en noir et blanc qui ponctuent le texte.

Voilà une lecture de circonstance pour cette période de la Toussaint. La mort, omniprésente, est présentée avec tant de poésie et douceur qu’on a le sentiment de l’apprivoiser page après page. Il est aussi beaucoup question de la vie : des déterminismes que l’on peut toujours déjouer d’une manière ou d’une autre, de la solitude, des plaisirs de la table et surtout de l’âge de l’adolescence, avec ce mélange de tendresse immense et d’exaspération face aux règles et recommandations incompréhensibles de la Baba.

Une façon moderne et inattendue de revisiter le mythe des Babas Yagas, qui donne un livre sombre, mais réconfortant comme un chak-chak accompagné d’une chope de kvass.

L’avis du blog Livres & merveilles

Extraits

« Quand les morts arrivent ici, ils sont perdus et désorientés, mais ils repartent calmes et apaisés, prêts pour leur voyage. »

« Donc, il n’y a que toi, ta grand-mère, ton choucas et ta maison qui marche, reprend-il d’un air interrogateur.
– Oui, et nous bougeons beaucoup, donc je ne vais pas à l’école. C’est une vie très solitaire.
Je ris, bien que ce ne soit pas drôle.
– On peut aussi se sentir seul à l’école, même quand on est au milieu de pleins de gens. »

« Baba me gronderait si elle savait que je disais la vérité, mais j’ai appris depuis longtemps que personne ne me crois quand je dis que la maison marche et que c’est beaucoup plus facile que d’inventer des mensonges encore plus ridicules. »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2020 – L’école des loisirs, 15,50€