Wonder, de R.J. Palacio (Pocket Jeunesse, 2013)

Wonder

« Nous devons le laisser, l’aider, le pousser à grandir. Voilà ce que je pense : on a passé tellement de temps à répéter à August qu’il était normal qu’il se croit comme les autres. Le problème, c’est qu’il n’en est rien. »

August est différent. Pas seulement hors-normes, c’est quelque chose de plus radical : il a beau essayer de cacher sa figure difforme – yeux asymétriques, oreilles presque inexistantes, bouche tordue – son apparition suscite des réactions épidermiques : regards appuyés ou fuyants, chuchotis, choc, curiosité, sollicitude ou hostilité. Une scolarité dans une classe « normale » est-elle envisageable pour un tel enfant ? En l’envoyant au collège, ses parents ne risquent-ils pas de l’exposer à des situations insupportables ? Anniversaires, photo de classe, travail en groupe, sorties, etc. ne seront-elles pas autant d’occasions de ressentir comme une claque à quel point il diffère ?

Mon fils aîné (presque 11 ans) et moi avons énormément aimé ce roman ! Il me semble que deux éléments principaux contribuent à rendre cette lecture à la fois captivante et bouleversante.

D’abord, les personnages magnifiques, à commencer par August qui révèle une lucidité et une humanité désarmantes. L’intrigue se nourrit des dilemmes de chacun : August est partagé entre son envie d’aller vers les autres et sa souffrance d’être rejeté, sa soif d’apprendre et la tentation de rester dans la sécurité du cocon familial. Ses parents, hyper sympathiques, s’efforcent de pousser à grandir leur petit garçon, de l’accompagner vers le vaste monde, tout en le protégeant des autres. Sa sœur est tiraillée entre sa tendresse immense pour August et le ressentiment de voir sa famille constamment pointée du doigt et l’attention de ses parents accaparée par son petit frère. Ses amis apprécient l’intelligence, l’autodérision et la loyauté d’August, mais craignent d’être stigmatisés à leur tour s’ils s’affichent avec lui. Ces dilemmes font que tout est ouvert. Tout – le meilleur, comme le pire – reste possible.

Cette ouverture est encore renforcée par le choix, très judicieux, d’une narration chorale. L’histoire est en effet racontée par August, puis par sa sœur Via, puis par une amie d’August, et ainsi de suite. Ce changement de perspective nourrit notre curiosité, révèle ce qui se cache derrière certains comportements et qu’August ne perçoit pas.

L’ambivalence de chacun laisse espérer qu’avec suffisamment de courage, les différences – si dramatiques puissent-elles paraître à première vue – se laisseront apprivoiser et surmonter. L’ensemble donne un roman lumineux et inspirant, qui donne confiance et envie d’être plus tolérant.

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Lecture commune avec Antoine, juillet 2020 – Pocket Jeunesse, 8,20€

Sweet sixteen, de Annelise Heurtier (Casterman, 2013)

Sweet Sixteen

Sweet Sixteen nous a révélé une page bouleversante de l’histoire du mouvement afro-américain des droits civiques : le violent bras de force déclenché par l’arrêt de la court suprême mettant légalement fin à la ségrégation raciale dans les écoles publiques américaines, suite auquel en 1957, neuf élèves noirs s’inscrivirent dans le lycée le plus prestigieux de Little Rock, jusque-là réservé aux Blancs. Neuf adolescents qui rêvaient d’une éducation digne de ce nom et d’égalité. C’était sans compter l’hostilité des 2500 autres élèves – et la violence des manifestations racistes qui embrasèrent toute la ville…

« – Le juge de district fédéral Ronald Davies a statué. Il ordonne que l’intégration commence demain mercredi 4 septembre. L’annonce vient d’être faite sur toutes les radios.
– Mais, et les troupes du gouverneur… ?
– Les soldats seront bien devant le lycée. Reste à voir s’ils oseront nous empêcher d’y entrer. La justice est de notre côté. »

Annelise Heurtier s’inspire de ces faits réels pour écrire un roman restituant l’année terrible des Little Rock Nine, auxquels nulle vexation, humiliation ou intimidation n’est épargnée. Une chronique glaçante et captivante, qu’Antoine, puis moi, avons lue chacun d’une traite. La narration, directe et sensible, confronte deux points de vue : celui de Molly Costello, l’une des « neuf », et celui de Grace Sanders, jeune fille de bonne famille qui se retrouve dans la même classe. La ségrégation les sépare comme un fossé insurmontable, mais l’une comme l’autre voit l’année qui devait être celle de ses sweet sixteen complètement bouleversée…

Ce livre, très proche des faits, contribue à entretenir la mémoire d’événements historiques insuffisamment connus hors des frontières étasuniennes. Mais surtout, il nous parle, de façon très inspirante, du courage immense de celles et ceux qui agissent en pionniers de la conquête de nouveaux droits, qui s’exposent en première ligne pour permettre à d’autres d’être acceptés, respectés et éduqués. On ne peut qu’être saisi par la volonté sans faille de ces neuf adolescents aux prises avec une foule forcenée – et que le président Eisenhower dut finalement faire protéger par des soldats. La perspective de Grace qui vit tout cela à hauteur d’adolescente soucieuse d’appartenir au groupe, est très intéressante également. Elle donne à voir toute la difficulté de faire évoluer les esprits, même lorsqu’on a la loi de son côté. Mais elle montre aussi comment, pas à pas, les luttes émancipatrices peuvent faire bouger les lignes, y compris dans un contexte où l’obscurantisme règne en maître.

Un grand merci à Sophie, des lectures lutines, qui m’a offert ce roman ! Une lecture interpellante qui offre un excellent exemple des pouvoirs de la littérature – celle qui croise les regards et ouvre des fenêtres sur le monde et l’Histoire. Si vous voulez finir de vous en convaincre, jetez donc un œil aux avis de Carole, Pepita, Alice, Bouma et Sophie.

PS: Anecdote : le contrebassiste de jazz Charles Mingus composa « Fables of Faubus » pour protester contre le gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus, qui envoya la garde nationale pour empêcher les neuf de Little Rock d’accéder au lycée de Little Rock. Voici les paroles (refusées par Columbia Records qui enregistra une version instrumentale) :

Oh, Lord, don’t let ’em shoot us!
Oh, Lord, don’t let ’em stab us!
Oh, Lord, no more swastikas!
Oh, Lord, no more Ku Klux Klan!

Name me someone who’s ridiculous, Dannie.
Governor Faubus!
Why is he so sick and ridiculous?
He won’t permit integrated schools.
Then he’s a fool! Boo! Nazi fascist supremists!
Boo! Ku Klux Klan (with your Jim Crow plan).

Name me a handful that’s ridiculous, Dannie Richmond.
Faubus, Rockefeller, Eisenhower.
Why are they so sick and ridiculous?

Two, four, six, eight:
They brainwash and teach you hate.
H-E-L-L-O, Hello.

La tribu des Zippoli, de David Nel.lo (Actes Sud Junior, 2019)

La tribu des Zippoli_couv

Ah, le monde des livres, ses passionnés de littérature, ses bibliothèques aux rayonnages débordant de toutes sortes de bouquins et grimoires ! Une bulle d’évasion, un petit paradis pour les mordus de lecture ; un univers impressionnant, voire imperméable pour d’autres. Et pourtant, on pourrait faire l’hypothèse qu’il existe quelque part, pour chacun(e), les plus récalcitrants compris, LE livre qui lui ira droit au cœur et saura éveiller le plaisir de lire… On parie ?

Hugo et moi n’avons fait qu’une bouchée de ce livre à voix haute. L’intrigue se noue rapidement lorsque Guillem, le seul de sa famille à ne pas aimer lire, est sommé de choisir un « livre sans images ». Il jette son dévolu sur un volume plein de poussière, sans se douter un instant de la surprise qui l’attend, dès les premières lignes…

« En lisant les premières pages du livre, il fut frappé de stupeur : ‘Bienvenue dans la tribu des Zippoli, Guillem. Tu as mis très longtemps à nous découvrir, mais ne sommes pas fâchés…’ Le livre manqua de lui tomber des mains. D’un geste brusque, Guillem le referma et respira profondément. Ensuite, il se mit à réfléchir : c’était peut-être une coïncidence. Il y avait beaucoup de Guillem dans le monde, non ? »

Les questions se bousculent et nous tiennent en haleine chapitre après chapitre : quel est ce livre et quel lien a-t-il avec Guillem ? Comment est-il arrivé là ? Cela pourrait-il avoir à faire avec la bibliothécaire qui a décidément de airs de sorcière ? Sans parler de l’histoire dans l’histoire qui nous emporte dans un monde imaginaire surprenant aux contours mouvants !

Voilà un petit roman imaginatif, tendre et inspirant, à mettre entre les mains des enfants dès l’école primaire. Certes, nous avons refermé ce livre avec le sentiment qu’il y aurait eu largement matière à étoffer, à creuser et à prolonger, tant l’idée principale est riche et certains fils secondaires peu développés. Mais nous n’en avons pas moins apprécié la plume vive de David Nel.lo et la subtilité avec laquelle il célèbre tout à la fois le plaisir de découvrir la magie de la littérature, la liberté de lire à sa manière et les moments de partage autour d’un livre.

Lu à voix haute en juin 2020 – Actes Sur Junior, 13,80€

Peggy Sue et les fantômes, tome 1 : Le jour du chien bleu, de Serge Brussolo (Plon, 2001)

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Cela faisait longtemps que j’avais envie de découvrir Serge Brussolo, et en particulier sa célèbre série jeunesse Peggy Sue et les fantômes dont j’avais souvent entendu parler. C’est désormais chose faite, après quelques soirées de lecture à voix haute avec Hugo. Et quelle découverte !

Disons-le d’emblée, il ne faut pas se fier à l’impression donnée par la mise en place de l’intrigue qui rappelle beaucoup d’éléments assez classiques de la fantasy, avec son héroïne aux pouvoirs spéciaux. Peggy Sue a le don – et le malheur – d’être la seule à percevoir les Invisibles – sortes de créatures malfaisantes aux pouvoirs immenses qui, telles les divinités de la mythologie grecque, s’amusent à semer la pagaille parmi les humains. Malédiction car personne ne croit Peggy, et le combat qu’elle doit mener seule contre les complots machiavéliques des invisibles semble spectaculairement inégal. Le jour où un étrange soleil bleu apparaît au-dessus de la ville, même Peggy est loin d’imaginer ce qui l’attend…

Je m’attendais donc à passer un très bon moment auprès d’une héroïne courageuse dont les pouvoirs surnaturels et le combat promettaient de belles aventures. Ça ne s’est pas du tout passé comme prévu : à partir de ce point de départ assez classique, Serge Brussolo compose en effet un roman assez ahurissant dont je ne suis pas surprise qu’il ait été autant lu et traduit.

Son originalité vient d’abord de son intrigue qui ne suit pas la trame narrative habituelle, mais semble plutôt rebondir, nous prenant à chaque fois de court pour nous entraîner un peu plus loin dans l’imaginaire délirant de l’auteur. Tout – je dis bien tout ! – peut arriver et il y a quelque chose d’à la fois inquiétant et réjouissant à voir ainsi les frontières de ce que nous pouvions concevoir sans cesse repoussées.

Mais ce roman nous a surtout surpris par le tour de fable sociale, voire même d’expérience imaginaire qu’il prend rapidement : que se passerait-il s’il devenait possible de démultiplier ses capacités intellectuelles sans aucun effort ? Et si les animaux parvenaient à renverser le rapport de force avec les humains ? Ces questions passionnantes sont autant de fils pour sonder la nature humaine – la solitude, le progrès, l’autorité, la folie, l’opportunisme, l’apparence, et les relations entre humains et animaux. Vertigineux ! Le tableau est sombre, glaçant même par moments, mais fascinant. On ne sait plus si on est chez Lewis Carroll, chez Orwell ou dans l’un de ces contes de fée atroces où les enfants risquent de se faire manger.

Je crois que Hugo n’a jamais été aussi impressionné par une lecture. Mais il ne pense plus qu’à lire le prochain tome depuis que nous l’avons terminée.

Un roman marquant, donc, à découvrir si vous n’avez pas l’âme trop sensible !

PS : Je n’ai pas réussi à savoir s’il y a eu une nouvelle édition depuis celle que je possède, parue chez Plon en 2001. Je l’espère, car celle-ci ne met vraiment pas en valeur ce roman original, entre la couverture qui bat des records de laideur, la quatrième de couverture qui raconte la moitié de l’intrigue et de multiples coquilles oubliées dans le texte…

Lu à voix haute en juin 2020 – Plon, disponible d’occasion (épuisé)

Alma, tome 1: Le vent se lève, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2020)

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On en viendrait presque à croire que Timothée de Fombelle écrit d’une plume magique. Il suffit de quelques mots : le grésillement des gouttes de pluie au contact de la terre brûlante et rouge, un figuier sycomore aux branches entremêlées, l’infini du paysage bercé par le chant des cigales : nous voilà dans une savane africaine, au creux de l’écrin sauvage où vivent Alma et sa famille jusqu’au jour où son petit frère disparaît. Une voile qui claque, un cormoran qui traverse le ciel, la coque grinçante et des coups de maillet – nous sommes à présent à bord de La Douce Amélie, trois mâts qui, en ce mois d’août 1786, met le cap vers l’Afrique, puis les îles. Des destins que le commerce triangulaire va faire s’entrechoquer.

Plusieurs intrigues s’entremêlent pour faire d’Alma une lecture captivante et follement romanesque : quel est le secret des parents d’Alma ? Leur famille parviendra-t-elle un jour à se réunir ? Quels sont les complots qui semblent se nouer autour de La Douce Amélie ? Dans quel but le jeune Joseph s’introduit-il à bord ?

Timothée de Fombelle s’empare de l’une des pages les plus sombres de l’Histoire et démontre la force de la littérature pour entretenir une mémoire et comprendre. Le destin de ses personnages permet de prendre conscience du degré d’horreur atteint par le commerce d’êtres vivants qui a enrichi les nations européennes pendant le 18ème siècle. Une traite dont on découvre les modalités odieuses qui ont fait l’objet d’un travail de documentation très précis. Le contexte historique ne prend pas le pas sur l’intrigue, mais la nourrit. Impossible de ne pas s’attacher aux protagonistes, de ne pas trembler pour eux dans cet univers impitoyable, de ne pas vibrer pour le message d’espoir et de liberté qu’ils portent.

« Chez les Oko, le mot « alma » signifie « libre ». Mais ce genre de liberté n’existe dans aucune autre langue. C’est un mot rare, une liberté imprenable, une liberté qui remplit l’être pour toujours. Le père d’Alma raconte que chez lui, ce nom pourrait se dire ‘marquée au fer rouge de la liberté’. »

Une histoire splendide et émouvante, qui nous tient en haleine jusqu’au bout du monde. Un roman d’aventures au sens qu’en donnaient Robert Louis Stevenson, Herman Melville et Joseph Conrad. Une lecture incontournable dont nous brûlons de découvrir la suite !

Extrait

« À cet instant, il devrait s’attendre à ouvrir la lettre d’une amoureuse, le testament d’un vieux père, l’adresse d’une cousine à laquelle rapporter les affaires du garçon s’il venait à mourir. C’est ce qu’on trouve habituellement dans les vêtements des marins. Mais Lazare Bartholomée Gardel se connaît bien. Il sait que si son intuition l’a mené jusque-là, ce n’est pas pour une image pieuse ou le portrait d’une fille.
Il déplie le papier. L’encre a un peu bavé. Elle a traversé le tissu de la veste. Le parchemin est bien lisible mais parfaitement mystérieux.
Gardel suçote sa langue et plisse les paupières pour bien lire.
Un peu perdue au milieu de la page blanche est dessinée la tête d’un taureau. Les extrémités de ses cornes se touchent presque au-dessus. La tête est encadrée par quatre flèches qui marquent le nord, le sud, l’est et l’ouest. Une rose des vents à tête de taureau. Mais les quatre directions sont inversées. Le nord est indiqué vers le bas.
Dans le demi-cercle laissé vide entre les cornes, une étrange petite tête de mort nous regarde. »

Lu à voix haute en juin 2020 – Gallimard Jeunesse, 18€

Sacrées sorcières, de Roald Dahl (Gallimard Jeunesse, 1983 pour l’édition originale en anglais, 1984 pour l’édition française)

Ce roman est sans aucun doute l’une des lectures d’enfance qui m’ont le plus marquée (car voyez-vous, Sacrées sorcières et moi, on a le même âge !). La preuve en image ? Mon exemplaire d’époque dont l’état témoigne d’une vie de livre accomplie. Cette Grandissime sorcière, croquée avec tout le génie de Quentin Blake… Il me suffit de la voir pour retomber en enfance et avoir de nouveau le cœur qui bat à tout rompre en tournant les pages.

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« Une vraie sorcière déteste les enfants d’une haine cuisante, brûlante, bouillonnante, qu’il est impossible d’imaginer. Elle passe son temps à comploter contre les enfants qui se trouvent sur son chemin. Elle les fait disparaître un par un, en jubilant. Elle ne pense qu’à ça, du matin au soir. ».

Roald Dahl a un talent inégalé pour nouer son intrigue en quelques mots, en l’occurrence avec une révélation fracassante : contrairement aux idées reçues, les sorcières ne sont pas des femmes vêtues de noir, aisément reconnaissables à leur balai ou à leur verrue sur le nez. Vous n’êtes pas dans un conte de fées. La vérité sur le point de vous être dévoilée est implacable : si les sorcières sont si dangereuses, c’est qu’elles ressemblent à n’importe quelle femme. À quelques détails près que vous apprendrez à discerner si vous avez le réflexe salutaire de lire ce livre. L’histoire captivante d’un garçon et de sa grand-mère qui affrontent le complot le plus épouvantable jamais conçu…

Quel personnage que cette grand-mère norvégienne enveloppée de dentelles, qui fume le cigare et chasse les sorcières ! Son petit-fils n’est pas en reste. Leur ingéniosité est réjouissante, leur complicité merveilleuse.

L’intrigue est portée par l’imagination stupéfiante de Roald Dahl. Cet auteur semble jouer avec les mots avec une malice qui lui appartient. J’aime particulièrement ces passages où il surenchérit tellement qu’il parvient à nous faire passer du frisson au rire.

« Jamais je n’avais vu visage si terrifiant, ni si effrayant ! Le regarder me donnait des frissons de la tête aux pieds. Fané, fripé, ridé, ratatiné. On aurait dit qu’il avait mariné dans du vinaigre. Affreux, abominable spectacle. Face immonde, putride et décatie. Elle pourrissait de partout, dans ses narines, autour de la bouche et des joues. Je voyais la peau pelée, versicotée par les vers, asticotée par les asticots… »

Ce livre a conquis Antoine et Hugo, même s’ils ont été moins impressionnés que moi petite. Je ne compte plus les relectures. Grandissime !

Du même auteur : Fantastique Maître Renard, La potion magique de George Bouillon, Les Minuscules

Lu et relu – Gallimard Jeunesse, 8,90€

Sans foi ni loi, de Marion Brunet (PKJ, 2019)

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Poussez la porte du saloon et faufilez vous entre joueurs de poker, shérif, danseuses, chercheurs d’or et chasseurs de primes… Pas de doute, vous êtes dans un western ! Avec ce que cela implique de chevauchées dans les grandes plaines américaines, de fusillades et de verres de whisky. Tous les ingrédients classiques y sont, à cela près : c’est une femme qui joue le premier rôle !

L’histoire est racontée par Garett qui vit sous la coupe d’un père pasteur terriblement violent… du moins jusqu’à ce qu’Ab Stenson le prenne en otage. D’abord terrifié par la hors-la-loi, aussi intimidante qu’une Calamity Jane, Garett découvre peu à peu une femme écorchée vive, touchante d’humanité, qui brandit sa liberté avec un courage inspirant. Une rencontre qui le changera à jamais en lui révélant la saveur inégalable de l’émancipation.

J’adore l’idée de faire découvrir le genre du western aux ados en le dépoussiérant au passage pour lui insuffler un message émancipateur. Que les lecteurs les plus jeunes s’abstiennent : la plume acérée de Marion Brunet dit sans détour la violence qui règne au Far West, impitoyable pour les enfants, les femmes, les noirs, les indiens, les « étrangers ». Une violence qui met en relief le chemin parcouru depuis un siècle. Même si elle n’en résonne pas moins effroyablement avec certaines actualités indignes de notre époque – je pense en écrivant ces lignes à Ahmaud Arbery, fusillé en 2020 dans l’État de Georgie pendant son jogging par deux abrutis qui ne pouvaient concevoir qu’un afro-américain puisse courir pour d’autres raisons que la fuite après un forfait…

Ce roman a été l’un des plus remarqués de l’année 2019, raflant la Pépite d’or à Montreuil, une nomination pour le prix Sorcières et une flopée de critiques dithyrambiques. J’aurais aimé être aussi enthousiaste tant l’idée d’un western décliné au féminin me séduit. J’ai trouvé que la première moitié du livre manquait de tension narrative, j’ai été dérangée de ne pas mieux voir où les multiples péripéties et rencontres menaient Garett et Ab. L’intrigue monte en intensité ensuite, jusqu’au dénouement qui m’a surprise et touchée, confirmant la capacité de Marion Brunet à se jouer des codes. J’ai trouvé les répétitions concernant Ab un peu lassantes; le narrateur revient sans cesse sur sa beauté et sa force. Mais là aussi, la fin du livre est mieux parvenue à me toucher en dévoilant qui se dissimule cette carapace.

Un western féministe dont le texte claque comme un coup de révolver !

Lu en mai 2020 – PKJ, 16,90€

La longue marche des dindes, de Kathleen Karr (L’école des loisirs, 2018)

La longue marche des dindes

Difficile d’imaginer que dans un passé pas si lointain, le transport des marchandises ne pouvait se faire ni par des camions, ni par des trains. Prenez par exemple les grandes plaines américaines vers 1860. Si vous vouliez livrer votre bétail sur pied à l’autre bout du pays, il n’y avait pas trente-six solutions : il fallait l’y emmener à pied, quitte à braver les périls du Far West !

« C’était un magnifique jour de juin. Les champs de maïs verdissant ondulaient de part et d’autre de la route de l’Ouest. Mes dindes qui se dandinaient au milieu devaient être superbes à voir, avec leur plumage étincelant au soleil. Parole, elles ont filé comme des bolides dès qu’elles ont senti sous leurs pattes un petit avant-goût de liberté. »

Kathleen Kaar a eu l’idée géniale de s’inspirer de ces convois pour imaginer l’aventure épique de Simon, quinze ans et pire élève de l’histoire du Missouri. Son institutrice lui fait entendre raison : il est temps de quitter l’école et de voler de ses propres ailes ! Mais que faire ? Et bien justement, cette histoire d’ailes lui inspire une idée lumineuse : puisque les dindes ont tant pondu qu’elles ne valent plus rien, Simon fera fortune en en conduisant mille jusqu’à la ville florissante de Denver où on se les arrache pour au moins cinq dollars pièce !

Ce roman nous entraîne dans l’Amérique de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn : celle des chercheurs d’or, des Indiens, des brigands, mais aussi celle de l’esclavagisme, de la famine et des chasseurs de bisons.

À la lecture de ce texte réjouissant, on se demande bien pourquoi les dindes sont tellement sous-représentées dans la littérature. Voilà des bestioles avenantes, pleines de ressources et de surprises ! Il faut bien l’admettre, nous nous sommes presque autant attachés à ces volatiles qu’à Simon, qui a pourtant déjà un potentiel de sympathie immense avec son énergie et générosité sans bornes. Ce garçon qui a le courage de persister sur sa voie en dépit des étiquettes qui lui collent à la peau nous donne une superbe leçon d’humilité. Impossible de ne pas se passionner pour sa folle équipée que les garçons ont suivie carte à l’appui.

On glousse de plaisir !

Merci à Linda qui m’a fait découvrir ce très beau livre, son avis est disponible ici. N’hésitez pas à lire également celui de Pépita.

PS : c’est vraiment génial de voir tous les liens et parallèles qui se font au fil des lectures. Nous avons souvent pensé aux personnages de Mark Twain en lisant ce roman, mais aussi aux romans Le dernier sur la plaine, de Nathalie Bernard (pour les Indiens), Le catalogue Walker & Dawnde Davide Morosinotto. Et aussi le jeu de société Les aventuriers du rail, grâce auquel Antoine et Hugo se repèrent visiblement comme dans leur poche dans la géographie américaine !

La passe-miroir, tome 1 : Les fiancés de l’hiver, de Christelle Dabos (Gallimard Jeunesse, 2013)

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La réputation de cette tétralogie la précédait. Dans ces cas-là, il y a toujours le risque d’être déçu(e), mais que je vous rassure tout de suite : ce premier tome nous a transportés et a irrésistiblement piqué notre curiosité !

Nous nous sommes très vite attachés à l’héroïne. Ophélie perd tous ses repères lorsqu’un arrangement est conclu avec le clan des Dragons pour la marier à Thorn, un homme mystérieux et taciturne dont elle ignore tout. Cette entente la contraint à quitter sa famille, son musée et ses livres pour suivre son futur mari à la Citacielle, centre politique du Pôle. Elle se retrouve au cœur d’une société de cour décadente, gouvernée par les intrigues et les complots. Qui est Thorn ? Pourquoi aspire-t-il à ce mariage ? Quelle peut être la place d’Ophélie dans cette société si impitoyable et différente de celle qu’elle connaît ? Et surtout, comment cette jeune fille maladroite et effacée la conquerra-t-elle ?

D’une plume généreuse, Christelle Dabos convoque un univers original mêlant des éléments steampunk, des références à la vie de cour sous l’absolutisme et une bonne dose de magie. Les tomes suivants nous permettront peut-être de nous situer plus précisément, il pourrait s’agir d’une uchronie dans laquelle le monde que nous connaissons aurait (littéralement) volé en éclats. Le territoire que nous découvrons est fragmenté géographiquement et socialement, miné par les clivages entre castes et clans. Cette société semble engluée dans des traditions oppressives, mais on la sent travaillée par des forces multiples qui pourraient bien faire bouger les lignes dans les tomes suivants…

En attendant, l’intrigue centrée sur Ophélie est addictive en elle-même, pleine de rebondissements, souvent alimentés par des personnages complexes qui s’étoffent par petites touches au fil du texte. Ophélie elle-même change, grandit, se révèle – et j’ai la forte impression qu’elle en a encore pas mal sous le pied… Le monde qu’elle découvre est plein de surprises, de trompe l’œil et de faux-semblants qui nous incitent à tourner les pages pour tirer enfin l’histoire au clair. Et hop, encore un livre de 560 pages englouti en un clin d’œil. Et à voix haute, s’il vous plaît !

Un premier roman immersif qui éclaire les questions de la vérité, de la liberté, des ressorts du pouvoir et de l’émancipation. En tournant l’ultime page, on pressent tout ce qui nous reste à découvrir et on sait déjà qu’on lira bientôt la suite…

Les avis de Linda et de Livres d’avril

Extraits

« Elle observa l’herbe du gazon à ses pieds, puis les cours d’eau scintillants, puis les feuillages qui frémissaient dans le vent, puis le ciel rosi par le crépuscule. Elle ne pouvait taire un petit malaise en elle. Le soleil n’était pas à sa plce ici. La pelouse était beaucoup trop verte. Les arbres roux ne déversaient aucune feuille. On n’entendait ni le chant des oiseaux ni le bourdonnement des insectes. »

 » L’idée d’être privée de sa liberté de mouvement lui faisait horreur. On la mettait d’abord en cage pour la protéger, puis un jour la cage deviendrait prison. Une femme confinée chez elle avec pour seule vocation de donner des enfants à son époux, c’est ce qu’on ferait d’elle si elle ne prenait pas son avenir en main dès aujourd’hui. »

« Assis la tête en bas dans son fauteuil, il décrocha son narguilé de ses lèvres et souffla un ruban de fumée bleue. Son vieux haut-de-forme était tombé et ses cheveux pâles s’écoulaient jusque sur le tapis.
– J’observe mon existence sous un angle différent, déclara-t-il gravement.
– Voyez-vous cela ! Et qu’en déduisez-vous ?
– Qu’à l’endroit ou à l’envers, elle est absolument vide de sens. »

Si on chantait ? de Susie Morgenstern, Timothée de Fombelle, Clémentine Beauvais, Yves Grevet, Vincent Villeminot, Anne-Laure Bondoux, Stéphane Michaka, Christophe Mauri, Victor Dixen, Christelle Dabos, Jean-Claude Mourlevat, François Place et Jean-Philippe Arrou-Vignod (PKJ, 2020)

Si on chantait ! couv

Un roman en forme de cadavre exquis, les stars de la littérature jeunesse française l’ont fait ! C’est Susie Morgenstern qui a pris la plume pour nouer l’intrigue autour de l’amitié d’Ambre, qui cohabite avec une ribambelle de frères et sœurs dans un petit appartement de la tour F, et de Louis-Edmond qui se sent bien seul dans l’immense villa de ses richissimes parents. Ce premier chapitre a été envoyé à Timothée de Fombelle, qui a passé le relai à Clémentine Beauvais… et ainsi de suite jusqu’au treizième et dernier chapitre, signé Jean-Philippe Arrou-Vignod. Imaginant les rebondissements rocambolesques déclenchés dans la vie de nos deux amis lorsque la mère d’Ambre disparaît avec un individu peu recommandable. Où l’on croise, entre autres, un digne majordome anglais, une armure, une madame Irma, des palmiers, une bétaillère et une flopée de fruits et légumes !

Cela aurait pu donner quelque chose de décousu, et bien pas du tout ! La mayonnaise prend parfaitement et j’aurais été incapable de deviner qui a écrit quoi. Les chapitres rebondissent les uns sur les autres avec force péripéties, clins d’œil et running gags. Impressionnant ! L’ensemble donne un roman joyeusement loufoque qui nous a tenus en haleine de bout en bout et fait hurler de rire. Cette solide dose de bonne humeur était bienvenue dans le contexte actuel. Ce roman n’en pointe pas moins le gouffre abyssal qui sépare riches et pauvres.

Et puisqu’on en parle : les bénéfices tirés des ventes de ce livre sont intégralement reversés au Secours populaire pour favoriser l’accès à la culture pour toutes et tous. Vos 7,90€ seront utilisés par l’association pour offrir des sorties culturelles à de très nombreuses familles. Faites-vous plaisir, c’est pour la bonne cause !

Pendant le confinement, les auteur.e.s lisent chacun leur chapitre par ici. N’hésitez pas !

Lu en avril 2020 – PKJ, 7,90€

Extraits (j’ai eu un peu de mal à choisir !)

« Le chef barbare Attila ravagea la moitié de l’Europe en dix ans, Napoléon conquit l’Italie en un an, Hitler écrasa la Pologne en un mois… Il fallut deux jours seulement pour qu’un certain Sébastien mette en morceaux le fragile équilibre de la famille d’Antoinette. »

« – Mon kiwi, dit Antoinette, tu es un génie.
– Mon kiwi ? s’étrangle Britney.
– Je l’appelle mon kiwi, explique sa mère, parce qu’il me donne de l’énergie, et que le kiwi, c’est plein de vitamine C.
– Et de petits poils irritants, fait remarquer Britney. »

«  – Ah, il est facile d’être solidaire quand on ne possède presque rien, peste le comte. Quand les pauvres se serrent les coudes, ce n’est que par intéressement. Nous les riches, au contraire, sommes solidaires par pure grandeur d’âme, c’est toute la différence ! »

« – Bravo, les enfants ! J’ai adoré. Vos parents sont dans le coin ?
– Euh, non, répond Ashley, ils sont… en conférence.
Elle ne sait pas d’où lui est venue cette idée mais il lui semble que ça fait hyper sérieux.
– Où ça ?
Elle fait un vague signe en direction du centre-ville.
– Euh… par là-bas.
– Et c’est quoi comme conférence ?
Bennett vient au secours de sa sœur :
– C’est euh… sur la délinquance financière chez les bonobos. »