L’île au trésor (BD adaptée du roman de Robert Louis Stevenson par Benjamin Bachelier et Aurélien d’Almedia, 2019)

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L’île au trésor est sans aucun doute l’un de nos romans d’aventures préférés : l’histoire de Jim, le fils d’aubergistes qui embarque à bord d’une périlleuse expédition à la recherche du trésor d’un pirate mythique, nous a coupé le souffle. Et surtout, les personnages imaginés par Robert Louis Stevenson – Long John Silver au premier chef – nous ont intrigués, déconcertés, surpris, nous procurant un plaisir littéraire rare. Nous avons donc été ravis d’avoir l’occasion de nous replonger dans cette aventure grâce à cette adaptation en BD.

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Les deux auteurs sont restés très fidèles à la trame narrative du roman dont on retrouve les péripéties, extraordinaires jusqu’à la toute dernière page. J’ai beaucoup aimé le graphisme, les coups de crayon très expressifs et des gammes de couleurs rendant bien hommage à la végétation luxuriante de l’île, mais aussi à l’atmosphère angoissante qui règne, notamment pendant la nuit. La couverture, à la fois inquiétante et lumineuse (et même enluminée, ce qu’on ne voit pas sur la photo !), est particulièrement réussie.

Seul regret : si la chronologie est respectée, cette version condensée ne rend pas justice aux longues descriptions de la vie sur L’Hispaniola et de la topographie de l’île, aux états d’âme et aux doutes de Jim, et surtout aux personnages, dont l’ambivalence est si bien travaillée par Stevenson dans les 330 pages du roman. La lenteur de certains passages y contribue à faire monter l’angoisse et le suspense et ne rend les rebondissements que plus époustouflants. L’aventure semble ainsi plus lisse dans la BD. Je conseillerais donc de la découvrir seulement après avoir lu le roman, pour conserver un plaisir de lecture et des frissons intacts !

Lu en juin 2019 – Casterman, 14,95€

Le tsarévitch aux pieds rapides (de Victor Pouchet, illustrations de Violaine Leroy, 2019)

« On dirait qu’il avance projeté par un espoir qui ne connaît ni pause ni introspection, ses ombres mêmes brillent de promesses. »

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Ce petit roman nous déroute, nous fait rire et pleurer, nous donne à réfléchir à la manière des contes. Un conte étonnant, dans lequel des objets modernes font intrusion dans un univers russe traditionnel peuplé de tsars, d’un alchimiste et d’une sorcière…

Un conte qui nous parle de tous ces « enfants pas comme les autres », inexorablement en décalage, d’une manière ou d’une autre. Et oui, quand on fait tout plus vite que tout le monde, la vie n’est pas simple, même quand on est le tsarévitch – le fils unique du tsar ! Mais il y aurait aussi le cas de celles et ceux qui font tout plus lentement, ou dans un ordre différent – ou qui ont tout simplement du mal à trouver leur place. De quoi tourmenter le vieil alchimiste impérial ! Et pourtant, ce livre suggère qu’il est bon de laisser du temps au temps et de ne jamais cesser de rêver : il n’est jamais trop tard pour trouver sa voie…

Nous avons découvert cette histoire dans le cadre d’une lecture à voix haute, d’un seul trait. L’absurdité des chiffres des premières pages nous a beaucoup amusés, la suite nous a captivés et la suite nous a touchés différemment : les enfants ont été touchés par la solitude du tsarévitch et par la fin de l’histoire. Pour ma part, je l’ai trouvée belle et optimiste, ils l’ont ressentie comme triste…

Un joli conte, donc, porté par une écriture vive et rythmée comme une comptine. La réflexion sur le temps et la difficulté à trouver sa voie en dehors des sentiers battus de la normalité parlera sans aucun doute à beaucoup de lecteurs.

Extraits

« On considéra que c’était un prodige car le petit Ivan était né tout juste exactement pile-poil parfaitement au beau milieu de l’année : à la douzième heure du 1er juillet, au mitan du 182e jour d’une année qui en compta 365, au fin fond de la Russie comme partout ailleurs. Et puis la merveille était double : tout le monde pensait en effet qu’Ivana jamais ne pourrait avoir d’enfant et le tsar lui-même pleurait en voyant année après année les cheveux d’Ivana blanchir et son ventre ne grossir pas. Bien qu’elle fût âgée d’exactement 59 ans et 4 mois, l’heureux événement s’était pourtant confirmé : la tsarine était enceinte d’un prince. Lorsque naquit Ivan, les astrologues impériaux et les mathématiciens officiels firent le calcul : Ivana avait mis au monde le petit Vania à l’âge de 22 222 jours (c’est-à-dire exactement 60 ans). « C’est si tardif ! » dirent les uns. « C’est un miracle miraculeux ! » s’enthousiasmèrent les autres. « Comme les choses sont bien faites et arrivent à temps pour les tsars, les tsarines et les tsarévitchs ! » se réjouissait-on. »

« Vania, Tsarévitch-aux-pieds-rapides, au fond de son cœur, était triste, et seul, et maladroit. Dès qu’il essayait d’exprimer sa pensée, celle-ci avait déjà disparu. Il ne pouvait jamais s’arrêter d’avancer et n’arrivait pas à avoir de vraie conversation avec les autres. Il avait l’impression de marcher sur un tapis roulant infini tandis que les autres piétinaient enfoncés dans une profonde marmite de glu. Ivan aurait voulu être scotché comme tout le monde dans cette profonde marmite de glu. »

Lu à voix haute en juin 2019 – L’école des loisirs, 12 €

Le retour de Karlsson sur le toit (d’Astrid Lindgren, 1962 pour l’édition originale en suédois)

Le retour de Karlsson sur le toit.jpgÀ la faveur des vacances (et oui, dans notre région de l’Allemagne, nous avons actuellement une pause de deux semaines de « Pentecôte » !), Hugo et moi avons poursuivi, avec la compagnie d’un autre petit lecteur de notre entourage, notre relecture des aventures de Karlsson. Je vous parlais récemment du premier volet, dans lequel nous apprenions à connaître ce curieux bonhomme équipé d’une hélice, certes très imbu de lui-même et un brin psychopathe, mais débordant d’idées nous assurant de ne jamais nous ennuyer. Nous le retrouvons à présent en très grande forme, n’ayant rien perdu de sa verve et de son imagination au cours de l’été passé chez sa grand-mère :

«  – Impossible de te dire à quel point je me suis amusé, répondit Karlsson en mâchant goûlument une saucisse. Je ne vais donc pas te le dire.
– Moi aussi je me suis bien amusé, rétorqua Petit-Frère qui avait envie de raconter ses vacances à Karlsson. Elle est tellement gentille, ma grand-mère. Et tu n’imagines pas à quel point elle a été heureuse de me voir ! Elle m’a embrassé tellement fort…
– Pourquoi ?
– Parce qu’elle m’aime.
Karlsson arrêta de mâcher.
– Tu crois peut-être que ma grand-mère ne m’aime pas ? Tu crois peut-être qu’elle ne m’a pas embrassé tellement fort qu’elle a failli m’étouffer, parce qu’elle m’aimait ? Je vais te dire une chose : ma grand-mère a des petites mains de fer. Si elle m’avait aimé quelques centaines de grammes de plus, elle aurait mis fin à mes jours.
– Ah bon ? Alors, dans ce cas, elle embrasse vraiment très fort ta grand-mère, admit Petit-Frère.
Bien que les embrassades de sa propre grand-mère ne soient pas comparables à celles de la grand-mère de Karlsson, Petit-Frère savait qu’elle aimait son petit-ils. Il s’efforça de bien expliquer ça à Karlsson.
– Mais parfois, elle m’énerve, ajouta-t-il après un moment de réflexion. Elle n’arrêta pas de me dire de changer de chaussettes, de ne pas me battre avec Lars Jansson et plein d’autres trucs comme ça.
L’assiette étant vide, Karlsson la jeta par terre.
– Tu crois peut-être que ma grand-mère ne me répète pas tout le temps la même chose ! Tu crois peut-être qu’elle ne met pas son réveil à sonner à cinq heures du matin pour avoir le temps de me répéter que je dois changer de chaussettes et qu’il ne faut pas que je me batte avec Lars Jansson ?
– Toi aussi, tu connais Lars Jansson ? s’étonna Petit-Frère.
– Non ! Heureusement !
– Mais alors, pourquoi ta grand-mère…
– Parce qu’il n’y a personne au monde qui rabâche autant qu’elle. Tu vas peut-être finir par te mettre ça dans le crâne ! Toi qui connais Lars Jansson, comment peux-tu avoir le culot de dire que c’est ta grand)mère qui rabâche le plus ? Personne n’arrive à la cheville de ma grand-mère qui est capable de répéter toute une journée que je ne dois pas me battre avec Lars Jansson alors que je ne le connais même pas ! Et, entre nous, j’espère bien ne jamais le connaître ! »

Après ces retrouvailles mémorables et un grand ménage de rentrée tout aussi inoubliable, nos deux compères ont fort à faire : les parents de Petit-Frère sont en effet contraints de s’absenter et d’engager une gouvernante pour s’occuper des enfants. J’ai nommé : la redoutable Mlle Bouc ! Si celle-ci se targue de savoir être ferme avec les enfants, elle est loin de soupçonner à qui elle a affaire cette fois-ci…

« Les yeux de Karlsson se mirent à pétiller.
– Tu as beaucoup de chance, déclara-t-il. Le meilleur dompteur de bourriques du monde, tu sais qui c’est ? »

Les blagues de Karlsson sont toujours réjouissantes, les dialogues pleins d’ironie et les situations de plus en plus extravagantes. Un ravissement pour tous les enfants sages qui n’en apprécient pas moins de rire des bêtises des autres !

«  – Vous devriez avoir honte ! Il y a des milliers de gosses dans le monde qui paieraient cher pour manger un plat comme celui-là.
Karlsson sortit alors un bloc-notes et un crayon de sa poche.
– Pourrais-tu me donner le nom de deux d’entre eux ? demanda-t-il. »

Lu à voix haute à l’automne 2016 et relu en juin 2019 – Livre de Poche, 4,95€

L’oiseau de vérité. Un conte musical, interprété par Jean-Jaques Fdida et Jean-Marie Machado. Illustrations de Régis Lejonc

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Lors d’une chasse en forêt, un prince rencontre trois belles jeunes filles qui évoquent à voix haute leur vie rêvée. Exauçant le vœu de chacune, il épouse la plus jeune qui lui donne deux fils et une fille dont le front est orné d’une étoile ou d’une lune d’or. Mais à la naissance de chacun, la mère du roi, qui n’accepte pas ce mariage, jette le nouveau-né par la fenêtre et le remplace par un animal. Adoptés par une famille pauvre, les enfants grandissent et se posent de plus en plus de questions sur leurs origines. Un seul moyen de percer le mystère : parvenir à trouver et à interroger l’oiseau de vérité. Une quête longue et périlleuse…

L’oiseau de vérité est incontestablement l’un de nos livres lus préférés. L’interprète est un conteur hors-pair qui sait nous happer dès les premières secondes d’écoute. Et surtout, le merveilleux accompagnement au piano porte le récit avec beaucoup de force. Un livre-CD incontournable, que nous avons réécouté d’innombrables fois !

L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges. L’affaire des cahiers de Viktor et Nadia (de Davide Morosinotto, 2019)

Vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenu(e)s !

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Il y a des lectures qui sortent de l’ordinaire. Des romans qui nous surprennent, nous qui en avons pourtant déjà lu tant. Des textes qui portent de belles valeurs et aident à comprendre le monde. Des livres dans lesquels on vit en immersion et qu’on ne referme qu’avec un pincement au cœur et un sentiment immédiat de nostalgie, en pensant aux personnages que l’on vient de quitter et qui nous manquent aussitôt… Le nouveau roman de Davide Morosinotto, comme le précédent d’ailleurs, appartient sans aucun doute à ces pépites littéraire qui restent forcément rares et précieuses.

 

Éblouissante lumière_photoIl nous avait impressionnés et ravis avec Le catalogue Walker & Dawn ? Davide Morosinotto parvient de nouveau à nous couper le souffle avec un objet-livre splendide, travaillé dans les moindres détails : le roman ne se présente pas comme tel, mais comme un rapport de police – enfin, du commissariat du peuple aux affaires intérieures, puisque nous sommes propulsés dans l’Union soviétique de l’année 1941, au moment où le pays est attaqué par l’Allemagne national-socialiste. Rapport de police lui-même essentiellement composé par les fameux « cahiers », sorte de journal tenu par les jumeaux Viktor et Nadia, annotés avec beaucoup de zèle par le colonel Smirnov, en charge de l’enquête concernant leur « affaire ». Reconnaissez que tout cela a de quoi nous intriguer !

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De quoi s’agit-il donc dans cette affaire ? Face à l’attaque de l’armée allemande, Viktor et Nadia, bientôt treize ans, doivent quitter leurs parents et évacuer leur ville de Leningrad avec des milliers d’autres enfants. L’opération ne se passe pas comme prévu et, pour la première fois de leur vie, les jumeaux sont séparés. À travers leurs récits quotidiens, écrits à l’encre rouge (pour Viktor) et bleue (pour Nadia), nous suivons en retenant notre souffle leurs aventures et l’évolution du conflit, avec de magnifiques cartes et des documents et photographies multiples à l’appui : pourquoi certains enfants n’ont-ils pas été conduits à la destination prévue ? À qui se fier dans un pays miné par la guerre, mais aussi par la dictature ? Viktor et Nadia parviendront-ils à survivre et à se retrouver ?

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Ce roman est avant tout un formidable récit d’aventures, dont l’intrigue est véritablement passionnante : il a toujours été difficile de décider quand interrompre la lecture ! Au passage, on apprend mille choses sur l’Union soviétique dont l’histoire est restituée avec beaucoup de finesse par l’auteur qui évoque l’hiver et la géographie russe, la révolution d’octobre, l’idéologie communiste, la religion, les organisations de jeunesse, les baraki, les kolkhozes, les goulags… La mise en page et les documents mobilisent une iconographie russe, avec notamment des légendes en cyrillique ou des symboles du communisme, qui viennent encore renforcer la crédibilité de la mise en scène et qui ont beaucoup intéressé Hugo. Les nuances sont distillées avec beaucoup d’habileté par le biais de la narration à plusieurs voix – celle de Viktor, qui aspire intensément à être « un bon frère, un bon pionnier, un bon fils, un bon écolier, un bon camarade » mais n’hésite pas à enfreindre les lois lorsqu’il s’agit de rejoindre sa sœur ; Nadia, si spontanée et peut-être plus distanciée vis-à-vis du régime ; et Smyrnov, dont les annotations incarnent tout ce qu’il peut y avoir d’arbitraire dans l’exercice de la justice dans un régime non-démocratique et en période de guerre. L’écriture enfantine est vive, débordante de fraîcheur et de générosité. Davide Morosinotto évite parfaitement l’écueil d’une lecture trop « nationale » du conflit : comme le discours du commissaire Molotov, qui précise que la guerre « n’est pas imputable au peuple allemand », certains personnages rappellent qu’il y a eu des communistes et des résistants au national-socialisme en Allemagne, comme il y a eu des collaborateurs dans d’autres pays.

Car les deux protagonistes font de belles rencontres, avec des personnages auxquels il est impossible de ne pas s’attacher. On vibre pour chacun d’entre eux, à l’évocation des épreuves et des horreurs de la guerre. Et en même temps, le duo de narrateurs et leurs amis portent un intense message d’espoir, ne baissant jamais les bras et parvenant dans chaque situation à faire preuve de discernement, restant droits, courageux et généreux dans un monde où tous les repères sont brouillés.

Dans sa note finale, l’auteur écrit : « J’ai toujours cru dans la force des histoires et dans l’importance des livres. Et, comme le dit Nadia à un moment donné, je crois que nous avons le devoir de nous rappeler ce qui s’est passé. Et de nous battre pour que cela ne se reproduise plus. » Ainsi, L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges n’est pas seulement un récit atypique et captivant : c’est un roman important qu’il était urgent de lire.

Extraits :

« – Hé là, hé là ! j’ai dit. On est tous de bons communistes, pas vrai ? On n’a pas besoin de se voler nos provisions. Ceux qui ont quelque chose à manger, ouvrez vos sacs, on va partager le tout.
L’échalas a laissé retomber le petit et s’est dirigé vers moi, en traînant les pieds sur ce qui restait de paille.
– Et toi, tu es qui pour donner des ordres ?
– Viktor Nikolaïevitch Danilov, j’ai répondu. À qui ai-je l’honneur de parler ?
L’autre a craché par terre, en manquant de peu une jeune fille.
– À quelqu’un capable de te mettre une raclée si ça lui chante. Alors comme ça, tu es un bon communiste ? Moi, j’ai plutôt l’impression d’être en face d’un de ces types qui parlent toujours de partager mais qui gardent leur chocolat pour leur pomme.
Oh, c’était donc ça. Il avait repéré que j’avais du chocolat. J’ai dit :
– Kostia, ouvre mon sac, prends ce qu’il y a dedans et commence à le couper en parts égales. Un bout pour chacun. »

« Le fleuve sépare les îles de Leningrad de la terre ferme, vers le sud. Au nord, il y a l’armée finlandaise qui avance. À l’ouest, le golfe de Finlande, et à l’est, l’immense lac Ladoga.
– Voilà pourquoi le match se joue à Chlisselbourg, mon garçon. Et si nous perdons…
– Si nous perdons ?
– Alors Leningrad sera isolée pour de bon. Le siège de la ville pourra commencer. Et ce sera fichu.
D’après la carte, moins de trente kilomètres séparent Mga de la petite ville de Chlisselbourg.
J’ignore ce qui est arrivé au train 76, mais pourvu que ma sœur soit loin, très loin de cet endroit.
Tiens bon, Nadia. J’arrive.
Et je jure que je te retrouverai. »

Lu à voix haute en juin 2019 – École des loisirs, 18€

Karlsson sur le toit (d’Astrid Lindgren, 1955)

Karlsson sur le toitPetit-Frère est le benjamin ordinaire d’une famille suédoise ordinaire habitant dans une rue ordinaire de Stockholm. Il éprouve les plaisirs et les frustrations d’un gamin de son âge : il adore jouer avec ses deux amis et se blottir dans les bras de sa maman ; il se sent parfois seul par rapport à son grand frère et à sa grande sœur qui sont plus proches en âge ; et, avant tout, il adorerait avoir un chien. Rien que de bien ordinaire, me direz-vous. Mais notre histoire commence lorsque Petit-Frère fait une rencontre absolument extraordinaire : celle de Karlsson, petit bonhomme à la langue bien pendue et sûr de lui, débordant d’idées et d’imagination, et doté d’une hélice lui permettant de voler et de rejoindre sa petite maison… sur le toit de l’immeuble ! L’existence ordinaire de Petit Frère prend alors un nouveau tour, rythmé d’aventures incroyables. À tel point que toute la famille doute : Karlsson existe-t-il vraiment, ou seulement dans l’imagination de Petit Frère ?

Nous avions déjà dévoré les trois tomes des aventures de Karlsson à l’automne 2016, quand les enfants n’avaient que 5 et 7 ans. Depuis, Karlsson était devenu une référence incontournable de notre univers littéraire familial, que les enfants ont fait lire à toute la famille et que nous évoquons très régulièrement avec beaucoup de plaisir. À l’époque, les garçons s’étaient beaucoup identifiés à Karlsson qui se permet beaucoup de comportements proscrits : il se laisse complètement aller au jeu, expérimente tout ce qui lui passe par la tête sans tabou, se vante et ment sans vergogne, s’empiffre de sucreries, ne partage pas ses bonbons mais aime à jouer les justiciers… ravissant les petits lecteurs qui aimeraient parfois pouvoir se conduire ainsi ! En relisant le roman quelques années plus tard, les garçons se sont plus identifiés à Petit-Frère et indignés du comportement égoïste de Karlsson. Mais restent intacts le plaisir du jeu, qu’Astrid Lindgren sait si bien restituer, et l’amusement que procurent les répliques cultes de Karlsson (« Du calme, pas de panique ! » ou « Tout ça c’est purement matériel » quand il a détruit quelque chose…).

Je ne le répéterai jamais assez : quel dommage qu’Astrid Lindgren ne soit pas plus lue en France ! Chacun de ses livres est une ode à l’enfance et au jeu qui donne un plaisir de lecture intense aux petits lecteurs et lectrices qui commencent à lire des romans. Ils sont des références incontournables en Europe du Nord, en Allemagne ou en Russie et d’après Wikipedia, ils se sont vendus à plus de 165 millions d’exemplaires dans le monde. Pourquoi si peu d’écho chez nous ? Peut-être le côté transgressif, voire subversif d’une Fifi Brindacier, d’un Kalle Blomqvist, d’une Ronja fille de brigand ou d’un Karlsson sur le toit vont ils trop à rebours des principes éducatifs plus stricts qui prévalent en France ? Pour ma part, je tiens énormément à l’idée de permettre à mes enfants, par la littérature, d’imaginer des expériences, de rêver des aventures qui restent hors de portée dans la réalité…

Extraits :

« C’est seulement à ce moment-là que Petit-Frère se demanda comment il allait pouvoir monter sur le toit, lui qui ne savait pas voler.

– Du calme ! Pas de panique ! dit Karlsson. Tu grimperas sur mon dos et, hop !, on montera chez moi. Mais fais bien attention de ne pas mettre tes doigts dans mon hélice !

– Tu es sûr que tu auras la force de me porter ?

– On verra bien. J’espère que j’arriverai au moins à faire la moitié du chemin, malade et misérable que je suis. Mais j’aurai toujours la possibilité de te lâcher si je sens que je n’y arrive pas.

Petit-Frère trouvait l’idée d’être lâché à mi-chemin un peu inquiétante.

– Mais je suis sûr que ça va bien se passer, poursuivit Karlsson. À condition que mon moteur ne cale pas.

– Si tu cales, on tombe, fit remarquer Petit-Frère.-

Splash ! Tu as raison, mais tout ça c’est purement matériel, rétorqua Karlsson en faisant un geste nonchalant de la main. »

« Comme maman était fâchée avec Karlsson, il n’avait pas osé lui demander l’autorisation de l’inviter. Karlsson se mit à bouder comme jamais.

– Je ne joue plus si je ne suis pas invité, déclara-t-il. Moi aussi j’ai le droit de m’amuser !

– D’accord, je t’invite, se dépêcha de dire Petit-Frère.

Tant pis pour la réaction de sa mère. Organiser son anniversaire sans Karlsson n’était pas possible.

– Qu’est-ce qu’on va manger ? se renseigna Karlsson quand il avait fini de bouder.

– Un gâteau, bien sûr. Un gâteau avec huit bougies.

– Ah bon ? J’ai une proposition à te faire.

– Laquelle ?

– Demande à ta mère de te préparer plutôt huit gâteau avec une bougie ? »

 

Lu à haute voix en octobre 2016 et relu en mai 2019 – Le livre de Poche, 4,90€

L’Estrange Malaventure de Mirella (de Flore Vesco, 2019)

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En voilà une idée merveilleuse : revisiter l’un des contes les plus célèbres du canon des bibliothèques enfantines – j’ai nommé : le joueur de flûte de Hamelin ! Une revisite à la fois irrévérencieuse, réjouissante et moderne.

Irrévérencieuse, car Flore Vesco prend des libertés avec le conte d’origine, nous livrant une version alternative de l’histoire dans laquelle le rôle principal revient à Mirella, une jeune fille rousse de quinze ans. Pleine d’aplomb, de discernement et de générosité, Mirella est aussi une incarnation vibrante de la liberté et de l’émancipation, dont la trajectoire incroyable a passionné toute la famille. Et puisque les contes ont toujours une morale, il y en a une ici, mais concoctée à la sauce de l’autrice :

« Laissez les jeunes filles danser et, parées ou dévoilées, circuler dans la cité, ou bien il pourrait vous en coûter. Suivez les enfants inconscients, qui jamais ne doutent, n’hésitent ni ne tremblent. Et méfiez-vous des contes. Qui sait, derrière ces badines historiettes, quelles terribles vérités sont cachées ? »

Réjouissante car Flore Vesco écrit dans une langue fleurie qui évoque un vieux français digne des meilleurs passages du film Les visiteurs, teinté de termes germaniques puisque nous l’intrigue nous entraîne au creux du St Empire. L’autrice nous ravit également en donnant de l’épaisseur à l’histoire, prenant le temps de brosser des personnages et un Moyen-Âge hauts en couleurs : de l’organisation politique à l’hygiène en passant par les rites et superstitions, tout est tellement évocateur qu’on a l’impression d’y être. Et si effroyable, restitué avec tant d’ironie, que la lecture en devient… réjouissante.

« Et le prêtre de raconter les vies et les exploits de saint Hilarion et sainte Rictrude, qui fatiguaient leurs bourreaux, pouvant passer des heures à endurer les coups de pique en gardant le sourire, soupirant d’aise lorsqu’on les rôtissait sur le grill, changeant eux-mêmes de côté afin que leur chair soit partout dorée et craquante. »

Moderne tant ce détour par le Moyen-Âge donne à penser aux misères et turpitudes contemporaines : qu’il s’agisse de la domination masculine, de la chasse aux sorcières et de la recherche de boucs émissaires, des superstitions ou des effets de foule, les parallèles sont troublants et entre deux éclats de rire, j’ai bien vu que cette lecture donnait beaucoup à réfléchir aux garçons. Le détour par un passé lointain permet finalement d’évoquer des choses parfois très dures qu’il serait difficile d’aborder frontalement avec de jeunes lecteurs.

Nous n’avons fait qu’une bouchée des aventures de Mirella qui ont été un grand moment de lecture à voix haute. Après avoir ri et pleuré de la noirceur du Moyen-Âge, le dénouement de l’histoire a été véritablement jubilatoire ! Un roman émancipateur, pétillant d’intelligence et débordant de vérité, à découvrir sans hésiter.

Si vous n’êtes pas encore parti(e) pour la librairie la plus proche, finissez-donc de vous convaincre en lisant les critiques de Pepita, de Hashtagcéline, d’Andrea et de Linda !

Lu à voix haute en mai 2019 – L’école des loisirs, 15,50€