Le guide du voyageur galactique H2G2, I, de Douglas Adams (Folio SF, 2017 pour la traduction française)

« – Mais monsieur Dent, cela fait neuf mois que les plans sont disponibles au cadastre.
– Oh ! Oui, sitôt que je l’ai su, j’ai foncé les consulter, hier après-midi. On ne peut pas dire que vous vous décarcassiez pour attirer l’attention dessus. Je ne sais pas, par exemple, vous pourriez l’annoncer partout…
– Mais ces plans sont exposés…
– Exposés ? J’ai dû finalement descendre à la cave pour les dénicher.
– C’est effectivement la salle d’exposition.
– Et avec une torche.
– Ah ! Sans doute les lumières avaient-elles sauté !
– L’escalier aussi.
– Bon. Mais écoutez, vous avez trouvé l’avis d’expropriation, non ?
– Oui, reconnut Arthur. Oui, je l’ai trouvé : il était placardé dans le fond d’un classeur fermé à clé, coincé dans des lavabos désaffectés avec sur la porte la mention : Gare au léopard. »

Arthur Dent est atterré : figurez-vous que par décision administrative, sa maison est sur le point d’être rayée du paysage. Mais pourtant, ces tracasseries semblent bientôt insignifiantes au vu de l’immensité de l’univers, de l’ampleur des péripéties qui le traversent et de la position somme toute marginale de notre planète Terre, perdue aux confins inexplorés d’un bras d’une Galaxie quelconque… Arthur Dent en fera l’amère expérience. Mais pas de panique ! Il pourra heureusement compter sur son ami Ford Prefect, astrostoppeur natif de Bételgeuse, qui maîtrise la géopolitique galactique sur le bout des doigts. Et, surtout, sur son prodigieux Guide du voyageur galactique !

Douglas Adams réalise un tour de force : imaginer une intrigue complètement farfelue mais néanmoins captivante, un space opera façon Monty Pythons qui parodie avec autant de virtuosité le genre de la science-fiction que celui des guides et autres traités scientifiques. Une vraie gourmandise pour qui goûte (comme nous) la loufoquerie, les raisonnements par l’absurde et l’humour anglais. L’occasion de croiser un vaisseau spatial jaune fluo, une précieuse serviette de bain, un robot dépressif et un architecte alien spécialisé dans la conception de fjords. Et de découvrir au passage LA réponse à la « grande question de la Vie, de l’Univers et du Reste » ! C’est rafraîchissant et drôlissime notamment grâce aux clins d’œil satiriques aux questions de pouvoir, de bureaucratie et de métaphysique.

L’histoire n’est pas du tout en reste – elle fit d’ailleurs un carton lors de sa diffusion initiale sous forme de feuilleton radiophonique, en 1978. La mise à distance des petites problématiques humaines, par décentrages successifs par rapport à la Terre, nourrit une intrigue dont les vertigineuses ramifications se dessinent sous nos yeux ébahis. Les virages narratifs les plus improbables, eux-mêmes, sont articulés de façon à devenir plausibles – dans un univers infini, toutes les éventualités ne sont-elles pas possibles ?

Un roman-culte qui réjouit sans se prendre au sérieux. Dans lequel toute la famille est entrée avec délice : nous ne manquerons pas de lire la suite, notamment pour savoir qui tire réellement les fils de la politique galactique !

Autres extraits

« Je vous mets devant un choix simple : soit périr dans le vide de l’espace, soit… (il marqua une pause mélodramatique) soit me dire tout le bien que vous pensez de mon poème !
Il s’enfonça dans un vaste fauteuil de cuir en forme de chauve-souris et les contempla. Il avait retrouvé son sourire.
Ford cherchait encore son souffle. Haletant, il passa une langue pâteuse sur ses lèvres craquelées et gémit.
Arthur quant à lui lança d’un air dégagé : ‘À vrai dire, moi j’ai bien aimé’. »

« Ce que nous exigeons, ce sont des faits concrets !
– Mais non ! s’exclama Majikthise, énervé. C’est précisément ce que nous n’exigeons pas !
Prenant à peine le temps de respirer, Vroom Fondel beugla : ‘Nous n’exigeons pas de fait concrets ! Ce que nous exigeons, c’est une absence totale de faits concrets ! J’exige de pouvoir être ou ne pas être Vroom Fondel !’
– Mais qui diable êtes-vous donc, enfin ? s’emporta un Fook outré.
– Nous sommes, dit Majikthise, des Philosophes.
– Quoiqu’il se pourrait bien que non, ajouta Vroom Fondel en agitant un doigt menaçant vers les deux programmeurs. »

Lu en mai 2021 – Folio SF, traduction de Jean Bonnefoy, 8,10€

Une nuit à Insect’Hôtel, de Claire Schvartz (Les fourmis rouges, 2021)

Forcément, cet album grand-format mettant en scène des insectes (quelle chouette idée) avait vocation à paraître chez Les fourmis rouges. J’ai été immédiatement sous le charme en découvrant que le premier rôle revenait à une famille de… bousiers. Vous savez, ces sympathiques coléoptères qui poussent devant eux de savoureuses et pratiques boulettes de bouse !

« Il fait un temps à ne pas mettre une antenne dehors. »

Surpris par une tempête, les Bouzman, donc, se voient contraints de passer la nuit à Insect’Hôtel où fourmillent déjà des bestioles diverses et variées, bruyantes ou lumineuses, fragiles ou carapacées. D’après la rumeur qui bourdonne, il y en aurait même une qui serait carrément flippante…

Voilà une histoire rigolote et pleine de suspense : on brûle de savoir qui est le monstre qui terrorise tout l’hôtel. Au passage, on s’attache à l’intrépide Suzy Bouzman qui nous entraîne bravement à la découverte de l’inconnu. Et, sur un mode farfelu, on découvre la variété sidérante de la famille des insectes. Les illustrations débordent d’énergie et de bonne humeur. Je les ai trouvées mignonnes, notamment celles de l’hôtel et du décor naturel vu à hauteur de scarabée. Les bousiers ne sont pas très ressemblants mais ça ne fait rien, le registre est clairement celui de la fantaisie.

Un album joyeux et coloré qui fait mouche : de quoi donner envie de construire un hôtel à insectes dans son jardin !

Lu à voix haute en mai 2021 – Les fourmis rouges, 17€

Magic Charly, tome 2 : Bienvenue à Saint-Fouettard, d’Audrey Alwett (Gallimard Jeunesse, 2021)

Audrey Alwett serait-elle un peu magicière ? Par je ne sais quelle rune divinatoire, elle fait foisonner son univers page après page et bourgeonner des intrigues si addictives qu’il devient impossible de reposer ce pavé !

« Vous aurez droit à deux moires par mois, pas plus, dit-il avec délectation. Voilà qui devrait museler vos ardeurs délinquantes. »

Thadam semble rongé par tous les maux : la magie s’épuise inexplicablement mais chacun ne se sent pas également pressé de l’économiser ; les clivages sociaux fragmentent plus que jamais la société ; et la classe dirigeante pourrit de l’intérieur… Charly et Sapotille, envoyés dans le sinistre établissement de Saint-Fouettard, seront-ils en mesure d’agir ? Cette maison de redressement est une sorte de miroir inversé de Poudlard, avec son croquemitaine, ses floques au déjeuner, ses corvées et ses enseignements minables. La seule chance qui reste aux pensionnaires est peut-être de tirer parti du mépris qui les accable : ne jamais sous-estimer ce dont une bande de vauriens est capable, magie ou pas…

Le premier tome de Magic Charly avait placé la barre très haut, cette suite est tout à fait à la hauteur. Outre la richesse de l’univers et les péripéties captivantes, nous avons pris un immense plaisir à retrouver la plume vive et les personnages d’Audrey Alwett. Et son art singulier de faire écho, de façon très imagée, aux questions de société les plus brûlantes : magie, grimoires et créatures merveilleuses nous parlent ainsi avec justesse des ressources qui s’épuisent, des élites prédatrices, des violences sexistes et racistes, des fractures sociales qui pipent tous les dés, des ravages des rumeurs et du rôle émancipateur des savoirs… Cette résonance fait de ce roman une lecture à voix haute géniale qui peut se lire différemment, dans laquelle les lecteur.ice.s de différents âges y retrouveront tou.te.s pleinement leur compte !

Une série savoureuse comme un dessert de chez Célestin Bourpin qui rendrait accro. Espérons que la suite ne tardera pas.

Lu à voix haute en mai 2021 – Gallimard Jeunesse, 17,50€

Idéalis. À la lueur d’une étoile inconnue. Tome 1, de Christopher Paolini (Bayard, 2020 pour la traduction française)

La saga Eragon a contribué à révéler la passion d’Antoine pour la lecture en général et le genre de la fantasy en particulier. Impossible de passer à côté d’un nouveau livre de Christopher Paolini, surtout avec une couverture aussi splendide. Et voilà que l’équipe de Babelio nous invite à une rencontre en ligne avec cet auteur ! Nous avons donc plongé avec enthousiasme dans le Fractalverse, un univers de science-fiction à mille lieux d’Alagaësia, qui voit les humains quitter la Terre pour explorer le cosmos…

Kira travaille comme exobiologiste dans le cadre de la terraformation de nouvelles planètes. Lors d’une mission de routine, elle découvre un corps étranger avec lequel elle ne semble bientôt faire qu’un. Quelle est l’origine de cet organisme, est-il en train de prendre possession d’elle ? C’est le début d’une transformation qui entraîne Kira dans une véritable odyssée spatiale sur fond de guerre des étoiles. Il en va de la survie de la Terre, de ses colonies et de l’humanité.

L’intrigue démarre sur les chapeaux des roues et rebondit au fur et à mesure que les fronts se précisent et que Kira prend la mesure de ce qui lui arrive. Le récit est dynamique et l’univers crédible pour autant que je puisse en juger, travaillé dans ses moindres détails, avec de chouettes trouvailles comme les intelligences de bord. Les personnages sont intrigants pour certains (mais qui est Falconi ?), sympathiques pour beaucoup. La curiosité de Kira qui prend toujours le dessus sur les craintes vis-à-vis des espèces étrangères m’a plu. Paolini fait la part belle à des personnages féminins forts et hauts en couleurs.

Malheureusement, la mécanique se grippe dans la deuxième, et surtout la troisième partie. L’intrigue m’a paru de plus en plus diluée, touffue et mouvante dans certains arcs (cette histoire de Baton bleu par exemple). Sans doute est-ce lié à mon manque de familiarité avec les space operas, mais l’univers m’a semblé prendre le pas sur l’histoire et j’ai eu du mal à garder le fil face à tant de digressions, de péripéties et de longueurs. Un sentiment partagé par Antoine, pourtant plus adepte du genre, qui n’a pas renoué avec le plaisir éprouvé à la lecture du classique Tau Zéro, de La stratégie Ender d’Orson Card ou même de Phobos de Victor Dixen.

Un grand merci tout de même à Babelio pour la possibilité d’échanger avec Christopher Paolini que j’ai trouvé sympathique et généreux dans ses réponses aux questions de lecteur.ice.s : un moment passionnant et très émouvant pour Antoine !

Lecture commune avec Antoine – Bayard, traduction d’Éric Moreau, Benjamin Kuntzer et Jean-Baptiste Bernet, 19,90€

Le premier défi de Mathieu Hidalf, de Christophe Mauri (Gallimard Jeunesse, 2011)

C’est une cour fastidieuse avec, évidemment, son souverain, ses notables, ses hiérarchies, ses carrosses, ses cérémonies, ses festins interminables, et ainsi de suite. Des rouages qui ne semblent grippés que par un petit grain de sable obstiné : un garnement passé maître dans l’art de déclencher des catastrophes, de préférence le jour de l’anniversaire du roi – qui se trouve être aussi le sien. Langue bien pendue, sens aigu de ses droits associé à une effronterie et une imagination sans bornes lorsqu’il s’agit de parvenir à ses fins, Mathieu Hidalf exaspère (surtout son père) ou égaye (presque tous les autres, ravis de rigoler un peu), mais ne laisse personne indifférent. C’est bien simple, on ne parle plus que de cela dans le royaume : Mathieu parviendra-t-il cette année à surpasser sa dernière bêtise ?

« Une bêtise, l’ombre d’une bêtise, le simulacre d’une bêtise, la rumeur d’une bêtise, l’idée même d’une bêtise, et tout le monde se rappellera le jour de l’anniversaire de Mathieu Hidalf comme celui de la plus grosse punition jamais infligée à un enfant ! C’est bien compris ? »

Voilà une série qui commence sur les chapeaux des roues, portée par la plume malicieuse de Christophe Mauri. L’intrigue est menée tambour battant, déployant au passage plusieurs arcs qui seront repris dans les tomes ultérieurs. L’univers importe avec bonheur dans une société de cour digne de Molière des éléments de merveilleux et des clins d’œil aux contes. Les personnages sont outrancièrement drôles. Hugo, qui aime l’humour et le second degré, est littéralement tombé sous le charme de cette série dont il a dévoré tous les tomes dans la foulée. Je le comprends : il y a quelque chose de jubilatoire chez cet anti-héros qui suit ses envies envers et contre tout, s’autorisant tout ce que beaucoup d’enfants aimeraient pouvoir faire sans (heureusement) pouvoir se le permettre. C’est puéril, bien sûr, mais sa façon ingénieuse et subversive de tourner en dérision les abus d’autorité est aussi indéniablement réjouissante.

Un roman pétillant d’humour et d’intelligence : on en redemande !

Extraits

« C’est mon anniversaire, docteur, et je vais rater celui du roi à cause d’un chien et d’un père tortionnaire. De quoi souffre-t-il ?
– Votre père ?
– Non, pardi ! Mon chien !
– D’un mal de tête.
– Un mal de tête ! s’indigna Mathieu. Et moi, quand je prétends que j’ai mal à la tête, on ne me laisse pas jouer dans ma chambre toute la journée, que je sache ? Un simple mal de tête ?
– Étant donné qu’il en a quatre, son mal de tête est potentiellement problématique, rétorqua le médecin. »

« Monsieur le fastidieux Armémon du Lac, consul de Darnar, vous fait savoir qu’il se rend fastidieusement à la salle Cérémonie pour assister à l’arrivée fastidieuse du roi. »

Lecture commune avec Hugo réalisée en avril/mai 2021 – Gallimard Jeunesse, 7,10€

L’invention de Hugo Cabret, de Brian Selznick (Bayard Jeunesse, 2008 pour la traduction française)

L’objet-livre accroche l’œil et pique notre curiosité avec son papier épais, ce visage indéchiffrable en couverture, ces motifs d’un autre siècle, ces fondus au noir qui sont autant d’indices… On s’empresse de tourner les premières pages, se demandant si on est dans un album, un folioscope ou encore un roman. Mais dès le prologue, on sait qu’on a affaire à une histoire aussi inhabituelle qu’intrigante :

« L’histoire que je vais vous conter se déroule sous les toits de Paris en 1931. Vous y ferez la connaissance d’Hugo Cabret, un garçon qui, un jour, découvrit un mystérieux dessin. Ce dessin allait changer à jamais le cours de sa vie. »

Cette histoire d’enfant seul dans une ville sombre a quelque chose des textes de Dickens, mais dans lesquels on aurait insufflé un soupçon de merveilleux : passages-secrets, mystérieux automate aux fascinants rouages, grimoires, locomotive à vapeur et levers de rideaux… Ce livre touche et surprend, mais il a surtout de quoi nous faire rêver. La narration est très visuelle, portée par de belles illustrations au fusain – de quoi donner envie à Martin Scorsese d’adapter cette aventure au cinéma, c’est dire !

Et justement, cette lecture à voix haute a été pour nous l’occasion d’en savoir plus sur les débuts du septième art et de découvrir Georges Méliès à qui Bryan Selznick rend superbement hommage. Une toile de fond qui nous a beaucoup intéressés, nous donnant envie d’aller regarder son film Le voyage dans la lune qui a ravi Hugo (celui de L’île aux trésors comme celui du livre).

Brian Selznick parvient à huiler au plus près les rouages de son roman graphique tout en sortant complètement des sentiers battus. Pour notre plus grand plaisir.

L’avis de Bouma – Et merci à Frédérique et à Pépita du grand arbre de m’avoir donné envie de découvrir ce livre !

Lu à voix haute en mai 2021 – Bayard Jeunesse, traduction de Danielle Laruelle, 15,90€

L’île, de Vincent Villeminot (PKJ, 2021)

L’île, de Vincent Villeminot, PKJ, 2021. Illustration de fond: extrait de l’album Robinson, de Peter Sis.

Je ne sais pas comment celles et ceux qui ont découvert ce texte sous forme de feuilleton quotidien ont tenu face à un tel suspense. Quelle frustration de ne pas avoir pu dévorer ce roman d’un seul trait ! Comme les habitants de l’île et la bande d’ados au centre de l’histoire, on brûle de savoir ce qui se passe là-bas, sur le continent : pourquoi l’ordre a-t-il été donné de couper toute liaison ? Quelles sont les fumées qu’on aperçoit sur la côte et faut-il croire aux rumeurs terrifiantes ?

Vincent Villeminot sait parfaitement y faire pour refermer sur nous ses intrigues haletantes. Mais surtout (vous allez me dire, voilà bien un réflexe de geek de la science politique, mais tant pis il faut que je partage mon enthousiasme) : il n’a pas son pareil pour concevoir de passionnantes expériences de pensée. J’adore et je sens que mes étudiants vont finir par avoir droit à ses romans ! En l’occurrence, voilà une île assez petite pour fonctionner « en communauté » ; assez grande cependant pour mettre les solidarités à l’épreuve et provoquer des dilemmes de coopération, surtout lorsque l’ordre social est menacé. Tout cela fait écho à l’actualité – ce défi collectif qui exige un degré poussé de coopération et de sacrifices individuels sans assurance que tous jouent vraiment le jeu, ça ne vous dit rien ? Dans la continuité de ses romans précédents (voir ici et ), l’auteur sonde l’humain au prisme du retour à l’état de nature et la tectonique des groupes, scrutant ici plus particulièrement les effets dévastateurs des peurs sur la construction sociale de la réalité et, in fine, sur une cohésion sociale manifestement fragile. C’est fascinant, subtil et complètement addictif.

Des flash forward nous faisant pressentir des développements inconcevables font encore monter d’un cran le suspense : l’énigme autour de la crise en cours se double ainsi du mystère quant aux enchaînements susceptibles d’aboutir à un tel dénouement. Bluffée au départ, j’ai fini par trouver, au moment où les fils narratifs se sont rejoints, que ces anticipations en avaient trop dévoilé. À certains moments, j’ai eu aussi un peu de mal à me repérer parmi les nombreux habitants de l’île, dont certains ne sont mentionnés qu’en passant. Ce qui ne m’a pas empêchée d’engloutir aussi rapidement que possible les centaines de pages de ce roman.

Entre feuilleton d’aventures, robinsonnade et fable philosophique, un excellent cru !

Extraits

« Maintenant que les nuages et la brume de mer s’étaient dissipés, on distinguait parfaitement le continent, à quatre kilomètres de nous : le fort d’Énée, comme un récif planté à ras de l’eau, au milieu de la traversée ; la jetée de la pointe de la Fumée, et, à peine plus loin, le bourg de Fouras ; la côte qui s’étirait, largement urbanisée, perspective à perte de vue, semée presque sans discontinuer de maisons basses, hérissée çà et là d’un clocher, d’un château d’eau, et au moins aussi souvent d’une tour militaire, d’un sémaphore, puisque l’homme a sans cesse fortifié cette rade…

Mais ce ne fut pas la vue familière, ni même le calme de l’océan, couleur de boue, qui nous frappa ce matin-là. Non. Ce furent les trois fumées qui montaient depuis La Rochelle, très loin ; trois lourdes colonnes noires qui semblaient un funeste présage. »

« – On pourra voter, nous aussi ?

– Quand ça vous concernera. Mais je pense que le plus souvent, on s’en tiendra aux majeurs, si ça ne t’ennuie pas…

Françoise sourit. Simon leva de nouveau la main :

– Et en attendant, on ne va pas au collège, n’est-ce pas ?

– Non. Effectivement. Nous allons en parler avec vos parents, voir ce qui serait le mieux pour…

– Et là-dessus, on pourra voter ? Parce que ça nous concerne…

Des rires.

– Nous verrons, Simon.

Françoise redevint sérieuse.

– Je voulais vous rappeler aussi que je conserve une pleine autorité en matière de police, sur l’île. Je vous tiendrai informés, bien sûr. Mais quoi qu’il arrive, quoi qu’il se soit passé sur le continent, je crois que le pire danger serait de laisser s’installer la discorde ou le désordre parmi nous. »

Lu en avril 2021 – PJK, 18,90€

Ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes, de Jean-Charles Berthier (Actes Sud Junior, 2021)

Ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes, de Jean-Charles Berthier, Actes Sud Junior, 2021. Image de fond: extrait de Curieux mammifères, de Florence Guiraud, Saltimbanque, 2019.

Ce voyage à travers l’Ouest canadien nous conduit vers la côte Pacifique. Mais dans le bringuebalant Westfalia, personne ne connaît avec certitude le sens du périple : découvrir qui est vraiment Grandpa ? Partir à la recherche des orques auxquelles il semble étrangement lié ? Changer de décor histoire de fuir les souvenirs lancinants qui brident le quotidien ? Ou tirer au clair cette intrigante question de savoir « ce qu’il y a entre le ciel et les montagnes » ?

Nous étions plus que volontaires pour nous mettre en route : cette histoire de préservation des animaux fascinants que sont les orques ne pouvait que nous parler et de manière plus générale, nous adorons les road trips – surtout en combi. Le Canada est d’ailleurs un pays où nous aimons vadrouiller dans le cadre de nos explorations littéraires ; tout récemment encore, nous étions sur L’île-du-Prince-Edouard avec Anne de Green Gables et nous avions déjà séjourné là-bas en camping car l’année dernière avec Partis sans laisser d’adresse de Susin Nielsen…

Cette lecture à voix haute nous a permis de découvrir la plume bien à lui de Jean-Charles Berthier qui révèle un vrai talent pour brosser les personnages et imaginer leurs dialogues, trouver le ton vif et juste de la narration par la jeune Ellie. Et laisser la poésie opérer lorsqu’il s’agit d’évoquer les grands espaces, l’ivresse du voyageur, l’alchimie familiale en permanente construction.

Nous nous sommes donc complètement laissé entraîner dans cette intrigue aux contours flous dont le mystère semble s’épaissir au fil des péripéties, des rencontres et à l’approche de la destination. Cette construction a d’abord piqué notre curiosité, mais à la longue, elle a fini par nous déconcerter, nous donnant l’impression de naviguer un peu à vue et de perdre nos repères spatiaux-temporels. La fin du roman, ouverte et infusée de mythes amérindiens, n’a pas complètement dissipé ce brouillard pour nous. Si j’en ai apprécié la poésie, nous n’avons pas eu l’impression de reprendre pied.

Un road trip initiatique empreint de poésie qui nous a permis de découvrir une plume prometteuse.

Extraits :

« Je lui ai demandé de répéter. Il a redit « Dresseur d’orques ». Je me le suis répété. Tout fort, je crois. Pour ne rien vous cacher, il se serait présenté comme un chasseur d’escargots ou un … masseur de requins, j’aurais trouvé ça moins délirant. »

« Je me souviens du mouvement des serpents d’eau et des jours qui raccourcissent. De mes pieds nus dans la mousse humide. Du chant des arbres à l’humeur du vent. »

« On ne l’oublierait pas. Mais les gens de la route sont des papillons. Si tu les laisses filer, tu perds leur trace à jamais. »

Lu en avril 2021 – Actes Sud Junior, 14,80€

Lilly sous la mer, de Thomas Lavachery (Pastel / L’école des loisirs, 2021)

Dorures à l’ancienne, format à la verticale, on croit tenir un carnet d’observations datant de l’époque de Jules Verne… Dans le mille : nous voilà embarqués avec la capitaine Bullitt et sa famille à bord d’une prodigieuse boule d’acier pour une mission d’exploration à 2000 mètres sous les mers. Le voyage sera évidemment placé sous le signe de la science – avec force données chiffrées, microscopes, termes en latin et autres schémas délicieusement alambiqués à l’appui. Une science un peu fantaisiste, certes, mais cela n’enlève rien à l’exaltation de battre des records et d’explorer des territoires inconnus ! Dans toute cette effervescence, la petite Lilly semble bien immobile, devant son hublot : mais que fait-elle ?

Ce livre nous a fait passer un moment lecture à voix haute réjouissant : quel plaisir de déplier (littéralement) sa carte et de partir en expédition, de trembler au moment de repousser les frontières de la connaissance ! Mais aussi de prononcer de façon répétée le mot « boule Bullitt », de s’exclamer « Goodness » avec Monsieur Bullitt et d’admirer les ingénieuses inventions de Madame la capitaine !

Avec beaucoup de malice, Thomas Lavachery parodie le genre de la science fiction et taquine les savants, leurs idées fixes, leurs médailles et les enjeux souvent déconcertants de leurs recherches. Après tout, Albert Einstein ne disait-il pas que « l’imagination est plus importante que le savoir, car le savoir est limité » ? Et de l’imagination, l’auteur n’en manque pas, voyez plutôt l’inventivité avec laquelle il joue sur la mise en page pour planter le décor : on s’y croirait !

L’histoire se termine un peu en queue-de-poisson (c’est de circonstance), nous rappelant toutefois à bon escient que la pratique des sciences est moins spectaculaire que beaucoup l’imaginent – et souvent une affaire d’observation patiente…

Un album original où science, aventure et fantaisie ne semblent faire qu’un.

Lu à voix haute en avril 2021 – Pastel / L’école des loisirs, 12,80€

King Kong, de Fred Bernard et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2020)

Bête mythique, King Kong exerce une fascination qui ne s’est jamais démentie depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont innombrables. Mais en s’emparant de cette icône du cinéma fantastique pour en tirer un album jeunesse, le duo de choc que forment Fred Bernard et François Roca allait forcément se démarquer et livrer une interprétation singulière…

Et effectivement, cela fonctionne à merveille, grâce à la plume vive de l’un et aux effets spéciaux de l’autre qui compose des illustrations sensibles et frémissantes. Des pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong. D’autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage. Soulignant du même coup la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit. Deux mondes que tout oppose – et pourtant, King Kong semble à la lisière, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité. Et la rencontre avec ce colosse change Ann à jamais, nous donnant une lueur d’espoir…

Un album émouvant et de toute beauté.

Extrait du livre, page 27, reproduite sur le site de France Inter

N’hésitez pas à vous plonger dans les autres albums de ces auteurs, notamment Anya et Tigre blanc, Blanche-neige, Dracula et Le secret de Zara.

Lu à voix haute en janvier 2021 – Albin Michel Jeunesse, 18€