Les lapins de la couronne d’Angleterre, tome 1 : Le complot, de Santa et Simon S. Montefiore, illustrations de Kate Hindley (Little Urban, 2020)

Les lapins de la couronne

Par mes carottes, quel objet-livre ! La couverture est épaisse et ornée de fioritures vintage en forme de fleurs des champs. Le titre accroche l’œil avec ses dorures. Et cet adorable portrait du lapereau Timmy Poil-Fauve qui suscite immédiatement la sympathie avec ses oreilles immenses, son costume rapiécé et son cache-œil. L’ensemble dégage un charme so british, tout comme la couverture intérieure, digne d’une tapisserie victorienne aux motifs… de carottes.

Ce n’était pas la première fois que nous succombions aux lapins dessinés par Kate Hindley, je vous parlais il y a tout juste quelques mois du malicieux album N’oublie pas ton rêve qui nous avait déjà beaucoup plu. Cette fois encore, le charme opère : l’illustratrice brosse avec talent – et à hauteur de lapereau – l’univers imaginé par Santa et Simon Montefiore. Un monde de terriers, de champs, d’arbres creux et de tunnels où se jouent des drames que les humains sont loin de soupçonner. Et pourtant, heureusement que les Lapins de la Couronne d’Angleterre sont là pour déjouer les menaces terribles qui planent sur la reine en personne ! Bien malgré lui, Timmy Poil-Fauve, le plus maigrichon de sa portée, se retrouve au cœur d’un sombre complot fomenté par les compères de l’affreux Papa Ratzi. Lui qui a toujours été la cible des railleries de ses frères et sœurs, va enfin avoir l’occasion de vivre les aventures dont il osait à peine rêver jusqu’à présent. Comme le dit le vieil Horatio : « Rien n’est impossible, du moment qu’on a un peu de chance et de volonté, une carotte fraîche, la truffe humide et une dose de courage ! »

Roman d’espionnage, récit animalier enlevé et farfelu, ce premier tome mêle les genres, divertit et invite à prendre confiance en soi : une lecture idéale pour les lecteurs de primaire qui ont envie d’engloutir des textes plus longs.

Hugo et moi n’avons donc fait qu’une bouchée de ce texte. Nous serons au rendez-vous pour lire la suite qui devrait nous en apprendre plus sur le personnage aussi central qu’énigmatique qu’est Horatio. Et d’ici là, nous prendrons notre mal en patience en nous plongeant sans tarder dans une autre aventure de lapins : Watership Down, de Richard Adams.

Extraits

« Il y a bien des siècles, le roi Arthur, qui régnait sur l’Angleterre, décréta que le plat national du royaume serait le pâté de lapin. Mais son neveu de sept ans, le prince Mordred, adorait les lapins. Il mit un genou en terre devant la Cour entière et supplia son oncle de changer d’avis. Le roi Arthur était un roi plein de sagesse et d’amour pour son neveu. Il réfléchit un instant, puis déclara que le plat national serait le cottage pie. Des milliers de lapins furent épargnés, et le cottage pie devient le plat préféré du peuple britannique. Les lapins les plus courageux et intelligents, désireux de remercier le prince Mordred, jurèrent de servir la famille royale d’Angleterre. Ils creusèrent un grand terrier sous le château de Camelot et se baptisèrent les Lapins de la Table ronde. »

« Même lui savait que ses rêves étaient bien trop grands pour sa petite personne. »

Lecture commune avec Hugo, août 2020 – Little Urban, 12,90€

Des vacances timbrées, de Mathilde Poncet (Les fourmis rouges, 2020)

Des vacances timbrées_couv

Quelle merveille que cet album de Mathilde Poncet ! Serait-elle un peu sorcière ? En quelques pages, elle parvient à condenser des rêves entiers, des trésors de fantaisie, d’incroyables mondes imaginaires !

Écriture

Le texte écrit d’une écriture ronde pourrait être celui d’une carte postale envoyée par une petite fille à sa grand-mère. Elle raconte le voyage en train, l’animatrice, les autres enfants, le campement, les baignades, les rencontres, les jeux et les veillées… Chacun des ces mots est sublimé par les illustrations qui les revisitent, les fondent et les modèlent pour nous entraîner dans un univers fabuleux : l’animatrice et les camarades sont des créatures dignes d’un film de Miyazaki, le transport est assuré par un crapaud géant et par une sorte de monstre du Loch Ness à la crinière bleue, le paysage fourmille de surprises, de clins d’œil et d’étrangetés qui se révèlent un peu plus à chaque lecture.

Extrait 1

Extrait 2

 

On pourrait se dire que la rédactrice de la lettre a eu de la chance de séjourner dans un endroit aussi extraordinaire.

Nous avons plutôt vu dans ces pages un hymne à l’imagination et à l’esprit de l’enfance qui peuvent donner une dimension merveilleuse à un simple feu de camp, une cabane construite dans un arbre, une plongée dans les eaux intrigantes d’un lac ou même à la magie de pouvoir envoyer une missive en la glissant dans la boîte aux lettres.

 

 

Nous étions donc déjà complètement sous le charme de cette colonie de vacances lorsque la petite fille a posé le point final de sa lettre. Nous n’étions pourtant pas au bout de nos surprises ! La réponse de la grand-mère, dans les dernières pages, nous ont pris de court de façon toute réjouissante.

Cet album est drôle, tendre et splendide. Un vrai régal pour les yeux et pour l’imaginaire. Une invitation séduisante à rêver en grand format, à s’émerveiller de tout et… à écrire des lettres. C’est un coup de cœur familial et nous allons suivre de très près les parutions de Mathilde Poncet !

Lu en août 2020 – Les fourmis rouges – 17,90€

Rasmus et le vagabond, d’Astrid Lindgren (Pocket Jeunesse, 1999)

Rasmus et le vagabond_couv

Si quelqu’un devait détenir une recette pour concocter un délicieux roman jeunesse, ce serait probablement Astrid Lindgren. Cette autrice suédoise est absolument incontournable en Europe du Nord et en Allemagne. En France, elle est moins célèbre et on la connaît surtout pour l’irrésistible personnage de Fifi Brindacier. Et c’est bien dommage, car ses autres romans sont autant de gourmandises qui emportent à coup sûr l’enthousiasme des enfants. J’ai déjà parlé ici de Ronya, fille de brigand, des trois tomes de Karlsson sur le toit et de L’As des détectives – des livres très différents, mais qui ont en commun tout ce qui fait le charme du style d’Astrid Lindgren : un sympathique décor suédois, une bonne intrigue avec ce qu’il faut d’aventure pour captiver les lecteurs en herbe, des développements et des dialogues traversés par l’esprit de l’enfance et un petit côté subversif tout à fait réjouissant.

En ce début de grandes vacances (oui, le calendrier est un peu tardif dans notre région allemande), Hugo et moi avons cédé à la promesse de renouer avec tout cela et nous nous sommes lancés dans la lecture à voix haute de Rasmus et le vagabond, qu’il avait déjà lu seul il y a quelques mois.

Cette fois-ci, l’intrigue se noue dans un orphelinat où Rasmus refuse de se résigner à un quotidien morose – et surtout à la répression exercée par la sévère Mademoiselle Pinson. Aucun des couples qui passent à l’orphelinat ne semble vouloir l’adopter ? Qu’à cela ne tienne, Rasmus décide de se mettre en quête d’une famille qui veuille bien de lui. Il ne soupçonne pas les rencontres qui l’attendent : sa route croise celle d’un vagabond, mais aussi celle de dangereux criminels…

Toutes les qualités citées ci-dessus sont au rendez-vous, même si ce roman n’est pas mon préféré parmi ceux de Lindgren. Nous avons particulièrement aimé les premiers chapitres qui évoquent la vie à l’orphelinat et la fuite de Rasmus avec un mélange parfait de sensibilité et d’humour. Il me semble que la suite de l’intrigue aurait pu être plus ramassée mais rebondissements, cascades et dialogues savoureux sont au rendez-vous. Une excellente lecture pour les lecteurs dès l’école primaire !

Extraits

« Rasmus était assis sur sa branche habituelle dans le tilleul et pensait aux choses qui ne devraient pas exister.
Premièrement, les pommes de terre ! Ou plutôt elles devraient exister quand elles sont cuites, avec de la sauce, le dimanche. Mais quand elles sont en train de pousser, grâce au ciel, là-bas dans le champ, et qu’il faut les butter – alors elles ne devraient pas exister !
On pourrait aussi très bien se passer de Mademoiselle Pinson, qui disait : « Demain, nous allons butter les pommes de terre », comme si elle allait y participer. Mais pas du tout. C’était lui, Rasmus, avec Gunar et le grand Peter et les autres garçons qui allaient se faire suer dans le champ de patates toute la belle journée d’été. Et voir les gosses du village passer pour aller se baigner à la rivière.
Ces petits crâneurs du village, ils ne devraient pas exister non plus, d’ailleurs ! »

« Vous qui êtes partis là-bas au Minnesota, vous n’imaginez pas ce qui se passe cette nuit dans votre village gris près de la mer ! Un enfant effrayé court entre vos maisons, avec des émeraudes autour du cou, et un bandit à ses trousses. »

« Oscar poussa un gémissement de colère et se retourna vers le gendarme qui le tenait :
– Si je lui dis qu’il a une tête de cochon, est-ce que ça aggravera mon cas ou pas, dis-moi ?
– Tu peux être sûr que oui, dit le gendarme. Tiens-toi tranquille, et dis ton nom complet pour que Bergkvist puisse le noter.
– Oscar, dit Oscar. Et tu t’appelles comment, toi ?
– Andersson, que je m’appelle, mais ça ne te regarde pas. Et en plus d’Oscar, comment t’appelles-tu ?
– Ça ne te regarde pas. Oscar, ça suffit.
Andersson ricana. Il était plus jovial que l’autre gendarme. Celui-ci dit avec aigreur :
– Ce n’est pas le ton qui convient ici !
– Va te faire voir ! dit Oscar. Puis il se tourna vers Andersson et demanda :
– Alors, c’est interdit d’appeler ce Bergkvist tête de cochon ? Mais si je rencontre une vraie tête de cochon, et que je l’appelle Bergkvist, est-ce que c’est interdit aussi ? »

Lu à voix haute en août 2020 – Pocket Jeunesse,

Gustave Eiffel et les âmes de fer, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2018)

Dans notre région allemande, l’année scolaire traîne en longueur et nous attendons avec une impatience non dissimulée les grandes vacances, la semaine prochaine. Les mois de confinement, puis un déconfinement tâtonnant et compliqué nous ont épuisés. Alors pour galvaniser toute la famille, il nous fallait un remontant : une lecture détonante, quelque chose qui nous donne du muscle et du tonus, une bonne secousse qui disperse joyeusement la maussaderie ambiante. Le constat s’est imposé de lui-même : il était grand temps de dévorer un nouveau roman de Flore Vesco !

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Nous voilà donc propulsés à Paris en 1855, à l’aube de la révolution industrielle. À la recherche d’un emploi, Gustave Eiffel est intrigué par une énigmatique annonce qui le conduit à la non moins énigmatique S.S.S.S.S.S., sigle qui signifie, comme vous l’aurez deviné, non pas la Secte des Satyres Snobs Sifflotant du Swing en Savates, mais évidemment la Société Super Secrète des Savants en Sciences Surnaturelles. Formé à la dure, le jeune homme est envoyé en mission dans une usine métallurgique hautement suspecte… Une enquête qu’il aborde avec 60% d’ingéniosité, 20% de détermination et au moins 20% d’un humour pour le moins déconcertant !

Voici un roman d’aventure farfelu et charmant à tous égards. Pour son protagoniste attachant, dans ses doutes et ses centres d’intérêts… un peu particuliers. Pour les autres personnages qui piquent notre curiosité. Pour la passion communicative des membres de la S.S.S.S.S.S. pour les sciences qui donnent envie d’appréhender le monde avec toutes sortes d’appareils de mesure. Pour le décor steampunk fascinant d’une capitale transformée par le « progrès technique » et les balbutiements de l’industrialisation.

« Imaginez le progrès ! Plus besoin d’employer des ouvriers qualifiés : les manœuvres devaient seulement savoir actionner un levier, visser un boulon, tourner une manivelle… Un enfant aurait pu le faire. D’ailleurs, la manufacture en employait quelques-uns. Et grâce à l’éclairage au gaz, plus besoin de s’arrêter à la nuit tombée. »

Le quotidien infernal de la manufacture montre très bien les rêves et les dérives associés aux grandes inventions de cette époque, notamment l’électricité, mais aussi les conditions de travail inhumaines – et la déshumanisation du travail plus largement. Des réalités qui font prendre conscience du chemin parcouru et de la valeur des conquêtes sociales des XIXème et XXème siècles.

La construction de l’intrigue est un peu inhabituelle, en deux séquences clairement démarquées : le recrutement et la formation de Gustave, puis sa mission. Cela m’a prise de cours en me donnant le sentiment surprenant de bifurquer à mi-chemin – et rétrospectivement l’impression que la première partie aurait pu être plus courte. Cela dit, les enfants ont été captivés par cette histoire et nous avons été ravis de retrouver la plume de Flore Vesco qui apporte décidément quelque chose d’original et rafraîchissant à la littérature jeunesse !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline sur ce roman. Et par ici pour retrouver mes chroniques des autres romans de Flore Vesco : De cape et de mots, L’estrange malaventure de Mirella et 226 bébés.

Autres extraits

« La première phase d’expérimentation du thermomètre à sirènes a donné des résultats très concluants, commença-t-il. Vous savez que les poissons sont des animaux poïkilothermes, c’est-à-dire à sang froid. Or il semble bien que les sirènes, elles, aient le sang chaud, ce qui leur permet de se déplacer dans des eaux à température variée, et d’accroître ainsi leur territoire de chasse. Vous avez sans doute déjà remarqué que la température de l’air ambiant augmente lorsque plusieurs êtres humains sont réunis dans une même pièce. Ce thermomètre fonctionne selon le même principe. En plaçant plusieurs capteurs munis de poids au bout d’un filet, le thermomètre détecte la présence d’un banc de sirènes dans un rayon de 250 mètres cubes. »

« L’oreille était assaillie par mille bruits discordants : partout on clouait, vissait, rivait, écrouissait, sciait, escapoulait, calorisait, rabotait, corroyait, étampait, décottait, corrodait, mazéait, grenaillait, ébrondait, dolait, dulcifiait, emboutissait, laminait, crampait, ébarbait, burinait, pilonnait, cinglait, brasait et brocardait. Ce vacarme déferlait avec une telle force qu’il poignait le crâne et empêchait de penser. »

Lu à voix haute en juillet 2020 – Didier Jeunesse, 15,90€

Bordeterre, de Julia Thévenot (Sarbacane, 2020)

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« La Terre vous soutienne.
Le Bord vous retienne ! »

Si vous venez de « déborder » à Bordeterre, autant vous habituer aux convenances locales ! Mais sans doute êtes-vous au second plan, sans même avoir conscience de l’univers qui se déploie en ce premier plan tangentiel qu’est Bordeterre – et je ne vous parle même pas du plan Zéro…

Premier roman de celle qu’on connaît déjà pour son chouette blog Allez vous faire lire (qui figure en bonne place parmi ceux que j’aime beaucoup), Bordeterre construit un univers original, à la fois riche et très cohérent. On y bascule avec Inès, Tristan et leur chien Pégase. D’emblée, on se prend d’affection pour cette ado téméraire et son frère Tristan, tout en intelligence et en fragilités. Et bien sûr (cela ne va pas vous étonner) pour l’admirable bestiole qui les accompagne ! Très vite, les protagonistes sont séparés et arpentent deux faces disjointes de Bordeterre. Avec eux, on découvre un monde débordant de curiosités, avec ses lieux, ses habitants hauts en couleurs, ses clivages terribles, son régime dominé par une aristocratie décadente. Ce foisonnement peut déconcerter au premier abord. Pourtant, on se rend compte très vite que tout se tient, notamment grâce au fil conducteur du chant, ressource, enjeu et levier de luttes. Car dans ce décor se noue une intrigue complexe, mais captivante, autour d’un bras de fer inéluctable…

Antoine a dévoré les 520 pages de ce pavé en deux jours, puis sur son conseil, Hugo et moi l’avons parcouru à voix haute et sans fléchir. Il faut dire que tout concourt à nous faire avidement tourner les pages. Les rebondissements se succèdent. Le destin de Bordeterre reste tout à fait incertain jusqu’aux toutes dernières pages. Et surtout, les différents personnages sont si bien travaillés chacun par ses dilemmes, que l’on brûle de savoir comment ils vont évoluer.

Dans les premières pages, j’ai été décontenancée par la plume très directe de Julia Thévenot, et ses glissements parfois un peu brusques entre les registres. Au fil des pages, je l’ai apprivoisée et j’ai apprécié son côté incisif, sa manière d’interroger les ressorts de l’oppression et de la révolution. Elle nous plonge dans une réalité crue, dans laquelle les protagonistes ont surtout pour eux leur volonté inébranlable, leurs idéaux émancipateurs et leur solidarité.

Une lecture immersive, sombre et lumineuse, dont on ressort avec la sensation d’avoir voyagé très loin. Et l’envie de chanter. Il ne m’en faut pas moins pour conclure que Julia Thévenot en a certainement encore sous le pied. Nous serions ravis de la lire de nouveau.

Sur ce, le Bord vous retienne !

L’avis de Hashtagcéline

Lu à voix haute en juillet 2020 – Sarbacane, 18€

La tribu des Zippoli, de David Nel.lo (Actes Sud Junior, 2019)

La tribu des Zippoli_couv

Ah, le monde des livres, ses passionnés de littérature, ses bibliothèques aux rayonnages débordant de toutes sortes de bouquins et grimoires ! Une bulle d’évasion, un petit paradis pour les mordus de lecture ; un univers impressionnant, voire imperméable pour d’autres. Et pourtant, on pourrait faire l’hypothèse qu’il existe quelque part, pour chacun(e), les plus récalcitrants compris, LE livre qui lui ira droit au cœur et saura éveiller le plaisir de lire… On parie ?

Hugo et moi n’avons fait qu’une bouchée de ce livre à voix haute. L’intrigue se noue rapidement lorsque Guillem, le seul de sa famille à ne pas aimer lire, est sommé de choisir un « livre sans images ». Il jette son dévolu sur un volume plein de poussière, sans se douter un instant de la surprise qui l’attend, dès les premières lignes…

« En lisant les premières pages du livre, il fut frappé de stupeur : ‘Bienvenue dans la tribu des Zippoli, Guillem. Tu as mis très longtemps à nous découvrir, mais ne sommes pas fâchés…’ Le livre manqua de lui tomber des mains. D’un geste brusque, Guillem le referma et respira profondément. Ensuite, il se mit à réfléchir : c’était peut-être une coïncidence. Il y avait beaucoup de Guillem dans le monde, non ? »

Les questions se bousculent et nous tiennent en haleine chapitre après chapitre : quel est ce livre et quel lien a-t-il avec Guillem ? Comment est-il arrivé là ? Cela pourrait-il avoir à faire avec la bibliothécaire qui a décidément de airs de sorcière ? Sans parler de l’histoire dans l’histoire qui nous emporte dans un monde imaginaire surprenant aux contours mouvants !

Voilà un petit roman imaginatif, tendre et inspirant, à mettre entre les mains des enfants dès l’école primaire. Certes, nous avons refermé ce livre avec le sentiment qu’il y aurait eu largement matière à étoffer, à creuser et à prolonger, tant l’idée principale est riche et certains fils secondaires peu développés. Mais nous n’en avons pas moins apprécié la plume vive de David Nel.lo et la subtilité avec laquelle il célèbre tout à la fois le plaisir de découvrir la magie de la littérature, la liberté de lire à sa manière et les moments de partage autour d’un livre.

Lu à voix haute en juin 2020 – Actes Sur Junior, 13,80€

Peggy Sue et les fantômes, tome 1 : Le jour du chien bleu, de Serge Brussolo (Plon, 2001)

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Cela faisait longtemps que j’avais envie de découvrir Serge Brussolo, et en particulier sa célèbre série jeunesse Peggy Sue et les fantômes dont j’avais souvent entendu parler. C’est désormais chose faite, après quelques soirées de lecture à voix haute avec Hugo. Et quelle découverte !

Disons-le d’emblée, il ne faut pas se fier à l’impression donnée par la mise en place de l’intrigue qui rappelle beaucoup d’éléments assez classiques de la fantasy, avec son héroïne aux pouvoirs spéciaux. Peggy Sue a le don – et le malheur – d’être la seule à percevoir les Invisibles – sortes de créatures malfaisantes aux pouvoirs immenses qui, telles les divinités de la mythologie grecque, s’amusent à semer la pagaille parmi les humains. Malédiction car personne ne croit Peggy, et le combat qu’elle doit mener seule contre les complots machiavéliques des invisibles semble spectaculairement inégal. Le jour où un étrange soleil bleu apparaît au-dessus de la ville, même Peggy est loin d’imaginer ce qui l’attend…

Je m’attendais donc à passer un très bon moment auprès d’une héroïne courageuse dont les pouvoirs surnaturels et le combat promettaient de belles aventures. Ça ne s’est pas du tout passé comme prévu : à partir de ce point de départ assez classique, Serge Brussolo compose en effet un roman assez ahurissant dont je ne suis pas surprise qu’il ait été autant lu et traduit.

Son originalité vient d’abord de son intrigue qui ne suit pas la trame narrative habituelle, mais semble plutôt rebondir, nous prenant à chaque fois de court pour nous entraîner un peu plus loin dans l’imaginaire délirant de l’auteur. Tout – je dis bien tout ! – peut arriver et il y a quelque chose d’à la fois inquiétant et réjouissant à voir ainsi les frontières de ce que nous pouvions concevoir sans cesse repoussées.

Mais ce roman nous a surtout surpris par le tour de fable sociale, voire même d’expérience imaginaire qu’il prend rapidement : que se passerait-il s’il devenait possible de démultiplier ses capacités intellectuelles sans aucun effort ? Et si les animaux parvenaient à renverser le rapport de force avec les humains ? Ces questions passionnantes sont autant de fils pour sonder la nature humaine – la solitude, le progrès, l’autorité, la folie, l’opportunisme, l’apparence, et les relations entre humains et animaux. Vertigineux ! Le tableau est sombre, glaçant même par moments, mais fascinant. On ne sait plus si on est chez Lewis Carroll, chez Orwell ou dans l’un de ces contes de fée atroces où les enfants risquent de se faire manger.

Je crois que Hugo n’a jamais été aussi impressionné par une lecture. Mais il ne pense plus qu’à lire le prochain tome depuis que nous l’avons terminée.

Un roman marquant, donc, à découvrir si vous n’avez pas l’âme trop sensible !

PS : Je n’ai pas réussi à savoir s’il y a eu une nouvelle édition depuis celle que je possède, parue chez Plon en 2001. Je l’espère, car celle-ci ne met vraiment pas en valeur ce roman original, entre la couverture qui bat des records de laideur, la quatrième de couverture qui raconte la moitié de l’intrigue et de multiples coquilles oubliées dans le texte…

Lu à voix haute en juin 2020 – Plon, disponible d’occasion (épuisé)

L’incroyable voyage de Coyote Sunrise, de Dan Gemeinhart (Pocket Jeunesse, 2020)

L'incroyable voyage de Coyote Sunrise

Quel incroyable voyage, en effet, nous avons fait en compagnie de Coyote ! Vous n’avez certainement jamais croisé de fille de douze ans comme celle qui répond à ce nom extraordinaire, tout un poème – longue tresse, vieux jean usé et pieds nus, toute la sagesse du monde, un bagout impressionnant et une façon irrésistible d’allier ironie et tendresse.

« Tandis que nous nous dirigions vers la caisse, le gamin m’a détaillée de la tête aux pieds.
– Tu portes des vêtements bizarres.
J’ai regardé mon jean informe et mon T-shirt blanc couvert de tâches de graisse, puis ses habits à lui.
– Je porte plus ou moins la même chose que toi, ai-je rétorqué.
– Exactement. Mais je suis un garçon.
– Et donc ?
– Et donc les garçons et les filles ne sont pas censés s’habiller pareil.
– Bah, tu ferais mieux de te changer, alors. Parce que moi, c’est mort.
Il n’a rien répondu, et comme je ne lui avais pas encore payé son granité, c’était sans doute ce qu’il avait de mieux à faire. »

Si vous vous posez la question cruciale de savoir dans quel état américain on trouve les meilleurs sandwiches, vous tombez bien : Coyote vit avec Rodeo, son poète de père dans un ancien bus scolaire qui les emmène à travers tous les États-Unis au gré de leurs envies. Une liberté qui pourrait faire rêver : vivre dans une maison nomade avec potager, bibliothèque et même un chat, goûter la saveur incomparable du voyage, inventer des histoires, s’arrêter dans de chouettes endroits, embrasser tous les possibles auxquels la route peut mener… Laisser monter des compagnons de route parfois, mais attention, pas n’importe qui – seulement ceux qui aiment les beaux livres !

« Mais, comme dit Rodeo, rien ne dure éternellement dans ce bas monde, en dehors des Mars, et de la voix de Janis Joplin qui résonne dans l’univers. »

Mais comment en sont-ils venus à ce mode de vie hors du commun ? Ce passé qu’ils ont laissé derrière eux finit un jour par les rattraper et Coyote n’a pas le choix. Elle n’a pas plus de quatre jours pour retourner dans l’État de Washington pour sauver ses plus précieux souvenirs avant qu’ils ne soient détruits en même temps que le parc de son enfance. Seuls problèmes : ils sont à l’autre bout des États-Unis et Rodeo a juré de ne jamais retourner là-bas…

« J’étais plutôt bonne pour duper Rodeo. J’avais des années de pratique. Mais il était rusé, l’animal. Apprendre à duper Rodeo, on peut dire que c’est un peu comme apprendre à jouer avec une guitare qui a treize cordes au lieu de six, dont trois qui sont désaccordées, deux qui sont juste des fils et une qui est reliée à une clôture électrique. »

Nous ne sommes pas prêts d’oublier ce périple, suivi carte à l’appui, avec tout le plaisir de retrouver des coins déjà fréquentés en lisant Les aventures de Tom Sawyer, Le catalogue Walker & Dawn ou encore La longue marche des dindes. La quête de Coyote place ce voyage sous tension, mais on comprend vite à quel point cet immense chemin parcouru compte en lui-même. Il est semé de magnifiques rencontres qui contribuent à remplir le bus et le cœur de Coyote. Ce livre nous a fait rêver, passer du rire aux larmes. J’ai trouvé qu’il parlait très joliment de la charnière entre l’âge de l’enfance, son optimisme et sa soif d’ouverture, et celui de l’adolescence qui révèle à quel point tout est finalement plus dur et complexe. Les mots de Dan Gemeinhart vont droit au cœur en évoquant le deuil et la nécessité d’affronter ce qui nous fait le plus mal. Ils parviennent pourtant à composer une lecture réconfortante, portée par l’entraide et les liens qui se nouent autour de cette épopée. Alors oui, il y avait peut-être quelques longueurs, mais cela fait un bien fou de rêver, le temps de quelques centaines de pages, d’un monde de partage, de tolérance et de générosité.

N’hésitez pas à consulter les avis enthousiastes de Linda et de Bouma !

Lu à voix haute en juin 2020 – Pocket Jeunesse, 18,90€

Stern, tome 1: Le croque-mort, le clochard et l’assassin, de Frédéric et Julien Maffre (Dargaud, 2015)

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Stern_extraitAvec cette série, les frères Maffre revisitent le genre du western à leur manière ! On retrouve beaucoup des ingrédients incontournables du genre : une petite ville aux rues poussiéreuses battues par les cavaliers, un shérif intransigeant, un saloon qui ne désemplit pas, ses filles de joie et son piano désaccordé… Mais à bien y réfléchir, l’intrigue évoquerait plutôt celle d’un roman policier. Et c’est un euphémisme de dire que le personnage principal n’a rien des cow-boys musclés qui règnent sur le Far West à coups de colt : Elijah Stern, longue silhouette dégingandée en costume noir, front dégarni, tout en angles et en ombres, traîne une mélancolie empreinte de mystère et… une passion pour la lecture. Notamment un auteur français pas très connu qui s’appelle Victor Hugo.

Stern_extrait Melville

Qui est-il vraiment ? Croque-mort de son état, il est en réalité prêt à expédier toutes sortes de missions moyennant finances, n’hésitant pas, le jour où il découvre que l’homme qu’il est chargé d’inhumer a été assassiné, à s’improviser médecin-légiste et enquêteur ! Son enquête réveille un passé sanglant, lié aux atrocités de la guerre de Sécession.

Stern_extrait 1

Ce premier tome est très prometteur. L’enquête est captivante et on brûle d’en savoir plus sur le ténébreux Stern – quelle bonne idée de donner le premier rôle à un croque-mort ! Son goût pour la littérature suscite de nombreux clins d’œil réjouissants aux « nouveautés » de cette époque. Le dessin est très travaillé, sensible et élégant. Le décor de western est plus vrai que nature et les personnages tous plus expressifs les uns que les autres. J’ai eu un faible pour Elijah Stern, mais aussi pour le fameux « clochard » qui révèle une sensibilité et une profondeur inattendues.

On en redemande ! Comble de chance, j’ai les autres tomes sous le coude…

Lu en juin 2020 – Dargaud, 14,50€

Alma, tome 1: Le vent se lève, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2020)

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On en viendrait presque à croire que Timothée de Fombelle écrit d’une plume magique. Il suffit de quelques mots : le grésillement des gouttes de pluie au contact de la terre brûlante et rouge, un figuier sycomore aux branches entremêlées, l’infini du paysage bercé par le chant des cigales : nous voilà dans une savane africaine, au creux de l’écrin sauvage où vivent Alma et sa famille jusqu’au jour où son petit frère disparaît. Une voile qui claque, un cormoran qui traverse le ciel, la coque grinçante et des coups de maillet – nous sommes à présent à bord de La Douce Amélie, trois mâts qui, en ce mois d’août 1786, met le cap vers l’Afrique, puis les îles. Des destins que le commerce triangulaire va faire s’entrechoquer.

Plusieurs intrigues s’entremêlent pour faire d’Alma une lecture captivante et follement romanesque : quel est le secret des parents d’Alma ? Leur famille parviendra-t-elle un jour à se réunir ? Quels sont les complots qui semblent se nouer autour de La Douce Amélie ? Dans quel but le jeune Joseph s’introduit-il à bord ?

Timothée de Fombelle s’empare de l’une des pages les plus sombres de l’Histoire et démontre la force de la littérature pour entretenir une mémoire et comprendre. Le destin de ses personnages permet de prendre conscience du degré d’horreur atteint par le commerce d’êtres vivants qui a enrichi les nations européennes pendant le 18ème siècle. Une traite dont on découvre les modalités odieuses qui ont fait l’objet d’un travail de documentation très précis. Le contexte historique ne prend pas le pas sur l’intrigue, mais la nourrit. Impossible de ne pas s’attacher aux protagonistes, de ne pas trembler pour eux dans cet univers impitoyable, de ne pas vibrer pour le message d’espoir et de liberté qu’ils portent.

« Chez les Oko, le mot « alma » signifie « libre ». Mais ce genre de liberté n’existe dans aucune autre langue. C’est un mot rare, une liberté imprenable, une liberté qui remplit l’être pour toujours. Le père d’Alma raconte que chez lui, ce nom pourrait se dire ‘marquée au fer rouge de la liberté’. »

Une histoire splendide et émouvante, qui nous tient en haleine jusqu’au bout du monde. Un roman d’aventures au sens qu’en donnaient Robert Louis Stevenson, Herman Melville et Joseph Conrad. Une lecture incontournable dont nous brûlons de découvrir la suite !

Extrait

« À cet instant, il devrait s’attendre à ouvrir la lettre d’une amoureuse, le testament d’un vieux père, l’adresse d’une cousine à laquelle rapporter les affaires du garçon s’il venait à mourir. C’est ce qu’on trouve habituellement dans les vêtements des marins. Mais Lazare Bartholomée Gardel se connaît bien. Il sait que si son intuition l’a mené jusque-là, ce n’est pas pour une image pieuse ou le portrait d’une fille.
Il déplie le papier. L’encre a un peu bavé. Elle a traversé le tissu de la veste. Le parchemin est bien lisible mais parfaitement mystérieux.
Gardel suçote sa langue et plisse les paupières pour bien lire.
Un peu perdue au milieu de la page blanche est dessinée la tête d’un taureau. Les extrémités de ses cornes se touchent presque au-dessus. La tête est encadrée par quatre flèches qui marquent le nord, le sud, l’est et l’ouest. Une rose des vents à tête de taureau. Mais les quatre directions sont inversées. Le nord est indiqué vers le bas.
Dans le demi-cercle laissé vide entre les cornes, une étrange petite tête de mort nous regarde. »

Lu à voix haute en juin 2020 – Gallimard Jeunesse, 18€