Animains, de Silvia Lopez et Guido Daniele (Éditions du Genévrier, 2019)

Animains

La nature est époustouflante : prenez le prodigieux camouflage du caméléon, le bec flamboyant du toucan, les couleurs du canard mandarin, les motifs fascinants des rayures du zèbre, ou la délicatesse du papillon « monarque » ! Cet album rend hommage à toute cette beauté, sublimée par le format à l’italienne et le pinceau minutieux de Guido Daniele. Le support est pour le moins inhabituel, puisque l’artiste milanais esquisse ces seize splendides animaux non pas sur une toile ou une feuille de papier, mais sur… des mains ! Paume, doigts, plis et ongles permettent à merveille de reproduire becs, écailles, rides, pelage, nervures, oreilles et pupilles… Une manière originale de symboliser la responsabilité des humains qui tiennent pour ainsi dire dans leurs mains le futur du monde animal.

Animains_camaléon

L’album est de ceux qui se prêtent à plusieurs lectures. Chaque double-page présente une espèce, dont on peut admirer les singularités que Guido Daniele jubile manifestement à représenter dans leurs moindres détails. Certaines des peintures sont vraiment stupéfiantes de réalisme ; à première vue, on ne soupçonnerait pas que ces animaux sont peints ! Les textes de Silvia Lopez sont à la fois concis et riches d’anecdotes qui témoignent bien de la diversité des façons dont les espèces s’adaptent à leur environnement. Et bien sûr, une fois le principe compris, Antoine et Hugo ont pris beaucoup de plaisir à repérer les mains humaines (parfois nombreuses) qui se camouflent derrière les illustrations.

Animains_aigle

Animains_panda géant

A mi-chemin entre livre d’art et documentaire, Animains est une lecture à la fois plaisante et instructive. Seules réserves : on ressent bien la tendresse des auteurs pour chacune des espèces présentées, mais on en apprend finalement peu sur ce qui les rendent vulnérables. Les risques d’extinction ne sont évoqués que sur une double-page finale (dont la mise en page me semble assez rébarbative…), ce qui est dommage étant donnée l’ambition affichée par cet album de sensibiliser ses lecteurs à la préservation de la biodiversité. Par ailleurs, à moins de poser l’album sur une table, son format à l’italienne ne facilite pas la consultation des illustrations « verticales » (comme celle du panda ci-contre), heureusement peu nombreuses.

À faire découvrir à celles et ceux qui aiment l’art, la nature et… le camouflage !

Pour en savoir plus sur le handpainting de Guido Daniele, n’hésitez pas à consulter son site.

 

Extraits

« Dans certains pays d’Asie, les canards mandarins sont considérés comme un symbole d’amour et de fidélité, parce que mâle et femelle restent ensemble toute leur vie.
Le mâle est considéré comme l’un des plus beaux canards au monde. Ses plumes sont une explosion de couleurs et de motifs, contrairement à celles de la femme qui n’ont rien de spectaculaire. Mais il y a une bonne raison à cela.
La femme mandarin dépose ses œufs dans des creux d’arbres hauts placés. Ses plumes unies se mêlent aux ombres, dissimulant le nid aux prédateurs tels que les serpents, les chouettes ou les putois. »

« Un pygargue à tête blanche plane au-dessus d’un lac scintillant, ses immenses ailes déployées, à quelques 1000 mètres d’altitude. Même à cette hauteur, l’oiseau peut repérer un poisson nageant au loin. Les paupières de l’aigle produisent des gouttelettes huileuses qui enduisent ses yeux et atténuent le reflet de l’eau. L’expression « œil d’aigle » n’a jamais été plus appropriée. » 

Lu en janvier 2020 – Éditions du Genévrier, 16€

Blanche-Neige, de Charlotte Moundlic et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2019)

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« Émue par la pureté de ce tableau, elle fit le vœu de mettre au monde un bébé aux cheveux sombres comme le bois, au visage pâle comme la neige et aux lèvres écarlates comme le sang. »

On connaît tous l’histoire par cœur, mais comment résister à cette couverture magnétique, à ce beau visage sensuel qui jaillit des ténèbres pour contempler une appétissante pomme rouge ? Au fil des pages, on se laisse émouvoir par la solitude et la vulnérabilité de Blanche-Neige, persécutée par une belle-mère consumée de jalousie.

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« C’est ce que racontent les nains. Croyez-les si vous voulez. Qui sait où se niche la vérité de l’histoire… »

Les mots de Charlotte Moundlic, somptueusement illustrés par François Roca, revisitent à leur manière l’ultra-célèbre conte de Grimm. Le dépoussiérage ne saute pas aux yeux, il est subtil, mais réjouissant. D’abord, texte et illustrations sont saisissants de réalisme, laissant de côté les éléments magiques du conte traditionnel : Blanche-Neige n’est pas conçue suite à un vœu de sa mère et surtout, le fameux miroir magique cède la place à des rumeurs colportées à travers tout le royaume. La morale m’a semblé, elle aussi, renouvelée, enrichie. J’y ai retrouvé les mises en garde originelles contre l’obsession de l’apparence et l’orgueil, l’invitation à ne pas céder trop facilement aux tentations offertes par un(e) inconnu(e), mais j’ai perçu dans cette version du conte un propos plus sombre et plus moderne sur la maltraitance et la vulnérabilité d’un enfant démuni qui aime ses parents. L’album évoque l’importance de l’éducation comme vecteur d’émancipation. La morale est finalement peut-être plutôt pour l’adulte, sous forme d’invitation à laisser ses enfants grandir, s’épanouir et prendre leur place… D’ailleurs, les jeunes lecteurs sont invités par la fin ouverte à prendre une distance critique face à ce qui se raconte !

On retrouve avec bonheur l’obscurité et la froideur du décor médiéval que nous avions déjà aimées dans Anya et tigre blanc. Avec François Roca, on est toujours à la charnière entre littérature et théâtre, voire film (le personnage de la belle-mère aurait-elle d’ailleurs un faux air de Cersei Lannister ?). Le personne de Blanche-neige est finalement idéal pour les jeux de clair-obscur chers à l’illustrateur qui sublime le contraste entre la beauté solaire et mystérieuse de Blanche-Neige, portée par de belles couleurs sensuelles, et de grandes parts d’ombre et même d’obscurité. Les personnages peints à l’huile semblent presque poser, nous donnant presque l’impression de contempler une galerie d’époustouflantes toiles de maître…

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Comme il serait dommage de laisser sous cloche nos contes de fée ! Charlotte Moundlic et François Roca montrent tout le plaisir que l’on peut prendre à les faire vivre.

Lu à voix haute en décembre 2019 – Albin Michel Jeunesse, 19€

 

Mon petit monde, de Emmanuelle Houssais (Éditions du Ricochet, 2019)

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Une expédition pour explorer votre « petit monde », ça vous tente ? Saviez-vous que nous avons plus de bactéries en nous qu’il y a d’étoiles dans le système solaire ? Plus de mille rien que dans la bouche ! Si cela vous affole, continuez de lire et plongez-vous dans le nouveau documentaire d’Emmanuelle Houssais, paru au mois d’octobre aux éditions du Ricochet. Vous allez découvrir que contrairement aux idées reçues, cette prolifération est plutôt une bonne nouvelle…

Bactéries, bacilles et autres microbes font partie de l’univers des enfants auxquels on demande par exemple de respecter des règles d’hygiène qui ne leur semblent pas toujours tomber sous le sens ! On connaît moins la diversité de l’univers microscopique de ces organismes, présents dans tous les milieux, et le rôle essentiel qu’ils jouent pour le fonctionnement des plantes et des êtres vivants. C’est donc un sujet original et passionnant dont s’est emparée Emmanuelle Houssais.

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L’objet-livre est très attrayant : le grand-format et les illustrations chatoyantes permettent de plonger en immersion dans l’infiniment petit. Comme toujours chez cet éditeur (voir par exemple leur documentaire récent sur les îles), le texte n’est pas rébarbatif, mais se raconte comme une histoire. Il est à la fois précis, intéressant et accessibles à des enfants très jeunes, comme j’ai pu le constater en lisant Mon petit monde à mes garçons de 8-10 ans et à leurs cousines qui ont 5 et 7 ans. Tous ont été ébahis par l’histoire des bactéries sur Terre et la diversité des missions qu’elles assurent. Certaines sont redoutables, d’autres sont de véritables héroïnes avec une panoplie de super-pouvoirs leur permettant de nourrir, protéger, attaquer, guérir, camoufler ou au contraire éclairer, durcir les dents… Les représentations des différentes bactéries au début et à la fin de l’album sont fascinantes (nous avons évidemment vérifié qu’elles sont parfaitement fidèles !).

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Une jolie manière de convaincre, sans avoir besoin de verser dans le moralisme, de l’importance de se laver les mains, mais aussi de sortir prendre l’air et d’avoir une alimentation diversifiée !

Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions du Ricochet, 16€

Les petites reines, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2015)

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Et bien non, je n’ai pas passé les dernières années sur une exoplanète ou sur une île déserte… À vrai dire, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte. D’une manière ou d’une autre, j’ai réussi à passer à côté de ce roman dont tout le monde a déjà entendu parler. Heureusement qu’il y a ma maman à qui j’avais fait découvrir Brexit Romance l’année dernière et qui a eu la merveilleuse idée de lire, puis de me passer Les petites reines ! Alors certes, j’arrive un peu après la bataille et je ne vous cache pas que j’ai un peu hésité à publier une chronique en voyant qu’il y en avait déjà 447 rien que sur Babelio… Mais il serait dommage de se priver de partager avec d’autres le plaisir d’une lecture aussi savoureuse, non ? J’apporte donc ici ma petite goutte d’eau au moulin !

Quel personnage que celui de Mireille ! Son physique ingrat n’a d’égal que son regard acéré sur autrui, son sens de l’humour et sa répartie à toute épreuve – mais aussi sa sympathique capacité à s’enthousiasmer pour les spécialités culinaires et fromagères locales. D’une lucidité radicale, elle n’attend pas grand-chose de ses semblables et, d’une certaine manière ne peut qu’être agréablement surprise…

« Ça y est, les résultats sont tombés sur Facebook : je suis Boudin de Bronze. Perplexité. Après deux ans à être élue Boudin d’Or, moi qui me croyais indéboulonnable, j’avais tort. »

Par un extraordinaire concours de circonstances, la destinée des trois lauréates de l’infâme concours de boudin converge vers un point modal : la garden-party organisée à l’Élysée le 14 juillet. Qu’à cela ne tienne, elles y seront ! Quitte à s’y rendre à vélo et à vendre… du boudin pour financer le voyage.

« Alors on va clarifier les choses, chères amies. Personne ne va se jeter dans les escaliers au nom de quelque esprit que ce soit. On a des vélos, on a des mollets, on a une garden-party à gate-crasher. »

J’ai passé un moment délicieux avec ce road-trip farfelu, ponctué de dialogues et de situations irrésistibles. Ce roman se lit d’un trait. Cela fait un bien fou de voir Mireille et ses acolytes tourner en dérision les stéréotypes de genre, les journalistes sans scrupules et les réseaux sociaux qui font le buzz avec tout ce qui est bon à prendre. J’ai ri, parfois jaune, souvent à gorge déployée. L’histoire est d’autant plus touchante que les émotions sont tout en retenue ; le ton exubérant ne change rien à la profondeur du propos sur le rapport au corps, la différence, la filiation, le féminisme et la valeur de l’amitié. Une lecture libératrice, savoureuse (je pèse mes mots) qui vous donne envie d’enfourcher votre vélo et de laisser opérer la magie !

« – Mireille… tu nous as fait monter jusqu’en haut de cette colline juste pour visiter le village qui est spécialiste de ton fromage préféré ?!
– Boudinette scandinave, on ne pouvait pas rater ça. Impossible !
– Mais enfin, il y a plein de crottins de Chavignol en vente partout dans ce pays ! Qu’est-ce que ça peut te faire d’en manger ici ?
– C’est comme un pèlerinage, Astrid. Respecte un peu ma religion. »

Pourquoi ne pas jeter à œil à ce que disent Alice, Pepita, Sophie et les Lectures lutines de ce roman ?

Autres extraits

« Mon père est franco-allemand. Pour préserver son anonymat, surnommons-le Klaus Von Strudel. »

« Je suis pas psy, Malo, mais j’ai l’impression que tu déplaces sur moi ta propre culpabilité d’être devenu un petit caïd macho con comme ses pieds qui n’a rien trouvé de mieux pour marquer la rupture avec l’enfance que d’humilier publiquement sa meilleure copine de maternelle et qui est maintenant pris dans un engrenage infernal où il est obligé de garder la face, alors que les meufs qu’il a essayé de détruire n’en ont totalement rien à foutre de lui, et qu’au lieu de le craindre, elles l’ignorent et vont se balader à travers la France en devenant populaires sans lui demander son autorisation. C’est ça ? »

Lu en novembre 2019 – Sarbacane, 15,50€ (existe également au format poche, 7,40€)