Histoires de fleuves, de Timothy Knapman, illustré par Ashling Lindsay et Irène Montano (Sarbacane, 2019)

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Les fleuves offrent un fil conducteur prodigieux pour explorer le monde ! À la fois frontière, lieu d’échanges et trait d’union entre des régions parfois distantes de milliers de kilomètres, ils sont aussi des écosystèmes, des lieux chargés d’histoire où résonnent légendes, mémoire des civilisations qui se sont succédé sur leurs rives et écho de mille et une aventures… Tirant partie de cette richesse, Histoires de Fleuves nous invite à une série d’expéditions captivantes dans les méandres de cinq fleuves mythiques.

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Au fil des pages, le Nil, le Mississippi, le Rhin, le Yangtsé et l’Amazone se déplient (littéralement) sous nos yeux, de la source à l’embouchure, restituant délicieusement les sensations et les couleurs d’un vrai voyage. Les illustrations sont luxuriantes. Non seulement elles rendent hommage à la géographie, l’histoire et la biodiversité de chaque fleuve, mais elles invitent à rêver d’évasion, d’aventures, d’explorations… Au fil de l’eau, on s’arrête à l’envi pour découvrir les anecdotes, les histoires et légendes charriées par chaque fleuve et l’on apprend une foule de choses : le Mississippi, par exemple, nous entraîne des terres gelées du Minnesota au golfe du Mexique, nous murmurant en route la légende d’un monstre mystérieux et l’histoire de peuples amérindiens et de la guerre de Sécession, avant de faire résonner la musique de la Nouvelle-Orléans…

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Au passage, cette lecture nous a fait prendre conscience de l’importance des fleuves en littérature, nous donnant le plaisir d’évoquer de belles lectures faites ensemble. Comment sillonner les rives du Mississippi sans penser aux aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn, ou encore au Célèbre catalogue Walker & Dawn ? Celles de l’Amazone et du Nil sans évoquer L’explorateur et La déesse indomptable ? Le Yangtsé nous était moins familier, mais nous n’avons pris que plus de plaisir à le découvrir.

Un album stimulant qui ravit aussi bien les yeux que l’esprit et l’imaginaire !

Extraits

« Que le spectacle commence ! De 1830 à la fin des années 1930, de véritables théâtres flottants naviguaient sur le Mississippi, vers le sud comme le nord. Ils faisaient escale dans les villes bordant le fleuve et présentaient des spectacles musicaux, des ballets ou du cirque avec de vrais chevaux. Certains pouvaient accueillir jusqu’à 3400 spectateurs ! »

« LORELEI, LE ROCHER CHANTANT. Un jour, un homme prétendit avoir été ensorcelé par une belle jeune fille. Alors qu’on l’emmenait en prison, elle se jeta dans les eaux tumultueuses du Rhin. Depuis, les marins parlent d’une femme assise sur un « rocher chantant ». Envoûtés à leur tour par la beauté du chant, ils perdent le contrôle de leur bateau et chavirent. »

Lu en janvier 2020 – Sarbacane, 18,50€

Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage, de Paul Martin et J.-B. Bourgois (Sarbacane, 2019)

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« – On va dire… On va dire que… j’étais une héroïne, et tu étais ma fidèle monture. Et on se cachait dans ce jardin. Le jardin fantastique. Euh, non, pas fantastique. Le jardin…
Vu d’ici, le jardin semble totalement différent. Les silhouettes tordues des arbres, les herbes fouettées par le vent, les allées envahies d’orties et de ronces… Tout lui apparaît mille fois plus déroutant, mille fois plus vaste. Et le nom la frappe comme une évidence.
– Le Jardin Sauvage ! »

Il ne faut pas plus aux enfants qu’une petite phrase magique pour basculer dans un monde imaginaire où tout devient possible ! Un monde régi par ses propres lois, où l’on peut vivre ses rêves les plus fous… et apprendre à dompter ses angoisses. Mais le Jardin Sauvage que Violette et son fidèle chien Pavel découvrent en fuyant une menace terrible est-il vraiment un monde imaginaire ? Quelles surprises leur réserve-t-il ? Quel rôle la petite fille est-elle amenée à y jouer ? L’univers du Jardin Sauvage est-il complètement déconnecté de sa vie « normale », ou des liens essentiels existent-ils ?

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Nous nous sommes laissé entraîner avec grand plaisir dans cette aventure extraordinaire au cœur de la nature – des racines les plus profondes aux cimes les plus vertigineuses, de lacs habités par des êtres insolites à des entrelacs de tiges indociles… L’univers du Jardin Sauvage est merveilleux et inquiétant, dense et foisonnant, délicieusement absurde et parfaitement cohérent. Comme il est réjouissant de l’explorer et d’y trouver peu à peu ses repères !

Mais ce n’est pas tout. Tout cela n’est que le décor d’un récit initiatique qui nous a captivés de bout en bout, porté par une belle écriture imagée, modulée dans le rythme, tour à tour vive, drôle et angoissante. Par les illustrations tout en finesse aussi qui semblent onduler comme une prairie d’herbes hautes – et qui font de ce roman un objet-livre splendide.

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Avec une créativité et un talent de conteur impressionnants, Paul Martin affirme ici, dans la droite ligne de Max et les Maximonstres ou d’Alice au pays des merveilles, le pouvoir infini de l’imagination contre les épreuves de la vie. Le Jardin Sauvage est aussi un lieu où Violette grandit, comprend comment construire des alliance et trouver des compromis, n’hésitant pas à battre en brèche tous les préjugés pour parvenir à trouver le bien commun dans un écosystème complexe. Au fil des épreuves, Violette apprend à surmonter ses peurs et à s’affirmer, devenant sous nos yeux une héroïne exceptionnelle.

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Un roman fascinant comme une montre sans aiguille, féérique comme une pierre qui brille dans les ténèbres, qui fait intensément résonner notre imaginaire : l’un de ces trésors de l’enfance tout simplement indispensables !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Extraits

« – Eh bien, je préférerais que tu me vouvoies. Tu comprends, si je suis une héroïne, c’est important que je montre mon autorité aux gens. Donc, merci de me dire désormais « vous », fidèle destrier !
– Hein ? Te dire « vous » ?
– Oui ! J’ai toujours eu envie qu’on me vouvoie, mais les gens disent toujours « tu » aux enfants. Allez-sois chic !
Le chien se passa la patte gauche sur l’oreille, ce qui était pour lui un signe de grande perplexité. Puis il finit par lâcher :
– Bon. Comme vous voudrez, Violette ! »

« En effet, les Trolls se plaisaient à rester inertes. Leur nature minérale, leur poids, leur longévité, tout les portrait à détester le mouvement. C’était peut-être la raison de leur hostilité envers les bêtes et même les plantes : ce qui bouge, court, sautille, pousse et s’agite dans le vent leur semblait à la fois futile et agaçant. Eux tiraient leur force de leur capacité à rester sans faire un geste, sans respirer ni même cligner des yeux, pendant que le reste du monde tournait autour d’eux.
C’est pourquoi ils ne passaient pas à l’attaque. Ils auraient aisément pu ravager la place du marché, piétiner les pauvres protections mises en place par ses occupants, et contraindre ces faibles créatures à leur donner ce qu’ils voulaient. Mais cela n’était pas dans leur nature. Ils préféraient faire ce que savent le mieux faire les pierres : s’enfoncer dans le sol, être des obstacles, plus dur que le bois de chêne, plus patient que le félin à l’affût, jusqu’à ce que leurs adversaires viennent leur donner ce qu’ils demandaient. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Sarbacane, 19,90€

Arthur et la corde d’or, de Joe Todd-Stanton (Sarbacane, 2019)

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Il est certes tout petit, mais il a plus d’un tour dans son sac ! Arthur n’a jamais été du genre à faire comme tout le monde, mu par une irrésistible curiosité, une soif d’exploration confinant à la témérité. Lorsqu’une bête terrible s’en prend à son village viking, personne ne compte sur lui. Mais Arthur n’écoute que son courage…

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Voilà une perle de bande-dessinée qui va émerveiller petits et grands ! Pour sa première bande-dessinée, le talentueux Joe Todd-Stanton, dont nous avions déjà adoré les albums (voir ici par exemple), puise son inspiration dans une mythologie nordique dont on découvre tout le charme. Cette Islande de forêts et de glaces, de cavernes et de falaises offre un décor envoûtant aux aventures d’Arthur. Il s’agit-là d’une véritable épopée, avec ce qu’il faut d’épreuves, de territoires à explorer, d’alliances à créer et de monstres à terrasser.

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Tout cela est superbement illustré, avec de ravissantes couleurs chaudes et une multitude de petits détails à savourer au fil des lectures. La mise en page est particulièrement dynamique, alternant cases et grandes doubles-pages dans lesquelles Arthur n’est plus qu’une petite silhouette obstinée dans un panorama immense…

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Une histoire pour rêver, s’évader dans un univers magique et prendre confiance en soi. Un tome qui se suffit parfaitement à lui-même, mais dont on est ravi d’apprendre qu’il sera suivi d’autres albums. Bravo !

Lu en décembre 2019 – Sarbacane, 13,50€

La Grande Forêt. Le pays des Chintiens, d’Anne Brouillard (Pastel, 2016)

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Connaissez-vous déjà le pays des Chintiens ? Non ? C’est pourtant une contrée qui a de quoi fasciner n’importe qui, avec ses montagnes et ses marécages, ses îles, ses forêts de bouleaux et ses déserts… Une culture singulière aussi, avec ses propres journaux et festivals, ses cabanes et tout un bestiaire de petits habitants tous plus surprenants les uns que les autres. Vous n’en auriez donc jamais entendu parler ? À votre décharge, il faut reconnaître qu’on trouve difficilement le pays des Chintiens sur un atlas habituel. Cela dit, grâce à Anne Brouillard, il est maintenant possible d’en découvrir différentes régions grâce à deux « objets littéraires non-identifiés », entre album illustré, bande-dessinée et documentaire…

Ce premier voyage nous entraîne au pays du lac tranquille, en compagnie de Killiok, sympathique créature que l’on situerait peut-être à mi-chemin entre le chien et le moumine, et de son amie humaine Véronica. S’il pourrait être agréable de rester bien au chaud pour regarder tomber la pluie, les deux complices décident de partir à la recherche de leur ami Vari Tchésou qui n’a plus donné de nouvelles depuis des mois. Leur périple s’annonce mouvementé : la forêt est dense, des inconnus ont été aperçus, des lumières brilleraient la nuit et les êtres les plus inattendus sillonnent le coin pour se rendre à un étrange festival…

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Chintiens_fouetCette histoire est de celles où le chemin compte plus que la destination. On se régale de multiples curiosités, des développements d’une intrigue souvent à la limite de l’absurde, mais aussi des rencontres et des petits moment de bonheur : le plaisir de préparer tous les détails de l’expédition ; de planter sa tente dans un splendide panorama ; ou tout simplement de partager une tasse de café fumant en contemplant la forêt du haut d’un promontoire…

On plonge avec délice en immersion dans un pays au charme scandinave, qu’Anne Brouillard jubile, à l’évidence, à imaginer dans ses moindres détails, cartes topographiques, dessins et schémas à l’appui !

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Les illustrations au crayon, à l’encre et à la plume sont le reflet de cette imagination, fourmillant de détails, incarnant la grande forêt de façon vibrante, nous donnant presque l’impression que les arbres ont des yeux et que chaque buisson pourrait s’animer d’une minute à l’autre. La forme à mi-chemin entre album et BD est très réussie, à la fois fluide et dynamique.

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Mes garçons aiment les histoires aux confins de la réalité et celles où humains et animaux se côtoient. Ils sont complètement entrés dans ce monde imaginaire. Ils ont immédiatement voulu relire cet album plusieurs fois de suite et partager avec nous les scènes les plus drôles. Cette lecture, tout en restant tout à fait singulière, m’a rappelé de magnifiques souvenirs de romans de Michael Ende (cette ligne de chemin de fer au milieu de nulle part…), d’albums de Claude Ponti (je pense à Ma vallée par exemple), mais aussi par exemple des aventures de Fifi Brindacier dans lesquelles elle part en expédition seule avec ses amis dans une nature aussi enthousiasmante qu’inquiétante.

Un album fascinant, parfait pour s’évader à mille lieux du quotidien !

Les avis de Bouma, de Linda et de Pépita sont en ligne.

Lu en décembre 2019 – Pastel (L’école des loisirs), 18€

La légende de Podkin le Brave, tome 3 : Le monstre de cœur sombre, de Kieran Larwood (Gallimard Jeunesse, 2019)

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Nous en venions presque à souhaiter la fin de l’été pour que vienne le temps de s’installer au coin du feu… pour lire ensemble la suite de la légende de Podkin le Brave. Depuis un an déjà, nous l’attendions en frémissant d’impatience. Le lapereau et ses amis parviendraient-ils à trouver suffisamment d’alliés pour contrer l’attaque des terribles créatures métalliques qui menaçaient de prendre le pouvoir ?

L’histoire nous est toujours restituée par un barde au talent exceptionnel. Il parvient toujours aussi habilement à nous captiver, multipliant les péripéties, prenant des pauses aux moments les plus palpitants et sachant garder dans sa manche d’ultimes secrets et rebondissements. Il faut dire qu’il n’a pas le droit à l’erreur dans ce récit : il y va de sa vie. Et oui, l’écriture de l’histoire (ou de l’Histoire) présente des enjeux politiques forts et le métier de barde (ou d’historien) peut s’avérer dangereux…

La légende nous emmène loin dans la forêt de Cœur Sombre. Chargé d’histoire, ce lieu enchanteur regorge de créatures et d’objets stupéfiants qui ont enchanté Hugo. Pour ma part, j’ai apprécié la carte en début d’ouvrage et le glossaire final qui fournissent des repères pour m’y retrouver, mais lui a immédiatement retenu avec délectation quels dons et quels personnages étaient associés à quel terrier – aurait-il des dispositions pour devenir barde ? Tout ce cabinet de curiosités l’a vraiment fait rêver, notamment la magie des douze dons…

Ce troisième tome vient parachever l’épopée de Podkin avec panache, confirmant l’originalité de la réappropriation du genre de l’heroic fantasy par Kieran Larwood. Si Podkin est entré dans la légende, ce n’est pas en réalisant seul des prouesses de super-héros, mais grâce à la force de l’entraide et de l’amour de ses proches qui permettent à ce personnage pétri de doutes de déployer des trésors de bravoure et d’ingéniosité dans les moments les plus désespérés. Les personnages féminins – déesses, fillettes, mères, sorcières et autres tueuses à gage – jouent un rôle plus crucial que jamais. La morale de l’histoire (les légendes ne véhiculent-elles pas toutes des leçons de vie ?), invite subtilement à une réflexion sympathique sur la force de l’union, l’écriture de l’histoire, les traditions ancestrales qui servent à justifier l’arbitraire des formes de patriarcat, peut-être aussi le sens de la séparation des pouvoirs… (quoique la fin m’ait laissée un peu perplexe à cet égard, pour des raisons que je ne peux développer ici sans spoiler éhontément, mais dont je discuterai avec plaisir avec celles et ceux qui en auraient envie !)

C’est avec un pincement de cœur que nous refermons ce troisième et dernier tome. La légende de Podkin le Brave est un trésor à faire découvrir d’urgence aux jeunes lecteurs gourmands de belle littérature. Une pépite qui mérite amplement le prix Sorcières reçu l’année dernière ! Pour nous, elle a aussi été la révélation d’une plume alerte et généreuse – celle de Kieran Larwood que nous espérons retrouver très bientôt. Gageons que le barde a encore plus d’un récit dans son sac. En attendant les prochains, je vais à la prochaine occasion me procurer Watership Down, histoire de ne pas quitter trop vite le genre de la « fantasy lapinesque » !

Extraits :

« Sur le sentier, les branches s’écartèrent et une silhouette apparut. Elle se découpait à peine au clair de lune, mais Podkin vit distinctement qu’il s’agissait d’une créature incroyablement grande et large – aucun des lapins qu’il avait croisés jusque là n’était aussi volumineux. Sur la tête de la bête se dressait une paire de bois de cerf.  Un seul être au monde portait ce genre de cornes. Cette fois, Podkin était certain de rêver. »

 » – Paz ?
– Hum… Quoi ?
– As-tu remarqué quelque chose de particulier chez la Gardienne cheffe ?
– Elle est très grande ?
– Non, elle est lapine.
– Oui, Podkin, je l’avais remarqué.
– Or, cette tribu existe depuis fort longtemps.
– Des siècles, je suppose.
– Par conséquent, ça signifie qu’il fut un temps où les lapines étaient cheffes. Au terrier de l’Antre de Hern, mais peut-être dans d’autres terriers aussi. Cette règle que tu détestes tant… celle qui prétend que seuls les mâles sont habilités à être chefs… a peut-être été inventée.
– J’y ai pensé, répondit Paz. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 15,50€

Edison : la fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan, de Torben Kuhlmann (Éditions NordSud, 2019)

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Vivre en deux langues et entre deux pays, c’est avoir la chance d’évoluer dans un univers littéraire élargi. Je suis toujours fascinée de constater, en habitant dans le proche pays qu’est Allemagne, à quel point les lectures ont parfois du mal à passer les frontières. De nombreuses perles littéraires françaises restent inaccessibles en allemand – la plupart des albums de Rebecca Dautremer, par exemple. Et inversement, certains des livres les plus lus par les enfants allemands n’ont jamais été traduits vers le français. C’est pourquoi je suis toujours ravie quand les traductions nous permettent d’élargir l’horizon de nos partages livresques. Les éditions Nord Sud contribuent avec brio à faire voyager les livres en traduisant régulièrement de splendides albums européens. Cet éditeur permet en particulier de découvrir en français les albums de Torben Kuhlmann, l’un des auteurs-illustrateurs les plus populaires de ce côté du Rhin (et bien au-delà !). Le dernier, Edison : la fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan, vient de paraître.

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Nous avons lu en allemand trois albums de cet auteur – Linbergh, Armstrong et Edison – désormais tous disponibles en français. Chacun de ces albums rend hommage à un personnage ayant fait bondir en avant les connaissances humaines dans un domaine particulier : le pilote Charles Lindbergh, l’astronaute Neil Armstrong et l’inventeur Thomas A. Edison. Mais Torben Kuhlmann réécrit malicieusement l’histoire, imaginant à chaque fois que l’avancée en question ait été initiée… par une souris. Les humains sont loin de soupçonner l’effervescence fébrile qui règne parmi ces adorables petits rongeurs aussi curieux que créatifs. Dont la manie de se lancer des défis tous plus fous les uns que les autres n’a d’égale que leur obstination à inventer des machines astucieuses pour contourner les obstacles liés à la gravité, à l’absence d’air ou à la pression hydrostatique !

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« Vois-tu, nous autres souris ne devons jamais nous sous-estimer, conclut le professeur. Une souris peut parfaitement descendre au fond de l’océan ! »

Dans Edison, par exemple, deux souris se mettent en tête de construire un engin capable de sonder les profondeurs sous-marines, à la recherche d’un hypothétique trésor. Expérimentations physiques, études de cartes et préparation de l’expédition sont menés avec rigueur et l’ivresse de la conscience de repousser les frontières de la connaissance. Les ingénieuses bestioles sont loin de se douter qu’elles sont en réalité sur les traces de Thomas A. Édison…

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Nous avons retrouvé dans ce livre tout ce que nous avions déjà adoré dans les précédents albums de Torben Kuhlmann. La forme est vraiment à la charnière entre album illustré et roman, avec un texte relativement long déroulant une histoire aux rebondissements multiples, mais indissociable des illustrations qui subliment, prolongent l’écrit, prennent parfois même le relai avec de majestueuses doubles-pages illustrées se suffisant parfaitement à elles-mêmes. Voilà une proposition merveilleuse pour les enfants qui apprécient l’immersion que permettent les textes longs sans pour autant avoir perdu le goût des albums.

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Les illustrations contribuent à construire un univers graphique unique – vintage, drôle et décalé. Certaines sont à couper le souffle, toutes sont de celles qui invitent à prendre le temps de s’y plonger et de déguster chacun de leurs détails. On s’amuse à y découvrir à chaque lecture de nouvelles références aux mondes de la littérature et de la science – titres de journaux et de livres, photographies, plans de prototypes et mille autres clins d’œil témoignant du travail très soigné de l’auteur. Qui nous parviendrait presque à nous convaincre de cette histoire de souris astucieuses, avant de résumer dans les quelques pages finales les principales étapes de l’invention de l’éclairage électrique (telle que la racontent les encyclopédies). Un mélange inattendu de fantaisie et de sérieux !

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On sort de cette lecture avec l’envie de céder à sa curiosité et de voyager aux confins des territoires explorés. Pour notre part, impossible de résister à l’appel de l’aventure !

Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions Nord Sud, 18€

 

Eden, de Rebecca Lighieri (École des loisirs, 2019)

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« Existe-t-il, ce monde où je viens fuir la laideur de la réalité et la monotonie de mon existence ? Existe-t-il ou est-il une pure fantasmagorie jaillie du tréfonds de mon inconscient, comme le pense Lou ? Un rêve sans plus de substance que les rêves de la nuit ? Une vision que j’oublierai en grandissant ? »

La vie, ce n’est pas toujours drôle. Sans même penser aux drames qui peuvent fissurer toute une existence, vivre peut sembler terriblement ennuyeux, banal, futile ou vain. Sur notre île aux trésors, nous sommes convaincus que dans ces moments-là, la lecture offre une passerelle précieuse vers des mondes imaginaires élargissant à l’envi l’horizon des possibles. Ce n’est pourtant pas vers la lecture que se tourne Ruby, l’héroïne adolescente du premier roman jeunesse de Rebecca Lighieri, qui étouffe et se consume d’ennui dans sa petite vie morose et bien réglée…

Ruby découvre en effet qu’en entrant dans un petit cagibi, il peut lui arriver de voir sa réalité s’effacer et de basculer dans un autre monde. Un monde onirique, fait de beauté, de nature luxuriante, d’intenses expériences sensuelles et de rencontres bouleversantes. Ce lieu magique est-il le fruit de son imagination ? Quoiqu’il en soit, les escapades dont Ruby semble avoir de plus en plus besoin ont des effets bien réels sur sa vie et sur la manière dont elle perçoit notre monde…

« Depuis que je remonte le temps, le monde moderne m’apparaît dans toute sa laideur et toute sa folie. »

Eden est un très joli roman qui se lit d’une traite, l’intrigue parvenant à nous rendre aussi « accro » que Ruby au monde d’Eden. Comme elle, on brûle d’en savoir plus et d’élucider la nature de cet univers. On s’inquiète de voir Ruby basculer dans cette autre dimension qui n’existe peut-être que dans sa tête et perdre ce qui pouvait lui rester de goût à sa propre vie. On se demande comment cette histoire va bien pouvoir finir. L’écriture de Rebecca Lighieri, pseudonyme de l’autrice Emmanuelle Bayamack-Tam qui a été récompensée l’an dernier par le Prix du Livre Inter pour Arcadie, est vive, sensuelle et incarnée.

« Devenir adulte, c’est renoncer à faire les trucs intéressants dont on a rêvé enfant. »

Le thème des mondes imaginaires est classique en littérature jeunesse, mais il est traité ici avec originalité, en donnant la part belle aux valeurs de respect de la nature et aux utopies (à l’heure où la mode est plutôt aux dystopies) et en développant un propos très juste sur le passage de l’enfance à adolescence. Cet âge qui peut tourner la page de beaucoup d’illusions, ouvrir les yeux sur les dysfonctionnements de notre monde et faire envisager des choix de vie radicaux. La lecture d’Éden offre une parenthèse en suspension, dont on sort irradiée de l’envie de se recentrer sur l’essentiel et habitée d’une flamme d’espoir de sauver un monde qui court à sa perte. Les représentations de mondes passés, futurs ou alternatifs n’offrent en effet pas seulement des bulles d’évasion. Elles peuvent constituer de puissants catalyseurs pour changer ce qui doit l’être.

Merci à Hashtagcéline et à l’émission Bibliothèques d’adolescents de France Inter de m’avoir donné envie de découvrir ce roman !

Lu en novembre 2019 – L’École des Loisirs, 14,50€