King Kong, de Fred Bernard et François Roca (Albin Michel Jeunesse, 2020)

Bête mythique, King Kong exerce une fascination qui ne s’est jamais démentie depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont innombrables. Mais en s’emparant de cette icône du cinéma fantastique pour en tirer un album jeunesse, le duo de choc que forment Fred Bernard et François Roca allait forcément se démarquer et livrer une interprétation singulière…

Et effectivement, cela fonctionne à merveille, grâce à la plume vive de l’un et aux effets spéciaux de l’autre qui compose des illustrations sensibles et frémissantes. Des pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong. D’autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage. Soulignant du même coup la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit. Deux mondes que tout oppose – et pourtant, King Kong semble à la lisière, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité. Et la rencontre avec ce colosse change Ann à jamais, nous donnant une lueur d’espoir…

Un album émouvant et de toute beauté.

Extrait du livre, page 27, reproduite sur le site de France Inter

N’hésitez pas à vous plonger dans les autres albums de ces auteurs, notamment Anya et Tigre blanc, Blanche-neige, Dracula et Le secret de Zara.

Lu à voix haute en janvier 2021 – Albin Michel Jeunesse, 18€

Lightfall, tome 1: La dernière flamme, de Tim Probert (Gallimard Jeunesse, 2021)

Excellente pioche en BD jeunesse avec Lightfall, une épopée tout en clair-obscur dans la droite ligne du Seigneur des anneaux ! Cet imposant premier volume (255 pages tout de même) plante le décor d’un univers fantasy bruissant de magie et de prophéties effrayantes. Un monde auréolé de mystère : le soleil a disparu depuis longtemps, huit « lumières » flottent désormais dans le ciel – certains murmurent qu’en réalité il y en aurait beaucoup plus, l’une serait « tombée » récemment… Lorsque son grand-père sorcier qui perd un peu la tête disparaît, Béa doit surmonter ses craintes, quitter ses livres et sa bulle pour plonger dans un inconnu plein de surprises où toutes les apparences sont trompeuses. Heureusement, elle peut compter sur un chat facétieux ainsi que sur les tonnes de muscle et de bienveillance de Cad… C’est le début d’une quête initiatique palpitante.

La tension est encore renforcée par les pages sombres qui s’intercalent ici et là, dessinant une menace qui se précise. Cette intrigue menée tambour battant est portée par de nombreuses péripéties, des répliques vives et un dessin superbe composant une ambiance visuelle enchanteresse. Une vraie prouesse sur autant de pages !

Toute la famille est sous le charme de cette belle énergie et de cette histoire de dépassement de soi, d’entraide et de sauvegarde d’un monde. Lightfall est une belle initiation au genre de la fantasy, accessible dès huit ans. On en redemande et nous guetterons la suite avec impatience.

Lecture commune avec Antoine et Hugo en avril 2021 – Gallimard Jeunesse, 19,90€

Folklords, tome 1, de Matt Kindt, Matt Smith et Chris O’Halloran (Delcourt, 2021 pour la traduction française)

« Il était une fois…

Non… juste cette fois.

Un garçon…

Un garçon qui ne trouvait VRAIMENT pas sa place

Un garçon qui s’habillait étrangement

Un garçon qui était bien trop curieux »

Toute différence est relative ! Avec sa chemise, son sac à dos et sa cravate, Ansel passerait probablement inaperçu par chez nous, mais il détonne dans son monde où la tendance serait plutôt aux capes et chaperons médiévaux. Et au moment de choisir sa quête, n’allez pas croire qu’il se contentera d’une banale exploration ou chasse au trésor : c’est décidé, il trouvera les légendaires maîtres-peuples, ces figures dont l’existence est mise en doute et dont on ne n’a même pas le droit de parler… Quelles sont les motivations du jeune homme ? Quel est ce monde truffé de clichés empruntés à la fantasy, aux contes et aux univers horrifiques ? Et d’ailleurs, qui raconte cette histoire ?

La quête d’Ansel est pleine de surprises. Elle révèle par petites touches un univers singulier où l’on comprend vite qu’il vaut mieux éviter de se fier à l’apparence des personnes rencontrées… Les graphismes évoquent les comics et sont à l’image du propos, à la fois ronds et féroces, pleins d’ironie. Les auteurs tournent en dérision les stéréotypes associés à plusieurs genres, composent des répliques acerbes qui nous ont bien fait rire. Ces pages nous parlent du spectre infini d’intolérances à l’égard des outsiders, des liens entre connaissance et pouvoir (brrr, ces « bibliothécaires » tyranniques aux faux airs de membres du KKK) et, surtout, de la création littéraire. J’ai aimé la façon dont métaphores et clins d’œil lancés par la voix du narrateur interrogent les conditions d’énonciation du récit, mais aussi l’omnipotence des écrivains et les contours des êtres de papier nés de leur imagination…

Tout cela est réjouissant et stimulant, mais j’ai trouvé que cela devenait complexe dans les dernières pages qui m’ont laissée perplexe. Difficile de dire si c’est la trame narrative un brin embrouillée sur la fin, le final radicalement inattendu ou la façon dont les différents niveaux du récit s’entrechoquent qui m’a perturbée. La suite de la série dira si les choses s’éclaircissent !

Une BD étrange et très intrigante, mais qui me laisse l’impression de n’avoir pas saisi tous les clins d’œil…

Pour lire un extrait sur le site de l’éditeur, c’est par ici !

Lecture commune avec Hugo et Antoine, mars 2021 – Delcourt, traduction de Lucille Calame, 16,50€

La fleur perdue du chaman de K. Un incroyable voyage des Andes jusqu’à l’Amazonie, de Davide Morosinotto (L’école des Loisirs, 2021 pour la traduction française)

Nous avions lu à peine quelques lignes à voix haute que Hugo s’est exclamé : « Je crois que nous tenons notre coup de cœur de 2021 ! »

Avec La fleur perdue, Davide Morosinotto conforte en effet sa place dans le cercle le plus sélectif de nos auteurs chouchous, parmi les tout premiers. Je ne suis pas certaine d’avoir lu quelque chose d’aussi bon que son triptyque de romans reliés par le fil rouge du fleuve – le Mississippi pour Le célèbre catalogue Walker & Dawn, la Neva pour L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges et L’Amazone dans ce troisième tome. Ces trois romans brillent par la vivacité de la plume, la qualité d’une intrigue menée tambour battant, des personnages attachants, des dialogues délicieux, un décor historique restitué très finement sans que cela ne prenne le pas sur l’histoire et un vent d’aventure auquel il est tout simplement impossible de résister !

Le célèbre catalogue Walker & Dawn (2018), L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges (2019) et La fleur perdue du chaman de K (2021), de Davide Morosinotto – en fond, l’album Histoires de fleuves, de Tim Knapman, paru chez Sarbacane.

Si ces livres sont inoubliables, c’est aussi grâce à un travail graphique merveilleux : le premier roman faisait la part belle à des documents du début du 20ème siècle, extraits de catalogues, coupures de presse et photographies, le deuxième se lisait comme des cahiers d’enfants dûment annotés par un commissaire soviétique ; ce troisième volet,  peut-être le plus inventif, fait littéralement s’entrechoquer texte et illustrations… Vous l’aurez compris, nous avons ici affaire à des livres hors-normes qu’il faut absolument avoir dans sa bibliothèque !

Grâce à La fleur perdue, nous avons donc passé ces derniers jours au Pérou, en cette année 1986 où les walkmans étaient à la pointe du progrès, en compagnie de Laila, fille d’un diplomate finlandais, et El Rato, mystérieux habitant de l’hôpital Santo Toribio de Lima où la jeune fille est hospitalisée. La découverte par les deux enfants d’un journal d’expédition, rédigé quarante ans auparavant par un médecin en quête d’une fleur miraculeuse, prend une dimension particulière lorsque Laila apprend qu’elle souffre d’un mal incurable. Et si cette fleur perdue au cœur de l’Amazonie pouvait la sauver ?

« La Fleur perdue existait-elle vraiment ?

Était-elle si miraculeuse ?

Qu’était devenu le docteur Clarke ?

El Rato et moi pouvions-nous suivre ses traces ?

Et comment ? »

Nous voilà entraînés dans un voyage des Andes à la Selva amazonienne, ponctué d’incroyables péripéties et d’inoubliables expériences initiatiques. Par la magie des mots, ces pages nous transportent, cartes et images à l’appui, et nous donnent l’impression de grandir avec les protagonistes. Des personnages que nous avons adorés : débrouillards, courageux, généreux – et quel bagout ! Pendant la lecture, nous avons eu envie de retourner feuilleter les pages de l’album Histoires de Fleuves consacrées à l’Amazonie et nous nous sommes rendu compte que Davide Morosinotto avait puisé dans les mythes locaux – qu’il s’agisse de l’arbre esprit lupuna, des apachetas, de la légende des trois dauphins ou encore d’un fameux serpent…

Les 520 pages de ce roman-fleuve se lisent donc beaucoup trop vite et c’est le cœur serré que l’on voit irrémédiablement approcher le moment de débarquer. Que lire après ça ? Spontanément, Hugo a proposé… de relire Le catalogue. Et si ce cycle est présenté comme achevé, il n’abandonne pas l’espoir qu’un nouveau tome puisse paraître un jour, autour du Nil, pourquoi pas ?

Ode à l’amitié et à l’espoir, un livre réjouissant et émouvant : de ceux qui peuvent susciter la passion de lire !

En bonus : « La plupart des gens ont peur des piranhas, parce qu’ils sont carnivores. Mais le candirù est cent fois pire. Il est minuscule. Quand tu te baignes, il se glisse dans ton zizi. Et figure-toi… qu’il est couvert de piquants. Pour le faire sortir, bon courage. »

Lu en février 2021 – L’école des loisirs

Watership Down, de Richard Adams (1972 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour l’édition en français)

Quel plaisir de lire à voix haute une saga épique, un conte-fleuve dans lequel on s’immerge pendant plusieurs semaines ! Surtout lorsque celui-ci est écrit d’une plume généreuse, voire fleurie lorsqu’elle décrit la nature anglaise dans ses moindres frémissements… Comment imaginer que ce décor bucolique puisse être le théâtre de d’événements aussi terrifiants ? Car Watership Down, c’est surtout une extraordinaire intrigue à rebondissements qui se noue à partir de l’exil forcé d’une poignée de lapins suite à la prophétie de la destruction imminente de leur garenne. Le périple vers les verdoyantes collines de Watership Down est semé d’embuches face auxquelles les petits héros devront rester unis et clairvoyants.

C’est tout un monde que les mots de Richard Adams déploient, à hauteur de lapin. Une communauté anthropomorphe avec une division du travail, une langue imagée qui a fait notre bonheur – et que nous parlons désormais couramment à la maison –, des mythes fondateurs qui réconfortent et inspirent dans l’adversité – les enfant ont adoré les aventures du légendaire lièvre Shraavilshâ dont les mille ruses sont dignes d’Ulysse ou de Maître Renart. Évidemment, on peut voir une allégorie dans ces lapins qui s’efforcent de « faire société », une fable qui parle des migrations, des fondements du pouvoir et de la rébellion, des vertus de l’entraide, des rapports entre humains et animaux, de la vie et de la mort.

Quelques longueurs dans la deuxième partie mises à part, nous avons été tenus en haleine par les péripéties que l’auteur met en scène avec un sens savoureux du suspense, mêlé de poésie. Nous avons vibré, ri et tremblé. Et c’est avec nostalgie que nous avons refermé ce livre et pris congé de personnages que nous avions désormais l’impression de connaître depuis toujours.

Merci à Monsieur Toussaint Louverture d’avoir réédité, dans un magnifique écrin, ce livre culte (plus de 50 millions d’exemplaires vendus dans le monde tout de même) qui était tombé en oubli en France.

Un roman immersif et haletant après lequel nous ne verrons sans doute jamais plus les lapins de la même manière.

PS : indignation générale chez nous face à la guimauve qu’a faite la minisérie Netflix de cette histoire !

Extraits

« Shraar-Vilou-Shâ, ou Shraavilshâ – le « Prince-aux-mille-ennemis » – est pour les lapins un héros mythique, malin, l’indécrottable défenseur des opprimés. L’ingénieux Ulysse en personne lui a peut-être même emprunté quelques-uns de ses tours, car Shraavilshâ est très vieux et jamais à court d’imagination pour tromper ses adversaires. »

« Le versant nord de la colline de Watership Down, dans l’ombre depuis le petit matin, recevait les derniers rayons du soleil. Au-delà de sa base bordée d’un mince rideau d’arbres, une montée abrupte se dressait sur plusieurs centaines de mètres avant d’enfin commencer à s’adoucir à l’approche du sommet. Chaude et veloutée, la lumière du couchant déposait une couche d’or sur l’herbe, les bosquets d’if et d’ajoncs, et sur quelques épines rabougries. De la crête, la pente semblait entièrement drapée d’un voile de langueur et d’immobilité. »

« Les lapins, dit-on, ressemblent aux humains par bien des aspects. Ils savent surmonter les catastrophes et se laisser porter par le temps, renoncer à ce qu’ils ont perdu et oublier les peurs d’hier. Il y a dans leur caractère quelque chose qui ne s’apparente pas exactement à de l’insensibilité ou de l’indifférence, mais plutôt à un heureux manque d’imagination mêlé à l’intuition qu’il faut vivre dans l’instant. »

Lu en décembre 2020 – Monsieur Toussaint Louverture, 12,50€

L’histoire sans fin, de Michael Ende (Le Livre de Poche, 1985)

« Il regardait fixement le titre du livre et se sentait tour à tour brûlant et glacé. C’était là exactement ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il avait souhaité depuis que la passion de lire s’était emparé de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres ! »

Michael Ende, roi de la littérature jeunesse allemande, sait comme personne passer les questions philosophiques les plus vertigineuses à sa moulinette spéciale pour en faire des récits d’aventure captivants, pour les petits comme pour les grands. Cette Histoire sans Fin en est peut-être l’exemple le plus ambitieux. Car à travers les aventures de Bastian Balthasar Bux, ce récit mythique et hors du temps nous entraîne dans un univers où on n’ouvre un livre que de façon solennelle, pour nous parler de L’Imagination, de La Littérature et de ce qui pourrait les menacer dans la société moderne… Rien que ça !

L’histoire est de celles qui ne se laissent pas enfermer dans quelques lignes de résumé : c’est d’abord celle d’un petit garçon rondelet, orphelin de mère, doué ni pour la classe, ni pour la bagarre, mais doté d’une imagination sans borne. C’est surtout l’histoire dans l’histoire, puisque notre anti-héros se trouve attiré comme un aimant par un livre, L’Histoire sans Fin, qui ressemble en tout point à celui qu’on est en train de lire, imprimé en deux couleurs, avec deux serpents qui se mordent la queue sur la couverture et d’immenses lettres dessinées en début de chapitre*. Les pages du roman brossent un pays merveilleux tel que seule l’imagination fertile de Michael Ende peut les concevoir. Un monde haut en couleur où l’espace et le temps se tordent allégrement, peuplé de mille créatures aux noms aussi étranges que réjouissants qui pimentent la lecture à voix haute de ce livre. Mais une contrée menacée par le néant, dont le sort semble reposer sur les épaules d’Atréju, un jeune héros opposé en tout point à Bastian, porteur d’un médaillon aux pouvoirs puissants sur lequel on peut lire : « Fais ce que voudras ». La signification de cette devise ne se révélera qu’à l’issue d’une quête pleine de rebondissements…

Avec une malice et une virtuosité extraordinaires, mais surtout son immense talent de conteur, Michael Ende construit une incroyable intrigue à tiroirs et miroirs qui rebondit, bifurque et tourne en rond à l’image de ces serpents qui se mordent la queue. L’histoire peut se lire comme un roman initiatique plein d’aventures, mais elle pose en toile de fond des questions passionnantes : quel réconfort la lecture et l’imagination peuvent-elles nous apporter lorsque la vie est trop dure ? Peuvent-elles tout pour autant ? L’imaginaire a-t-il besoin d’être soigné et nourri, de quoi se nourrit-il, d’ailleurs – n’a-t-il pas besoin du réel ? Et s’il est susceptible de s’épuiser, quel serait son contraire : l’oubli, l’ennui, les mensonges, le mépris ? Ou les délires, les idées fixes, voire les idées instrumentalisées à des fins de pouvoir ? Les livres ont-ils une vie propre, leurs univers et leurs personnages peuvent-ils s’autonomiser de leurs auteur.e.s – ou de leurs lecteur.ice.s ? Peut-on écrire une histoire sur une histoire en train de s’écrire, et ainsi de suite ?

„Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden.“

Toute la famille s’est laissée envouter par cette odyssée traversée de beauté et de ténèbres, que nous avons lue en version originale. Personnellement, outre le souffle épique, j’en ai retenu l’envie de faire prospérer mes mondes imaginaires. Cette soif créative est communiquée par l’auteur qui nous laisse pressentir les possibilités infinies de l’imagination par la répétition, comme un mantra, de la phrase : « Mais c’est une autre histoire qui sera contée une autre fois. » À l’évidence, Michael Ende a encore un stock infini d’histoires sous le pied. Il a aussi le défaut de ses qualités : si nous avons été absolument charmés, et même bluffés, par certains passages de cette Histoire sans fin, son côté touffu et foisonnant, surtout dans la deuxième partie, nous a souvent impatientés.

L’inventivité, l’originalité et la pertinence de ce livre l’emportent, de mon point de vue, largement sur ce défaut. Les avis sont plus partagés dans le reste de la famille. Ce classique a en tout cas, de façon évidente, marqué la littérature bien au-delà des frontières de l’Allemagne, il gagne à être lu – et l’adaptation cinématographique des années 1980, si elle a été un succès commercial, est loin de lui rendre justice.

* Du moins, c’est le cas de l’édition allemande que nous avons lue, ainsi que, sauf erreur de ma part (du moins s’agissant de la couverture), l’édition française parue chez Hachette.

Extraits (traduits par mes soins)

« Il souleva le livre et l’examina sous toutes ses coutures. La couverture était faite de soie aux reflets cuivrés et brillait lorsqu’il la retournait. En le feuilletant rapidement, il vit que l’écriture était imprimée en deux couleurs différentes. Il ne semblait pas y avoir d’illustrations mais une grande lettre magnifique ouvrait chaque chapitre. En regardant de nouveau la couverture de plus près, il repéra deux serpents, un clair et un sombre, qui se mordaient la queue l’un l’autre pour former un ovale. Et dans cet ovale, en lettres particulièrement complexes, se trouvait le titre :
L’HISTOIRE SANS FIN »

« Qui n’a jamais passé des après-midi entiers penché sur un livre, les oreilles brûlantes et les cheveux en bataille, à lire et à oublier le monde qui l’entoure, insensible à la faim et au froid –

Qui n’a jamais lu en cachette sous la couette à la lueur d’une lampe de poche, parce que Papa ou Maman ou quelque autre personne bien intentionnée éteignait la lumière, pensant bien faire en argumentant qu’il fallait à présent dormir puisqu’il faudrait se lever si tôt le lendemain matin –

Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères parce qu’une histoire merveilleuse se terminait et qu’on devait se séparer des êtres avec lesquels on avait vécu tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour lesquels on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie semblait désormais vide et vaine –

Celui qui ne connaît rien de tout cela, et bien, ne pourra probablement pas comprendre ce que Bastien fit alors. »

« Les dragons de la fortune font partie des animaux les plus rares du pays imaginaire. Ils n’ont rien en commun avec les dragons habituels, ceux qui habitent dans des grottes profondes comme d’immenses serpents répugnants et puants, gardiens de quelque trésor réel ou inventé. Ces créatures du chaos sont généralement de nature méchante ou cruelle, elles ont des ailes qui ressemblent à celles des chauve-souris avec lesquelles elles peuvent s’élever dans les airs bruyamment et maladroitement, et elles crachent feu et fumées. Les dragons de la fortune sont au contraire des créatures d’air et de chaleur, des créatures d’une joie indomptable, plus légères qu’un nuage malgré leur taille immense. Ils n’ont donc pas besoin d’ailes pour voler. Ils flottent dans le ciel comme des poissons dans l’eau. Vu de la terre, ils ressemblent à des éclairs lents. Le plus merveilleux chez eux est leur chant. Leur voix sonne comme le bourdonnement doré d’une grande cloche et lorsqu’ils chuchotent, c’est comme si on entendait ce son de cloche de loin. Celui qui a eu la chance d’entendre un tel chant ne l’oublie jamais et le raconte encore à ses petits-enfants. »

Lu en novembre-décembre 2020 en version allemande (chez PIPER Verlag)

Comme des sauvages, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2020)

« Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au fond, cela sonnait davantage comme une promesse que comme une menace.

On entre dans ce roman comme Tom dans la forêt primaire représentée en couverture : alerté.e par le résumé comme le jeune homme par un panneau de mise en garde, on sait qu’on met le pied en zone inconnue et que les frissons seront au rendez-vous. Cela ne nous empêchera pas d’être complètement pris.e de court au bout d’une centaine de pages. Puis encore. Et encore. Je n’en dirai donc pas plus, sinon que l’intrigue s’affranchit radicalement du concevable, bifurque et rebondit dans des directions inattendues, glissant du drame familial vers le thriller, du récit d’initiation au fantastique, nous laissant complètement abasourdi.e.

« … et puis, même bons ou bien intentionnés, les adultes sont toujours soucieux d’éviter aux enfants des déconvenues futures, et ainsi, ils leur exposent très tôt l’absurdité du monde, leur apprennent à se méfier du temps, des autres, de l’inconséquence, de l’ignorance et du jeu gratuit, alors qu’ils pourraient encore en jouir naïvement. »

Ne peut-on pas trouver belle l’idée d’un éden où la beauté de la nature et l’innocence de l’enfance seraient préservées de l’absurdité de notre société et des principes que les adultes doivent endosser ?

Vincent Villeminot s’inspire de Peter Pan, des romans de Jack London et des mythologies bibliques et grecques pour renouer avec les thèmes de la vie sauvage et du passage à l’âge adulte qui traversaient déjà Nous sommes l’étincelle. Ce qui rend ces deux romans tout aussi passionnants l’un que l’autre, c’est leur art de susciter la réflexion plutôt que de vouloir l’orienter. Difficile, au final, d’identifier dans ces pages un paradis ou un enfer. L’auteur sait restituer la beauté de la nature brute, la trêve et les révélations qu’elle peut offrir, chaque mot faisant jaillir des images, chaque syllabe donnant l’impression de respirer à pleins poumons d’enivrantes bouffées d’oxygène.

« La forêt était neuve comme elle l’est à chaque printemps. Les feuilles, jeunes et veinées, avaient ce vert qui semble capturer la lumière et la préserver jusqu’au crépuscule, la terre restituait des parfums de sève exaltants, les feuilles mortes et les bogues qui se décomposaient dans l’humus parlaient d’un temps révolu. »

Mais il n’y va pas par quatre chemins pour montrer ce que le monde sauvage a de plus terrifiant. Et les sacrifices qu’exige la construction d’une communauté alternative. Ces contradictions sont insécurisantes, elles placent le récit sous tension et nous font tourner les pages.

Voilà donc un roman qui m’a séduite à bien des égards et questionnée au bons sens du terme, mais pas autant enthousiasmée que Nous sommes l’étincelle (qui avait placé la barre très haut). Peut-être parce que la plupart des personnages m’ont moins touchée, peut-être parce que je n’ai pas trouvé facile de négocier chacun des virages de l’intrigue.

Ce roman hypnotique où se mêlent l’horreur et la grâce est à découvrir – si vous avez le cœur bien accroché !

L’avis de Hashtagcéline

Lu en novembre 2020 – PKJ, 18,90€

Les fleurs sucrées des trèfles, de Cédric Philippe (Éditions MeMo, 2020)

« Ne vous arrive-t-il jamais, en grattant un ticket de loterie ou en piochant une carte sur la pile, d’être convaincu de gagner ? De sentir le roi au sommet du paquet, de jurer que le chiffre gratté avec la petite cuillère va remporter un lot ? À cet instant, un feu rayonne en vous, une confiance : vous tenez mille paillettes de chance au bout de doigts. Mais qui allume ce feu, qui sème ces paillettes ? »

Il y a quelques années, Antoine nous a pris de court en nous demandant à brûle-pourpoint, entre la poire et le fromage, si ce qui comptait le plus selon nous était « la chance ou la raison ». Il était convaincu que l’essentiel était question de hasard, nous avions tant bien que mal tenté de le convaincre qu’il avait surtout prise sur la raison. Mais il faut bien le dire, la chance passionne les enfants et on peut s’étonner qu’elle ne soit pas plus présente en littérature jeunesse. Excellente idée, donc, de lui consacrer ce roman jalonné de dés, d’étoiles filantes, de pattes de lapin et, bien sûr, de trèfles !

Ce livre est l’un des plus étranges et intéressants qu’il nous a été donné de lire récemment. Comment vous dire ? Peut-être quelque chose à la frontière entre un conte, Alice au pays des Merveilles et un film de David Lynch ? D’abord cet objet-livre magnétique, avec sa tranche verte et sa couverture luxuriante. Ce prologue qui sonne comme une comptine, une petite fable sur la chance, raconté par un narrateur mystérieux que l’on ne retrouvera qu’à la toute fin. Puis se noue une intrigue grave autour d’Agathe qui apprend que son oncle adoré souffre d’une maladie pratiquement incurable. Pratiquement ? La voici partie chasser les trèfles à quatre feuilles, armée d’une volonté sans faille et de l’espoir fou que cela fera guérir son oncle…

Les dessins en noir et blanc (que nous avions déjà tellement aimés dans La petite épopée des pions) font incursion dans le texte, s’y substituent, même, sur des doubles-pages foisonnantes qui nous donnent envie de partir nous-mêmes en quête de chance.

Quel incroyable décor que le jardin de la famille d’Agathe ! Le regard des enfants en enchante chaque parcelle, révélant la mare sans fond, les trésors dissimulés dans la vase et entre les mousses, les tunnels et les cachettes, les arbres-mondes qui se penchent par dessus votre épaule pour se désaltérer dans votre verre, les tulipes imposantes comme des baobabs, les nuages et les nains de jardin qui n’attendent que vous tourniez les talons pour s’animer… Un milieu propice aux rencontres qui guident Agathe dans sa quête et la font grandir.

Les dialogues sont désopilants, tour à tour drôles, absurdes, pleins de réflexions piquantes sur le jeu du hasard, l’art de déjouer les sciences prédictives, les liens entre chance et bonheur et la façon dont la fortune se distribue. Poisson-volant, canard, renard et tulipes, chacun y va de sa petite tactique personnelle pour trouver la chance : voir le verre un millionième plein, demander de l’aide, laisser du temps au temps, réaliser des actes de bonté, décrypter les signes, lâcher prise, ne rien laisser au hasard. Ainsi, on en revient toujours, d’une certaine manière, à la nécessité de faire des choix…

En cours de route, j’ai craint que les enfants ne soient déconcertés par la complexité de ces questionnements et la bizarrerie de cette déambulation entre rêve et réalité. Et bien pas du tout, nous avons lu ce livre en trois jours et sans fléchir. Curieux de connaître l’issue de cette quête à l’enjeu vital, ils ont beaucoup ri et aimé se confronter à l’étrange et à l’absurde.

Alors, tenterez-vous votre chance avec ce roman ?

Extraits :

« C’est dans ce jardin, un soir d’été, que commence l’histoire d’Agathe. Si vous la rencontriez – et en fait, vous la rencontrez, puisqu’elle vous sourit en ce moment même, en face de vous – elle vous dirait simplement : je m’appelle Agathe, j’ai douze ans. Et vous verriez dans ses yeux, comme dans certaines pierres précieuses, une radiance et une nostalgie. Elle ne détournerait pas le regard, vous non plus ; vous deviendriez peut-être amis. Mais son oncle Yvon l’appelle depuis un endroit éloigné du jardin et en un instant elle s’échappe, sautillant sur les pierres plates entre les massifs. »

« – Poisson, Yvon va mourir.

– Tu n’as qu’à décider que non. Qui est Yvon ?

– Mon oncle. Ses poumons vont se remplir d’eau.

– La belle affaire ! N’a-t-il pas de branchies ? »

« Et si la chance est un grand gâteau ; les gens en mangent des parts et à la fin il n’y en a plus ? Comme le bonheur ? »

Lu en octobre 2020 – Éditions MeMo, 16€

La belle équipée, de Sophie Vissière (Hélium, 2020)

Quel plaisir de fabriquer, bricoler, bidouiller ce dont on a besoin ! Je suis épatée par la créativité des enfants qui n’hésitent jamais à laisser libre-cours à leurs idées. Mais aussi par la façon dont ces créations sont sublimées par la magie de leur imagination : une voiture sculptée dans le sable les emmène à l’autre bout du monde, quelques galets sur la plage en font des chasseurs de pierres précieuses, une canne à pêche faite d’une branche et d’un peu de ficelle assure leur subsistance au cœur de la jungle… L’inverse est vrai aussi : il suffit parfois d’imaginer construire quelque chose de chouette pour s’amuser. Je garde ainsi un souvenir d’enfance émerveillé des livres Copains des bois et Copains des champs, véritables mines d’idées pour observer la nature, s’y orienter et s’y débrouiller. À vrai dire, je ne me souviens pas d’avoir mis en œuvre aucun de ces conseils, mais j’ai adoré les découvrir (visiblement, je ne suis pas la seule vu le prix auquel ces livres se revendent d’occasion…).

C’est précisément cet art du jeu et de l’imagination avec un grand « I » – celle qui change radicalement les perspectives et repousse l’horizon des possibles – que célèbre cet album de façon très originale – et sur 128 pages ! L’histoire est celle de trois copains désœuvrés : alors que le reste de la colo part faire du canoë, les voilà punis et confinés au centre de vacances. Heureusement, nos compères sont plein de ressources : pour ne pas être en reste, ils vont allier leurs forces pour organiser une belle équipée. Rassembler le matériel et les outils pour construire leur embarcation, un nécessaire de survie, une boussole et des provisions, le trio a du pain sur la planche…

La forme entre album d’aventures, manuel de bricolage et film est aussi originale que réjouissante, à commencer par la splendide couverture à la texture tissée. Réalisées au pochoir, les illustrations donnent à l’ensemble un charme vintage immense. Ces pages colorées restituent l’ennui, les idées qui fusent, les brouillons ratés et les tâtonnements, les difficultés et le bonheur du partage, la fierté du travail accompli : de quoi donner envie de retomber en enfance !

Cette belle équipée prend une dimension particulière dans le contexte actuel où nous pourrions nous retrouver de nouveau confinés entre quatre murs. Autant vous dire que nous gardons l’album précieusement sous la main pour pouvoir nous évader à loisir…

Lu en août 2020 – Hélium, 17,90€

La Grande Aventure de Petit Ours, de Benedict Blathwayt (Le Genévrier, 2020 pour la traduction en français)

Quel joli petit album pour les petits qui découvrent la mer ! Grâce aux éditions du Genévrier, ce titre est désormais disponible en français. Voilà de quoi vivre une incroyable aventure avec Petit Ours qui partage les jeux des enfants sur la plage, jusqu’au jour où il y est oublié, seul face à la marée montante.

Suspense et rebondissements sont au rendez-vous ! En même temps, les illustrations au charme un peu suranné débordent de douceur et fourmillent de coraux, poissons et autres fascinants détails marins.

Et les dernières pages sont réconfortantes comme des retrouvailles…

Histoire en forme de conte qui nous fait basculer d’un sentiment à l’autre, récit d’aventure, livre promenade, imagier de l’océan, cet album qui mêle les genres a ravi les enfants de notre entourage pendant nos vacances à la plage !

Lu à voix haute en août 2020 – Le genévrier, 12€