Miss Charity, de Marie-Aude Murail (L’école des loisirs, 2008)

Miss Charity_couv

Cette fabuleuse lecture à voix haute nous a tant transportés en ces journées de confinement, nous faisant voyager dans le temps et côtoyer une galerie de personnages tous plus vivants les uns que les autres, qu’au moment de tourner la 563ème et dernière page, les larmes n’étaient pas loin…

Charity est une petite fille pleine d’imagination et de curiosité, qui scrute le monde à la recherche d’un sens et de réponses aux milles questions qu’elle se pose… Comme beaucoup d’enfants, me direz-vous ? Oui, mais Miss Charity grandit dans une Angleterre victorienne corsetée où il est attendu que les jeunes filles se distinguent avant tout par… leur discrétion. Fille unique délaissée par ses parents, Charity est bien seule dans sa nursery et trompe son ennui comme elle le peut, élevant toute une ménagerie de souris, hérissons et autres corbeaux, lisant tout ce qui lui tombe sous la main, peignant à l’aquarelle et imaginant toutes sortes d’expériences… Mais quelle place peut-on trouver à cette époque en tant que femme – et qui plus est, née dans une famille de rentiers où « gagner sa vie » est honni ? Son horizon se résume-t-il, comme chacun semble le lui suggérer, à faire un « bon mariage » ou quelque chose de vraiment intéressant va-t-il enfin lui arriver ?

Avec une lucidité délicieusement mêlée d’ironie (qui nous a agréablement rappelé celle de Calpurnia Tate, protagoniste d’un roman paru en même temps que celui-ci), c’est une véritable fresque de l’Angleterre victorienne que brosse Charity – ses fiacres, ses puddings, ses drames shakespeariens, ses manoirs poussiéreux et sa verte campagne, le clivage immense entre les bas-fonds de Londres et la haute société engluée dans ses conventions et son puritanisme. Une société pourtant travaillée par des révolutions scientifiques, littéraires et politiques qui rendent ce décor fascinant. À cet égard, j’ai été ravie de le découvrir à voix haute, ce qui a permis ici ou là de faire utilement les sous-titres sur les travaux de Darwin, les mésaventures d’Oscar Wilde ou les idées socialistes. Antoine et Hugo ont été stupéfaits de découvrir certaines normes sociales de la fin du 19ème siècle.

Mais avant tout, ils se sont passionnés pour le destin incroyable de Charity ! Son audace et sa soif d’indépendance donnent lieu à des scènes réjouissantes qui nous ont fait souvent rire. Évidemment, nous sommes tombés sous le charme de ses animaux qui sont tous plus attachants et drôles les uns que les autres. On pleure, aussi, de la dureté de cette époque et de la solitude de celle qui est en avance sur son temps, si mal comprise et peu aimée par ses parents. Ces épreuves ne rendent que plus précieuses les amitiés si importantes pour trouver le courage de sortir des sentiers battus…

Toute cette histoire est racontée avec brio par Marie-Aude Murail, d’une belle plume à la fois fluide et cultivant un petit charme suranné qui contribue à la mise en scène (cela faisait longtemps que je n’avais pas autant croisé l’imparfait du subjonctif !). La lecture des dialogues donne l’impression de plonger dans une pièce de théâtre et ils n’en sont que plus percutants. Les sublimes aquarelles de Philippe Dumas apportent la touche finale : on s’y croirait !

Une lecture inoubliable que nous avons envie de prolonger de multiples manières. Les garçons ont maintenant très envie de découvrir Shakespeare, ce que nous ne ferons peut-être pas tout de suite. En revanche, nous allons rester un peu dans l’Angleterre de Miss Charity en découvrant Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde, Dr Jekyll et Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson et Oliver Twist, de Charles Dickens. Et évidemment, nous allons nous pencher sur la biographie et les albums de Beatrix Potter, qui a manifestement inspiré à Marie-Aude Murail le personnage de Charity.

L’avis de Linda et de Hashtagcéline

Extraits

« Tabitha adorait me raconter des histoires d’amour. Elles se terminaient toujours mal, le fiancé étant poignardé par son rival ou la jeune fille s’empoisonnant avec une coupe destinée à une autre. Comme Tabitha se lançait ce soir-là dans une description enthousiaste des charmes de Kate Macduff, je sentis que j’avais intérêt à ne pas trop m’attacher à elle. »

« Je retins tout ce que Mademoiselle m’apprit sans difficulté comme sans plaisir. Je ne voyais pas l’intérêt de dire en français ou en chinois que je m’appelais comme je m’appelais et que j’avais l’âge que j’avais. Mes sujets de préoccupation portaient davantage sur le nombre de poils de la chenille processionnaire et la façon dont s’articule une patte de grenouille. Les leçons de piano m’assoupirent tout à fait. J’ai toujours joué avec autant d’âme qu’une boîte à musique. Les leçons de danse furent catastrophiques. J’étais vive mais sans grâce. Au bout de deux mois, Madame Legros ne savait plus que faire de moi. J’aurais fait un petit garçon très acceptable, mais j’étais une fillette désespérante. »

« Avais-je donc vécu dix-sept ans au milieu de rats, de lapins et de volatiles pour devoir supporter les singeries humaines le jour de mon anniversaire ? »

« ALFRED KING

Votre livre satisfait-il à la règle des trois B ? C’est la question que je me suis posée. Il satisfera au Beau dès que vos jolies illustrations auront pris des couleurs. Du point de vue du Bon, je n’ai rien à lui reprocher : c’est une bonne histoire.

Je sentis que le couperet allait tomber et je rentrai la tête dans les épaules.

ALFRED KING
Mais le Bien ? Avez-vous songé au Bien, Miss Tiddler ? Avez-vous pensé que votre… lapin se gavait de carottes dans le potager voisin, ce qui, en plus du péché de gourmandise, constitue une atteinte à la propriété privée ? »

Lu à voix haute en avril 2020 – L’école des loisirs, 24,80€

Les Vermeilles, de Camille Jourdy (Actes Sud, 2019)

Vermeilles_couv 1

En ces temps de confinement où les enfants doivent trouver chaque jour de quoi s’occuper une fois les devoirs terminés, notre bibliothèque se révèle un vrai trésor. Je suis toujours étonnée de la capacité de Hugo d’y dénicher exactement les lectures qui correspondent aux préoccupations du moment (son frère aussi, mais sa prédilection pour les séries-fleuves fait que ses choix sont moins variés en ce moment !). Quand les inquiétudes se sont faites trop grandes, il a demandé à lire de beaux albums apaisants – La balade de Koïshi et Émerveillements. Et depuis quelques jours, il répand un peu partout dans l’appartement des Robinsonades (Robinson, Vendredi ou les autres jours…), mais aussi des livres permettant de s’évader très loin (de Max et les Maximonstres à Histoires de fleuves en passant par Le voyage de Darwin et Cap sur les îles !). J’en suis convaincue : les escapades les plus dépaysantes ne sont pas offertes par des expéditions, si exotiques soient-elles, mais par le pouvoir infini de l’imaginaire. Je n’ai donc pas été surprise de voir que Hugo relisait aujourd’hui une pépite en la matière, j’ai nommé la BD Les Vermeilles, de Camille Jourdy !

Jo est haute comme trois pommes, mais aussi hardie que déterminée. Ne trouvant pas sa place dans la famille recomposée de son père, elle n’hésite pas une seconde à s’enfoncer dans la forêt. Puis à emboiter le pas à de curieuses petites créatures bavardes, quitte à entrer dans un tunnel obscur… pour déboucher dans un monde où souffle un vent de fantaisie, une sorte de quatrième dimension où l’univers des contes percuterait celui des années 1970. Très vite, on ne s’étonne plus de voir de petits enfants aux oreilles de chats côtoyer un cyclope en Birkenstocks et un crocodile en blouson de cuir, sous la direction musclée d’un renard mal léché. Car l’heure est grave : tout ce petit monde a décidé de s’élever contre le despote qui terrorise le pays. Ce dernier organise justement un bal costumé : notre fine équipe ne devrait pas avoir de mal à s’infiltrer dans sa forteresse…

Vermeilles_1

Vermeilles_2Cette BD est d’abord un objet livre hors du commun, hypnotique, débordant de générosité tant dans les couleurs que dans le format (plus de 150 pages !). Je l’avais déjà dit ici, Camille Jourdy n’a pas son pareil pour saisir d’un trait rond et malicieux tout ce qui fait le charme de l’esprit de l’enfance. L’histoire est prenante et pleine de rebondissements, prenant un tour épique avant de nous prendre de court avec des pages plus oniriques, voire psychédéliques… Les dessins à l’aquarelle fourmillent de détails et clins d’œil réjouissants que l’on découvre au fil des lectures. Les dialogues sont savoureux, mêlant l’ironie, l’absurde et de petites phrases qui résonnent comme des comptines. Comme Jo, on rentre grandi et galvanisé de cette étrange aventure initiatique.

Vermeilles_3

Quelle vermeille quand les livres repoussent les frontières de ce que nous pouvions imaginer ! On en oublierait presque, comme Hugo qui choisit décidément très bien ses lectures, que nous sommes confinés entre quatre murs…

Lu et relu depuis décembre 2019 – Actes Sud BD, 21,50€

Les Vermeilles_couv2

Partis sans laisser d’adresse, de Susin Nielsen (Hélium, 2019)

Partis sans laisser d'adresse_couv

Cinq pages, et nous voilà suspendus à la plume de Susin Nielsen. Félix n’a pas l’air bien dangereux, mais il a toutes les peines du monde à répondre aux questions de la policière : nom ? Adresse ? Ces fondamentaux ne sont pas une évidence pour lui. C’est « provisoire », mais avec sa mère, ils vivent dans un combi Volkswagen « emprunté ». Nous voici aussi curieux que la policière : comment en sont-ils arrivés là ? Et que vont-ils devenir ? Le plan de Félix de remporter le jackpot de la version canadienne de Questions pour un champion est-il réaliste ?

Les situations et les personnages, tous plus romanesques les uns que les autres, piquent notre curiosité, nous faisant tourner les pages avec avidité. Et évidemment, on VEUT savoir si Félix parviendra à conquérir son émission de télévision favorite et à tirer son foyer du pétrin !

Lors de cette lecture qu’ils ont adorée, les enfants ont été constamment tiraillés entre cette soif de connaître le fin mot de l’histoire, l’envie de céder à l’humour irrésistible de Susin Nielsen et une vraie prise de conscience de ce que signifie la pauvreté. Ce roman évoque avec beaucoup de finesse les innombrables glissements, parfois imperceptibles, qui entraînent dans une spirale de galères dont il devient difficile de s’extirper. La misère se matérialise de façon très concrète, douloureuse et stigmatisante. On réalise la valeur d’un réfrigérateur plein, d’une prise électrique, de toilettes à disposition.

Ce texte d’une profondeur surprenante suscite aussi mille réflexions sur la famille, l’entraide, la tolérance, les croyances, les dilemmes moraux aussi. J’ai aussi été très touchée par ce qu’il dit de l’entrée dans l’adolescence qui provoque une détresse mêlée d’exaltation en levant le voile sur certaines illusions de l’enfance.

Proposer un roman aussi divertissant à partir de ces thématiques, c’est très fort ! D’où vient toute cette bonne humeur ? Peut-être d’un univers décalé et réjouissant qui métisse le Canada et la Suède, avec aussi un peu de France, de Syrie et de Haïti ? Ou de sa galerie de magnifiques personnages pleins de contradictions qui ne les rendent que plus attachants ? Impossible de résister à la tendre lucidité de Félix, garçon hors-norme plein de sagesse face à ses nombreux dilemmes. Ou à sa mère, artiste entière et sans doute un peu trop franche, fragile derrière son orgueil, ses avis tranchés et sa misanthropie. Mais pleine d’inventivité lorsqu’il s’agit de les tirer des situations les plus inextricables.

Un roman au potentiel de sympathie immense ! Il n’y a plus qu’à nous mettre d’accord sur le prochain livre de Susin Nielsen que nous allons découvrir : avec elle, nous remontons dans n’importe quel combi Volkswagen !

Les avis de Pepita et de Hashtagcéline

Extraits

« Merci, mais on n’a pas besoin d’aide.
– Tu es sûr ?
– Certain. On va s’en aller très bientôt.
– Ah bon ? Où ça ?
– Je ne sais pas encore ; Mais j’attends une rentrée d’argent. La seule question, c’est combien.
– Un héritage ?
– Non.
– Tu comptes vendre des objets de valeur ?
– Non.
– Dévaliser une banque ?
– Très drôle. Non.
– Alors d’où viendra-t-il, cet argent ?
– D’un jeu télévisé.
– Ah, alors là, tu m’intrigues. Raconte. »

« Abélard me rappelait Jésus, mais seulement physiquement. Il avait les cheveux longs et châtains, un petit bouc de hipster et une moustache. Il se disait bouddhiste et jacassait beaucoup sur la paix, l’amour et la tolérance, ce qui aurait été très bien s’il n’avait pas été si minable. Déjà, il tapait de l’argent à ma mère, alors que c’était évident qu’elle joignait à peine les deux bouts. Et en plus, il avait un sale caractère. Il insultait Astrid parce qu’elle mettait ses affaires de yoga dans le séchoir au lieu de les laisser sécher sur un fil, ou parce qu’elle avait interrompu sa méditation sans le faire exprès.
C’était un bouddhiste mal embouché. Je ne pouvais pas le sentir. »

« J’avais reçu Horatio en cadeau pour mes dix ans. Ce que je voulais, moi, c’était un chien, et j’avais donc été d’abord déçu de me retrouver avec un rongeur. Mais en regardant ses petits yeux noirs, en caressant son pelage noir et blanc tout doux, j’étais tombé amoureux. Même s’il ne savait pas rapporter, ni courir, ni donner la patte, et même s’il avait une cervelle grosse comme une cacahuète, je l’adorais. C’est pourquoi, en le voyant perché en équilibre instable sur notre fourbi, j’ai craqué. Et si sa cage était tombée et qu’il s’était fait mal ? Et si elle avait été mal fermée et qu’il s’était enfui ? Et si un chien affamé était passé par là ? Horatio n’avait pas l’air traumatisé, mais d’un autre côté ce n’est pas facile de déchiffrer les émotions complexes des gerbilles. »

Lu à voix haute en mars 2020 – Hélium, 14,90€

Iskari, tome 1. Asha, tueuse de dragons, de Kirsten Ciccarelli (Gallimard Jeunesse, 2019)

Iskari_couv

À Firgaard, les légendes sont proscrites. Asha l’a appris à ses dépens (et tout le royaume avec elle), les raconter est effroyablement dangereux. Depuis qu’elle a attiré sur le pays le feu d’un dragon mythique, la jeune fille s’emploie à racheter sa faute, chassant inlassablement les créatures cracheuses de flammes. Exécutant sa destinée d’Iskari, tueuse de dragon, crainte par tous, mais sans libre-arbitre. Pourquoi ne peut-elle pourtant se résoudre à taire ces histoires du temps ancien qui la hantent ?

C’est Antoine qui s’est laissé tenter, à la librairie, par la splendide couverture du premier tome de ce qui sera une trilogie. Il l’a dévoré cet été avant de nous inviter, Hugo et moi, à le découvrir à voix haute, ce que nous venons de faire avec plaisir.

Iskari revisite le genre de l’heroic fantasy de façon originale, avec une héroïne féminine, pour changer (et même une ribambelle d’héroïnes féminines toutes plus badass les unes que les autres !), une dose de romance et quelques réminiscences des contes des mille et une nuits.

L’univers fantastique imaginé par l’autrice canadienne Kisten Ciaccarelli est très consistant. Le panorama escarpé, l’histoire politique trouble, la mythologie et la société organisée en castes rigides (sans doute inspirées de l’Inde), tout cela compose un monde dans lequel nous sommes entrés de plain-pied. Cela dit, nous avons mis un peu de temps à nous approprier sa complexité, les multiples protagonistes du passé et du présent, leurs noms, surnoms et titres, et les différents fils narratifs qui s’imbriquent au fil des pages. Antoine nous a aidés à nous y retrouver et, en retournant une ou deux fois aux passages essentiels du début, nous avons fini par prendre nos repères.

L’intrigue de ce premier tome est soutenue et pleine de surprises. Plusieurs événements perturbent la quête d’Asha qui nourrissait le fil narratif initial, pour nous faire reconsidérer la situation et nous emmener vers quelque chose de complètement différent et complexe. Au-delà des péripéties qui s’enchaînent avec beaucoup de rythme, le roman propose une réflexion pertinente sur les mythes et l’Histoire comme fondement du pouvoir et de la domination, mais aussi sur l’émancipation féminine et le poids des attentes sociales.

Iskari me semble donc une bonne initiation au genre de la fantasy qui ravira les futurs lecteurs de Games of Thrones ! Les thèmes, la complexité de la trame et la romance destineront ce roman aux lecteurs et lectrices plutôt à partir du collège. Nous découvrirons le tome 2 dès que l’occasion se présentera, en espérant que le troisième sera bientôt traduit.

Par ici pour lire l’avis de Bouma !

Extrait : « Asha n’avait plus peur du feu depuis que le Premier Dragon en personne avait laissé une hideuse cicatrice sur toute la moitié droite de son corps. Elle portait dorénavant une armure complète, patchwork des peaux de tous les dragons qu’elle avait tués, ainsi que son casque préféré en forme de tête de dragon, avec ses cornes noires. Le cuir tanné, moulant comme une seconde peau, la protégeait parfaitement du feu. »

Lu à voix haute en mars 2020 – Gallimard Jeunesse, 18,50€

Autour de Jupiter, de Gary Schmidt (Bayard, 2019)

Autour de Jupiter_couv

Je ne pense pas avoir déjà lu un roman qui parvienne à insuffler autant de douceur à des thématiques aussi dures. À 14 ans, Joseph a déjà connu la prison, le deuil, la violence et… il est le père d’une petite fille. L’adolescent est confié aux Hurd, famille d’agriculteurs du Maine dont le fils, Jack, nous raconte cette histoire. Joseph parviendra-t-il à surmonter les traumatismes, les préjugés et la solitude pour renouer avec une existence de collégien ? Pour l’heure, ses préoccupations semblent graviter exclusivement autour d’un point focal : le besoin irrépressible de voir sa fille.

L’intrigue est bien construite, jouant sur notre curiosité quant à l’avenir et au passé de Joseph, avec un rythme qui s’accélère dans le dernier tiers du roman. Autour de Jupiter n’est pas de ces lectures qui s’éternisent sur votre table de chevet !

Mais la magie de ce roman réside avant tout dans ses personnages. Joseph, d’abord, personnalité hors-norme, cabossée par la vie qui l’a forcé à grandir trop vite, mais qui ne demande qu’à se révéler. Jack ensuite, si ouvert, attentif et plein de jugement du haut de ses douze ans, dont l’amitié naissante pour Joseph semble capable de surmonter tous les fossés. Son point de vue donne envie d’aller vers les autres, tant il met en relief les surprises que la vie peut réserver à celles et ceux qui parviennent à passer outre leurs préjugés. En miroir, on perçoit de façon très juste l’importance vitale du regard bienveillant et optimiste que posent sur Joseph la famille Hurd ainsi que certains de ses professeurs – de très belles personnes, là-encore. La nature et les animaux (presque des personnages à part entière !) jouent, eux aussi, un rôle de repère essentiel pour la tentative de Joseph de se reconstruire.

Il n’en reste pas moins que le propos est dur, et même terrible. Un roman oxymorique et marquant, en somme, dont je comprends très bien qu’il figure dans les sélections les plus prestigieuses, dont les pépites de Montreuil et le prix Sorcières. Gary Schmidt est un auteur américain dont j’entends de plus en plus parler, cette première découverte me donne pleinement envie de continuer à le lire.

Ne manquez pas la très belle critique de Pépita !

Extraits

« Il ne parle jamais de ce qu’on lui a fait là-bas.
Mais depuis qu’il a quitté cette prison, il ne porte plus jamais de vêtement orange.
Il ne laisse jamais quelqu’un rester derrière lui.
Il ne veut jamais qu’on le touche.
Il n’entre jamais dans des pièces exiguës.
Et il ne mange jamais de pêches au sirop.
– Il n’aime pas tellement le pain de viande, non plus, a dit Mme Stroud en refermant le dossier du Département de la santé et des services sociaux de l’État du Maine.
– Je suis sûre qu’il va adorer les pêches au sirop que fait ma mère, ai-je commenté. »

« – Tu n’es pas seul.
Il a hoché la tête de haut en bas.
– Non, tu n’es pas seul.
– Si.
– Tu m’as, moi.
Il a eu un petit rire triste, avant de répondre :
– Jackie, j’ai toute une vie d’avance sur toi. »

Lu en mars 2020 – Bayard, 13,90€

Les fleurs de Grand frère, de Gaëlle Geniller (Delcourt, 2019)

fleursDeGrandFrere_couv

Quand on est un enfant, on n’aspire souvent qu’à une chose : être normal. Alors imaginez qu’un beau matin, vous vous éveilliez et constatiez que vous êtes arbitrairement, mais néanmoins irrémédiablement différent. Et que cette particularité se révélait, aux yeux de tous ! Admettez que vous pourriez bien être alors tenté de dissimuler les choses, de changer pour vous efforcer d’entrer tant bien que mal dans un moule mal ajusté. Vous essayeriez sans doute de comprendre, d’élucider les raisons à l’origine de votre singularité. Avec ce qu’il faut d’amour et de soutien, vous finiriez peut-être finalement par apprivoiser cette différence, voire à apprendre à l’aimer…

C’est cette histoire universelle que j’ai perçue à travers l’aventure de Grand frère qui constate un beau matin que des fleurs ont poussé sur sa tête. Cette métamorphose et ses répercussions sont restituées du point de vue du petit frère qui pose sur son aîné un regard tendre où se mêlent la perplexité, l’inquiétude et une irréductible complicité que j’ai trouvé touchante.

Grand frère_extrait 1

Le dessin est plein de grâce : tout en rondeur, doux et expressif. Il en émane une onde de mélancolie, mais aussi beaucoup de poésie et quelque chose de très enfantin.

Grand frère_extrait 2

Alors certes, la thématique de l’acceptation de soi et de ses différences est classique en littérature jeunesse, mais vu le poids des conformismes et des attentes sociales qui persistent en ce 21ème siècle, n’ayons pas peur d’en faire trop ! Et la métaphore fonctionne très bien, surprend, bouscule, réconforte, émerveille.

Avec son format pas trop grand, ses bulles concises et une atmosphère douce comme une élucubration enfantine, cette BD a beaucoup d’arguments pour séduire les (très) jeunes lecteurs… particulièrement ceux qui ont des fleurs dans les cheveux !

Grand frère_extrait 3

L’avis de Bouma et celui de Sophie

Lu en mars 2020 – Delcourt, 14,95€

Tobie Lolness, Tome 1, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2006)

Tobie Lolness_couv

Tout un monde, ce livre que nous venons de refermer après deux semaines délicieuses de lecture à voix haute… Un univers touffu, densément peuplé, dont les ramifications s’entrelacent sans jamais s’emmêler. Un arbre généalogique dont les racines s’enfoncent profondément dans le passé. Un macrocosme segmenté, des Cimes ensoleillées et convoitées, aux Basses branches humides et sauvages, en passant un écheveau de rameaux réservant mille surprises. Un écosystème fragile, menacé par le productivisme, la cupidité, les obscurantismes et les populismes…

Tout cela se cristallise dans l’aventure incroyable de Tobie, un millimètre et demi de clairvoyance, de courage et de débrouillardise. Pourquoi ce petit fils d’une riche propriétaire des Cimes fait-il l’objet d’une traque impitoyable ? Combien de temps survivra-t-il dans cette jungle semée d’embûches et de prédateurs terrifiants ? Sur qui peut-t-il vraiment compter ?

Les mots ne seront sans doute pas à la hauteur pour dire à quel point nous avons aimé ce roman.

De sa plume incroyable, Timothée de Fombelle nous a cueillis sans ambages, nous précipitant dans un tourbillon d’aventures avec un grand « A ». L’intrigue est parfaitement construite pour nous tenir en haleine, livrés tous crus aux spirales entre présent et passé qui se resserrent lentement mais sûrement autour de nous au fil des chapitres… nous laissant frémissants d’impatience de nous jeter sur le deuxième tome.

L’écriture est sensuelle, imagée, belle à couper le souffle. Les personnages sont parfaitement campés, dans leurs dilemmes, leurs choix et leurs contradictions – incarnations subtiles de la façon dont les périodes de tourmente politique peuvent tordre les cheminements individuels… La profondeur du propos est vertigineuse : cette histoire d’arbre éclaire notre monde avec la force des métaphores, que l’on pense au changement climatique, aux clivages sociaux, aux autoritarismes, aux frontières ou encore aux dérives de la science. Un propos, dont l’actualité n’a malheureusement jamais été plus brûlante, une quinzaine d’années après sa parution, mais qui est traité ici de façon lumineuse et porteuse d’espoir, en forme d’invitation à prendre de la hauteur et d’hymne à la vie.

Un trésor à découvrir absolument, lové dans un bel arbre. Pour l’évasion, le souffle épique et une sensation grisante de liberté.

Les avis de Linda, Pépita et Sophie sont aussi enthousiastes que le mien ! Et si vous aimez Tobie Lolness, n’hésitez pas à découvrir Les Minuscules, de Roald Dahl, une autre histoire de peuple miniature vivant dans les arbres…

Extraits

« Dans l’arbre, les voyages se vivaient toujours comme des aventures. On circulait de branche en branche, à pied, sur des chemins très peu tracés, au risque de s’égarer sur des voies en impasse ou de glisser dans les pentes. À l’automne, il fallait éviter de traverser les feuilles, ces grands plateaux bruns, qui, en tombant, risquaient d’emporter les voyageurs vers l’inconnu.
De toute façon, les candidats au voyage étaient rares. Les gens restaient souvent leur vie entière sur la branche où ils étaient nés. Ils y trouvaient un métier, des amis… De là venait l’expression ‘vieille branche’ pour un ami de longue date. On se mariait avec quelqu’un d’une branche voisine, ou de la région. Si bien que le mariage d’une fille des Cimes avec un garçon des Rameaux, par exemple, représentait un événement très rare, assez mal vu par les familles. C’était exactement ce qui était arrivé aux parents de Tobie. Personne n’avait encouragé leur histoire d’amour. Il valait mieux épouser dans son coin. »

« La largeur de la toile du vêtement était à la mesure de l’âge. Les petits enfants vivaient tous nus, puis on leur mettait autour de la taille une petite bande de lin, on les appelait alors Brin de Lin, et chaque année, on retissait quelques nouvelles rangées. On disait d’une jeune fille « elle a peu de lin », et d’un vieillard, « il porte sur lui un champ de lin blanc ». À quinze ans, le vêtement couvrait depuis les cuisses jusqu’à la poitrine. À la fin de la vie, une dernière rangée de tissu transformait la robe en linceul. »