L’étymologie avec Pico Bogue, de Dominique Roques et Alexis Dormal (Dargaud, deux volumes parus en 2018 et 2019)

Les enfants adorent les mots de toutes sortes – ceux qui sont nouveaux et qu’ils cherchent à caser à tout prix dans la conversation juste pour le plaisir, ceux qui sont particulièrement longs ou biscornus, ceux qui riment, qui sont passés de mode, les « gros » mots, le verlan et les néologismes… L’idée de Dominique Roques et Alexis Dormal est donc géniale : nous faire découvrir le sens et l’étymologie des mots les plus variés, à travers de courtes scènes de la vie quotidienne de Pico Bogue et sa sœur Ana Ana.

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En une à quelques pages, ces épatants mouflets révèlent l’origine et les liens de parenté des mots, nous faisant prendre conscience de la façon surprenante dont leur sens évolue. Saviez-vous par exemple que le mot « mot » vient de l’onomatopée « mu » qui a, plus tard, donné le mot latin « muttum » ? Que les mots « aiguilles », « âcres », « acier » et « acerbe » ont la même origine ? De même que dicter et dictateur ? Ou que « coquelicot » vient de l’onomatopée du cri du coq, dont la crête partage la même couleur ? Qu’étymologiquement, discours signifie une course en tous sens ?

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Pour être franche, j’ai hésité à proposer cette BD à Antoine et Hugo après l’avoir rapidement feuilletée, craignant que le propos ne soit trop pédagogique pour les séduire. Le retour enthousiaste de mon amie Colette m’a finalement convaincue de la découvrir ensemble. Force est de constater que nous aurions eu tort de nous en priver !

Les garçons ont tout simplement adoré. La mise en scène pleine de malice les a beaucoup amusés, par exemple grâce aux running gags qui montrent un Charlie récalcitrant, réquisitionné par son ami Pico pour illustrer des mots à grand renfort de mimes et déguisements auxquels il ne s’identifie pas franchement. Les dessins, avec leur charme enfantin et leur humour espiègle, ne sont pas en reste. Mais surtout, les saynètes montrent très bien les atouts que l’on peut retirer d’une fine connaissance de la langue en termes de répartie et de négociation. Un enseignement qui n’est pas tombé dans l’oreille de sourds…

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Le volume 1 couvrait les lettres A et B, le 2 les lettres C, D et E (avec, mystérieusement, « zizi » en fin de volume). Encore beaucoup de gags et de révélations en perspective !

Pour les amoureux de la langue et, plus généralement, toutes celles et ceux qui aiment rire !

Lu et relu depuis février 2020 – Dargaud, 15€ par volume

Iskari, tome 1. Asha, tueuse de dragons, de Kirsten Ciccarelli (Gallimard Jeunesse, 2019)

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À Firgaard, les légendes sont proscrites. Asha l’a appris à ses dépens (et tout le royaume avec elle), les raconter est effroyablement dangereux. Depuis qu’elle a attiré sur le pays le feu d’un dragon mythique, la jeune fille s’emploie à racheter sa faute, chassant inlassablement les créatures cracheuses de flammes. Exécutant sa destinée d’Iskari, tueuse de dragon, crainte par tous, mais sans libre-arbitre. Pourquoi ne peut-elle pourtant se résoudre à taire ces histoires du temps ancien qui la hantent ?

C’est Antoine qui s’est laissé tenter, à la librairie, par la splendide couverture du premier tome de ce qui sera une trilogie. Il l’a dévoré cet été avant de nous inviter, Hugo et moi, à le découvrir à voix haute, ce que nous venons de faire avec plaisir.

Iskari revisite le genre de l’heroic fantasy de façon originale, avec une héroïne féminine, pour changer (et même une ribambelle d’héroïnes féminines toutes plus badass les unes que les autres !), une dose de romance et quelques réminiscences des contes des mille et une nuits.

L’univers fantastique imaginé par l’autrice canadienne Kisten Ciaccarelli est très consistant. Le panorama escarpé, l’histoire politique trouble, la mythologie et la société organisée en castes rigides (sans doute inspirées de l’Inde), tout cela compose un monde dans lequel nous sommes entrés de plain-pied. Cela dit, nous avons mis un peu de temps à nous approprier sa complexité, les multiples protagonistes du passé et du présent, leurs noms, surnoms et titres, et les différents fils narratifs qui s’imbriquent au fil des pages. Antoine nous a aidés à nous y retrouver et, en retournant une ou deux fois aux passages essentiels du début, nous avons fini par prendre nos repères.

L’intrigue de ce premier tome est soutenue et pleine de surprises. Plusieurs événements perturbent la quête d’Asha qui nourrissait le fil narratif initial, pour nous faire reconsidérer la situation et nous emmener vers quelque chose de complètement différent et complexe. Au-delà des péripéties qui s’enchaînent avec beaucoup de rythme, le roman propose une réflexion pertinente sur les mythes et l’Histoire comme fondement du pouvoir et de la domination, mais aussi sur l’émancipation féminine et le poids des attentes sociales.

Iskari me semble donc une bonne initiation au genre de la fantasy qui ravira les futurs lecteurs de Games of Thrones ! Les thèmes, la complexité de la trame et la romance destineront ce roman aux lecteurs et lectrices plutôt à partir du collège. Nous découvrirons le tome 2 dès que l’occasion se présentera, en espérant que le troisième sera bientôt traduit.

Par ici pour lire l’avis de Bouma !

Extrait : « Asha n’avait plus peur du feu depuis que le Premier Dragon en personne avait laissé une hideuse cicatrice sur toute la moitié droite de son corps. Elle portait dorénavant une armure complète, patchwork des peaux de tous les dragons qu’elle avait tués, ainsi que son casque préféré en forme de tête de dragon, avec ses cornes noires. Le cuir tanné, moulant comme une seconde peau, la protégeait parfaitement du feu. »

Lu à voix haute en mars 2020 – Gallimard Jeunesse, 18,50€

Akita et les grizzlys, de Caroline Solé et Gaya Wisniewski (L’école des loisirs, 2019)

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Dans le grand blanc sauvage qui règne sur la forêt polaire, une petite fille de sept ans, ça paraît minuscule ! Il ne faudrait pas qu’une bête gigantesque et féroce ne vienne à surgir. Je sais bien comment vous envisagez la situation, mais je vous arrête tout de suite, vous n’y êtes pas du tout. Akita est petite, certes, mais elle est aussi et surtout redoutable. Et les grizzlys du titre ne sont pas les prédateurs attendus, mais plutôt d’effrayants démons intérieurs. Pour tenter de les apprivoiser, Akita doit se rendre au fond des bois, chez la mystérieuse vieille femme qui vit dans la glook glacée…

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« La glooglooka la jettera-t-elle dans une marmite de graisse de phoque brûlante ? »

Akita_extrait 2Akita est un merveilleux petit texte, une pépite à faire découvrir aux jeunes lecteurs qui commencent à lire des romans. Tout y est ravissant, à commencer par les illustrations à l’aquarelle de Gaya Winsniewski. Dans la continuité de ses albums précédents, la talentueuse illustratrice continue de nous régaler de scènes hivernales qui font la part belle à la nature, aux émotions et à l’imaginaire. Et à un univers polaire traversé par la magie du feu, des traineaux et des aurores boréales.

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Le texte de Caroline Solé n’est pas en reste, piquant notre curiosité, nous prenant par la main pour nous entraîner au plus profond de la grotte de la glooglooka dont on se demande bien si Akita parviendra à ressortir indemne. De façon métaphorique, l’histoire montre, comme nulle autre, les sentiments si difficiles à dompter qu’ils peuvent terroriser, les contradictions parfois douloureuses qu’implique l’acte de grandir, et le pouvoir de l’imaginaire et (aussi lointain que le monde d’Akita puisse paraître) de la psychologie pour y faire face. Tout cela en 80 pages à peine !

Une lecture merveilleuse qui laisse un goût réconfortant de sirop de bouleau sur les lèvres…

L’avis de Pepita est disponible par ici.

Extrait : « Quand Akita ressent une colère noire, son corps devient chaud, tremblant comme s’il était parcouru par une vague incontrôlable et qu’un monstre allait sortir de sa bouche.
La première fois qu’elle a ressenti cette force mystérieuse et menaçante, il y a quelques mois, elle a pensé à un animal sauvage, celui qu’elle guette par la fenêtre : l’ours, le mammifère le plus puissant sur Terre. »

Lu à voix haute en mars 2020 – L’école des loisirs, 8€

Les fleurs de Grand frère, de Gaëlle Geniller (Delcourt, 2019)

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Quand on est un enfant, on n’aspire souvent qu’à une chose : être normal. Alors imaginez qu’un beau matin, vous vous éveilliez et constatiez que vous êtes arbitrairement, mais néanmoins irrémédiablement différent. Et que cette particularité se révélait, aux yeux de tous ! Admettez que vous pourriez bien être alors tenté de dissimuler les choses, de changer pour vous efforcer d’entrer tant bien que mal dans un moule mal ajusté. Vous essayeriez sans doute de comprendre, d’élucider les raisons à l’origine de votre singularité. Avec ce qu’il faut d’amour et de soutien, vous finiriez peut-être finalement par apprivoiser cette différence, voire à apprendre à l’aimer…

C’est cette histoire universelle que j’ai perçue à travers l’aventure de Grand frère qui constate un beau matin que des fleurs ont poussé sur sa tête. Cette métamorphose et ses répercussions sont restituées du point de vue du petit frère qui pose sur son aîné un regard tendre où se mêlent la perplexité, l’inquiétude et une irréductible complicité que j’ai trouvé touchante.

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Le dessin est plein de grâce : tout en rondeur, doux et expressif. Il en émane une onde de mélancolie, mais aussi beaucoup de poésie et quelque chose de très enfantin.

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Alors certes, la thématique de l’acceptation de soi et de ses différences est classique en littérature jeunesse, mais vu le poids des conformismes et des attentes sociales qui persistent en ce 21ème siècle, n’ayons pas peur d’en faire trop ! Et la métaphore fonctionne très bien, surprend, bouscule, réconforte, émerveille.

Avec son format pas trop grand, ses bulles concises et une atmosphère douce comme une élucubration enfantine, cette BD a beaucoup d’arguments pour séduire les (très) jeunes lecteurs… particulièrement ceux qui ont des fleurs dans les cheveux !

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L’avis de Bouma et celui de Sophie

Lu en mars 2020 – Delcourt, 14,95€

Petits tigres, de Jo Weaver (Kaleidoscope, 2019)

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« Petits tigres » : sur cette splendide couverture brille un titre qui sonne comme un oxymore, tant la réputation du tigre est terrible. Notre imaginaire a tendance à classer cet animal avec les loups et les lions, parmi les prédateurs les plus redoutables. Les tigres sont majestueux, fauves, terrifiants, mais on ne les voit habituellement pas comme petits. Et pourtant, le tigre est une espèce animale vulnérable, poussée dans ses retranchements par les humains…

Jo Weaver a donc mille fois raison de renverser les clichés avec ces petits tigres adorables qu’elle esquisse avec une tendresse communicative. L’intrigue est simple, mais palpitante : deux tigreaux et leur mère doivent fuir la présence des hommes et chercher un nouvel abri dans la jungle – une tanière chaleureuse et abritée de l’humidité et des autres animaux… Parviendront-ils à trouver refuge avant la tombée de la nuit ?

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Nous avons tourné les pages avec avidité, soucieux du devenir des félins et époustouflés par la beauté du décor digne des meilleures pages de Rudyard Kipling, sublimé par le trait de l’autrice. Ces dessins réalisés au fusain sont une merveille, un véritable hymne à la beauté de la nature sauvage ! Les trois tigres, qui se détachent grâce au jeu sur les couleurs, sont tout simplement irrésistibles et représentés avec beaucoup de sensibilité ; la préoccupation de la mère, la gaieté insouciante et la soif d’exploration des petits sont palpables.

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Petits tigres

Un hommage touchant à l’amour maternel et à la chaleur réconfortante des liens familiaux. Qui nous dit aussi, avec une douceur infinie, l’importance essentielle d’avoir un foyer – et la vulnérabilité terrible de ceux qui n’en ont pas.

Un merveilleux condensé de beauté et d’émotions, à partager en famille, en ronronnant de plaisir !

L’avis de Pepita est disponible ici.

Lu à voix haute en janvier 2020 – Kaleidoscope / L’école des loisirs, 13€

Ma vallée, de Claude Ponti (L’école des loisirs, 1998)

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Il y a des livres dont Antoine et Hugo ne se lassent jamais. Ils restent à portée de main sur les étagères de leurs chambres et je les retrouve régulièrement empilés dans tous les coins de la maison… Nous aimons les ré-ouvrir ensemble, parfois après plusieurs années. Certains ont la saveur des madeleines de l’enfance, nous replongeant instantanément dans la période de vie où nous les avons lues et relues. Beaucoup conservent un charme intact, qui opère aussi bien aujourd’hui qu’il y a quelques années. Cette semaine, par exemple, nous avons pris beaucoup de plaisir à relire plusieurs livres de Claude Ponti, dont Ma Vallée, un album grand comme un univers, qui nous fait entrer dans le monde merveilleux des Touims. Depuis tout petits, les garçons aiment beaucoup ce grand-format qui ne manque jamais de les intriguer, de les enthousiasmer et de les toucher.

Ma Vallée, c’est d’abord un objet-livre unique en son genre, fascinant, foisonnant, avec de petites surprises qui se nichent un peu partout (jusqu’au code barre !) et que les enfants n’ont pas leur pareil pour repérer. On découvre l’univers et le quotidien des Touims, grâce à l’alliage improbable d’une bonne dose de fantaisie et de codes quasi-scientifiques, avec force schémas annotés et cartes à la clé !

Ma vallée_carte      Ma vallée_bâtiment

Nous ne résistons pas à la mignonnerie irrésistible des Touims, adorables boules de poil pleines de vie, de créativité et de bonne humeur. Leur gaieté et leur entrain à inventer mille jeux sont communicatifs et amusent beaucoup Antoine et Hugo (il faut ici faire une mention spéciale de leur technique de construction de bonhommes de neige !).

Ma vallée_neige

Ma vallée_flaquesLes Touims donnent aussi envie de savourer la vie qui fourmille dans la nature, de nous laisser bercer par le rythme rassurant des saisons qui passent, de rêver sans limite. Claude Ponti a l’art de restituer les chimères les plus savoureuses des enfants, qu’il s’agisse d’aménager un tronc d’arbre, de voler en se laissant emporter par une bourrasque ou de débarquer sur l’Île molle, entièrement comestible… Son imagination sans bornes nous réjouit en repoussant les frontières de notre horizon, avec des inventions géniales, comme la Balanquette – combinaison de balançoire et de banquette à laquelle il fallait décidément penser !

Chacune de ces gourmandises vaudrait à elle-seule le détour. Mais ce n’est pas tout. Si les livres de Ponti font autant de bien, c’est qu’ils aident à grandir, à la manière des histoires universelles qui nous parlent de la vie – ses joies, ses peurs, ses colères, ses moments de contemplation et d’agitation, ses secrets et ses surprises. La fantaisie n’est-elle pas le meilleur moyen d’appréhender tout cela ?

Cet auteur est aussi le maître des jeux sur les sonorités des mots et des noms – notre palme spéciale, déterminée après de longs débats, revenant à Olie-Boulie et à Fouchtri-Fouchtra, frères du narrateur. Cette histoire pourrait n’avoir aucun sens, elle resterait jubilatoire pour cette drôle de musique qui résonne comme une comptine et qui ravit les enfants !

Extrait :

« Quand le vent moyen souffle, on se disperse un peu partout dans la Vallée. Le premier, celui qui est le plus loin, raconte une histoire. Quand le vent l’apporte au deuxième, l’histoire a déjà changé. Le deuxième la raconte à son tour, et le vent la change encore…
Soyotte a fait un clafoutis aux cerises et l’a caché sous son lit.
Je l’ai goûté, il est fameux. Je l’ai caché ailleurs. Qui en veut ?
Soyotte a fait un chatouillis en crise et a craché sous son lit.
Dégoûtée, elle a fait « Meuh ! » chez le tailleur qui est vieux !
Le coyote a vu un chat rouillé en chemise et l’a couché dans son nid.
Il a fait mieux chez ma sœur qui mange des pneus !
La bouillotte, sur un châle mouillé, s’est mouchée dans les plis
du rapporteur en tranches de tarte aux cheveux !
Blounotte râle, toute mouillée, elle a été douchée par un papoteur
sans manches qui lui a mis une carpe sur les yeux ! »

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La légende de Podkin le Brave, tome 3 : Le monstre de cœur sombre, de Kieran Larwood (Gallimard Jeunesse, 2019)

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Nous en venions presque à souhaiter la fin de l’été pour que vienne le temps de s’installer au coin du feu… pour lire ensemble la suite de la légende de Podkin le Brave. Depuis un an déjà, nous l’attendions en frémissant d’impatience. Le lapereau et ses amis parviendraient-ils à trouver suffisamment d’alliés pour contrer l’attaque des terribles créatures métalliques qui menaçaient de prendre le pouvoir ?

L’histoire nous est toujours restituée par un barde au talent exceptionnel. Il parvient toujours aussi habilement à nous captiver, multipliant les péripéties, prenant des pauses aux moments les plus palpitants et sachant garder dans sa manche d’ultimes secrets et rebondissements. Il faut dire qu’il n’a pas le droit à l’erreur dans ce récit : il y va de sa vie. Et oui, l’écriture de l’histoire (ou de l’Histoire) présente des enjeux politiques forts et le métier de barde (ou d’historien) peut s’avérer dangereux…

La légende nous emmène loin dans la forêt de Cœur Sombre. Chargé d’histoire, ce lieu enchanteur regorge de créatures et d’objets stupéfiants qui ont enchanté Hugo. Pour ma part, j’ai apprécié la carte en début d’ouvrage et le glossaire final qui fournissent des repères pour m’y retrouver, mais lui a immédiatement retenu avec délectation quels dons et quels personnages étaient associés à quel terrier – aurait-il des dispositions pour devenir barde ? Tout ce cabinet de curiosités l’a vraiment fait rêver, notamment la magie des douze dons…

Ce troisième tome vient parachever l’épopée de Podkin avec panache, confirmant l’originalité de la réappropriation du genre de l’heroic fantasy par Kieran Larwood. Si Podkin est entré dans la légende, ce n’est pas en réalisant seul des prouesses de super-héros, mais grâce à la force de l’entraide et de l’amour de ses proches qui permettent à ce personnage pétri de doutes de déployer des trésors de bravoure et d’ingéniosité dans les moments les plus désespérés. Les personnages féminins – déesses, fillettes, mères, sorcières et autres tueuses à gage – jouent un rôle plus crucial que jamais. La morale de l’histoire (les légendes ne véhiculent-elles pas toutes des leçons de vie ?), invite subtilement à une réflexion sympathique sur la force de l’union, l’écriture de l’histoire, les traditions ancestrales qui servent à justifier l’arbitraire des formes de patriarcat, peut-être aussi le sens de la séparation des pouvoirs… (quoique la fin m’ait laissée un peu perplexe à cet égard, pour des raisons que je ne peux développer ici sans spoiler éhontément, mais dont je discuterai avec plaisir avec celles et ceux qui en auraient envie !)

C’est avec un pincement de cœur que nous refermons ce troisième et dernier tome. La légende de Podkin le Brave est un trésor à faire découvrir d’urgence aux jeunes lecteurs gourmands de belle littérature. Une pépite qui mérite amplement le prix Sorcières reçu l’année dernière ! Pour nous, elle a aussi été la révélation d’une plume alerte et généreuse – celle de Kieran Larwood que nous espérons retrouver très bientôt. Gageons que le barde a encore plus d’un récit dans son sac. En attendant les prochains, je vais à la prochaine occasion me procurer Watership Down, histoire de ne pas quitter trop vite le genre de la « fantasy lapinesque » !

Extraits :

« Sur le sentier, les branches s’écartèrent et une silhouette apparut. Elle se découpait à peine au clair de lune, mais Podkin vit distinctement qu’il s’agissait d’une créature incroyablement grande et large – aucun des lapins qu’il avait croisés jusque là n’était aussi volumineux. Sur la tête de la bête se dressait une paire de bois de cerf.  Un seul être au monde portait ce genre de cornes. Cette fois, Podkin était certain de rêver. »

 » – Paz ?
– Hum… Quoi ?
– As-tu remarqué quelque chose de particulier chez la Gardienne cheffe ?
– Elle est très grande ?
– Non, elle est lapine.
– Oui, Podkin, je l’avais remarqué.
– Or, cette tribu existe depuis fort longtemps.
– Des siècles, je suppose.
– Par conséquent, ça signifie qu’il fut un temps où les lapines étaient cheffes. Au terrier de l’Antre de Hern, mais peut-être dans d’autres terriers aussi. Cette règle que tu détestes tant… celle qui prétend que seuls les mâles sont habilités à être chefs… a peut-être été inventée.
– J’y ai pensé, répondit Paz. »

Lu à voix haute en novembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 15,50€