Vango, tome 1 : Entre ciel et terre (de Timothée de Fombelle, 2010)

« Vango avançait dans la vie en effaçant ses traces. Il n’appelait pas cela de la paranoïa mais de la survie. »

Antoine, qui grandit, préfère désormais souvent faire ses explorations littéraires seul, ce qui lui permet de lire à son propre rythme (effréné). Quand un livre le captive, nous ne le voyons presque plus, mais il aime échanger avec nous autour de ses découvertes. Récemment, il a piqué ma curiosité en dévorant d’un trait ou presque le premier tome du diptyque Vango, de Timothée de Fombelle, nous expliquant que le « niveau de mystère » était maximal et distillant des allusions au contexte historique, aux personnages. Intriguée, je me suis plongée à mon tour dans ce roman…

Vango.jpg

J’ai immédiatement saisi ce qu’avait voulu dire Antoine avec sa remarque sur le « niveau de mystère » : la première scène, hautement énigmatique, installe une énorme tension narrative. Dans les années 1930, une cérémonie religieuse sur le parvis de Notre-Dame de Paris est brutalement interrompue par la police qui recherche un certain Vango. Ce dernier parvient à prendre la fuite, en escaladant la façade de la cathédrale jusqu’au sommet, sous les yeux effarés de l’assistance, dont une mystérieuse jeune fille. Un immense zeppelin survole alors l’édifice mais doit battre en retraite lorsque des coups de feu sont tirés… Les questions fusent inévitablement dans l’esprit du lecteur : qui est Vango ? Que lui veulent la police et les autres individus qui semblent après lui ? Le roman nous permet progressivement de reconstituer les fils de l’histoire et de donner du sens à cette scène improbable – et à celles qui se succèdent ensuite avec beaucoup de rythme. La restitution des faits dans le désordre, nous faisant naviguer dans le temps entre la course-poursuite amorcée à Paris et des scènes anciennes correspondant à plusieurs époques de la vie de Vango (et de l’Histoire), entretient une tension qui demeure à son comble jusqu’à la dernière page. Déconcerté(e) par le récit échevelé, on ne peut que s’interroger avec Vango qui cherche désespérément à comprendre qui il est et d’où il vient. Et douter : est-il traqué ou paranoïaque ?

J’ai essayé de résister au suspense et de ne pas lire Vango trop vite pour mieux savourer l’écriture merveilleuse de Timothée de Fombelle. Sa plume évoque avec une intensité folle les personnages et les lieux si romanesques, des îles éoliennes à Moscou et aux lacs de Constance et du Loch Ness, qui donnent de la chair au récit. Le contexte historique de l’entre-deux-guerres donne de l’épaisseur au roman et du poids à la soif de liberté de ses personnages, tous plus indomptables et extraordinaires les uns que les autres…

Force est de constater que me voilà aussi conquise qu’Antoine !

Extraits

« Vango poussa sur la pente de ce volcan éteint.
Il y trouva ce dont il avait besoin.
Il grandit avec trois nourrices : la liberté, la solitude et Mademoiselle. À elles trois, elles firent son éducation. Il reçut d’elle tout ce qu’il croyait possible d’apprendre.
À cinq ans, il comprenait cinq langues mais ne parlait à personne. À sept ans, il grimpait les falaises sans avoir besoin des pieds. À neuf ans, il nourrissait les faucons qui plongeaient sur lui pour manger dans sa main. Il dormait torse nu sur les rochers avec un lézard sur le cœur. Il appelait les hirondelles en sifflant. Il lisait des romans français que sa nourrice achetait à Lipari. Il montant en haut du volcan pour se mouiller les cheveux dans les nuages. Il chantait des berceuses russes aux scarabées. Il regardait Mademoiselle couper les légumes avec des facettes impeccables, comme on taille les diamants. Puis il dévorait sa cuisine de fée. »

« En deux jours à peine, les deux jours qui avaient suivi les événements de Notre-Dame, Boulard avait compris qu’il ne trouverait rien à Paris sur ce Vango Romano. Il n‘avait en fait jamais été confronté à une telle situation : un garçon qui avait vécu quatre ans dans un séminaire, au milieu de dizaines d’autres dont il était apprécié, admiré parfois, un garçon inséré dans une communauté soudée, mais dont personne ne pouvait absolument rien dire. Rien.
Boulard enquêtait parfois sur un drame de la rue, et il arrivait qu’un témoin ne sache même pas dire son propre nom, et réponde : « Ici, on m’appelle Moustique, je ne sais pas mon nom. » Mais Vango n’était pas un vagabond, il était pensionnaire au séminaire des carmes depuis quatre ans !
Boulard avait cherché à obtenir de ses camarades un lieu de naissance, le nom d’un membre de la famille, l’adresse des parents, n’importe quelle information qui aurait enraciné Vango Romano quelque part sur la terre. Il avait demandé ses centres d’intérêt, l’endroit où il passait ses vacances, les visites qu’il pouvait recevoir, le courrier qui lui arrivait…
Rien. Rigoureusement rien.
Rien. Rien. Rien. »

Lecture en parallèle avec Antoine, mars 2019 – Gallimard Jeunesse (Folio Junior), 7,90€

Les amours d’un fantôme en temps de guerre (de Nicolas de Crécy, 2018)

Le dernier lauréat du Prix Vendredi est un roman illustré déconcertant qui nous plonge dans une atmosphère dont on peine à s’extraire et qui m’a laissé des impressions contradictoires…

Il s’agit avant tout d’un « jeune » fantôme de 89 ans qui évoque ses souvenirs des années 1930 – une époque attendrissante, celle de ses premiers émois amoureux et de la charnière entre enfance et adolescence, marquée par une insatiable avidité d’explorer, de comprendre et de questionner le monde. Mais aussi une époque sombre, ravagée par la guerre, les idéologies haineuses faisant régner la terreur et déchaînant une spirale de violence aveugle.

graphe Foa & Mounk 2017

La xénophobie et les populismes autoritaires ont le vent en poupe un peu partout dans le monde et les enquêtes suggèrent que l’attachement à la démocratie décroît avec chaque nouvelle cohorte, comme le montrent par exemple les chercheurs Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk dans un article récent (pardon pour cette incursion incongrue dans une chronique littéraire, mais je trouve qu’il faut en parler !). Dans ce contexte, il me semble essentiel, voire urgent d’aborder l’histoire de leurs ravages – y compris avec les jeunes générations.

Il me semble que la littérature, et la littérature jeunesse notamment, ont un rôle à jouer à cet égard et Les amours d’un fantôme en temps de guerre y contribuent de façon tout à fait originale. À travers la trajectoire d’un jeune fantôme, Nicolas de Crécy restitue les manifestations du fascisme avec beaucoup de justesse. Les repères historiques sont évoqués en toile de fond – discours nationalistes, militarisme, embrigadement de la jeunesse, propagande culturelle, gabardine noire portée par les membres de la Gestapo, camps d’extermination, dates : 30 janvier 1933, 1er septembre 1939.

« Ce mouvement s’est construit peu à peu jusqu’à devenir une organisation puissante : le parti des Fantômes Acides ; ses instigateurs prônent le retour aux sources, ils clament que le peuple des fantômes a une origine géographique précise et donc une pureté originelle, pervertie depuis peu par l’arrivée de nouveaux spectres avilis et dangereux, résultat de défunts de basse extraction et de pays pauvres. C’est ainsi que se sont rassemblés, sous la bannière des FA (Fantômes Acides), tous les fantômes aigris et contrariés qui erraient en petits groupes, ruminant leur haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. […] Un pouvoir politique en premier lieu, incarné par un spectre idéologue à la logorrhée fascinante, doctrinaire et criminelle. La guerre totale est son œuvre, et tient à son caractère délirant ; il a progressivement militarisé le parti des FA pour en faire une véritable armée, forte de plusieurs milliers de fantômes. Il est en haut de la pyramide, et celle-ci se divise en plusieurs niveaux de pouvoir : une police secrète, un corps d’élite, une milice – sans doute la plus à craindre –, et le même schéma se reproduit au sein de l’armée. Chacun se surveille, il y a des batailles internes, la haine appelle la haine, cette atmosphère délétère entraîne une concurrence dans la violence, et au final celle-ci s’exprime toujours contre les mêmes victimes… »

extrait 2.jpg

L’idée géniale de l’auteur consiste à faire raconter tout cela à notre adorable petit fantôme. Cet ancrage dans un univers surnaturel apporte une prise de distance : « Un fantôme peut-il vraiment mourir ? ». Le mode de la métaphore permet d’évoquer une réalité si effroyable qu’elle est presque indicible – même si j’ai regretté que la métaphore des « fantômes acides » issus de l’amertume muée en haine des humains refusant de mourir n’éclaire pas les causes ni le contexte de la montée des fascismes. Les fascistes apparaissent, simplement, comme des êtres répugnants et fondamentalement mauvais. La narration par le jeune fantôme permet également de représenter la dictature et la guerre à travers les expériences concrètes d’un adolescent : séparation brutale de la famille, solitude et silence, cavale, deuil. J’ai trouvé que l’auteur parlait très bien de l’adolescence – sous nos yeux, le petit fantôme naïf prend conscience des ressorts de la guerre et affirme son besoin de désobéir et de s’engager dans la résistance. Cette mue et l’élan collectif qui rassemble des fantômes de tous horizons pour imprimer des tracts, coder des messages et infiltrer les lignes ennemies au péril de leur vie sont porteurs d’espoir… Même si les dernières pages sonnent comme une mise en garde.

extrait fantôme

Vous l’aurez compris, les thématiques de ce roman me passionnent, sa construction me semble très réussie et l’écriture de Nicolas de Crécy est très belle. Il faut aussi absolument souligner à quel point les illustrations qui portent le récit autant que le texte sont splendides (c’est même incroyable de maintenir une telle qualité sur un ouvrage d’une telle ampleur). Et pourtant, j’ai ressenti une impression de flottement tout au long des 210 pages de cette lecture – peut-être est-ce lié au prisme d’un fantôme en suspension au-dessus des tourments du 20ème siècle, peut-être plutôt au fait qu’il s’agit d’une histoire d’errance et de quête inaboutie… J’ai trouvé que le récit manquait de tension narrative et j’ai eu du mal à entrer dedans, avec le sentiment d’une déambulation au fil de l’eau, guidée par une succession de hasards et sans élément perturbateur ou résolution explicite.

En refermant le livre, je me suis sincèrement interrogée sur sa cible. J’espère que le journal de ce jeune fantôme passionnera les lecteurs jeunes et qu’ils ne se laisseront pas décourager par l’écriture très exigeante et les nombreuses références culturelles et historiques ; j’espère également que l’univers enfantin de ce roman saura plaire à des lecteurs et lectrices plus âgés. Pour ma part, je ne trouve pas évident de déterminer à qui je pourrais le proposer… Je ne le lirai pas à Antoine et Hugo pour l’instant. Nous avons déjà partagé des lectures sur les années 1930 et 1940, notamment l’album Les peurs de David, ou les romans Vango de Timothée de Fombelle et Quand Marcel et ses amis découvrirent la grotte de Lascaux de Régis Delpeuch). Mais pour les raisons que je viens d’évoquer, je garde Les amours d’un fantôme en temps de guerre pour plus tard.

N’hésitez pas à jeter un œil aux avis de Sophie et de Pepita !

 

Extraits

« Les fantômes ne meurent pas, que je sache ! »

« Un grand changement s’était opéré en moi. Un sentiment de fierté guidait dorénavant mes actions. J’avais grandi.
Je n’étais plus le petit fantôme domestique.
À présent, j’étais :
LE PETIT FANTÔME RÉSISTANT. »

« Nous étions encadrés par des Fantômes Acides blond-jaune, que Robinson trouvait d’ailleurs sympathiques, et qui nous enseignaient la haine par le jeu ; activités physiques, camaraderie virile, célébration de la beauté et de la pureté héritées de notre ascendance. Nous avions un ennemi commun, disaient-ils, qui voulait notre perte, la fin de nos valeurs. Nous formions une entité indivisible, disaient-ils encore, nous avions la raison et l’Histoire avec nous. Il était de notre devoir de détruire cet ennemi, et de détruire tout ce qui pourrait nuire à l’intégrité de notre peuple. »

Albin Michel, 23,90€

Capture d’écran 2019-02-11 à 08.17.55.png

Pax et le petit soldat, de Sara Pennypacker (2016 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Un garçon, un renard apprivoisé – inséparables, mais pourtant brutalement arrachés l’un à l’autre par une guerre… Parviendront-ils à se retrouver sains et saufs ? La route est parsemée de dangers, mais aussi de rencontres inattendues !

Tels sont les ingrédients principaux de ce très joli roman publié il y a deux ans et salué unanimement par la critique. Je suis vraiment ravie de voir qu’un roman comme Pax et le petite soldat peut susciter un tel engouement : il s’agit d’un beau texte exigeant, raconté à deux voix par les deux protagonistes – et, loin des « page turners » qui caracolent en tête des ventes, avec un rythme à la fois intense et assez lent, ponctué de souvenirs et prenant le temps de nous montrer comment Peter et Pax se transforment au cours de leurs périples respectifs… Nous n’avons pas boudé notre plaisir : ces deux personnages sont irrésistiblement attachants, impossible de ne pas éprouver un élan de tendresse en apprenant à les connaître ! L’intrigue est passionnante. L’écriture est sublime et souvent bouleversante.

À travers le destin de Pax et de Peter, Sara Pennypacker évoque des thèmes universels : la perte d’un proche, la culpabilité, le doute, la solitude, l’expérience à la fois enthousiasmante et douloureuse de grandir, la difficulté de trouver sa voie par rapport à ses parents, l’émancipation, l’épreuve mêlée d’exaltation du retour à la vie sauvage…

J’ai trouvé géniale l’idée d’évoquer la guerre de la perspective d’un enfant et d’un animal. On n’apprend quasiment rien des ressorts de cette guerre particulière, mais on observe son déroulement et ses conséquences immédiates et durables d’un regard innocent, à hauteur d’enfant. Là où une fresque sur l’horreur de la guerre serait difficilement supportable par de jeunes lecteurs, Pax et le petit soldat nous la raconte de façon impressionniste, à travers le ressenti de ses petits héros. Ce livre est un vibrant hymne à la paix qui a résonné fortement chez nous tous.

En même temps, ce livre est étrangement empreint d’une douceur réconfortante, à l’image des illustrations sans pareille de Jon Klassen. L’amitié indéfectible que partagent le garçon et le renard, la façon dont ils apprivoisent la nouvelle situation, leur détermination et la bienveillance qu’ils suscitent, font souffler sur cette lecture un vent d’optimisme.

 

Extraits

« Parce que ça m’est soudain revenu : bon sang, j’adorais ces pêches. Il m’arrivait de me glisser dehors au milieu de la nuit pour aller en chercher. Je m’allongeais dans l’herbe sous ces arbres, au milieu des lumières des vers luisants et des stridulations des sauterelles, avec un tas de pêches sur le ventre, et j’en mangeais jusqu’à ce que le jus coule dans mes oreilles. Ça m’est revenu si nettement. C’était un souvenir que je pouvais sentir, que je pouvais entendre, que je pouvais goûter. Mais je ne comprenais pas comment cette petite fille pouvait être la même personne que celle qui avait enfilé un uniforme, pris un pistolet et fait ce que j’avais fait pendant la guerre. »

« […] Pax s’élança en avant. Son corps était léger, sa graisse brûlée par ces journées de jeûne. Il courut comme les renards sont censés courir : un corps compact filant comme une flèche dans l’air, à une vitesse qui faisait ondoyer son pelage. La joie de la découverte de la vitesse, l’imminence de la nuit, l’espoir de la réunion avec son garçon, tout cela le transformait en ce feu liquide qui fonçait entre les arbres. Ce feu qui n’était pas concerné par la pesanteur. Pax aurait pu courir indéfiniment. »

« Au moins savait-il que son garçon n’était pas là. Aucun de ces hommes n’avait sa silhouette mince, aucun ne se déplaçait avec la même énergie vive, aucun ne se tenait comme le faisait Peter, droit, mais la tête un peu inclinée vers le bas. Il en fut soulagé : les autres odeurs du camp – fumée, diesel, métal brûlé, et une étrange et noire odeur électrique – faisaient partie de ce dont il aurait essayé d’éloigner Peter. »

«  – Je ne me mets pas en colère. Je ne suis pas comme lui. Je refuse d’être comme lui.
Vola s’assit en face de lui.
– Oh. Je vois. Je comprends, maintenant. Mais je ne crois pas que ça puisse marcher. Tu es humain, et les humains ressentent de la colère.
– Pas moi. Trop dangereux.
Vola leva la tête et lâcha son étrange rire aboyant.
– Laisse-moi te dire que tous les sentiments sont dangereux. L’amour, l’espoir… Ha ! L’espoir ! Tu parlais d’un sentiment dangereux ? Non, on ne peut pas les éviter, aucun d’entre eux. Nous possédons tous en nous un monstre qui s’appelle la colère. Il peut se révéler utile : notre colère contre l’injustice peut donner de très bons résultats. Bien des maux sont réparés ainsi. »

« C’était pour l’eau qu’il y avait la guerre. Peter se rappela que Vola lui avait demandé un jour de quel côté se battait son père.
– Du côté de ceux qui libèrent, ou de ceux qui protègent?
Peter n’avait même pas compris qu’elle puisse lui poser la question.
– Du bon côté, bien sûr! avait-il répondu indigné.
– Gamin, l’avait appelé Vola.Gamin! avait-elle répété, pour être certaine qu’il l’écoute. Crois-tu que, dans l’histoire de ce monde quelqu’un ait jamais décidé de se battre du mauvais côté ? »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2018 – Gallimard Jeunesse, 13,90€

pax et le petit soldat