Sally Lockhart. La malédiction du rubis de Philip Pullman (1985 pour l’édition originale en anglais, 2003 pour la traduction française)

Lu à voix haute en septembre 2018

Si on me demandait de citer les lectures du soir qui m’ont le plus marquée, Les Royaumes du Nord feraient sans aucun doute partie de celles qui me viendraient à l’esprit en premier : intrigue à couper le souffle, univers fascinant magnifié par la plume de l’auteur, personnages inoubliables… Comment ne pas se pencher avec avidité sur les autres écrits du talentueux Philip Pullman ? C’est ainsi que nous ouvert le premier tome des aventures de Sally Lockhart. Outre la valeur sûre que représente l’auteur, la couverture et la quatrième nous promettaient un mystère, de l’aventure, et un voyage dans le temps et l’espace, nous projetant à la fin du 19ème siècle au cœur des quartiers les plus mal famés de Londres. Comme dans Les Royaumes du Nord, l’héroïne est une jeune fille – encore un choix qui contribue à me rendre Philip Pullman sympathique.

Le personnage de Sally est d’ailleurs un point fort du roman : on a plaisir à rencontrer cette héroïne indépendante, attachante, débrouillarde et réfléchie – voire stratège ! Ces qualités lui sont indispensables pour mener l’enquête et faire face aux menaces qui se multiplient depuis la disparition, suspecte, de son père en mer de Chine : un rubis à l’histoire trouble, une malédiction effrayante, l’intrusion de multiples personnages peu recommandables, la succession de morts violentes dans l’entourage de la jeune fille…

Malgré ces qualités et au regard de nos attentes élevées, le roman nous a un peu déçus. Nous avons fini par le terminer, mais sa lecture a été un peu laborieuse et j’ai cru plusieurs fois que les enfants allaient décrocher. Pourquoi ? Ils sont probablement un peu jeunes pour entrer dans le public ciblé par le roman – l’éditeur le recommande « à partir de 11 ans », mais l’écriture exigeante, la multiplication des morts violentes, le contexte historique et l’évocation détaillée des fumeries d’opium et des activités de piraterie le destinent sans doute à des lecteurs plus âgés.

Cela dit, la raison principale de nos épisodes de lassitude me semble plutôt liée à l’intrigue qui est menée de façon un peu décousue. Les fils de l’histoire – liés au passé de Sally, à la disparition du père, aux activités troubles de l’effrayante Mme Holland et à la recherche du fameux rubis – ne s’imbriquent pas de façon fluide et on a parfois l’impression de perdre l’un des fils. Les digressions, notamment sur l’activité de photographie de l’un des amis de Sally, sont trop nombreuses et peuvent, elles aussi, donner l’impression qu’on perd le fil. Et ces longueurs sont d’autant plus flagrantes que la résolution des différentes intrigues intervient en trois coups de cuillère à pot et sans que l’on puisse suivre comment ni pourquoi. Une déception relative donc, mais à mettre en perspective par rapport à des attentes qui étaient très élevées !

Extrait

« C’était une personne d’environ seize ans, seule et d’une beauté rare. Mince et pâle, elle portait un costume de deuil, avec un bonnet noir, sous lequel elle coinça une mèche blonde que le vent avait détachée de sa chevelure. Elle avait des yeux marron, étonnamment foncés pour quelqu’un d’aussi blond. Elle s’appelait Sally Lockhart, et dans moins d’un quart d’heure, elle allait tuer un homme. »

« Sa mère était une jeune femme fougueuse, sauvage et romantique, qui montait à cheval comme un cosaque, tirait comme une championne et fumait de tout petits cigares noirs dans un fume-cigarette en ivoire, ce qui scandalisait et fascinait tout le régiment. »

Folio Junior, 7,40€

Sally Lockhart

Moby Dick, de Herman Melville (1851 pour l’édition originale en anglais)

Lu à haute voix en août 2018

Qui ne connaît pas Moby Dick – cette baleine blanche monstrueuse, légendaire, terreur des baleiniers et obsession du capitaine Achab qui lui a juré vengeance ? Cela faisait un moment que j’avais envie de faire découvrir ce roman de Herman Melville aux garçons. Je me disais que cette lecture nous permettrait de poursuivre nos voyages littéraires (après Le Royaume de Kensuké, L’île au Trésor et Robinson Crusoé notamment), mais aussi que Moby Dick était susceptible de plaire à nos petits amateurs de mythologie grecque… L’œuvre de Melville a fait l’objet d’innombrables lectures, recensions et interprétations qui se sont intéressées, en particulier, à sa portée métaphorique, aux références bibliques et au texte comme parabole chargée de thèmes universels. De façon plus modeste, je me permets de partager ici notre expérience de lecture familiale.

L’histoire est célèbre : Ismaël embarque sur le terrible Pequod, baleinier commandé par le capitaine Achab, pour une campagne de pêche à la baleine. L’équipage découvre rapidement que l’expédition est en réalité une croisade insensée, à la poursuite de Moby Dick.

Même en version abrégée (j’ai pour principe de ne lire aux enfants que des livres en texte intégral mais une fois n’est pas coutume, j’ai acheté par erreur cette version chez Poche Jeunesse), la lecture de Moby Dick est ardue : monument littéraire chargé de poésie, longues phrases et récit entrecoupé de descriptions extrêmement détaillées du travail des baleiniers que l’on voit traquer, harponner, remorquer et découper des cétacés démesurés… Herman Melville, qui avait vécu plusieurs années à bord d’un baleinier, connaît son affaire et documente ce forme de pêche ahurissante de manière très précise et avec force termes techniques.

Malgré ce caractère exigeant, le roman nous a captivés de bout en bout. L’auteur fait la preuve de son talent de conteur dès les premiers chapitres. L’affrontement conduisant au drame est inéluctable et la tension s’accumule au fil des pages, jusqu’à nous rendre presque aussi fous, anxieux et obsédés par Moby Dick que le capitaine Achab – Antoine, qui s’est demandé en cours de route si le redoutable cachalot existait en dehors de l’imagination des baleiniers, a remarqué qu’en s’inspirant de Samuel Beckett, on aurait pu intituler le roman En attendant Moby Dick ! C’est précisément grâce à cette tension dramatique, et en riant de notre propre exaspération, nous comparant entre nous à l’irascible Achab, que nous sommes parvenus à persévérer et à traverser toutes les mers du monde à bord du Péquod jusqu’au désastre final. Nous avons refermé Moby Dick sonnés, avec l’impression d’avoir passé un bon bout de temps au large : difficile de s’extraire d’un tel roman ! Les garçons, qui ont spontanément éprouvé de l’empathie pour la majestueuse baleine blanche, ont finalement beaucoup apprécié cette lecture qui leur a fait très forte impression.

Un livre incontournable pour les lecteurs déjà grands, à découvrir avec un globe terrestre sous la main…

Extraits

« Sa proue vénérable semblait prolongée d’une barbe. Ses mâts étaient raides comme des colonnes vertébrales de statues. Ses ponts usés s’ornaient de maintes craquelures inquiétantes. Mais ce n’était pas tout : le Pequod, depuis un siècle qu’il écumait les océans, avait été surchargé, par ses commandants successifs, de dessins et d’accessoires qui lui donnaient l’aspect d’un bouclier ancien ou d’une sorte de trophée mouvant. C’est ainsi que ses bastingages, dans lesquels on avait planté des dents aiguës de cachalots, avaient l’air de deux monstrueuses mâchoires, et que sa barre, ô stupeur ! était constituée non d’une solide pièce de bois, mais d’une mâchoire inférieure de cachalot, d’une blancheur éblouissante ! Noble navire en vérité ! Cependant, comme toutes les choses nobles, il dégageait une pesante tristesse. »

« – Écoute-moi bien : avant de signer ton engagement, va donc jeter un coup d’œil sur le capitaine Achab. Il te faudra deux secondes pour constater qu’il n’a plus qu’une jambe.
– Dois-je comprendre, balbutiai-je, que l’autre lui a été enlevée par… par une baleine ?
– Tu l’as dit, mon gars ! Mais enlevée est un mot un peu faible. C’est arrachée, broyée, écrabouillée, qu’il faut dire, et par le monstrueux cétacé – baleine ou cachalot, pour nous, c’est du pareil au même – qui ait jamais éventré une chaloupe ! Comprends-tu, maintenant ? »

« Et maintenant, jurez : que Dieu nous anéantisse tous si nous ne poursuivons pas Moby Dick jusqu’aux confins de l’univers ! Mort à Moby Dick ! »

Livre de Poche Jeunesse, texte abrégé, 4,95€

mobydick

Le clan des Otori, de Lian Hearn – Livre I : Le silence du rossignol (2002)

Lu en août 2018

Antoine et Hugo ont la chance de pouvoir puiser non seulement dans les rayons de la bibliothèque municipale, où nous nous rendons très régulièrement, mais aussi dans les trésors de la bibliothèque familiale précieusement conservée par mes parents. Les garçons y fouillent très volontiers parmi les lectures de mon petit frère qui semble décidément avoir eu, il y a dix-quinze ans, des goûts très convergents avec les leurs. Entre les romans de J.K. Rowling, Pierre Bottero, Philip Pullman, Eoin Colfer, Robin Hobb et Christopher Pasolini, Antoine a été attiré par l’imposante tétralogie du Clan des Otori, de l’auteure britannique Lian Hearn.

Notre aîné dévore les romans depuis deux ans, avec une prédilection pour les sagas lui permettant de se plonger en immersion dans un univers singulier pendant quelques semaines : Harry Potter, bien sûr, mais aussi les aventures d’Ewilan et Ellana, La guerre des clans, Indiana Teller… Ces dernières semaines, il a mis à profit ses vacances d’été pour ne faire qu’une bouchée des six premiers tomes du Cercle des 17 (de Richard Paul Evans), puis des trois premiers tomes de Tara Duncan, reçus en août pour son neuvième anniversaire. Dans l’attente de la suite, Antoine a donc jeté son dévolu sur Le Clan des Otori et n’a plus guère émergé de sa chambre depuis qu’il a ouvert le premier tome. Une semaine et plus de 1000 pages plus tard, il a amorcé la lecture du quatrième et dernier tome.

Intriguée, je me suis également laissé happer par le souffle épique de l’intrigue et l’univers étonnant imaginé par Lian Hearn. L’histoire s’inscrit dans un monde déchiré par la guerre entre clans, mais empreint de poésie, évoquant le Japon médiéval. Tomasu a grandi dans un village retiré, aspirant à rester à l’écart des champs de bataille. Seul survivant du massacre de sa communauté, il est propulsé malgré lui au cœur de la résistance contre un pouvoir arbitraire et violent. La jeune Kaede, prise comme otage afin de stabiliser les relations entre deux clans, vit depuis toute petite à la merci d’une famille qui lui est hostile, mais se refuse à servir de pion dans les jeux des clans. L’un et l’autre font des rencontres inattendues, tour à tour périlleuses et réconfortantes : parviendront-ils à survivre et à accomplir leur destinée ?

L’auteure prend les jeunes lecteurs au sérieux. Elle tisse une véritable fresque de personnages et de clans, liés par un système complexe d’alliances, de mariages et de prises d’otage, au sein desquelles certaines stratégies et affinités individuelles parviennent toutefois à peser. Si les spécialistes de la culture et de l’histoire nippones semblent dubitatifs quant à l’authenticité de certains aspects, l’ouvrage restitue très bien les enjeux féodaux et la dynamique selon lesquels « les États font la guerre et les guerre fondent les États », comme l’écrit l’historien Charles Tilly. La société imaginée par l’auteure est clivée entre clans, classes et genres. En particulier, la domination des hommes sur les femmes est un leitmotiv, avec des figures féminines résolues à se rebeller contre cette domination, des démonstrations de virilité tournées en ridicule et de multiples personnages transcendant les clichés, à l’image des moines du temple de Terayama, adeptes de peinture et de poésie, mais capables de faire preuve, lorsque la situation l’exige, de qualités de guerriers inattendues. Il y a donc matière à réflexion et cette lecture nous a donné l’occasion de beaux échanges en famille.

Le silence du rossignol est à la fois un récit épique et une romance, un roman historique présentant quelques éléments fantastiques : l’ensemble est original et bien écrit. Les pouvoirs des personnages sont intéressants et ont durablement impressionné Antoine qui a noté les différences avec les histoires de « sorciers » qu’il apprécie beaucoup par ailleurs (« Ils ont de vrais pouvoirs ! » : ouïe hors du commun et sens exacerbés, don d’ubiquité, multiples pouvoirs d’illusion…). J’ai plus apprécié ces éléments fantastiques, l’univers et l’intrigue palpitante que la romance – un vrai « coup de foudre » sur lequel il n’y a visiblement pas grand-chose à dire…

La quête initiatique dans laquelle Lian Hearn entraîne ses jeunes lecteurs a donc indubitablement de quoi les passionner. Si ce roman avait été publié plus récemment, il aurait vraisemblablement été classé comme relevant de la littérature « jeune adulte ». Il me semble qu’étant donné son registre, la complexité de son intrigue et l’omniprésence de la violence, il ne s’adresse pas aux lecteurs les plus jeunes. Comme Antoine, je lirai la suite de l’aventure avec curiosité !

Extrait

« Makoto sortit du jardin avec moi. Il me regardait avec curiosité.
– Jusqu’où va la finesse de votre ouïe ? demanda-t-il doucement.
Je regardai autour de nous. Les guerriers Tohan se trouvaient avec sire Shigeru en haut de l’escalier.
– Pouvez-vous entendre ce qu’ils disent ?
Il mesura l’espace du regard avant de répondre :
– Seulement s’ils se mettent à crier.
– J’entends la moindre de leurs paroles. J’entends les gens dans le réfectoire, en bas, et je puis vous dire combien ils sont.
Je m’interrompis, car je venais de m’apercevoir qu’ils devaient être une multitude.
Makoto rit brièvement, avec un mélange de stupeur et d’approbation.
– Comme un chien ?
– Oui, comme un chien.
– Vos maîtres doivent vous trouver utile.
Ses paroles me frappèrent. J’étais utile à mes maîtres, à sire Shigeru, à Kenji, à la Tribu. J’étais né avec des talents obscurs que je n’avais pas demandés, mais que je ne pouvais m’empêcher de tester et de perfectionner, et c’était à eux que je devais ma situation actuelle. Sans eux, je serais sans doute mort. Avec eux, je m’enfonçais chaque jour davantage dans ce monde de mensonge, de dissimulation et de vengeance. »

Le-silence-du-roignol

Ulysse Moore, Tome 1 : Les clefs du temps, de Pierdomenico Baccalario (2004 pour l’édition originale en italien, 2006 pour la traduction en français)

Lu à haute voix en juillet 2018

Une mystérieuse villa perchée au sommet d’une falaise vertigineuse, un groupe d’enfants intrépides, une porte dissimulée derrière une armoire, une série d’énigmes à déchiffrer, une présence planant sur l’ensemble… Tous les ingrédients d’une aventure digne du Club des Cinq sont réunis par Pierdomenico Baccalario dans ce premier tome de la série Ulysse Moore. J’ai acheté ce roman par curiosité, ayant lu quelque part que son auteur était l’un des plus lus en littérature jeunesse en Italie : nous n’avons malheureusement pas été convaincus.

L’objet livre est attrayant : belle couverture aux motifs sibyllins dont les rabats renferment cartes et indices invitant à la chasse au trésor, mise en scène du récit avant même la première page, jolies illustrations donnant l’impression de dissimuler des indications qui pourraient se révéler cruciale pour l’enquête.

Le problème, c’est qu’au-delà de cette belle présentation, le livre ne propose rien de plus que ce qu’offraient déjà les fameux romans d’Enid Blyton : un décor pittoresque sommairement esquissé, des personnages lisses ne rencontrant pas de dilemme particulier (certains, comme l’antipathique Olivia Newton qui rôde dans les parages, sont à peine introduits sans que l’on puisse saisir leur rôle dans le cadre de ce premier tome), une enquête appréhendée et résolue de façon linéaire par les jeunes héros qui se trouvent toujours commodément disposer des informations pertinentes pour trouver la solution… Le style littéraire et les dialogues ne présentent que peu d’intérêt, l’intrigue est rapidement résolue et apparaît rétrospectivement comme une sorte de préliminaire à la véritable histoire : de fait, on découvre à la dernière page que l’histoire commence à peine et qu’il faudra acheter les tomes suivants (dix-huit à ce jour à près de onze euros chacun…) pour connaître la suite qui s’annonce comme réminiscente de la série La Cabane Magique. Certains lecteurs ne manqueront pas de se sentir floués !

Ulysse Moore ne me semble, en somme, pas pouvoir tenir la concurrence avec d’autres sagas de littérature jeunesse – que l’on pense par exemple à celles de J.K. Rowling, de Pierre Bottero ou de Sophie Audoin-Mamikonian qui imaginent des univers et des personnages beaucoup plus travaillés. Antoine et Hugo ont perçu, je crois, cette différence de qualité puisqu’ils n’ont pas été captivés (en dépit du recours systématique aux cliffhangers en fin de chapitre et d’ouvrage) et n’ont pas demandé à poursuivre cette série. Cela dit, je peux concevoir que le style et le format très accessibles puissent être attractifs pour de jeunes lecteurs souhaitant se lancer dans la lecture de romans d’aventures qui ne soient pas trop ardus. Pour notre part, nous passerons notre chemin et ne suivrons pas la quête de Julia, Jason et Rick.

Extrait

« Voici le matériel qu’Ulysse Moore m’a prié de vous transmettre. Au cas où vous souhaiteriez le publier, notre seule exigence est que le nom d’Ulysse Moore soit bien visible sur la couverture et que l’ordre des manuscrits soit respecté. »

« En dépit de la fâcheuse situation où il se trouvait, suspendu sous la pluie battante à vingt mètre au-dessus de la mer, Jason gardait son sang-froid. Chose étrange, il était serein. Il savait exactement ce qu’il avait à faire. Il avait repéré deux renfoncements où loger ses pieds, et, en se hissant légèrement, il avait pu relâcher la tension de ses bras et tenir en équilibre sur ses jambes. À présent, rassuré, il pouvait lever la tête. »

« Metis signifie ‘sagesse’. C’était le nom de la première femme de Zeus, fille d’Océan et de Téthys. Une femme intelligente et capable, comme toutes les femmes, d’ailleurs ! »

Bayard éditions, 6,90€

ulysse moore

Caïus et le gladiateur, de Henry Winterfeld (1969 pour l’édition originale en allemand, traduction française de 2001)

Lu à haute voix en juillet 2018

Quel plaisir de retrouver la sympathique bande d’élèves dont nous avions fait la connaissance au printemps, en lisant L’affaire Caïus! Si Henry Winterfeld a publié ce second volet de leurs aventures seulement seize ans plus tard, nos jeunes héros n’ont pas changé d’un poil et leurs idées et leurs dialogues sont toujours aussi réjouissants.

Pleins de bonne volonté, les garçons ont décidé d’offrir un esclave prénommé Udo à leur maître Xanthos. Ils sont loin d’imaginer que cette initiative les conduira dans des aventures aussi périlleuses qu’invraisemblables ! Pourquoi le marchand d’esclaves a-t-il mis la clé sous la porte pour s’enfuir précipitamment ? Qui est le terrifiant gladiateur borgne qui est à leurs trousses ? Quelle est la nature du complot terrible qui semble se tramer à Rome ? L’enquête menée par les garçons et leur maître les conduira dans le dédale des rues de Rome, au cimetière, sur un navire égyptien et même dans la fosse aux lions de l’arène !

On retrouve ici tous les ingrédients qui nous ont fait aimer le premier volet des aventures de Caïus : une intrigue palpitante, plusieurs bonnes frayeurs, des héros attachants et souvent hilarants (avec une mention spéciale pour l’imagination débordante et la verve d’Antoine et l’ironie de Xanthos !). Le roman offre aussi une immersion dans la Rome antique, sans que l’on ait une seule seconde l’impression de lire un ouvrage « pédagogique ». On se passionne tellement pour la chasse à l’assassin menée par les élèves que l’on remarque à peine qu’on apprend plein de choses sur la conquête des Gaules, la vie politique de Rome, ses relations avec l’Egypte, le commerce et l’emploi d’esclaves, et surtout la vie dans les arènes de gladiateurs. Cette lecture à voix haute a nourri des échanges très riches sur l’histoire de Rome, le tout dans une joyeuse bonne humeur alimentée par les frasques des jeunes héros. Elle ravira les amateurs de mythologies grecque et romaine qui sont sans cesse évoquées à travers les expressions et les exclamations des personnages.

Un roman que nous recommandons donc chaudement, même si la résolution finale m’a semblé un peu rapide… Quel dommage que le troisième tome des aventures de Caïus n’ait pas été traduit à ce jour !

Extrait

« – Dès le début, j’étais contre cette idée de t’offrir un esclave, maître Xanthos.
Il rayonnait de fierté.
– Et bien, Antoine, quel plaisir d’entendre pour une fois une parole sensée sortir de ta bouche.
Antoine poursuivit avec enthousiasme :
– Moi, je voulais t’offrir un lion. »

Livre de Poche Jeunesse, 5,90€

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Sally Jones, de Jakob Wegelius (2014 pour l’édition originale en suédois, 2016 pour la traduction française)

Lu en juin 2018

Sally Jones est une héroïne hors du commun : « Pour ceux qui ne me connaissent pas, je tiens à préciser que je ne suis pas un être humain mais un singe anthropoïde. Un grand singe. » Aussi loin qu’elle s’en souvienne, la gorille a toujours vécu parmi les hommes et il ne lui manque que l’usage de la parole : « J’ai appris la manière dont vous réfléchissez et je comprends ce que vous dites. J’ai appris à lire et à écrire. J’ai appris à voler et à trahir. Je sais ce qu’est la cupidité. Et la cruauté. » Après avoir eu de nombreux maîtres qu’elle préfèrerait pouvoir oublier, elle sympathise avec Henry Koskela, dit « le Chef » qui partage sa passion pour la navigation et la mécanique. Suite à une mauvaise rencontre, il est injustement accusé de meurtre et emprisonné. Sally Jones, désespérée, ne voit d’autre issue pour sauver son ami que de mener l’enquête, quitte à se rendre à l’autre bout du monde pour cela !

Ce roman très original transcende les genres puisqu’il est tout à la fois une enquête policière, un roman maritime, un roman historique et un roman animalier. Le résultat mérite sans aucun doute les multiples prix qui lui ont été attribués. Sa couverture est très belle et très soignée, ainsi que les illustrations pointillistes en noir et blanc qui contribuent pleinement à planter le décor du début du 20ème siècle.

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L’intrigue se noue donc dans une période de tumulte politique en Europe, de développement du commerce international, de domination coloniale et de révolutions technologiques et culturelles. Jakob Wegelius travaille très bien l’atmosphère des lieux de l’intrigue, du port de Lisbonne au palais du maharadjah de Bhapur en passant par la salle des machines de plusieurs cargos. Sally Jones se révèle une observatrice hors-pair dont le récit nous permet de nous immerger dans les odeurs, les goûts, les musiques et les sensations de cette époque. La lecture du roman nous laisse un sentiment empreint de mélancolie, de sensibilité, mais aussi de dépaysement radical.

L’intrigue est assez passionnante et pleine de rebondissements qui s’enchaînent sans aucun temps mort jusqu’à l’élucidation finale d’une affaire pleine de ramifications. Les 550 pages de ce pavé se laissent donc facilement dévorer, même si je me suis demandé si la deuxième partie n’aurait pas pu faire l’économie de plusieurs digressions et aller droit au but.

Les personnages sont hauts en couleur, mais connaissent pour beaucoup un sort tragique. Parmi eux, une mention spéciale doit être faite de l’héroïne – troublante, débordant d’intelligence, de sensibilité et d’empathie. Le roman est très bien écrit et traduit. Le regard précis et l’intuition de Sally Jones font office de révélateur de la violence et de la misère humaines : violence des rapports sociaux, de la domination des hommes sur les femmes et des puissants sur les plus vulnérables. À cet égard, et sans que le texte ne soit susceptible de heurter, je ne conseillerais pas ce roman à des lecteurs trop jeunes. Cela dit, il en émane une touche d’espoir puisque Sally Jones fait quelques très belles rencontres et semble rendre meilleurs ceux dont elle croise la route.

Une très jolie découverte qui m’a fait très forte impression !

Extraits

« Je me souviens qu’il pleuvait quand nous sommes sortis pour aller dîner. Les lumières des lampes à gaz se reflétaient dans les pavés mouillés du quai. L’eau sale ruisselait dans les ruelles étroites de l’Alfama. Il faisait chaud à O Pelicano. Les habitués étaient serrés autour des tables rondes dans la salle enfumée. Plusieurs d’entre eux nous ont salués d’un hochement de tête ou d’un signe de la main. Des marins et des dockers, des filles de joie aux yeux cernés et des musiciens en manque de sommeil. Une imposante femme habillée en noir qui s’appelait Rosa chantait une chanson sur l’amour malheureux. C’était du fado, un genre de chansons caractéristique des quartiers pauvres de Lisbonne. »

« – Dieu sait ce qu’il y a comme saletés dans les poils de cette bête, a-t-il grommelé une fois en me jetant un regard méprisant.
– Mesure tes mots, a dit Ana. Elle comprend plus que tu ne crois !
Signore Fidardo m’a alors regardée dans les yeux pour la première fois.
Puis il a dit :
– Ça m’étonnerait. »

« Un navire constitue un petit monde à lui tout seul. Il a ses propres lois et sa propre manière de calculer le temps. Quand on assure le quart jour après jour, nuit après nuit, il est facile d’oublier qu’il existe un monde aussi en dehors du bateau. »

« Nous avons survolé Bhapur dans tous les sens. Nous partions souvent tôt le matin pour ne rentrer que dans la soirée. Bientôt toute la population avait vu son avion passer au moins une fois dans le ciel. Quand nous atterrissions pour déjeuner dans un champ ou dans un pré, il arrivait qu’une foule s’assemble autour de nous. La plupart du temps, le maharadja faisait semblant de ne pas les voir. Mais je remarquais qu’il était mal à l’aise en découvrant les enfants sales, les femmes maigres au dos voûté et les hommes épuisés. Je crois qu’au fond de lui, il les craignait un peu. »

Paris : Éditions Thierry Magnier, 16,90€

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Le Léopard d’argent, d’Anne Samuel (2014)

Lu à haute voix en juin 2018

Mona ignore tout de ses origines : mystérieusement apparue, bébé, dans un musée, elle ne dispose que d’une vieille valise pleine de trésors anciens et d’une sensation curieuse de décalage par rapport à son temps… Le jour de ses treize ans, qu’elle fête avec son père adoptif qui lui a réservé une surprise dans un musée parisien, Mona est inexplicablement projetée dans le Bordeaux du XIIème siècle. Abasourdie par la découverte d’une époque radicalement différente, Mona prend rapidement la mesure des défis qui l’attendent : parviendra-t-elle à trouver le chemin du retour vers son époque et son père ? D’ici là, saura-t-elle faire face aux embûches que lui réserve cette période de tourmente ? Conditions de vie moyenâgeuses, tensions religieuses, effervescence de la préparation de la deuxième croisade, domination exercée par la reine Aliénor d’Aquitaine : tout concourt à faire du Moyen-âge un décor hostile pour une jeune fille du 21ème siècle, mais Mona pourra heureusement compter sur l’amitié de maître Isaac, l’orfèvre préféré de la reine, et de son apprenti Colin…

Ce roman est bien écrit tout en restant assez court et donc accessible à de jeunes lecteurs. C’est toujours agréable de lire les aventures d’une héroïne féminine – et cela reste suffisamment rare en littérature jeunesse pour mériter d’être souligné… Mona suscite la sympathie et fait preuve en toutes circonstances de gentillesse, mais aussi de sang froid, de bon sens et de perspicacité. Le roman permet aussi de découvrir beaucoup de choses. Sa lecture a été pour nous l’occasion d’évoquer le quotidien du Moyen-Âge, la féodalité, le poids qu’a pu avoir l’église catholique, les guerres de religions et les croisades… Nous avons apprécié les informations auxquelles le texte renvoie – d’autant plus que nous habitons en Aquitaine, non loin de l’abbaye de la Sauve Majeure qui joue un rôle important dans l’histoire ! Il me semble toutefois que ces renvois sont trop nombreux et que les informations de contexte auraient pu être mieux intégrées dans la narration pour éviter d’interrompre le fil de l’intrigue – comme Henry Winterfeld était, par exemple, parfaitement parvenu à le faire dans L’affaire Caius. Peut-être mes garçons étaient-ils trop jeunes et nécessitaient-ils trop d’explications – toujours est-il qu’elles ont haché notre lecture et qu’on a parfois l’impression que l’intrigue est au service d’une visée pédagogique de transmission de l’histoire plutôt que le contraire, ce qui serait un peu dommage.

Le roman s’achève sur une mention « à suivre » et il semble que le voyage dans le temps de Mona se poursuive à travers d’autres ères…

Extraits :

« Mais que faisait cet enfant dans cette valise, dans ce secrétaire ? Qui était-il, d’où venait-il ? »

« Ils arrivèrent au lavoir. Après les odeurs de déchets en putréfaction qu’elle venait de respirer, Mona fut saisie par des senteurs fraîches et minérales comme celles de l’argile. Malgré son trouble, elle ne put s’empêcher d’admirer la scène : une vingtaine de lavandières courbaient l’échine en frappant du linge avec de grands manches en bois. »

« C’est un plaisir de vous cognoistre, dit le prince en leur adressant un beau sourire. »

Les petites moustaches, 13€

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