Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Comment nous sommes devenus riches avec trois dollars (de Davide Morosinotto, 2016 pour la version originale en italien, 2018 pour la traduction française)

Ce livre est un coup de cœur parmi les coups de cœur ! Les mots risquent de me manquer pour exprimer à quel point notre petite famille a adoré Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Pendant quelques jours délicieux, nous avons unanimement vibré au rythme des aventures de ses quatre jeunes héros. Il faut dire que l’auteur italien, Davide Morosinotto, a réuni les meilleurs ingrédients pour un résultat détonnant…

Avant tout, une intrigue littéralement passionnante et qui emporte le lecteur en venant le chercher à hauteur d’enfant : « L’espace d’un instant, mon cœur s’est arrêté, je le jure. Parce que j’avais exactement trouvé ce que je cherchais. L’objet parfait. Et il coûtait un peu moins que les trois dollars qu’on avait à dépenser. » Quel gosse n’a pas rêvé de tomber par hasard sur une somme d’argent à dépenser à sa guise ? Et qui ne s’est pas laissé aller à feuilleter avec envie un catalogue en savourant de s’imaginer ce qu’il pourrait choisir ? Et si, à la place du révolver tant attendu, une vieille montre détraquée venait à être livrée par erreur, qui ne réfléchirait pas à réclamer son dû – quitte à traverser tous les États-Unis pour cela ? Et voilà que les aventures de P’tit Trois, Eddy, Joju et Min s’entremêlent avec une sombre mais non moins passionnante histoire criminelle… Vous imaginerez aisément les scènes d’indignation que tout cela nous a réservées au moment de refermer le livre et de coucher les enfants !

L’originalité de ce road-trip tient également à son décor : les États-Unis du début du 20ème siècle, restitués avec beaucoup de finesse par l’auteur. Le contexte historique demeure à l’arrière-plan et ne prend à aucun instant le pas sur l’intrigue, mais cette fresque très bien documentée apporte de la profondeur au roman. Du bayou de la Louisiane natale des quatre protagonistes aux abattoirs et à la gare de Chicago, en passant par la Nouvelle Orléans, les rives du Mississippi et les grandes plaines, Antoine et Hugo ont découvert avec curiosité ces contrées dépaysantes et l’époque de la ségrégation raciale et de la fin de la révolution industrielle :

« Avant même que le bateau s’amarre, j’ai poussé un grand cri en voyant un fiacre surgir derrière les quais à toute vitesse. Sauf que ce n’était pas des chevaux qui le tiraient. C’était… une automobile. Je savais qu’il existait des engins pareils quelque part. Ces fiacres à vapeur se conduisaient comme des bateaux mais je n’aurais jamais imaginé que j’en verrais un dans ma vie. »

P’tit Trois, Eddy, Julie et Min sont des personnages hauts en couleurs – à la fois drôles dans leur insouciance enfantine, et profondément attachants eu égard à leur indéfectible solidarité et à leur courage face aux épreuves de la vie. En donnant à chacun son tour le rôle de narrateur, l’auteur joue avec humour sur les décalages entre les perceptions réciproques des enfants. Impossible de ne pas penser à Tom Sawyer et à ses amis dont les frasques avaient déjà beaucoup réjoui Antoine et Hugo. Lisez plutôt :

« Malgré tout, un vrai chef ne doit pas se mettre en avant, il doit être choisi et acclamé par son peuple.
J’ai donc attendu d’être acclamé en songeant déjà à ce que je dirais avant d’accepter, non, non, je ne suis pas à la hauteur, vous êtes trop gentils, des choses dans ce goût-là, la modestie incarnée, quoi.
Au lieu de ça, Eddie a prétendu que c’était à lui d’être le chef car il était un chaman qui savait parler aux alligators ; Joju, elle, pensait que cette mission lui revenait car elle était la plus dégourdie de la bande, et Min lui-même donnait l’impression d’avoir son mot à dire en agitant la montre.
J’ai laissé échapper un soupir. Avec des sujets pareils, un chef aurait de quoi perdre patience. Après quoi, j’ai envoyé un coup de poing dans le ventre d’Eddie. Un coup qui a failli le faire pleurer mais qui a surtout donné lieu à une bagarre en bonne et due forme. Au bout du compte, tout le monde a compris que ce serait moi le chef, fin de la discussion. »

Last but not least, le roman est très bien écrit et l’objet-livre est à couper le souffle : vintage à souhait, truffé d’extraits de dessins, de cartes géographiques et de coupures de presse si authentiques qu’on les prendrait presque pour des documents d’archives. Je ne suis pas étonnée qu’il ait fallu plus de trois ans à l’auteur pour aboutir à un si beau résultat !

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Je m’arrête avant d’en avoir trop dévoilé, mais vous l’aurez compris, il s’agit-là d’un roman incontournable qu’on referme avec un pincement au cœur. Un livre que l’on peut acheter les yeux fermés. Un livre du calibre de ceux qui peuvent déclencher la passion de lire chez un enfant ! Si vous doutez encore, allez donc lire ce qu’en dit Pepita

Lu à voix haute en novembre 2018 – L’école des loisirs, 18€

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La grande expédition, de Clémence Dupont (2017)

Beaucoup d’enfants adorent se plonger dans les grands thèmes existentiels – et notamment l’origine de l’univers et du monde que nous connaissons aujourd’hui. Combien d’entre eux ne développent-ils pas une passion pour les dinosaures ? Et pourtant, difficile pour les tous petits de réaliser que la Terre existe depuis des milliards d’années et qu’elle est loin d’avoir toujours été telle qu’elle se présente actuellement !

La grande expéditionLa grande expédition de Clémence Dupont permet précisément d’aborder ces questions avec des tous petits, en nous permettant de remonter le temps de façon spectaculaire pour ensuite observer la Terre est ses habitants au fil des ères : Hadéen, Archéen, Protérozoïque – et ainsi de suite, jusqu’à l’ère actuelle. Si chaque période donne lieu à une courte description, l’album fait surtout la part belle aux illustrations splendides de l’autrice, voyez plutôt la couverture ! Un vrai plaisir pour l’œil qui donne à ce documentaire un côté très attrayant qui ne manquera pas de séduire les enfants. À première vue, les paysages fascinants qui se déploient sous nos yeux ébahis pourraient bien appartenir à un monde merveilleux et imaginaire – la réalité dépasse parfois la fiction ! Parmi ces êtres vivants incroyables, notre chouchou familial est sans doute le Gastornis, un redoutable oiseau géant du Paléogène qui chassait les ancêtres de notre cheval actuel…

Archéen

Paléocène

Une trouvaille assez géniale est l’idée de présenter cette fresque sous forme d’accordéon pouvant se déplier sur près de 8 mètres de long : une façon intelligente d’aider les petits à réaliser le temps écoulé et la distance qui nous sépare des ères révolues…

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Seuls regrets : le revers de la médaille de parvenir à réduire le texte à sa substantifique moelle (une qualité lorsqu’on lit avec des enfants jeunes qui n’ont souvent pas la patience d’écouter une explication trop longue ou complexe) est que certaines évolutions sont éludées ou difficiles à saisir à partir du texte – je pense, par exemple, à l’épisode de la disparition des dinosaures qui n’est pas du tout expliqué. En outre, on « débarque » un peu brusquement dans l’époque Hadéenne lors de laquelle notre planète, alors toute jeune, s’est refroidie. Il me semble que l’expérience de lecture aurait été facilitée et rendue plus ludique par un peu de « mise en scène » de l’expédition. Comme c’est fait, par exemple, dans L’histoire de la vie du big bang jusqu’à toi (Milan, P’tits Docs), excellent documentaire s’adressant à des enfants plus grands : « Maintenant, tourne la page, et fais un immense bonds en arrière ! ». Ou même dans la Brève histoire du monde, d’Ernest Gombrich, que nous sommes en train de lire avec nos « grands » garçons :

« […] nous allons jeter un papier enflammé dans ce puits infiniment profond. Il tombera lentement, descendra de plus en plus bas. Toutefois, dans sa chute, il éclairera les parois du puits. Tu le vois descendre ? Il est maintenant si loin qu’il ressemble à une étoile minuscule au milieu des ténèbres. Puis il s’amenuise encore et nous finissons par ne plus le voir. […] Mais nous ne sommes toujours pas parvenus au début des temps. Cela continue pendant des millions d’années. Facile à dire ! Pourtant, réfléchis un instant. Sais-tu combien dure une seconde ? Le temps que tu comptes très vite jusqu’à trois. Et combien durent 1000 millions de secondes ? Trente-deux ans ! À toi maintenant d’imaginer combien durent 1000 millions d’années ! En ce temps-là, il n’y avait pas de grands animaux, mais uniquement des escargots et des coquillages. Et si on remonte encore plus dans le temps, on ne trouve même plus de plantes. La terre entière était « désertique et vide ». Il n’y avait rien. Pas un arbre, pas un buisson, pas une herbe, pas une fleur, pas le moindre coin de verdure. »

Ces petites réserves ne m’ont pas empêchée de beaucoup apprécier cette « grande expédition » dont on rentre avec tout de même un léger vertige…

Lu en novembre 2018 – Éditions de l’Agrume, 24€

Mémoire en eaux troubles, de Joëlle Van Hee (2017)

Dans ce roman, l’autrice belge Joëlle Van Hee n’y va pas par quatre chemins pour nous parler de choses graves et universelles, mais parvient à le faire sans pathos, avec beaucoup de tendresse, d’humanité et même de l’humour !

Son protagoniste, Antonin, doit faire face à une épreuve terrible : la maladie d’Alzheimer de son grand-père, qu’il adore. Le roman évoque, à travers son regard, de façon juste et touchante la souffrance et les réactions parfois maladroites des membres de la famille, le malaise, l’appréhension et le dégoût d’Antonin en découvrant la « section spéciale » où réside son grand-père et la démence des malades – les « schmouls », comme Antonin les nomme spontanément lors de sa première visite. Son sentiment d’impuissance face à l’inéluctable déclin de cet homme qu’Antonin a toujours connu droit et fort, et qu’il admire tant. Ce livre, parce qu’il est si brut et direct, permet d’apprendre beaucoup de choses sur Alzheimer et la fin de vie.

Mais ce ne serait pas rendre justice au roman que de le réduire à cela : il raconte aussi et surtout la tendresse éprouvée par Antonin à l’égard de son grand-père et la manière dont il parvient à apprivoiser ses troubles – et ceux des autres résidents – et à accompagner le vieil homme le mieux possible. L’élan de cohésion familiale face à l’épreuve est restitué de façon juste et belle. J’y ai vu une belle invitation à profiter de la vie et à cultiver les liens si précieux avec ceux qui nous sont les plus chers, même lorsqu’ils ne sont plus ceux qu’ils avaient pu être.

Le roman vit aussi d’une intrigue passionnante, puisque le grand-père d’Antonin semble hanté par un secret remontant à la période tourmentée de la Seconde guerre mondiale : parviendra-t-il à se confier à son petit fils avant que ses souvenirs ne se dissipent complètement ? Et Antonin, qui souhaite de toutes ses forces pouvoir aider son grand-père à se libérer de son fardeau, a-t-il vraiment envie de connaître la vérité ?

Merci beaucoup aux éditions du Jasmin qui m’ont permis de découvrir Mémoire en eaux troubles. Il s’agit d’un livre très riche et touchant qui donne une belle leçon d’humanité. À titre personnel, j’ai toutefois été un peu dérangée par le registre de la narration : une langue très directe, souvent familière, ironique et ponctuée d’interjections et de points d’exclamation, dont j’imagine qu’elle est supposée refléter l’expression d’un adolescent écorché qui raconte son histoire à l’oral, ou même qui se confie à un journal intime (le lecteur est parfois tutoyé et pris à partie). Ce registre de langue m’a gênée pour entrer pleinement dans l’histoire, mais cela ne m’a pas empêchée d’être émue par la dernière partie du roman. Mais cela ne représente que mon expérience subjective et ne perturbera sans doute pas la lecture du cœur de cible du roman, les lecteurs qui ont l’âge d’Antonin !

Extrait

« – Tu as vu les moiseaux ? répète-t-il.

Il n’attend pas de réponse, je le sais. Il cherche seulement à attirer mon attention. Je m’approche de lui et je lui prends la main. Elle tremble toujours autant. Pauvre Papy…

Quand on est « moiseau » on n’imagine pas plonger et devenir poisson. Comment passer de l’air à l’eau sans y laisser toutes ses plumes ? Se faire poisson, c’est troquer ses ailes contre des nageoires et des écailles, c’est se glisser dans une combinaison de caoutchouc. S’enfoncer dans la mer, pénétrer dans un plasma vert où tout est mou et souple, où les bruits et les mouvements sont étouffés, où tout est lisse, où tout fuit, où tout est pris dans cette matière fluide qui te tient en suspension entre deux courants, deux lumières, deux températures. Les rayons du soleil y sombrent, les arbres y ont de longs cheveux et les vents s’y déplacent sans souffler, sans craquer mais en te faisant plier. Être poisson c’est ne plus pouvoir se débarrasser de cette seconde peau qui te colle au corps, ni ce de ce sel qui te colle aux yeux. C’est ne plus avoir de pères, ne plus jamais avoir soif, ne plus jamais tomber et se faire mal, mais couler, couler, couler, jusqu’au fond du fond du fond, sur le sable mou, dessous, et couler encore. C’est être l’épicentre d’une onde de choc qui jamais ne s’arrête de faire des vagues. C’est encaisser tous les coups, toutes les ondes de choc des autres, sans savoir pourquoi, sans comprendre. Rien. Jamais. Devenir poisson, c’est se souvenir qu’on était libre quand on était oiseau. C’est le regarder, cet oiseau, et ressentir encore l’ivresse de quand on déployait les bras pour glisser sur les ailes du vent. C’est sentir le vent traverser son cœur comme quand on montait toujours plus haut, qu’on fendait l’air à plein bec et qu’on se laissait tomber, pour se redresser juste avant que le sol ne nous rattrape… Être poisson, c’est être incapable de hurler son impuissance liquide…

Je croyais pouvoir oublier mon cafard chez Papy, c’est râpé. Un mot, « moiseau », a suffi à me faire toucher le fond à ses côtés. Ses mots inventés sont si beaux. »

 

Lu en octobre 2018 – Éditions du Jasmin, 14,90€

Mémoire en eaux troubles

Le clan des Otori, livre II: Les neiges de l’exil, de Lian Hearn (2003 pour la traduction française)

Quoi de mieux qu’un dépaysement littéraire radical pour accompagner la rentrée et son lot de préoccupations ? La saga du clan des Otori est assez idéale à cet égard puisqu’elle nous offre un long voyage dans l’espace et dans le temps en nous projetant dans un univers évoquant le Japon médiéval…

J’ai donc poursuivi, avec ce livre II, la lecture amorcée pendant l’été (cliquer ici pour consulter la chronique du livre I) et retrouvé avec plaisir beaucoup des ingrédients qui m’avaient ravie dans le tome précédent. En particulier, j’ai eu de nouveau l’impression de voir une fresque complexe et mouvante de personnages et de clans prendre vie et évoluer sous mes yeux. L’auteur restitue les logiques féodales avec finesse, mais sans manichéisme puisque les jeux d’alliances et d’opposition évoluent constamment et puisque les héros sont sans cesse confrontés à des dilemmes face auxquels il semble difficile d’anticiper leurs décisions. En revanche, loin de la succession rythmée de péripéties du premier tome, Les neiges de l’exil est plus lent, prenant justement le temps de nous faire partager les doutes de Kaede et de Takeo qui grandissent sous nos yeux.

Nos deux héros sont séparés, après avoir vu leur amour contrarié par les logiques animant leurs clans respectifs. Takeo se sent lié par sa promesse de rejoindre la redoutable Tribu qui semble décidée à tout prix à faire valoir ses droits sur lui. Kaede doit faire face au départ de Takeo, au déclin de son clan et aux résistances des hommes de son entourage qui la voient d’un mauvais œil reprendre les choses en main et qui préféreraient la voir se marier. Quelles décisions prendront-ils face au poids des déterminismes, au sentiment de devoir être loyal et responsable envers les leurs, mais aussi à la conscience de plus en plus aiguë de l’horreur des actions commises par leurs clans dans le cadre de la guerre permanente qui les oppose ? Parviendront-ils à se retrouver ? Rien ne semble écrit !

Il me semble que ce côté introspectif se prête peut-être moins à passionner de jeunes lecteurs en quête d’aventures. Pour ma part, j’ai mis plus de temps à entrer dans le roman et à le terminer que lors de la lecture du premier tome. J’ai été aussi un peu perturbée par le côté lisse des personnages qui sont présentés sous un jour très « stratégique » – tous font preuve d’un sang-froid presque inhumain et il me semble un peu dérangeant de ne pas les voir ressentir plus de sentiments face aux épreuves et aux bouleversements qu’ils vivent. Cela dit, Antoine l’a lu pratiquement d’un seul trait avant de se jeter sur le troisième tome… Tentez donc cet exil japonais, vous en rentrerez avec le sentiment d’avoir voyagé très, très loin !

Extraits

« Les alliances au sein de sa classe étaient loin d’être simples, avec leur jeu complexe de mariages créant de nouveaux liens, d’otages en maintenant d’anciens, sans compter les ruptures dues aux affronts inopinés, aux querelles ou au simple opportunisme. Mais cette situation paraissait limpide comparée aux intrigues de la Tribu. »

« Comment avait-il fait pour acquérir soudain un tel pouvoir? Quel était son secret pour amener ces hommes adultes, d’une grande force physique, à le suivre et à lui obéir? Elle se rappela avec quelle promptitude impitoyable il avait coupé la gorge du garde qui l’avait attaquée au château de Noguchi. Il n’hésiterait pas à tuer de la même façon chacun de ces hommes – cependant, ce n’était pas par peur qu’ils lui obéissaient. Était-ce par une sorte de confiance en cette absence de pitié, en cette aptitude à réagir immédiatement quel que soit le bien-fondé de sa réaction? Pourraient-ils se fier de la même manière à une femme? Serait-elle capable comme lui de commander des hommes? »

Lu en septembre 2018 – Gallimard jeunesse, 8,80€

Otori II

Sally Lockhart. La malédiction du rubis de Philip Pullman (1985 pour l’édition originale en anglais, 2003 pour la traduction française)

Lu à voix haute en septembre 2018

Si on me demandait de citer les lectures du soir qui m’ont le plus marquée, Les Royaumes du Nord feraient sans aucun doute partie de celles qui me viendraient à l’esprit en premier : intrigue à couper le souffle, univers fascinant magnifié par la plume de l’auteur, personnages inoubliables… Comment ne pas se pencher avec avidité sur les autres écrits du talentueux Philip Pullman ? C’est ainsi que nous ouvert le premier tome des aventures de Sally Lockhart. Outre la valeur sûre que représente l’auteur, la couverture et la quatrième nous promettaient un mystère, de l’aventure, et un voyage dans le temps et l’espace, nous projetant à la fin du 19ème siècle au cœur des quartiers les plus mal famés de Londres. Comme dans Les Royaumes du Nord, l’héroïne est une jeune fille – encore un choix qui contribue à me rendre Philip Pullman sympathique.

Le personnage de Sally est d’ailleurs un point fort du roman : on a plaisir à rencontrer cette héroïne indépendante, attachante, débrouillarde et réfléchie – voire stratège ! Ces qualités lui sont indispensables pour mener l’enquête et faire face aux menaces qui se multiplient depuis la disparition, suspecte, de son père en mer de Chine : un rubis à l’histoire trouble, une malédiction effrayante, l’intrusion de multiples personnages peu recommandables, la succession de morts violentes dans l’entourage de la jeune fille…

Malgré ces qualités et au regard de nos attentes élevées, le roman nous a un peu déçus. Nous avons fini par le terminer, mais sa lecture a été un peu laborieuse et j’ai cru plusieurs fois que les enfants allaient décrocher. Pourquoi ? Ils sont probablement un peu jeunes pour entrer dans le public ciblé par le roman – l’éditeur le recommande « à partir de 11 ans », mais l’écriture exigeante, la multiplication des morts violentes, le contexte historique et l’évocation détaillée des fumeries d’opium et des activités de piraterie le destinent sans doute à des lecteurs plus âgés.

Cela dit, la raison principale de nos épisodes de lassitude me semble plutôt liée à l’intrigue qui est menée de façon un peu décousue. Les fils de l’histoire – liés au passé de Sally, à la disparition du père, aux activités troubles de l’effrayante Mme Holland et à la recherche du fameux rubis – ne s’imbriquent pas de façon fluide et on a parfois l’impression de perdre l’un des fils. Les digressions, notamment sur l’activité de photographie de l’un des amis de Sally, sont trop nombreuses et peuvent, elles aussi, donner l’impression qu’on perd le fil. Et ces longueurs sont d’autant plus flagrantes que la résolution des différentes intrigues intervient en trois coups de cuillère à pot et sans que l’on puisse suivre comment ni pourquoi. Une déception relative donc, mais à mettre en perspective par rapport à des attentes qui étaient très élevées !

Extrait

« C’était une personne d’environ seize ans, seule et d’une beauté rare. Mince et pâle, elle portait un costume de deuil, avec un bonnet noir, sous lequel elle coinça une mèche blonde que le vent avait détachée de sa chevelure. Elle avait des yeux marron, étonnamment foncés pour quelqu’un d’aussi blond. Elle s’appelait Sally Lockhart, et dans moins d’un quart d’heure, elle allait tuer un homme. »

« Sa mère était une jeune femme fougueuse, sauvage et romantique, qui montait à cheval comme un cosaque, tirait comme une championne et fumait de tout petits cigares noirs dans un fume-cigarette en ivoire, ce qui scandalisait et fascinait tout le régiment. »

Folio Junior, 7,40€

Sally Lockhart

Moby Dick, de Herman Melville (1851 pour l’édition originale en anglais)

Lu à haute voix en août 2018

Qui ne connaît pas Moby Dick – cette baleine blanche monstrueuse, légendaire, terreur des baleiniers et obsession du capitaine Achab qui lui a juré vengeance ? Cela faisait un moment que j’avais envie de faire découvrir ce roman de Herman Melville aux garçons. Je me disais que cette lecture nous permettrait de poursuivre nos voyages littéraires (après Le Royaume de Kensuké, L’île au Trésor et Robinson Crusoé notamment), mais aussi que Moby Dick était susceptible de plaire à nos petits amateurs de mythologie grecque… L’œuvre de Melville a fait l’objet d’innombrables lectures, recensions et interprétations qui se sont intéressées, en particulier, à sa portée métaphorique, aux références bibliques et au texte comme parabole chargée de thèmes universels. De façon plus modeste, je me permets de partager ici notre expérience de lecture familiale.

L’histoire est célèbre : Ismaël embarque sur le terrible Pequod, baleinier commandé par le capitaine Achab, pour une campagne de pêche à la baleine. L’équipage découvre rapidement que l’expédition est en réalité une croisade insensée, à la poursuite de Moby Dick.

Même en version abrégée (j’ai pour principe de ne lire aux enfants que des livres en texte intégral mais une fois n’est pas coutume, j’ai acheté par erreur cette version chez Poche Jeunesse), la lecture de Moby Dick est ardue : monument littéraire chargé de poésie, longues phrases et récit entrecoupé de descriptions extrêmement détaillées du travail des baleiniers que l’on voit traquer, harponner, remorquer et découper des cétacés démesurés… Herman Melville, qui avait vécu plusieurs années à bord d’un baleinier, connaît son affaire et documente ce forme de pêche ahurissante de manière très précise et avec force termes techniques.

Malgré ce caractère exigeant, le roman nous a captivés de bout en bout. L’auteur fait la preuve de son talent de conteur dès les premiers chapitres. L’affrontement conduisant au drame est inéluctable et la tension s’accumule au fil des pages, jusqu’à nous rendre presque aussi fous, anxieux et obsédés par Moby Dick que le capitaine Achab – Antoine, qui s’est demandé en cours de route si le redoutable cachalot existait en dehors de l’imagination des baleiniers, a remarqué qu’en s’inspirant de Samuel Beckett, on aurait pu intituler le roman En attendant Moby Dick ! C’est précisément grâce à cette tension dramatique, et en riant de notre propre exaspération, nous comparant entre nous à l’irascible Achab, que nous sommes parvenus à persévérer et à traverser toutes les mers du monde à bord du Péquod jusqu’au désastre final. Nous avons refermé Moby Dick sonnés, avec l’impression d’avoir passé un bon bout de temps au large : difficile de s’extraire d’un tel roman ! Les garçons, qui ont spontanément éprouvé de l’empathie pour la majestueuse baleine blanche, ont finalement beaucoup apprécié cette lecture qui leur a fait très forte impression.

Un livre incontournable pour les lecteurs déjà grands, à découvrir avec un globe terrestre sous la main…

Extraits

« Sa proue vénérable semblait prolongée d’une barbe. Ses mâts étaient raides comme des colonnes vertébrales de statues. Ses ponts usés s’ornaient de maintes craquelures inquiétantes. Mais ce n’était pas tout : le Pequod, depuis un siècle qu’il écumait les océans, avait été surchargé, par ses commandants successifs, de dessins et d’accessoires qui lui donnaient l’aspect d’un bouclier ancien ou d’une sorte de trophée mouvant. C’est ainsi que ses bastingages, dans lesquels on avait planté des dents aiguës de cachalots, avaient l’air de deux monstrueuses mâchoires, et que sa barre, ô stupeur ! était constituée non d’une solide pièce de bois, mais d’une mâchoire inférieure de cachalot, d’une blancheur éblouissante ! Noble navire en vérité ! Cependant, comme toutes les choses nobles, il dégageait une pesante tristesse. »

« – Écoute-moi bien : avant de signer ton engagement, va donc jeter un coup d’œil sur le capitaine Achab. Il te faudra deux secondes pour constater qu’il n’a plus qu’une jambe.
– Dois-je comprendre, balbutiai-je, que l’autre lui a été enlevée par… par une baleine ?
– Tu l’as dit, mon gars ! Mais enlevée est un mot un peu faible. C’est arrachée, broyée, écrabouillée, qu’il faut dire, et par le monstrueux cétacé – baleine ou cachalot, pour nous, c’est du pareil au même – qui ait jamais éventré une chaloupe ! Comprends-tu, maintenant ? »

« Et maintenant, jurez : que Dieu nous anéantisse tous si nous ne poursuivons pas Moby Dick jusqu’aux confins de l’univers ! Mort à Moby Dick ! »

Livre de Poche Jeunesse, texte abrégé, 4,95€

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Le clan des Otori, de Lian Hearn – Livre I : Le silence du rossignol (2002)

Lu en août 2018

Antoine et Hugo ont la chance de pouvoir puiser non seulement dans les rayons de la bibliothèque municipale, où nous nous rendons très régulièrement, mais aussi dans les trésors de la bibliothèque familiale précieusement conservée par mes parents. Les garçons y fouillent très volontiers parmi les lectures de mon petit frère qui semble décidément avoir eu, il y a dix-quinze ans, des goûts très convergents avec les leurs. Entre les romans de J.K. Rowling, Pierre Bottero, Philip Pullman, Eoin Colfer, Robin Hobb et Christopher Pasolini, Antoine a été attiré par l’imposante tétralogie du Clan des Otori, de l’auteure britannique Lian Hearn.

Notre aîné dévore les romans depuis deux ans, avec une prédilection pour les sagas lui permettant de se plonger en immersion dans un univers singulier pendant quelques semaines : Harry Potter, bien sûr, mais aussi les aventures d’Ewilan et Ellana, La guerre des clans, Indiana Teller… Ces dernières semaines, il a mis à profit ses vacances d’été pour ne faire qu’une bouchée des six premiers tomes du Cercle des 17 (de Richard Paul Evans), puis des trois premiers tomes de Tara Duncan, reçus en août pour son neuvième anniversaire. Dans l’attente de la suite, Antoine a donc jeté son dévolu sur Le Clan des Otori et n’a plus guère émergé de sa chambre depuis qu’il a ouvert le premier tome. Une semaine et plus de 1000 pages plus tard, il a amorcé la lecture du quatrième et dernier tome.

Intriguée, je me suis également laissé happer par le souffle épique de l’intrigue et l’univers étonnant imaginé par Lian Hearn. L’histoire s’inscrit dans un monde déchiré par la guerre entre clans, mais empreint de poésie, évoquant le Japon médiéval. Tomasu a grandi dans un village retiré, aspirant à rester à l’écart des champs de bataille. Seul survivant du massacre de sa communauté, il est propulsé malgré lui au cœur de la résistance contre un pouvoir arbitraire et violent. La jeune Kaede, prise comme otage afin de stabiliser les relations entre deux clans, vit depuis toute petite à la merci d’une famille qui lui est hostile, mais se refuse à servir de pion dans les jeux des clans. L’un et l’autre font des rencontres inattendues, tour à tour périlleuses et réconfortantes : parviendront-ils à survivre et à accomplir leur destinée ?

L’auteure prend les jeunes lecteurs au sérieux. Elle tisse une véritable fresque de personnages et de clans, liés par un système complexe d’alliances, de mariages et de prises d’otage, au sein desquelles certaines stratégies et affinités individuelles parviennent toutefois à peser. Si les spécialistes de la culture et de l’histoire nippones semblent dubitatifs quant à l’authenticité de certains aspects, l’ouvrage restitue très bien les enjeux féodaux et la dynamique selon lesquels « les États font la guerre et les guerre fondent les États », comme l’écrit l’historien Charles Tilly. La société imaginée par l’auteure est clivée entre clans, classes et genres. En particulier, la domination des hommes sur les femmes est un leitmotiv, avec des figures féminines résolues à se rebeller contre cette domination, des démonstrations de virilité tournées en ridicule et de multiples personnages transcendant les clichés, à l’image des moines du temple de Terayama, adeptes de peinture et de poésie, mais capables de faire preuve, lorsque la situation l’exige, de qualités de guerriers inattendues. Il y a donc matière à réflexion et cette lecture nous a donné l’occasion de beaux échanges en famille.

Le silence du rossignol est à la fois un récit épique et une romance, un roman historique présentant quelques éléments fantastiques : l’ensemble est original et bien écrit. Les pouvoirs des personnages sont intéressants et ont durablement impressionné Antoine qui a noté les différences avec les histoires de « sorciers » qu’il apprécie beaucoup par ailleurs (« Ils ont de vrais pouvoirs ! » : ouïe hors du commun et sens exacerbés, don d’ubiquité, multiples pouvoirs d’illusion…). J’ai plus apprécié ces éléments fantastiques, l’univers et l’intrigue palpitante que la romance – un vrai « coup de foudre » sur lequel il n’y a visiblement pas grand-chose à dire…

La quête initiatique dans laquelle Lian Hearn entraîne ses jeunes lecteurs a donc indubitablement de quoi les passionner. Si ce roman avait été publié plus récemment, il aurait vraisemblablement été classé comme relevant de la littérature « jeune adulte ». Il me semble qu’étant donné son registre, la complexité de son intrigue et l’omniprésence de la violence, il ne s’adresse pas aux lecteurs les plus jeunes. Comme Antoine, je lirai la suite de l’aventure avec curiosité !

Extrait

« Makoto sortit du jardin avec moi. Il me regardait avec curiosité.
– Jusqu’où va la finesse de votre ouïe ? demanda-t-il doucement.
Je regardai autour de nous. Les guerriers Tohan se trouvaient avec sire Shigeru en haut de l’escalier.
– Pouvez-vous entendre ce qu’ils disent ?
Il mesura l’espace du regard avant de répondre :
– Seulement s’ils se mettent à crier.
– J’entends la moindre de leurs paroles. J’entends les gens dans le réfectoire, en bas, et je puis vous dire combien ils sont.
Je m’interrompis, car je venais de m’apercevoir qu’ils devaient être une multitude.
Makoto rit brièvement, avec un mélange de stupeur et d’approbation.
– Comme un chien ?
– Oui, comme un chien.
– Vos maîtres doivent vous trouver utile.
Ses paroles me frappèrent. J’étais utile à mes maîtres, à sire Shigeru, à Kenji, à la Tribu. J’étais né avec des talents obscurs que je n’avais pas demandés, mais que je ne pouvais m’empêcher de tester et de perfectionner, et c’était à eux que je devais ma situation actuelle. Sans eux, je serais sans doute mort. Avec eux, je m’enfonçais chaque jour davantage dans ce monde de mensonge, de dissimulation et de vengeance. »

Le-silence-du-roignol