Bordeterre, de Julia Thévenot (Sarbacane, 2020)

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« La Terre vous soutienne.
Le Bord vous retienne ! »

Si vous venez de « déborder » à Bordeterre, autant vous habituer aux convenances locales ! Mais sans doute êtes-vous au second plan, sans même avoir conscience de l’univers qui se déploie en ce premier plan tangentiel qu’est Bordeterre – et je ne vous parle même pas du plan Zéro…

Premier roman de celle qu’on connaît déjà pour son chouette blog Allez vous faire lire (qui figure en bonne place parmi ceux que j’aime beaucoup), Bordeterre construit un univers original, à la fois riche et très cohérent. On y bascule avec Inès, Tristan et leur chien Pégase. D’emblée, on se prend d’affection pour cette ado téméraire et son frère Tristan, tout en intelligence et en fragilités. Et bien sûr (cela ne va pas vous étonner) pour l’admirable bestiole qui les accompagne ! Très vite, les protagonistes sont séparés et arpentent deux faces disjointes de Bordeterre. Avec eux, on découvre un monde débordant de curiosités, avec ses lieux, ses habitants hauts en couleurs, ses clivages terribles, son régime dominé par une aristocratie décadente. Ce foisonnement peut déconcerter au premier abord. Pourtant, on se rend compte très vite que tout se tient, notamment grâce au fil conducteur du chant, ressource, enjeu et levier de luttes. Car dans ce décor se noue une intrigue complexe, mais captivante, autour d’un bras de fer inéluctable…

Antoine a dévoré les 520 pages de ce pavé en deux jours, puis sur son conseil, Hugo et moi l’avons parcouru à voix haute et sans fléchir. Il faut dire que tout concourt à nous faire avidement tourner les pages. Les rebondissements se succèdent. Le destin de Bordeterre reste tout à fait incertain jusqu’aux toutes dernières pages. Et surtout, les différents personnages sont si bien travaillés chacun par ses dilemmes, que l’on brûle de savoir comment ils vont évoluer.

Dans les premières pages, j’ai été décontenancée par la plume très directe de Julia Thévenot, et ses glissements parfois un peu brusques entre les registres. Au fil des pages, je l’ai apprivoisée et j’ai apprécié son côté incisif, sa manière d’interroger les ressorts de l’oppression et de la révolution. Elle nous plonge dans une réalité crue, dans laquelle les protagonistes ont surtout pour eux leur volonté inébranlable, leurs idéaux émancipateurs et leur solidarité.

Une lecture immersive, sombre et lumineuse, dont on ressort avec la sensation d’avoir voyagé très loin. Et l’envie de chanter. Il ne m’en faut pas moins pour conclure que Julia Thévenot en a certainement encore sous le pied. Nous serions ravis de la lire de nouveau.

Sur ce, le Bord vous retienne !

L’avis de Hashtagcéline

Lu à voix haute en juillet 2020 – Sarbacane, 18€

Les Vous, de Davide Morosinotto (L’école des loisirs, 2020 pour l’édition française)

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Ils sont nombreux. Ils viennent d’ailleurs, mais n’ont nulle part où aller. Ils sont différents. Certains les craindront, les rejetteront. D’autres seront prêts à les écouter et à les accueillir…

On s’en rend compte très vite, l’arrivée de l’étrange peuple que forment les « Vous » dans un petit village du nord de l’Italie fait écho à d’autres histoires d’exil, de réfugiés et d’altérité. Tout commence par une succession de catastrophes : un immense rocher se détache et tombe dans le lac, déclenchant une vague anormale et une succession d’événements bizarres et même extraordinaires !

Davide Morosinotto connaît son affaire, il raconte habilement son histoire en multipliant les points de vue : nous avons Blue, intrépide collégienne aux yeux bleus comme le lac ; Tilly, sa meilleure amie ; Léa, une fille un peu étrange qui reste en marge des autres ; Cameron, le fils de l’ingénieure afro-américaine venue du Colorado pour rénover la centrale hydroélectrique ; et Agenore, le gardien du site. Chaque fil narratif s’interrompt toujours « au moment propice », comme dirait Hugo, nous laissant suspendus au récit. Ces perspectives sont aussi différentes, et même franchement décalées. Un décalage qui pourrait s’avérer dramatique…

La barre était placée très haut : Le célèbre catalogue Walker & Dawn et L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges sont peut-être nos romans préférés parmi l’immense pile parcourue ces dernières années. Les Vous se révèle vite différent puisqu’il n’y a pas de dimension historique ni de beaux documents d’archive intercalés dans le texte. Différent, donc, mais ce n’est pas ce qui explique que nous ayons été moins enthousiasmés que par les livres précédents de l’auteur. Nous avons eu le sentiment que certains fils narratifs n’apportent pas grand-chose à l’histoire, comme l’épopée de Tilly ou les affaires du conseil municipal qui sont simplement évoquées en passant. En revanche, on voudrait en savoir plus sur les Vous, leurs origines, leur société qui semble matriarcale mais sur laquelle on en saura finalement très peu. Nous nous sommes questionnés sur la cohérence de certains aspects. Par exemple, si les Vous communiquent avec les humains en prenant la voix de personnes de leur entourage, je me suis étonnée que les personnages reconnaissent par moments la voix d’un Vous particulier. Tout cela me donne l’impression que ce roman aurait eu besoin d’un « tour de vis » supplémentaire pour être vraiment super.

Cela dit, nous avons aimé la façon dont ce roman donne intelligemment à réfléchir à la crise des migrants, évidemment, mais aussi aux amitiés adolescentes et aux théories de la conspiration dont Morosinotto ne pouvait pas savoir qu’elles se nourriraient cette année de la crise actuelle. Nous sommes bien entrés dans ce roman que nous avons lu sans fléchir. Je pense qu’il plaira aux amateurs d’aventures et de surnaturel, et nous continuerons à suivre avec énormément de curiosité les parutions de cet auteur !

Lu à voix haute en mai 2020 – L’école des loisirs, 18€

Là-bas, de Rebecca Young et Matt Ottley (Éditions Kaléidoscope, 2020)

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Les éditions Kaléidoscope ont eu mille fois raisons de traduire de l’anglais cette pépite d’album et de nous faire découvrir par la même occasion les illustrations extraordinaires de Matt Ottley. Cet auteur-illustrateur très populaire en Australie a signé une vingtaine d’albums qui semblent tous plus beaux les uns que les autres. Il était temps de permettre aux lecteurs francophones de s’y plonger et j’espère que d’autres suivront très bientôt !

On dirait un conte : un garçon doit quitter son pays, avec pour tout bagage une gourde, une couverture, un livre et une petite tasse pleine de sa terre natale. Sa petite barque l’entraîne au large, dans l’immensité de l’océan. Parviendra-t-il un jour à toucher terre ? Un beau jour, l’espoir renaît, prenant la forme d’une petite pousse germée dans sa tasse…

Le texte de Rebecca Young est d’autant plus fort qu’elle en pèse chaque mot, laissant la poésie opérer et les illustrations prendre le relai. Il faudrait dire les tableaux ! Les peintures à l’huile de Matt Ottley nous ont coupé le souffle. Quel hommage à la beauté intimidante de la nature, à la majesté de la mer, aux mondes merveilleux qui frémissent sous la surface de l’eau !

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Et quel talent pour dessiner l’appréhension, les souvenirs qui assaillent, le désarroi et le réconfort.

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Comme tous les contes, Là-bas parle de beaucoup de choses universelles : de l’exil, évidemment, mais aussi de l’épreuve de devoir quitter ce qu’on connaît pour aller vers l’inconnu. On pourrait aussi y lire une histoire sur l’épreuve de grandir. Chacun y trouvera ce qui lui parlera le plus, toutes et tous seront réconfortés par le beau message d’espoir porté par cet album.

On referme ce livre apaisé et enivré par tant de beauté. Enchanteur !

Lu en mai 2020 – Kaléidoscope, 13€

Tobie Lolness, Tome 1, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2006)

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Tout un monde, ce livre que nous venons de refermer après deux semaines délicieuses de lecture à voix haute… Un univers touffu, densément peuplé, dont les ramifications s’entrelacent sans jamais s’emmêler. Un arbre généalogique dont les racines s’enfoncent profondément dans le passé. Un macrocosme segmenté, des Cimes ensoleillées et convoitées, aux Basses branches humides et sauvages, en passant un écheveau de rameaux réservant mille surprises. Un écosystème fragile, menacé par le productivisme, la cupidité, les obscurantismes et les populismes…

Tout cela se cristallise dans l’aventure incroyable de Tobie, un millimètre et demi de clairvoyance, de courage et de débrouillardise. Pourquoi ce petit fils d’une riche propriétaire des Cimes fait-il l’objet d’une traque impitoyable ? Combien de temps survivra-t-il dans cette jungle semée d’embûches et de prédateurs terrifiants ? Sur qui peut-t-il vraiment compter ?

Les mots ne seront sans doute pas à la hauteur pour dire à quel point nous avons aimé ce roman.

De sa plume incroyable, Timothée de Fombelle nous a cueillis sans ambages, nous précipitant dans un tourbillon d’aventures avec un grand « A ». L’intrigue est parfaitement construite pour nous tenir en haleine, livrés tous crus aux spirales entre présent et passé qui se resserrent lentement mais sûrement autour de nous au fil des chapitres… nous laissant frémissants d’impatience de nous jeter sur le deuxième tome.

L’écriture est sensuelle, imagée, belle à couper le souffle. Les personnages sont parfaitement campés, dans leurs dilemmes, leurs choix et leurs contradictions – incarnations subtiles de la façon dont les périodes de tourmente politique peuvent tordre les cheminements individuels… La profondeur du propos est vertigineuse : cette histoire d’arbre éclaire notre monde avec la force des métaphores, que l’on pense au changement climatique, aux clivages sociaux, aux autoritarismes, aux frontières ou encore aux dérives de la science. Un propos, dont l’actualité n’a malheureusement jamais été plus brûlante, une quinzaine d’années après sa parution, mais qui est traité ici de façon lumineuse et porteuse d’espoir, en forme d’invitation à prendre de la hauteur et d’hymne à la vie.

Un trésor à découvrir absolument, lové dans un bel arbre. Pour l’évasion, le souffle épique et une sensation grisante de liberté.

Les avis de Linda, Pépita et Sophie sont aussi enthousiastes que le mien ! Et si vous aimez Tobie Lolness, n’hésitez pas à découvrir Les Minuscules, de Roald Dahl, une autre histoire de peuple miniature vivant dans les arbres…

Extraits

« Dans l’arbre, les voyages se vivaient toujours comme des aventures. On circulait de branche en branche, à pied, sur des chemins très peu tracés, au risque de s’égarer sur des voies en impasse ou de glisser dans les pentes. À l’automne, il fallait éviter de traverser les feuilles, ces grands plateaux bruns, qui, en tombant, risquaient d’emporter les voyageurs vers l’inconnu.
De toute façon, les candidats au voyage étaient rares. Les gens restaient souvent leur vie entière sur la branche où ils étaient nés. Ils y trouvaient un métier, des amis… De là venait l’expression ‘vieille branche’ pour un ami de longue date. On se mariait avec quelqu’un d’une branche voisine, ou de la région. Si bien que le mariage d’une fille des Cimes avec un garçon des Rameaux, par exemple, représentait un événement très rare, assez mal vu par les familles. C’était exactement ce qui était arrivé aux parents de Tobie. Personne n’avait encouragé leur histoire d’amour. Il valait mieux épouser dans son coin. »

« La largeur de la toile du vêtement était à la mesure de l’âge. Les petits enfants vivaient tous nus, puis on leur mettait autour de la taille une petite bande de lin, on les appelait alors Brin de Lin, et chaque année, on retissait quelques nouvelles rangées. On disait d’une jeune fille « elle a peu de lin », et d’un vieillard, « il porte sur lui un champ de lin blanc ». À quinze ans, le vêtement couvrait depuis les cuisses jusqu’à la poitrine. À la fin de la vie, une dernière rangée de tissu transformait la robe en linceul. »

Et la lune, là-haut de Muriel Zürcher (Thierry Magnier, 2019)

Et la lune, là-haut

« 6 h 32, c’est l’heure à laquelle le réveil sonne (du lundi au vendredi sauf les jours fériés), mais j’attends toujours 34 pour me lever. Je n’oublie pas de rabaisser la lunette des WC. Après la douche, je m’habille. Maman déteste les joggings, alors je porte des pantalons larges en brun ou noir, ceux en velours avec des poches sur le côté et 3 % d’élasthane.
C’est en passant dans le couloir pour rejoindre la cuisine, à 7 h 02, que je remarque une absence. Ça ne sent pas le café. »

L’intrigue se noue en quelques pages, nous laissant perplexe et sidéré(e). Alistair découvre que sa mère est morte pendant la nuit. Son comportement et ses réflexions nous mettent immédiatement la puce à l’oreille : qui est-il, quel âge a-t-il et pourquoi ses réactions nous semblent-elles si étranges ? Parviendra-t-il à s’en sortir seul ? À peine le temps de se poser ces questions… qu’Alistair n’est plus seul. S’il est indéniablement un être à part, plus doué pour les sciences que pour les relations sociales, il a en effet le don de provoquer les rencontres les plus inattendues. Sa route croise avant tout celle de Yaro, un jeune sans-papiers qui se débrouille comme il peut, espère d’abord profiter de la candeur d’Alistair pour très vite se laisser attendrir. Le tandem est improbable, mais leurs péripéties voient se construire une subtile alchimie qui pourrait bien les aider à trouver chacun sa place.

Difficile de concevoir qu’un roman qui commence par une douche si froide puisse finalement véhiculer un tel optimisme ! On aurait presque du mal à y croire, tant les rebondissements et les concours de circonstances sont rocambolesques. J’ai pris le parti de faire abstraction de la question de la vraisemblance pour me laisser entraîner par le grain de folie et le vent de bonne humeur (oui oui !) qui traversent cette histoire. Avec une énergie prodigieuse et l’entrain de ceux dont la naïveté n’a pas été érodée par les épreuves de la vie, Alistair nous emmène à l’assaut de ses rêves les plus fous. La réalité est bien là, qui se rappelle à notre souvenir, parfois de façon brutale. Mais cette aventure invite à s’autoriser des chimères taille XXL (viser la lune, tant qu’à faire !), quitte à se laisser surprendre par le tour que peuvent prendre les événements…

L’écriture de Muriel Zürcher va droit au but et nous percute de plein fouet. La lecture est prenante : on est avide d’en savoir plus sur l’histoire d’Alistair tout en se demandant où le mystérieux compte à rebours égrené par les chapitres va bien pouvoir nous entraîner. J’ai trouvé que la fin avait un goût un peu sucré, les pièces du puzzle retombant quand même extraordinairement bien les unes par rapport aux autres. Mais dans l’ensemble, j’ai passé un très bon moment avec ce roman et dans le contexte actuel, j’aurais mauvaise grâce à critiquer un excès de bons sentiments dans un texte qui évoque par ailleurs très bien la mort, la vie et les différences de tous ordres. Et qui porte haut, jusque là-haut, de belles valeurs humanistes.

Lu en janvier 2020 – Thierry Magnier, 14,50€

« Prévenir les proches, ça devrait être facile. Maman entretient des relations exclusivement téléphoniques et principalement avec l’horloge parlante. »

« La plus belle chose de la boutique, c’est un tee-shirt avec la Lune blanche et ses cratères sur fond bleu sur laquelle il est noté : Je suis dans la Lune, revenez plus tard. »

« Elle énumère les noms des compagnons d’infortune qui galéraient en même temps que Yaro pour monter leur dossier de demande d’asile, ceux ayant obtenu le sésame et les autres, les disparus, les reconduits à la frontière, les fidèles en attente qui viennent dire bonjour de temps à autres. On dirait une réunion des anciens de promo. Comment fait-elle pour se rappeler tous ces gens ? Yaro en avait déjà oublié beaucoup. Il ne va pas le lui dire, bien sûr. Sidonie le tient en estime, il veut préserver ça. Mais ces disparus, est-ce que ça ne fait pas comme un grand cimetière dans son cœur à elle ? Ils passent, puis s’en vont. »

Quelqu’un m’attend derrière la neige, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2019)

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Une de ces nuits de Noël qui voit voltiger les flocons blancs. Pour les uns, cela évoque immédiatement des souvenirs heureux de moments de partage, de chaleur et de convivialité. Ce n’est pas le cas de Freddy. Plus seul que jamais, il s’apprête à passer la soirée à sillonner l’Europe du sud au nord dans son camion de livraison. Et pourtant, sa trajectoire semble inexorablement converger avec celle de deux autres êtres perdus dans le froid. Leurs trois destins seraient-ils entremêlés ?

 

Timothée de Fombelle est un grand conteur. Quelques mots, et le décor est planté, les personnages s’incarnent et l’histoire peut commencer. Elle n’est pas gaie. Le destin de Freddy, de Gloria et d’un mystérieux troisième personnage reflète en effet les maux les plus terribles de notre temps : la solitude et la précarité ; l’exil, sur de fragiles embarcations à l’épreuve de la Méditerranée ; les ombres qui s’agitent autour du tunnel de la Manche.

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Quelqu'un m'attend_hirondelles.jpgEt pourtant, ce petit conte de Noël est lumineux et chaleureux comme une belle rencontre. Il a la saveur des instants de partage qui donnent une saveur particulière à la moindre boîte de conserve réchauffée, dissipent les préjugés, font tomber les barrières, donnent du sens à la vie et de la force aux plus désespérés. Les mots donnent à penser, ouvrent le cœur et portent de belles valeurs d’humanité. Cette lecture est de celles qui font du bien. Peut-être, après tout, l’espoir a-t-il le contour d’une silhouette qui nous attend, derrière la neige, même si l’on n’y croit plus du tout. Ou encore la forme d’une petite hirondelle qui vole à contre-courant des siens.

Extraits

« Les hirondelles ne s’occupent pas non plus de ces petits êtres qui s’agitent en dessous d’elles : les hommes. Elles les voient se promener de continent en continent sans qu’ils puissent décoller du sol. Elles les regardent franchir le désert, en file indienne, s’enfoncer parfois dans le sable et disparaître. Et quand elles survolent les flots, elles les comptent par centaines, englués dans leur pesanteur, traversant la mer blanche sur un bouchon de bois.
La plupart des hirondelles ne connaissent rien d’autre de l’humanité, de ses tragédies et de sa beauté, que ces silhouettes minuscules tout en bas qui se croient grandes sur la terre mais ne dépassent pas le plus petit de leurs arbres. »

« Freddy avait compté. Cela ferait bientôt cent jours que personnes ne lui avait vraiment adressé la parole. »

« Gloria se savait différente, un peu en marge de son espèce, mais elle n’échappait pas à ces commandements intérieurs, inexplicables, qui dirigent la vie des oiseaux. Elle vivait l’instinct comme un esclavage alors que la plupart des autres hirondelles y voyaient un grand repos pour l’esprit. Cependant, l’appel qui l’invitait vers le nord ce matin de décembre n’était pas du même genre. Ce n’était pas seulement l’instinct des migrateurs. Elle sentait que cet appel était lancé à elle seule, à sa liberté. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 12,90€

Le Renard et la Couronne, de Yann Fastier (Talents hauts, 2018)

Les grandes vacances sont l’occasion rêvée de se plonger dans un grand roman fleuve, à déguster quotidiennement au cœur de la pinède. Hugo et moi avons jeté notre dévolu sur Le Renard et la Couronne, qu’Antoine avait déjà englouti seul il y a quelques mois. Un roman flamboyant retraçant un destin hors du commun, une trajectoire incroyable et épique, à la charnière entre le 19ème et du 20ème siècle.

Le Renard et la Couronne

Il s’agit de la vie – des vies faudrait-il dire ! – d’Ana, petite orpheline aux origines mystérieuses que nous découvrons errant, livrée à elle-même, dans une ville de l’Adriatique où tout lui semble hostile. Se met en place un récit poignant qui n’est pas sans rappeler d’autres histoires de gamins des rues ne pouvant compter que sur l’entraide pour survivre – je pense évidemment à Dickens et à Oliver Twist, mais aussi par exemple au très beau Prince des voleurs, de Cornelia Funke. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, loin s’en faut ! Je n’en dirai pas autant que la quatrième de couverture sur les coups de théâtre et les péripéties qui se succèdent avec rythme au long des 440 pages du roman, mais sachez que l’on y voyage à travers toute l’Europe, que l’on y rencontre toutes sortes de personnages fabuleusement romanesques. Il se pourrait même que l’on assiste à l’une ou l’autre révolution ! L’intrigue se renouvelle constamment et nous tient en haleine jusqu’à un épilogue ébouriffant. On se croirait tour à tour dans le journal de Calpurnia, chez le comte de Monte-Cristo ou dans une pièce de théâtre de Schiller !

La plume de Yann Fastier déborde de générosité. Hugo et moi avons été époustouflés par cette fresque, esquissée de la perspective d’une toute jeune fille, de l’Europe à la veille de la Première guerre mondiale – ses révolutions scientifiques, technologiques et artistiques, ses grands clivages politiques, ses débats de valeurs, ses balbutiements démocratiques, ses journalistes, ses brigands et ses tourments diplomatiques… J’ai souvent fait les sous-titres pour Hugo qui, à 8 ans et demie, n’avait jamais entendu parler de l’empire Austro-Hongrois, de René Magritte ou d’une assemblée constituante. Nous avons évidemment pris beaucoup de plaisir à ces échanges, mais ils m’ont donné à penser qu’en dehors de notre contexte de lecture à voix haute, des lecteurs plus âgés et initiés seraient probablement mieux à même d’apprécier cette richesse du décor historique. Je me suis même amusée de plusieurs clins d’œil anachroniques à notre actualité beaucoup plus immédiate que d’autres auront peut-être aussi noté…

C’est aussi et surtout un très joli parcours initiatique qui se déroule sous nos yeux, celui d’Ana qui grandit, apprend à déchiffrer le monde et à prendre confiance en elle, à porter haut ses belles valeurs de solidarité, de respect, de pacifisme et d’émancipation. Autant dire que Le Renard et la Couronne trouve parfaitement sa place aux éditions Talents hauts, dont la sensibilité aux formes de discrimination, en particulier sexistes, est si bienvenue.

Nous avons donc beaucoup apprécié cette lecture qui n’a été ternie que par des coquilles dans le texte (j’admets que je suis probablement un peu tatillonne là-dessus) et peut-être par quelques longueurs (mais, me direz-vous, c’est un peu le risque quand on décide de se lancer dans la lecture à voix haute d’un tel pavé…). Le Renard et la Couronne est l’un de ces romans qui contribuent magnifiquement à élargir les horizons de leurs lecteurs… L’aventure avec un grand A !

L’avis de Pepita est par ici !

Extraits :

« Dans toutes les occasions de la vie courante, au village, au marché, nous parlions comme tout le monde un mélange d’italien, de croate et d’allemand. Mais, entre nous, nous ne parlions que le français. C’était notre langue secrète, avec laquelle nous nous entendions le mieux parce qu’elle n’appartenait qu’à nous. C’était une langue magique, douce à l’oreille, qui ressemblait un peu à l’italien, sans en avoir les éclats parfois tonitruants. Grand-mère le parlait couramment. Elle racontait qu’il y avait eu des Français, ici, il y a longtemps. Ils étaient venus conquérir les Provinces illyriennes au nom de l’empereur. »

«  – Et ça, c’est quoi ? s’étonna-t-elle en ouvrant mon livre. Tu sais lire ?
– Je sais lire et écrire, parvins-je à balbutier.
Un éclat de rire général accueillit ma réponse. Toute la bande semblait trouver du plus haut comique qu’une fille comme moi connût l’alphabet.
– Vos gueules, bandes d’abrutis ! Ça n’a rien de drôle, les gourmanda leur chef.
Elle posa le livre et me demanda, d’un ton bourru :
– Tu m’apprendrais ? »

« Comme elle était devenue belle ! Vêtue en cavalier, chaussée de hautes bottes luisantes et d’un long manteau noir à soutaches, coiffée d’une toque d’astrakan, elle avait toutes les allures d’une reine cosaque, d’une altière princesse barbare que l’on eût mieux vue courir la steppe sur son étalon que stationnant en pleine nuit dans un fiacre au pied d’une maison bourgeoise. »

Lu à voix haute en août 2019 – Talents hauts, 16€

Milly Vodovic (de Nastasia Rugani, 2018)

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C’est la violence inouïe des rapports sociaux contemporains qui se cristallise dans les déambulations habitées de Milly Vodovic, fille d’immigrés bosniaques – « étrange petite personne d’une douzaine d’années » qui se présente à nous comme une sauvageonne fière et indomptable, féroce et sensible, innocente et téméraire… Loin des Balkans et de leurs traumatismes, c’est désormais dans une commune rurale des États-Unis que vit la famille Vodovic. Une Amérique consumée par les clivages sociaux et le racisme, dans laquelle l’écriture expressive et percutante de Nastasia Rugani nous précipite.

 

Ces clivages s’incarnent douloureusement chez chacun des personnages : Milly, d’abord, qui refuse de courber l’échine et s’efforce de poursuivre son petit bonhomme de chemin avec une volonté impressionnante, alors même que les repères sont difficiles à trouver lorsqu’on est une fille déjà nostalgique de son enfance, membre d’une communauté stigmatisée alors qu’elle n’a jamais connu le pays d’origine de sa famille… Son frère Almaz, plus résigné face aux amalgames qui assimilent les musulmans aux terroristes responsables des attentats du 11 septembre. Douglas, qui grandit dans une famille pétrie de préjugés racistes mais ressent une sympathie déconcertante pour Milly et rêve d’une nouvelle vie ailleurs. Daisy, qui est sortie de la pauvreté mais lutte contre une maladie implacable. Swan, qui doute sur ses origines et ne veut pas perdre sa mère. Chacun essaie de s’en sortir à sa manière : les uns se conforment, misent sur les études et l’ascenseur social ; les autres tentent d’exorciser leurs démons par la violence. Milly, elle, se réfugie dans un imaginaire à l’image de la splendide couverture dessinée par Jeanne Macaigne : peuplé d’une faune et d’une flore luxuriantes, débordant d’incarnations métaphoriques et de toutes les possibilités que le réel n’offre pas…

Le choc de leurs destins qui se fracassent les uns contre les autres montre avec force le poids tragique des déterminismes sociaux. Mais nous donne également à réfléchir sur les pouvoirs de la création littéraire qui pourrait bien avoir le dessus, finalement.

Milly Vodovic nous fait perdre nos propres repères en nous précipitant dans un tourbillon toujours à la lisière entre réalité et imagination, à la confluence des points de vue irréconciliables des différents personnages. C’est pourquoi ce livre, à l’image de son héroïne, ne se laisse pas facilement apprivoiser, j’ai ressenti le besoin de le relire une deuxième fois pour l’apprécier pleinement et me rendre à l’évidence : Nastasia Rugani a écrit une œuvre d’une puissance littéraire et d’une densité sociale impressionnantes, digne des grands romans sociaux américains.

Un grand merci aux éditions MeMo et à Chloé Mary de m’avoir permis de le découvrir – une fois n’est pas coutume, sans mes garçons à qui je laisse le temps de découvrir certaines réalités. Je sais déjà que Milly Vodovic me hantera longtemps…

C’est par ici pour les critiques de Hashtagcéline, Pepita et Andea Baladenpage !

Lu en mai 2019 – Éditions Memo (Grande Polynie), 16€

 

Extraits

« Il acquiesce, puis observe longtemps le petit phénomène : les grands pieds chaussés de bottes en caoutchouc ; les genoux égratignés ; le short à rayures à peine visible sous le long tee-shirt pelucheux à l’effigie du lycée de Birdtown, sans doute des vêtements ayant appartenu à son frère ; puis le cou de la taille d’une branche de bouleau ; des cheveux raides et épais d’un noir féroce, trop courts, mal coupés, semblables aux deux peureux ; et une couronne en papier entourant son crâne.
Une étrange petite personne âgée d’une douzaine d’années. »

« Contrairement à son frère et à son grand-père, Milly ne se lève pas à l’aube pour prier. L’aube, c’est pour s’asseoir à la lisière des prés et observer les mulots prendre leur petit-déjeuner. De toute façon, il n’existe qu’un seul Dieu, et il s’appelle Michael Jackson. Mais aux yeux des habitants de Birdtown, la vérité a aussi peu d’intérêt qu’un paquet de cigarettes vide. Être la fille d’une immigrée bosniaque, et la sœur d’un musulman, suffit à représenter un danger pour la communauté ; de la graine de terroriste. »

Aristote et Dante découvrent les Secrets de l’Univers (de Benjamin Alire Saenz, 2015)

Grâce à Pepita et à son merveilleux Swap d’anniversaire, j’ai eu le plaisir de découvrir ce week-end ce très joli roman – 444 pages dévorées en une fois, force est de constater que je me suis laissée emporter !

Benjamin Alire Saenz évoque l’âge de l’adolescence avec beaucoup de justesse, à travers les expériences initiatiques, les questionnements métaphysiques et les échanges des bien-nommés Ari et Dante, 15 ans. Les deux garçons sont différents – l’un ordonné, tourmenté et introverti, l’autre plus sûr de lui et optimiste, maniant aussi bien le verbe que l’ironie. Mais ne dit-on pas que les contraires s’attirent ? Et en y regardant plus près, Ari et Dante partagent aussi énormément : le goût de la discussion, l’amour du désert aux confins entre les Etats-Unis et le Mexique et surtout un sentiment de différence et d’altérité – vis-à-vis de la communauté des Mexicains d’El Paso, mais aussi des autres Américains, de leur génération, de la gent masculine et, à certains égards, des membres de leur famille. Face aux normes sociales, aux écueils de la déviance, au poids des non-dits familiaux et des attentes parentales, la relation très forte qui se noue entre Ari et Dante se révèle cruciale dans leur quête de sens et d’identité. Une quête douloureuse et laborieuse, tant il est difficile de s’accepter, de s’affirmer et de trouver sa place lorsque l’on se sent différent…

Ce roman m’a beaucoup touchée en restituant avec sensibilité le mélange d’audace, de curiosité, de réflexivité et de vulnérabilité qui caractérise l’adolescence. En tant que parent, même si mes enfants sont plus jeunes que les protagonistes, j’ai été particulièrement émue par les parents d’Ari et de Dante qui peuvent être maladroits et aux prises avec leurs propres tourments, mais brillent par leur humanité, leur ouverture, leur bienveillance et leur tendresse constantes. Si certains passages sont durs, le livre s’achève sur une tonalité optimiste et pleine d’ondes positives.

Une lecture importante pour les adolescents et leurs parents. Pour la profondeur de ce roman, l’intensité de son écriture et pour un message de tolérance qu’il est urgent de porter !

N’hésitez pas à lire également les avis de Pepita, d’Alice et de Linda !

Extraits

« J’étais donc le fils d’un homme qui portait tout le Vietnam en lui. J’avais de quoi m’apitoyer sur mon sort. Et avoir quinze ans n’aidait pas. Parfois je me disais qu’avoir quinze ans était la pire tragédie qui soit. »

« Dante était un professeur précis et un nageur accompli. Pour lui, la natation était un mode de vie. L’eau était un élément qu’il aimait et respectait. Il en comprenait la beauté et les dangers. Il avait quinze ans. Il avait l’air un peu fragile, mais ne l’était pas. Il était discipliné, fort, cultivé, drôle et ne faisait pas semblant d’être idiot ou normal. Il n’était ni l’un ni l’autre. »

« Mon père feuilletait le livre.
À l’évidence, il lui plaisait énormément. Et, grâce à cet ouvrage, j’ai appris quelque chose sur lui. Avant de s’enrôler dans l’armée, il avait fait des études d’arts plastiques. Cela ne correspondait pas à l’idée que je me faisais de lui, mais cette information m’a plu.
Un soir, il m’a appelé.
– Regarde, a-t-il dit en désignant une page. C’est une fresque d’un peintre qui s’appelait Orozco.
J’ai fixé la reproduction, mais j’étais plus intéressé par son doigt qui tapotait sur le livre en signe d’admiration. Ce doit avait appuyé sur la gâchette d’un fusil pendant la guerre. Ce doigt avait caressé ma mère d’une façon qui m’échappait. Je voulais dire quelque chose, poser des questions. Mais les mots sont restés coincés dans ma bouche. Je me suis contenté de hocher la tête.
Je n’avais jamais imaginé mon père s’intéressant à l’art. Je le voyais comme un ancien Marine, devenu postier après la guerre du Vietnam, et qui n’aimait pas beaucoup parler.
J’aurais pu lui poser des questions, mais quelque chose dans ses yeux, son visage et son sourire en coin m’en a empêché. Je crois qu’au fond il ne voulait pas que je sache qui il était. Je me contentais donc de collecter des indices. Le voir lire ce livre en était un de plus. Un jour, tous les indices formeraient un tout et je percerais le mystère qui entourait mon père. »

Pocket Jeunesse, édition Poche de 2018, 7,90€

Aristote et Dante

Les cousins Karlsson, tome 1, de Katarina Mazetti (2013 pour la traduction en français)

Voici un petit roman d’aventures à la saveur acidulée et au charme suédois ! Dans une atmosphère sympathique digne de la série du Club des Cinq, quatre cousines et cousins accompagnés d’un chat apprennent à se connaître lors d’un été chez leur tante Frida. Cette artiste un peu extravagante vit seule sur une île pittoresque et leur laisse énormément de liberté pour explorer les lieux. Mais très vite, les indices d’une autre présence sur l’île se multiplient : bruits, visites nocturnes, fumée à l’autre bout de l’île… De quoi alimenter l’imagination fertile des cousins et les mettre sur la piste des intrus !

Cette histoire a été très appréciée par les garçons qui ont été captivés par l’intrigue, mais qui ont aussi beaucoup ri des frasques de Chatpardeur, des dialogues entre les enfants et des petites lubies de chacun. Quelle famille haute en couleurs ! Ce petit roman léger et sans prétention se lit donc très bien et nous a offert un bon moment de détente en famille. Facile d’accès, il peut être lu y compris à des enfants très jeunes.

Pour ma part (mais j’ai vingt-cinq ans de plus que le public ciblé par ce roman…), j’ai été un peu frustrée par quelques incohérences et par les modalités de « l’enquête » menée par les cousins – en pratique, surtout une recherche à travers l’île – et par sa résolution rapide, sans impliquer de véritable déduction comme dans d’autres romans d’enquête. J’ai peut-être aussi ressenti un excès de bons sentiments à la fin du roman, lorsque la petite histoire rencontre la grande – mais peut-être est-ce finalement une manière de parler de choses graves de l’actualité à de jeunes enfants…

Quoiqu’il en soit, le succès a été entier auprès des garçons qui ont très envie de continuer à suivre les aventures des quatre cousins avec les prochains tomes de la série !

Extraits

« Chatpardeur est un gros chat castré au pelage noir, roux, gris et blanc. Un automne, Bourdon a trouvé un petit chaton maigre et frigorifié au fond d’un bois. Elle a eu pitié de lui et a décidé de le ramener à la maison où elle l’a nourri avec tant d’énergie qu’il a atteint sept kilos en un rien de temps. Aujourd’hui, elle arrive à peine à le soulever. Chatpardeur adore surprendre les gens. Il saute et atterrit sur leurs genoux de tout son poids quand ils s’y attendent le moins. Au début, leur père a beaucoup râlé. Il n’aimait pas que le chat passe ses journées à somnoler sur son imprimante. Chaque fois qu’il imprimait quelque chose, Chatpardeur se réveillait et essayait d’attraper les feuilles avec sa patte, criblant ses rapports de recherche de trous de griffes. »

«  – Je sais ! Des pièges ! dit Bourdon. On va creuser un trou très profond avec des pieux bien pointus au fond et on recouvrira tout ça de branches pour que le trou ne se voie pas… Ou alors on peut dissimuler des cordes avec des nœuds coulants par terre, comme Robin des Bois dans la forêt de Sherwood, comme ça les bandits se prendront les pieds dedans et s’envoleront jusqu’aux cimes des arbres… »

Lu à voix haute en octobre 2018 – Éditions Thierry Magnier, 6,90€

Les cousins Karlsson