Le tsarévitch aux pieds rapides (de Victor Pouchet, illustrations de Violaine Leroy, 2019)

« On dirait qu’il avance projeté par un espoir qui ne connaît ni pause ni introspection, ses ombres mêmes brillent de promesses. »

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Ce petit roman nous déroute, nous fait rire et pleurer, nous donne à réfléchir à la manière des contes. Un conte étonnant, dans lequel des objets modernes font intrusion dans un univers russe traditionnel peuplé de tsars, d’un alchimiste et d’une sorcière…

Un conte qui nous parle de tous ces « enfants pas comme les autres », inexorablement en décalage, d’une manière ou d’une autre. Et oui, quand on fait tout plus vite que tout le monde, la vie n’est pas simple, même quand on est le tsarévitch – le fils unique du tsar ! Mais il y aurait aussi le cas de celles et ceux qui font tout plus lentement, ou dans un ordre différent – ou qui ont tout simplement du mal à trouver leur place. De quoi tourmenter le vieil alchimiste impérial ! Et pourtant, ce livre suggère qu’il est bon de laisser du temps au temps et de ne jamais cesser de rêver : il n’est jamais trop tard pour trouver sa voie…

Nous avons découvert cette histoire dans le cadre d’une lecture à voix haute, d’un seul trait. L’absurdité des chiffres des premières pages nous a beaucoup amusés, la suite nous a captivés et la suite nous a touchés différemment : les enfants ont été touchés par la solitude du tsarévitch et par la fin de l’histoire. Pour ma part, je l’ai trouvée belle et optimiste, ils l’ont ressentie comme triste…

Un joli conte, donc, porté par une écriture vive et rythmée comme une comptine. La réflexion sur le temps et la difficulté à trouver sa voie en dehors des sentiers battus de la normalité parlera sans aucun doute à beaucoup de lecteurs.

Extraits

« On considéra que c’était un prodige car le petit Ivan était né tout juste exactement pile-poil parfaitement au beau milieu de l’année : à la douzième heure du 1er juillet, au mitan du 182e jour d’une année qui en compta 365, au fin fond de la Russie comme partout ailleurs. Et puis la merveille était double : tout le monde pensait en effet qu’Ivana jamais ne pourrait avoir d’enfant et le tsar lui-même pleurait en voyant année après année les cheveux d’Ivana blanchir et son ventre ne grossir pas. Bien qu’elle fût âgée d’exactement 59 ans et 4 mois, l’heureux événement s’était pourtant confirmé : la tsarine était enceinte d’un prince. Lorsque naquit Ivan, les astrologues impériaux et les mathématiciens officiels firent le calcul : Ivana avait mis au monde le petit Vania à l’âge de 22 222 jours (c’est-à-dire exactement 60 ans). « C’est si tardif ! » dirent les uns. « C’est un miracle miraculeux ! » s’enthousiasmèrent les autres. « Comme les choses sont bien faites et arrivent à temps pour les tsars, les tsarines et les tsarévitchs ! » se réjouissait-on. »

« Vania, Tsarévitch-aux-pieds-rapides, au fond de son cœur, était triste, et seul, et maladroit. Dès qu’il essayait d’exprimer sa pensée, celle-ci avait déjà disparu. Il ne pouvait jamais s’arrêter d’avancer et n’arrivait pas à avoir de vraie conversation avec les autres. Il avait l’impression de marcher sur un tapis roulant infini tandis que les autres piétinaient enfoncés dans une profonde marmite de glu. Ivan aurait voulu être scotché comme tout le monde dans cette profonde marmite de glu. »

Lu à voix haute en juin 2019 – L’école des loisirs, 12 €

1 temps (de Henri Meunier et Aurore Petit, 2018) et Chaque seconde dans le monde (Bruno Gibert, 2018)

Difficile pour les tous petits de prendre conscience du temps ! C’est à n’y rien comprendre : les moments de jeux prennent fin en un clin d’œil alors que la journée de classe (ou l’attente de son anniversaire !) peut sembler très longue – mais pas aussi interminable que de patienter pour une durée indéfinie dans une salle d’attente ou dans un avion. Une journée ou une minute peuvent sembler immenses… ou négligeables ! Pour nos têtes blondes, chaque saison représente une éternité et un an dure un siècle et pourtant, la perspective très lointaine de parvenir au bout de la vie les inquiète. Impossible de réaliser le temps de la vie de leurs parents et de leurs grands-parents ; mais les enfants ne s’en passionnent pas moins pour les dinosaures, les chevaliers et les autres acteurs d’un passé antédiluvien. Sujet difficile, donc, que le temps. Mais il structure la journée, l’année et la vie et il s’agit donc là d’un enjeu incontournable. Il est tellement plus facile de patienter jusqu’au retour d’un parent ou jusqu’aux vacances quand on peut se représenter le temps que cela représente !

1 temps.jpgHenri Meunier, Aurore Petit et les éditions du Rouergue nous proposent un merveilleux album pour aborder concrètement cette thématique avec les enfants. Nous observons un enfant qui lance un caillou dans l’étang. Au fil des pages, des heures, des saisons, des années, le décor se transforme, nous invitant de façon très ludique à scruter les traces du passage du temps : transformations du paysage, cheminement des randonneurs, trajectoire de l’avion et de l’escargot, chenille qui se transforme… Le lecteur est également interpellé par le texte : qui du caillou, de l’enfant ou de l’étang était là le premier ? Combien de temps le caillou met-il à tomber ? S’agit-il vraiment du même enfant ? Le temps a-t-il un début et une fin ? On se laisse volontiers entraîner dans cette agréable et amusante méditation qui nous ferait presque oublier le temps qui ne cesse de s’écouler… Jusqu’à ce que, plouf, le livre touche à sa fin et nous ramène aux préoccupations du présent !

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Lu à voix haute en janvier 2019 – 1 temps, Le Rouergue, 14,50€

 

Chaque seconde dans le monde.jpgJe profite de cette chronique pour évoquer un autre bel album sur le sujet du temps que mes parents ont eu l’idée formidable d’offrir à Hugo pour Noël – et qui remporte depuis un succès immense auprès des deux garçons qui le feuillettent presque chaque jour ! Il s’agit de Chaque seconde dans le monde, paru en 2018 chez Actes Sud. L’idée est aussi simple que géniale : chaque double-page présente des statistiques sur ce qui se passe dans le monde au cours d’une seconde. On apprend des choses inouïes, vertigineuses, voire inquiétantes : chaque seconde, deux personnes meurent, mais quatre bébés naissent ; quatorze livres et quarante smartphones sont vendus, 1200 kilos de bifteck et 6000 kilos de sucre sont consommés, la Terre avance de 30 kilomètres autour du soleil, etc., etc. ! Les illustrations stylisées se détachent avec élégance de l’arrière-plan coloré en jouant sur les contrastes. Pour Antoine et Hugo qui adorent mesurer toutes sortes de choses, cet album est une mine d’information inestimable ! Et au-delà du plaisir ludique de prendre précisément la mesure de phénomènes difficiles à appréhender intuitivement, le défilement des chiffres excessifs et leur mise en regard habile donne à réfléchir sur les dérives du productivisme et de la société de consommation.

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Chaque seconde dans le monde – Actes Sud, 14,90€