Ronya, fille de brigand (d’Astrid Lindgren, 1981 pour l’édition originale en suédois)

Ronya, onze ans, est la fille de Lovise et de Mattis, le chef d’une redoutable bande de brigands. Elle grandit dans un château moyenâgeux, sombre et froid mais choyée par l’ensemble du clan. Son terrain de jeux est la vaste forêt qui entoure le château : peuplée d’animaux sauvages et de créatures fantastiques, elle offre à la petite fille une liberté sans bornes. Avec son ami Rik, Ronya déploie des ruses pour échapper aux trolls et aux sylves griffues, conquiert une grotte, pêche, apprivoise des chevaux sauvages, observe attentivement le cycle des saisons… La lecture de ce roman nous a fait ressentir intensément l’ivresse de la liberté de Rik et de Ronya. Mais leur amitié est menacée par l’affrontement de leurs bandes respectives, puisque Rik est le fils du chef d’un autre clan qui conteste l’autorité de Mattis. Que peut faire Mattis, partagé entre l’amour infini qu’il voue à sa fille et son aspiration à affirmer son autorité ? Et que peuvent faire les enfants, qui aiment sincèrement leurs parents, mais refusent la brutalité des brigands et l’affrontement de leurs clans respectifs ?

Un célèbre roman de la grande Astrid Lindgren, qui nous transporte des rêves de liberté sans bornes aux frissons, puis du rire aux larmes lorsque les jeunes héros doivent envisager de dire au-revoir à ceux qu’ils aiment le plus. Ronja est un beau personnage : indépendante, droite, loyale, ingénieuse et attachante… La preuve : même les plus bourrus des brigands ne peuvent lui résister ! Un très joli roman initiatique évoquant les histoires de brigands populaires dans la littérature, mais qui nous invite à refuser la violence et la brutalité. On pense aussi bien sûr à Roméo et Juliette, mais dans une version plus optimiste, agrémentée d’un soupçon de magie. Astrid Lindgren et ses personnages, si humains, y affirment fortement de belles valeurs d’émancipation, de respect, de fraternité et de paix. Mais pourquoi ce roman, qui est un must-read absolu en Allemagne et en Europe du nord n’est-il pas plus connu en France ?

Extraits

« Une toute petite fille, qui, de l’avis de Lovise, rendait Mattis et tous ses brigands plus au moins gâteux. Ça ne leur faisait bien sûr pas de mal d’avoir des gestes un peu plus doux et des manières un peu plus raffinées. Mais il y avait des limites. Ce n’était quand même pas normal de voir douze brigands s’extasier devant un bébé qui venait d’apprendre à faire le tour de la grande salle à quatre pattes. Comme si le monde n’avait jamais connu plus grande merveille ! »

« Il contemplait avec ravissement ses yeux sombres et purs, sa petite bouche, ses touffes de cheveux noirs et ses mains délicates. Il dit d’une voix vibrante d’amour : “Mon enfant, tu tiens déjà mon cœur de brigand entre tes petites mains. Je n’y comprends rien, mais c’est comme ça”. »

« Même à l’automne, la forêt était agréable. La mousse des sous-bois était verte et douce sous les pieds de Ronya. Ça sentait bon l’automne et l’humidité faisait briller les feuilles des arbres. Il pleuvait souvent. Ronya aimait s’accroupir sous un sapin touffu pour écouter le bruit régulier des gouttes de pluie. Lorsqu’il y avait une grosse averse, la forêt tout entière bruissait et Ronya adorait ça. »

« La forêt entière semblait s’être endormie. En fait, elle s’éveillait tout doucement à la vie crépusculaire. Tous les génies de l’ombre se mirent maintenant à bouger, à ramper et à se faufiler partout dans le sous-bois bruissant. Des pataudgrins batifolaient entre les arbres, des trolls des ténèbres se glissaient derrière les pierres et des bandes de nains gris sortaient péniblement de leurs cachettes en sifflant pour effrayer ceux qu’ils rencontraient sur leur chemin. Et de leurs montagnes descendaient les sylves griffues, les plus cruels et les plus fous de tous les êtres de la forêt. Leurs silhouettes noires se détachaient sur le ciel limpide. »

Lu à voix haute en octobre 2016 – Livre de Poche Jeunesse, 6,60€

Ronya-fille-de-brigand

Sirius, de Stéphane Servant (2017)

Sirius, c’est d’abord une couverture magnétique : deux frêles silhouettes sillonnant un paysage à la fois polaire, lunaire et apocalyptique, baigné dans une étrange lumière radioactive. Le tableau est toutefois surplombé par un ciel étoilé aussi rassurant que familier, dans lequel les amateurs d’astronomie reconnaîtront la constellation du grand chien, dont l’étoile la plus brillante n’est autre qu’Alpha Canis Majoris – également appelée Sirius… Comment ne pas être intrigué par ce décor désertique ? Se trouve-t-il sur notre planète Terre ? Pourquoi le monde semble-t-il si désolé et stérile ? Où le chemin parcouru par les deux marcheurs peut-t-il donc les mener ?

Sirius, c’est le cheminement d’Avril et de Kid, chassés de leur refuge par un passé qui ne cesse de les rattraper, dans une atmosphère de fin du monde. Sirius, c’est une rencontre extraordinaire qui préfigure d’autres rencontres, toutes plus inattendues les unes que les autres. À travers les yeux d’Avril et de Kid, on découvre un monde ravagé par l’égoïsme, le productivisme, le racisme, les guerres et les fanatismes religieux. La belle écriture brute de Stéphane Servant nous montre, ou plutôt nous fait ressentir, au plus profond de nous-mêmes, vers quel monde nous précipite la fuite en avant actuelle. Mais son tour de force est d’y parvenir en ne cessant jamais de communiquer un puissant message d’espoir. Parce que nous découvrons l’étendue du désastre à travers le regard naïf et confiant de Kid. Parce qu’il faut probablement prendre conscience de l’horreur dans laquelle les dérives humaines pourraient nous précipiter pour réaliser le caractère précieux et éphémère de ce que nous avons. Parce que la sauvagerie et l’aliénation des humains survivants sont à la mesure de la sagesse et de l’humanité magnifiques des jeunes héros du roman. Parce que quoiqu’il arrive, les étoiles offrent un repère immuable et réconfortant. Parce que le compte à rebours des chapitres qui s’égrène – 69, 68, 67… – n’est peut-être pas inéluctable.

J’ai été sincèrement époustouflée par l’écriture lumineuse de Stéphane Servant, la densité de ce roman et sa forte charge symbolique et émotionnelle !

Ma seule réserve concerne le langage de Kid qui s’exprime de plus en plus mal au fil du roman. Ces défauts d’expression pèsent sur les dialogues – c’est d’ailleurs peut-être la seule chose qui fait que l’on voit passer les presque 500 pages du livre. Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître que Hugo, à qui j’ai lu ce roman, s’est souvent amusé du parler de Kid qui a permis de détendre une atmosphère parfois glaçante. Hugo a appréhendé cette histoire avec le regard et l’horizon d’un garçon un peu jeune par rapport au public visé. Sans le heurter, ce roman très riche l’a beaucoup interpellé et a nourri des conversations passionnantes au fil de la lecture : sur l’histoire de la planète, les réfugiés, les liens entre humains et animaux… Et l’intrigue s’est révélée addictive, pour lui comme pour moi qui ai eu droit à de grandes séances de lamentation à l’heure d’interrompre la lecture pour aller au lit et qui ai dû prendre sur moi pour ne pas poursuivre ! Difficile de ne pas être captivés par le road-trip haletant des protagonistes, mais aussi par leur histoire qui se dévoile progressivement…

Et pourtant, Antoine s’est très vite détourné de cette lecture. Était-ce la concurrence de sa saga du moment qu’il a décidément bien du mal à abandonner pour se joindre à nous pour la lecture du soir ? Les multiples flash-backs, descriptions, parenthèses oniriques et longs dialogues qui freinent le récit d’action ? Ou peut-être un trop-plein d’émotions face à ce roman bouleversant ?

Sirius ne nous a donc pas mis tous d’accord. Mais il s’agit sans aucun doute d’un roman puissant, singulier et marquant, dont il n’est pas facile de se défaire…

 

Extraits

« Maintenant, le soleil sombrait par-delà la mer des arbres morts. Une énorme boule rouge, zébrée d’éclairs jaunes. Autrefois, Avril n’aurait pas prêté attention à tous ces détails. Elle ne se serait jamais émue d’un coucher de soleil, de la chanson d’une averse, de l’ombre élancée d’un pin. Aujourd’hui, elle se surprenait à passer de longues minutes à contempler ces prodiges, bouche bée. Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que depuis qu’elle avait compris qu’il était en train de disparaître. »

« Autour d’eux, tout était blanc, moelleux et immaculé, calme et tranquille. La neige avait ce pouvoir-là. De réenchanter le monde, le plus cruel des mondes. Avril savait pourtant qu’il n’était pas normal qu’il neige. Depuis des mois, tout semblait déréglé. La canicule laissait place à un froid polaire, des pluies diluviennes succédaient à la sécheresse, et ce dans la même journée. Il n’y avait aucune logique. La Terre était pareille à un cheval rendu fou par un serpent. Comment était-ce possible ? Avril n’en avait aucune idée mais elle savait que les hommes étaient certainement responsables de tout cela. Autrefois, elle avait vu toutes ces catastrophes à la télé : les inondations et les coulées de boue qui emportaient des villages entiers, les tremblements de terre qui éparpillaient des villes comme des châteaux de cartes et poussaient des cohortes de réfugiés sur les routes. Les signes ne dataient pas d’aujourd’hui. Mais personne n’avait su ou voulu les lire. Pourtant, ce matin-là, le spectacle des bois emmitouflés de neige était merveilleux. »

« À quoi bon écrire quand on a le ventre vide ? À quoi bon écrire quand il n’y a personne pour lire ? »

Lu à voix haute en septembre 2018 – Rouergue, 16,50€

Sirius

Au-delà de la forêt de Nadine Robert et Gérard Dubois (2017)

Lu à haute voix en septembre 2018

Imaginez un petit village, à peine un hameau, perdu dans une forêt aussi effrayante qu’incommensurable.

Au-delà de la forêt_forêt

On a beau pressentir le danger, comment ne pas avoir irrésistiblement envie de savoir ce qu’il y a au-delà ? Existerait-il un moyen d’y parvenir sans se risquer à traverser ? Telle est l’intrigue passionnante de ce bel album qui a littéralement ravi les garçons qui lisent pourtant plus volontiers des gros pavés ces derniers temps… Cette idée de ne pas renoncer là où tous rebroussent chemin, de passer outre et de se poser un défi spectaculaire – tout cela leur a parlé à 100% ! Un peu comme l’avait fait Le secret du rocher noir, construit suivant à partir d’une intrigue similaire.

au-delà de la forêt

Le suspense est instauré dès la couverture (puisque le titre nous annonce qu’il s’agit d’aller au-delà de la forêt sans rien nous montrer qui dépasse l’horizon des deux protagonistes), puis délicieusement ménagé jusqu’à la dernière page. Mes petits auditeurs ont vibré de plaisir, à un point auquel je dois avouer que je ne m’attendais pas !

Mais il n’y a pas que cela : l’objet-livre est beau, avec sa couverture rigide et texturée et ses illustrations tellement « vintage » (on croirait presque retrouver un album de Beatrix Potter). À dire vrai, d’habitude, j’ai plutôt le coup de cœur pour les explosions de couleurs qui sont peut-être plus dans l’air du temps, comme par exemple – pour rester dans l’univers de la forêt – dans l’album Lotte, fille pirate, de Sandrine Bonini et Audrey Spiry.

Lotte fille pirate

Mais finalement, ce côté rétro, travaillé jusque dans les moindres détails, graphismes, couleurs un peu effacées, donne au livre des allures de conte et produit un effet réconfortant comme une madeleine de Proust. Tout fait du bien dans cette lecture : l’enthousiasme de mettre à exécution une idée folle, la satisfaction du travail effectué et du chemin parcouru pas à pas, la complicité du jeune héro avec son père, et le bel élan collectif et la solidarité déclenchée par leur projet qui pouvait pourtant paraître si démesuré à première vue. Un vrai album « feel-good », immédiatement adopté par Hugo comme livre de chevet !

Seuil jeunesse, 13,90€

Au-delà de la forêt_extrait

Le Yark, de Bertrand Santini (2011)

Lu à haute voix en septembre 2018

Mise en garde ! Lecture déconseillée avant de mettre les enfants au lit : risque élevé de fou-rire incontrôlable frisant l’hystérie… On a beau voir venir l’incroyable Bertrand Santini, après avoir dévoré Miss Pook, Hugo de la nuit et tous les tomes du Journal de Gurty, il y a de quoi rester bouche bée face aux aventures du Yark !

Monstre effrayant avide de chair d’enfant, le Yark est aussi… un animal en voie d’extinction. C’est que la pauvre bête a l’estomac fragile et ne digère que les enfants sages. Ne m’en demandez surtout pas plus, croyez-moi, il est préférable de ne pas entrer ici dans le détail des manifestations déplorables de cette faiblesse digestive. Toujours est-il que si cette créature pleine de scrupules préférerait mille fois se nourrir de gamins insupportables, elle n’a pas vraiment le choix :

« Les bons sentiments n’ont jamais nourri personne. Et surtout pas les monstres. La Nature, qui ne connaît pas de morale, se fiche malheureusement de ce qui est bien et de ce qui est mal. Et depuis la nuit des temps, force est de constater que ce sont toujours les plus gentils qui se font bouffer en premier. »

Comme beaucoup aujourd’hui, le Yark regrette donc amèrement les enfants bien élevés, propres et innocents de jadis et désespère de trouver de quoi se mettre sous la dent…

N’y allons pas par quatre chemins, tout est génial : l’objet livre est magnifique, la couverture et les illustrations (par Laurent Gapaillard) de toute beauté et pleines de poésie.

 

L’histoire qui s’amorce et se présente comme une fable en noir et blanc est en réalité bien plus complexe et nuancée que cela. Puisque notre sympathie va, évidemment, au Yark qui n’est finalement pas si monstrueux. Pleine d’ironie et d’impertinence (j’ai parfois pensé au Môme en conserve de Christine Nöstlinger, où le petit héros doit apprendre à désobéir pour s’en sortir…), l’histoire a fait hurler de rire les enfants. Ils se sont aussi beaucoup amusés du jeu de l’auteur sur le rythme et rimes souvent audacieuses !

« Son derrière à réaction lui fait franchir le mur du son. Et semblable au dieu Pégase, le Yark disparaît dans les étoiles, à fond les gaz. »

Cette langue magnifique si bien maniée par Bertrand Santini fait de ce livre un vrai bonheur de lecture à voix haute !

Tous les publics trouveront leur bonheur dans Le Yark : la cocasserie des péripéties du Yark fera rire petits et grands, son air effrayant ravira les amateurs de monstres, les plus âgés profiteront de l’association jubilatoire de l’ironie et de la poésie, ainsi que d’une double lecture incitant à réfléchir aux dérives actuelles comme aux limites de l’état de nature… Et tout cela en 76 pages, pas étonnant que ce livre soit déjà largement considéré comme un classique !

Grasset jeunesse, 12,50€

Le Yark

Soixante-douze heures, de Marie-Sophie Vermot (2018)

Lu en septembre 2018

Une vraie claque ! Voici un roman dense et bouleversant, qui nous ébranle dans ce que nous avons de plus profond et universel : l’expérience de la maternité, du passage à l’âge adulte, mais aussi celle de la filiation de l’inscription parfois difficile dans une histoire familiale, sa trajectoire singulière et ses secrets.

Irène, petite lycéenne sans histoires de 17 ans, vient de donner naissance à un enfant. Un enfant qu’elle a décidé de mettre au monde, mais qu’elle n’élèvera pas. Soixante-douze heures, c’est le délai de réflexion dont elle dispose avant que son bébé ne soit enregistré sous X à l’état civil. Soixante-douze heures pendant lesquelles Irène ne cesse de penser au nouveau-né, à la fois portée par une force qui l’étonne elle-même, fermement résolue à aller au bout d’une démarche qu’elle a mûrement réfléchie, mais prise de court par les émotions puissantes que ce petit être lui inspire et qui lui font craindre de changer d’avis.

Restitué à la première personne, sans pathos ni jugement, le tourbillon d’émotions, d’impressions, de dilemmes et de souvenirs qui agite Irène m’a immédiatement et complètement aspirée. Avec une lucidité désarçonnante, Irène pense à son histoire de petite fille discrète un peu écrasée par le fardeau des attentes parentales, au bouleversement de sa découverte récente de sa propre sensualité, à l’expérience intime de sa grossesse et sur les dilemmes terribles qui en découlent. On ne peut s’empêcher de comprendre Irène à chaque page et parfois même, quand on a été soi-même une petite fille, de s’identifier. Irène évoque aussi le vernis familial qui se fissure sous l’effet du coup de tonnerre de l’annonce de sa grossesse, chaque membre de la famille se retrouvant confronté à ses propres choix de vie, libres ou contraintes, heureux ou pas…

La solitude d’Irène, à la charnière entre plusieurs âges, transparaît à chaque page, alourdie par les jugements de ses camarades, ses proches, la boulangère – jugements dont Irène a une conscience aiguë. Si le roman est aussi bouleversant, c’est qu’il restitue la spirale de pensées d’Irène comme elles viennent, avec ses dilemmes et ses incertitudes, et sans jugement aucun.

Dans ce livre, Marie-Sophie Vermot parle, plus largement, de l’importance et de la difficulté de faire ses choix de vie. De la difficulté pour les parents de faire confiance à leurs enfants et de les laisser cheminer vers ce qu’ils ont choisi.

Un vrai coup de cœur à recommander aux lecteurs à partir du lycée. Mais pas seulement. Cette lecture a fait vibrer mon cœur de maman, laissez-vous donc tenter aussi et vous serez peut-être aussi surpris que moi !

Un grand merci aux arbronautes du blog À l’ombre du grand arbre de m’avoir donné envie de découvrir ce livre et à l’éditeur de m’avoir permis de le lire.

Éditions Thierry Magnier, 13€

Extraits

« Je suis devenue mère, mais Max grandira sans moi, en dépit de cette tendresse qui m’envahit et enfle à vue d’œil.
Cette tendresse qui est peut-être une forme d’amour contre laquelle je dois me défendre pour ne pas être tentée de revenir sur ma décision. Parce qu’il y a ces choses que je n’avais pas prévues, ces choses qui me troublent : la sensation animale de son corps grenouille sur le mien. Son souffle tiède, aussi léger qu’un duvet d’oie.
Son pleur de nouveau-né qui vibre au creux de moi et qui arrache. »

« Mina D. et d’autres, ici, savent que durant ces soixante-douze heures, je n’ai pas cessé de penser à toi, à ton bonheur futur, à l’élan que je veux te donner.
J’emporte avec moi ton beau regard, tes mimiques, les mouvements de ton cœur.
J’emporte le souvenir de nos neufs mois.
Va, petit Max, je t’aime.
Va, mon amour, la vie est belle, tu verras.
La vie t’attend. »

soixante-douze heures photo

Monsieur Kipu, de David Walliams (2009 pour l’édition originale en anglais, 2012 pour la traduction française)

Lu en avril 2018

Intriguée par le succès des romans du prolifique David Walliams qu’Antoine dévore de manière compulsive, j’ai proposé aux garçons et à ma nièce de six ans qui nous avait rejoints pour quelques jours de vacances, de lire à haute voix son deuxième livre, Monsieur Kipu.

Le roman entre en matière on ne peut plus directement : « M. Kipu puait. Il empestait. Il cocottait. Il schlinguait. Et si le verbe ‘schmoutter’ figurait dans le dictionnaire, on écrirait ici qu’il schmouttait. Il était le pueur putride le plus pestilentiel qui ait jamais existé sur Terre. Une odeur pestilentielle est la pire des odeurs ; la pestilence est pire qu’un remugle ; un remugle est pire qu’un relent ; et un relent peut déjà suffire à vous faire plisser le nez. Mais si M. Kipu puait, ce n’était pas sa faute. Car voyez-vous, c’était un clochard. »

Chloé, douze ans, déborde d’imagination, mais se sent bridée par l’atmosphère oppressante de son école privée qui se double de la tyrannie exercée à la maison par une mère ultra-conservatrice et obsédée par la distinction sociale. En dépit de cette éducation, Chloé est irrésistiblement intriguée par M. Kipu, ne pouvant s’empêcher de s’imaginer les biographies les plus rocambolesques : le sans-abri ne serait-il pas un « vieux marin héroïque » qui se serait révélé incapable de s’adapter à la vie sur le plancher des vaches, ou un ancien chanteur d’opéra qui aurait perdu sa voix, ou encore un « agent secret russe, habilement déguisé en clochard pour épier les habitants de la ville » ?

Un beau jour, prenant son courage à deux mains, Chloé va parler à M. Kipu. Elle ne soupçonne pas à quel point cette rencontre va bouleverser sa vie. Car, comme le dit joliment M. Kipu, les statistiques sur les milliers de sans-abris cachent des destins singuliers et parfois inattendus. D’où tire-t-il ses belles manières, sa petite cuillère en argent et son mouchoir monogrammé ? L’amitié qui se tisse entre la jeune fille et M. Kipu passera-t-elle inaperçue ? Finira-t-il par prendre une douche ? Chloé pourra-t-elle trouver sa place dans sa famille – mais aussi contrer les politiques répressives à l’égard des sans-abris qui font l’objet de promesses électorales en vue des élections législatives imminentes ?

David Walliams parvient à parler aux enfants d’un sujet grave en le traitant avec humour et en multipliant les rebondissements. L’intrigue est étonnamment gaie et drôle, voire burlesque, lorsqu’elle tourne en dérision les stratégies de distinction sociale d’une bourgeoisie caricaturale et son mépris des plus vulnérables. L’ironie et la comédie, sublimées par les illustrations de Quentin Blake, ne rendent que plus touchants les dialogues entre M. Kipu et de Chloé, qui donnent au roman une bonne dose d’optimisme et le rendent adapté à de (très) jeunes lecteurs : la fraîcheur (bien que le mot ne soit peut-être pas le mieux choisi !), la sincérité et l’intégrité de nos deux protagonistes triomphent en effet toujours de l’hypocrisie, de l’intolérance et de l’aliénation qui minent nos sociétés.

Extraits :

« Cloîtrée dans sa chambre, elle imaginait toutes sortes de fables fantastiques : M. Kipu était peut-être un vieux marin héroïque qui avait gagné des dizaines de médailles du courage, mais s’était révélé incapable de s’adapter à la vie sur le plancher des vaches. Ou peut-être était-il un chanteur d’opéra mondialement célèbre qui, un soir, après avoir poussé la note la plus aiguë d’une aria à l’Opéra royale de Londres, avait perdu sa voix et n’avait plus jamais pu chanter. À moins qu’il ne soit en réalité un agent russe, habilement déguisé en clochard pour épier les habitants de la ville ».

« Voilà, je voudrais bien savoir : pourquoi vivez-vous sur un banc, et pas dans une maison comme moi ?
M. Kipu remua un peu et fit une drôle de tête.
– C’est une longue histoire, ma chère. Je te la raconterai peut-être un autre jour. »

« – J’ai ici une étude statistique selon laquelle le Royaume-Uni compterait plus de cent-mille sans-abris. Pourquoi, à votre avis, tant de gens vivent-ils dans la rue ?
Le clochard se racla légèrement la gorge.
– Et bien, pardonnez ma franchise, mais je dirais que le problème vient sans doute justement du fait que nous sommes considérés comme une statistique et non comme des êtres humains. »

Éditions Albin Michel, 12,50€

Monsieur-Kipu

Le môme en conserve, de Christine Nöstlinger (1979 pour l’édition originale en allemand)

Lu en juillet 2017

Berthe Bartolotti est attachante, mais sans aucun doute une originale : loufoque et tête-en-l’air, elle arbore les tenues bariolées les plus audacieuses, prend ses repas (les combinaisons d’ingrédients les plus improbables) dans son fauteuil à bascule, fume le cigare, élève des poissons rouges dans sa baignoire, cultive un bazar excessif dans chaque pièce de sa maison et adore commander toutes sortes de choses par correspondance. Un beau jour, elle reçoit pourtant un paquet qu’elle ne se souvient pas avoir demandé. Il contient une mystérieuse boîte de conserve avec, à l’intérieur, un enfant garanti par le fabricant « joyeux, agréable et prometteur », « facile à prendre en main et à surveiller ».

Pas évident, pour un enfant aussi parfait que Frédéric, de s’accommoder des frasques de sa nouvelle maman et, surtout, de se faire apprécier des enfants du voisinage. Quelle est l’énigmatique entreprise qui l’a fabriqué et pourquoi l’a-t-elle expédié chez Mme Bartolotti ? Comment s’y prendra-t-elle pour élever cet enfant et expliquer son arrivée subite à son entourage ? Et lui, parviendra-t-il à apprendre des mauvaises manières et à s’acclimater dans son nouveau foyer ?

Ce roman décapant a contribué à faire de Christine Nöstlinger l’une des auteures de littérature jeunesse les plus lus dans les pays germanophones. Si l’ironie des premières pages nous a un peu désarçonnés, nous avons été très vite pris par l’intrigue du livre qui nous propose finalement une expérience : qu’adviendrait-il d’un enfant produit en usine, avec toutes les garanties de perfection ? La part de mystère qui entoure l’entreprise à l’origine de Frédéric est aussi troublante, voire inquiétante, pour un roman assez addictif (nous avons lu les 210 pages en trois jours !). Mais ce que nos garçons ont le plus apprécié à la lecture de ce livre, c’est la succession de situations comiques, créées notamment par les excentricités de Mme Bartolotti, ses disputes affectueuses avec son ami le pharmacien et surtout par son ingénuité qui permet de porter un regard frais sur les « bonnes manières » inculquées à Frédéric. Antoine et Hugo ont littéralement ri aux éclats ! Les petits apprécieront aussi le style léger, très abordable, et les illustrations qui parsèment le texte et viennent renforcer sa dimension comique. Les lecteurs un peu plus grands apprécieront aussi, de la part d’une auteure qui a grandi dans l’Autriche national-socialiste, une réflexion distanciée sur l’éducation et les qualités des « bons » parents, le mythe de l’enfant-modèle tourné en dérision et la morale de l’histoire, résolument anticonformiste et anti-autoritaire. Au final, il s’agit d’un livre qui fait plaisir à tout le monde !

Extrait 

« Sur l’écran, le Guignol à tête de bois, bien moins inconscient du danger qu’il n’en avait l’air, assommait le crocodile en plastique. Les enfants dans le studio de télévision se mirent à hurler comme une horde de singes.
Frédéric lâcha le bout de son nez et se leva en murmurant :
« Pauvre, pauvre crocodile ! »
Puis il se dirigea vers le téléviseur et l’éteignit. L’image disparut avant que le crocodile n’ait rendu l’âme.
« Tu n’aimes pas les marionnettes ? demanda M. Alexandre qui se souvint avoir détesté ce genre de spectacle durant son enfance.
– Il faut être bon pour les animaux, répondit Frédéric.
– Mais enfin, c’était un crocodile ! protesta Mme Bartolotti. Les crocodiles sont des animaux féroces qui mangent les hommes tous crus.
– Ce crocodile, expliqua Frédéric, avait seulement envie de dormir. Le type au bonnet noir l’a réveillé en hurlant comme un grossier personnage.
– Non, non ! Le crocodile voulait attaquer Guignol dans le dos ! s’écria Mme Bartolotti qui, petite fille, avait adoré les spectacles de marionnette.
– Je ne crois pas que les animaux sachent qu’il est déloyal d’attaquer dans le dos, fit remarquer Frédéric.
– Oui, mais… mais… bredouilla Mme Bartolotti.
– S’il traversait un parc naturel où des animaux sauvages vivent en liberté, l’homme au bonnet noir n’avait pas à descendre de voiture ! expliqua Frédéric. C’eût été plus sûr pour lui et pour ce pauvre crocodile ! »

Le livre de Poche, 4,95€

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