Le silence est d’ombre, de Loïc Clément et Sanoe (Delcourt Jeunesse, 2020)

La vie a tant cabossé Amun qu’il n’en attend plus grand-chose. Si bien que le jour où l’enfant périt et devient fantôme, il n’en est pas plus affecté que cela. L’existence spectrale a ses avantages : finies les peurs et les souffrances ! Sauf qu’une rencontre pourrait révéler à Amun pourquoi la vie vaut, malgré tout, la peine d’être vécue…

Leur nom ne ment pas, les Contes des cœurs perdus signés Loïc Clément ont le charme des contes et le mélange singulier de mélancolie et de douceur qu’on a tous au fond de nous. Ayant déjà beaucoup aimé Chaque jour Dracula, nous étions curieux de renouer avec cette série.

Toute la famille a été questionnée par cette expérience proposant d’imaginer la mort comme quelque chose qui n’est pas forcément triste, qui peut apporter une délivrance, voire une existence avec d’autres possibles. Autant dire que le sujet n’est pas des plus joyeux. Mais voilà finalement une manière étonnante d’apprivoiser l’idée du trépas en se laissant porter par les rêves prodigieux qu’il suscite chez les créateurs de cette BD – je pense notamment à cette scène vertigineuse qui nous montre les deux fantômes appréciant leur nouvelle « hauteur de vue » du haut d’un satellite. Et en même temps, c’est finalement presque une démonstration par l’absurde de ce qui fait la saveur de la vie.

Comme dans un conte, l’histoire nous est racontée par un narrateur omniscient. Les mots sont pesés, limités à l’essentiel, laissant les silences se déployer et les illustrations porter le récit. J’ai trouvé les contrastes de couleurs un peu violents sur certaines planches, mais cela ne m’a pas empêchée d’être impressionnée par ces dessins aériens et expressifs, travaillés jusque dans leurs moindres détails qui nous font voyager entre Orient et Occident, entre ombre et lumière, par-delà les éléments déchaînés.

Un hymne à la vie saisissant, sur un mode inattendu.

Lu en novembre 2020 – Delcourt Jeunesse, 10,95€

Le journal de Gurty, tomes 1 à 7, de Bertrand Santini (Sarbacane)

« Bref, tous mes copains étaient là. Même ceux que j’aimais pas. »

Les motifs de se réjouir ne sont pas légion en ce moment, mais nous avons une botte imparable que nous partageons volontiers avec vous : à l’honneur sur la table de chevet de Hugo, la pile grandissante de livres publiés par Gurty, première chienne écrivaine de l’histoire de la littérature ! Dont nous avons décidé cette semaine, en attendant le nouveau tome que la Poste tarde un peu à nous livrer, de relire tous les tomes à la suite, histoire de faire le plein de sagesse et de bonne humeur. Car Gurty est une indécrottable optimiste qui voit toujours la gamelle à moitié pleine : figurez-vous que même les chats arrivent à lui faire plaisir « au moment où ils s’en vont » ! D’un entrain exubérant et communicatif, qu’il s’agisse de son amour de maître, des odeurs de thym de la cuisine… ou d’autres odeurs – peu importe, n’entrons pas dans les détails. Il n’en reste pas moins que l’esprit de Gurty est affuté comme une lame lorsqu’il s’agit de passer la société au crible de son sens critique et d’une solide dose de bon sens : « À ce sujet, des légendes prétendent que lorsqu’on meurt, on va au ciel. Si c’était vrai, ça ne changerait pas grand-chose pour les oiseaux, de toute façon »

Ses ennemis préférés – vous savez, ceux-là même qu’on adore tellement détester qu’ils nous manqueraient presque quand ils ne sont pas là – en prennent pour leur grade. Les humains (la plupart) ne sont pas en reste, avec leur manque de goût et de sens des priorités, leur mépris pour la nature et leur ingratitude à l’égard des animaux. Heureusement pour eux, il y a là une mine de leçons de vie et de réflexions philosophiques à méditer :

« Certes, le monde est vaste, et le chemin de la vie est parsemé de trous, de pièges et de crevasses. Il faut faire gaffe ! Mais pour les éviter, rien de plus facile : il suffit de ne pas tomber dedans. »

« Avoir un ennemi en commun, ça crée des liens »

Voilà un exemple éloquent des pouvoirs de la littérature qui vous permet de redécouvrir le monde d’une autre perspective, peu représentée jusqu’à présent : celle de nos amis à poils. Quelle révélation que cette vision du monde où chacune des aventures du quotidien est une occasion de se réjouir, chaque rat mort, sauterelle congelée ou lézard séché une bénédiction – et chaque tas de feuille puant un terrain d’exploration exaltant (« allez donc y faire un tour et vous découvrirez une foule de bestioles incroyables »). Vous l’aurez compris, cette lecture va vous conduire à reconsidérer radicalement les choses qui vous semblaient les plus évidentes !

« Un cerf-volant qui vole, ça ne sert à rien à part vous énerver : il est trop haut pour se faire mordre, broyer, détruire écrabouiller, pétrir, mâcher, moudre, et réduire en miettes tout ce qui reste. »

« Personnellement, si je savais sculpter, je ferais plutôt des œuvres artistiques agréables à contempler, genre statues de poulets, rats ou saucisses. »

Avec tout ça, pas étonnant que Gurty fasse un tel carton en librairie ! Ses aventures sont réjouissantes, car la petite chienne laisse libre-cours à tout ce que les enfants doivent apprendre à réprimer : les envies de bonnes farces, le plaisir de se chamailler, de courser les plus petits, de se vanter (vous conviendrez que Gurty a un petit côté sauvage qui évoque un peu son ancêtre le loup, non ?) ou de rire sans vergogne des mésaventures des uns et des autres. Déclenchant des jeux d’arroseur-arrosé et des péripéties qui nous laissent gueule-bée. Ajoutez à cela des illustrations hilarantes, des clins d’œil à Machiavel, Lewis Caroll et Maurice Sendak – et le charme de la Provence, cyprès, Mistral et chant des grillons : comment ne pas se demander quand le prix Nobel de littérature viendra enfin récompenser le génie de Gurty ?

« Conclusion générale : si vous tenez vraiment à vivre à deux, choisissez plutôt quelqu’un de super plutôt que nul, parce qu’avec les gens nuls, ça finit toujours par des ennuis. En revanche, si vous appréciez la sagesse, le rire, la joie ainsi que les soirées grignotage au coin du feu, adoptez donc plutôt un chien, car là, au moins, vous êtes certain de vivre avec quelqu’un de bien. »

PS : Fait remarquable, nous sommes partis en camping cet été avec l’intégralité des sept premiers tomes dans notre valise – il faut avoir le sens des priorités quand on fait ses bagages !

N’hésitez pas à consulter l’avis de Linda sur le tome 1, le tome 3 et le tome 4 de cette série.

7 tomes lus et relus – Éditions Sarbacane

La maison qui parcourait le monde, de Sophie Anderson (L’école des loisirs, 2020)

« Certaines choses sont comme elles sont, nous ne pouvons pas les changer. »

Une maison sur pattes qui s’installe dans les lieux les plus sinistres et reculés, une grand-mère un peu sorcière, un choucas et des morts pour seule compagnie, une inquiétante barrière faite d’os et de crânes humains pour mettre les autres à distance… Marinka mène une vie pour le moins spéciale. Sa voie semble toute tracée : elle sera Gardienne, comme sa grand-mère, et guidera les morts vers leur ultime destination. Mais la jeune fille n’a d’yeux que pour le monde des vivants, au loin, ses lumières et son effervescence. Un monde qui lui est strictement interdit. Peut-elle refuser la vie à laquelle elle est promise ? Lorsque Marinka décide d’enfreindre des règles qu’elle ne comprend pas, elle n’imagine pas les conséquences dévastatrices que cela va avoir…

Entre récit initiatique, roman d’aventure et folklore russe, ce livre se démarque par un objet-livre splendide et une grande originalité. Il y a des longueurs : le cycle d’espoirs et de déceptions qui s’emparent de Marinka lassera peut-être certain.e.s lecteur.ices. Notre curiosité a tout de même été nourrie par les révélations successives sur le monde des Yagas et l’histoire de Marinka. Et Hugo a été complètement charmé par l’idée de cette maison qui voyage, frémit, soupire, fait onduler ses parquets, crée des cachettes et des passages… Il faut dire que le contexte actuel lui a donné une résonance inattendue : si le nomadisme capricieux de la maison est une source d’angoisse dans le livre, il a suscité toutes sortes de rêves chez nous en cette période de confinement, en témoigne ce dessin inspiré sans nulle doute par ce roman !

Plus largement, nous avons aimé ce décor russe de balalaïkas, de steppes et de mets aux noms intrigants listés dans un glossaire à la fin du livre. Un univers merveilleux incarné avec délicatesse par les illustrations en noir et blanc qui ponctuent le texte.

Voilà une lecture de circonstance pour cette période de la Toussaint. La mort, omniprésente, est présentée avec tant de poésie et douceur qu’on a le sentiment de l’apprivoiser page après page. Il est aussi beaucoup question de la vie : des déterminismes que l’on peut toujours déjouer d’une manière ou d’une autre, de la solitude, des plaisirs de la table et surtout de l’âge de l’adolescence, avec ce mélange de tendresse immense et d’exaspération face aux règles et recommandations incompréhensibles de la Baba.

Une façon moderne et inattendue de revisiter le mythe des Babas Yagas, qui donne un livre sombre, mais réconfortant comme un chak-chak accompagné d’une chope de kvass.

L’avis du blog Livres & merveilles

Extraits

« Quand les morts arrivent ici, ils sont perdus et désorientés, mais ils repartent calmes et apaisés, prêts pour leur voyage. »

« Donc, il n’y a que toi, ta grand-mère, ton choucas et ta maison qui marche, reprend-il d’un air interrogateur.
– Oui, et nous bougeons beaucoup, donc je ne vais pas à l’école. C’est une vie très solitaire.
Je ris, bien que ce ne soit pas drôle.
– On peut aussi se sentir seul à l’école, même quand on est au milieu de pleins de gens. »

« Baba me gronderait si elle savait que je disais la vérité, mais j’ai appris depuis longtemps que personne ne me crois quand je dis que la maison marche et que c’est beaucoup plus facile que d’inventer des mensonges encore plus ridicules. »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2020 – L’école des loisirs, 15,50€

Momo, de Michael Ende (Bayard Jeunesse, 2009 pour la traduction française)

Avez-vous déjà entendu parler de Michael Ende ? Ses livres ont été traduits dans plus de 40 langues et plus de trente millions se sont vendus dans le monde, mais pour des raisons qui m’échappent, cet auteur incontournable de la littérature jeunesse allemande reste méconnu en France. C’est très dommage car ses textes se démarquent clairement et apportent des choses que je ne trouve pas ailleurs. Michael Ende, c’est un talent de conteur immense, un imaginaire ahurissant, mais aussi et surtout un art de s’approprier les questions philosophiques les plus vertigineuses pour en faire des récits d’aventure pleins de rebondissements.

Si L’Histoire sans Fin est son livre le plus célèbre et Jim Bouton le plus lu par les enfants allemands, Momo est pour moi le plus extraordinaire. À travers les aventures d’une petite fille aux prises avec une bande de « voleurs de temps », Michael Ende nous fait prendre conscience de la valeur inestimable du trésor que représente le temps de toute notre vie. L’intrigue est de celles qui vous accrochent de la première à la dernière page : la vie de jeux et de partages de Momo et ses amis est menacée par des messieurs gris qui envahissent la ville et convainquent les habitants de gérer le temps comme un capital à faire fructifier. Soucieux de le rationaliser en le concentrant sur les activités productives pour en accumuler un maximum à la Caisse d’épargne de temps, ils sombrent peu à peu dans une folie collective contre laquelle Momo pourrait bien être le seul rempart…

« Chaque jour, à la radio, à la télévision, dans les journaux, on vantait avec force détails les nouveaux équipements qui faisaient gagner du temps et offraient aux hommes la liberté de mener une « vraie vie ». Sur les murs de maisons et le colonnes Morris s’étalaient des affiches montrant l’image du bonheur. On y lisait en lettre lumineuses :
LA VIE EST PLUS BELLE POUR LES ÉPARGANTS DE TEMPS.
Ou : L’AVENIR APPARTIENT AUX ÉPARGANTS DE TEMPS.
Ou encore : DOPE TA VIE ! ÉCONOMISE LE TEMPS ! »

Nous aimons tellement ce roman que nous avons déjà lu plusieurs fois ses 431 pages, avec l’impression de le redécouvrir à chaque lecture. Plus petits, les enfants appréciaient surtout le suspense et la solide dose de frissons que procure cette histoire. Notre relecture récente a été une vraie révélation. Page après page, je les ai vus prendre conscience de la valeur de leur temps – des moments passés ensemble, des instants de rêve, d’ennui, de jeu, d’inaction. Il est fascinant de voir à quel point ce texte, qui date de 1973, peut mettre le doigt sur les maux de notre époque où la quête de productivité, le consumérisme et les écrans semblent voués à combler chaque vide. Les belles valeurs d’entraide, d’amitié et de bonheur non-matériel portées par Momo et ses amis me semblent plus précieuses que jamais.

Un alliage unique de péripéties, de sagesse et de poésie. Un de ces romans susceptibles de changer à jamais votre regard sur la vie !

Extrait

« De même qu’on dit : « Bonne chance » ou « Bon appétit » ou « Dieu seul le sait », on lançait pour un oui ou pour un non : « Va voir Momo ! »
Mais pourquoi ? Momo était-elle si intelligente qu’elle donnait toujours de bons conseils ? Trouvait-elle toujours les mots justes quand on avait besoin de réconfort ? Prononçait-elle des jugements sages et équitables ?
Non, Momo n’en était pas plus capable que n’importe quel autre enfant.
Alors savait-elle faire de choses qui mettaient les gens de bonne humeur ? Chantait-elle particulièrement bien ? Jouait-elle d’un instrument ? Pouvait-elle danser, exécuter de acrobaties – après tout, elle habitait dans une sorte de cirque ?
Non, ce n’était pas ça non plus.
Connaissait-elle des tours de magie ? Ou une formule mystérieuse capable de chasser les soucis ou les chagrins ? Lisait-elle les ligne de la main, pouvait-elle prédire l’avenir ?
Rien de tout cela.
Ce que la petite Momo savait faire comme personne, c’était écouter. Vous vous dites peut-être : écouter, ça n’a rien d’extraordinaire, tout le monde en est capable.
Eh bien, c’est faux : il y a peu de gens qui sachent véritablement écouter. Et Momo avait une manière unique de s’y prendre. »

Relu à voix haute en octobre 2020 – Bayard Jeunesse, 14,50€

Les fleurs sucrées des trèfles, de Cédric Philippe (Éditions MeMo, 2020)

« Ne vous arrive-t-il jamais, en grattant un ticket de loterie ou en piochant une carte sur la pile, d’être convaincu de gagner ? De sentir le roi au sommet du paquet, de jurer que le chiffre gratté avec la petite cuillère va remporter un lot ? À cet instant, un feu rayonne en vous, une confiance : vous tenez mille paillettes de chance au bout de doigts. Mais qui allume ce feu, qui sème ces paillettes ? »

Il y a quelques années, Antoine nous a pris de court en nous demandant à brûle-pourpoint, entre la poire et le fromage, si ce qui comptait le plus selon nous était « la chance ou la raison ». Il était convaincu que l’essentiel était question de hasard, nous avions tant bien que mal tenté de le convaincre qu’il avait surtout prise sur la raison. Mais il faut bien le dire, la chance passionne les enfants et on peut s’étonner qu’elle ne soit pas plus présente en littérature jeunesse. Excellente idée, donc, de lui consacrer ce roman jalonné de dés, d’étoiles filantes, de pattes de lapin et, bien sûr, de trèfles !

Ce livre est l’un des plus étranges et intéressants qu’il nous a été donné de lire récemment. Comment vous dire ? Peut-être quelque chose à la frontière entre un conte, Alice au pays des Merveilles et un film de David Lynch ? D’abord cet objet-livre magnétique, avec sa tranche verte et sa couverture luxuriante. Ce prologue qui sonne comme une comptine, une petite fable sur la chance, raconté par un narrateur mystérieux que l’on ne retrouvera qu’à la toute fin. Puis se noue une intrigue grave autour d’Agathe qui apprend que son oncle adoré souffre d’une maladie pratiquement incurable. Pratiquement ? La voici partie chasser les trèfles à quatre feuilles, armée d’une volonté sans faille et de l’espoir fou que cela fera guérir son oncle…

Les dessins en noir et blanc (que nous avions déjà tellement aimés dans La petite épopée des pions) font incursion dans le texte, s’y substituent, même, sur des doubles-pages foisonnantes qui nous donnent envie de partir nous-mêmes en quête de chance.

Quel incroyable décor que le jardin de la famille d’Agathe ! Le regard des enfants en enchante chaque parcelle, révélant la mare sans fond, les trésors dissimulés dans la vase et entre les mousses, les tunnels et les cachettes, les arbres-mondes qui se penchent par dessus votre épaule pour se désaltérer dans votre verre, les tulipes imposantes comme des baobabs, les nuages et les nains de jardin qui n’attendent que vous tourniez les talons pour s’animer… Un milieu propice aux rencontres qui guident Agathe dans sa quête et la font grandir.

Les dialogues sont désopilants, tour à tour drôles, absurdes, pleins de réflexions piquantes sur le jeu du hasard, l’art de déjouer les sciences prédictives, les liens entre chance et bonheur et la façon dont la fortune se distribue. Poisson-volant, canard, renard et tulipes, chacun y va de sa petite tactique personnelle pour trouver la chance : voir le verre un millionième plein, demander de l’aide, laisser du temps au temps, réaliser des actes de bonté, décrypter les signes, lâcher prise, ne rien laisser au hasard. Ainsi, on en revient toujours, d’une certaine manière, à la nécessité de faire des choix…

En cours de route, j’ai craint que les enfants ne soient déconcertés par la complexité de ces questionnements et la bizarrerie de cette déambulation entre rêve et réalité. Et bien pas du tout, nous avons lu ce livre en trois jours et sans fléchir. Curieux de connaître l’issue de cette quête à l’enjeu vital, ils ont beaucoup ri et aimé se confronter à l’étrange et à l’absurde.

Alors, tenterez-vous votre chance avec ce roman ?

Extraits :

« C’est dans ce jardin, un soir d’été, que commence l’histoire d’Agathe. Si vous la rencontriez – et en fait, vous la rencontrez, puisqu’elle vous sourit en ce moment même, en face de vous – elle vous dirait simplement : je m’appelle Agathe, j’ai douze ans. Et vous verriez dans ses yeux, comme dans certaines pierres précieuses, une radiance et une nostalgie. Elle ne détournerait pas le regard, vous non plus ; vous deviendriez peut-être amis. Mais son oncle Yvon l’appelle depuis un endroit éloigné du jardin et en un instant elle s’échappe, sautillant sur les pierres plates entre les massifs. »

« – Poisson, Yvon va mourir.

– Tu n’as qu’à décider que non. Qui est Yvon ?

– Mon oncle. Ses poumons vont se remplir d’eau.

– La belle affaire ! N’a-t-il pas de branchies ? »

« Et si la chance est un grand gâteau ; les gens en mangent des parts et à la fin il n’y en a plus ? Comme le bonheur ? »

Lu en octobre 2020 – Éditions MeMo, 16€

Le merveilleux, de Jean-François Chabas (Les Grandes Personnes, 2014)

« Au cœur de la roche mère gorgée de silicium, de fer, de titane et d’aluminium, s’introduisit le magma, lors des mouvements capricieux de l’écorce terrestre ; des forces colossales exercèrent leur pression. La chaleur irradia, puis s’en alla, irradia de nouveau. Mille alchimies complotèrent à la création de la pierre, qui enfin naquit. Quand l’œuvre fut achevée, elle demeura tapie dans le ventre de la montagne. Longtemps, très longtemps, le saphir attendit son heure. »

Dès la lecture à voix haute des premières lignes, la curiosité de toute la famille était à son comble. C’était évident : nous avions à faire à un texte hors norme qui ne manquerait pas de nous prendre de court. Quelle belle idée de construire ce récit non pas autour d’un schéma narratif classique mais avec pour fil conducteur un objet. Pas n’importe lequel ! Une pierre précieuse parmi les précieuses, un saphir d’un bleu incroyable et à l’ovalité parfaite, un joyau aux airs de talisman, émettant une lueur presque magique. Un rayonnement qui vient éclairer de façon saisissante la nature de ceux qui entrent en sa possession – et, plus largement, les forces qui travaillent le monde à la fin de l’époque victorienne.

Jean-François Chabas nous fait entendre un chœur de voies singulières qui témoigne de la capacité de la littérature à croiser plusieurs regards. Car chacun des propriétaires du saphir y projette quelque chose de différent – un signe de la bonté divine, une fortune avec un grand « f », un symbole de pouvoir, quelque chose d’infiniment pur qui questionne la corruption des hommes – ou tout simplement une pierre d’une dureté inouïe, parfaite pour affûter des lames. Invariablement, le Merveilleux agit comme un révélateur de l’âme humaine, comme un catalyseur de rebondissements captivants.

Happés par cette lecture, nous aurions aimé qu’elle dure plus longtemps. Pas facile de mettre un point final à une telle histoire ! Le saphir semble aussi inaltérable que la vie humaine paraît éphémère face aux éléments, aux crocodiles, à la faim, aux maladies et aux maux de ce vingtième siècle naissant. J’ai trouvé que l’auteur s’en était très bien sorti, parvenant à boucler sa boucle sur une note poétique et presque mystique. Mes garçons, qui n’aiment pas les fins ouvertes, m’ont demandé si j’avais déjà mis la main sur le tome 2 ; ils en auraient voulu « au moins une cinquantaine de pages de plus »…

J’ai été heureuse de pouvoir découvrir ce texte fascinant avec eux. La lecture à voix haute nous a permis d’en profiter pleinement en leur faisant un peu de sous-titres sur le contexte historique qu’ils n’ont pas encore étudié à l’école (colonisation, conflit irlandais, socialisme, etc.). S’il est lu en solo, il me semble que ce texte s’adresse à des lecteurs plus âgés, à partir de la fin du collège et sans limite d’âge.

Un grand merci à Sylvie qui m’a recommandé Le merveilleux – et par la même occasion fait connaître Jean-François Chabas dont nous allons sans tarder lire d’autres livres !

Extraits

« Calé contre le bloc protecteur, le vieil homme examina encore le corindon ; c’était un spécimen d’un bleu profond, soyeux, velouté, qui rayonnait dans le clair-obscur. Une pierre extraordinaire. »

« Ce que je ne dirais pour rien au monde à un Anglais, je l’avoue, va comprendre pourquoi, à un Irlandais : je cois bien que je suis tiraillé entre ce qu’on m’a fourré dans la tête depuis l’enfance et surtout dans la Royal Navy, et ce que j’ai vu de mes propres yeux. Pour faire bonne figure et être accepté par les nôtres, c’est comme si je me sentais obligé de clamer que nous sommes supérieurs, nous Occidentaux, et que les Indiens et tous ces peuples d’outre-mer, quels qu’ils soient, surtout s’ils ont la peau basanée, sont des singes imbéciles. Mais dans l’intimité de mon âme, je sais que ce n’est pas la vérité, et que le quota d’ânes bâtés est le même partout ; celui des gens brillants également. Il y a en Inde des indigènes fascinants, qui l’emportent en grandeur de sentiments et en élévation de l’esprit sur la plupart des Blancs. Voilà qui est dit. Et puis, je traine cette culpabilité, vois-tu, qui ne cesse de grandir à mesure que passent les mois. Maintenant que je n’ai plus de crétins du même acabit que ma pauvre personne pour m’encourager à penser qu’on peut gruger ces moricauds sans dommage, je me retrouve acculé à la vérité vraie : j’ai escroqué beaucoup de ces gens, des âmes simples qui se sont fait dépouiller sans comprendre. Le plus effrayant, c’est d’avoir pris conscience de l’ampleur de la chose. Car je n’étais pas seul à agir ainsi.

Qu’est-ce que l’Empire britannique, sinon une gigantesque entreprise de pillage de peuples qui ne nous sont rien, et surtout qui ne nous avaient rien demandé ? »

Lu à voix haute en septembre 2020 – Les Grandes Personnes, 14,50€

Le caïman, de Maria Eugenia Manrique, illustrations de Ramon Paris (La Martinière Jeunesse, 2020 pour la traduction française, 2019 pour l’édition originale en espagnol)

« L’amour est un tourbillon de pureté originelle. Même l’animal féroce chuchote son doux chant. »

On a beau aimer les bêtes, il y a de quoi s’interroger : cette croyance joliment mise en mots par l’artiste chilienne Violeta Parra, citée en incipit, ne pourrait-elle pas être un peu risquée ? Est-il raisonnable de se fier aux sentiments d’un redoutable prédateur ? L’incroyable amitié racontée par cet album suggère que oui – certains animaux pourraient même surpasser les humains en loyauté et en fidélité !

Sur les rives d’un fleuve, au Venezuela, Faoro sauve un petit caïman en l’emmenant chez lui (car les caïmans sont des prédateurs, mais aussi et surtout les proies des humains qui les chassent pour leur peau). C’est le début d’une longue relation. Le bébé, qui tenait dans la main du jeune homme, devient un animal majestueux de plusieurs mètres de long…

Nous avons eu un coup de cœur pour les illustrations très graphiques de Ramon Paris qui rendent hommage, en doubles-pages, à la beauté luxuriante de la nature vénézuélienne et à l’esthétique des années 1970. À la fois élégantes et sensibles, elles sortent vraiment de l’ordinaire. L’artiste n’en fait pas trop, faisant même le choix de laisser des « vides » et de ne pas coloriser certains éléments et espaces. Mais ses lignes fascinantes insufflent beaucoup de vie au décor comme aux personnages.

En tournant les pages pour la première fois, je me suis dit que l’autrice aurait pu créer plus de tension narrative en suscitant des doutes quant à l’issue de l’histoire. Elle fait le choix de dérouler le récit tranquillement, faisant la part belle à la douceur, la gaieté et à une certaine mélancolie. La magie opère, puisque ce livre a emporté tous les enfants de notre entourage, de 4 à 11 ans. Et les dernières pages nous prennent de court, lorsqu’on réalise avec sidération que l’on vient de lire une histoire vraie.

Un album de toute beauté pour les ami.e.s des animaux, mais aussi pour celles et ceux qui les craignent.

Lu à voix haute en août 2020 – La Martinière Jeunesse, 12,90€

Âge tendre, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, 2020)

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En découvrant les dernières nouvelles de l’épidémie de Covid, du changement climatique, du chômage ou des nouveaux succès de l’extrême-droite à travers le monde, n’avez-vous jamais rêvé de pouvoir faire un bond dans les années 1960-1970 ? Imagine ! La tapisserie fleurie aux couleurs psychédéliques, un air de musique yéyé, des blousons noirs qui croisent des hippies dans un combi Volkswagen – et je serais en train de taper cette chronique sur une vieille machine à écrire…

Décidément, Clémentine Beauvais sait nous prendre de court ! On croit ouvrir son nouveau roman, on tombe sur une circulaire du ministère de l’éducation nationale instituant une année de Service Civique Obligatoire entre l’année de troisième et celle de seconde. Intrigué(e), on tourne la page pour tomber sur la page de garde du rapport de « serci » de Valentin Lemonnier, 378 pages (il a « dépassé »). Aucun de ses souhaits n’ayant été pris en compte par l’algorithme, il est envoyé à l’autre bout de la France, dans un établissement de soin à des personnes atteintes d’Alzheimer au concept peu commun : il s’agit de reconstituer le décor de leur jeunesse, dans les années 1960 (oui, le roman joue dans un futur où la France serait gouvernée par une présidente, ce qui n’aurait pas risqué d’arriver pendant les Trente Glorieuses, mais là je m’égare…). Et voilà que Valentin n’a pas le cœur d’annoncer à Mme Laurel qui a participé à un concours organisé par Salut les Copains (année 1967) qu’elle n’a pas gagné – et que Françoise Hardy ne pourra malheureusement pas venir chanter chez elle. Il va donc falloir se débrouiller pour qu’elle vienne !

J’ai tourné les pages, avide de savoir comment Valentin s’en tirerait, mais aussi de mieux comprendre ce garçon particulier, mais très attachant. Très vite, aussi, on brûle d’en savoir plus sur les personnes qu’il rencontre, notamment son impénétrable encadrante. Et notre curiosité est alimentée habilement par les notes rétrospectives que Valentin insère çà et là qui nous font pressentir l’ampleur des évolutions à venir…

L’intrigue est farfelue, la forme réjouissante, le propos optimiste : j’ai pris un grand plaisir à lire ce roman. J’ai adoré la malice avec laquelle les réponses de Valentin, qui reprennent, avec une bonne volonté touchante, les termes de la trame standardisée du rapport, tournent en dérision le vocabulaire néo-libéral de la « détermination de ses champs de compétences préférentiels » à la « stratégisation de carrière » et au « plein déploiement de ses potentiels ». Vous vous en doutez, il ne s’agit pas vraiment de cela : Clémentine Beauvais évoque joliment et justement « l’âge tendre » de l’adolescence – ce moment de prendre son envol, de réaliser que certaines choses sont plus nuancées qu’on ne le pensait et de partir à la recherche de son identité.

Une lecture très originale, drôle et émouvante !

Par ici pour découvrir mes chroniques des Petites Reines et de Brexit Romance, de la même autrice.

Lu en août 2020 – Sarbacane, 17€

Aya de Yopougon, tome 1, de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie (Gallimard, 2005)

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Abidjan, quartier de Yopougon, 1978. De jour comme de nuit, les rues débordent de vie : gamins, poules, hommes d’affaires, cousins, marchands, ménagères, frimeurs, fêtards enivrés et amoureux tourbillonnent, se croisent et se bousculent. Et surtout, il y a des filles, à l’aube de l’âge adulte, qui ont soif de liberté et qui ne manquent pas d’idées pour se jouer de leurs envahissants patriarches.

« Oui, tu fais comme si tu pouvais aller loin dans les études.
– Oui Kêh ! Je ne veux pas finir en séries « C », moi.
– C’est quoi « séries C », même ?
– Coiffure, couture et chasse au mari.
– Ah ! Ah ! Ah ! »

Les dialogues sont savoureux, l’histoire prenante comme un sitcom. On s’attache aux personnages qui dansent, flirtent, s’entraident, se brouillent pour mieux se réconcilier. Tout cela est raconté, avec un mélange désarmant d’humour et de lucidité, par Aya – dix-neuf ans de clairvoyance, de charme et de volonté à tracer sa route comme elle l’entend. Tout en respectant les choix différents que font ses deux meilleures amies.

Aya_extrait 1

Marguerite Abouet, qui s’est inspirée de ses souvenirs de jeunesse à Abidjan, nous livre un témoignage coloré d’un quartier populaire et d’une époque. On s’y croirait. J’ai beaucoup aimé aussi le trait vivant et expressif, porté par une palette de chaudes couleurs. Clément Oubrerie insuffle aux personnages comme aux décors une touche d’ironie toujours empreinte de tendresse qui répond parfaitement aux mots de l’autrice. Ensemble, ils produisent une BD joyeuse et divertissante dont je ne suis pas surprise qu’elle ait connu un tel succès, dans le monde francophone et bien au-delà !

Merci beaucoup à Sophie pour cette découverte.

Lu en juillet 2020 – Folio, 7,51€

Aya de Yopougon__couv

Les culottées. Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2016)

Les culottées_couv

C’est d’abord un objet-livre qui nous tend les bras, avec sa couverture brillante et espiègle, son titre intriguant, ses planches modernes et colorées. Je me suis donc plongée avec gourmandise dans les destins incroyables de ces « culottées » qui, chacune à sa manière, résistent obstinément aux attentes et aux injonctions pour suivre leur voie. Ce volume, ainsi que le second tome paru un an plus tard, représentent un travail remarquable, à juste titre récompensé par les prix les plus prestigieux, dont le Eisner Award l’année dernière.

Extrait 2Pénélope Bagieu met en lumière des trajectoires aussi stupéfiantes que méconnues, qu’il aurait été mortifiant de ne pas découvrir ! Je pense, par exemple, à Annette Kellerman, sirène sportive et subversive qui révolutionna le maillot de bain féminin, ou même Leymah Gbowee, malgré son prix Nobel de la paix. Ou encore Wu Zetian, alors qu’elle a été impératrice de Chine au VIIe siècle. Certaines, comme Joséphine Baker, sont certes déjà célèbres, mais on se rend vite compte que les trompettes de la renommée sont loin de leur rendre justice.

Extrait 1

Ces destins sont condensés en quelques planches, avec humour et sensibilité. Et chacune de ces histoires est saisissante, bouleversante, mais inspirante : il y a quelque chose de jubilatoire à voir ainsi ces femmes repousser de toutes leurs forces les limites de leur horizon – et du nôtre par la même occasion. Elles incarnent un spectre immense et grisant de vies de femmes. Elles invitent à oser être soi-même et imaginer de nouveaux possibles.

Mes parents m’ont offert les deux tomes des Culottées pour mon anniversaire, dont la célébration a été (un peu) ternie cette année par le confinement. C’est qu’ils me connaissent décidément très bien ! Voilà la lecture parfaite pour faire le plein d’envies et d’ondes positives. Et vous savez ce qui me fait le plus plaisir ? C’est que mes deux garçons ont adoré se plonger dans ces portraits de femmes qui ne font que ce qu’elles veulent. Ils ont été captivés, chamboulés, ils ont voulu en parler, ont lu et relu ces planches sans se lasser.

Cette BD a été traduite en 17 langues et publiée dans plus de 22 pays, s’écoulant à 550 000 exemplaires. Elle a récemment fait l’objet d’une adaptation télévisée. Un coup de projecteur qui contribue à redonner leur place aux femmes qui restent largement invisibilisées dans la façon dont on écrit et apprend l’Histoire. Merci à Pénélope Bagieu pour son culot !