L’as des détectives, d’Astrid Lindgren (1948 pour la version originale en suédois, 1972 pour la traduction française)

Lu en avril 2018

L’auteure suédoise Astrid Lindren (1907-2002) est un pilier du patrimoine mondial de littérature jeunesse : ses livres se sont écoulés à plus de 144 millions d’exemplaires et d’après l’UNESCO, elle serait au quatrième rang des auteurs jeunesse les plus traduits dans le monde, après Enid Blyton, Hans Christian Andersen et les frères Grimm… Curieusement, Fifi Brindacier mise à part, les œuvres d’Astrid Lindgren semblent moins connues et populaires en France que dans d’autres pays comme l’Allemagne ou la Russie. Quel dommage quand on voit leur succès auprès des jeunes lecteurs (ou auditeurs) dans notre entourage ! Astrid Lindgren fait sans aucun doute partie de nos auteurs cultes et nous avons lu (et relu) Fifi Brindacier, mais aussi Karlsson sur le toit, Ronya, fille de brigand, Mio mon mio, Les farces d’Emile auxquels il faudra évidemment un jour consacrer un article sur ce blog !

Vous l’aurez compris, Astrid Lindgren est une valeur sûre et nous nous sommes donc procuré d’occasion L’As des détectives que nous n’avions pas encore lu. Ce petit roman de 150 pages nous plonge dans l’atmosphère estivale et paisible d’une petite ville suédoise où trois enfants jouent du matin au soir : Kalle Blomkvist, apprenti détective, Anders, chef du gang de la Rose blanche, et leur intrépide amie Eva-Lotte, fille du boulanger. Kalle désespère de jamais pouvoir mettre en pratique ses savoir-faire d’enquêteur dans cette ville où il ne se passe jamais rien… jusqu’au jour où, avec l’arrivée d’un mystérieux oncle chez Eva-Lotte, le garçon doit faire face à une affaire passionnante qui exigera les meilleurs réflexes !

Nous avons lu ce petit roman d’un trait et avec délectation pour plusieurs raisons. D’abord, les scènes de jeu des enfants, qui n’ont pas pris une ride, sont à la fois crédibles, prenantes et hilarantes. On s’y croirait et on se prend presque à regretter de n’avoir pas l’âge de monter un cirque ou de mener la guerre des deux roses contre la Rose rouge ! Ensuite, les dialogues sont très réussis et, eux aussi, souvent très drôles, démontrant le talent d’Astrid Lindgren pour restituer l’humour, l’insouciance et parfois la drôlerie propension à la vanterie des enfants. L’intrigue est en outre pleine de suspense et ce roman se lit d’un trait, avec des séquences vraiment palpitantes. On adore voir Kalle mettre en pratique les ficelles du métier inculquées par ses modèles, Sherlock Holmes, Hercule Poirot et Sir Peter Wimsey : collecte et analyse d’indices, empreintes digitales et de pneus, consignation systématique de tous les détails dans un carnet, filature. « Simple travail de routine ! ». Et toutes les scènes de jeu qui auraient pu sembler être des digressions prennent tout leur sens lors d’un final absolument décoiffant ! On comprend donc très bien comment Kalle Blomkvist est devenu l’un des personnages les plus célèbres d’Astrid Lindgren – c’est d’ailleurs en hommage au jeune détective que Stieg Larsson a nommé l’un des héros de Millenium Blomkvist. Il y a fort à parier que ce roman ravira tous les jeunes lecteurs comme il a captivé Antoine et Hugo!

Extraits

« Simple travail de routine, évidemment, mais être au courant de ce qu’une personne est susceptible d’acheter dans une quincaillerie peut vous en apprendre long sur le compte de ladite personne. »

« Sixte mit sur pied, sans conviction, un traité de paix comportant des clauses extrêmement dures pour les Blancs. Par exemple : acheter un sac de bonbons pour les Rouges avec la moitié de l’argent qu’ils recevaient chaque semaine. Si un Blanc rencontrait un Rouge dans la rue, il devait s’incliner profondément par trois fois et dire : ‘Seigneur, je sais que je ne suis pas digne de marcher à tes côtés’. »

Éditions Rageot, 1972, disponible seulement d’occasion (une édition plus récente a été publiée en 1981 par Folio Junior)

as des détectives

La couronne d’argent, de Robert C. O’Brien (1968 pour l’édition originale en anglais)

Lu en mars 2018

Nous avons dévoré en juin 2016 Mme Brisby et le secret de NIMH – un roman inoubliable qui commence comme une fable animalière pour devenir très vite un récit de Sciences Fiction complètement hallucinant.

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Derrière le pseudonyme de son auteur, Robert C. O’Brien, se cache Robert Conly, journaliste américain, qui fut pendant plus de vingt ans le directeur adjoint du magazine National Geographic et qui ne devint écrivain que sur le tard. Curieuse de savoir si ses autres livres sont aussi remarquables, j’ai proposé aux enfants de lire La couronne d’argent. Ils se sont d’abord montrés réticents en découvrant le titre et la quatrième de couverture (représentant une petite fille portant une couronne scintillante) qui leur ont évoqué quelque chose dans le registre du film de la Reine des neiges de Disney. Ils ont malgré tout accepté de lui donner une chance avec la lecture du premier chapitre. Il a été clair tout de suite que ce roman n’avait rien à voir avec ce qu’ils s’imaginaient…

Le matin de son dixième anniversaire, Ellen trouve une mystérieuse couronne sur son oreiller. Elle ne soupçonne pas les pouvoirs magiques de l’objet, mais se trouve bientôt entraînée dans une série de mésaventures spectaculaires : sa maison et toute sa famille disparaissent dans un incendie, le policier qui voulait lui venir en aide est assassiné et les personnages les plus sinistres tentent de l’approcher. Ellen décide donc de se mettre en route pour rejoindre la seule personne de confiance qui lui vienne à l’esprit, sa tante Sarah qui vit dans le Kentucky, à plusieurs centaines de kilomètres. Son expédition la conduit dans des contrées ténébreuses, mystiques et dangereuses : parviendra-t-elle à rejoindre tante Sarah ? Est-elle suivie et pourquoi est-on si désireux de se procurer sa couronne d’argent ?

Ce roman jeunesse singulier se démarque nettement de tout ce que nous avons pu lire – on pourrait peut-être, à certains égards, faire des parallèles avec Krabat. Il ne s’agit pas simplement d’un récit d’aventures captivantes, servi par une intrigue très bien rythmée par de multiples rebondissements et par un découpage savant des chapitres contribuant à nous tenir en haleine. Le roman nous plonge dans un univers mystique et onirique (on se demande souvent si Ellen ne va pas finir par se réveiller), mais ancré dans le monde réel puisqu’il est question de faim, de souffrances, de pouvoir, de crimes, de lavage de cerveau et des dérives de la science. Cet univers cauchemardesque, avec heureusement des parenthèses d’optimisme et d’humour (grâce à Richard la corneille qui a beaucoup amusé les garçons), continue de nous hanter après avoir refermé le livre. Il s’agit enfin d’un roman initiatique confrontant la protagoniste à ses peurs et à de grands dilemmes moraux. Ellen est une vraie héroïne : pleine de ressources et de sang-froid, perspicace, combattive et loyale, elle apprend à transgresser ses peurs pour contrer les vils complots d’une redoutable société secrète.

Il est important de souligner que certaines scènes du livre sont terrifiantes – à un point surprenant pour un roman jeunesse. La famille de l’héroïne meurt brûlée, plusieurs des personnes qu’elle rencontre ont une histoire tragique et aucun des personnages du roman n’est franchement rassurant… Les adeptes de frissons apprécieront et se réconforteront grâce au happy end, à la chaleur des feux de camp en forêt et au charme de la cabane du sculpteur de la montagne – que les autres s’abstiennent !

Il s’agit donc d’une valeur sûre, assez connue dans le monde anglophone mais moins diffusée en France. Il n’est pas impossible que ce roman ait inspiré Trenton Lee Stewart pour l’écriture du Mystérieux cercle Benedict qui met aussi en scène des enfants à la volonté inébranlable face aux complots abusant de technologies similaires.

Seuls regrets : la couverture n’est pas à la hauteur du roman, la fin de l’histoire est un peu rapide… et Robert O’Brien, décédé à l’âge de 55 ans, n’a malheureusement pas écrit d’autres romans jeunesse que La couronne d’argent et Mme Brisby.

 

Extraits :

« Et magique n’est pas exactement le mot juste, à moins que par magique tu veuilles simplement dire quelque chose que tu ne comprends pas. Et si c’est tout ce que tu veux dire, alors presque tout est magique. »

« C’était sans doute un étranger, et une vision bien effrayante. Il était grand et maigre, et tout habillé de noir : chapeau noir, manteau noir de forme bizarre qui ressemblait à une cape, pantalon noir et bottes noires – mais il y avait une seule rayure de couleur le long de chaque botte, une ligne d’un vert brillant qu’Ellen avait déjà vu. Son visage était sinistre, effrayant, hâve, le visage d’un croque-mort, d’un chasseur implacable. Il marchait vite, l’air décidé, et à chaque pas ses yeux noirs et perçants regardaient avec insistance à gauche, à droite, devant, en haut, en bas. Il ne marchait pas pour le plaisir ni vers une destination précise. Il cherchait. »

« Quand on voit un bouton marqué ‘Appuyez’, le premier mouvement est d’appuyer. Du moins ce fut celui d’Ellen, et elle tendit la main. Mais elle la retira. Elle s’assit plutôt dans le fauteuil. Cela lui rappelait Alice au pays des merveilles qui trouvait toujours des choses marquées : ‘Mangez-moi’, et quand elle les mangeait, elle avait des ennuis. Comment savoir ce qui se passerait si elle appuyait sur le bouton ? Après ce qu’elle avait vu en ces lieux, elle ne serait pas surprise si le plancher explosait sous ses pieds ou si le plafond lui tombait sur la tête. »

L’école des loisirs, 1986, 6,60€

couronne d'argent