Le secret du rocher noir, de Joe Todd-Stanton (2016 pour l’édition originale en anglais, 2018 pour la traduction française)

Lu en juin 2018

La couverture du secret du rocher noir est si belle, avec ses motifs empreints de mystère et ses reliefs qu’elle a eu de quoi nous redonner envie, pour la première fois depuis un petit moment, de découvrir un album !

Erine vit près d’un port avec sa mère pêcheuse (oui oui ! Tellement rare que j’ai dû vérifier le féminin du mot en écrivant cette critique…). Tous les pêcheurs vivent dans le crainte du rocher noir, dont la légende dit qu’il détruit tous les bateaux qui s’en approchent. Irrésistiblement attirée par le large, Erine est pleine de courage et décidée à faire la lumière sur le rocher noir : que découvrira-t-elle ?

L’histoire est très jolie et empreinte de rêve et de magie : qui n’a pas rêvé de découvrir les mondes sous-marins qui se cachant sous la surface des océans ? Le texte est à la fois sobre et bien écrit : il me semble adapté à des enfants très jeunes. Mais ce sont avant tout les illustrations qui font le charme de cet album : pleines de petits détails et de surprises, elles composent un univers merveilleux dans lequel on plonge avec délice pour rêver d’un monde où les humains vivraient en harmonie avec la nature et où une courageuse petit fille nous donnerait envie de dépasser les idées reçues…

Erin-Rod

 

Extraits

« Tous les pêcheurs avaient une histoire terrifiante à raconter.
– Il change tout le temps de place et est capable de réduire un bateau en miettes !
– Il est aussi gros qu’une montagne et aussi pointu qu’un espadon ! »

« Soudain, une forme sombre, gigantesque, se dressa devant le bateau ! »

L’école des loisirs, 12,20€

secret rocher noir

Le Léopard d’argent, d’Anne Samuel (2014)

Lu à haute voix en juin 2018

Mona ignore tout de ses origines : mystérieusement apparue, bébé, dans un musée, elle ne dispose que d’une vieille valise pleine de trésors anciens et d’une sensation curieuse de décalage par rapport à son temps… Le jour de ses treize ans, qu’elle fête avec son père adoptif qui lui a réservé une surprise dans un musée parisien, Mona est inexplicablement projetée dans le Bordeaux du XIIème siècle. Abasourdie par la découverte d’une époque radicalement différente, Mona prend rapidement la mesure des défis qui l’attendent : parviendra-t-elle à trouver le chemin du retour vers son époque et son père ? D’ici là, saura-t-elle faire face aux embûches que lui réserve cette période de tourmente ? Conditions de vie moyenâgeuses, tensions religieuses, effervescence de la préparation de la deuxième croisade, domination exercée par la reine Aliénor d’Aquitaine : tout concourt à faire du Moyen-âge un décor hostile pour une jeune fille du 21ème siècle, mais Mona pourra heureusement compter sur l’amitié de maître Isaac, l’orfèvre préféré de la reine, et de son apprenti Colin…

Ce roman est bien écrit tout en restant assez court et donc accessible à de jeunes lecteurs. C’est toujours agréable de lire les aventures d’une héroïne féminine – et cela reste suffisamment rare en littérature jeunesse pour mériter d’être souligné… Mona suscite la sympathie et fait preuve en toutes circonstances de gentillesse, mais aussi de sang froid, de bon sens et de perspicacité. Le roman permet aussi de découvrir beaucoup de choses. Sa lecture a été pour nous l’occasion d’évoquer le quotidien du Moyen-Âge, la féodalité, le poids qu’a pu avoir l’église catholique, les guerres de religions et les croisades… Nous avons apprécié les informations auxquelles le texte renvoie – d’autant plus que nous habitons en Aquitaine, non loin de l’abbaye de la Sauve Majeure qui joue un rôle important dans l’histoire ! Il me semble toutefois que ces renvois sont trop nombreux et que les informations de contexte auraient pu être mieux intégrées dans la narration pour éviter d’interrompre le fil de l’intrigue – comme Henry Winterfeld était, par exemple, parfaitement parvenu à le faire dans L’affaire Caius. Peut-être mes garçons étaient-ils trop jeunes et nécessitaient-ils trop d’explications – toujours est-il qu’elles ont haché notre lecture et qu’on a parfois l’impression que l’intrigue est au service d’une visée pédagogique de transmission de l’histoire plutôt que le contraire, ce qui serait un peu dommage.

Le roman s’achève sur une mention « à suivre » et il semble que le voyage dans le temps de Mona se poursuive à travers d’autres ères…

Extraits :

« Mais que faisait cet enfant dans cette valise, dans ce secrétaire ? Qui était-il, d’où venait-il ? »

« Ils arrivèrent au lavoir. Après les odeurs de déchets en putréfaction qu’elle venait de respirer, Mona fut saisie par des senteurs fraîches et minérales comme celles de l’argile. Malgré son trouble, elle ne put s’empêcher d’admirer la scène : une vingtaine de lavandières courbaient l’échine en frappant du linge avec de grands manches en bois. »

« C’est un plaisir de vous cognoistre, dit le prince en leur adressant un beau sourire. »

Les petites moustaches, 13€

leopard-argent-anne-samuel

La team Sherlock. Le mystère Moriarty, de Stéphane Tamaillon (2017)

Lu à haute voix en juin 2018

Bienvenue à l’école internationale de Compte-de-Phénix : situé au cœur de la Suisse, cet honorable établissement et son internat accueillent des élèves et des enseignants du monde entier. Célandine, Haruko et Alejandro voient leur première rentrée bousculée par d’étranges événements : disparitions inquiétantes, signes d’une mystérieuse présence nocturne dans les couloirs de l’internat, découvertes inattendues dans les recoins du bâtiment… Il n’en faut pas moins à la « team » pour décider de mener l’enquête. Parviendront-ils à percer les mystères de leur nouvelle école et à éviter de nouveaux drames ?

Merci beaucoup à Babelio et à l’opération Masse Critique de nous avoir permis de découvrir ce petit roman policier jeunesse. Il ravira tous les jeunes lecteurs souhaitant découvrir ce genre : comme mes garçons, ils ne manqueront pas de se prêter au jeu de mener l’enquête avec la sympathique team Sherlock. L’intrigue est bien construite et le découpage des chapitres savamment pensé pour donner envie de poursuivre la lecture. Chapitres qui restent d’ailleurs relativement courts, ce qui contribue à rendre ce livre accessible aux bons lecteurs à partir de 8 ans… Nous avons également apprécié le décor Suisse – ses montagnes, cantons et cascades – et le caractère international de l’école, qui permet de découvrir des personnages et anecdotes amusantes de plusieurs pays. Une autre touche bienvenue provient des références multiples aux goûts musicaux (The Clash, ACDC…) et cinématographiques (Les Temps Modernes…) des protagonistes et à la littérature – Stephen King, le Dr Jekyll, mais aussi et surtout Sherlock Holmes dont nous avions justement découvert les premières aventures il y a quelques mois. Si beaucoup de lecteurs ne connaîtront pas ces références, elles sont susceptibles de piquer leur curiosité et de leur donner l’envie de découvrir certaines d’entre elles.

Cela dit, plusieurs travers me dissuadent de recommander ce roman de façon prioritaire. Mes réserves principales ont trait au style qui ne me semble pas pleinement maîtrisé avec des expressions surprenantes faisant irruption dans la narration (une « tête trop rigolote », « les flics », « elle se ramassa la binette », « le binoclard »…). Les dialogues font un usage inflationnaire des points d’exclamation et d’expressions familières qui rendent d’autant moins plausibles les multiples développements lors desquels l’un de nos jeunes héros instruit ses camarades sur les mystères de l’Univers, l’histoire du compte de St Germain ou les saisons au Japon. Le tout manque souvent de fluidité. Les personnages manquent de complexité et ne sont pas particulièrement attachants. Ils restent finalement peu nombreux : la narration se focalise sur l’intrigue principale et on n’apprend presque rien des autres élèves et enseignants et de leur quotidien. Enfin, l’histoire manque peut-être d’originalité, le mélange d’enquête, d’internat et de fantastique évoquant à la fois Enquête au collège de Jean-Philippe Arrou-Vignod, Le Club des Cinq d’Enyd Blyton et Harry Potter de J.K. Rowling, avec son internat installé dans des bâtiments historiques, sa bibliothèque, un trio de copains aux prises avec une « peste blonde », les thèmes de l’alchimie et de l’occlumancie ou quelque chose qui y ressemble fortement…

À mes yeux d’adulte, un récit indiscutablement prenant ne saurait compenser ces faiblesses, mais je ne doute pas que des lecteurs plus jeunes pourront passer un très bon moment avec ce roman !

Extraits:

« Un raclement retentit dans le couloir, juste de l’autre côté de la porte de la chambre. Il tendit l’oreille. Le son évoquait celui d’un râteau grattant le sol pour ramasser des feuilles mortes, chose hautement improbable à l’intérieur d’un dortoir. »

« Sa construction avait été financée par un donateur anonyme dont l’Histoire n’avait retenu que le pseudonyme : le comte de Phénix. Les lieux avaient été baptisés en hommage à ce généreux mécène. Au cours des deux derniers siècles, les plus illustres historiens s’étaient échinés à découvrir qui pouvait bien se cacher derrière ce flamboyant surnom. Mais, aujourd’hui encore, le mystère demeurait entier. »

« Mais oui, c’est ça, et AC/DC va enregistrer un album de bal musette. »

Seuil, 12,50€

Hugo de la nuit, de Bertrand Santini (2016)

Lu à haute voix en mai 2018

Alors, bienvenue Hugo, dans un monde plus magique que le plus magique des rêves !

Laissez vous tenter par la couverture splendide de Hugo de la nuit et ouvrez ce conte moderne ahurissant ! Effrayant dès les toutes premières pages, il nous entraîne dans un décor spectral de garrigues et de vallons, au creux d’une nuit d’été où tout, absolument tout peut arriver… Imaginez qu’un vivant se retrouve brusquement parmi les morts, voire que les morts aient l’opportunité de revenir une heure à la vie… Une dose de magie, mêlée à un soupçon d’histoire et à un voile de secret : Hugo parviendra-t-il à survivre aux périls terribles qui le guettent, lui et sa famille ?

Tous les ingrédients sont réunis pour produire un cocktail détonnant. L’intrigue est passionnante et nous conduit à travers la nuit, de la première à la dernière page – même si Bertrand Santini se permet de petites digressions autour d’anecdotes souvent délirantes… Rebondissements et coups de théâtre se multiplient aux moments où l’on s’y attend le moins. Les personnages, vivants et morts, sont pour le moins hauts en couleur et leurs dialogues (souvent géniaux !) font vibrer le roman d’une énergie communicative.

Ce qui fait la particularité du roman, c’est pourtant sa capacité à nous faire rire (à gorge déployée dans le cas d’Antoine et de Hugo) des questions les plus graves – et avant tout de la mort. Deuil, suicides, meurtres motivés par les motifs les plus sombres, alcoolisme, cadavres en décomposition, mares de sang, intoxication spectaculaire aux champignons hallucinogènes… Aucun détail ignoble ne nous est épargné. Au final, je n’oserais jamais offrir ce roman à d’autres enfants (je ne sais pas si j’aurais amorcé cette lecture à des enfants de 7 et 8 ans si j’avais su !), mais ce moment de partage a incontestablement permis de dédramatiser le sujet et a laissé tout le monde d’excellente humeur. Force est de constater que cela fait du bien de rire de tout cela !

Si bien que je me suis demandé si Bertrand Santini ne nous livre pas un métadiscours sur l’art de ne pas dissimuler les choses aux enfants, à travers la bouche de la mère du héro : « Il y a une chose que je n’écris pas dans mes livres, tu sais ? Une vérité qu’il est inutile de raconter aux enfants. Le monde est un endroit cruel, injuste et absurde. Je le cache non pas pour mentir ou tricher, mais parce que je crois que les histoires sont faites pour consoler et donner du courage. Mais quoi qu’on écrive, quoi qu’on invente, le monde demeure cruel, injuste et absurde. Nous avons eu cette chance, longtemps, de le tenir à distance. Mais il nous a retrouvés. »

En refermant ce livre, on se dit qu’il s’agit d’un très bel hymne à la vie et à la vérité.

 

Extraits

« L’émotion le submergea lorsqu’il songea à ses parents, son chien, sa nounou et tous ces êtres encore prisonniers de la terre. Hugo aurait voulu redescendre pour leur annoncer que tout allait bien, que la vie n’était pas si sérieuse et la mort pas si méchante. »

« – Monsieur, ce n’est guère le moment de s’exprimer en rimes, alors que chaque instant nous rapproche d’un crime !
– Vous en faites aussi !
– De quoi ?
– Des rimes !
– Je voulais simplement dire, s’emporta Nicéphore, qu’en situation de crise, la poésie n’est pas de mise !
– Mais vous faites exprès ou quoi, avec vos rimes à la noix ! hurla Cornille.
– Tiens ! Vous rimez aussi ! remarqua le sorcier. »

« – Vous vous êtes fait mal, maman ?
– Oui ! C’est affreux ! C’est piquant ! C’est glacé ! C’est brûlant !
– C’est la vie ! répliqua son fils d’un ton fataliste et subtilement satisfait. »

« Monsieur nous pique une crise au prétexte qu’il est mort ! Il y a tout de même pire dans la vie ! »

« Vivre sur terre
C’est bon pour les légumes
Moi je veux de l’air
Et vivre comme une plume »

Grasset Jeunesse, 13,50€

hugodelanuit