La mémoire des couleurs, de Stéphane Michaka (Pocket Jeunesse, 2018)

La mémoire des couleurs

La mémoire des couleurs, c’est d’abord une couverture singulière qui interpelle et interroge. Une silhouette indistincte, dont on ne perçoit vraiment que la couleur mauve, semble errer dans un paysage de forêt baigné d’une lumière étrange. Les ramures des arbres, d’une curieuse couleur cuivre incandescente évoquent l’enchevêtrement des neurones, à moins que ce ne soit celui des réseaux informatiques ? Un tableau qui condense avec beaucoup de justesse ce qui nous attend dans le dernier roman de Stéphane Michaka, en lice pour le prestigieux prix Vendredi qui sera révélé dans quelques jours…

 

 

« Un tunnel ? Oui, ce doit être un tunnel.
Un corridor sans fin. Un couloir d’acier dans lequel on te précipite d’un coup sec. »

Un épais mystère s’installe dès les premiers mots du roman. Mauve, une quinzaine d’années reprend connaissance dans une brocante parisienne, sans aucun souvenir : qui est-il ? Que fait-il là ? Pourquoi est-il si différent ? Déboussolé, il s’efforce de déchiffrer ce monde qui lui semble si insondable. Des lambeaux de souvenirs font parfois irruption, esquissant avec une netteté grandissante un monde différent du nôtre. Une société rationalisée, sécurisée, aseptisée, lissée de toute aspérité et de toute contingence. Où les individualités sont contrôlées de près, réduites à d’insignifiantes nuances de couleur. Un monde duquel notre Terre et notre espèce humaine, avec toutes leurs imperfections et leurs contradictions, paraissent étranges et repoussantes. Fascinantes aussi… Mais les deux mondes seraient-ils moins éloignés l’un de l’autre qu’à première vue ? Et quel rôle Mauve joue-t-il dans tout cela ?

Sans mauvais jeu de mot, La mémoire des couleurs a été pour moi une lecture en demi-teinte, dans laquelle j’ai mis du temps à entrer. Ma lecture a finalement été un peu à l’image de la déambulation de Mauve : tâtonnante et hésitante d’abord, déroutée par les allers-retours entre passé et présent, empêtrée par la sensation de pertes de repères. Je me suis plus volontiers laissé emporter par la troisième partie du roman que j’ai trouvée plus rythmée. Il faut reconnaître que le monde de Mauve est intéressant et travaillé avec beaucoup d’imagination. Il offre un prisme fascinant sur la fuite en avant de la modernité, mais aussi sur toutes ces petites choses fragiles qui continuent de faire la beauté de notre monde. Notamment la lecture ! Pourtant, il m’a manqué une étincelle. Le récit et les personnages m’ont semblé lisse et ne m’ont pas touchée. J’ai pu avoir l’impression que ce roman ne se démarquait pas suffisamment d’autre dystopies lues ces dernières années, comme par exemple Terrienne de Jean-Claude Mourlevat qui propose une perspective proche sur la Terre et les humains. Il me semble également que les thématiques de la quête d’identité et des dérives d’un monde régi par la technologie et les algorithmes ont déjà été abondamment traitées, depuis les romans fondateurs Brave New World et 1984.

Je suis désolée de ne pas avoir été plus enthousiasmée par ce roman porté par des valeurs humanistes qui me tiennent pourtant énormément à cœur. J’espère qu’Antoine, qui lit beaucoup de dystopies, découvrira La mémoire des couleurs, je serai très curieuse d’avoir son avis. Ce que j’exprime ici n’est que mon ressenti personnel et au vu des critiques dithyrambiques publiées dans la presse, je ne peux que vous inviter à tenter l’aventure et vous faire votre propre opinion !

Extraits :

« – Pourquoi l’Oracle aurait-il fabriqué un milliard de signaux chromatiques ? Pourquoi se serait-il mis en tête de différencier chaque Couleur ?
– Parce que dans un monde uniformisé, entièrement placé sous surveillance électronique, la réalité n’est supportable que si chacun se croit unique. Doté d’une couleur à nulle autre pareille. »

« Quoi de plus émouvant que ces craquements de brindilles, battements d’ailes, bourdonnements d’insectes et clapotements de ruisseaux que les oraculas restituaient par un large éventail de sons purement électroniques ?  On eût dit que ces bruits synthétiques étaient l’original, et la nature une pâle copie. »

Lu en octobre 2019 – Pocket Jeunesse, 17,90€

Toute une vie en chiffres, de Bruno Gibert (Actes Sud Junior, 2019)

Toute une vie en chiffres.jpg

Je l’ai déjà constaté ici : Bruno Gibert a le don de parler de façon simple et percutante de tout ce qui nous dépasse. Avec cet album, qui sort aujourd’hui, il s’attaque à une question de taille : qu’est-ce qu’une vie ? Pas facile pour les enfants de prendre conscience que la vie a un début et une fin. Pas évident non plus pour nous de répondre à leurs questions et angoisses, tant il nous est nous-mêmes difficile de prendre la mesure de ce que représente une vie…

Toute une vie... extrait 1.jpg

Bruno Gibert offre une série de pistes avec un parti pris original et intelligent : ces éléments sont présentés sous forme de chiffres illustrés. L’idée est simple, mais lumineuse : prendre pour étalon une vie de 90 ans, nous permettant de réaliser ce que cela représente en moyenne à travers différents indicateurs tous plus évocateurs les uns que les autres… Une vie, c’est souffler 90 fois son gâteau d’anniversaire. C’est 492 dimanches et 32850 jours. Mais c’est aussi 30 années de sommeil, 11000 heures passées aux toilettes, 50000 litres d’eau bus, etc. Une vraie mine d’informations ! Mais n’insistez pas, je ne vous dévoilerai pas combien une vie compte de litres de sueur, de mètres de cheveux, d’heures passées à téléphoner, à étudier, à travailler ou à se déplacer…

Toute une vie... extrait 2.jpg

Certains chiffres donnent le vertige (4 milliards de battements de cœur !), d’autres nous rendraient presque mélancoliques – on ne naît et on ne meurt qu’une fois, et on passe un sacré temps accaparé par des questions purement matérielles. Alors bien sûr, il s’agit de valeurs moyennes dont la pertinence est sans doute limitée si on s’éloigne du contexte français et occidental – ou masquant comme toutes moyennes d’immenses disparités. Mais l’exercice n’en reste pas moins fascinant et donne à réfléchir sur le temps disponible, l’urgence de définir des priorités, mais aussi l’empreinte écologique d’une vie humaine…

Toute une vie... extrait 3.jpg

Cet album offre un plaisir ludique intense en permettant de prendre précisément la mesure de phénomènes difficiles à appréhender intuitivement. Voilà qui a énormément parlé à Antoine et Hugo qui ont pu donner libre cours à leur passion parfois épuisante, mais obstinée, pour les chiffres… Ils en sont restés bluffés : « Mais comment a-t-il pu calculer cela ? » Cerise sur le gâteau, l’auteur explique sur la double page finale les bases de ses calculs, sources à l’appui. De quoi ravir les garçons qui ont évidemment aussitôt entrepris de tout vérifier !

Un album ludique, poétique, vertigineux, qui interroge notre condition d’être vivant, l’immensité et la brièveté de la vie. Renversant !

Lu à voix haute en octobre 2019 – Actes Sud Junior, 14,90€

La déesse indomptable, de Viviane Koenig et Marie Caillou (De La Martinière Jeunesse, 2019)

Déesse indomptable_couverture.jpg

Comment résister à la beauté de ce livre somptueux ? Format imposant, épaisse couverture cartonnée aux couleurs lumineuses, illustrations majestueuses… La déesse indomptable a décidément quelque chose de princier, de divin qui attire le regard comme la parure d’un pharaon ! Nous avons cédé à son charme et avons beaucoup apprécié cette immersion dans une mythologie qui me semble moins traitée que d’autres, dans les albums jeunesse : celle de l’Égypte ancienne.

Le récit reprend une légende égyptienne ancestrale : suite à une violente querelle avec le dieu Soleil Rê, sa fille Bastet est furieuse. Qu’à cela ne tienne, la déesse chatte se transforme en lionne et s’exile, laissant Rê désemparé. Celui-ci compte sur l’art oratoire et la force de persuasion de Thot, le dieu savant, qui semble avoir mille et une histoires dans son sac. Viendra-t-il à bout du courroux de la déesse indomptable ?

L’histoire est divertissante. À travers les tribulations de Bastet et de Thot, elle raconte l’amertume de la colère, la douceur de la réconciliation et la valeur de l’entraide – et ce ne sont pas toujours ceux qu’on pense qui ont besoin de secours ! L’autrice est une spécialiste de l’histoire ancienne dont les textes sont toujours très bien documentés. Son récit permet donc de faire connaissance avec plusieurs « vraies » divinités égyptiennes. Nous avons d’ailleurs prolongé cette lecture en les recherchant dans le magnifique documentaire Egyptomania (Les Grandes Personnes), dont il faudra absolument que je parle ici à l’occasion…

Déesse indomptable_extrait 1.jpg

Mais plus que pour le texte, c’est pour les grandes illustrations de Marie Caillou que nous avons eu un coup de cœur. Leurs couleurs vives nous donneraient presque l’impression de sentir les rayons du soleil égyptien. Très élégantes, elles rendent un hommage moderne à l’univers esthétique de l’Égypte antique.

Déesse indomptable_extrait 2

Un album à la fabrication très soignée, qui peut se lire comme un conte ou comme une porte d’entrée dans l’univers envoutant de l’Égypte ancienne…

Lu à voix haute en octobre 2019 – De La Martinière Jeunesse, 16€

Les Croques, tome 2 – Oiseaux de malheur, de Léa Mazé (Éditions de la Gouttière, 2019)

les Croques_couvertures.jpg

Notre foyer est en effervescence. Une agitation turbulente s’est emparée de toute la famille ces derniers jours. Que se passe-t-il ? Vous devriez le savoir ! Le deuxième tome de la bande-dessinée Les Croques, dont le final du tome 1 nous avait laissés littéralement suspendus aux péripéties de Céline et Colin, vient ENFIN de sortir ! Mettant ainsi (provisoirement…) un terme à de longs mois d’attente et d’angoisse. Comment les jumeaux vont-ils se sortir du guêpier dans lequel ils se sont fourrés ? Parviendront-ils enfin à se faire entendre et prendre au sérieux par les adultes ? Ne serait-il pas plus prudent de mettre plutôt un terme à leur enquête ?

Les Croques_extrait 1.JPG

Cette parution a d’abord été l’occasion de relire le premier tome dont nous avions tant apprécié l’originalité d’un positionnement à la croisée entre drame, enquête et histoire d’horreur, la qualité de l’intrigue, le décor macabre et l’univers graphique tout en clair-obscur faisant la part belle aux couleurs automnales. Nous avions énormément aimé les personnages principaux, leur côté décalé, leur détresse et leur belle complicité.

Les Croques 2_4ème.jpg

Toutes ces qualités se confirment ici. Le tome 2 brille notamment par un récit rythmé et parfaitement maîtrisé qui entremêle et poursuit habilement l’ensemble des fils narratifs du premier tome jusqu’à un final stupéfiant. Nous pensions que la tension était à son comble ? Léa Mazé monte ici encore d’un cran ! Ce deuxième volet est plus sombre encore que le premier. Les couleurs s’en ressentent. Des ombres menaçantes se rapprochent de Céline et Colin qui ne trouvent guère de réconfort dans une famille minée par l’incompréhension, les malentendus et le manque de confiance. L’imagination débordante, la fantaisie et la complicité des jumeaux n’en semblent que décuplées, comme d’ailleurs leur obstination féroce à faire la vérité.

Les Croques_extrait 2.jpg

Nous avons eu un vrai coup de cœur familial pour le travail graphique de Léa Mazé, dont le trait est tout à la fois incisif, sensible et tendre.

Les Croques_extrait 3.jpg

Voilà, en somme, de quoi confirmer le statut particulier de cette série parmi nos bandes-dessinées favorites. Mais voilà : il va falloir maintenant se résoudre à échanger nos conjectures en famille tout en attendant avec fébrilité… le troisième et dernier tome des Croques !

À recommander absolument à toutes celles et ceux qui aiment frissonner.

L’avis de Linda est par ici !

Lu en octobre 2019 – Éditions de la Gouttière, 13,70€

Les loups du clair de lune. Histoires naturelles, de Xavier-Laurent Petit (L’école des loisirs, 2019)

Les loups du clair de lune-couverture.jpg

Loups du clair de lune_tip of the worldLes lecteurs et lectrices de ce blog savent à quel point nous aimons voyager grâce à nos lectures du soir. Avec Les loups du clair de lune, de Xavier-Laurent Petit, nous avons été servis – et ravis ! Car c’est littéralement au « Bout du monde » que ce roman nous a entraînés, en compagnie de Hannah. Ce nom de « Bout du monde », qui est celui de la propriété de la grand-mère d’Hannah chez qui celle-ci vient passer ses vacances, a titillé notre imagination. Nous voici donc tous les trois devant le grand planisphère à cogiter avec enthousiasme. Quelle partie du monde mériterait donc d’être appelée comme ça ? L’île Clipperton ? (Hugo) Le Svalbard ? (Antoine)

Loups du clair de lune_planisphère.jpg

Et bien non, c’est aux confins de la Tasmanie, cette petite île située au Sud de l’Australie, que nous entraîne cette histoire. Dans un paradis naturel caché à l’extrémité d’une piste à travers la forêt vierge, fourmillant de plantes et de créatures stupéfiantes. L’endroit rêvé pour s’évader du quotidien trépidant et dévorer Robinson Crusoé, non ? Les vacances ne vont pourtant pas se passer comme prévu. Les secrets révélés à Hannah par sa grand-mère vont en effet les entraîner dans une enquête passionnante, mais peut-être plus dangereuse qu’elles ne l’avaient prévu…

Loups du clair de lune_extrait.jpg

Nous avons été conquis par ce petit roman, les garçons n’exprimant qu’un seul regret : Loups du clair de lune_chouette.JPG« C’était trop court et on voudrait que l’histoire continue ! ». L’objet-livre, sa couverture à battants et ses illustrations bichromiques (ocre-noir) sont de toute beauté et le travail de l’éditeur et de l’illustratrice, Amandine Delaunay, doit être salué à cet égard. L’histoire est captivante. Elle est racontée avec beaucoup d’humour et nous avons plusieurs fois éclaté de rire au fil de la lecture. On s’amuse notamment des extravagances de la grand-mère d’Hannah, un très beau personnage qui vit intensément ses passions et déborde de générosité. Son enthousiasme pour l’observation de la nature et la « crottologie » est communicatif : on se passionne avec elle pour la faune locale, on rêve d’explorer des contrées lointaines, on rit avec le kookaburra, on tremble en réalisant à quel point tout cela est éphémère…

Un joli roman très original à proposer sans hésiter aux lecteurs qui commencent à aborder des lectures plus longues ! Cette histoire ravira particulièrement tous ceux qui aiment les animaux.

L’avis de Linda est par ici !

Lu à voix haute en octobre 2019 – L’école des loisirs, 12€

Le dernier sur la plaine, de Nathalie Bernard (Éditions Thierry Magnier, 2019)

Le dernier sur la plaine.jpg

« Toujours en mouvement, nous suivons la transhumance des bisons. La terre est notre mère, le soleil est notre père. Les plaines sur lesquelles nous chevauchons ne nous appartiennent pas, mais notre territoire s’étend à perte de vue. Herbe haute, arbustes, rocaille, immense ciel bleu. »

C’est de loin que je reviens pour vous faire part de cette chronique, de très loin même ! Pour être précise : des grandes plaines américaines des années 1860-1870, à une époque tourmentée où colons et indiens s’affrontent violemment pour l’immense territoire s’étalant des plaines canadiennes au golfe du Mexique. Grâce au talent de conteuse de Nathalie Bernard, nous voilà propulsés au cœur des événements, avec pour fil rouge la vie incroyable de Quanah Parker, fils du chef comanche Peta Nocona et de Cynthia Ann Parker, une blanche enlevée à sa famille. Nous suivons Quanah de sa naissance à la fin de son enfance, de son adolescence à l’âge adulte, dans une quête saisissante d’un espace, d’une issue, de ses origines, de son identité.

Nathalie Bernard nous livre un récit captivant – à tel point qu’il a été difficile d’interrompre la lecture pour mettre les garçons au lit ! L’écriture est brute, imagée, très belle. La tension amorcée dès les premières pages autour des grandes questions qui hanteront Quanah toute sa vie se nourrit également, au fil du récit, de péripéties qui s’enchaînent avec beaucoup de rythme. Quanah est un personnage magnifique, sensible et solide, d’une humanité désarmante et bouleversante.

Le contexte est restitué de façon très dense : on voit sous nos yeux le paysage transformé par le développement des lignes de chemin de fer et de l’agriculture ; le quotidien des amérindiens qui vivent, survivent, tentent de s’adapter ; la condition des femmes, dans les deux camps ; la nature façonnée par le rythme des saisons et la guerre. L’autrice fait très fort : l’histoire est si passionnante qu’on remarque à peine tout ce que l’on apprend au passage. Elle parvient avec brio à livrer un récit de cette époque qui ne tombe ni dans le manichéisme, ni dans les stéréotypes teintés de folklore. À raconter des vérités terribles tout en portant constamment un beau message d’espoir et de tolérance.

« Si les bisons n’avaient pas été exterminés, je serais resté dans les plaines.
Mais je ne peux pas revenir en arrière.
Alors, je regarde vers l’avenir. »

Ma curiosité a été si bien aiguisée par cette lecture qu’il fallait en savoir plus. En cherchant un peu, nous avons découvert que Quanah Parker a réellement existé. J’ai été terrifiée en découvrant que les grandes lignes de cette histoire sont vraies, notamment le désastre humain et le massacre de quinze millions de bisons américains, essentiels dans le mode de vie des Comanches. Une mémoire douloureuse, mais importante, que Nathalie Bernard contribue à entretenir avec beaucoup de talent.

Un grand merci à l’éditeur de nous avoir permis de découvrir ce roman. Une épopée flamboyante dont on peine décidément à s’extraire…

Lu à voix haute en septembre 2019 – Éditions Thierry Magnier, 14,80€