Quelqu’un m’attend derrière la neige, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2019)

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Une de ces nuits de Noël qui voit voltiger les flocons blancs. Pour les uns, cela évoque immédiatement des souvenirs heureux de moments de partage, de chaleur et de convivialité. Ce n’est pas le cas de Freddy. Plus seul que jamais, il s’apprête à passer la soirée à sillonner l’Europe du sud au nord dans son camion de livraison. Et pourtant, sa trajectoire semble inexorablement converger avec celle de deux autres êtres perdus dans le froid. Leurs trois destins seraient-ils entremêlés ?

 

Timothée de Fombelle est un grand conteur. Quelques mots, et le décor est planté, les personnages s’incarnent et l’histoire peut commencer. Elle n’est pas gaie. Le destin de Freddy, de Gloria et d’un mystérieux troisième personnage reflète en effet les maux les plus terribles de notre temps : la solitude et la précarité ; l’exil, sur de fragiles embarcations à l’épreuve de la Méditerranée ; les ombres qui s’agitent autour du tunnel de la Manche.

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Quelqu'un m'attend_hirondelles.jpgEt pourtant, ce petit conte de Noël est lumineux et chaleureux comme une belle rencontre. Il a la saveur des instants de partage qui donnent une saveur particulière à la moindre boîte de conserve réchauffée, dissipent les préjugés, font tomber les barrières, donnent du sens à la vie et de la force aux plus désespérés. Les mots donnent à penser, ouvrent le cœur et portent de belles valeurs d’humanité. Cette lecture est de celles qui font du bien. Peut-être, après tout, l’espoir a-t-il le contour d’une silhouette qui nous attend, derrière la neige, même si l’on n’y croit plus du tout. Ou encore la forme d’une petite hirondelle qui vole à contre-courant des siens.

Extraits

« Les hirondelles ne s’occupent pas non plus de ces petits êtres qui s’agitent en dessous d’elles : les hommes. Elles les voient se promener de continent en continent sans qu’ils puissent décoller du sol. Elles les regardent franchir le désert, en file indienne, s’enfoncer parfois dans le sable et disparaître. Et quand elles survolent les flots, elles les comptent par centaines, englués dans leur pesanteur, traversant la mer blanche sur un bouchon de bois.
La plupart des hirondelles ne connaissent rien d’autre de l’humanité, de ses tragédies et de sa beauté, que ces silhouettes minuscules tout en bas qui se croient grandes sur la terre mais ne dépassent pas le plus petit de leurs arbres. »

« Freddy avait compté. Cela ferait bientôt cent jours que personnes ne lui avait vraiment adressé la parole. »

« Gloria se savait différente, un peu en marge de son espèce, mais elle n’échappait pas à ces commandements intérieurs, inexplicables, qui dirigent la vie des oiseaux. Elle vivait l’instinct comme un esclavage alors que la plupart des autres hirondelles y voyaient un grand repos pour l’esprit. Cependant, l’appel qui l’invitait vers le nord ce matin de décembre n’était pas du même genre. Ce n’était pas seulement l’instinct des migrateurs. Elle sentait que cet appel était lancé à elle seule, à sa liberté. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Gallimard Jeunesse, 12,90€

Grecomania, d’Emma Giuliani et Carole Saturno (Les Grandes Personnes, 2016)

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Notre île est riche de trésors. J’emploie généralement le mot au sens figuré pour parler de pépites littéraires, précieuses par leur texte, leur sonorité, leur aptitude à nous transporter ou à nous interroger… Mais là, c’est différent : le nouvel album d’Emma Giuliani et de Carole Saturno est un joyau au sens propre et plein du terme. Majestueux et élégant, Grecomania exerce une attraction magnétique sur toute la famille : impossible de ne pas avoir envie de s’y plonger si vos yeux se posent dessus. Le voyage dans le temps s’amorce aussitôt grâce à la qualité du texte et au charme des illustrations qui rendent un hommage moderne à l’univers esthétique de la Grèce ancienne… Après avoir marqué les esprits avec Egyptomania, Emma Giuliani et Carole Saturno parviennent à innover magnifiquement dans le champ (pourtant encombré) des livres sur la Grèce antique.

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Cette parution tombe à pic pour nous, puisque Antoine a l’histoire des civilisations antiques au programme de son année de 6ème. Depuis plusieurs années déjà, nous faisions notre miel de la mythologie grecque et des récits homériques, notamment grâce aux feuilletons de Murielle Szac. Grecomania nous a permis de retrouver nos protagonistes préférés parmi les divinités de l’Olympe et les héros de l’Iliade et de l’Odyssée. Mais ce n’est pas tout. L’album se démarque en effet par des contenus extrêmement complets – les pages sur la démocratie n’ont, par exemple, absolument rien à envier aux cours magistraux de science politique suivis pendant mes études ! Rien ne manque. Nous avons découvert, captivés, l’histoire et la géographie de la Grèce antique, la vie quotidienne, les merveilles architecturales héritées de cette époque, la démocratie athénienne, le rôle des guerres et l’alphabet grec, etc.

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Grâce à l’ingéniosité de la présentation et de la mise en forme, cette densité d’information ne doit en rien dissuader de découvrir ce livre avec des enfants à partir de l’école primaire – les lecteurs les plus jeunes se régaleront des splendides illustrations (en veillant quand même à y aller doucement avec leurs menottes…). Comme pour Egyptomania, les deux autrices font un usage intelligent et créatif des frises chronologiques, cartes, rabats dépliants et éléments pop-up. Tout cela contribue à organiser, animer et égayer la lecture. Un vrai show ! Si avec ça, vos enfants ne se passionnent pas pour l’Antiquité…

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Lu à voix haute en novembre 2019 – Éditions des Grandes Personnes, 29,50€

Rejoignez-nous, de Greta Thunberg (Kero, 2019)

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Elle est la figure marquante de notre époque.

Rejoignez-nous condense en quelques pages les circonstances et les motivations de la décision de Greta Thunberg d’appeler à la grève pour le climat. Des arguments percutants, qui rappellent avant tout les constats établis par les chercheurs : l’ampleur et l’accélération du changement climatique, la menace existentielle qu’il fait peser sur les espèces (et l’espèce humaine en particulier), le peu de temps qui reste pour enrayer ces mécanismes fatals. On connaît les chiffres, ils donnent le vertige : jusqu’à 200 espèces disparaissent chaque jour ; même le renoncement immédiat à toute énergie fossile n’empêcherait pas un réchauffement de 0,5 à 1° engendré par les gaz à effets de serre emprisonnés dans l’atmosphère ; et selon le GIEC, il ne nous reste pas plus de douze ans avant que les dégâts ne deviennent irréversibles. Douze ans au cours desquels, pour contenir le réchauffement en deçà du seuil de 2°, des changements radicaux sont nécessaires pour réduire de 50% les émissions globales de CO2 – un objectif impossible à tenir si les pays développés ne parviennent pas à des réductions plus drastiques encore.

À partir de ce constat qui ne fait plus vraiment débat, Greta Thunberg nous interroge : comment est-ce possible, dans ces conditions, que la crise climatique ne soit pas la première de nos préoccupations ? Jusqu’à quel point peut-on continuer à faire l’autruche en raisonnant à court terme et en faisant comme si les mesures décidées à la marge pouvaient être suffisantes ?

La jeune suédoise ne se fait pas seulement porte-parole des climatologues qui prêchent dans le vide au moins depuis les années 1970. Elle met en relief les enjeux de la crise en proposant plusieurs cadrages permettant d’en réaliser les implications :

– Vues les circonstances, le problème ne peut plus être discuté de façon graduelle mais appelle une réponse radicale : « Et à bien des niveaux, je pense que nous, les autistes, sommes les normaux et que vous, les autres, êtes des gens plutôt étranges. Surtout au sujet de la crise environnementale : tout le monde s’accorde à dire qu’elle est une menace existentielle, le défi le plus important de notre époque, et pourtant, personne ne bouge. Tout continue comme si de rien n’était. Je ne comprends pas cela : car si les émissions carbone doivent s’arrêter, alors nous devons arrêter les émissions carbone. Pour moi, c’est blanc ou noir : il n’y a pas de zone grise quand on parle de survie. Soit on continue d’agir en tant que civilisation. Soit non. »

– Greta Thunberg rappelle l’impératif d’équité climatique : « Comment pouvons nous espérer que des pays comme l’Inde ou le Nigéria s’intéressent aux questions climatiques si nous, qui avons déjà tout, ne sommes pas capables d’y accorder la moindre seconde d’attention ? Ou d’accorder la moindre seconde d’attention à l’Accord de Paris » [qui pose clairement le principe de justice climatique]

– L’essai insiste également sur l’absurdité des raisonnements à court-terme qui nous amènent à ignorer que nous connaîtrons nous-mêmes les conséquences de la crise climatique – et la génération de nos enfants a fortiori : « Si je vis jusqu’à cent ans, je verrai l’an 2103. Les dirigeants du monde, quand ils pensent au futur, ne voient jamais au-delà de 2050. Cette année-là, dans le meilleur des cas, je ne serai même pas à la moitié de ma vie. Et que va-t-il se passer ensuite ? En 2078, je fêterai mon soixante-quinzième anniversaire. Si j’ai des enfants, peut-être passeront-ils la journée avec moi. Peut-être me poseront-ils des questions sur vous, les gens de 2019. Peut-être qu’ils me demanderont pourquoi vous n’avez rien fait alors qu’il était encore possible d’agir. Ce que nous faisons, ou ne faisons pas maintenant, tout de suite, aujourd’hui, va affecter l’intégralité de ma vie et celle de mes enfants et de mes petits-enfants. Ce que nous faisons, ou ne faisons pas maintenant, tout de suite, ne pourra pas être défait par ma génération. »

– La crise climatique pose donc des problèmes de justice intergénérationnelle : « En Suède, nous vivons comme si nous avions les ressources de 4,2 planètes. Notre empreinte carbone figure parmi les dix pires du monde. Cela veut dire que, chaque année, la Suède vole les ressources de 3,2 planètes aux générations futures. Ceux d’entre nous qui appartiennent à ces générations futures aimeraient que la Suède arrête cela. »

Greta Thunberg le montre : « Les règles ont besoin d’être changées. Tout doit changer et cela doit démarrer aujourd’hui. » Notre responsabilité envers les générations futures et notre planète exigent de revoir collectivement et radicalement nos modes de vie. De ne laisser aucun répit à nos représentants jusque-là. D’inventer de nouveaux sens, de nouvelles manières d’exister qui s’affranchissent de la surconsommation qui vient encore de triompher lors du Black Friday.

Les mots de Greta Thunberg m’ont bousculée. Prenez-donc quelques minutes pour les lire également et penser aux générations qui viennent. N’oublions pas que la vérité sort souvent de la bouche des enfants qui gardent intacte leur capacité à s’étonner, à s’indigner et à contester ce à quoi nous avons eu tort de nous habituer.

Lu en décembre 2019 – Kero, 3€

Mon père des montagnes, de Madeline Roth (Le Rouergue, 2019)

Mon père des montagnes

La couverture donne le ton : une maisonnette perdue dans une nature crépusculaire, désolée, mais paisible. L’ensemble est sombre, mais pas vraiment triste. La lumière tombe sur la façade et le chemin blanc, dont on ne voit pas où il mène : tout semble ouvert.

C’est un joli roman choral que nous offre Madeline Roth. Elle nous fait entendre deux voix : celle de Lucas, seize ans, et de son père, qui ne se parlent plus depuis si longtemps, mais qui se retrouvent pour une semaine de vacances dans le chalet familial. Ce n’est pas qu’ils soient fâchés, mais les silences, leurs différences et le temps qui voit Lucas grandir et son père vieillir ont distendu le fil de leurs liens. Perdus dans la montagne, ils n’ont guère le choix de se faire face. Parviendront-ils à s’apprivoiser ?

Le père et le fils sont on ne peut plus différents : l’un est posé, habile de ses mains, taiseux, solitaire ; l’autre a soif de vivre, aime le bruit, les discussions, ses amis. Et pourtant, les deux se manquent l’un à l’autre. Chacun à une charnière de sa vie, ils ont (peut-être plus que jamais) besoin de la tendresse de l’autre. Ils partagent peut-être plus qu’ils ne le pensent. Et pas seulement le socle des souvenirs heureux que les vestiges d’une cabane ou la saveur des pommes de terres cuites dans les braises suffisent à raviver…

J’ai beaucoup aimé ce texte qui me donne envie de continuer à découvrir les livres de Madeline Roth. Elle n’en fait pas trois tonnes – 75 pages à peine en réalité, mais dont chaque mot est dense, pesé pour aller droit au cœur. Ces mots parlent très justement de l’ambivalence que représente le fait de grandir vers l’âge adulte. J’ai beaucoup aimé aussi la façon dont les deux narrateurs évoquent le personnage de la mère qui n’est pas présente sur place, mais dont on pressent constamment le trait d’union qu’elle représente entre eux. Un beau texte sur le pouvoir qu’a l’amour de transcender les différences et sur l’urgence d’entretenir, mot après mot, geste après geste, les liens qui nous tiennent à cœur.

Merci beaucoup à Pepita de m’avoir donné envie de découvrir ce livre ! J’aime beaucoup la façon dont elle en parle, n’hésitez pas à aller la lire par ici.

Extraits

« Ça n’a pas toujours été comme ça, froid, entre lui et moi. Quand j’étais petit, je sais que c’est qui m’a appris à faire du vélo et on jouait au foot dans la revue devant la maison. Parfois il m’emmenait au cinéma et on achetait du pop-corn. Et puis je ne sais ce qui s’est passé, j’ignore de quand ça date, je ne me souviens pas d’un moment précis qui aurait basculé. Un jour je me suis rendu compte qu’on ne faisait presque plus rien ensemble, et qu’on se parlait de moins en moins. Mais comme on est trois, et que je parle beaucoup avec ma mère, les repas, la vie à la maison, tout ça ne m’a jamais semblé compliqué. Là c’est différent. On est lui et moi. On n’est pas fâchés, j’ai plutôt le sentiment qu’on est gênés. À un moment donné, j’ai dû grandir. Peut-être que c’est juste à cause de ça. »

« Et puis parfois je me dis qu’il te suffirait d’une main posée sur moi, comme ce que tu as fait, là, avec mes cheveux. Même pas tellement des mots, amis sentir que tu es là. Comme une sécurité. Comme quand tu me rattrapais si je sautais du petit mur. Tes bras à l’arrivée. Je voudrais pouvoir me dire que tu es là. Que tu seras toujours là. Que tu es là, c’est tout. »

Lu en novembre 2019 – Le Rouergue, 9€