Reckless, tome 1 : Le sortilège de pierre (Gallimard Jeunesse, 2010)

Derrière un miroir de son appartement new-yorkais, Jacob Reckless bascule dans une réalité rocambolesque, un monde étrangement suranné avec ses deux lunes, ses carrosses et ses corbeaux, ses ruines et ses forêts, ses brigands et sa multitude de créatures – nains, géants, feux follets, ondins et autres loreleys… Tout cela est assez terrifiant, mais Jacob peut y fuir une vie morose et partir à la recherche de son père disparu. Voilà qu’un jour, son petit frère Will finit par le suivre et subit une terrible malédiction. Jacob n’a que quelques jours pour le sauver d’un destin funeste…

« Le soleil se couchait derrière les arbres ; la lune rousse apparut au-dessus des cimes comme la marque d’un doigt ensanglanté. »

Hugo et moi avons lu ce premier tome à voix haute sur la chaleureuse recommandation d’Antoine que j’avais prise très au sérieux – il affectionne énormément le genre de la fantasy et en a lu tellement qu’il devient très exigeant. Bien nous en a pris ! Nous avons été comme lui fascinés par le monde du miroir qui se nourrit manifestement de nombreuses références liées aux mythologies du monde entier et aux contes dont Cornelia Funke retire un mélange de noirceur et de merveilleux (des frères prénommés Jacob et Will, ça ne vous rappelle personne ?). Ces deux protagonistes forment un duo intriguant – l’un est impulsif et téméraire, l’autre doux et prudent, ce qui ne les empêche pas de s’aimer profondément.

Cornelia Funke connaît son affaire et distille le suspense à souhait.

D’abord par une intrigue qui ne se livre que par petites touches, nous précipitant au cœur de l’action pour nous révéler progressivement comment on en est arrivé là. Cette construction est un peu déstabilisante, mais elle place le récit sous tension.

Ensuite par l’enchevêtrement de plusieurs fils pour mieux aiguiser notre curiosité : il y a évidemment les péripéties immédiates des protagonistes, mais aussi l’évolution de leur relation face à la malédiction et à une certaine jeune femme. Il y a aussi ce père qui semble avoir joué un rôle de passeur avant de disparaître. Et le monde du miroir, travaillé par la guerre entre humains et goyls (sortes de trolls de pierre), avec plusieurs fées qui jouent un jeu trouble entre les deux camps. Par un processus de « modernisation » également, évoquant curieusement notre révolution industrielle. Quelle est donc la nature des interfaces entre les deux mondes ? Le miroir du père de Jacob est-il le seul point de passage, qui d’autre pourrait l’avoir franchi ?

Autant vous dire qu’après n’avoir fait qu’une bouchée du tome 1, la curiosité est à son comble et nous ne tarderons pas à dévorer la suite.

Une série fantasy originale qui commence sur les chapeaux des roues !

Extrait :

« Quand Jacob descendit la rue qui menait à la place du marché, les cloches de la ville sonnaient, annonçant la tombée de la nuit. Devant l’échoppe d’un boulanger, une naine vendait des châtaignes grillées. Leur arôme se mêlait à celui du crottin de cheval qui jonchait les pavés. L’idée de la voiture à moteur n’avait pas encore traversé le miroir et la statue, sur la place du marché, représentait un prince à cheval qui avait tué des géants dans les collines alentour. C’était un ancêtre de Thérèse d’Austria, l’actuelle impératrice, dont la famille avait chassé non seulement les géants, mais aussi les dragons qui avaient fini par disparaître de leurs domaines. »

Lu en janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, version poche (Pôle Fiction), 6,90€

Plein Gris, de Marion Brunet (Pocket Jeunesse, 2020)

Avis de tempête ! Le dernier roman de Marion Brunet est de ceux qui vous happent, vous secouent et vous laissent rincé.e, mais galvanisé.e et plus vivant.e que jamais.

Le suspense est à son comble dès les premières pages. Il faudrait même dire dès cette couverture plongée dans le noir d’encre des pires tornades dans lequel l’on distingue un voilier cerné par les éléments et d’inquiétants reflets rouges. En quelques mots se noue une intrigue implacable. En pleine mer, un groupe de copains découvre le corps de l’un des leurs flottant près de leur bateau. Aussitôt remontent les souvenirs d’un garçon charismatique, prince régnant sans partage sur la bande : comment en partant de là, en arrive-t-on au drame ? Nous n’avons pas le temps de nous remettre de nos surprises – et eux de leur choc – que la panique gagne le voilier : à l’horizon, une barre monumentale sépare déjà ciel et océan, annonçant une tempête cauchemardesque…

La double tourmente qui frappe le groupe, celle qui l’a précipité vers la mort de Clarence et celle qui submerge le voilier, place le récit sous haute tension. Antoine l’a parcouru d’un seul trait, en apnée ; j’ai mis à peine plus de temps, très frustrée d’être parfois obligée d’interrompre ma lecture !

« Nous sommes entre deux murs de mer grise. J’ai l’image d’un étau, soudain, et du bateau noyé dans le ventre d’une lame immense, happé par deux mouvements contradictoires. »

En tournant la dernière page, il nous reste d’abord les frissons, le sentiment d’avoir réchappé à quelque chose de terrible. Marion Brunet nous fait vivre comme si nous y étions les tentatives désespérées et les spirales de pensée des navigateurs, avec en prime des clins d’œil multiples où la mythologie grecque tutoie les films catastrophe. Il y a aussi quelque chose de fort dans la façon dont se révèlent, dans l’ouragan, les larmes muettes, les blessures cachées et le tumulte déchaîné sous la surface sciemment lissée tournée vers les autres. Les mots d’Emma disent très bien la férocité et la naïveté du regard adolescent sur le monde et les autres, l’ivresse de naviguer à la lisière du danger et les jeunes amitiés, intenses et troubles. Ils sondent surtout, avec une grande justesse, l’alchimie d’un groupe, la cristallisation des rôles et de certaines formes de complaisance.

Après son western féministe, Marion Brunet mène sa barque avec brio entre huis clos et nature incommensurable, entre roman catastrophe et thriller psychologique. Addictif et réussi !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Lu en janvier 2021 – Pocket Jeunesse, 16,90€

Le pays des souris, d’Alice Méricourt et de Ma Sanjin (Éditions Père Fouettard, 2020)

Ce pays ressemble à s’y méprendre au nôtre. On y joue, dort, mange… et vote. Tout semble en règle – l’urne est bien fermée, les souris font sagement la queue, leur bulletin en main. Mais la démocratie ne semble pas franchement tenir ses promesses ; cette contrée morne et grise, peuplée de souris au regard un peu hagard, a quelque chose d’orwellien. Figurez-vous que nos citoyens rongeurs votent systématiquement… pour des chats. Quand ce ne sont pas les chats noirs, ce sont les chats blancs, voire une coalition de matous noirs et blancs qui n’ont que très peu à cœur de défendre les intérêts des souris. L’idée qu’elles puissent se gouverner elles-mêmes semble complètement saugrenue !

Quelle chouette initiative d’adapter la fable politique canadienne Mouseland sous forme d’album ! Le livre peut se lire dès le plus jeune âge comme une histoire très prenante, illustrée avec une ironie mordante par l’artiste chinois Ma Sanjin. Les petits lecteurs apprendront au passage ce qu’est une élection, mais aussi que les élections ne font pas tout.

L’album a gardé de la fable d’origine un ton pamphlétaire : au Québec du début des années 1960, il s’agissait d’appeler à l’émergence de nouvelles forces qui représentent mieux la classe ouvrière que les deux partis principaux de l’époque, le parti conservateur et le parti libéral. Le contexte n’est plus le même, mais la vision des représentants, comparés à des chats « gros et gras » reste cynique, je l’ai trouvée caricaturale (bien que n’étant pas pétrie d’illusions quant au fonctionnement de la représentation en France). Cela dit, sur ce mode outrancier, les mésaventures des petites souris pointent une question importante, celle du pluralisme, et invitent à oser concevoir des alternatives hors des schémas existants lorsqu’on ne s’y retrouve pas. Elles invitent également à rester attentif à ce que font nos représentants entre deux élections. J’y ai vu, enfin, l’enjeu de ce que la philosophe Hanna Pitkin appelle la « représentation descriptive » : si les chats ne sont pas les mieux à même de représenter les souris, les majorités ne sont peut-être pas les mieux placées pour gouverner les minorités, voire les hommes pour parler au nom des femmes, les plus âgés pour agir au nom des jeunes, etc. Autant dire que les grands comme les petits trouveront matière à réflexion dans ces pages !

Cette condensation d’enjeux politiques plus actuels que jamais à hauteur d’enfant est fameusement intéressante. Et la morale de l’histoire est pleine d’espoir, parfaite pour clore ma série de billets consacrés aux thématiques politiques dans les albums jeunesse :

« Vous pouvez toujours enfermer une souris, ou un homme, mais vous ne pouvez pas enfermer une idée. »

Lu en décembre 2020 – Éditions Père Fouettard, 14€

De la démocratie, de Equipo Plantel et Marta Pina (Rue de l’échiquier, 2020)

La démocratie est un sujet qui intéresse énormément les enfants qui font vite des parallèles, par exemple en cette période où une partie de la scolarité se fait à la maison : la famille fonctionne-t-elle de façon démocratique, pourquoi ne le ferait-elle pas ? Les restrictions imposées dans le cadre de la crise sanitaire sont-elles démocratiques ? Il n’en faut pas plus pour déclencher des débats passionnants. Car si tout le monde parle de la démocratie, ce n’est pas si simple de définir ce qu’elle est ni ce qu’elle implique pour les citoyens en devenir que sont nos mouflets.

Après De la dictature, nous continuons notre découverte d’albums jeunesse qui placent la politique à hauteur d’enfant avec l’album-miroir, lui aussi publié par Equipo Plantel au moment de la chute du régime franquiste. Les éditions Rue de l’échiquier viennent de faire paraître une version française de cet album, paré de nouvelles illustrations signées Marta Pina.

Je tire mon chapeau à l’auteur pour la façon limpide dont il parvient à éclairer des concepts a priori abstraits à l’aide d’analogies très parlantes du point de vue des enfants. Il compare ainsi la démocratie à un « jeu » régi par des règles fixées collectivement, les partis politiques à des « équipes » ou les « programmes » à un menu au restaurant. Les libertés d’opinion et d’expression sont expliquées simplement, en insistant par ailleurs sur la nécessité de rester attentifs entre deux élections pour être en mesure d’exercer pleinement nos droits et de sanctionner nos représentants. On comprend aussi que la démocratie ne signifie pas liberté sans bornes :

« Dans une démocratie, les règles du jeu, ce sont les lois. Et comme dans un jeu, il faut les respecter pour que cela fonctionne. »

Les collages vintage de Marta Pina prolongent l’ensemble de façon assez surréaliste et décalée. Je ne suis pas sûre qu’elle ne déconcerte pas certains lecteurs mais pour ma part, je les ai trouvées drôles et stimulantes, avec mille détails à découvrir au fil des lectures dont beaucoup semblent symboliques. Ces images polysémiques invitent à la réflexion et prolongent astucieusement le texte, lui permettant de s’en tenir à l’essentiel.

Tout cela est captivant et très accessible. Cela dit, le propos reste très centré sur les élections (qui ne font pas tout, comme nous le verrons dans ma prochaine chronique…). Deux aspects auraient mérité d’être développés : celui de la séparation des pouvoirs (qui est cependant mis en relief, en creux, par l’album jumeau sur la dictature) et les enjeux liés à l’extension du suffrage aux femmes, aux minorités dans certains pays ou encore aux jeunes. J’ai également regretté un ton un brin manichéen dans le traitement des grandes idéologies, avec d’un côté la priorité au travail, à la lutte contre les inégalités, à l’école gratuite et aux hôpitaux, présentées sur une double-page sympathique qui fait la part belle aux familles et aux services publics ; de l’autre, les tenants du productivisme et de la puissance des entreprises, sur fond d’industries enfumées ; et encore les ultra-libéraux au service des plus riches, dont les intérêts sont symbolisés graphiquement par de « gros sous ». Je le dis d’autant plus facilement que je sympathise personnellement avec les valeurs prônées !

Cela ne m’empêche pas de recommander chaudement cet album qui se démarque par son art de vulgariser des questions rarement abordées en littérature jeunesse. L’objet-livre est attrayant et l’enjeu de taille : mieux la génération montante connaîtra les valeurs démocratiques, mieux elle sera à même de les porter.

C’est pas tout, mais je dois vous laisser. J’ai un référendum à organiser pour ou contre la révision des déclinaisons allemandes !

Lu en janvier 2021 – Rue de l’échiquier, 14,90€

De la dictature, de Equipo Plantel et Mikel Casal (Rue de l’échiquier, 2020)

Les enfants perçoivent les grandes questions sociales et politiques, sans toujours être armés pour les décoder. On pourrait se dire qu’ils ont le temps de découvrir les turpitudes de l’actualité et les principes, somme toute abstraits, qui régissent le gouvernement. Et pourtant, les petits sentent bien que ces questions intéressent et préoccupent les adultes ; ils sont souvent sensibles aux principes de justice sociale et aux valeurs de respect, d’égalité et de liberté. Surtout, ils sont ravis qu’on démystifie la politique en utilisant des mots qu’ils comprennent (j’ai pu en faire l’expérience en allant échanger autour de l’élection présidentielle 2017 dans l’école des enfants*). Parler aux enfants de dictature et de démocratie, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect.

Mais voilà, ces sujets ne sont pas souvent abordés en littérature jeunesse. Quand ils le sont, c’est souvent dans des documentaires peu engageants. Je suis donc ravie de revenir toute cette semaine sur la publication récente de plusieurs albums à la fois percutants, attrayants et accessibles dès le début de l’école primaire !

Commençons donc aujourd’hui avec De la dictature, paru initialement en Espagne, au lendemain du franquisme. Quarante ans plus tard, les dictatures restent d’une triste actualité et cette réédition en français, sous la forme d’un album coloré qui a immédiatement intrigué les enfants, est bienvenue. En quelques mots limpides, Equipo Plantel dit le pouvoir absolu et arbitraire qui s’ingère jusque dans les têtes, le règne de la terreur, du mensonge et de la corruption, la folie des grandeurs, le culte de la personnalité, l’économie de prédation, les difficultés immenses de résister. Voilà un beau travail de vulgarisation, sublimé par les illustrations satiriques de Mikel Casal qui parvient à évoquer ces sujets graves avec un humour rappelant celui de Charlie Chaplin dans Le dictateur.

Évidemment, le « portrait-robot » brossé à grands traits masque des différences importantes. En regardant la galerie de portraits à l’intérieur de la couverture, de Staline à Kadhafi en passant par Hitler, Trujillo ou Fidel Castro, on se dit que l’enrichissement des proches du dictateur, le rôle du nationalisme ou l’idée d’un soutien forcément minoritaire du régime ne les concernent pas de la même façon. Cela dit, le petit texte d’explication à la fin du livre nuance les choses, notamment en parlant des pays qui ne sont pas à proprement parler des dictatures, mais en présentent certaines caractéristiques. Et les mécanismes d’un régime autoritaire me semblent très bien vus : au fil de la lecture, les garçons y ont reconnu des réalités déjà croisées dans d’autres livres, que ce soit Persépolis, Les Culottées, Les Vermeilles, L’Ickabog, Le Renard et la Couronne ou encore L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges.

En creux, les dérives dictatoriales mettent en relief la valeur inestimable de choses qui nous semblent peut-être un peu trop évidentes, comme la division des pouvoirs, l’éducation libre, les droits civiques et l’esprit critique.

Une lecture nourrissante et bigrement intéressante, à lire pour mieux comprendre le monde et pour les pistes de réflexion qu’elle propose ! À mercredi pour découvrir l’album « miroir » paru simultanément, De la démocratie.

* Cet intérêt brûlant transparaît aussi dans l’hilarante BD Prézizidentielle, inspirée à Lisa Mandel par les échanges de la chercheuse Julie Pagis avec des élèves de primaire en Seine-Saint-Denis.

Lu en janvier 2021 – Rue de l’échiquier, 14,90€

Un livre, de Hervé Tullet (Bayard Jeunesse, 2010)

Il fut un temps où nos lectures en famille nous rassemblaient tous les soirs autour des mêmes livres. Des albums dont les garçons semblaient ne jamais pouvoir se lasser et dont les pages poissées, déchirées, voire mordillées témoignent aujourd’hui de cet attachement féroce ! Parmi eux, les livres d’Hervé Tullet occupaient une place de choix.

Un livre intrigue d’abord par son extrême parcimonie : dans le vide de pages blanches, un, deux, trois petits ronds aux couleurs primaires…

Le principe interactif et ludique est d’autant plus génial qu’il n’a pas besoin de plus que ces graphismes minimalistes. Le texte invite à suivre une consigne simple : « Appuie sur ce rond jaune et tourne la page. » On s’exécute avec curiosité et miracle, on découvre que le rond jaune s’est dédoublé ! Suivent d’autres consignes, d’autres enchantements. On frotte, souffle et secoue le livre pour mieux s’émerveiller, page après page, de voir la magie opérer, les petits ronds se multiplier en plusieurs couleurs, s’éparpiller, glisser à gauche puis à droite lorsqu’on penche le livre puis se remettre en ordre. Hervé Tullet fait preuve d’une créativité jubilatoire dans les façons d’exploiter ce principe jusqu’au crescendo final. Le texte, ponctué de joyeuses exclamations, invite à laisser libre cours à son enthousiasme.

Un enthousiasme intact à chaque relecture ! Dix ans plus tard, les garçons aiment encore lire cet album qui leur permit, dès le plus jeune âge, d’éprouver intensément la magie de la lecture. On comprend l’engouement qu’il suscite dans le monde (il a été traduit en 32 langues et s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires).

Tout ça pour dire que je vais être tatie deux fois d’ici le mois de mars et que je suis plus que ravie de me replonger dans les albums pour bébés dans cette perspective.

Lu et relu – Bayard Jeunesse, 11,90€

Frères, d’Isild Le Besco, illustrations de Krassinsky (L’école des loisirs, 2020)

Vous qui lisez en famille, vos ressentis tendent-ils à être unanimes, ou certaines lectures donnent-elles lieu à des débats passionnés ? Curieuse de découvrir l’avis des garçons, je fais toujours attention à leur laisser le temps de le former avant d’exprimer le mien. Cela dit, nos verdicts sont le plus souvent convergents. Une fois n’est pas coutume, ça n’a pas été le cas pour ce petit conte initiatique.

Ce sont les merveilleuses illustrations de Krassinsky qui m’ont donné envie de lire cette histoire à voix haute. Elles nous entraînent au creux d’une forêt de conte, entre ombre et lumière. Le texte, quant à lui, nous transporte au pays de l’enfance, avec ces six frères tout à leur joie de vivre et à leur insouciance. Si insouciants d’ailleurs qu’ils ne voient pas que leur mère douce et aimante s’épuise à la tâche et ne prennent pas au sérieux ses mises en garde quant à la bête effroyable qui sévirait dans les bois. Pour retrouver leur mère et leur existence bénie, les six frères doivent faire preuve de débrouillardise et de courage, apprendre à se connaître et à s’entraider…

J’ai rapidement été agacée par un propos que j’ai perçu comme trop explicite, voire moralisateur*, prenant le pas sur l’intrigue. J’aime que les livres interrogent sans suggérer la réponse, ou transmettent un message subtil, par exemple par le biais de fables ou de métaphores. Là, on se croirait presque dans un manuel de développement personnel :

« Tu sais, Hamza, tu as en toi la grâce, une force d’union qui soude ton entourage. La graine qui doit germer en toi est celle de l’unité. Quand tu es là, les autres se sentent mieux. Ta présence est importante : pour moi comme pour tes frères. Je vais t’aider à devenir toi-même. Écoute et laisse-toi guider… »

Et bien, figurez-vous que Hugo, lui, a bien aimé Frères. Lui qui déteste se séparer de l’un de ses parents, il y a vu l’histoire d’un cheminement vers l’autonomie et a aimé cette idée d’apprendre au contact de la nature. L’avenir nous dira si cette lecture l’incitera à participer plus activement aux tâches ménagères et à respecter au pied de la lettre les consignes parentales !

* J’ai trouvé curieux, à cet égard, que l’autrice donne à deux des frères le nom de ses propres fils, à qui ce livre est dédié, tandis que la mère des illustrations lui ressemble à s’y méprendre…

Lu en décembre 2020 – L’école des loisirs, 9€

Blaise et le château d’Anne Hiversère, de Claude Ponti (L’école des loisirs, réédition géante de 2020)

Claude Ponti sait, comme nul autre, faire écho à nos meilleurs chimères : n’avez-vous jamais rêvé de concocter un gâteau incroyabilicieux, avec ce qu’il faut de crèmes parfumées, de chocolat, de meringues et de sucre glace ? Une création suffisamment colossale pour que vous puissiez y organiser une grande FÊTE avec TOUS vos copains (célébrités et amis imaginaires compris) ? Le projet serait d’autant plus savoureux qu’il serait exécuté collectivement, avec la multitude de vos camarades poussins !

Imaginez un peu : quel plaisir que celui du travail bien fait, méthodiquement planifié (ne vous fiez pas à la pagaille apparente) et joyeusement exécuté grâce à la contribution de chacun ! Quelle joie à l’idée de poster les invitations, quelle volupté lorsqu’il s’agit de descendre dans la mine de chocolat, d’éclapatouiller la farine ou de splitouiller la pâte ! Quel sentiment d’accomplissement au moment de se laisser surprendre par le résultat final ! Quelle euphorie de se régaler tous ensemble des escaliers en nougat et des toboggans de caramel pendant l’éternité d’une fête ! Et de se souvenir de ces moments mémorables !

Maintenant, imaginez qu’à Noël, mes parents aient eu l’idée lumineuse de nous offrir ce livre en édition géante (34*47 cm tout de même) – un format insensé qui nous fait plonger dans cette histoire délicieuse. Le seul qui puisse possiblement être à la hauteur du nombre de poussins pâtissiers et des intrigues secondaires et petites curiosités dont Claude Ponti semble avoir le secret, que l’œil attentif des enfants ne manque pas de repérer à l’arrière-plan…

Un classique gourmand et réjouissant, à découvrir absolument.

N’hésitez pas à découvrir également Ma vallée, du même auteur.

Lu et relu – L’école des loisirs, 24,50€

La fabuleuse histoire de la Terre, de Aina Bestard (Saltimbanque, 2020)

Splendide format à l’italienne, couverture tissée épaisse sous la main, mise en page spectaculaire et ces illustrations étrangement désuètes évoquant les gravures du 19ème siècle qui suscitèrent tant de passions scientifiques… Avant tout, c’est cet objet-livre hors du commun qui m’a attirée de façon magnétique. Cela dit, c’est bien d’une histoire prodigieuse qu’il s’agit. Celle de notre planète Terre, de la formation de l’univers et du système solaire au développement de la vie jusqu’au règne des mammifères. Une aventure racontée comme une histoire, certes assez détaillée, mais passionnante – le livre se lit d’ailleurs très bien à voix haute avec de grands enfants qui s’intéressent au sujet.

Le chapitre sur la formation de la lune, moins connu que d’autres, nous a laissés bouche-bée devant cette illustration suggérant comment nous aurions vu ce satellite lorsqu’il était 16 fois plus près qu’aujourd’hui. On découvre également comment collisions, éruptions, frémissements et dérives des continents ont modelé notre planète. Puis le monde microscopique des premiers être vivants qui muent sous nos yeux ébahis en organismes plus complexes. Au fil des pages, l’album explique comment les paléontologues reconstituent cette généalogie, en revenant en détail sur l’analyse des strates terrestres et des fossiles, avec des rabats révélant à quoi ressemblaient ces bestioles avant de se fossiliser.

Il faut savoir que la mise en page est parfois un peu touffue, avec une profusion de stimuli et d’informations en différentes tailles de police dans lesquelles je n’ai pas toujours trouvé aisé de me repérer.

Mais pour moi, le charme de cet album reste entier dans la mesure où j’y ai vu un livre d’art plutôt qu’un documentaire au sens classique. Aina Bestard réinvente le genre en étoffant cette immense frise temporelle de dessins à la fois minutieux et spectaculaires, savants et poétiques.

Un album hors du commun qui ravit la rétine et nous rappelle au passage l’éphémérité de notre espèce et notre responsabilité quant à la suite de cette « fabuleuse histoire »… 

Lu en décembre 2020 – Saltimbanque, 19,90€

L’évasion magique de l’orpheline Clémentine, de Chris Wormell (Gallimard Jeunesse, 2020)

Les lecteur.ice.s en herbe qui se lancent dans des romans un peu plus longs se régalent de bonnes histoires bien racontées, mais dont la lecture est facilitée par un découpage en chapitres courts et de petites illustrations. Les livres de Roald Dahl et de Quentin Blake sont vraiment merveilleux de ce point de vue, mais ils sont si captivants qu’on en fait vite le tour. Bonne nouvelle, il y a de plus en plus de romans à mettre sous la dent des enfants, notamment les romans de la collection Polynie chez MeMo, Marque-Page chez Didier Jeunesse, Mouche ou Histoires Naturelles chez L’école des loisirs, ou Pépix chez Sarbacane. Mais si vous osez piocher dans la littérature jeunesse britannique, chez des auteurs comme David Walliams, Julian Clary ou Rupert Kingfisher, vous êtes assurés de trouver les méchants les plus affreux, les enfants les plus clairvoyants, souvent assortis de compères animaux, les situations les plus grotesques et l’ironie la plus grinçante. C’est aussi en Angleterre que Charles Dickens écrivit ses satires morales et sociales. On sent bien à la lecture de L’évasion magique de l’orpheline Clémentine, comment Chris Wormell se nourrit de ces différentes traditions.

Voici donc un récit aux allures de contes : dans une Grande Ville noire, il était une fois une orpheline livrée à son oncle et sa tante. Des canailles qui rendraient presque sympathiques Les deux gredins de Roald Dahl : la délicatesse d’un rhinocéros, l’empathie d’un cafard, le muscle d’un dragon. Sans parler de l’habitude de la Tante Vermilia de tirer sur tout ce qui l’agace avec un tromblon alors qu’elle est myope comme une taupe. Il ne reste guère à Clémentine que ses rêves d’un Lieu magique en pleine nature qui n’existe peut-être que dans son imagination… et l’aide d’un épatant matou blanc.

L’objet-livre est magnifique avec sa couverture épaisse et colorée, son petit format maniable et ses illustrations qui font forte impression. Hugo n’a pas tardé à se plonger dans cette histoire qu’il a lue d’une traite, captivé par les multiples rebondissements et ravi de voir un chat jouer un rôle si important, les deux fripouilles surenchérir de férocité et se faire prendre à leur propre jeu. Pour ma part, j’ai trouvé l’ensemble très sombre – on est clairement dans la noirceur des contes de fée – et outrancier, dans le texte comme dans les dessins qui confinent à la caricature. Mais il y a un public pour ce registre, en témoigne l’enthousiasme de Hugo – et la double-page finale est à couper le souffle !

PS : pourquoi avoir traduit ainsi le titre original, The Magic Place ? Le titre français me semble inutilement long et tarabiscoté, tout en générant une attente de magie qui pourrait ne pas être satisfaite, si on fait abstraction de l’intelligence extrême du chat blanc…

PPS : lecture approuvée par Alpiniste, en photo ci-dessus !

Extraits :

« Clémentine était orpheline. Elle habitait dans cette maison tout en hauteur, avec sa tante et son oncle, les Grimble, et un gros chat blanc qui s’appelait Andy. C’était un chat très particulier ; en réalité, c’était un chat extraordinaire, comme on le verra bientôt. »

« Ça vous plairait d’avoir une tante et un oncle comme ces deux-là ? Non, à moi non plus. Les apparences ont beau être parfois trompeuses, cette fois-ci, elles ne le sont pas. »

Lu en décembre 2020 – Gallimard Jeunesse, 16,50€