Ma vallée, de Claude Ponti (L’école des loisirs, 1998)

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Il y a des livres dont Antoine et Hugo ne se lassent jamais. Ils restent à portée de main sur les étagères de leurs chambres et je les retrouve régulièrement empilés dans tous les coins de la maison… Nous aimons les ré-ouvrir ensemble, parfois après plusieurs années. Certains ont la saveur des madeleines de l’enfance, nous replongeant instantanément dans la période de vie où nous les avons lues et relues. Beaucoup conservent un charme intact, qui opère aussi bien aujourd’hui qu’il y a quelques années. Cette semaine, par exemple, nous avons pris beaucoup de plaisir à relire plusieurs livres de Claude Ponti, dont Ma Vallée, un album grand comme un univers, qui nous fait entrer dans le monde merveilleux des Touims. Depuis tous petits, les garçons aiment beaucoup ce grand-format qui ne manque jamais de les intriguer, de les enthousiasmer et de les toucher.

Ma Vallée, c’est d’abord un objet-livre unique en son genre, fascinant, foisonnant, avec de petites surprises qui se nichent un peu partout (jusqu’au code barre !) et que les enfants n’ont pas leur pareil pour repérer. On découvre l’univers et le quotidien des Touims, grâce à l’alliage improbable d’une bonne dose de fantaisie et de codes quasi-scientifiques, avec force schémas annotés et cartes à la clé !

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Nous ne résistons pas à la mignonnerie irrésistible des Touims, adorables boules de poil pleines de vie, de créativité et de bonne humeur. Leur gaieté et leur entrain à inventer mille jeux sont communicatifs et amusent beaucoup Antoine et Hugo (il faut ici faire une mention spéciale de leur technique de construction de bonhommes de neige !).

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Ma vallée_flaquesLes Touims donnent aussi envie de savourer la vie qui fourmille dans la nature, de nous laisser bercer par le rythme rassurant des saisons qui passent, de rêver sans limite. Claude Ponti a l’art de restituer les chimères les plus savoureuses des enfants, qu’il s’agisse d’aménager un tronc d’arbre, de voler en se laissant emporter par une bourrasque ou de débarquer sur l’Île molle, entièrement comestible… Son imagination sans bornes nous réjouit en repoussant les frontières de notre horizon, avec des inventions géniales, comme la Balanquette – combinaison de balançoire et de banquette à laquelle il fallait décidément penser !

Chacune de ces gourmandises vaudrait à elle-seule le détour. Mais ce n’est pas tout. Si les livres de Ponti font autant de bien, c’est qu’ils aident à grandir, à la manière des histoires universelles qui nous parlent de la vie – ses joies, ses peurs, ses colères, ses moments de contemplation et d’agitation, ses secrets et ses surprises. La fantaisie n’est-elle pas le meilleur moyen d’appréhender tout cela ?

Cet auteur est aussi le maître des jeux sur les sonorités des mots et des noms – notre palme spéciale, déterminée après de longs débats, revenant à Olie-Boulie et à Fouchtri-Fouchtra, frères du narrateur. Cette histoire pourrait n’avoir aucun sens, elle resterait jubilatoire pour cette drôle de musique qui résonne comme une comptine et qui ravit les enfants !

Extrait :

« Quand le vent moyen souffle, on se disperse un peu partout dans la Vallée. Le premier, celui qui est le plus loin, raconte une histoire. Quand le vent l’apporte au deuxième, l’histoire a déjà changé. Le deuxième la raconte à son tour, et le vent la change encore…
Soyotte a fait un clafoutis aux cerises et l’a caché sous son lit.
Je l’ai goûté, il est fameux. Je l’ai caché ailleurs. Qui en veut ?
Soyotte a fait un chatouillis en crise et a craché sous son lit.
Dégoûtée, elle a fait « Meuh ! » chez le tailleur qui est vieux !
Le coyote a vu un chat rouillé en chemise et l’a couché dans son nid.
Il a fait mieux chez ma sœur qui mange des pneus !
La bouillotte, sur un châle mouillé, s’est mouchée dans les plis
du rapporteur en tranches de tarte aux cheveux !
Blounotte râle, toute mouillée, elle a été douchée par un papoteur
sans manches qui lui a mis une carpe sur les yeux ! »

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Les Zarnaks, de Julian Clary, illustré par David Roberts (ABC Melody, 2016)

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C’est qu’ils passeraient presque inaperçus, dans leur tranquille banlieue londonienne… Une famille qui déborderait certes d’énergie, dont les membres pourraient bien paraître un peu plus velus et dentus que la moyenne, mais alors vraiment en y regardant de près… La seule chose qui pourrait bien les trahir, c’est leur propension irrépressible à hurler de rire à la moindre occasion. Car oui, mais que cela reste entre nous, hein ! La vérité, c’est que les Zarnak sont une famille de hyènes !

Il souffle un vent de fantaisie et de bonne humeur sur ce petit roman dont la loufoquerie est toute britannique. Pour une raison qui m’échappe, les auteurs anglais semblent avoir la recette de ce type de romans à la fois follement extravagants et parfaitement plausibles, drôlissimes et corrosifs.

Zarnak_concombreCe charme singulier opère dès la couverture qui tourne en dérision les clichés de la petite famille traditionnelle et invite à se laisser aller à éclater (bruyamment) de rire ! Hugo et moi n’avons fait qu’une bouchée du roman à voix haute, ne nous interrompant pratiquement que pour nous tenir les côtes. Les péripéties des Zarnaks qui peinent à ne pas attirer l’attention, le comique de situation et les blagues intempestives de M. Zarnak ont ravi Hugo – ce n’est pas pour rien qu’il est un grand fan des blagues d’Astrapi… Mais le plus drôle, selon moi, ce sont les illustrations pleines d’ironie du talentueux David Roberts. Je ne suis pas étonnée qu’à la suite de Quentin Blake et Anthony Browne, il ait reçu le prestigieux prix Childrens’ Laureate. Rien que l’illustration ci-contre a fait s’esclaffer Hugo pendant cinq bonnes minutes !

Une telle dose de gaieté et d’entrain arrive à point nommé en cette période de grisaille. Mais le roman ne se limite pas à cela. Les tribulations des Zarnaks nous interrogent, certes sur le mode du rire, mais sur des sujets profonds et essentiels : les stéréotypes (car voyez-vous, les hyènes ne sont bien vues ni des hommes, ni des autres animaux), l’aliénation des humains passée au révélateur du regard des hyènes, leurs liens avec le monde animal, l’anticonformisme et la valeur de la tolérance.

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Un livre à proposer sans hésitation aux jeunes enfants qui, comme Hugo, aiment l’humour et les animaux. Le découpage en chapitres courts, la police relativement grande, le jeu sur les typographies et les illustrations faciliteront la lecture des apprentis-lecteurs. On en redemande !

Extraits

« Alors vous pouvez me croire quand je vous dis que l’histoire que je vais vous relater ici est RIGOUREUSEMENT VRAIE. Il est primordial que vous n’ayez aucun doute là-dessus dans la mesure où il s’agit d’une histoire tout à fait extraordinaire. Et drôle. Drôlement bizarre. Très drôle et très bizarre en fait.
Mais véridique. Chaque mot est vrai. »

« La première chose que vous devez comprendre avant que je ne commence mon récit, c’est qu’au fil des ans, les humains sont devenus plutôt présomptueux et qu’ils se croient maintenant très supérieurs à tous les autres êtres vivants.
C’est faux. Ce n’est pas parce que les humains savent lire et écrire ou parce qu’ils se servent de couteaux, de fourchettes et d’ordinateurs, qu’ils sont plus intelligents que les animaux. C’est même stupide ! Saviez-vous qu’un écureuil peut cacher dix mille noix dans les bois et se rappeler où est dissimulée chacun d’entre elles ? Alors je vous pose la question : pourriez-vous vous rappeler où vous auriez caché dix mille noix ?
Les grenouilles peuvent dormir les yeux ouverts. Et vous ?
Un chat peut se lécher le derrière ! Vous ne trouvez pas ça fort ? »

« – J’ai lu dans un journal que les gens avaient ce qu’ils appellent un « boulot », annonça un jour Amelia.
– Ce ne serait pas un truc qui se mange ? demanda innocemment Fred. Quelque chose qui se boulotte ? »

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Lu à voix haute en janvier 2020 – ABC Melody, Collection MeloKids+ (8 ans et plus), 13,50€

Histoires de fleuves, de Timothy Knapman, illustré par Ashling Lindsay et Irène Montano (Sarbacane, 2019)

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Les fleuves offrent un fil conducteur prodigieux pour explorer le monde ! À la fois frontière, lieu d’échanges et trait d’union entre des régions parfois distantes de milliers de kilomètres, ils sont aussi des écosystèmes, des lieux chargés d’histoire où résonnent légendes, mémoire des civilisations qui se sont succédé sur leurs rives et écho de mille et une aventures… Tirant partie de cette richesse, Histoires de Fleuves nous invite à une série d’expéditions captivantes dans les méandres de cinq fleuves mythiques.

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Au fil des pages, le Nil, le Mississippi, le Rhin, le Yangtsé et l’Amazone se déplient (littéralement) sous nos yeux, de la source à l’embouchure, restituant délicieusement les sensations et les couleurs d’un vrai voyage. Les illustrations sont luxuriantes. Non seulement elles rendent hommage à la géographie, l’histoire et la biodiversité de chaque fleuve, mais elles invitent à rêver d’évasion, d’aventures, d’explorations… Au fil de l’eau, on s’arrête à l’envi pour découvrir les anecdotes, les histoires et légendes charriées par chaque fleuve et l’on apprend une foule de choses : le Mississippi, par exemple, nous entraîne des terres gelées du Minnesota au golfe du Mexique, nous murmurant en route la légende d’un monstre mystérieux et l’histoire de peuples amérindiens et de la guerre de Sécession, avant de faire résonner la musique de la Nouvelle-Orléans…

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Au passage, cette lecture nous a fait prendre conscience de l’importance des fleuves en littérature, nous donnant le plaisir d’évoquer de belles lectures faites ensemble. Comment sillonner les rives du Mississippi sans penser aux aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn, ou encore au Célèbre catalogue Walker & Dawn ? Celles de l’Amazone et du Nil sans évoquer L’explorateur et La déesse indomptable ? Le Yangtsé nous était moins familier, mais nous n’avons pris que plus de plaisir à le découvrir.

Un album stimulant qui ravit aussi bien les yeux que l’esprit et l’imaginaire !

Extraits

« Que le spectacle commence ! De 1830 à la fin des années 1930, de véritables théâtres flottants naviguaient sur le Mississippi, vers le sud comme le nord. Ils faisaient escale dans les villes bordant le fleuve et présentaient des spectacles musicaux, des ballets ou du cirque avec de vrais chevaux. Certains pouvaient accueillir jusqu’à 3400 spectateurs ! »

« LORELEI, LE ROCHER CHANTANT. Un jour, un homme prétendit avoir été ensorcelé par une belle jeune fille. Alors qu’on l’emmenait en prison, elle se jeta dans les eaux tumultueuses du Rhin. Depuis, les marins parlent d’une femme assise sur un « rocher chantant ». Envoûtés à leur tour par la beauté du chant, ils perdent le contrôle de leur bateau et chavirent. »

Lu en janvier 2020 – Sarbacane, 18,50€

Norman n’a pas de super-pouvoir, Kamel Benaouda (Gallimard Jeunesse, 2018)

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Imaginez une société en tout point identique à la nôtre. À ceci près que le sort doterait chacun d’un pouvoir spécial, donnant aux plus chanceux le don de se mouvoir dans les airs, de décrypter les pensées d’autrui, de décupler ses forces ou encore de passer à travers les murs. Si vous aviez moins de chance, vous pourriez par exemple réaliser des origami par la simple force de votre pensée. Ou hériter d’une faculté plus futile encore, voire franchement pénible – je laisse votre imagination concevoir l’ampleur des possibles ! Tout cela aurait beau se résumer à une grande loterie, cela n’en déterminerait pas moins grandement la reconnaissance sociale et le statut de tous. Dans ce monde où chacun serait spécial, le comble de la malchance, ce serait quand même d’être le SEUL à être normal jusqu’au bout des ongles. Et que cette vérité mortifiante soit sur le point d’être révélée à la terre entière par le test que doivent passer ceux dont le pouvoir ne s’est pas révélé spontanément…

En voilà une belle intrigue ! Dès les premières pages, la tension est à son comble. Antoine n’a pas mis deux jours à lire ces 322 pages, attendant ensuite avec impatience que Hugo et moi l’ayons terminé aussi (à voix haute, donc un peu plus lentement !) pour pouvoir en parler…

Kamel Benaouda construit son roman avec brio, brossant peu à peu les portraits (sûrs d’eux, généreux, complexés, anxieux, ambitieux…) de l’entourage de Norman autour d’une trame addictive. L’univers du roman nous a immédiatement séduits par son originalité, la façon dont il s’incarne sous la plume pétillante de l’auteur, son côté décalé qui nous interroge et une élégante parcimonie – puisqu’il est si semblable à notre société après tout. On réalise à quel point cette petite histoire de pouvoirs, parfaitement plausible, change radicalement la donne. L’histoire de Norman est une parabole qui nous interroge sur le hasard, le poids des normes et inégalités sociales, mais aussi sur le pouvoir de la volonté et de l’entraide pour déjouer les déterminismes. Une parabole qui m’a fait un peu repenser au beau film Bienvenue à Gattaca, avec aussi évidemment des clins d’œil malicieux aux histoires de super-héros.

Seules réserves : l’histoire d’amour, qui ne nous a pas passionnés, et le dénouement que nous avons trouvé un peu rapide !

Un roman généreux de rebondissements, d’humour et de sagesse, qui donne envie d’apprécier les différences – et de s’accepter tel que l’on est. Parce qu’il peut y avoir une vie en dehors des prouesses des super-héros.

L’avis de Bouma est disponible ici.

Extraits

« – Ah ! s’extasiait-il, j’aimerais avoir ton âge et ne pas connaître encore mon pouvoir. C’est tout un éventail de possibles qui s’étale devant soi. »

« J’ai entendu l’un de mes camarades maugréer :
– De toute façon, je sais que le mien ne sera pas terrible. Mon père plie le papier par la pensée et ma mère imite des chants d’oiseaux… Que des pouvoirs archinuls !
J’ai soupiré intérieurement. C’était toujours mieux que de ne rien avoir du tout. Son voisin, Rajeev, s’est vanté :
– Nous, au contraire, à la maison, on a des capacités vraiment cool, comme l’inflammabilité, la vitesse hors norme…
Il a assorti la révélation de sa formidable hérédité d’un coup d’œil circulaire, afin de s’assurer que chacun en avait bien pris la mesure. Puis m’avisant, il a fait remarquer :
– Et toi, Norman, on ne t’entend pas. Raconte-nous donc qui fait quoi chez toi ! »

Lu à voix haute en décembre 2019/janvier 2020 – Gallimard Jeunesse, 14,50€

La troisième vengeance de Robert Poutifard, de Jean-Claude Mourlevat (Gallimard Jeunesse, 2004)

La troisième vengeance de Robert Poutifard

Trente-sept ans de carrière d’instituteur à l’école des Tilleuls… On aurait pu croire qu’au moment de partir à la retraite Robert Poutifard serait nostalgique, ou impatient d’entamer une nouvelle vie – et bien, rien de tel ! Le maître d’école cache bien son jeu, mais ses pensées tournent en réalité autour d’une idée fixe : se venger des mouflets tous plus épouvantables les uns que les autres qui se sont succédé sur les bancs de sa classe au fil des décennies. Ils lui en ont fait voir de toutes les couleurs ? La revanche minutieusement imaginée par Poutifard, aidé de son indéfectible maman, pourrait bien être à la hauteur…

Jean-Claude Mourlevat a sauvé notre samedi dernier, alors que les embouteillages auraient pu nous rendre fous. Notre trajet de retour de vacances menaçait de prendre quelques heures de plus ? Qu’à cela ne tienne, dans les situations désespérées, il y a toujours la possibilité d’écouter un livre lu – et tant qu’à faire, l’un des romans de cet auteur que nous avions la chance de ne pas connaître !

Nous avons été bien inspirés d’opter pour La troisième vengeance de Robert Poutifard, lu par l’auteur lui-même. Le récit nous a immédiatement pris de court (voir les premières lignes ci-dessous), avec l’improbable duo que forment Poutifard et sa mère qui, à 88 ans, n’est plus aussi alerte mais aime toujours autant se régaler d’un bon steak de cheval et est littéralement galvanisée par la vengeance de son fils qu’elle soutient envers et contre tous. Il nous a ensuite tenus en haleine jusqu’à l’arrivée à la maison, alternant entre souvenirs des farces les plus abominables de la carrière de l’instituteur et l’exécution de chaque étape de ses incroyables représailles.

L’histoire est à la fois drôle et féroce, ravissant l’enfant qui persiste au fond de chaque lecteur, un peu à la manière de Roald Dahl. Particulièrement pour notre famille qui n’a pas toujours eu des expériences positives avec l’école, je dois avouer que cela fait du bien de rire à gorge déployée des péripéties de cet instituteur et de ses (anciens) élèves, tous parfaitement croqués avec une plume trempée dans le vitriol. Jean-Claude Mourlevat nous délecte de cette vendetta outrancière, redoublant d’imagination pour concevoir des mauvais tours digne des Deux gredins. Cela dit, l’équilibre est savamment dosé, le récit ne versant jamais dans la surenchère et restant dans un registre ironique jubilatoire.

La fin vient d’ailleurs adoucir le ton et saupoudrer le tout d’une pincée de tendresse. Elle a un peu fait débat parmi nous. Certains membres de la famille auraient trouvé plus plausible que Poutifard reste l’indécrottable misanthrope qu’il a toujours été ! Pour ma part, j’ai aimé que la conclusion du récit suggère qu’il n’est jamais trop tard pour décider de changer de perspective, pour décider de voir le bon côté des personnes et surtout pour être heureux.

Une lecture hilarante, parfaite pour faire le plein d’énergie avant la rentrée !

Et voilà que les garçons exigent de faire une pause dans notre lecture à voix haute du moment pour relire La Ballade de Cornebique et que résonne notre appartement de leurs rires de ce soir. Jean-Claude Mourlevat est décidément un grand conteur.

Extrait

« Le 29 juin 1999 à 16h45, on donna une fête bien sympathique dans la salle des maîtres de la vieille école des Tilleuls. Robert Poutifard, maître des CM1, prenait sa retraite et ses collègues tinrent absolument à lui offrir un pot et un cadeau d’adieu.
Le premier à prendre la parole fut le directeur, M. Gendre, un petit homme sec et sévère. Il tapa dans ses mains pour obtenir le silence et commença ainsi:
– Cher Robert, permettez que je vous appelle Robert, votre nom restera à jamais lié à notre école puisque vous y avez passé… trente-sept années scolaires !
En effet, murmura Poutifard entre ses dents afin que personne ne puisse l’entendre, trente-sept années de cauchemar
– Vous n’avez jamais songé à partir, jamais songé à nous quitter…
Oh si ! Tous les soirs, figurez-vous, tous les soirs depuis trente-sept ans…
– Les anciens de l’établissement se rappellent encore le jeune enseignant dynamique et novateur qui, dès son arrivée…
– … avait envie de repartir, acheva muettement Poutifard.
– A vos qualités de pédagogue, vous avez su adjoindre…
Déjà, Robert Poutifard n’entendait plus. Il arborait un sourire de circonstance et tâchait de faire bonne figure, mais sa tête était ailleurs et son regard s’enfuyait malgré lui vers le grand tilleul qui bruissait dans la cour de récréation, derrière la fenêtre ouverte.
Plus qu’une heure, se disait-il. Plus que soixante petites minutes et nous y serons…
Il sursauta presque quand les applaudissements éclatèrent. Le directeur achevait son discours:
– … aussi je l’avoue avec un peu d’émotion: vous nous manquerez, Robert. Et vous manquerez aux enfants…
Mais je n’ai pas du tout l’intention de les abandonner ! commenta Poutifard en silence.
Deux fillettes de CM1 s’avancèrent alors vers lui. La première lui remit un bouquet de fleurs presque aussi gros qu’elle.
– Je te remercie, il est magnifique ! déclara Poutifard, je passe justement devant la benne à ordure en rentrant à la maison…
La seconde lut avec application un compliment préparé par la classe:
– Il nous a appris les mathématiques, l’orthographe et la botanique, toujours patient, toujours gentil…
… il a failli mourir d’ennui ! compléta Poutifard.
– … il nous a consacré sa vie, dit la petite. Monsieur Poutifard, merci beaucoup d’avoir tant travaillé pour nous. Même si passent mille années, nous ne vous oublierons jamais.
– Oh mais c’est charmant ! s’exclama le directeur. Tout à fait charmant !
Toutes les personnes présentes applaudirent la fillette ravie qui exécuta une gracieuse révérence.
Moi non plus je ne vous oublierai jamais, songea Poutifard. Faites-moi confiance… »

Le Cirque Amicus, de Éric Sénabre et Christel Espié (Didier Jeunesse, 2019)

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Cette couverture attire l’œil comme une affiche de cirque. Approchez donc, faites un bon dans le temps jusqu’à l’année 1912 et suivez le jeune Collins dans les rues de Londres jusqu’au chapiteau du Cirque Amicus !

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N’hésitez pas, le spectacle vaut assurément le détour… Sous vos yeux ébahis se succèderont tours de force, clowneries et acrobaties. Mais le clou de la représentation est sans doute l’incroyable numéro exécuté par le dompteur Chapman, son lion et son ours. Du moins jusqu’au jour tragique où les deux bêtes se volatilisent inexplicablement, mettant en péril l’avenir du cirque. L’astucieux Collins n’hésite pas un instant et se met en quête d’indices…

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Antoine et Hugo sont toujours ravis d’avoir l’occasion de lire des albums. Notamment ceux qui, par leur texte plus étoffé, la teneur ou la complexité de leur propos, s’adressent à de « grands » enfants comme eux. Ils ont été captivés par l’enquête de Collins qui leur a donné l’occasion de retrouver un auteur dont nous ne manquons aucune publication depuis Sublutetia et une illustratrice dont nous avions déjà énormément apprécié le coup de pinceau dans Le visiteur de minuit.

Un décor fascinant, quelque part entre la Londres d’Oliver Twist et un univers de cirque fellinien, des personnages troublants, une intrigue menée tambour battant, portée par l’écriture vive d’Éric Sénabre et les illustrations flamboyantes de Christel Espié… Tout cela contribue à faire opérer le charme, de la première à la dernière page. Un album à faire découvrir sans hésiter aux amateurs d’enquêtes et de péripéties !

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Extraits

« Quand le jeune Collins vit la tente du chapiteau se gonfler au loin, près des docks de Londres, il frotta ses mains sales, ajusta sa casquette et boutonna le col de sa chemise. Il tâta la poche de sa veste élimée ; une seule pièce, même pas une deuxième pour lui tenir compagnie. Pour un gamin des rues comme lui, habitué à vivre de petits boulots, des renseignements qu’il marchandait à la police, l’arrivée d’un cirque était une opportunité à ne pas manquer. ‘Mars 1912 : la chance te sourit peut-être enfin, mon brave Collins !’ pensa-t-il en se mettant en route. »

« Tout le monde finit par s’éloigner, à l’exception de Collins, toujours à l’affût d’un indice. C’est alors qu’il remarqua un petit bout d’étoffe au milieu de la cage. N’ayant pas le bras assez long pour l’atteindre, il se procura une perche pour le faire glisser jusqu’à lui. C’était un bout de toile épaisse, bleu foncé, qui semblait avoir été déchiré. Collins le fourra dans sa poche, et inspecta les environs. »

Lu en décembre 2019 – Didier Jeunesse, 15,90€

Curieux mammifères, de Florence Guiraud (Saltimbanque, 2019)

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N’y allons pas par quatre chemins : Curieux mammifères est le plus beau documentaire qu’il nous ait été donné de lire depuis longtemps. Époustouflantes, les immenses illustrations de Florence Guiraud rendent grâce à la beauté et à la diversité des membres de la grande famille des mammifères. Leurs compositions attirent intelligemment notre attention aux étonnantes formes de nez, trompes, cornes, queues, pelages et autres cuirasses qui permettent aux différentes espèces de s’adapter à leur environnement. Mais surtout, elles restituent comme aucune autre les frémissements, la douceur, la vulnérabilité aussi, de ces animaux dont elles nous font sentir si proches…

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Ces graphismes émouvants vaudraient à eux seuls le détour. Cela dit, la qualité du texte est à la hauteur – il ne nous arrive pas souvent de lire (et relire !) un documentaire de bout en bout ! Florence Guiraud propose des éclairages complémentaires, combinant informations sur l’évolution, anecdotes historiques et restitution de croyances et mythes relatifs à certains animaux… On ne peut qu’être ébahi des super pouvoirs des différentes espèces. Il y a celles qui voient à des kilomètres dans le désert, celles qui plongent à 900 mètres de profondeur, celles qui réalisent des bonds fabuleux, celles qui disposent d’un radar naturel pour se mouvoir de nuit… Ce documentaire sort des sentiers battus en nous faisant découvrir de nombreux animaux dont nous ignorions jusqu’à l’existence : une mine d’informations aussi stupéfiantes que réjouissantes !

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Cet enthousiasme est à la mesure du désarroi ressenti en constatant que l’histoire est toujours la même. La recherche du profit et les superstitions alimentent le braconnage, le commerce d’ivoire, de fourrures, de cornes, contribuant ainsi à faire disparaître ces espèces une à une. À l’image du pangolin, au bord de l’extinction : traqué pour sa viande et ses écailles, il s’immobilise enroulé lorsqu’il se sent menacé et les braconniers n’ont plus qu’à se pencher pour le ramasser…

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Un majestueux cabinet de curiosité dont chaque double page charrie sa dose de grains dans le sablier de notre conscience. Indispensable !

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Extraits

« Les cornes ont plusieurs fonctions. Tout d’abord, c’est un signe de reconnaissance. Dans la savane, elles permettent aux antilopes et aux gazelles de se distinguer entre espèces. Elles sont aussi un atout de séduction et un signe de supériorité : les femelles préfèrent les mâles qui possèdent les plus grandes cornes. Celles-ci sont également un moyen de défense. »

« Il y eut jusqu’à 300 espèces d’éléphants, mais aujourd’hui il n’en reste plus que trois : l’éléphant de forêt, l’éléphant de savane et l’éléphant d’Asie. »

« Dans ces régions désertiques, les prédateurs abondent. Heureusement, le suricate possède une vue incroyable qui lui permet d’identifier un ennemi à des kilomètres de distance. Alors que certains membres du groupe cherchent la nourriture, d’autres surveillent et se tiennent prêts, pour les avertir, à pousser des cris stridents, sortes de vocalises bien spécifiques. L’organisation dans leur société est basée sur l’entraide et l’altruisme. Tout repose sur la coopération et le partage du travail. Chacun contribue à la protection du groupe, à l’entretien du terrier, à la surveillance des petits. Et même la défense contre des prédateurs, comme le cobra, se fait à plusieurs. Prédateurs, ils n’hésitent pas à s’attaquer à plusieurs à ces serpents venimeux ou à des scorpions dont ils se délectent. »

Lu (et déjà relu !) en décembre 2019 – Saltimbanque, 22€