Akata Witch, de Nnedi Okorafor (L’école des loisirs, 2020)

Sunny vit comme nulle autre l’expérience d’être différente : passionnée de foot tenue à l’écart du terrain parce qu’elle est une fille, noire mais albinos, née et élevée aux États-Unis mais rentrée au pays avec ses parents nigérians – donc une akata, terme péjoratif désignant les Noirs américains. Et voilà que par dessus le marché, elle découvre qu’elle est une « fille Léopard » dotée de pouvoirs insoupçonnés auxquels elle va devoir s’initier en mode rapide, vue l’ampleur de la mission qu’elle doit relever en équipe avec trois autres jeunes Léopards. Le tout sans que ses proches ne remarquent rien, puisque l’existence des Léopards est tenue strictement secrète…

Cette fantasy nigériane a emporté l’enthousiasme de toute la famille – d’abord celui d’Antoine qui l’a dévorée en une journée, nous poussant à la découvrir à voix haute. Sunny est une héroïne hors du commun dont la découverte exaltante de son identité et l’apprentissage à s’affirmer telle qu’elle est nous ont beaucoup inspirés. Une adolescente qui aime lire – ses romans préférés sont Quand les hommes savaient voler de Virginia Hamilton et Sacrées Sorcières de Roald Dahl ; j’ai apprécié le clin d’œil à une autre autrice d’origine nigériane, Chimamanda Ngozi Adichie, dont Sunny lit L’hibiscus pourpre.

La communauté des Léopards nous a fascinés. Un monde très cohérent avec ses propres organisations à travers le monde, sa monnaie, ses commerces, ses organes de presse, ses modes de transport, ses événements culturels et sportifs, et surtout une hiérarchie de valeurs valorisant la singularité plutôt que la « perfection », les livres et le savoir plutôt que l’argent. L’ombre de Harry Potter plane sur ce genre littéraire qui peine souvent à se renouveler. Le pari est ici tenu, grâce à la densité foisonnante de l’univers imaginé par Nnedi Okorafor et à son ancrage dans la société nigériane et dans le folklore africain. En toile de fond, on sillonne les rues animées d’Aba, d’Owerri et de Lagos, on découvre l’extraordinaire diversité de cultures qui font la richesse de ce pays, on entend parler l’ibo, le yoruba, le haoussa, l’efik et même le xhosa, on goûte des plats épicés préparés à base de plantain ou d’igname au son de la musique de Fela Kuti. Quel voyage !

J’aurais quelques réserves sur l’intrigue, peut-être trop linéaire, avec quelques flottements et une accélération dans les dernières pages vers un dénouement rapide qui ne m’a pas complètement satisfaite. Cela dit, Antoine et Hugo ont été captivés pour leur part, au point de prêter serment de ne plus ouvrir de livre avant d’avoir mis la main sur le tome 2, qui vient heureusement de paraître…

Une excellente surprise que ce roman initiatique porté par de belles valeurs de tolérance et de féminisme ! Bravo à L’école des loisirs qui nous donne à lire en traduction française ce texte qui sort des sentiers battus. Et à bientôt donc pour parler d’Akata Warrior.

Les avis de Sophielit et de SuperChouette.

Extraits

« Sunny avait envie d’en savoir plus, mais quelque chose d’autre la titillait. Son père était convaincu que, pour réussir dans la vie, seule comptait l’éducation. Il était allé à l’école de nombreuses années pour devenir avocat et était l’enfant de la famille qui avait le mieux réussi. La mère de Sunny était médecin et expliquait souvent que le fait d’avoir été la meilleure à l’école lui avait offert des opportunités auxquelles les filles n’auraient même pas pu prétendre ne fût-ce que deux décennies plus tôt. Du coup, Sunny croyait fermement en l’éducation elle aussi. Or, elle se trouvait devant la mère de Chichi, entourée de centaines de livres qu’elle avait lus et qui vivait dans une vieille hutte délabrée avec sa fille. »

« – Mama Put utilise des piments frelatés, expliqua Orlu.

– Ce sont des piments qui poussent près des sites déversoirs – des endroits où les gens se débarrassent des préparations magiques usagées, précisa Chichi à l’intention de Sunny. Ces piments sont très appréciés en Afrique et en Inde. »

« Les Léopards – partout dans le monde – ne sont pas comme les Agneaux. Les Agneaux pensent que l’argent et tout ce qui est matériel sont les choses les plus importantes dans la vie. Tu peux tricher, mentir, voler, tuer, être bête à bouffer du foin, mais si tu peux te targuer d’avoir du fric et de posséder des tas d’objets, et que tu te vantes à raison, tu peux tout faire. L’argent et les possessions matérielles font de toi un roi ou une reine au royaume des Agneaux. Rien de ce que tu fais alors n’est mal, tout t’est permis. Les hommes et femmes Léopards sont différents. La seule manière de gagner des chittims, c’est en apprenant. Plus tu apprends, plus tu en obtiens. La connaissance est au centre de tout. Le bibliothécaire en chef de la bibliothèque Obi est le gardien du plus grand gisement de connaissances de toute l’Afrique de l’Ouest. »

« Il n’existe pas une seule culture chez les Agneaux dans laquelle les gens n’aspirent pas à cet état inférieur qu’on appelle la perfection, quelle que soit la définition qu’ils en donnent.

Nous, les Léopards, ne sommes pas comme eux.

Nous accueillons ce qui nous rend uniques ou singuliers. Car c’est seulement cela qui nous permet de trouver et de développer nos pouvoirs les plus personnels. »

Lu en novembre 2020 – L’école des loisirs, 18€

Pikkeli Mimou, d’Anne Brouillard (L’école des loisirs, 2020)

Les premiers gels sont là, dans notre région allemande. Le moment était venu de découvrir Pikkeli Mimou emmitouflés sous un plaid et près d’une théière fumante. Quel plaisir de retrouver les protagonistes de la série du pays des Chintiens ! Plus courte, cette histoire raconte les premières journées de neige et l’équipée de Killiok à travers le lac gelé et la forêt de bouleaux pour une visite d’anniversaire chez Pikkeli Mimou…

Plaisir d’être au chaud dans son fauteuil lorsque tombe la neige. Plaisir de préparer une surprise pour un ami. Plaisir d’entendre crisser la neige sous ses pas et chanter les étoiles. Plaisir des retrouvailles et du partage. Plaisir de lire des pages pleines de poésie près du poêle. De petits plaisirs qui n’ont peut-être jamais été aussi essentiels, qu’Anne Brouillard sublime par un texte dont chaque mot déploie tout un monde dans notre imaginaire – et surtout par des illustrations absolument merveilleuses dans lesquelles on rêve de pouvoir entrer…

Une gourmandise au charme scandinave, que nous avons prolongée en cuisinant la recette du gâteau aux épices de Killiok dont vous pourrez constater qu’il est assez fidèle à l’original !

Lu en novembre 2020 – L’école des loisirs, 12,50€

Le silence est d’ombre, de Loïc Clément et Sanoe (Delcourt Jeunesse, 2020)

La vie a tant cabossé Amun qu’il n’en attend plus grand-chose. Si bien que le jour où l’enfant périt et devient fantôme, il n’en est pas plus affecté que cela. L’existence spectrale a ses avantages : finies les peurs et les souffrances ! Sauf qu’une rencontre pourrait révéler à Amun pourquoi la vie vaut, malgré tout, la peine d’être vécue…

Leur nom ne ment pas, les Contes des cœurs perdus signés Loïc Clément ont le charme des contes et le mélange singulier de mélancolie et de douceur qu’on a tous au fond de nous. Ayant déjà beaucoup aimé Chaque jour Dracula, nous étions curieux de renouer avec cette série.

Toute la famille a été questionnée par cette expérience proposant d’imaginer la mort comme quelque chose qui n’est pas forcément triste, qui peut apporter une délivrance, voire une existence avec d’autres possibles. Autant dire que le sujet n’est pas des plus joyeux. Mais voilà finalement une manière étonnante d’apprivoiser l’idée du trépas en se laissant porter par les rêves prodigieux qu’il suscite chez les créateurs de cette BD – je pense notamment à cette scène vertigineuse qui nous montre les deux fantômes appréciant leur nouvelle « hauteur de vue » du haut d’un satellite. Et en même temps, c’est finalement presque une démonstration par l’absurde de ce qui fait la saveur de la vie.

Comme dans un conte, l’histoire nous est racontée par un narrateur omniscient. Les mots sont pesés, limités à l’essentiel, laissant les silences se déployer et les illustrations porter le récit. J’ai trouvé les contrastes de couleurs un peu violents sur certaines planches, mais cela ne m’a pas empêchée d’être impressionnée par ces dessins aériens et expressifs, travaillés jusque dans leurs moindres détails qui nous font voyager entre Orient et Occident, entre ombre et lumière, par-delà les éléments déchaînés.

Un hymne à la vie saisissant, sur un mode inattendu.

Lu en novembre 2020 – Delcourt Jeunesse, 10,95€

Comme des sauvages, de Vincent Villeminot (Pocket Jeunesse, 2020)

« Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au fond, cela sonnait davantage comme une promesse que comme une menace.

On entre dans ce roman comme Tom dans la forêt primaire représentée en couverture : alerté.e par le résumé comme le jeune homme par un panneau de mise en garde, on sait qu’on met le pied en zone inconnue et que les frissons seront au rendez-vous. Cela ne nous empêchera pas d’être complètement pris.e de court au bout d’une centaine de pages. Puis encore. Et encore. Je n’en dirai donc pas plus, sinon que l’intrigue s’affranchit radicalement du concevable, bifurque et rebondit dans des directions inattendues, glissant du drame familial vers le thriller, du récit d’initiation au fantastique, nous laissant complètement abasourdi.e.

« … et puis, même bons ou bien intentionnés, les adultes sont toujours soucieux d’éviter aux enfants des déconvenues futures, et ainsi, ils leur exposent très tôt l’absurdité du monde, leur apprennent à se méfier du temps, des autres, de l’inconséquence, de l’ignorance et du jeu gratuit, alors qu’ils pourraient encore en jouir naïvement. »

Ne peut-on pas trouver belle l’idée d’un éden où la beauté de la nature et l’innocence de l’enfance seraient préservées de l’absurdité de notre société et des principes que les adultes doivent endosser ?

Vincent Villeminot s’inspire de Peter Pan, des romans de Jack London et des mythologies bibliques et grecques pour renouer avec les thèmes de la vie sauvage et du passage à l’âge adulte qui traversaient déjà Nous sommes l’étincelle. Ce qui rend ces deux romans tout aussi passionnants l’un que l’autre, c’est leur art de susciter la réflexion plutôt que de vouloir l’orienter. Difficile, au final, d’identifier dans ces pages un paradis ou un enfer. L’auteur sait restituer la beauté de la nature brute, la trêve et les révélations qu’elle peut offrir, chaque mot faisant jaillir des images, chaque syllabe donnant l’impression de respirer à pleins poumons d’enivrantes bouffées d’oxygène.

« La forêt était neuve comme elle l’est à chaque printemps. Les feuilles, jeunes et veinées, avaient ce vert qui semble capturer la lumière et la préserver jusqu’au crépuscule, la terre restituait des parfums de sève exaltants, les feuilles mortes et les bogues qui se décomposaient dans l’humus parlaient d’un temps révolu. »

Mais il n’y va pas par quatre chemins pour montrer ce que le monde sauvage a de plus terrifiant. Et les sacrifices qu’exige la construction d’une communauté alternative. Ces contradictions sont insécurisantes, elles placent le récit sous tension et nous font tourner les pages.

Voilà donc un roman qui m’a séduite à bien des égards et questionnée au bons sens du terme, mais pas autant enthousiasmée que Nous sommes l’étincelle (qui avait placé la barre très haut). Peut-être parce que la plupart des personnages m’ont moins touchée, peut-être parce que je n’ai pas trouvé facile de négocier chacun des virages de l’intrigue.

Ce roman hypnotique où se mêlent l’horreur et la grâce est à découvrir – si vous avez le cœur bien accroché !

L’avis de Hashtagcéline

Lu en novembre 2020 – PKJ, 18,90€

Le journal de Gurty, tomes 1 à 7, de Bertrand Santini (Sarbacane)

« Bref, tous mes copains étaient là. Même ceux que j’aimais pas. »

Les motifs de se réjouir ne sont pas légion en ce moment, mais nous avons une botte imparable que nous partageons volontiers avec vous : à l’honneur sur la table de chevet de Hugo, la pile grandissante de livres publiés par Gurty, première chienne écrivaine de l’histoire de la littérature ! Dont nous avons décidé cette semaine, en attendant le nouveau tome que la Poste tarde un peu à nous livrer, de relire tous les tomes à la suite, histoire de faire le plein de sagesse et de bonne humeur. Car Gurty est une indécrottable optimiste qui voit toujours la gamelle à moitié pleine : figurez-vous que même les chats arrivent à lui faire plaisir « au moment où ils s’en vont » ! D’un entrain exubérant et communicatif, qu’il s’agisse de son amour de maître, des odeurs de thym de la cuisine… ou d’autres odeurs – peu importe, n’entrons pas dans les détails. Il n’en reste pas moins que l’esprit de Gurty est affuté comme une lame lorsqu’il s’agit de passer la société au crible de son sens critique et d’une solide dose de bon sens : « À ce sujet, des légendes prétendent que lorsqu’on meurt, on va au ciel. Si c’était vrai, ça ne changerait pas grand-chose pour les oiseaux, de toute façon »

Ses ennemis préférés – vous savez, ceux-là même qu’on adore tellement détester qu’ils nous manqueraient presque quand ils ne sont pas là – en prennent pour leur grade. Les humains (la plupart) ne sont pas en reste, avec leur manque de goût et de sens des priorités, leur mépris pour la nature et leur ingratitude à l’égard des animaux. Heureusement pour eux, il y a là une mine de leçons de vie et de réflexions philosophiques à méditer :

« Certes, le monde est vaste, et le chemin de la vie est parsemé de trous, de pièges et de crevasses. Il faut faire gaffe ! Mais pour les éviter, rien de plus facile : il suffit de ne pas tomber dedans. »

« Avoir un ennemi en commun, ça crée des liens »

Voilà un exemple éloquent des pouvoirs de la littérature qui vous permet de redécouvrir le monde d’une autre perspective, peu représentée jusqu’à présent : celle de nos amis à poils. Quelle révélation que cette vision du monde où chacune des aventures du quotidien est une occasion de se réjouir, chaque rat mort, sauterelle congelée ou lézard séché une bénédiction – et chaque tas de feuille puant un terrain d’exploration exaltant (« allez donc y faire un tour et vous découvrirez une foule de bestioles incroyables »). Vous l’aurez compris, cette lecture va vous conduire à reconsidérer radicalement les choses qui vous semblaient les plus évidentes !

« Un cerf-volant qui vole, ça ne sert à rien à part vous énerver : il est trop haut pour se faire mordre, broyer, détruire écrabouiller, pétrir, mâcher, moudre, et réduire en miettes tout ce qui reste. »

« Personnellement, si je savais sculpter, je ferais plutôt des œuvres artistiques agréables à contempler, genre statues de poulets, rats ou saucisses. »

Avec tout ça, pas étonnant que Gurty fasse un tel carton en librairie ! Ses aventures sont réjouissantes, car la petite chienne laisse libre-cours à tout ce que les enfants doivent apprendre à réprimer : les envies de bonnes farces, le plaisir de se chamailler, de courser les plus petits, de se vanter (vous conviendrez que Gurty a un petit côté sauvage qui évoque un peu son ancêtre le loup, non ?) ou de rire sans vergogne des mésaventures des uns et des autres. Déclenchant des jeux d’arroseur-arrosé et des péripéties qui nous laissent gueule-bée. Ajoutez à cela des illustrations hilarantes, des clins d’œil à Machiavel, Lewis Caroll et Maurice Sendak – et le charme de la Provence, cyprès, Mistral et chant des grillons : comment ne pas se demander quand le prix Nobel de littérature viendra enfin récompenser le génie de Gurty ?

« Conclusion générale : si vous tenez vraiment à vivre à deux, choisissez plutôt quelqu’un de super plutôt que nul, parce qu’avec les gens nuls, ça finit toujours par des ennuis. En revanche, si vous appréciez la sagesse, le rire, la joie ainsi que les soirées grignotage au coin du feu, adoptez donc plutôt un chien, car là, au moins, vous êtes certain de vivre avec quelqu’un de bien. »

PS : Fait remarquable, nous sommes partis en camping cet été avec l’intégralité des sept premiers tomes dans notre valise – il faut avoir le sens des priorités quand on fait ses bagages !

N’hésitez pas à consulter l’avis de Linda sur le tome 1, le tome 3 et le tome 4 de cette série.

7 tomes lus et relus – Éditions Sarbacane

Einstein. Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps, de Torben Kuhlmann (NordSud, 2020)

« L’imagination est plus importante que le savoir, car le savoir est limité », dit Albert Einstein. Torben Kuhlmann montre qu’on aurait bien tort d’opposer les deux. Ses albums initient en effet ses jeunes lecteurs aux plus grandes révolutions scientifiques (en l’occurrence, la théorie de la relativité, après les débuts de l’aviation, la première expédition sur la lune et l’invention de l’électricité), en imaginant que ces avancées aient été le fait… de souris.

L’idée est prodigieuse : les ingénieuses petites bestioles de Kuhlmann ont une soif de comprendre le monde toute communicative. Le problème peut sembler insoluble : comment remonter le temps pour parvenir à temps à LA fête du fromage ? Voilà notre petite souris qui cogite, trafique l’aiguille du réveil, les autres horloges de la maison et même l’heure du clocher de la ville. Tirant des leçons de ses expériences ratées, la voilà qui mène l’enquête chez un horloger, puis à l’Office des Brevets de Berne où travailla, il y a plus d’un siècle, un certain Albert Einstein…

Comme dans les tomes précédents, la forme est vraiment à mi-chemin entre l’album illustré et le roman : le texte est étoffé, avec une belle intrigue piquée de clins d’œil malicieux (notamment à Stephen Hawkins et à la mythologie grecque !), mais indissociable des splendides illustrations. Tout au plaisir de suivre notre minuscule scientifique dans son investigation, on remarque à peine qu’on apprend une foule de choses sur le temps, l’heure, la Suisse, la vie d’Einstein et sa fameuse théorie. Mais surtout, foi de chercheuse : je ne connais pas de livre qui restitue mieux que ceux de Kuhlmann le plaisir de poser de bonnes questions, de formuler des hypothèses et de progresser pas à pas vers la solution. Ce cheminement scientifique est mis en scène comme une aventure, impliquant l’exploration de lieux fascinants (et incommensurables, vus à hauteur de souris !), des bonds vertigineux et la fuite devant de redoutables prédateurs… Des péripéties sublimées par le crayon de Kuhlmann qui brosse le décor avec un sens méticuleux des détails vintage et ses adorables petites héroïnes de façon très expressive.

On referme le livre partagé entre l’envie de questionner le monde et celle de déguster un savoureux morceau de fromage. Un album qui mélange aventure, documentaire et fantaisie : pour les futurs amateurs de science fiction !

Lu en novembre 2020 – NordSud, 20€

Tumée, l’enfant élastique, de Marion Achard (Actes Sud Junior, 2020)

Quelle jolie surprise que ce petit roman sur l’initiation d’une jeune contorsionniste ! Nous l’avons découvert un peu par hasard, attirés par son titre amusant et la curiosité d’en savoir plus sur la Mongolie. Fort bien nous en a pris.

« Des filles souples, il y en avait des tas.

Des filles souples et obstinées, il y en avait pas mal.

Des filles souples, obstinées et aussi créatives qu’Arioma et moi, il n’y en avait pas tant que ça. »

On le découvre à la première page, il s’agit de battre un record du monde. Tumée est prête, mais le défi semble surhumain. Il n’en a pas fallu plus pour captiver Antoine et Hugo, très adeptes du Guinness Book dont ils possèdent plusieurs éditions (sans doute les livres les plus lus de notre bibliothèque). Autant vous dire que nous n’avons fait qu’une bouchée du reste du livre, habilement construit en allers-retours entre ces instants de dépassement de soi qui n’en finissent pas de se dilater et les souvenirs qui affluent dans l’esprit concentré de Tumée. Une histoire captivante qui nous transporte dans une banlieue d’Oulan-Bator, capitale de la Mongolie et nous fait découvrir la vie en yourte, les écoles de contorsion, mais aussi les drames qui frappent les éleveurs de troupeaux dans les steppes et les mineurs dans le sud du pays. On apprend une foule de choses au passage, mais on le remarque à peine tant l’intrigue est prenante.

« Dehors, la vie palpite. Mais ici, tout est suspendu. »

Entrer dans la tête d’une contorsionniste, par la magie des mots, est vraiment une expérience singulière : pourquoi pousser ainsi son corps au-delà de ses limites, comment y parvient-on ? Que recherche le public ? Manifestement très bien documenté, ce récit est fascinant.

« Je me suis souvenue qu’un jour, mon père m’avait dit que ce qui faisait la différence entre deux contorsionnistes, c’était la volonté. Mais en serrant Arioma puis Yömör dans mes bras, je me suis dit que si la volonté comptait, l’amitié, elle, était là pour nous aider à tenir bon et à nous relever. »

Le roman est porté par ses beaux personnages, à commencer par Tumée : douée, mais surtout persévérante, riche de ses amitiés et de l’amour de ses parents. Cette lecture nous a donné envie de revoir l’excellent film La jeune fille et son aigle, un autre récit initiatique mettant en avant une jeune prodige mongole.

Un roman addictif, émouvant, qui vient élargir notre horizon. Voilà de quoi nous donner envie de découvrir très vite les autres livres de Marion Achard !

Lu à voix haute en novembre 2020 – Actes Sud Junior, 13,50€

La maison qui parcourait le monde, de Sophie Anderson (L’école des loisirs, 2020)

« Certaines choses sont comme elles sont, nous ne pouvons pas les changer. »

Une maison sur pattes qui s’installe dans les lieux les plus sinistres et reculés, une grand-mère un peu sorcière, un choucas et des morts pour seule compagnie, une inquiétante barrière faite d’os et de crânes humains pour mettre les autres à distance… Marinka mène une vie pour le moins spéciale. Sa voie semble toute tracée : elle sera Gardienne, comme sa grand-mère, et guidera les morts vers leur ultime destination. Mais la jeune fille n’a d’yeux que pour le monde des vivants, au loin, ses lumières et son effervescence. Un monde qui lui est strictement interdit. Peut-elle refuser la vie à laquelle elle est promise ? Lorsque Marinka décide d’enfreindre des règles qu’elle ne comprend pas, elle n’imagine pas les conséquences dévastatrices que cela va avoir…

Entre récit initiatique, roman d’aventure et folklore russe, ce livre se démarque par un objet-livre splendide et une grande originalité. Il y a des longueurs : le cycle d’espoirs et de déceptions qui s’emparent de Marinka lassera peut-être certain.e.s lecteur.ices. Notre curiosité a tout de même été nourrie par les révélations successives sur le monde des Yagas et l’histoire de Marinka. Et Hugo a été complètement charmé par l’idée de cette maison qui voyage, frémit, soupire, fait onduler ses parquets, crée des cachettes et des passages… Il faut dire que le contexte actuel lui a donné une résonance inattendue : si le nomadisme capricieux de la maison est une source d’angoisse dans le livre, il a suscité toutes sortes de rêves chez nous en cette période de confinement, en témoigne ce dessin inspiré sans nulle doute par ce roman !

Plus largement, nous avons aimé ce décor russe de balalaïkas, de steppes et de mets aux noms intrigants listés dans un glossaire à la fin du livre. Un univers merveilleux incarné avec délicatesse par les illustrations en noir et blanc qui ponctuent le texte.

Voilà une lecture de circonstance pour cette période de la Toussaint. La mort, omniprésente, est présentée avec tant de poésie et douceur qu’on a le sentiment de l’apprivoiser page après page. Il est aussi beaucoup question de la vie : des déterminismes que l’on peut toujours déjouer d’une manière ou d’une autre, de la solitude, des plaisirs de la table et surtout de l’âge de l’adolescence, avec ce mélange de tendresse immense et d’exaspération face aux règles et recommandations incompréhensibles de la Baba.

Une façon moderne et inattendue de revisiter le mythe des Babas Yagas, qui donne un livre sombre, mais réconfortant comme un chak-chak accompagné d’une chope de kvass.

L’avis du blog Livres & merveilles

Extraits

« Quand les morts arrivent ici, ils sont perdus et désorientés, mais ils repartent calmes et apaisés, prêts pour leur voyage. »

« Donc, il n’y a que toi, ta grand-mère, ton choucas et ta maison qui marche, reprend-il d’un air interrogateur.
– Oui, et nous bougeons beaucoup, donc je ne vais pas à l’école. C’est une vie très solitaire.
Je ris, bien que ce ne soit pas drôle.
– On peut aussi se sentir seul à l’école, même quand on est au milieu de pleins de gens. »

« Baba me gronderait si elle savait que je disais la vérité, mais j’ai appris depuis longtemps que personne ne me crois quand je dis que la maison marche et que c’est beaucoup plus facile que d’inventer des mensonges encore plus ridicules. »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2020 – L’école des loisirs, 15,50€

Milo l’ours polaire, de Laurent Souillé, illustrations de Juliette Lagrange (Kaleidoscope, 2020)

Quelle image poignante que cet ours massif et pourtant si fragile, perdu dans l’immensité des gratte-ciels new-yorkais ? Cette couverture toute en délicatesse a eu un effet magnétique sur moi. Son étrangeté pique notre curiosité : que fait cet ours blanc en pleine ville ?

Page tournée, nous entrons dans un univers plus adapté aux ursidés : cinquante nuances de blanc, banquise à perte de vue surmontée d’un ciel étoilé, faune polaire. Pourtant, le monde des ours, ce n’est pas du sucre glace. Se bagarrer, boxer, guerroyer, rivaliser de force et de muscle, leurs centres d’intérêts ne sont pas incroyablement variés. Milo est à part. Il n’y a qu’une seule chose qui peut le mettre hors de lui : les humains qui s’en prennent à ses amis les bébés phoques. Et alors, on ne répond plus de rien…

Le registre est celui de la fable, l’histoire est simple et moins surprenante que ce que j’espérais. Cela dit, j’ai adoré les illustrations à l’encre et à l’aquarelle de Juliette Lagrange dont les lignes tordues m’ont fait forte impression.

Quel hommage à la sérénité précieuse et fragile des rares zones naturelles préservées des intrusions humaines ! La douceur des lignes des icebergs polaires n’a d’égal que le tapage effrayant de nos mégapoles.

La sagesse de deux colosses marins questionne notre rapport aux animaux et les dérives de nos modes de vie modernes, de la compétition à outrance et de la société du spectacle. Parfois quelques images saisissantes valent mieux qu’un long discours.

Un bel album, entre ville et grand blanc, dont les illustrations valent le détour.

N’hésitez pas à consulter le site de Juliette Lagrange pour vous faire une meilleure idée de ses merveilleuses illustrations !

Lu à voix haute en octobre 2020 – Kaleidoscope, 13,50€

Momo, de Michael Ende (Bayard Jeunesse, 2009 pour la traduction française)

Avez-vous déjà entendu parler de Michael Ende ? Ses livres ont été traduits dans plus de 40 langues et plus de trente millions se sont vendus dans le monde, mais pour des raisons qui m’échappent, cet auteur incontournable de la littérature jeunesse allemande reste méconnu en France. C’est très dommage car ses textes se démarquent clairement et apportent des choses que je ne trouve pas ailleurs. Michael Ende, c’est un talent de conteur immense, un imaginaire ahurissant, mais aussi et surtout un art de s’approprier les questions philosophiques les plus vertigineuses pour en faire des récits d’aventure pleins de rebondissements.

Si L’Histoire sans Fin est son livre le plus célèbre et Jim Bouton le plus lu par les enfants allemands, Momo est pour moi le plus extraordinaire. À travers les aventures d’une petite fille aux prises avec une bande de « voleurs de temps », Michael Ende nous fait prendre conscience de la valeur inestimable du trésor que représente le temps de toute notre vie. L’intrigue est de celles qui vous accrochent de la première à la dernière page : la vie de jeux et de partages de Momo et ses amis est menacée par des messieurs gris qui envahissent la ville et convainquent les habitants de gérer le temps comme un capital à faire fructifier. Soucieux de le rationaliser en le concentrant sur les activités productives pour en accumuler un maximum à la Caisse d’épargne de temps, ils sombrent peu à peu dans une folie collective contre laquelle Momo pourrait bien être le seul rempart…

« Chaque jour, à la radio, à la télévision, dans les journaux, on vantait avec force détails les nouveaux équipements qui faisaient gagner du temps et offraient aux hommes la liberté de mener une « vraie vie ». Sur les murs de maisons et le colonnes Morris s’étalaient des affiches montrant l’image du bonheur. On y lisait en lettre lumineuses :
LA VIE EST PLUS BELLE POUR LES ÉPARGANTS DE TEMPS.
Ou : L’AVENIR APPARTIENT AUX ÉPARGANTS DE TEMPS.
Ou encore : DOPE TA VIE ! ÉCONOMISE LE TEMPS ! »

Nous aimons tellement ce roman que nous avons déjà lu plusieurs fois ses 431 pages, avec l’impression de le redécouvrir à chaque lecture. Plus petits, les enfants appréciaient surtout le suspense et la solide dose de frissons que procure cette histoire. Notre relecture récente a été une vraie révélation. Page après page, je les ai vus prendre conscience de la valeur de leur temps – des moments passés ensemble, des instants de rêve, d’ennui, de jeu, d’inaction. Il est fascinant de voir à quel point ce texte, qui date de 1973, peut mettre le doigt sur les maux de notre époque où la quête de productivité, le consumérisme et les écrans semblent voués à combler chaque vide. Les belles valeurs d’entraide, d’amitié et de bonheur non-matériel portées par Momo et ses amis me semblent plus précieuses que jamais.

Un alliage unique de péripéties, de sagesse et de poésie. Un de ces romans susceptibles de changer à jamais votre regard sur la vie !

Extrait

« De même qu’on dit : « Bonne chance » ou « Bon appétit » ou « Dieu seul le sait », on lançait pour un oui ou pour un non : « Va voir Momo ! »
Mais pourquoi ? Momo était-elle si intelligente qu’elle donnait toujours de bons conseils ? Trouvait-elle toujours les mots justes quand on avait besoin de réconfort ? Prononçait-elle des jugements sages et équitables ?
Non, Momo n’en était pas plus capable que n’importe quel autre enfant.
Alors savait-elle faire de choses qui mettaient les gens de bonne humeur ? Chantait-elle particulièrement bien ? Jouait-elle d’un instrument ? Pouvait-elle danser, exécuter de acrobaties – après tout, elle habitait dans une sorte de cirque ?
Non, ce n’était pas ça non plus.
Connaissait-elle des tours de magie ? Ou une formule mystérieuse capable de chasser les soucis ou les chagrins ? Lisait-elle les ligne de la main, pouvait-elle prédire l’avenir ?
Rien de tout cela.
Ce que la petite Momo savait faire comme personne, c’était écouter. Vous vous dites peut-être : écouter, ça n’a rien d’extraordinaire, tout le monde en est capable.
Eh bien, c’est faux : il y a peu de gens qui sachent véritablement écouter. Et Momo avait une manière unique de s’y prendre. »

Relu à voix haute en octobre 2020 – Bayard Jeunesse, 14,50€