Les Vous, de Davide Morosinotto (L’école des loisirs, 2020 pour l’édition française)

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Ils sont nombreux. Ils viennent d’ailleurs, mais n’ont nulle part où aller. Ils sont différents. Certains les craindront, les rejetteront. D’autres seront prêts à les écouter et à les accueillir…

On s’en rend compte très vite, l’arrivée de l’étrange peuple que forment les « Vous » dans un petit village du nord de l’Italie fait écho à d’autres histoires d’exil, de réfugiés et d’altérité. Tout commence par une succession de catastrophes : un immense rocher se détache et tombe dans le lac, déclenchant une vague anormale et une succession d’événements bizarres et même extraordinaires !

Davide Morosinotto connaît son affaire, il raconte habilement son histoire en multipliant les points de vue : nous avons Blue, intrépide collégienne aux yeux bleus comme le lac ; Tilly, sa meilleure amie ; Léa, une fille un peu étrange qui reste en marge des autres ; Cameron, le fils de l’ingénieure afro-américaine venue du Colorado pour rénover la centrale hydroélectrique ; et Agenore, le gardien du site. Chaque fil narratif s’interrompt toujours « au moment propice », comme dirait Hugo, nous laissant suspendus au récit. Ces perspectives sont aussi différentes, et même franchement décalées. Un décalage qui pourrait s’avérer dramatique…

La barre était placée très haut : Le célèbre catalogue Walker & Dawn et L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges sont peut-être nos romans préférés parmi l’immense pile parcourue ces dernières années. Les Vous se révèle vite différent puisqu’il n’y a pas de dimension historique ni de beaux documents d’archive intercalés dans le texte. Différent, donc, mais ce n’est pas ce qui explique que nous ayons été moins enthousiasmés que par les livres précédents de l’auteur. Nous avons eu le sentiment que certains fils narratifs n’apportent pas grand-chose à l’histoire, comme l’épopée de Tilly ou les affaires du conseil municipal qui sont simplement évoquées en passant. En revanche, on voudrait en savoir plus sur les Vous, leurs origines, leur société qui semble matriarcale mais sur laquelle on en saura finalement très peu. Nous nous sommes questionnés sur la cohérence de certains aspects. Par exemple, si les Vous communiquent avec les humains en prenant la voix de personnes de leur entourage, je me suis étonnée que les personnages reconnaissent par moments la voix d’un Vous particulier. Tout cela me donne l’impression que ce roman aurait eu besoin d’un « tour de vis » supplémentaire pour être vraiment super.

Cela dit, nous avons aimé la façon dont ce roman donne intelligemment à réfléchir à la crise des migrants, évidemment, mais aussi aux amitiés adolescentes et aux théories de la conspiration dont Morosinotto ne pouvait pas savoir qu’elles se nourriraient cette année de la crise actuelle. Nous sommes bien entrés dans ce roman que nous avons lu sans fléchir. Je pense qu’il plaira aux amateurs d’aventures et de surnaturel, et nous continuerons à suivre avec énormément de curiosité les parutions de cet auteur !

Lu à voix haute en mai 2020 – L’école des loisirs, 18€

Amoureux, de Hélène Delforge et Quentin Gréban (Mijade, 2020)

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Beaucoup de mots ne devraient se décliner qu’au pluriel. Prenez « Amour », par exemple : ce mot unique recouvre en réalité un kaléidoscope d’expériences singulières qu’il serait très dommage de cantonner aux clichés : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants… » Oui, certes, mais parlons aussi du flirt, du coup de foudre, de la complicité construite pendant toute une vie, et du spectre infini que l’on peut imaginer entre ces pôles. Des amours euphorisantes et joyeuses. Des amours tendres, dévorantes, sensuelles, coquines. Des amours vacillantes, tourmentées, nostalgiques. Amours adolescentes, amours surgies au crépuscule d’une vie quand on ne les attendait peut-être plus. Amours de marins, amours de serveuses, amours de soldats, amours de femmes…

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Ce sont ces saveurs douces et amères que ce très bel album célèbre en grand format. Multitude d’histoires racontées et illustrées avec poésie, souvent condensées en une pensée, une impression fugace.

Je ne lis pour ainsi dire aucune romance, et peu de livres conceptuels : il ne m’arrive pas souvent d’apprécier une lecture s’il n’y a pas une intrigue bien construite qui m’emporte de la première à la dernière page. Pourtant, j’ai été touchée par ces histoires que j’ai lues comme une ode à la vie. Qui rappellent aussi à quel point l’essentiel est précieux et éphémère. Des messages qui résonnent particulièrement en cette période qui nous bouscule dans nos certitudes et nous invite à nous recentrer sur l’essentiel. Une parenthèse hors-sol, une onde de douceur qui font du bien.

Le charme vintage des illustrations qui évoquent les années folles, la Libération et les Trente Glorieuses explique sans doute l’envie irrésistible que me donne cet album de fredonner des airs connus de Brel, de Piaf, de Brassens ou de Barbara. Je termine donc cette chronique en musique !

« Voilà combien de jours, voilà combien de nuits
Voilà combien de temps que tu es reparti
Tu m’as dit cette fois, c’est le dernier voyage
Pour nos cœurs déchirés, c’est le dernier naufrage
Au printemps, tu verras, je serai de retour
Le printemps, c’est joli pour se parler d’amour
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris
Et déambulerons dans les rues de Paris. »
(Barbara)

Les avis de Linda et de Chloé

Lu en mai 2020 – Mijade, 20€

Sacrées sorcières, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2020)

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Voici LA bande-dessinée que nous ne pouvions pas manquer cette année : l’adaptation de l’un de nos romans préférés de Roald Dahl, par la talentueuse Pénélope Bagieu !

Il fallait être sacrément culottée pour se lancer dans ce projet. D’abord, pas évident de condenser en un seul tome, même de 300 pages, une intrigue aux multiples rebondissements qui présente plusieurs arcs narratifs secondaires. Pas facile non plus de voir comment intégrer plusieurs monologues assez longs dans le roman, que ce soit l’exposé de la grand-mère sur les sorcières au tout début, ou l’épouvantable discours de la Grandissime sorcière. Peut-être plus difficile encore de croquer ces personnages célébrissimes, tellement associés dans notre imaginaire aux illustrations géniales de Quentin Blake !

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J’ai été ravie de voir ces défis relevés haut la main, grâce à une réappropriation du roman qui lui reste toutefois fidèle. Évidemment, comme nous connaissons l’histoire par cœur, les discussions sont allés bon train sur les moindres détails qui avaient été (légèrement) modifiés ou adaptés. Le changement principal est que l’insatiable Bruno Jenkins est devenue une sympathique fillette, ce que je n’ai pas trouvé plus mal : j’adore l’humour grinçant de Roald Dahl, mais sans doute ne raillerait-il plus les enfants gros de la même manière s’il écrivait aujourd’hui ? Et une héroïne, pourquoi pas, pour former un duo intrépide avec notre petit protagoniste. J’ai apprécié aussi le petit clin d’œil féministe aux épisodes de chasse aux sorcières glissée dans l’histoire.

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Le trait vif et malicieux de Pénélope Bagieu campe à merveille les personnages et le décor ! Le ton est donné par l’énergie et les couleurs de la couverture, qui vient sublimer un objet-livre par ailleurs très attrayant avec son titre et sa tranche jaunes. Les personnages sont merveilleux, à l’image de cette grand-mère loufoque et inépuisable, qui cache une tendresse désarmante derrière ses caleçons léopard, ses grandes lunettes et sa moumoute violette. Nous avons aussi adoré la Grandissime sorcière en agitatrice de haine perchée sur ses talons aiguille. Et les décors ! Notamment ce digne hôtel anglais de la plage de Brighton ! Et cette scène apocalyptique jubilatoire qui fait voler en éclats tout ce petit monde bien ordonné !

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Cette pépite d’humour noir est une vraie gourmandise pour celui ou celle qui a dévoré le roman. Pour les autres aussi : je me réjouis déjà à l’idée de tous ces lecteurs en herbe qui vont découvrir les écrits fantastiques de Roald Dahl grâce à cette BD. On en redemande et on en vient à espérer que Pénélope Bagieu s’attaquera à d’autres monuments du roman jeunesse…

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Sacrées sorcières, de Roald Dahl (Gallimard Jeunesse, 1983 pour l’édition originale en anglais, 1984 pour l’édition française)

Ce roman est sans aucun doute l’une des lectures d’enfance qui m’ont le plus marquée (car voyez-vous, Sacrées sorcières et moi, on a le même âge !). La preuve en image ? Mon exemplaire d’époque dont l’état témoigne d’une vie de livre accomplie. Cette Grandissime sorcière, croquée avec tout le génie de Quentin Blake… Il me suffit de la voir pour retomber en enfance et avoir de nouveau le cœur qui bat à tout rompre en tournant les pages.

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« Une vraie sorcière déteste les enfants d’une haine cuisante, brûlante, bouillonnante, qu’il est impossible d’imaginer. Elle passe son temps à comploter contre les enfants qui se trouvent sur son chemin. Elle les fait disparaître un par un, en jubilant. Elle ne pense qu’à ça, du matin au soir. ».

Roald Dahl a un talent inégalé pour nouer son intrigue en quelques mots, en l’occurrence avec une révélation fracassante : contrairement aux idées reçues, les sorcières ne sont pas des femmes vêtues de noir, aisément reconnaissables à leur balai ou à leur verrue sur le nez. Vous n’êtes pas dans un conte de fées. La vérité sur le point de vous être dévoilée est implacable : si les sorcières sont si dangereuses, c’est qu’elles ressemblent à n’importe quelle femme. À quelques détails près que vous apprendrez à discerner si vous avez le réflexe salutaire de lire ce livre. L’histoire captivante d’un garçon et de sa grand-mère qui affrontent le complot le plus épouvantable jamais conçu…

Quel personnage que cette grand-mère norvégienne enveloppée de dentelles, qui fume le cigare et chasse les sorcières ! Son petit-fils n’est pas en reste. Leur ingéniosité est réjouissante, leur complicité merveilleuse.

L’intrigue est portée par l’imagination stupéfiante de Roald Dahl. Cet auteur semble jouer avec les mots avec une malice qui lui appartient. J’aime particulièrement ces passages où il surenchérit tellement qu’il parvient à nous faire passer du frisson au rire.

« Jamais je n’avais vu visage si terrifiant, ni si effrayant ! Le regarder me donnait des frissons de la tête aux pieds. Fané, fripé, ridé, ratatiné. On aurait dit qu’il avait mariné dans du vinaigre. Affreux, abominable spectacle. Face immonde, putride et décatie. Elle pourrissait de partout, dans ses narines, autour de la bouche et des joues. Je voyais la peau pelée, versicotée par les vers, asticotée par les asticots… »

Ce livre a conquis Antoine et Hugo, même s’ils ont été moins impressionnés que moi petite. Je ne compte plus les relectures. Grandissime !

Du même auteur : Fantastique Maître Renard, La potion magique de George Bouillon, Les Minuscules

Lu et relu – Gallimard Jeunesse, 8,90€

Sans foi ni loi, de Marion Brunet (PKJ, 2019)

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Poussez la porte du saloon et faufilez vous entre joueurs de poker, shérif, danseuses, chercheurs d’or et chasseurs de primes… Pas de doute, vous êtes dans un western ! Avec ce que cela implique de chevauchées dans les grandes plaines américaines, de fusillades et de verres de whisky. Tous les ingrédients classiques y sont, à cela près : c’est une femme qui joue le premier rôle !

L’histoire est racontée par Garett qui vit sous la coupe d’un père pasteur terriblement violent… du moins jusqu’à ce qu’Ab Stenson le prenne en otage. D’abord terrifié par la hors-la-loi, aussi intimidante qu’une Calamity Jane, Garett découvre peu à peu une femme écorchée vive, touchante d’humanité, qui brandit sa liberté avec un courage inspirant. Une rencontre qui le changera à jamais en lui révélant la saveur inégalable de l’émancipation.

J’adore l’idée de faire découvrir le genre du western aux ados en le dépoussiérant au passage pour lui insuffler un message émancipateur. Que les lecteurs les plus jeunes s’abstiennent : la plume acérée de Marion Brunet dit sans détour la violence qui règne au Far West, impitoyable pour les enfants, les femmes, les noirs, les indiens, les « étrangers ». Une violence qui met en relief le chemin parcouru depuis un siècle. Même si elle n’en résonne pas moins effroyablement avec certaines actualités indignes de notre époque – je pense en écrivant ces lignes à Ahmaud Arbery, fusillé en 2020 dans l’État de Georgie pendant son jogging par deux abrutis qui ne pouvaient concevoir qu’un afro-américain puisse courir pour d’autres raisons que la fuite après un forfait…

Ce roman a été l’un des plus remarqués de l’année 2019, raflant la Pépite d’or à Montreuil, une nomination pour le prix Sorcières et une flopée de critiques dithyrambiques. J’aurais aimé être aussi enthousiaste tant l’idée d’un western décliné au féminin me séduit. J’ai trouvé que la première moitié du livre manquait de tension narrative, j’ai été dérangée de ne pas mieux voir où les multiples péripéties et rencontres menaient Garett et Ab. L’intrigue monte en intensité ensuite, jusqu’au dénouement qui m’a surprise et touchée, confirmant la capacité de Marion Brunet à se jouer des codes. J’ai trouvé les répétitions concernant Ab un peu lassantes; le narrateur revient sans cesse sur sa beauté et sa force. Mais là aussi, la fin du livre est mieux parvenue à me toucher en dévoilant qui se dissimule cette carapace.

Un western féministe dont le texte claque comme un coup de révolver !

Lu en mai 2020 – PKJ, 16,90€

Non ! de Jeanne Ashbé (L’école des loisirs, 2008)

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Ce soir, je vous parle d’un temps où je n’avais pas de blog…

On me demande souvent à quel moment nous avons initié nos lectures du soir. Et bien, pratiquement depuis la naissance d’Antoine. Impatiente de partager cela avec lui, j’ai très vite pris l’habitude de ce moment quotidien autour de premiers livres qui nous sont restés très chers. Les garçons aiment encore les relire, surtout pour le plaisir de se souvenir. À l’époque, je (re-)découvrais la richesse de l’univers de la littérature jeunesse, mais je me souviens très bien de ce que je recherchais : des livres maniables qui ne craignent pas d’être manipulés et mis à la bouche. Des textes qui sonnent pour le plaisir du rythme et de la musicalité des mots, pour des lectures qui bercent. Et surtout: de vraies histoires, avec ce qu’il faut de tension dramatique. Et oui, même quand on s’adresse à un bébé : en quelques pages, c’est possible ! Plus vite qu’on ne le pense, les petits peuvent savourer le charme des histoires. Elles sont sublimées lorsqu’elles sont explorées ensemble, à voix haute sans hésiter à les jouer un peu…

Certains albums offrent tout cela à la fois. Dans notre collection, ceux de Jeanne Ashbé occupent une place particulière. Prenons Non ! par exemple, l’un des tous premiers livres de la bibliothèque d’Antoine. Un récit plein de suspense (même à la centième relecture, je peux en témoigner !) qui se noue en quelques pages : petit poisson rouge a faim, enfin faim d’un bonbon. Mais grand poisson rouge a dit non, déclenchant un rapport de force qui monte en intensité… jusqu’au dénouement final qui donne envie de se tomber dans les bras.

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Le texte rythmé et rimé, presque musical, entraînant comme une comptine. Et l’objet-livre n’est pas en reste : petit format carré parfait pour les menottes d’un bébé, jolis graphismes colorés qui accrochent l’œil, pages cartonnés qui résistent aux usages éprouvant d’un dévoreur de livres en herbe.

Des années ont passé, chacune marquée par ses lectures. Mais nous connaissons encore par cœur les albums de ce temps-là.

Lu et relu – L’école des loisirs (Pastel), 6€

Là-bas, de Rebecca Young et Matt Ottley (Éditions Kaléidoscope, 2020)

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Les éditions Kaléidoscope ont eu mille fois raisons de traduire de l’anglais cette pépite d’album et de nous faire découvrir par la même occasion les illustrations extraordinaires de Matt Ottley. Cet auteur-illustrateur très populaire en Australie a signé une vingtaine d’albums qui semblent tous plus beaux les uns que les autres. Il était temps de permettre aux lecteurs francophones de s’y plonger et j’espère que d’autres suivront très bientôt !

On dirait un conte : un garçon doit quitter son pays, avec pour tout bagage une gourde, une couverture, un livre et une petite tasse pleine de sa terre natale. Sa petite barque l’entraîne au large, dans l’immensité de l’océan. Parviendra-t-il un jour à toucher terre ? Un beau jour, l’espoir renaît, prenant la forme d’une petite pousse germée dans sa tasse…

Le texte de Rebecca Young est d’autant plus fort qu’elle en pèse chaque mot, laissant la poésie opérer et les illustrations prendre le relai. Il faudrait dire les tableaux ! Les peintures à l’huile de Matt Ottley nous ont coupé le souffle. Quel hommage à la beauté intimidante de la nature, à la majesté de la mer, aux mondes merveilleux qui frémissent sous la surface de l’eau !

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Et quel talent pour dessiner l’appréhension, les souvenirs qui assaillent, le désarroi et le réconfort.

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Comme tous les contes, Là-bas parle de beaucoup de choses universelles : de l’exil, évidemment, mais aussi de l’épreuve de devoir quitter ce qu’on connaît pour aller vers l’inconnu. On pourrait aussi y lire une histoire sur l’épreuve de grandir. Chacun y trouvera ce qui lui parlera le plus, toutes et tous seront réconfortés par le beau message d’espoir porté par cet album.

On referme ce livre apaisé et enivré par tant de beauté. Enchanteur !

Lu en mai 2020 – Kaléidoscope, 13€

La longue marche des dindes, de Kathleen Karr (L’école des loisirs, 2018)

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Difficile d’imaginer que dans un passé pas si lointain, le transport des marchandises ne pouvait se faire ni par des camions, ni par des trains. Prenez par exemple les grandes plaines américaines vers 1860. Si vous vouliez livrer votre bétail sur pied à l’autre bout du pays, il n’y avait pas trente-six solutions : il fallait l’y emmener à pied, quitte à braver les périls du Far West !

« C’était un magnifique jour de juin. Les champs de maïs verdissant ondulaient de part et d’autre de la route de l’Ouest. Mes dindes qui se dandinaient au milieu devaient être superbes à voir, avec leur plumage étincelant au soleil. Parole, elles ont filé comme des bolides dès qu’elles ont senti sous leurs pattes un petit avant-goût de liberté. »

Kathleen Kaar a eu l’idée géniale de s’inspirer de ces convois pour imaginer l’aventure épique de Simon, quinze ans et pire élève de l’histoire du Missouri. Son institutrice lui fait entendre raison : il est temps de quitter l’école et de voler de ses propres ailes ! Mais que faire ? Et bien justement, cette histoire d’ailes lui inspire une idée lumineuse : puisque les dindes ont tant pondu qu’elles ne valent plus rien, Simon fera fortune en en conduisant mille jusqu’à la ville florissante de Denver où on se les arrache pour au moins cinq dollars pièce !

Ce roman nous entraîne dans l’Amérique de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn : celle des chercheurs d’or, des Indiens, des brigands, mais aussi celle de l’esclavagisme, de la famine et des chasseurs de bisons.

À la lecture de ce texte réjouissant, on se demande bien pourquoi les dindes sont tellement sous-représentées dans la littérature. Voilà des bestioles avenantes, pleines de ressources et de surprises ! Il faut bien l’admettre, nous nous sommes presque autant attachés à ces volatiles qu’à Simon, qui a pourtant déjà un potentiel de sympathie immense avec son énergie et générosité sans bornes. Ce garçon qui a le courage de persister sur sa voie en dépit des étiquettes qui lui collent à la peau nous donne une superbe leçon d’humilité. Impossible de ne pas se passionner pour sa folle équipée que les garçons ont suivie carte à l’appui.

On glousse de plaisir !

Merci à Linda qui m’a fait découvrir ce très beau livre, son avis est disponible ici. N’hésitez pas à lire également celui de Pépita.

PS : c’est vraiment génial de voir tous les liens et parallèles qui se font au fil des lectures. Nous avons souvent pensé aux personnages de Mark Twain en lisant ce roman, mais aussi aux romans Le dernier sur la plaine, de Nathalie Bernard (pour les Indiens), Le catalogue Walker & Dawnde Davide Morosinotto. Et aussi le jeu de société Les aventuriers du rail, grâce auquel Antoine et Hugo se repèrent visiblement comme dans leur poche dans la géographie américaine !

La passe-miroir, tome 1 : Les fiancés de l’hiver, de Christelle Dabos (Gallimard Jeunesse, 2013)

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La réputation de cette tétralogie la précédait. Dans ces cas-là, il y a toujours le risque d’être déçu(e), mais que je vous rassure tout de suite : ce premier tome nous a transportés et a irrésistiblement piqué notre curiosité !

Nous nous sommes très vite attachés à l’héroïne. Ophélie perd tous ses repères lorsqu’un arrangement est conclu avec le clan des Dragons pour la marier à Thorn, un homme mystérieux et taciturne dont elle ignore tout. Cette entente la contraint à quitter sa famille, son musée et ses livres pour suivre son futur mari à la Citacielle, centre politique du Pôle. Elle se retrouve au cœur d’une société de cour décadente, gouvernée par les intrigues et les complots. Qui est Thorn ? Pourquoi aspire-t-il à ce mariage ? Quelle peut être la place d’Ophélie dans cette société si impitoyable et différente de celle qu’elle connaît ? Et surtout, comment cette jeune fille maladroite et effacée la conquerra-t-elle ?

D’une plume généreuse, Christelle Dabos convoque un univers original mêlant des éléments steampunk, des références à la vie de cour sous l’absolutisme et une bonne dose de magie. Les tomes suivants nous permettront peut-être de nous situer plus précisément, il pourrait s’agir d’une uchronie dans laquelle le monde que nous connaissons aurait (littéralement) volé en éclats. Le territoire que nous découvrons est fragmenté géographiquement et socialement, miné par les clivages entre castes et clans. Cette société semble engluée dans des traditions oppressives, mais on la sent travaillée par des forces multiples qui pourraient bien faire bouger les lignes dans les tomes suivants…

En attendant, l’intrigue centrée sur Ophélie est addictive en elle-même, pleine de rebondissements, souvent alimentés par des personnages complexes qui s’étoffent par petites touches au fil du texte. Ophélie elle-même change, grandit, se révèle – et j’ai la forte impression qu’elle en a encore pas mal sous le pied… Le monde qu’elle découvre est plein de surprises, de trompe l’œil et de faux-semblants qui nous incitent à tourner les pages pour tirer enfin l’histoire au clair. Et hop, encore un livre de 560 pages englouti en un clin d’œil. Et à voix haute, s’il vous plaît !

Un premier roman immersif qui éclaire les questions de la vérité, de la liberté, des ressorts du pouvoir et de l’émancipation. En tournant l’ultime page, on pressent tout ce qui nous reste à découvrir et on sait déjà qu’on lira bientôt la suite…

Les avis de Linda et de Livres d’avril

Extraits

« Elle observa l’herbe du gazon à ses pieds, puis les cours d’eau scintillants, puis les feuillages qui frémissaient dans le vent, puis le ciel rosi par le crépuscule. Elle ne pouvait taire un petit malaise en elle. Le soleil n’était pas à sa plce ici. La pelouse était beaucoup trop verte. Les arbres roux ne déversaient aucune feuille. On n’entendait ni le chant des oiseaux ni le bourdonnement des insectes. »

 » L’idée d’être privée de sa liberté de mouvement lui faisait horreur. On la mettait d’abord en cage pour la protéger, puis un jour la cage deviendrait prison. Une femme confinée chez elle avec pour seule vocation de donner des enfants à son époux, c’est ce qu’on ferait d’elle si elle ne prenait pas son avenir en main dès aujourd’hui. »

« Assis la tête en bas dans son fauteuil, il décrocha son narguilé de ses lèvres et souffla un ruban de fumée bleue. Son vieux haut-de-forme était tombé et ses cheveux pâles s’écoulaient jusque sur le tapis.
– J’observe mon existence sous un angle différent, déclara-t-il gravement.
– Voyez-vous cela ! Et qu’en déduisez-vous ?
– Qu’à l’endroit ou à l’envers, elle est absolument vide de sens. »

Métamorphoses, de Frédéric Clément (Seuil Jeunesse, 2015)

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Concours de circonstance, il se trouve que Antoine et Hugo ont tous les deux au programme de cette année la reproduction des insectes et des batraciens. Pendant le confinement, ils doivent donc regarder chacun des reportages vidéo, lire des entrées d’encyclopédies, remplir des fiches et des schémas et imaginer des expériences en lien avec cette thématique. J’ai eu envie de leur proposer d’appréhender le sujet différemment avec cet album qui invite à s’émerveiller des innombrables petits miracles de la nature…

Le fil conducteur est donc celui des métamorphoses, des changements de forme parfois prodigieux que connaissent certains êtres vivants : moustique, grenouille, champignon, papillon, etc.

« Patientez deux ou trois jours, loupe à l’œil, car l’œuf de moustique est minuscule.
Tout à coup, déclic, l’œuf se secoue, se tortille. En sort, sous l’eau, une créature étrange et translucide,
LA LARVE. »

L’auteur jubile, à l’évidence, en racontant chacune de ces transformations comme une histoire pleine de suspense ! La narration est émerveillée, le texte rythmé comme une poésie dont on a envie de faire résonner chaque mot. Surtout les termes magiques que les enfants aiment répéter rien que pour leur sonorité et leur mystère : nymphe, sporophore, mycélium, chrysalide, monocotylédone…

« Pas un mouvement. Proche d’un sommeil de Belle au bois dormant. Même un être aussi petit que moi, Pisello Petit-Pois, peine à percevoir sa faible respiration par les minuscules trous de sa fine cuirasse de chrysalide. Pourtant, à l’intérieur tout bouge, tout se transforme. Secrètement. Minutieusement. Formidablement. »

Cet émerveillement est prolongé par les illustrations. On reste bouche bée en voyant la nymphe de moustique s’extirper de sa carapace, le pistil d’une fleur enfler et s’arrondir pour devenir une poire, la tulipe s’épanouir à partir d’un insignifiant petit bulbe… Chaque illustration est un tableau. Un hommage émouvant à une nature fascinante, frémissante de vie, mais fragile et éphémère.

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Un grand merci à Colette qui nous a offert cet album hors-classe, entre documentaire et livre d’art, récit et poésie. Un spectacle qui a captivé toute la famille ! De quoi nous donner envie de découvrir Parades et Camouflages, du même auteur.