Zarbi – enfant zèbre (de Suzanne Galéa et Floriane Ricard, 2018)

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ce n’est pas forcément facile d’être un enfant « zèbre » – terme proposé par la psychologue Jeanne Siaud-Facchin pour désigner les enfants « surdoués ». Spontanément, beaucoup pensent à ces petits génies capables très jeunes de performances (intellectuelles, artistiques…) extraordinaires. En réalité, la littérature montre que la particularité des enfants zèbres n’est pas seulement quantitative, telle que mesurée classiquement par un indice de QI, mais aussi et surtout qualitative, avec souvent les particularités suivantes :
– un fonctionnement cognitif différent avec une pensée « en arborescence » plutôt que structurée par une séquence linéaire ;
– des perceptions sensorielles très intenses typiquement associées à une conscience aiguë des choses et une hypersensibilité émotionnelle.

Particularités pouvant notamment permettre d’appréhender des problèmes complexes de façon intuitive, de percevoir intensément l’état émotionnel ou de développer un sens affirmé de la justice. Les conséquences peuvent aussi ne pas être toutes aussi positives. Outre les problèmes d’ennui à l’école, elles peuvent comprendre, pêle-mêle : une incapacité à « filtrer » pouvant causer des problèmes d’attention ; une sensibilité exacerbée, notamment vis-à-vis des critiques et des reproches ; un état d’anxiété et de vigilance permanente ; une surchauffe mentale ; et surtout un sentiment de décalage par rapport aux autres susceptible de peser sur la confiance en soi… D’où le sentiment de beaucoup de personnes concernées que ces particularités ne sont pas faciles à vivre – ni pour les enfants, ni pour leurs parents. Les observations montrent que le diagnostic et le fait de mettre en mot ces spécificités sont déjà très importants pour surmonter ces difficultés potentielles. Ce n’est pourtant pas forcément facile d’expliquer ce qui précède à des enfants, a fortiori s’ils sont très jeunes.

C’est l’objectif parfaitement atteint de cet album qui donne la parole à Zarbi, une enfant-zèbre qui évoque sa différence avec ses mots à elle, très évocateurs et accessibles, portés par des illustrations pleines de sensibilité.

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L’objet livre est vraiment beau, avec sa couverture à la texture zébrée et aux couleurs chatoyantes. Les autrices sont parvenues à exprimer le ressenti que peuvent avoir les enfants-zèbres de façon simple, percutante et touchante. Nous sommes loin, ici, de l’image fausse d’enfants « petits génies ». Zarbi nous explique l’effervescence permanente dans sa tête, ses inquiétudes, l’intensité de ses émotions, son sentiment de décalage, son aspiration à ressembler aux autres et sa détresse de ne pas y parvenir. Elle raconte aussi sa conscience de la préoccupation de ses parents et de la maîtresse, puis sur un mode optimiste, ce que lui a apporté la compréhension et l’acceptation de sa différence.

Zarbi Hugo.jpgHugo a repéré ce livre parmi les nouvelles parutions et a eu immédiatement envie de le lire ; je remercie beaucoup les éditions Rue de l’échiquier jeunesse de nous avoir permis de le découvrir. Mes deux garçons se sont jetés sur cet album avec avidité et ont été très touchés par cette histoire qui leur a visiblement beaucoup parlé. Ils ont tous les deux regretté que le récit ne se poursuive pas et auraient apprécié de passer plus de temps avec Zarbi…

J’espère sincèrement que Zarbi sera lu largement pour contribuer à faire mieux comprendre et accepter les particularités des enfants-zèbres, à rebours des stéréotypes. À cet égard, il me semble que cet album est important pour les enfants directement concernés, mais aussi pour tous les autres…

Éditions Rue de l’échiquier jeunesse, 2018, 16,50€

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Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Comment nous sommes devenus riches avec trois dollars (de Davide Morosinotto, 2016 pour la version originale en italien, 2018 pour la traduction française)

Ce livre est un coup de cœur parmi les coups de cœur ! Les mots risquent de me manquer pour exprimer à quel point notre petite famille a adoré Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Pendant quelques jours délicieux, nous avons unanimement vibré au rythme des aventures de ses quatre jeunes héros. Il faut dire que l’auteur italien, Davide Morosinotto, a réuni les meilleurs ingrédients pour un résultat détonnant…

Avant tout, une intrigue littéralement passionnante et qui emporte le lecteur en venant le chercher à hauteur d’enfant : « L’espace d’un instant, mon cœur s’est arrêté, je le jure. Parce que j’avais exactement trouvé ce que je cherchais. L’objet parfait. Et il coûtait un peu moins que les trois dollars qu’on avait à dépenser. » Quel gosse n’a pas rêvé de tomber par hasard sur une somme d’argent à dépenser à sa guise ? Et qui ne s’est pas laissé aller à feuilleter avec envie un catalogue en savourant de s’imaginer ce qu’il pourrait choisir ? Et si, à la place du révolver tant attendu, une vieille montre détraquée venait à être livrée par erreur, qui ne réfléchirait pas à réclamer son dû – quitte à traverser tous les États-Unis pour cela ? Et voilà que les aventures de P’tit Trois, Eddy, Joju et Min s’entremêlent avec une sombre mais non moins passionnante histoire criminelle… Vous imaginerez aisément les scènes d’indignation que tout cela nous a réservées au moment de refermer le livre et de coucher les enfants !

L’originalité de ce road-trip tient également à son décor : les États-Unis du début du 20ème siècle, restitués avec beaucoup de finesse par l’auteur. Le contexte historique demeure à l’arrière-plan et ne prend à aucun instant le pas sur l’intrigue, mais cette fresque très bien documentée apporte de la profondeur au roman. Du bayou de la Louisiane natale des quatre protagonistes aux abattoirs et à la gare de Chicago, en passant par la Nouvelle Orléans, les rives du Mississippi et les grandes plaines, Antoine et Hugo ont découvert avec curiosité ces contrées dépaysantes et l’époque de la ségrégation raciale et de la fin de la révolution industrielle :

« Avant même que le bateau s’amarre, j’ai poussé un grand cri en voyant un fiacre surgir derrière les quais à toute vitesse. Sauf que ce n’était pas des chevaux qui le tiraient. C’était… une automobile. Je savais qu’il existait des engins pareils quelque part. Ces fiacres à vapeur se conduisaient comme des bateaux mais je n’aurais jamais imaginé que j’en verrais un dans ma vie. »

P’tit Trois, Eddy, Julie et Min sont des personnages hauts en couleurs – à la fois drôles dans leur insouciance enfantine, et profondément attachants eu égard à leur indéfectible solidarité et à leur courage face aux épreuves de la vie. En donnant à chacun son tour le rôle de narrateur, l’auteur joue avec humour sur les décalages entre les perceptions réciproques des enfants. Impossible de ne pas penser à Tom Sawyer et à ses amis dont les frasques avaient déjà beaucoup réjoui Antoine et Hugo. Lisez plutôt :

« Malgré tout, un vrai chef ne doit pas se mettre en avant, il doit être choisi et acclamé par son peuple.
J’ai donc attendu d’être acclamé en songeant déjà à ce que je dirais avant d’accepter, non, non, je ne suis pas à la hauteur, vous êtes trop gentils, des choses dans ce goût-là, la modestie incarnée, quoi.
Au lieu de ça, Eddie a prétendu que c’était à lui d’être le chef car il était un chaman qui savait parler aux alligators ; Joju, elle, pensait que cette mission lui revenait car elle était la plus dégourdie de la bande, et Min lui-même donnait l’impression d’avoir son mot à dire en agitant la montre.
J’ai laissé échapper un soupir. Avec des sujets pareils, un chef aurait de quoi perdre patience. Après quoi, j’ai envoyé un coup de poing dans le ventre d’Eddie. Un coup qui a failli le faire pleurer mais qui a surtout donné lieu à une bagarre en bonne et due forme. Au bout du compte, tout le monde a compris que ce serait moi le chef, fin de la discussion. »

Last but not least, le roman est très bien écrit et l’objet-livre est à couper le souffle : vintage à souhait, truffé d’extraits de dessins, de cartes géographiques et de coupures de presse si authentiques qu’on les prendrait presque pour des documents d’archives. Je ne suis pas étonnée qu’il ait fallu plus de trois ans à l’auteur pour aboutir à un si beau résultat !

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Je m’arrête avant d’en avoir trop dévoilé, mais vous l’aurez compris, il s’agit-là d’un roman incontournable qu’on referme avec un pincement au cœur. Un livre que l’on peut acheter les yeux fermés. Un livre du calibre de ceux qui peuvent déclencher la passion de lire chez un enfant ! Si vous doutez encore, allez donc lire ce qu’en dit Pepita

Lu à voix haute en novembre 2018 – L’école des loisirs, 18€

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Lecture à voix haute – comment s’y prendre concrètement ?

Nous échangeons souvent avec d’autres familles friandes de lectures sur les manières de transmettre cette passion à ses enfants. Comme je l’expliquais dans un précédent billet, les motivations peuvent être variées : le plaisir de partager le goût de la lecture et de (re)découvrir de beaux textes ensemble, l’aspiration à ralentir un peu un rythme quotidien souvent effréné, le souci d’offrir à son enfant des possibilités d’évasion et de rêve par la lecture, sans même parler des multiples vertus de cette activité pour le développement et les apprentissages… Nombreux sont donc les parents souhaitant que leurs enfants développent le goût de lire.

Chaque enfant est différent et je doute qu’il existe une recette « miracle » permettant d’en faire des librovores. Cela dit, il me semble que des conditions peuvent être créées pour faciliter l’accès aux livres et créer des conditions favorables aux échanges autour de la lecture. L’importance de certaines de ces conditions a été mise en évidence dans des études empiriques (par exemple celle-ci) : en particulier, les enfants dont les parents lisent eux-mêmes et qui ont accès chez eux à des livres ont plus de chances de devenir lecteurs. Cela semble intuitif : ceux qui voient leurs parents se plonger avec délectation dans leur roman du moment (leur BD, leur journal…) auront peut-être envie d’insister pour voir si cela leur plaît autant. La pratique régulière de la lecture à voix haute a également des effets mesurables sur le développement d’un attrait pour la lecture chez les enfants (comme le documente, par exemple, l’étude suivante réalisée en France).

Dans cet article, j’aimerais revenir un peu sur les manières dont on peut concrètement s’y prendre lorsque l’on décide de commencer à lire à voix haute à ses enfants (ou à des enfants). Cette pratique n’est pas intuitive pour chacun ; elle est probablement facilitée chez celles et ceux qui ont bénéficié de telles lectures offertes dans leur enfance, mais j’ai souvent échangé avec des parents souhaitant se lancer, mais se posant des questions sur la manière de s’y prendre. Je ne prétends pas avoir de réponse universelle et exhaustive, cet article a plutôt vocation à revenir par écrit sur notre expérience familiale – en espérant vivement susciter les échanges et recevoir des retours d’autres lecteurs sur leur propre vécu !

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Quand commencer ?

Une question qui revient très souvent concerne l’âge à partir duquel les lectures à voix haute peuvent être initiées. À mon sens, et c’est plutôt une bonne nouvelle, il n’y a aucune règle en la matière : nul besoin de se poser trop de questions. Chez nous, les histoires du soir ont commencé très tôt, dès les tous premiers mois d’Antoine. Impatients, nous avons très vite pris l’habitude de partager un moment quotidien, après son bain, autour de petits albums cartonnés ou plastifiés, pouvant être regardés, effleurés, empoignés et mis à la bouche – je reviendrai dans un prochain billet sur des exemples de livres pouvant être proposés à de tous petits bébés. Ces livres, marqués par ces « usages », sont peut-être les objets qui ont gardé la plus grande valeur sentimentale pour nous tous – nos garçons devenus grands éprouvent encore aujourd’hui un grand bonheur lorsqu’ils leur tombent sous la main.

Je connais des familles encore plus enthousiastes qui ont emmené de premiers livres dans leur trousseau de maternité. Et d’autres qui ont pris goût aux lectures partagées beaucoup plus tard, avec des enfants en crèche, à l’école maternelle, primaire ou même encore après. Je suis souvent allée à la bibliothèque municipale avec les classes de maternelle d’Antoine et de Hugo : je n’ai jamais vu d’enfant qui ne soit pas ravi lorsque l’on s’installe confortablement autour d’un bel album. Pourquoi donc ne pas se lancer et tenter l’expérience ? Il n’est jamais trop tôt ou trop tard !

Simplement, la lecture offerte doit être adaptée à l’âge, à l’expérience et la personnalité de l’enfant. S’il est tout petit, elle ne pourra pas durer plus de quelques minutes car la capacité d’attention des bébés est limitée. Chez nous, les « lectures » n’ont pas tout de suite pris la forme d’histoires séquencées, lues page par page, mais plutôt de moments de découverte laissant libre cours à la curiosité de nos bébés. Les premières lectures ne sont pas toujours des histoires, mais peuvent être des livres à toucher, à sentir, des imagiers, des livres sonores, des livres-jeux… Ce n’est que progressivement que nos garçons ont appris à tenir un livre, à l’explorer du début à la fin, à se concentrer sur une histoire. Si votre enfant gigote ou s’impatiente avant la fin d’une histoire, ne pensez pas nécessairement qu’il n’apprécie pas ou n’est pas fait pour la lecture, mais laissez lui le temps d’apprendre comment on utilise un livre et assurez vous qu’il s’agit d’une œuvre adaptée.

Les goûts des enfants évoluent au fil des mois. Nous avons pu observer cela avec Antoine et Hugo : dans leurs premières années, ils ont pris goût à des histoires en se familiarisant avec elles : pendant longtemps, et comme beaucoup d’autres enfants, ils ont surtout aimé lire et relire les mêmes livres. En grandissant, ils ont commencé à apprécier d’en découvrir de nouveaux… L’idéal est d’être à l’écoute des souhaits de son enfant, sans hésiter à lui proposer de temps à autre quelque chose de différent ou de nouveau pour enrichir ses horizons.

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Comment peut-on s’y prendre ? Quelques suggestions

Une question importante est bien sûr celle de l’accès aux livres et du choix de beaux livres permettant aux parents et aux enfants d’y retrouver leur compte. Il s’agit là d’un sujet vaste auquel un article à part entière sera consacré. Aujourd’hui, je me contenterai de remarquer qu’il s’agit d’une barrière conséquente : les beaux livres ont un coût et ce n’est pas évident de se repérer dans l’univers immense de la littérature jeunesse. Les bibliothèques jouent un rôle très important à cet égard et il ne faut pas hésiter à se tourner vers elles pour obtenir des livres sans devoir prévoir de budget démesuré, mais aussi, en cas de besoin, des conseils de lecture adaptés à vos goûts et à l’âge et à la personnalité de votre enfant.

Chez nous, les enfants ont très vite pris goût à l’instauration d’une routine bien définie. Cette routine a évolué dans la mesure où en grandissant, ils se sont couchés plus tard et nos lectures sont devenues plus longues. Mais à chaque moment, Antoine et Hugo ont pu compter sur un moment ensemble, autour d’un ou plusieurs livres, pendant un temps défini. En l’occurrence, nous avons opté pour une « histoire du soir » quotidienne permettant de terminer la journée par un moment agréable et de retrouver le calme juste avant de s’endormir. Pour rendre l’expérience plus douce, il ne faut pas hésiter à s’aménager un coin lecture où l’on peut s’installer confortablement, par exemple en se blottissant ensemble sous un plaid au coin du feu.

Une autre chose qui me semble importante est de veiller à ne pas être dérangé et de s’efforcer d’être pleinement présent. Finalement, ces moments ne sont pas si longs et leur qualité peut permettre de compenser une journée où on n’a pas eu tant de temps que cela ensemble. Je sais que ce n’est pas toujours facile lorsqu’on est fatigué ou que l’on a beaucoup de préoccupations en tête. Mais j’ai été étonnée de constater à quel point on peut s’entraîner à se concentrer pleinement sur l’histoire du soir – et à quel point cette habitude est bénéfique et ressourçante. Cette concentration et le fait d’essayer de visualiser la scène racontée se ressentent sur la musique de la voix, la sincérité du lecteur ou de la lectrice, et donc sur le poids des mots.

Nul besoin d’être un conteur professionnel pour faire plaisir à ses enfants : cette disponibilité, l’attachement des tous petits et l’expérience que l’on peut acquérir à leurs côtés permettent très vite de ressentir comment lire. Je conseillerais de s’efforcer de lire façon fluide, mais intelligible et pas trop rapide afin de se ménager le temps de souffler et de se représenter le texte. Avec le temps et l’expérience, on apprend à respecter des silences (voire à les faire durer pour entretenir le suspense !), à adapter son intonation au texte et surtout… à faire à sa manière ! Selon sa personnalité et la réceptivité des enfants, on peut s’amuser à théâtraliser un peu la lecture où jouant sur des mimiques et des expressions, un ton ironique, des voix plus aiguës ou plus graves, voire même des accents ! Il me semble que là encore, il n’y a pas de règle en la matière mais une présence forte est très utile pour captiver les enfants. Il ne faut pas avoir peur de se ridiculiser car ils sont un public indulgent, mais ce n’est pas non plus la peine de vouloir en faire trop…

À certains moments, il est arrivé à l’un comme à l’autre de nos garçons de ne pas parvenir à rester immobile en écoutant. Ils avaient envie de se plonger dans l’histoire, mais ressentaient le besoin de rester libres de leurs mouvements, de manipuler un objet… J’ai pris le parti de les laisser s’installer ou bouger comme ils le souhaitaient, tant que cela ne perturbait pas la lecture. Il leur est par exemple arrivé de faire des coloriages pendant la lecture du soir, mais ils savent qu’ils ne peuvent pas faire de bruit ou s’agiter.

Je trouve très chouette de faire de ces instants un moment d’échange. Cela venait de façon très naturelle lorsque les garçons étaient petits ; nous découvrions alors les livres en commentant ensemble l’histoire et/ou les illustrations. Avec le temps, il est devenu de plus en plus fréquent qu’ils souhaitent interrompre la lecture à voix haute pour demander des explications, me questionner sur la signification d’un mot nouveau, s’amuser d’un détail, spéculer sur la suite de l’histoire, faire un parallèle avec un autre livre, etc. Les enfants sont très observateurs et n’ayant pas besoin (ou pas encore la capacité) de lire le texte, ils ont tout le loisir d’imaginer la situation, de se poser des questions, mais aussi d’explorer les illustrations jusqu’aux moindres détails qui nous auront généralement échappé… Ces échanges sont une vraie source de plaisir, de partage et d’enrichissement permettant aussi d’apprendre à mieux se connaître. Mais, après quelques expériences pénibles d’interruptions répétées, nous nous sommes finalement mis d’accord sur la manière dont ils peuvent interrompre le récit pour éviter, par exemple, d’être coupée de façon intempestive au beau milieu d’une phrase. Chez nous, l’habitude qui a été prise consiste à ce que l’enfant souhaitant interrompre le récit pose sa main sur la mienne et me laisse terminer. Cela fonctionne généralement très bien et cette façon de demander la parole de façon respectueuse peut être ensuite utilisée dans des contextes autres que la lecture !

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Quand s’arrêter ?

Au risque de me répéter, je pense qu’il ne faut pas se poser trop de questions et faire comme on le sent. Hugo et Antoine ont aujourd’hui 7 et 9 ans et lisent de façon autonome depuis plusieurs années, ce qui ne nous empêche pas de continuer à découvrir des livres (plutôt des romans aujourd’hui) ensemble chaque soir. Ces dernières semaines, il arrive de plus en plus souvent que je lise seule avec Hugo, lorsqu’Antoine est trop absorbé par son roman du moment pour interrompre sa propre lecture. Souvent, il rattrape ce que nous avons lu pour pouvoir reprendre le train en marche un peu plus tard. J’essaie de lire une partie des livres qui le passionnent pour prolonger nos échanges de façon différente. Nous verrons bien combien de temps cela durera encore ! L’une de mes collègues a lu des romans à ses enfants jusqu’à l’adolescence, l’une de mes amies lit parfois encore à ses enfants adultes…

L’expérience de la lecture à voix haute se prolongera idéalement tant qu’enfants et parents y trouveront leur compte, et donc à des phases potentiellement très différents. Il me semble important, simplement, d’insister sur le fait que la lecture à voix haute peut continuer à avoir du sens lorsque l’enfant est capable de lire seul, puisqu’elle n’apporte pas les mêmes choses. Quel dommage de mettre fin par principe à ces moments privilégiés lorsqu’ils peuvent contribuer à prolonger un rituel agréable et à apporter énormément à petits et grands. Les bienfaits de la lecture à voix haute au-delà de l’âge de l’apprentissage de la lecture autonome ont par exemple été documentés ici et ici.

Si tous en ont encore envie, on peut plutôt envisager de redéfinir les modalités de cette lecture offerte, par exemple en proposant de découvrir des textes plus exigeants qui seraient trop difficiles pour un apprenti-lecteur. Au cours des derniers mois, nous avons par exemple lu avec très grand plaisir des textes comme Le livre de la jungle, Mobby Dick ou Les aventures de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn : magnifiques, mais écrits il y a longtemps et requérant l’explication de certains mots et du contexte de l’époque. D’autres familles de notre entourage sont passées à d’autres formes de rituels, comme la lecture à deux voix – une page lue par l’enfant, l’autre par l’adulte.

 

Et vous ? Avez-vous fait l’expérience de la lecture à voix haute, en tant qu’enfant ou adulte ? Comment est-ce que cela s’est passé ? Avez-vous d’autres retours ? Ou est-ce que cela vous tente ?

Zoé et la boule à neige (de Lorette Berger et Ben.Bert)

Au moment où les enfants commencent à se débrouiller pour lire seuls et se sentent capables de « s’attaquer » à des romans avec plus de texte, tout l’enjeu pour eux consiste à amorcer ce type de lecture avec une histoire suffisamment passionnante pour persévérer jusqu’à la dernière page, sans être trop exigeante pour éviter que le petit lecteur ou la petite lectrice ne se décourage… Ce savant équilibre me semble très réussi pour Zoé et la boule à neige.

Capture d_écran 2018-11-16 à 20.06.05L’histoire est jolie comme un conte. Zoé est une petite fille gourmande et rêveuse qui guette la neige de Noël avec anxiété. La vie n’est pas toujours comme on la souhaite, mais à cette période de l’année, les choses les plus merveilleuses ne peuvent-elles pas se produire ? Zoé est loin d’imaginer ce qui l’attend lorsque sa vieille voisine glisse un énigmatique petit paquet dans son cartable… Agréablement surprenante, l’intrigue me semble avoir de quoi captiver les lecteurs et lectrices en herbe. La forme me semble également très adaptée : le roman n’excède pas une cinquantaine de pages, divisée en brefs chapitres dont la lecture est aérée et appuyée par des illustrations.

C’est Hugo (actuellement en CE1) qui a repéré ce petit roman et je remercie les éditions ThoT de nous avoir permis de le découvrir. Le moins que l’on puisse dire est que la lecture a été concluante, puisque Hugo a dévoré cette histoire en une seule fois ! Nous avons eu beaucoup de plaisir à reparler par la suite des aventures de Zoé.

Ma seule réserve concernerait les illustrations qui sont un peu curieuses, avec des personnages déformés qui ne m’ont pas parlé. Mais pour être toute à fait transparente, la tête aplatie de Zoé a fait rire les garçons !

Voici donc un chouette petit roman pour apprentis lecteurs, à découvrir au coin du feu pendant les vacances de Noël – ou cet été, histoire de se rafraîchir un peu les idées !

Lu en novembre 2018 – Éditions ThoT, 8€

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La grande expédition, de Clémence Dupont (2017)

Beaucoup d’enfants adorent se plonger dans les grands thèmes existentiels – et notamment l’origine de l’univers et du monde que nous connaissons aujourd’hui. Combien d’entre eux ne développent-ils pas une passion pour les dinosaures ? Et pourtant, difficile pour les tous petits de réaliser que la Terre existe depuis des milliards d’années et qu’elle est loin d’avoir toujours été telle qu’elle se présente actuellement !

La grande expéditionLa grande expédition de Clémence Dupont permet précisément d’aborder ces questions avec des tous petits, en nous permettant de remonter le temps de façon spectaculaire pour ensuite observer la Terre est ses habitants au fil des ères : Hadéen, Archéen, Protérozoïque – et ainsi de suite, jusqu’à l’ère actuelle. Si chaque période donne lieu à une courte description, l’album fait surtout la part belle aux illustrations splendides de l’autrice, voyez plutôt la couverture ! Un vrai plaisir pour l’œil qui donne à ce documentaire un côté très attrayant qui ne manquera pas de séduire les enfants. À première vue, les paysages fascinants qui se déploient sous nos yeux ébahis pourraient bien appartenir à un monde merveilleux et imaginaire – la réalité dépasse parfois la fiction ! Parmi ces êtres vivants incroyables, notre chouchou familial est sans doute le Gastornis, un redoutable oiseau géant du Paléogène qui chassait les ancêtres de notre cheval actuel…

Archéen

Paléocène

Une trouvaille assez géniale est l’idée de présenter cette fresque sous forme d’accordéon pouvant se déplier sur près de 8 mètres de long : une façon intelligente d’aider les petits à réaliser le temps écoulé et la distance qui nous sépare des ères révolues…

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Seuls regrets : le revers de la médaille de parvenir à réduire le texte à sa substantifique moelle (une qualité lorsqu’on lit avec des enfants jeunes qui n’ont souvent pas la patience d’écouter une explication trop longue ou complexe) est que certaines évolutions sont éludées ou difficiles à saisir à partir du texte – je pense, par exemple, à l’épisode de la disparition des dinosaures qui n’est pas du tout expliqué. En outre, on « débarque » un peu brusquement dans l’époque Hadéenne lors de laquelle notre planète, alors toute jeune, s’est refroidie. Il me semble que l’expérience de lecture aurait été facilitée et rendue plus ludique par un peu de « mise en scène » de l’expédition. Comme c’est fait, par exemple, dans L’histoire de la vie du big bang jusqu’à toi (Milan, P’tits Docs), excellent documentaire s’adressant à des enfants plus grands : « Maintenant, tourne la page, et fais un immense bonds en arrière ! ». Ou même dans la Brève histoire du monde, d’Ernest Gombrich, que nous sommes en train de lire avec nos « grands » garçons :

« […] nous allons jeter un papier enflammé dans ce puits infiniment profond. Il tombera lentement, descendra de plus en plus bas. Toutefois, dans sa chute, il éclairera les parois du puits. Tu le vois descendre ? Il est maintenant si loin qu’il ressemble à une étoile minuscule au milieu des ténèbres. Puis il s’amenuise encore et nous finissons par ne plus le voir. […] Mais nous ne sommes toujours pas parvenus au début des temps. Cela continue pendant des millions d’années. Facile à dire ! Pourtant, réfléchis un instant. Sais-tu combien dure une seconde ? Le temps que tu comptes très vite jusqu’à trois. Et combien durent 1000 millions de secondes ? Trente-deux ans ! À toi maintenant d’imaginer combien durent 1000 millions d’années ! En ce temps-là, il n’y avait pas de grands animaux, mais uniquement des escargots et des coquillages. Et si on remonte encore plus dans le temps, on ne trouve même plus de plantes. La terre entière était « désertique et vide ». Il n’y avait rien. Pas un arbre, pas un buisson, pas une herbe, pas une fleur, pas le moindre coin de verdure. »

Ces petites réserves ne m’ont pas empêchée de beaucoup apprécier cette « grande expédition » dont on rentre avec tout de même un léger vertige…

Lu en novembre 2018 – Éditions de l’Agrume, 24€

Mythomamie, de Gwladys Constant (2017)

Pourquoi mentir ? Peut-on faire du mensonge un art ? Où s’arrêter ?

Voici un petit roman pétillant et plein de fraîcheur (j’écris cette chronique sous l’effet de la quatrième de couverture qui scintille sous mes yeux de paillettes et de coupes de champagne !). On passe un moment agréable en assistant à la rencontre inattendue d’Alphonsine et d’Hortense.

La première, seize ans, est une lycéenne naïve et peu à l’aise avec le second degré. Elle manque d’assurance, mais se sent à l’étroit : dès qu’elle a l’âge, elle met fin à sa scolarité et trouve un travail alimentaire auprès d’Hortense, 85 ans. Celle-ci est un peu tout le contraire : forte de son expérience, volontaire et déterminée à tirer le maximum des moments qui lui restent à vivre. Et, disons les choses, adepte du mensonge – au point de m’encourager à vérifier la définition de la « mythomanie ». Wikipedia parle de « tendance constitutionnelle présentée par certains sujets à altérer la vérité, à mentir, à imaginer des histoires (fabulations) ». De fait, Hortense est une artiste, une championne du mensonge – on en aurait presque envie de l’imiter ! De quoi déconcerter Alphonsine qui est loin de se douter que les moments partagés avec Hortense sont susceptibles de lui offrir une forme d’initiation qui pourrait bien lui être particulièrement utile. En effet, sa propre famille lui cache quelque chose de monumental…

Alphonsine est une narratrice hors-pair qui parvient à nous emmener dans cette aventure improbable qu’elle raconte dans une langue drôle et originale qui respire la sincérité. Ce roman est vraiment à l’image de ses héroïnes : insouciant, vif et grave à la fois. L’occasion de s’attacher à ces deux jolis personnages et de réfléchir aux motivations et fonctions du mensonge, mais également au temps qui passe, à l’écriture et au sens de la vie.

Merci beaucoup à Alice Éditions de m’avoir permis de découvrir ce roman !

Extrait

« Ma mère m’a élevée dans l’horreur du mensonge. La vérité, rien que la vérité, levez la main droite et dites « je le jure » a été sa devise suprême depuis le jour où son mari, mon père, avait dit « oui ça va, merci », deux heures avant de se tirer une balle dans la tête. Lorsque j’ai eu onze ans, maman, conseillée par tante Violette, a tenté de m’inculquer un autre principe : Tout vérité n’est pas bonne à dire. Mais c’était trop tard. La nuance m’échappait et ça m’a valu de nombreuses heures de colle au collège. »

Lu en octobre 2018 – Alice éditions, 13€

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Pax et le petit soldat, de Sara Pennypacker (2016 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Un garçon, un renard apprivoisé – inséparables, mais pourtant brutalement arrachés l’un à l’autre par une guerre… Parviendront-ils à se retrouver sains et saufs ? La route est parsemée de dangers, mais aussi de rencontres inattendues !

Tels sont les ingrédients principaux de ce très joli roman publié il y a deux ans et salué unanimement par la critique. Je suis vraiment ravie de voir qu’un roman comme Pax et le petite soldat peut susciter un tel engouement : il s’agit d’un beau texte exigeant, raconté à deux voix par les deux protagonistes – et, loin des « page turners » qui caracolent en tête des ventes, avec un rythme à la fois intense et assez lent, ponctué de souvenirs et prenant le temps de nous montrer comment Peter et Pax se transforment au cours de leurs périples respectifs… Nous n’avons pas boudé notre plaisir : ces deux personnages sont irrésistiblement attachants, impossible de ne pas éprouver un élan de tendresse en apprenant à les connaître ! L’intrigue est passionnante. L’écriture est sublime et souvent bouleversante.

À travers le destin de Pax et de Peter, Sara Pennypacker évoque des thèmes universels : la perte d’un proche, la culpabilité, le doute, la solitude, l’expérience à la fois enthousiasmante et douloureuse de grandir, la difficulté de trouver sa voie par rapport à ses parents, l’émancipation, l’épreuve mêlée d’exaltation du retour à la vie sauvage…

J’ai trouvé géniale l’idée d’évoquer la guerre de la perspective d’un enfant et d’un animal. On n’apprend quasiment rien des ressorts de cette guerre particulière, mais on observe son déroulement et ses conséquences immédiates et durables d’un regard innocent, à hauteur d’enfant. Là où une fresque sur l’horreur de la guerre serait difficilement supportable par de jeunes lecteurs, Pax et le petit soldat nous la raconte de façon impressionniste, à travers le ressenti de ses petits héros. Ce livre est un vibrant hymne à la paix qui a résonné fortement chez nous tous.

En même temps, ce livre est étrangement empreint d’une douceur réconfortante, à l’image des illustrations sans pareille de Jon Klassen. L’amitié indéfectible que partagent le garçon et le renard, la façon dont ils apprivoisent la nouvelle situation, leur détermination et la bienveillance qu’ils suscitent, font souffler sur cette lecture un vent d’optimisme.

 

Extraits

« Parce que ça m’est soudain revenu : bon sang, j’adorais ces pêches. Il m’arrivait de me glisser dehors au milieu de la nuit pour aller en chercher. Je m’allongeais dans l’herbe sous ces arbres, au milieu des lumières des vers luisants et des stridulations des sauterelles, avec un tas de pêches sur le ventre, et j’en mangeais jusqu’à ce que le jus coule dans mes oreilles. Ça m’est revenu si nettement. C’était un souvenir que je pouvais sentir, que je pouvais entendre, que je pouvais goûter. Mais je ne comprenais pas comment cette petite fille pouvait être la même personne que celle qui avait enfilé un uniforme, pris un pistolet et fait ce que j’avais fait pendant la guerre. »

« […] Pax s’élança en avant. Son corps était léger, sa graisse brûlée par ces journées de jeûne. Il courut comme les renards sont censés courir : un corps compact filant comme une flèche dans l’air, à une vitesse qui faisait ondoyer son pelage. La joie de la découverte de la vitesse, l’imminence de la nuit, l’espoir de la réunion avec son garçon, tout cela le transformait en ce feu liquide qui fonçait entre les arbres. Ce feu qui n’était pas concerné par la pesanteur. Pax aurait pu courir indéfiniment. »

« Au moins savait-il que son garçon n’était pas là. Aucun de ces hommes n’avait sa silhouette mince, aucun ne se déplaçait avec la même énergie vive, aucun ne se tenait comme le faisait Peter, droit, mais la tête un peu inclinée vers le bas. Il en fut soulagé : les autres odeurs du camp – fumée, diesel, métal brûlé, et une étrange et noire odeur électrique – faisaient partie de ce dont il aurait essayé d’éloigner Peter. »

«  – Je ne me mets pas en colère. Je ne suis pas comme lui. Je refuse d’être comme lui.
Vola s’assit en face de lui.
– Oh. Je vois. Je comprends, maintenant. Mais je ne crois pas que ça puisse marcher. Tu es humain, et les humains ressentent de la colère.
– Pas moi. Trop dangereux.
Vola leva la tête et lâcha son étrange rire aboyant.
– Laisse-moi te dire que tous les sentiments sont dangereux. L’amour, l’espoir… Ha ! L’espoir ! Tu parlais d’un sentiment dangereux ? Non, on ne peut pas les éviter, aucun d’entre eux. Nous possédons tous en nous un monstre qui s’appelle la colère. Il peut se révéler utile : notre colère contre l’injustice peut donner de très bons résultats. Bien des maux sont réparés ainsi. »

« C’était pour l’eau qu’il y avait la guerre. Peter se rappela que Vola lui avait demandé un jour de quel côté se battait son père.
– Du côté de ceux qui libèrent, ou de ceux qui protègent?
Peter n’avait même pas compris qu’elle puisse lui poser la question.
– Du bon côté, bien sûr! avait-il répondu indigné.
– Gamin, l’avait appelé Vola.Gamin! avait-elle répété, pour être certaine qu’il l’écoute. Crois-tu que, dans l’histoire de ce monde quelqu’un ait jamais décidé de se battre du mauvais côté ? »

Lu à voix haute en octobre/novembre 2018 – Gallimard Jeunesse, 13,90€

pax et le petit soldat