Je veux un chien et peu importe lequel, de Kitty Crowther (Pastel, 2021)

« Un chien très comique, son nom sera Chique, il sera presque aussi drôle que moi, explique Millie.
Oh non, surtout pas, répond Maman en buvant son café. »

Celles et ceux qui suivent ce blog le savent : dans la famille, nous sommes les amis des bêtes. De TOUTES. Faute de céder aux pressions continuelles des enfants pour prendre un animal domestique, je leur lis de bonne grâce, entre chien et loup, toutes les histoires faisant la part belle aux renards, lapins, souris, écureuils, dindes, chats, hyènes, bref, vous avez saisi. Vous aurez surtout compris que nous ne pouvions pas passer à côté d’un album avec un titre et une couverture pareils !

Son prénom aurait pu prédestiner Kitty Crowther à dessiner des chatons. Mais nom d’un chien, l’artiste jubile, à l’évidence, s’amuse à crayonner ces cabots de tous poils, barbus, chevelus ou tout nus, en forme de grosse peluche, de saucisse ou de pudding (enfin c’est notre interprétation). Et en même temps, ces toutous au regard triste vous poignent le cœur.

Les illustrations gribouillées ne plairont sans doute pas à tout le monde. Pour notre part, nous avons aimé leur étrangeté et ce jeu sur les couleurs avec un orange fluo inattendu qui fait irruption sur de nombreuses pages. Ces graphismes ont la vivacité et la virulence des dessins enfantins. L’esprit de l’enfance règne d’ailleurs en maître sur cet album : l’intensité avec laquelle Millie vit les choses, son envie de s’intégrer dans le groupe à l’école – quitte à devoir accepter des normes idiotes pour cela – mais aussi et surtout sa façon de laisser libre cours à son imagination et à son amour pour une petite boule de poil… Tout cela est abordé avec tant de justesse qu’on croirait, le temps d’un livre, avoir l’âge de Millie, rêvant avec elle d’un ami canin unique qui allume une étincelle de magie dans notre vie. Et d’un monde où personne ne songerait à abandonner son animal.

La conclusion s’impose : voilà un album qui a du chien !

Lu à voix haute en mars 2021 – Pastel, 13,50€

Louis Pasteur contre les Loups-Garous, de Flore Vesco (Didier Jeunesse, 2016)

Merci à Hugo de m’avoir gracieusement prêté son matériel en proposant même de concocter un mélange couleur « sang » qui lui semblait seyant pour cette histoire !

Si quelqu’un m’avait dit qu’en 2021, nous ririons aux éclats en lisant à voix haute une histoire de virus et de vaccin ! Mais avec Flore Vesco, je ne m’étonne plus de rien : la composition chimique de ses romans reste secrète, mais vous pouvez être sûr.e d’y trouver un alliage détonnant d’aventures et de rebondissements, d’histoire et de costumes d’époques, de substances étranges et de mots aussi imprononçables que réjouissants, le tout saupoudré d’au moins 10 ml d’ironie et de plusieurs tonnes de fantaisie…

Nous voici donc à l’Institution Royale Saint-Louis, en cette année 1842 où un certain Louis Pasteur commence des études qui ne passent pas inaperçues. Sa soif de tout comprendre contribue en effet très vite à semer la pagaille dans une école élitiste au fonctionnement bien huilé. Et comme si ses découvertes explosives ne suffisaient pas, voilà que de terrifiantes attaques nocturnes se multiplient. Chercheur le jour, traqueur de bêtes féroces la nuit avec l’intrépide Constance, Louis Pasteur a décidément fort à faire !

Foi de chercheuse, je n’ai jamais lu un roman qui communique aussi bien le plaisir de poser des questions, de mener l’enquête et de faire ses déductions ! Hugo, qui a toujours cultivé un goût (un peu éreintant, disons-le) pour les expérimentations, a adoré suivre Louis Pasteur dans son laboratoire plein de fioles, de tubes à essai et autres microscopes. On le remarque à peine, tant les aventures de l’apprenti-chercheur sont prenantes, mais on en apprend un rayon sur ses méthodes de travail révolutionnaires et ses découvertes, notamment sur les principes au fondement de la pasteurisation, des vaccins et de la lutte contre les microbes. Au passage, Flore Vesco décape les stéréotypes de genre les plus redoutables et tourne en dérision la bonne société sous le règne de Louis Philippe, ses conversations courtoises et ses conventions presque aussi rigides que les belles moustaches brillantes et bien fournies qu’en arborent ses membres.

Une lecture captivante et joyeusement intelligente ! Que l’on peut avantageusement prolonger avec Gustave Eiffel et les âmes de fer, un second tome inscrit dans le même univers.

N’hésitez pas à consulter l’avis de Pépita et les autres livres de l’autrice : De cape et de mots, L’Estrange Malaventure de Mirella et 226 bébés.

Extraits

« Le professeur soupira. Avec un pareil lunatique dans la classe, l’année promettait d’être longue. Un microscope en cours de chimie : quelle idée saugrenue ! C’était l’instrument des naturalistes, des botanistes… Mais aucun chimiste de ce nom ne serait allé perdre son temps à de telles niaiseries.

– Mais que diable espériez-vous donc voir avec votre microscope ? s’exclama M. Ragoût.

– Eh bien ! Je ne savais pas. C’est justement ça qui est intéressant, répondit Louis Pasteur. »

« C’était un petit homme toujours affable, tout en courbettes et sourires. Il devait sa place de doyen à un certain nombre de qualités. Il avait une belle écriture cursive, fréquentait tous les grands noms du Ministère, et pouvait saluer très bas sans perdre l’équilibre. Et surtout, il portait des cravates éblouissantes, d’un flamboiement tel qu’elles captivaient le regard des élèves aussi sûrement qu’un serpent hypnotisant sa proie. »

Lu à voix haute en mars 2021 – Didier Jeunesse, 15€

La faucheuse, de Neal Shusterman (PKJ 2021, pour l’édition poche de la traduction française)

Imaginez : un futur dans lequel des progrès scientifiques permettraient non seulement de se passer de gouvernement (l’intelligence artificielle du Thunderhead surpasse désormais largement les capacités humaines), mais aussi de vaincre la mort. À l’ère de la post-mortalité, les humains n’ont donc à craindre ni la pauvreté, ni la faim, ni la guerre, ni le trépas. Pas mal ! Mais un tel monde peut-il être utopique ? Si vous réfléchissez cinq minutes, vous identifierez facilement l’écueil le plus évident : les humains ne cassant plus leur pipe, ils sont de plus en plus nombreux. Pour contenir la population, une caste de « faucheurs » est chargée d’exécuter des personnes choisies au hasard. Attention, n’allez pas y voir un meurtre : on préfère d’ailleurs parler de « glanage » pour désigner cet acte nécessaire et vertueux, voire sacré. Engagés comme apprentis-faucheurs, Citra et Rowan savent que le parcours sera semé d’embûches : les deux adolescents se débattent avec des dilemmes et des épreuves terribles – et surtout, ils comprennent rapidement que le système des faucheurs est loin d’être parfait…

Ce livre a été un coup de cœur pour Antoine qui n’a fait qu’une bouchée de ses 580 pages et l’a même choisi ce mois-ci comme lecture à présenter devant sa classe. Comme lui, je me suis laissée emporter par cette intrigue efficace enchaînant sans aucun temps mort rebondissements et révélations. La tension vient à la fois de l’évolution du duo de protagonistes et de la découverte d’un univers fascinant et travaillé, plein de mystères et de surprises. Pour ma part (c’est sans doute mon point de vue particulier de chercheuse en science politique), j’ai été intéressée par la façon dont le roman évoque la corruption et la difficulté de concevoir des institutions et des règles du jeu qui prémunissent efficacement contre les dérives.

C’est avant tout l’expérience de pensée au fondement du roman qui fait son originalité. On prend conscience en lisant ces pages de tout ce que l’immortalité viendrait bouleverser : l’éducation serait beaucoup moins cruciale puisque chacun aurait une infinité de temps pour accumuler connaissances et expérience ; les arbres généalogiques seraient entremêlés, parents et grands-parents pouvant paraître plus jeunes que leurs descendants ; l’art et la littérature, qui ne seraient plus nourris de préoccupations existentielles, pourraient devenir fades ; les religions finiraient peut-être pas devenir obsolètes. Et fondamentalement, quel peut être le sens de la vie si elle n’a pas de fin ? Ces questions sont explorées avec intelligence, notamment en entrecoupant les chapitres avec des extraits de journaux de faucheurs nous laissant entrevoir leurs ressentis et leurs dilemmes.

Ainsi, ce roman entre utopie et dystopie est plus profond que la plume assez « droit au but » et le côté manichéen de certains personnages ne pourraient le faire penser. Un premier tome divertissant et stimulant sur un sujet inattendu, nous lirons la suite !

L’avis de Bouma et une conclusion en musique avec un extrait de la chanson « Oncle Archibald » de Georges Brassens :

« Oncle Archibald, coquin de sort!
Fit, de Sa Majesté la Mort
La rencontre, la rencontre
Telle une femme de petite vertu
Elle arpentait le trottoir du
Cimetière
Aguichant les hommes en troussant
Un peu plus haut qu’il n’est décent
Son suaire, son suaire »

Lu en mars 2021 – PKJ, traduction de Cécile Ardilly, 8,40€

Signé Poète X, d’Elizabeth Acevedo (Nathan, 2019 pour la traduction française)

Signé poète X, d’Elizabeth Acevedo, Nathan, 2019 pour la traduction française de Clémentine Beauvais. En fond: Oak Oak, La Source, reproduit dans La ruée vers l’art, de Clémence Simon.

Ce roman en vers libres est à l’image de sa sublime couverture : moderne, bouillonnant, plein de vie, de tensions et de possibles.

Avec le rythme et l’intensité de la poésie, Elizabeth Acevedo raconte Xiomara, seize ans, qui grandit dans une famille d’immigrés dominicains à Harlem. Ses parents auraient voulu une gentille fille qui se tienne bien à la messe. À la place, voilà cette force de la nature pas commode qui n’hésite pas à jouer des poings pour se frayer un passage. L’adolescente se pose de plus en plus de questions sur son corps qui change, sur ce Dieu qui préoccupe tant sa mère, sur la façon dont l’Église et la société traitent les filles, sur les garçons et le désir. Mais ses doutes et ses révoltes grondent en silence, sous une carapace bien verrouillée – qui, de toute façon, s’intéresse à ce qu’elle aurait à dire ?

« Au commencement était le verbe. »

Mais un jour se crée un club de slam dans son lycée. Et puis il y a l’attention d’une professeure, l’amour du frère jumeau, l’amitié de Caridad et la douceur d’Aman… Sous nos yeux émus, Xiomara range ses bottes de combat, descelle ses lèvres et trouve peu à peu sa voix. L’intensité, les colères et bouleversements adolescents sont dits avec une férocité implacable mais souvent drôle. Mais Xiomara dit aussi et surtout, avec une justesse bouleversante, la libération de pouvoir les exprimer, d’être entendue et de renouer le dialogue.

« On est différentes, cette poétesse et moi. On se ressemble pas, on vient pas du même monde. Pourtant on est presque pareilles quand je l’écoute. Comme si elle m’entendait. »

L’autrice dédie ce livre à ses élèves et aux « petites sœurs qui rêvent de se voir représentées ». Effectivement, il contribue à tendre un miroir important à celles qui n’ont toujours que peu l’occasion de se reconnaître en littérature – et, sans doute, encore moins en poésie. Mais c’est une lecture dont les autres ne devraient surtout pas se priver – et je suis d’ailleurs ravie et fière de voir Antoine se tourner vers ce type de texte (puisque oui, c’est encore une de ses trouvailles qu’il a absolument voulu me faire partager !). Ce livre, c’est une fenêtre ouverte sur des mondes qui ne nous sont pas familiers – Harlem et les communautés américaines-dominicaines, le slam, la poésie. Une altérité qui n’empêche en rien de s’identifier à Xiomara et de vibrer passionnément pour elle, par la magie des mots, qu’on soit une femme, un.e ado dont le corps devient à la fois trop grand et trop étroit, ou tout simplement humain.

Tout cela dans une langue qui claque (bravo d’ailleurs à Clémentine Beauvais pour la traduction). J’ai repensé à Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong, une autre lecture récente venue des États-Unis qui a en commun avec celle-ci de mêler roman et poésie pour composer un texte à la fois fluide et puissant.

Un roman d’apprentissage très original et inspirant !

Extrait

« Si la gorgone Méduse était dominicaine,
et qu’elle avait une fille, ce serait moi.
J’ai l’air d’une créature mythologique.
Un monstre chimérique, qui interrompt
toutes les conversations.

Cheveux frisés comme des départs de feu,
fusant vers le plafond. Lèvres serrées,
lames de couteau. Cils longs. Trop longs.
J’en suis presque jolie.

Si la gorgone
était dominicaine, si elle avait une fille,
mon sang toujours versé pour les exploits
de ces pseudo-héros qui nous massacrent.

Fille, de Méduse, j’apprendrais les secrets
de ces regards qui pétrifient les hommes
et les arrêtent en pleine conquête comment
ça se fait qu’ils continuent à venir ?
comment les empêcher de nous conquérir ? »

Lu en mars 2021 – Nathan, traduction de Clémentine Beauvais, 16,95€

Folklords, tome 1, de Matt Kindt, Matt Smith et Chris O’Halloran (Delcourt, 2021 pour la traduction française)

« Il était une fois…

Non… juste cette fois.

Un garçon…

Un garçon qui ne trouvait VRAIMENT pas sa place

Un garçon qui s’habillait étrangement

Un garçon qui était bien trop curieux »

Toute différence est relative ! Avec sa chemise, son sac à dos et sa cravate, Ansel passerait probablement inaperçu par chez nous, mais il détonne dans son monde où la tendance serait plutôt aux capes et chaperons médiévaux. Et au moment de choisir sa quête, n’allez pas croire qu’il se contentera d’une banale exploration ou chasse au trésor : c’est décidé, il trouvera les légendaires maîtres-peuples, ces figures dont l’existence est mise en doute et dont on ne n’a même pas le droit de parler… Quelles sont les motivations du jeune homme ? Quel est ce monde truffé de clichés empruntés à la fantasy, aux contes et aux univers horrifiques ? Et d’ailleurs, qui raconte cette histoire ?

La quête d’Ansel est pleine de surprises. Elle révèle par petites touches un univers singulier où l’on comprend vite qu’il vaut mieux éviter de se fier à l’apparence des personnes rencontrées… Les graphismes évoquent les comics et sont à l’image du propos, à la fois ronds et féroces, pleins d’ironie. Les auteurs tournent en dérision les stéréotypes associés à plusieurs genres, composent des répliques acerbes qui nous ont bien fait rire. Ces pages nous parlent du spectre infini d’intolérances à l’égard des outsiders, des liens entre connaissance et pouvoir (brrr, ces « bibliothécaires » tyranniques aux faux airs de membres du KKK) et, surtout, de la création littéraire. J’ai aimé la façon dont métaphores et clins d’œil lancés par la voix du narrateur interrogent les conditions d’énonciation du récit, mais aussi l’omnipotence des écrivains et les contours des êtres de papier nés de leur imagination…

Tout cela est réjouissant et stimulant, mais j’ai trouvé que cela devenait complexe dans les dernières pages qui m’ont laissée perplexe. Difficile de dire si c’est la trame narrative un brin embrouillée sur la fin, le final radicalement inattendu ou la façon dont les différents niveaux du récit s’entrechoquent qui m’a perturbée. La suite de la série dira si les choses s’éclaircissent !

Une BD étrange et très intrigante, mais qui me laisse l’impression de n’avoir pas saisi tous les clins d’œil…

Pour lire un extrait sur le site de l’éditeur, c’est par ici !

Lecture commune avec Hugo et Antoine, mars 2021 – Delcourt, traduction de Lucille Calame, 16,50€

L’année de grâce, de Kim Liggett (Casterman, 2020 pour la traduction française)

Les citations de Margaret Atwood et de William Golding en exergue du roman donnent le ton : celui des dystopies, avec en l’occurrence de forts accents féministes. Antoine est bien de sa génération, il a une vraie prédilection pour ces textes qui sondent les aspects les plus sombres de l’humanité et nous questionnent sur le mode de la fable politique. Il a résolument choisi ce roman parmi toutes les parutions de la fin de l’année 2020 et n’en a effectivement fait qu’une bouchée, avant de me presser de le lire aussi (ainsi que ses deux grand-mères toujours très volontaires pour suivre ses conseils !).

Tout ce petit monde s’est donc retrouvé captivé par le sort de Tierney, livrée comme toutes les jeunes filles de son comté aux épreuves terribles de l’année de grâce. Personne ne se risque à parler de ce rite de passage mal nommé (« C’est interdit »). Mais d’aucuns savent que cet exil en forêt doit permettre à la magie envoutante de ces femmes en devenir de se dissiper dans la nature… et dans la douleur.

Si ce roman est glaçant, c’est parce qu’il a beau représenter une société inhumaine, il n’en fait pas moins écho à des formes d’oppression non seulement réelles, mais encore tout à fait d’actualité aujourd’hui dans certains contextes : les superstitions relatives au péché originel ou aux pouvoirs de certaines femmes – ne sommes-nous pas toutes un peu sorcières ? –, instrumentalisés pour légitimer l’assujettissement du « sexe faible », les obstacles à l’instruction des filles, la culpabilisation des femmes pour l’attrait qu’elles peuvent exercer et l’idée que ce serait à elles de cacher leur corps, leur asservissement sous l’autorité d’un père, puis d’un mari, ou encore les mariages forcés. Et, plus largement, le pouvoir tiré des croyances et des traditions que plus personne ne questionne, de la terreur fondée sur la loi du secret et de l’obscurantisme.

Kim Liggett rythme parfaitement les péripéties, les révélations et les étapes du cheminement intérieur de Tierney pour nous tenir en haleine. L’héroïne est attachante, on la suit avec angoisse et désarroi, parmi ces jeunes filles qui semblent à la merci d’impitoyables traditions. J’ai pensé que l’autrice forçait le trait, surenchérissant dans la violence et nous présentant des personnages qui pouvaient sembler très monolithiques. Puis les choses ne se passent pas comme prévu, l’héroïne révèle des ressources surprenantes, noue des alliances ; nous apprenons avec elle à reconsidérer certains préjugés et les ressorts de cet ordre social terrible s’éclairent. Cette initiation est bien amenée, montrant avec finesse l’évolution des rapports de force au sein du groupe de filles (et au-delà !) et plaçant le récit sous tension jusqu’au final subtil et inattendu.

Ce roman très remarqué semble bien parti pour se faire une place dans la droite lignée du carton de la série Hunger Games (une adaptation cinématographique est d’ailleurs déjà en cours). Une lecture féroce et galvanisante qui porte haut des valeurs de courage, de solidarité et d’émancipation !

L’avis de Sophie

Extrait

« À Garner County, toutes les femmes sont coiffées de la même manière : les cheveux rassemblés en une longue tresse et le visage dégagé. Les hommes considèrent qu’ainsi, elles ne pourront rien leur cacher : ni rictus narquois, ni coup d’œil furtif ou étincelle de magie. Les rubans sont blancs pour les fillettes, rouges pour les adolescentes en année de grâce et noirs pour les épouses. L’innocence. Le sang. La mort. »

Lecture commune avec Antoine en février 2021 – Casterman, traduction de Nathalie Peronny, 19,90€

Je suis qui ? Je suis quoi ? de Jean-Michel Billioud, Sophie Nanteuil, Terkel Risbjerg et Zelda Zonk (Casterman, 2019)

Ce livre, découvert sur le conseil de Sophie, s’adresse à celles et ceux qui s’interrogent sur leur genre et/ou leur orientation sexuelle, ou qui s’intéressent à ces questions par curiosité ou pour mieux comprendre et éventuellement pouvoir aider un.e proche.

« Tout ira bien. »

Ces pages le montrent : on a beau se sentir différent ou à part, peut-être subir des réactions brutales, on n’est pas seul.e dans ce cas et on ne l’a jamais été. Hétéro, homo, bi ou pansuel.le, intersexe, transgenre, asexuel.le ou aromantique, ces catégories permettent de penser des vécus qui sont une réalité depuis la nuit des temps, mais elles recouvrent en réalité une diversité plus grande encore, masquée par le rouleau compresseur des normes sociales. Cette diversité s’incarne dans les témoignages émouvants recueillis par les auteur.e.s et dans les biographies de personnalités emblématiques, comme la poétesse grecque Sappho ou l’écrivain Oscar Wilde. Des éléments ponctués de mots d’encouragement et de réconfort formulés par de multiples contributeurs : « Tu n’es pas seul », « Nous pouvons être qui nous voulons être »… Une démarche nécessaire : difficile de se trouver et de s’accepter lorsqu’on n’a aucun modèle et surtout si l’on anticipe des réactions hostiles.

Le livre revient sur un certain nombre de stéréotypes et la façon dont les discours médiatiques contribuent à invisibiliser ou caricaturer les personnages LGBT+ ; des réponses sont proposées aux questions fréquemment posées lors d’interventions scolaires des associations mobilisées sur le sujet. Ces mises au point me semblent très utiles pour pouvoir argumenter, expliquer et tordre le coup aux idées reçues.

Les pages finales permettent de faire le point, notamment sous forme de cartes du monde, sur la haine des LGBT+ dans le monde et leurs droits. On y revient sur les insultes et agressions homophobes, leur signification et leurs motivations, et surtout sur les façons dont on peut se défendre.

Une lecture importante et pleine de bienveillance, y compris lorsqu’on ne pense pas être concerné.e, histoire d’élargir son horizon, peut-être d’éviter un jour de heurter quelqu’un, voire d’être mieux en mesure de réagir contre les formes d’intolérance. J’espère ce type de publication (je pense aussi à l’excellent Tout nu ! Le dictionnaire bienveillant de la sexualité) contribuera bientôt à permettre à chacun de vivre comme il (ou elle) l’entend. Et attendant, je suis ravie que mes enfants puissent, s’ils le souhaitent, trouver ce livre sur les rayons de notre bibliothèque.

Lu en février 2021 – Casterman, 13,95€

Ours à New York, de Gaya Wisniewski (Éditions Memo, 2020)

Vous souvenez-vous ce que vous rêviez de devenir lorsque vous étiez enfant ? Certains rêves s’effilochent sans qu’on s’en rende compte : on se retrouve à flotter à travers sa vie, à porter un costume et à suivre son bonhomme de chemin dans le petit couloir étroit que les circonstances nous laissent. Aleksander est l’un de ces enfants devenus « quelqu’un de sérieux », presque transparent dans la jungle urbaine de New-York. Mais un beau jour, sur le chemin du travail, un ours immense surgit au coin d’une rue et lui bloque la route…

Gaya Wisniewski réalise-t-elle un rêve d’enfant en étant devenue autrice-illustratrice ? Cet album nous fait découvrir une autre facette de son talent. Ses peintures célébrant la douceur des teintes hivernales nous avaient déjà envoutés (voir ici et ), nous voilà sous le charme de ces fresques new-yorkaises grand format réalisées au feutre noir. Quelle justesse et quelle sensibilité dans la représentation de l’entassement des gratte-ciel et de la solitude qui transpire des rues bondées ! Quelle virtuosité pour explorer la morosité du train-train citadin en cinquante nuances de gris ! Quelle surprise réjouissante d’y voir surgir cet ours étrange et réconfortant, monumental et tranquille, doux et déterminé !

Extrait (source: site de Gaya Wiesniewski)

La leçon de vie est peu trop explicite à mon goût, mais elle n’en donne pas moins envie, quel que soit son âge, de prendre soin de ses chimères enfantines. Et les illustrations sont si belles qu’on se passerait presque du texte.

L’avis de Chlop

Lu à voix haute en février 2021 – Éditions MeMo, 18€

Angie ! de Marie-Aude et Lorris Murail (L’école des loisirs, 2021)

Angie ! Marie-Aude et Lorris Murail, L’école des loisirs, 2021. En fond: Extrait de l’album Cargo, Adèle Tariel et Jérôme Peyrat, Éd. Père Fouettard, 2018.

Début 2020, la ville du Havre ne se débat pas seulement avec l’épidémie de Covid qui s’abat sur la planète, mais aussi avec une affaire criminelle aux ramifications multiples. Riches commerçants du port, dockers, joueurs de poker, truands et policiers avancent masqués, pas facile pour la police de tirer les choses au clair ! Et voilà que le capitaine Augustin Maupetit se retrouve confiné entre ses quatre murs, cloué sur un fauteuil-roulant. Heureusement qu’il y a Angie, sa jeune voisine de palier qui semble plus motivée pour débuter sa formation d’enquêtrice que par l’école à la maison…

L’intrigue policière est si parfaitement construite pour nous tenir en haleine que même en lecture à voix haute, on voit à peine passer les 440 pages de ce roman. Mais là n’est peut-être même pas l’essentiel ! Le chemin pour arriver au dénouement est si réjouissant qu’on réfrène son envie de connaître le fin mot de l’histoire pour prendre le temps d’en savourer chaque page. De profiter de la délicieuse galerie de personnages, dont se révèlent progressivement les rêves, les failles et les petites manies intrigantes. Angie, bien sûr, douze ans de perspicacité et de joie de vivre, et un don inné pour poser les bonnes questions ! Sa mère, si secrète, dont le quotidien d’infirmière libérale nous a beaucoup intéressés car nous avons plusieurs infirmières dans la famille. Et tous les autres, humains et animaux…

Angie !, comme tout roman muraillesque qui se respecte, nous parle d’une époque, en l’occurrence la nôtre. Les villas huppées et les quartiers populaires où des dockers syndicalistes distribuent des tracts de la CGT contre la réforme des retraites, les différents services de police, les grues vertigineuses du port comme les colonnes de Paris Normandie offrent à cette histoire un décor normand et contemporain que les deux auteurs brossent avec lucidité, et toujours ce qu’il faut de tendresse et d’humour.

« Ils entrent masqués, car on ne viole pas un domicile à visage découvert, c’est un principe qui n’a rien à voir avec le Covid. »

Ce roman est donc aussi la chronique de l’annus horribilis 2020, des rumeurs d’un « virus chinois » à l’annonce solennelle du confinement, en passant par les débats sur l’utilité du masque et l’essor des visioconférences et des checks du pied. Vous vous dites peut-être qu’on n’a que trop entendu parler de tout ça ? Je me suis posé la question, navrée que je suis de voir mes garçons privés de leurs copains depuis maintenant un an (chez nous, en Allemagne, les écoles sont de nouveau fermées depuis plus de deux mois…). Et bien figurez-vous qu’ils ont été absolument ravis de reconnaître dans l’histoire leur vécu de cette année hors-normes dont ils ont volontiers ri de bon cœur (« Mais non, Maman, on ne peut pas aller se coucher au moment de l’école à la maison ! »).

Un roman vivant, captivant et réconfortant dont nous allons suivre avec attention la suite – puisque les dernières pages nous révèlent que, ô belle surprise, ce sera une série !

Extraits

« – Je vais vous demander de continuer à faire des sacrifices, poursuit inexorablement monsieur le Président. Dès lundi et jusqu’à nouvel ordre, les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités resteront fermés.

– Hein ?

Angie a bondi de joie. Mais elle veut bien le faire ce sacrifice pour la nation ! »

Lu à voix haute en février 2021 – L’école des loisirs, 17€

L’incroyable machine à liberté, de Kirli Saunders et Matt Ottley (Kaleidoscope, 2021)

Quand de lourds nuages barrent l’horizon, quand le monde est gris, morne et « couturé de frontières », heureusement, il y a ces incroyables machines à liberté qui nous transportent, nourrissent nos rêves et font battre notre cœur. Elles demandent persévérance et soins quotidiens pour apprendre à résister aux secousses, mais elles sont d’autant plus vitales et merveilleuses que la vie est dure…

Cet album enchanteur célèbre la magie de l’imagination et de…, et bien vous verrez par vous-mêmes, il y a des indices çà et là au fil des pages (y compris un clin d’œil à l’album Là-bas, illustré également par Matt Ottley, qui nous avait déjà soufflés). Quelle belle idée en tout cas de représenter cela sous forme de machines à la mécanique étrangement belle, reflet fascinant de l’imaginaire de leur conducteur : rondes ou pointues, ramassées ou élancées, simples ou alambiquées. Les mots déploient des univers entiers dans notre esprit ; les illustrations, belles à couper le souffle, donnent envie, comme la petite fille de l’histoire, de partir à la découverte de ses propres mondes imaginaires.

Un concentré de grâce, d’espoir et de réconfort !

L’avis de Pépita

Lu en février 2021 – Kaleidoscope, 13€