L’Estrange Malaventure de Mirella (de Flore Vesco, 2019)

L'estrange malaventure de Mirella

En voilà une idée merveilleuse : revisiter l’un des contes les plus célèbres du canon des bibliothèques enfantines – j’ai nommé : le joueur de flûte de Hamelin ! Une revisite à la fois irrévérencieuse, réjouissante et moderne.

Irrévérencieuse, car Flore Vesco prend des libertés avec le conte d’origine, nous livrant une version alternative de l’histoire dans laquelle le rôle principal revient à Mirella, une jeune fille rousse de quinze ans. Pleine d’aplomb, de discernement et de générosité, Mirella est aussi une incarnation vibrante de la liberté et de l’émancipation, dont la trajectoire incroyable a passionné toute la famille. Et puisque les contes ont toujours une morale, il y en a une ici, mais concoctée à la sauce de l’autrice :

« Laissez les jeunes filles danser et, parées ou dévoilées, circuler dans la cité, ou bien il pourrait vous en coûter. Suivez les enfants inconscients, qui jamais ne doutent, n’hésitent ni ne tremblent. Et méfiez-vous des contes. Qui sait, derrière ces badines historiettes, quelles terribles vérités sont cachées ? »

Réjouissante car Flore Vesco écrit dans une langue fleurie qui évoque un vieux français digne des meilleurs passages du film Les visiteurs, teinté de termes germaniques puisque nous l’intrigue nous entraîne au creux du St Empire. L’autrice nous ravit également en donnant de l’épaisseur à l’histoire, prenant le temps de brosser des personnages et un Moyen-Âge hauts en couleurs : de l’organisation politique à l’hygiène en passant par les rites et superstitions, tout est tellement évocateur qu’on a l’impression d’y être. Et si effroyable, restitué avec tant d’ironie, que la lecture en devient… réjouissante.

« Et le prêtre de raconter les vies et les exploits de saint Hilarion et sainte Rictrude, qui fatiguaient leurs bourreaux, pouvant passer des heures à endurer les coups de pique en gardant le sourire, soupirant d’aise lorsqu’on les rôtissait sur le grill, changeant eux-mêmes de côté afin que leur chair soit partout dorée et craquante. »

Moderne tant ce détour par le Moyen-Âge donne à penser aux misères et turpitudes contemporaines : qu’il s’agisse de la domination masculine, de la chasse aux sorcières et de la recherche de boucs émissaires, des superstitions ou des effets de foule, les parallèles sont troublants et entre deux éclats de rire, j’ai bien vu que cette lecture donnait beaucoup à réfléchir aux garçons. Le détour de Moyen-Âge permet finalement d’évoquer des choses parfois très dures qu’il serait difficile d’aborder frontalement avec de jeunes lecteurs.

Nous n’avons fait qu’une bouchée des aventures de Mirella qui ont été un grand moment de lecture à voix haute. Après avoir ri et pleuré de la noirceur du Moyen-Âge, le dénouement de l’histoire a été véritablement jubilatoire ! Un roman émancipateur, pétillant d’intelligence et débordant de vérité, à découvrir sans hésiter.

Si vous n’êtes pas encore parti(e) pour la librairie la plus proche, finissez-donc de vous convaincre en lisant les critiques de Pepita, de Hashtagcéline, d’Andrea et de Linda !

Lu à voix haute en mai 2019 – L’école des loisirs, 15,50€

Krabat ou Le maître des corbeaux d’Ottfried Preussler (1971 pour l’édition originale en allemand)

Lu en mars 2018 – Hachette, 1994, disponible seulement d’occasion

Voici encore un classique très populaire outre-Rhin et dans le monde (les livres d’Ottfried Preussler ont été traduits en près de 60 langues et diffusés à 50 millions d’exemplaires !), mais trop peu connu et lu en France. Une édition plus récente que celle que nous avons pu trouver a été proposée en 2010 par Bayard Jeunesse, avec une traduction de Jean-Claude Mourlevat. Cette édition est, elle aussi, épuisée…

Aux alentours de 1700, dans la sombre province de la Lusace, aux confins du Saint Empire Romain Germanique, Krabat mène une vie de vagabond. Un rêve récurrent le conduit au lugubre moulin de Schwarzkollm où il devient apprenti-meunier. Son quotidien est désormais rythmé par les travaux pénibles et routiniers que Krabat et les onze autres compagnons doivent effectuer tout au long de l’année, sous l’autorité du Maître. Aliéné et obnubilé par cette routine, il n’en perçoit pas moins, lors d’éclairs de lucidité, tout le caractère inquiétant des activités du moulin de Schwarzkollm : qui est vraiment le Maître ? À quels savoirs occultes s’attache-t-il réellement d’initier les apprentis ? Quels dangers encourent ces derniers ? Est-il possible de quitter le moulin infernal ?

La plume alerte d’Ottfried Preussler nous plonge dans un décor féodal, marécageux et empreint de mystère. Le moulin et son maître sont effrayants et l’atmosphère vraiment oppressante, parfois terrible – un peu à la manière des contes. L’histoire m’a d’ailleurs beaucoup évoqué un conte du Maghreb, Le neveu du magicien :

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Comme souvent dans les contes, les frissons éprouvés sont à la hauteur du soulagement lors du dénouement de l’histoire : cette lecture n’a pas donné de cauchemars aux garçons !

De nombreux lecteurs font aussi des parallèles avec Harry Potter, paru plus de vingt ans plus tard. Comme Harry, Krabat est orphelin. Comme lui, initié à la magie, il grandit sous nos yeux et doit résister aux tentations de corruption, de manipulation et d’intrusion malveillante dans son esprit. Comme lui encore, il peut compter sur ses amis mais doit se méfier de certains de ses compagnons. Le roman est, d’une certaine manière, plus sombre que ceux de J.K. Rowling : Krabat est vagabond, il connaît la faim, le froid et la domination psychique et physique d’un Maître mal intentionné.

Nous avons eu beaucoup de plaisir à lire ce roman vraiment très bien écrit. L’histoire progresse assez lentement, nous donnant l’impression d’être happés par la routine implacable du moulin tout en distillant savamment des éclairs de lumière nous laissant entrevoir ce qui s’y trame réellement et entretenant la tension narrative. Antoine et Hugo ne se sont pas ennuyés une seule seconde, mais il a fallu interrompre la lecture à de multiples reprises pour éclairer le vocabulaire de la meunerie ou le contexte historique – lorsqu’il s’agit, par exemple, des efforts du prince-électeur de Saxe pour recruter des militaires pour livrer bataille contre le roi de Suède, ou même d’expliquer ce qu’est une calèche. Ce roman est parfait pour une première initiation au genre fantastique – et aux valeurs d’intégrité, de solidarité, de courage et de liberté.

Extraits

« Le vieillard s’approcha plus près encore, la mine anxieuse.
– Je voudrais te prévenir, petit. Évite le marais de Kosel et le moulin des Eaux noires. Ces endroits-là, il vaut mieux s’en méfier… »

« Comment était-il arrivé là aussi brusquement ? En tout cas, il n’était pas passé par la porte. L’homme tenait une bougie à la main. Il observa Krabat sans rien dire, puis hocha le menton et déclara :
– Je suis le Maître de ce moulin. Tu peux devenir mon apprenti, si tu veux ; il m’en faut un. Cela te tente ?
– Cela me tente, s’entendit répondre Krabat.
Sa voix lui parut étrangère, comme s’il ne s’agissait pas du tout de la sienne.
– Et que dois-je t’apprendre ? demanda le Maître. La meunerie, ou tout le reste aussi ?
– Le reste aussi, dit Krabat.
Alors le Maître lui tendit sa main gauche.
– Tope-là !
À l’instant où leurs mains se touchaient, une rumeur sourde et des grondements s’élevèrent dans la maison. Cela semblait venir des entrailles de la terre. Le plancher s’incurva, les murs se mirent à trembler, poutres et piliers à vibrer. »

« Tandis qu’ils marchaient vers les maison, il commença à neiger. La neige tombait en jolis flocons légers, comme la farine dont on les aurait saupoudrés à travers un tamis géant. »

Krabat