La trilogie berlinoise, de Philip Kerr (Le livre de Poche, 2008 pour cette édition française)

Cette trilogie berlinoise ouvre l’œuvre monumentale de Philip Kerr, publiée sur trente ans, qui poursuit page après page un projet un peu fou : une série de romans policiers qui reconstituerait comme un puzzle la vie d’un homme, Bernie Gunther – et par la même occasion une fresque de l’histoire du XXe siècle. Pour autant que je puisse en juger sur la base de ces trois premiers tomes berlinois, Philip Kerr relève magistralement son propre défi.

Ces trois enquêtes sont aussi complexes qu’addictives. Chacune nous transporte au cœur d’une séquence-clé de l’histoire nationale-socialiste – l’été 1936, marqué par les Jeux Olympiques, la crise des Sudètes et la Reichskristallnacht de 1938, puis l’immédiat après-guerre. Le décor est remarquablement fouillé, esquissé dans ses moindres détails – les vitrines rouges du Stürmer et cinquante-et-une autres nuances d’antisémitisme, La Marche de la cavalerie du Grand Électeur claironnée par un orchestre de cuivre près de la Porte de Brandenbourg, le film tourné à Neuer Markt, à Vienne. Ou encore les rituels terribles qui régissent le quotidien dans le camp de Dachau. Glaçant : la forme du roman permet, comme souvent, de prendre la mesure des choses.

« Je commençai par aller voir au X Bar, un club de jazz illégal dont l’orchestre glissait des morceaux américains au beau milieu de la soupe aryenne ayant l’aval des autorités. Les musiciens se livraient à ces acrobaties avec suffisamment de finesse pour ménager les consciences nazies qu’aurait pu choquer cette musique dite inférieure. »

L’intrigue se nourrit de cette densité. Philip Kerr a une capacité étonnante à tisser sa trame narrative dans les rouages historiques les plus évidents comme les plus infimes ou les plus confidentiels. Le statut du protagoniste détonne : grande-gueule flegmatique mais viscéralement exaspérée par le national-socialisme, témoin désabusé de son époque mais enquêteur tenace, inséré (malgré lui) dans les hautes sphères. Cette position très particulière donne lieu à des dialogues piquants et à de multiples réflexions percutantes sur le crime, la culpabilité, la justice et l’humanité. Ce point de vue m’a, entre autres, fait réaliser le bazar hors de contrôle qui caractérisait les organisations nazies que j’avais tendance, à tort, à voir comme une machine implacable. Au milieu de tout ça, le détective n’est pas tout blanc, mais il conserve son humanité et certaines lignes rouges auxquelles il se tient tant bien que mal. Et insuffle quelques moments de grâce à ce roman très noir  – la scène de la course de Jesse Owens est l’une des plus belles à cet égard.

Un exercice d’équilibriste rondement mené à la lisière entre polar et roman historique. Fascinant.

Extraits

« Jesse Owens, après un départ foudroyant, se détacha nettement dans les premiers trente mètres. La bourgeoise était de nouveau debout. Elle avait eu tort, pensai-je, de décrire Owens comme une gazelle. A voir avec quelle grâce le Noir accélérait peu à peu sa course, ridiculisant du même coup toutes les théories foireuses sur la supériorité aryenne, je me dis qu’Owens n’était rien d’autre qu’un homme. Courir de la sorte donnait un sens à l’humanité entière, et si une race supérieure devait jamais exister, elle ne pourrait certainement pas exclure de son rang un individu comme Owens. »

« C’est un jeu passionnant ; je crois qu’il est très populaire en Angleterre. Il nous fournit une intéressante métaphore pour la nouvelle Allemagne. Les lois ne sont que des arceaux par lesquels nous devons faire passer le peuple, en le forçant plus ou moins. Et aucun mouvement n’est possible sans le maillet. Le croquet est un jeu parfait pour un policier. »

Lu en janvier 2022 – Le livre de Poche, traduction de Gilles Berton, 10,90€

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