Brexit romance (de Clémentine Beauvais, 2018)

Ami.e.s britanniques ! La tragédie du Brexit a frappée nos vies, et nous serons bientôt déprivés de nos passeports Européens. Mais dans ce monde qui ne fait pas de sens, nous nous identifions à une jeunesse cosmopolitaine internationale et nous ne voulons pas perdre le privilège de travailler et vivre dans un autre pays Européen. Nous voulons un passeport Européen !

Si on m’avait dit, en juin 2016, alors que le monde apprenait avec stupéfaction qu’une majorité de britanniques venaient de voter pour quitter l’Union européenne, que je rirais à voix haute en lisant un roman sur le sujet ! Pour être franche, je n’y aurais pas cru une seule seconde ! Il faut dire que Clémentine Beauvais fait preuve d’une véritable virtuosité pour imaginer les situations les plus abracadabrantes, la rencontre des personnages les plus improbables et de savoureux dialogues franco-britanniques truffés de quiproquos…

‘C’est quoi comme start-up ?
‘Organisation de mariages.’
‘Ah ? Et t’as un concept ?’
‘Oui, mais le concept est un peu niche’, dit Justine.
‘Un peu niche’, rigola toute seule Cannelle en imaginant des mariages de chiens, jeu de mots inaccessible aux anglophones.

De quoi s’agit-il ? Le devant de la scène est occupé par plusieurs millenials français et britanniques. Féministes, militants ou artistes, étudiants ou fondateurs de start-ups, d’origine modeste ou aisée, végétariens-écolos ou conservateurs, ils sont surtout profondément cosmopolites et attachés à leur liberté de circuler dans l’Union européenne. Et tous impliqués d’une manière ou d’une autre dans le complot farfelu de la jeune et pétillante Justine Dodgson qui cherche à marier ensemble des Français et des Anglais pour permettre à ces derniers de conserver un passeport européen – tout en faisant « un gros fuck you au gouvernement et aux abrutis qui ont voté Brexit » (et au passage à l’institution du mariage !). Mais rien ne se passe comme prévu et tout se complique lorsque l’amour s’en mêle…

J’ai lu avec beaucoup de plaisir ce roman qui ne ressemble à aucun autre. Les mondes de la start-up, des hipsters et des adeptes de UKIP sont si finement restitués – à peine caricaturés ! – qu’on se croirait presque dans une étude sociologique… Le regard de Clémentine Beauvais est à la fois emprunt de lucidité, d’ironie et malgré tout de tendresse. Et les dialogues où le français et l’anglais se mélangent de façon si réjouissante sont géniaux, dévoilant le sens des expressions britanniques les plus énigmatiques :

‘Fair enough’, dit Matt, ce qui en anglais signifie, OK, normal, je comprends, mais quand même, enfin d’accord, peut-être, bon, vu comme ça.

Brexit Romance est un texte profondément moderne. Moderne dans sa forme, hésitant entre le roman, la pièce de théâtre et le film puisqu’il est même assorti d’une bande son (mention spéciale pour Françoise Hardy et Only Friends !). Moderne également par son ancrage dans le monde actuel, celui de l’individualisme et du questionnement des institutions traditionnelles (le mariage, les institutions politiques, la justice), de l’hyper-connexion, du cosmopolitisme et d’une polarisation politique exacerbée. À tel point que je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si Clémentine Beauvais n’avait pas fait un pari risqué, en proposant un roman qui risque de paraître daté lorsque Facebook, Twitter, Uber et le UKIP seront passés de mode et lorsque les innombrables allusions à notre époque seront devenues difficiles à décrypter pour celles et ceux qui ne l’auront pas vécue. Mais en attendant, cela fait sacrément du bien de rire de tout cela. L’occasion également de méditer les belles paroles de Georges Brassens :

« Ma mie, de grâce, ne mettons
Pas sous la gorge à Cupidon
Sa propre flèche. »

Lu en novembre 2018 – Sarbacane, 18€

Brexit Romance

Sally Lockhart. La malédiction du rubis de Philip Pullman (1985 pour l’édition originale en anglais, 2003 pour la traduction française)

Lu à voix haute en septembre 2018

Si on me demandait de citer les lectures du soir qui m’ont le plus marquée, Les Royaumes du Nord feraient sans aucun doute partie de celles qui me viendraient à l’esprit en premier : intrigue à couper le souffle, univers fascinant magnifié par la plume de l’auteur, personnages inoubliables… Comment ne pas se pencher avec avidité sur les autres écrits du talentueux Philip Pullman ? C’est ainsi que nous ouvert le premier tome des aventures de Sally Lockhart. Outre la valeur sûre que représente l’auteur, la couverture et la quatrième nous promettaient un mystère, de l’aventure, et un voyage dans le temps et l’espace, nous projetant à la fin du 19ème siècle au cœur des quartiers les plus mal famés de Londres. Comme dans Les Royaumes du Nord, l’héroïne est une jeune fille – encore un choix qui contribue à me rendre Philip Pullman sympathique.

Le personnage de Sally est d’ailleurs un point fort du roman : on a plaisir à rencontrer cette héroïne indépendante, attachante, débrouillarde et réfléchie – voire stratège ! Ces qualités lui sont indispensables pour mener l’enquête et faire face aux menaces qui se multiplient depuis la disparition, suspecte, de son père en mer de Chine : un rubis à l’histoire trouble, une malédiction effrayante, l’intrusion de multiples personnages peu recommandables, la succession de morts violentes dans l’entourage de la jeune fille…

Malgré ces qualités et au regard de nos attentes élevées, le roman nous a un peu déçus. Nous avons fini par le terminer, mais sa lecture a été un peu laborieuse et j’ai cru plusieurs fois que les enfants allaient décrocher. Pourquoi ? Ils sont probablement un peu jeunes pour entrer dans le public ciblé par le roman – l’éditeur le recommande « à partir de 11 ans », mais l’écriture exigeante, la multiplication des morts violentes, le contexte historique et l’évocation détaillée des fumeries d’opium et des activités de piraterie le destinent sans doute à des lecteurs plus âgés.

Cela dit, la raison principale de nos épisodes de lassitude me semble plutôt liée à l’intrigue qui est menée de façon un peu décousue. Les fils de l’histoire – liés au passé de Sally, à la disparition du père, aux activités troubles de l’effrayante Mme Holland et à la recherche du fameux rubis – ne s’imbriquent pas de façon fluide et on a parfois l’impression de perdre l’un des fils. Les digressions, notamment sur l’activité de photographie de l’un des amis de Sally, sont trop nombreuses et peuvent, elles aussi, donner l’impression qu’on perd le fil. Et ces longueurs sont d’autant plus flagrantes que la résolution des différentes intrigues intervient en trois coups de cuillère à pot et sans que l’on puisse suivre comment ni pourquoi. Une déception relative donc, mais à mettre en perspective par rapport à des attentes qui étaient très élevées !

Extrait

« C’était une personne d’environ seize ans, seule et d’une beauté rare. Mince et pâle, elle portait un costume de deuil, avec un bonnet noir, sous lequel elle coinça une mèche blonde que le vent avait détachée de sa chevelure. Elle avait des yeux marron, étonnamment foncés pour quelqu’un d’aussi blond. Elle s’appelait Sally Lockhart, et dans moins d’un quart d’heure, elle allait tuer un homme. »

« Sa mère était une jeune femme fougueuse, sauvage et romantique, qui montait à cheval comme un cosaque, tirait comme une championne et fumait de tout petits cigares noirs dans un fume-cigarette en ivoire, ce qui scandalisait et fascinait tout le régiment. »

Folio Junior, 7,40€

Sally Lockhart

Ulysse Moore, Tome 1 : Les clefs du temps, de Pierdomenico Baccalario (2004 pour l’édition originale en italien, 2006 pour la traduction en français)

Lu à haute voix en juillet 2018

Une mystérieuse villa perchée au sommet d’une falaise vertigineuse, un groupe d’enfants intrépides, une porte dissimulée derrière une armoire, une série d’énigmes à déchiffrer, une présence planant sur l’ensemble… Tous les ingrédients d’une aventure digne du Club des Cinq sont réunis par Pierdomenico Baccalario dans ce premier tome de la série Ulysse Moore. J’ai acheté ce roman par curiosité, ayant lu quelque part que son auteur était l’un des plus lus en littérature jeunesse en Italie : nous n’avons malheureusement pas été convaincus.

L’objet livre est attrayant : belle couverture aux motifs sibyllins dont les rabats renferment cartes et indices invitant à la chasse au trésor, mise en scène du récit avant même la première page, jolies illustrations donnant l’impression de dissimuler des indications qui pourraient se révéler cruciale pour l’enquête.

Le problème, c’est qu’au-delà de cette belle présentation, le livre ne propose rien de plus que ce qu’offraient déjà les fameux romans d’Enid Blyton : un décor pittoresque sommairement esquissé, des personnages lisses ne rencontrant pas de dilemme particulier (certains, comme l’antipathique Olivia Newton qui rôde dans les parages, sont à peine introduits sans que l’on puisse saisir leur rôle dans le cadre de ce premier tome), une enquête appréhendée et résolue de façon linéaire par les jeunes héros qui se trouvent toujours commodément disposer des informations pertinentes pour trouver la solution… Le style littéraire et les dialogues ne présentent que peu d’intérêt, l’intrigue est rapidement résolue et apparaît rétrospectivement comme une sorte de préliminaire à la véritable histoire : de fait, on découvre à la dernière page que l’histoire commence à peine et qu’il faudra acheter les tomes suivants (dix-huit à ce jour à près de onze euros chacun…) pour connaître la suite qui s’annonce comme réminiscente de la série La Cabane Magique. Certains lecteurs ne manqueront pas de se sentir floués !

Ulysse Moore ne me semble, en somme, pas pouvoir tenir la concurrence avec d’autres sagas de littérature jeunesse – que l’on pense par exemple à celles de J.K. Rowling, de Pierre Bottero ou de Sophie Audoin-Mamikonian qui imaginent des univers et des personnages beaucoup plus travaillés. Antoine et Hugo ont perçu, je crois, cette différence de qualité puisqu’ils n’ont pas été captivés (en dépit du recours systématique aux cliffhangers en fin de chapitre et d’ouvrage) et n’ont pas demandé à poursuivre cette série. Cela dit, je peux concevoir que le style et le format très accessibles puissent être attractifs pour de jeunes lecteurs souhaitant se lancer dans la lecture de romans d’aventures qui ne soient pas trop ardus. Pour notre part, nous passerons notre chemin et ne suivrons pas la quête de Julia, Jason et Rick.

Extrait

« Voici le matériel qu’Ulysse Moore m’a prié de vous transmettre. Au cas où vous souhaiteriez le publier, notre seule exigence est que le nom d’Ulysse Moore soit bien visible sur la couverture et que l’ordre des manuscrits soit respecté. »

« En dépit de la fâcheuse situation où il se trouvait, suspendu sous la pluie battante à vingt mètre au-dessus de la mer, Jason gardait son sang-froid. Chose étrange, il était serein. Il savait exactement ce qu’il avait à faire. Il avait repéré deux renfoncements où loger ses pieds, et, en se hissant légèrement, il avait pu relâcher la tension de ses bras et tenir en équilibre sur ses jambes. À présent, rassuré, il pouvait lever la tête. »

« Metis signifie ‘sagesse’. C’était le nom de la première femme de Zeus, fille d’Océan et de Téthys. Une femme intelligente et capable, comme toutes les femmes, d’ailleurs ! »

Bayard éditions, 6,90€

ulysse moore

Stormbreaker (Tome 1 des aventures d’Alex Rider), de Anthony Horowitz (2000 pour la version originale en anglais, paru en 2001 en français)

Lu à voix haute en juillet 2018

Alex Rider, quatorze ans et orphelin, vit à Londres avec son oncle Ian. Un matin, on lui apprend que son oncle vient de périr dans un accident de voiture. Qui sont les personnes mystérieuses qui apparaissent à son enterrement ? Où Ian travaillait-il vraiment ? En enquêtant sur les conditions suspectes de son prétendu accident de voiture, Alex se trouve pris dans un engrenage qui le conduira au cœur d’une affaire d’espionnage pleine de rebondissements spectaculaires !

Ce premier tome des aventures d’Alex Rider réunit tous les ingrédients classiques du roman d’espionnage anglais : services secrets parfaitement camouflés, gadgets, messages chiffrés, péripéties à couper le souffle, ennemis machiavéliques bien sûr associés d’une manière ou d’une autre à la Russie et à la Chine… La monstrueuse méduse Physalie mérite une mention particulière !

Si le livre se conforme fidèlement aux conventions du roman d’espionnage, ce genre est assez inhabituel dans la littérature jeunesse et cette lecture a permis à Antoine et à Hugo de le découvrir. Ils ont adoré. Alex est un vrai héro susceptible de susciter l’identification des jeunes lecteurs : sympathique, débrouillard, courageux, athlétique, intelligent, polyglotte, plein de sang-froid et de discernement. Anthony Horowitz, dont nous avions déjà beaucoup apprécié L’Île du Crâne l’année dernière, connaît son affaire : le style est fluide et agréable, l’intrigue est très bien ficelée et les scènes d’action s’enchaînent sans temps mort, avec une montée en puissance jusqu’à un final proprement vertigineux.

L’intérêt du roman est certainement moindre pour les lecteurs plus expérimentés qui noteront de nombreux parallèles avec la série des James Bond, une tendance au manichéisme caractéristique du genre, des cascades bourrées de testostérone et des invraisemblances ici ou là. Le roman vit essentiellement de l’intrigue et va droit au but, sans proposer de contexte ou d’univers particulièrement travaillé. Il peut néanmoins être proposé sans hésitation aux jeunes amateurs de frissons et d’histoires d’espions, qui le dévoreront d’une seule bouchée…

Extraits

« Costume gris, cheveux gris, lèvres grises, yeux gris. Son visage était inexpressif, et son regard, derrière ses lunettes à monture gris acier, parfaitement neutre. Qui qu’il soit, cet homme semblait moins vivant que toutes les personnes présentes dans le cimetière, sur terre ou en dessous. »

« Il voulut bouger, mais fut projeté une nouvelle fois en arrière : la voiture avait été arrachée de terre et se balançait dans le vide. Alex ne pouvait rien voir. Ni bouger. Son estomac se souleva : la voiture décrivit un arc de cercle dans un horrible grincement de métal et un tourbillon de lumière. La grue qui l’avait empoignée allait la déposer dans le broyeur. Avec Alex. »

« Il contempla les côtelettes d’agneau froide dans son assiette. De la viande froide. Soudain, il comprit ce que ce mot voulait dire. »

« Mais, tout à coup, quelque chose bougea dans les profondeurs turquoise. Bouche bée, partagé entre l’émerveillement et l’horreur, Alex découvrit la plus monstrueuse des méduses. Le corps de la bête était une masse scintillante et palpitante mauve et blanc, qui avait vaguement la forme d’un cône. Dessous, des tentacules d’au moins dix mètres de longueur, couverts de sortes de petits dards, ondulaient dans l’eau. Quand la méduse se déplaçait, ou dérivait à cause d’un courant artificiel, ses tentacules glissaient contre le panneau de verre et on avait l’impression qu’elle essayait de sortir. C’était la créature la plus hideuse et répugnante qu’Alex ait jamais vue.
‘Physalie’, dit une voix derrière lui. »

Livre de Poche Jeunesse (Hachette), 6,50€

stormbreaker

Monsieur Kipu, de David Walliams (2009 pour l’édition originale en anglais, 2012 pour la traduction française)

Lu en avril 2018

Intriguée par le succès des romans du prolifique David Walliams qu’Antoine dévore de manière compulsive, j’ai proposé aux garçons et à ma nièce de six ans qui nous avait rejoints pour quelques jours de vacances, de lire à haute voix son deuxième livre, Monsieur Kipu.

Le roman entre en matière on ne peut plus directement : « M. Kipu puait. Il empestait. Il cocottait. Il schlinguait. Et si le verbe ‘schmoutter’ figurait dans le dictionnaire, on écrirait ici qu’il schmouttait. Il était le pueur putride le plus pestilentiel qui ait jamais existé sur Terre. Une odeur pestilentielle est la pire des odeurs ; la pestilence est pire qu’un remugle ; un remugle est pire qu’un relent ; et un relent peut déjà suffire à vous faire plisser le nez. Mais si M. Kipu puait, ce n’était pas sa faute. Car voyez-vous, c’était un clochard. »

Chloé, douze ans, déborde d’imagination, mais se sent bridée par l’atmosphère oppressante de son école privée qui se double de la tyrannie exercée à la maison par une mère ultra-conservatrice et obsédée par la distinction sociale. En dépit de cette éducation, Chloé est irrésistiblement intriguée par M. Kipu, ne pouvant s’empêcher de s’imaginer les biographies les plus rocambolesques : le sans-abri ne serait-il pas un « vieux marin héroïque » qui se serait révélé incapable de s’adapter à la vie sur le plancher des vaches, ou un ancien chanteur d’opéra qui aurait perdu sa voix, ou encore un « agent secret russe, habilement déguisé en clochard pour épier les habitants de la ville » ?

Un beau jour, prenant son courage à deux mains, Chloé va parler à M. Kipu. Elle ne soupçonne pas à quel point cette rencontre va bouleverser sa vie. Car, comme le dit joliment M. Kipu, les statistiques sur les milliers de sans-abris cachent des destins singuliers et parfois inattendus. D’où tire-t-il ses belles manières, sa petite cuillère en argent et son mouchoir monogrammé ? L’amitié qui se tisse entre la jeune fille et M. Kipu passera-t-elle inaperçue ? Finira-t-il par prendre une douche ? Chloé pourra-t-elle trouver sa place dans sa famille – mais aussi contrer les politiques répressives à l’égard des sans-abris qui font l’objet de promesses électorales en vue des élections législatives imminentes ?

David Walliams parvient à parler aux enfants d’un sujet grave en le traitant avec humour et en multipliant les rebondissements. L’intrigue est étonnamment gaie et drôle, voire burlesque, lorsqu’elle tourne en dérision les stratégies de distinction sociale d’une bourgeoisie caricaturale et son mépris des plus vulnérables. L’ironie et la comédie, sublimées par les illustrations de Quentin Blake, ne rendent que plus touchants les dialogues entre M. Kipu et de Chloé, qui donnent au roman une bonne dose d’optimisme et le rendent adapté à de (très) jeunes lecteurs : la fraîcheur (bien que le mot ne soit peut-être pas le mieux choisi !), la sincérité et l’intégrité de nos deux protagonistes triomphent en effet toujours de l’hypocrisie, de l’intolérance et de l’aliénation qui minent nos sociétés.

Extraits :

« Cloîtrée dans sa chambre, elle imaginait toutes sortes de fables fantastiques : M. Kipu était peut-être un vieux marin héroïque qui avait gagné des dizaines de médailles du courage, mais s’était révélé incapable de s’adapter à la vie sur le plancher des vaches. Ou peut-être était-il un chanteur d’opéra mondialement célèbre qui, un soir, après avoir poussé la note la plus aiguë d’une aria à l’Opéra royale de Londres, avait perdu sa voix et n’avait plus jamais pu chanter. À moins qu’il ne soit en réalité un agent russe, habilement déguisé en clochard pour épier les habitants de la ville ».

« Voilà, je voudrais bien savoir : pourquoi vivez-vous sur un banc, et pas dans une maison comme moi ?
M. Kipu remua un peu et fit une drôle de tête.
– C’est une longue histoire, ma chère. Je te la raconterai peut-être un autre jour. »

« – J’ai ici une étude statistique selon laquelle le Royaume-Uni compterait plus de cent-mille sans-abris. Pourquoi, à votre avis, tant de gens vivent-ils dans la rue ?
Le clochard se racla légèrement la gorge.
– Et bien, pardonnez ma franchise, mais je dirais que le problème vient sans doute justement du fait que nous sommes considérés comme une statistique et non comme des êtres humains. »

Éditions Albin Michel, 12,50€

Monsieur-Kipu

Le chien des Baskerville, de Sir Arthur Conan Doyle (1901-1902 pour l’édition originale en anglais, 1905 pour la traduction française)

Lu en janvier 2018

Le goût des garçons pour les Escape Game dans lesquels on doit interpréter des indices pour résoudre une série d’énigmes m’a donné l’idée de relire avec eux Le chien des Baskerville. Cet illustre épisode des enquêtes du célèbre détective Sherlock Holmes le met aux prises, assisté du fidèle Dr Watson, avec un chien de légende infernal dont on murmure qu’il hanterait la vieille famille Baskerville depuis des siècles. Lorsque Sir Charles Baskerville meurt dans des conditions mystérieuses, le mythe ressurgit et c’est au duo de détectives de faire la lumière sur l’affaire : des forces surnaturelles sont-elles à l’œuvre sur la lande qui entoure le manoir des Baskerville ou quelqu’un en chair et en os aurait-il des raisons d’en vouloir à la famille ? Y-a-t-il lieu de s’inquiéter pour la sécurité de Sir Henry, l’héritier du domaine ?

L’histoire est fascinante et Conan Doyle parvient à semer le doute des plus cartésiens quant aux événements possiblement surnaturels qui se déroulent sur la lande. L’opportunité d’examiner les indices identifiés par les détectives et d’observer les conclusions tirées par Sherlock Holmes est ludique et a amusé les enfants. Si le récit flotte un peu au milieu de l’histoire, il monte en puissance dans la dernière ligne droite, pour un final assez spectaculaire.

Néanmoins, ce roman a eu moins de succès que je ne le pensais sur la base de mes souvenirs d’enfance et je vois trois raisons principales susceptibles d’expliquer cette réception mitigée. D’une part, cette lecture a été entravée par un style assez fleuri et par l’inscription de l’intrigue dans un contexte historique rendant nécessaires beaucoup d’explications : qu’est-ce qu’un fiacre ? Et un maître d’hôtel, un baron, un forçat ou un bohémien ? Qu’est-ce que le Times ? Pourquoi envoyer des télégrammes ? etc. Il est intéressant de remarquer que l’ouvrage est fortement imprégné par la fascination de la fin du 19ème siècle pour toutes sortes de sciences – médecine et anatomie, entomologie, astronomie – mais là encore, semble aujourd’hui daté (et je ne parle même pas de la fascination de l’un des personnages pour les théories racialistes et la craniométrie, sur laquelle j’ai préféré rester élusive…).

D’autre part, Sherlock Holmes n’est pas un héro qui suscite facilement l’identification des enfants. C’est là la différence entre cet ouvrage et L’île au Trésor, écrit à la même époque et lui aussi un peu jargonnant, mais dont le protagoniste est un jeune garçon gentil et courageux. L’illustre détective est non seulement adulte, mais peu sympathique : Antoine et Hugo se sont agacés à plusieurs reprises de ses vanteries !

Enfin, le roman leur a vraiment fait peur. Là où d’autres livres que j’aurais jugés plus effrayants – en particulier toutes les aventures de Harry Potter, ou même certains contes – ne les avaient pas durablement impressionnés, c’est la première lecture après laquelle ils ont redouté d’aller se coucher seuls. Heureusement, toutes les frayeurs se sont dissipées une fois la lecture achevée ! Au final, je m’interroge sur ce qui a motivé la publication de ce roman dans une collection « jeunesse » et je recommanderais de réserver sa lecture à des lecteurs déjà grands.

Extrait

« Sir Charles gisait sur le ventre, bras en croix, les doigts enfoncés dans le sol ; ses traités étaient révulsés, à tel point que j’ai hésité à l’identifier. De toute évidence, il n’avait pas subi de violences et il ne portait aucune blessure physique. Mais à l’enquête Barrymore fit une déposition inexacte. Il déclara qu’autour du cadavre il n’y avait aucune trace sur le sol. Il n’en avait remarqué aucune. Moi j’en ai vu : à une courte distance, mais fraîches et nettes.
– Des traces de pas ?
– Des traces de pas.
– D’un homme ou d’une femme ?
Le docteur Mortimer nous dévisagea d’un regard étrange avant de répondre dans un chuchotement :
– Monsieur Holmes, les empreintes étaient celles d’un chien gigantesque ! »

« Mais la salle à manger qui donnait sur le vestibule était peuplée de ténèbres et d’ombres. Imaginez une pièce rectangulaire, avec une marge pour séparer l’estrade où mangeait la famille de la partie inférieure réservée aux serviteurs. À une extrémité, un balcon pour musiciens la surplombait. Des poutres noircies décoraient un plafond que la fumée n’avait guère épargné. Avec des dizaines de torches flamboyantes, la couleur et la gaieté d’un banquet de jadis, l’atmosphère aurait été transformée ; mais pour l’heure, entre deux gentlemen vêtus de noir et assis dans le petit cercle de lumière projetée par une lampe à abat-jour, il y avait de quoi être déprimé et ne pas avoir envie de bavarder. Tout une rangée d’ancêtres, dans une bizarre variété de costumes, depuis le chevalier élisabéthain jusqu’au dandy de la Régence, plongeaient leurs regards fixes sur nous et nous impressionnaient par leur présence silencieuse. »

« Plus l’on reste ici, plus l’esprit de la lande insinue dans l’âme le sentiment de son infini et exerce son sinistre pouvoir d’envoûtement. Quand on se promène pour pénétrer jusqu’à son cœur, on perd toute trace de l’Angleterre moderne, mais on trouve partout des habitations et des ouvrages datant de la préhistoire. Où que l’on aille, ce ne sont que maisons de ces peuples oubliés dont les temples sont, croit-on, les énormes monolithes que l’on voit. Quand on contemple leurs tombeaux, ou les cabanes en pierre grise qui s’accrochent au flanc des collines, on se sent tellement loin de son époque que si un homme chevelu, vêtu de peaux de bêtes, se glissait hors de sa porte basse et ajustait une flèche à son arc, sa présence paraîtrait encore plus naturelle que la mienne. »

Folio Junior, 7,40€

chien des Baskerville

Le mystère du gang masqué, de Ken Follett (1976 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Lu entre 2017 et 2018

Je connaissais et j’appréciais Ken Follett pour ses grandes fresques historiques, mais j’ignorais qu’il avait aussi écrit pour un public plus jeune jusqu’à ce qu’Antoine reçoive ce petit roman dans le cadre du Noël organisé par la commune (quels chanceux nous sommes !). Nous nous sommes donc plongés avec curiosité dans les aventures de Mick et de Randy, chacun affecté à sa manière par le projet d’une grande entreprise de remplacer les studios de cinéma par un hôtel de luxe. Parviendra-t-on à identifier et à arrêter le mystérieux gang qui braque une banque après l’autre ? Que se passe-t-il dans les studios désaffectés ? Les garçons verront-ils leur vie transformée par le projet immobilier en cours ?

Le récit s’est révélé efficace et a su captiver Antoine et Hugo sur trois soirées de lecture consécutives. L’écriture reste néanmoins très simple et s’en tient à une intrigue presque minimaliste, avec peu de personnages, de descriptions et aucun vrai dilemme – simplement un contexte social brièvement esquissé, en contraste saisissant avec ce que Ken Follett propose dans ses romans historiques… Comme les aventures du Club des Cinq, ce roman me semble donc s’adresser surtout aux lecteurs les plus jeunes friands d’enquêtes, d’aventures et d’amitié.

Extraits

« Mick était un grand admirateur du Gang masqué : ils parvenaient chaque fois à faire tourner la police en bourrique grâce à leur audace et à leur ingéniosité. Il se demanda où ils pouvaient être en ce moment. Sans doute dans leur planque, à compter leur butin et à se féliciter de leur nouveau succès, se dit-il. »

« C’était bien gentil de former des comités et de faire signer des pétitions, mais ça ne ferait pas plus avancer leur cause que la photo des commères du quartier dans le journal. »

R Jeunesse, 8,90€

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