Peggy Sue et les fantômes, tome 1 : Le jour du chien bleu, de Serge Brussolo (Plon, 2001)

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Cela faisait longtemps que j’avais envie de découvrir Serge Brussolo, et en particulier sa célèbre série jeunesse Peggy Sue et les fantômes dont j’avais souvent entendu parler. C’est désormais chose faite, après quelques soirées de lecture à voix haute avec Hugo. Et quelle découverte !

Disons-le d’emblée, il ne faut pas se fier à l’impression donnée par la mise en place de l’intrigue qui rappelle beaucoup d’éléments assez classiques de la fantasy, avec son héroïne aux pouvoirs spéciaux. Peggy Sue a le don – et le malheur – d’être la seule à percevoir les Invisibles – sortes de créatures malfaisantes aux pouvoirs immenses qui, telles les divinités de la mythologie grecque, s’amusent à semer la pagaille parmi les humains. Malédiction car personne ne croit Peggy, et le combat qu’elle doit mener seule contre les complots machiavéliques des invisibles semble spectaculairement inégal. Le jour où un étrange soleil bleu apparaît au-dessus de la ville, même Peggy est loin d’imaginer ce qui l’attend…

Je m’attendais donc à passer un très bon moment auprès d’une héroïne courageuse dont les pouvoirs surnaturels et le combat promettaient de belles aventures. Ça ne s’est pas du tout passé comme prévu : à partir de ce point de départ assez classique, Serge Brussolo compose en effet un roman assez ahurissant dont je ne suis pas surprise qu’il ait été autant lu et traduit.

Son originalité vient d’abord de son intrigue qui ne suit pas la trame narrative habituelle, mais semble plutôt rebondir, nous prenant à chaque fois de court pour nous entraîner un peu plus loin dans l’imaginaire délirant de l’auteur. Tout – je dis bien tout ! – peut arriver et il y a quelque chose d’à la fois inquiétant et réjouissant à voir ainsi les frontières de ce que nous pouvions concevoir sans cesse repoussées.

Mais ce roman nous a surtout surpris par le tour de fable sociale, voire même d’expérience imaginaire qu’il prend rapidement : que se passerait-il s’il devenait possible de démultiplier ses capacités intellectuelles sans aucun effort ? Et si les animaux parvenaient à renverser le rapport de force avec les humains ? Ces questions passionnantes sont autant de fils pour sonder la nature humaine – la solitude, le progrès, l’autorité, la folie, l’opportunisme, l’apparence, et les relations entre humains et animaux. Vertigineux ! Le tableau est sombre, glaçant même par moments, mais fascinant. On ne sait plus si on est chez Lewis Carroll, chez Orwell ou dans l’un de ces contes de fée atroces où les enfants risquent de se faire manger.

Je crois que Hugo n’a jamais été aussi impressionné par une lecture. Mais il ne pense plus qu’à lire le prochain tome depuis que nous l’avons terminée.

Un roman marquant, donc, à découvrir si vous n’avez pas l’âme trop sensible !

PS : Je n’ai pas réussi à savoir s’il y a eu une nouvelle édition depuis celle que je possède, parue chez Plon en 2001. Je l’espère, car celle-ci ne met vraiment pas en valeur ce roman original, entre la couverture qui bat des records de laideur, la quatrième de couverture qui raconte la moitié de l’intrigue et de multiples coquilles oubliées dans le texte…

Lu à voix haute en juin 2020 – Plon, disponible d’occasion (épuisé)

Chroniques du tueur de roi, tome 1 : Le nom du vent (Bragelonne, 2009)

Le nom du vent

Une seule et même personne, est-ce vraiment possible ? L’aubergiste Kote, que l’on remarque à peine, serait en réalité Kvothe, dont nul n’ignore la légende ? L’un est taiseux, discret, effacé. L’autre est flamboyant, entêté et d’une audace incroyable. Ces deux faces si peu assorties nouent une double énigme que l’on brûle d’élucider : comment Kvothe s’est-il rendu si célèbre ? Et quelles sont les circonstances qui l’ont poussé à devenir Kote ?

Ces deux énigmes s’entremêlent, lorsqu’un chroniqueur illustre reconnaît le héros et le persuade de lui livrer le récit de son incroyable vie. Un récit si riche que trois jours seront nécessaires pour le restituer. L’histoire d’un garçon surdoué dans tous les domaines, mais sur lequel le sort semble s’acharner, à partir du jour funeste où sa famille est sauvagement assassinée. Commence une quête jalonnée de rencontres, d’apprentissages et d’embûches, qui ne fait que commencer au crépuscule de ce premier jour…

Cette lecture m’a entraînée très loin de ma zone de confort, moi qui ne lis pas de fantasy. Les univers imaginés dans les moindres détails – histoire politique, langues, géographie, mythologie, etc. –, les personnages largement déterminés par les caractéristiques de leur « clan », les affrontements manichéens et les grands récits épiques déployés sur des centaines de pages (dont presque tous les héros sont masculins), très peu pour moi – très certainement une perception horriblement simplificatrice, je compte sur les adeptes pour me détromper en me faisant découvrir les livres qui me feront surmonter mes idées reçues ! Toujours est-il qu’Antoine, lui, ne lit presque que des romans/séries fantasy, et adore les partager avec le reste de la famille. Cette série a été une vraie révélation pour lui, même s’il ne se remet pas de voir que la parution du troisième tome traîne depuis des années. Face à son insistance tenace, j’ai fini par ouvrir Le nom du vent. Et je n’ai pas boudé mon plaisir !

Le pavé fait certes 800 pages, mais elles se lisent très bien. D’une plume vive et généreuse, Patrick Rothfuss nous entraîne dans un univers étonnant, dense, mais dans lequel je suis facilement entrée : pays médiéval de cités, de forêts et de tavernes où l’on répète des légendes et joue du luth ; une contrée plongée dans une magie qui s’enseigne comme une science dont les ressorts m’ont semblé fascinants ; un pays miné par les injustices sociales, menacé par des forces dont on ne fait que pressentir les contours à la fin du premier tome. Intriguant aussi, tant on brûle de savoir ce qui rend l’époque si trouble et Kote si inquiet. Les personnages sont très réussis, à commencer par le protagoniste, que ses fêlures, son énergie et sa soif de savoir rendent attachants. Autour de lui gravitent des personnes profondément troublantes, à l’image de la mystérieuse Denna, ou du professeur Elodin, dont on ne sait s’il est génial ou fou. Ou encore de Bast, l’étrange apprenti qui ne lâche pas Kote d’une semelle et dont on serait plus rassuré de mieux cerner la personnalité.

Autant dire que je suis suspendue à ce récit et que je ne tarderai pas à découvrir la suite ! Et que je vais noter dans un coin de ma tête de ne pas hésiter à m’aventurer dans les littératures de l’imaginaire.

Captivant et émouvant !

Lu en mai 2020 – Bragelonne, 25€

La passe-miroir, tome 1 : Les fiancés de l’hiver, de Christelle Dabos (Gallimard Jeunesse, 2013)

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La réputation de cette tétralogie la précédait. Dans ces cas-là, il y a toujours le risque d’être déçu(e), mais que je vous rassure tout de suite : ce premier tome nous a transportés et a irrésistiblement piqué notre curiosité !

Nous nous sommes très vite attachés à l’héroïne. Ophélie perd tous ses repères lorsqu’un arrangement est conclu avec le clan des Dragons pour la marier à Thorn, un homme mystérieux et taciturne dont elle ignore tout. Cette entente la contraint à quitter sa famille, son musée et ses livres pour suivre son futur mari à la Citacielle, centre politique du Pôle. Elle se retrouve au cœur d’une société de cour décadente, gouvernée par les intrigues et les complots. Qui est Thorn ? Pourquoi aspire-t-il à ce mariage ? Quelle peut être la place d’Ophélie dans cette société si impitoyable et différente de celle qu’elle connaît ? Et surtout, comment cette jeune fille maladroite et effacée la conquerra-t-elle ?

D’une plume généreuse, Christelle Dabos convoque un univers original mêlant des éléments steampunk, des références à la vie de cour sous l’absolutisme et une bonne dose de magie. Les tomes suivants nous permettront peut-être de nous situer plus précisément, il pourrait s’agir d’une uchronie dans laquelle le monde que nous connaissons aurait (littéralement) volé en éclats. Le territoire que nous découvrons est fragmenté géographiquement et socialement, miné par les clivages entre castes et clans. Cette société semble engluée dans des traditions oppressives, mais on la sent travaillée par des forces multiples qui pourraient bien faire bouger les lignes dans les tomes suivants…

En attendant, l’intrigue centrée sur Ophélie est addictive en elle-même, pleine de rebondissements, souvent alimentés par des personnages complexes qui s’étoffent par petites touches au fil du texte. Ophélie elle-même change, grandit, se révèle – et j’ai la forte impression qu’elle en a encore pas mal sous le pied… Le monde qu’elle découvre est plein de surprises, de trompe l’œil et de faux-semblants qui nous incitent à tourner les pages pour tirer enfin l’histoire au clair. Et hop, encore un livre de 560 pages englouti en un clin d’œil. Et à voix haute, s’il vous plaît !

Un premier roman immersif qui éclaire les questions de la vérité, de la liberté, des ressorts du pouvoir et de l’émancipation. En tournant l’ultime page, on pressent tout ce qui nous reste à découvrir et on sait déjà qu’on lira bientôt la suite…

Les avis de Linda et de Livres d’avril

Extraits

« Elle observa l’herbe du gazon à ses pieds, puis les cours d’eau scintillants, puis les feuillages qui frémissaient dans le vent, puis le ciel rosi par le crépuscule. Elle ne pouvait taire un petit malaise en elle. Le soleil n’était pas à sa plce ici. La pelouse était beaucoup trop verte. Les arbres roux ne déversaient aucune feuille. On n’entendait ni le chant des oiseaux ni le bourdonnement des insectes. »

 » L’idée d’être privée de sa liberté de mouvement lui faisait horreur. On la mettait d’abord en cage pour la protéger, puis un jour la cage deviendrait prison. Une femme confinée chez elle avec pour seule vocation de donner des enfants à son époux, c’est ce qu’on ferait d’elle si elle ne prenait pas son avenir en main dès aujourd’hui. »

« Assis la tête en bas dans son fauteuil, il décrocha son narguilé de ses lèvres et souffla un ruban de fumée bleue. Son vieux haut-de-forme était tombé et ses cheveux pâles s’écoulaient jusque sur le tapis.
– J’observe mon existence sous un angle différent, déclara-t-il gravement.
– Voyez-vous cela ! Et qu’en déduisez-vous ?
– Qu’à l’endroit ou à l’envers, elle est absolument vide de sens. »

Tobie Lolness, Tome 1, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2006)

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Tout un monde, ce livre que nous venons de refermer après deux semaines délicieuses de lecture à voix haute… Un univers touffu, densément peuplé, dont les ramifications s’entrelacent sans jamais s’emmêler. Un arbre généalogique dont les racines s’enfoncent profondément dans le passé. Un macrocosme segmenté, des Cimes ensoleillées et convoitées, aux Basses branches humides et sauvages, en passant un écheveau de rameaux réservant mille surprises. Un écosystème fragile, menacé par le productivisme, la cupidité, les obscurantismes et les populismes…

Tout cela se cristallise dans l’aventure incroyable de Tobie, un millimètre et demi de clairvoyance, de courage et de débrouillardise. Pourquoi ce petit fils d’une riche propriétaire des Cimes fait-il l’objet d’une traque impitoyable ? Combien de temps survivra-t-il dans cette jungle semée d’embûches et de prédateurs terrifiants ? Sur qui peut-t-il vraiment compter ?

Les mots ne seront sans doute pas à la hauteur pour dire à quel point nous avons aimé ce roman.

De sa plume incroyable, Timothée de Fombelle nous a cueillis sans ambages, nous précipitant dans un tourbillon d’aventures avec un grand « A ». L’intrigue est parfaitement construite pour nous tenir en haleine, livrés tous crus aux spirales entre présent et passé qui se resserrent lentement mais sûrement autour de nous au fil des chapitres… nous laissant frémissants d’impatience de nous jeter sur le deuxième tome.

L’écriture est sensuelle, imagée, belle à couper le souffle. Les personnages sont parfaitement campés, dans leurs dilemmes, leurs choix et leurs contradictions – incarnations subtiles de la façon dont les périodes de tourmente politique peuvent tordre les cheminements individuels… La profondeur du propos est vertigineuse : cette histoire d’arbre éclaire notre monde avec la force des métaphores, que l’on pense au changement climatique, aux clivages sociaux, aux autoritarismes, aux frontières ou encore aux dérives de la science. Un propos, dont l’actualité n’a malheureusement jamais été plus brûlante, une quinzaine d’années après sa parution, mais qui est traité ici de façon lumineuse et porteuse d’espoir, en forme d’invitation à prendre de la hauteur et d’hymne à la vie.

Un trésor à découvrir absolument, lové dans un bel arbre. Pour l’évasion, le souffle épique et une sensation grisante de liberté.

Les avis de Linda, Pépita et Sophie sont aussi enthousiastes que le mien ! Et si vous aimez Tobie Lolness, n’hésitez pas à découvrir Les Minuscules, de Roald Dahl, une autre histoire de peuple miniature vivant dans les arbres…

Extraits

« Dans l’arbre, les voyages se vivaient toujours comme des aventures. On circulait de branche en branche, à pied, sur des chemins très peu tracés, au risque de s’égarer sur des voies en impasse ou de glisser dans les pentes. À l’automne, il fallait éviter de traverser les feuilles, ces grands plateaux bruns, qui, en tombant, risquaient d’emporter les voyageurs vers l’inconnu.
De toute façon, les candidats au voyage étaient rares. Les gens restaient souvent leur vie entière sur la branche où ils étaient nés. Ils y trouvaient un métier, des amis… De là venait l’expression ‘vieille branche’ pour un ami de longue date. On se mariait avec quelqu’un d’une branche voisine, ou de la région. Si bien que le mariage d’une fille des Cimes avec un garçon des Rameaux, par exemple, représentait un événement très rare, assez mal vu par les familles. C’était exactement ce qui était arrivé aux parents de Tobie. Personne n’avait encouragé leur histoire d’amour. Il valait mieux épouser dans son coin. »

« La largeur de la toile du vêtement était à la mesure de l’âge. Les petits enfants vivaient tous nus, puis on leur mettait autour de la taille une petite bande de lin, on les appelait alors Brin de Lin, et chaque année, on retissait quelques nouvelles rangées. On disait d’une jeune fille « elle a peu de lin », et d’un vieillard, « il porte sur lui un champ de lin blanc ». À quinze ans, le vêtement couvrait depuis les cuisses jusqu’à la poitrine. À la fin de la vie, une dernière rangée de tissu transformait la robe en linceul. »

Céleste, ma planète, de Timothée de Fombelle (Gallimard Jeunesse, 2009)

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« C’est un beau roman, c’est une belle histoire
C’est une romance d’aujourd’hui… »

En réalité, cette romance-ci ne commence pas si bien que cela. Le présent dont on parle fait d’autant plus froid dans le dos qu’il s’agit de l’anticipation d’un futur possible. Un monde de tours aux innombrables étages qui se perdent dans les vapeurs de pollution. Où le sens se résume essentiellement à la subsistance matérielle des individus et au profit d’une multinationale. Où personne ne questionne plus grand-chose. Où griffonner, jouer du piano, faire pousser des lentilles sur du coton, aimer peut devenir un moteur de la résistance. Toutes les tensions qui travaillent ce monde fragile, qui ne tient plus qu’à un fil, se cristallisent dans l’histoire de Céleste. Et croyez-moi ou non, c’est une belle histoire…

Céleste, ma planète diffère de mes précédentes lectures de Timothée de Fombelle (voir par exemple ici et ) par son format très court. Le texte se lit d’un trait, un peu comme un conte. J’ai retrouvé avec bonheur la générosité de l’auteur qui semble peser chacun de ses mots pour nous offrir un récit intensément vivant, sensible et captivant. Un roman lucide qui préfigurait, il y a une dizaine d’années déjà, les controverses environnementales actuelles. Qui nous bouscule, nous invite à résister, à ne pas perdre espoir. Un texte important, qu’il est urgent de (re-)lire !

Extraits

« Car ma mère n’était pas là. Jamais. Elle travaillait chez !ndustry. Vu sa coiffure, elle devait être dans les chefs. Elle travaillait énormément. Elle voyageait.
Moi, je la voyais une fois pas mois dans la salle d’attente de son bureau.
Elle me remplissait le frigo en ligne, tous les lundis. Elle voulait que je ne manque de rien. »

« Aujourd’hui, quand j’y repense, je trouve cette idée complètement débile. Trois cent trente étages de voitures. Autant accrocher des assiettes à des cintres. Mais je me souviens bien qu’à l’époque, ça me paraissait normal, et même assez malin.
C’est peut-être ce qui m’impressionne le plus. Que j’aie trouvé ce monde normal, et même assez malin. »

« En apparaissant dans ma vie, Céleste m’avait volé l’insouciance, l’indépendance, l’enfance. Elle m’avait tout pris et m’avait laissé les poches vides avec juste cette envie d’être avec elle.
Je ne lui en voudrais jamais de ce hold-up. Grâce à elle j’allais vivre éveillé. »

La mémoire des couleurs, de Stéphane Michaka (Pocket Jeunesse, 2018)

La mémoire des couleurs

La mémoire des couleurs, c’est d’abord une couverture singulière qui interpelle et interroge. Une silhouette indistincte, dont on ne perçoit vraiment que la couleur mauve, semble errer dans un paysage de forêt baigné d’une lumière étrange. Les ramures des arbres, d’une curieuse couleur cuivre incandescente évoquent l’enchevêtrement des neurones, à moins que ce ne soit celui des réseaux informatiques ? Un tableau qui condense avec beaucoup de justesse ce qui nous attend dans le dernier roman de Stéphane Michaka, en lice pour le prestigieux prix Vendredi qui sera révélé dans quelques jours…

 

 

« Un tunnel ? Oui, ce doit être un tunnel.
Un corridor sans fin. Un couloir d’acier dans lequel on te précipite d’un coup sec. »

Un épais mystère s’installe dès les premiers mots du roman. Mauve, une quinzaine d’années reprend connaissance dans une brocante parisienne, sans aucun souvenir : qui est-il ? Que fait-il là ? Pourquoi est-il si différent ? Déboussolé, il s’efforce de déchiffrer ce monde qui lui semble si insondable. Des lambeaux de souvenirs font parfois irruption, esquissant avec une netteté grandissante un monde différent du nôtre. Une société rationalisée, sécurisée, aseptisée, lissée de toute aspérité et de toute contingence. Où les individualités sont contrôlées de près, réduites à d’insignifiantes nuances de couleur. Un monde duquel notre Terre et notre espèce humaine, avec toutes leurs imperfections et leurs contradictions, paraissent étranges et repoussantes. Fascinantes aussi… Mais les deux mondes seraient-ils moins éloignés l’un de l’autre qu’à première vue ? Et quel rôle Mauve joue-t-il dans tout cela ?

Sans mauvais jeu de mot, La mémoire des couleurs a été pour moi une lecture en demi-teinte, dans laquelle j’ai mis du temps à entrer. Ma lecture a finalement été un peu à l’image de la déambulation de Mauve : tâtonnante et hésitante d’abord, déroutée par les allers-retours entre passé et présent, empêtrée par la sensation de pertes de repères. Je me suis plus volontiers laissé emporter par la troisième partie du roman que j’ai trouvée plus rythmée. Il faut reconnaître que le monde de Mauve est intéressant et travaillé avec beaucoup d’imagination. Il offre un prisme fascinant sur la fuite en avant de la modernité, mais aussi sur toutes ces petites choses fragiles qui continuent de faire la beauté de notre monde. Notamment la lecture ! Pourtant, il m’a manqué une étincelle. Le récit et les personnages m’ont semblé lisse et ne m’ont pas touchée. J’ai pu avoir l’impression que ce roman ne se démarquait pas suffisamment d’autre dystopies lues ces dernières années, comme par exemple Terrienne de Jean-Claude Mourlevat qui propose une perspective proche sur la Terre et les humains. Il me semble également que les thématiques de la quête d’identité et des dérives d’un monde régi par la technologie et les algorithmes ont déjà été abondamment traitées, depuis les romans fondateurs Brave New World et 1984.

Je suis désolée de ne pas avoir été plus enthousiasmée par ce roman porté par des valeurs humanistes qui me tiennent pourtant énormément à cœur. J’espère qu’Antoine, qui lit beaucoup de dystopies, découvrira La mémoire des couleurs, je serai très curieuse d’avoir son avis. Ce que j’exprime ici n’est que mon ressenti personnel et au vu des critiques dithyrambiques publiées dans la presse, je ne peux que vous inviter à tenter l’aventure et vous faire votre propre opinion !

Extraits :

« – Pourquoi l’Oracle aurait-il fabriqué un milliard de signaux chromatiques ? Pourquoi se serait-il mis en tête de différencier chaque Couleur ?
– Parce que dans un monde uniformisé, entièrement placé sous surveillance électronique, la réalité n’est supportable que si chacun se croit unique. Doté d’une couleur à nulle autre pareille. »

« Quoi de plus émouvant que ces craquements de brindilles, battements d’ailes, bourdonnements d’insectes et clapotements de ruisseaux que les oraculas restituaient par un large éventail de sons purement électroniques ?  On eût dit que ces bruits synthétiques étaient l’original, et la nature une pâle copie. »

Lu en octobre 2019 – Pocket Jeunesse, 17,90€

Félines, de Stéphane Servant (2019, Éditions du Rouergue)

Chronique d’une révolution…

Une transformation mystérieuse affecte les adolescentes qui voient leurs sens s’aiguiser et leur aspect évoluer. Dans une société où le corps féminin est soumis à des normes rigides, ces transformations s’avèrent hautement perturbantes. D’abord pour les intéressées elles-mêmes. Mais lorsqu’elles décident de s’assumer et de s’élever contre l’oppression qui les vise, c’est toute la société qui s’en trouve bouleversée et la réaction est d’une violence inouïe. Un bras de fer terrible s’enclenche…

Félines

Un titre intriguant, évoquant à la fois la féminité et quelque chose d’animal, de fauve. Doublé d’une couverture magnétique qui interpelle et semble déjà appeler à la rébellion. Pendant l’été, Stéphane Servant avait entretenu le mystère en postant des chansons et des citations composant un générique empreint de rébellion. Autant dire que notre curiosité était maximale… Antoine a donc dévoré ce roman d’un trait dès sa sortie (fin août) et j’ai fait de même sans délai – un roman décidément difficile à lâcher !

« Je veux remercier mon éditeur pour son courage.
Le seul fait de publier cet ouvrage constitue une infraction à de nombreux articles de loi et nous expose, lui comme moi, à la censure et à de nombreuses sanctions pénales.
Mon éditeur et moi-même assumons les conséquences de cette publication, en toute conscience. »

Stéphane Servant met soigneusement en scène son roman, qui nous est livré comme la transcription du récit de l’une des protagonistes du mouvement des Félines. On découvre peu à peu les circonstances de la narration, qui se veut une restitution des faits alternatives aux versions déformées par les médias. Les péripéties s’enchaînent avec beaucoup de rythme. Comme dans Sirius, j’ai été impressionnée par la puissance révélatrice de cette parabole qui nous donne beaucoup à réfléchir aux grandes questions de notre époque. L’imaginaire subversif de Stéphane Servant nous interroge sur la pesanteur de normes, révèle la fragilité et la force de la différence de ces jeunes filles. Une manière de nous inviter à accepter, et même à revendiquer nos propres différences. Le roman met en relief la peur des épidémies, les mécanismes d’oppression des minorités, la recherche de boucs émissaires dans un contexte de désindustrialisation dévastatrice et leur instrumentalisation par les forces populistes. Mais il s’agit aussi – et c’est ce qui rend ce texte lumineux – des conditions d’émergence d’un mouvement subversif, du pouvoir de l’entraide et de la solidarité. Puisque la transformation des Félines leur fait prendre conscience de la condition sociale des femmes.

« Le monde de demain déjà leur appartient. » J’ai lu Félines en pensant à beaucoup de militant(e)s rencontré(e)s au fil des années, aux Femen, mais aussi à Greta Thunberg qui fait l’objet d’attaques incessantes montrant à quel point il reste difficile aujourd’hui pour une jeune femme d’être prise au sérieux.

Un très beau texte plein d’espoir, que je suis heureuse de pouvoir partager avec mon fils qui apprécie énormément ce type de lectures et les échanges qu’elles peuvent susciter. Un livre que l’on dévore, puis referme, plus que jamais attaché(e) aux valeurs d’émancipation, de tolérance et de liberté d’expression. Car, comme le souligne le prologue :  « Réfléchir, c’est commencer à désobéir. Lire, c’est se préparer à livrer bataille ».

Lecture partagée avec Antoine en août/septembre 2019 – Le Rouergue, 15,80€

Terrienne, de Jean-Claude Mourlevat (Gallimard Jeunesse, 2011)

Certains romans savent parler à toutes les générations ! C’est ma mère qui a découvert Terrienne, que j’ai dévoré à mon tour pendant les vacances. Puis Antoine, bientôt dix ans, n’en a fait qu’une bouchée. Qu’a-t-il apprécié dans cette lecture à mi-chemin entre Barbe bleue et Le meilleur des mondes ? « L’intrigue, l’aventure, l’espoir ! »

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Sur une route de campagne, Anne erre, cherchant désespérément sa sœur Gabrielle, disparue un an plus tôt. Le monde glaçant dans lequel cette quête la porte évoque le nôtre, mais n’a pourtant rien à voir. Il s’agit d’un univers aseptisé, sans saveurs ni odeurs, ordonné jusque dans les détails les plus intimes de la vie et régi par des principes implacables ne laissant aucune marge au libre-arbitre. Vue de là-bas, l’espèce humaine apparaît tour à tour repoussante, inquiétante et fascinante. Pourquoi Gabrielle a-t-elle été emmenée ici ? Les deux sœurs parviendront-elles à survivre dans cet environnement hostile et à se retrouver ?

 

 

L’écriture de Jean-Claude Mourlevat est décidément vive et densément évocatrice ; son imagination fertile nous transporte ; son talent de conteur nous emporte, nous poussant à tourner les pages jusqu’à la dernière… La magie opère une nouvelle fois, même si le registre est radicalement différent des autres romans de lui que nous avons eu le plaisir de découvrir jusqu’à présent. Le monde orwellien dans lequel se noue l’intrigue est aussi terrifiant que le décor de La rivière à l’envers était merveilleux. Il nous tend néanmoins un miroir invitant à réfléchir à ce qui fait l’humanité – la complexité des sentiments, les contingences multiples, les aspérités qui font le sel des relations humaines, l’animalité qui persiste, même si on n’y pense pas souvent. Cette dystopie est porteuse d’un espoir intense, porté par le personnage d’Anne, qui parvient à chaque seconde à puiser dans l’amour des êtres chers et dans l’affirmation de son humanité la force de résister. Mais aussi par les rencontres inattendues qu’elle fait dans cet autre monde où un contrôle omniprésent échoue à combler toutes les brèches où des individus, chacun à leur manière, font acte de résistance.

Une lecture addictive et effrayante, que l’on dévore en retenant son souffle, et qui nous donne envie d’apprécier les saveurs douces et amères de la vie sur Terre !

 

Extraits

« Une fois ces milliers de paramètres enregistrés, il suffisait de lancer la recherche et l’ordinateur central déterminait avec une sûreté infaillible la personne compatible, choisie parmi des millions, avec laquelle vous alliez pouvoir cohabiter une vie entière, sans heurts, sans contrariétés, sans conflits. Il n’était nullement question d’affection et encore moins d’amour. Juste de complémentarité et de fonctionnement. »

« La Terre était proche. Anne la pressentait sur sa peau, dans ses yeux, ses narines. Elle la désirait si intensément qu’elle éprouvait déjà la sensation de l’air sur son visage, qu’elle percevait l’odeur de l’herbe, celle de l’asphalte, le bruissement d’un ruisseau, le chant d’une mésange, la pétarade d’un moteur, tout ce qui faisait l’épaisseur de la vie terrestre et son inépuisable fantaisie. »

Sirius, de Stéphane Servant (2017)

Sirius, c’est d’abord une couverture magnétique : deux frêles silhouettes sillonnant un paysage à la fois polaire, lunaire et apocalyptique, baigné dans une étrange lumière radioactive. Le tableau est toutefois surplombé par un ciel étoilé aussi rassurant que familier, dans lequel les amateurs d’astronomie reconnaîtront la constellation du grand chien, dont l’étoile la plus brillante n’est autre qu’Alpha Canis Majoris – également appelée Sirius… Comment ne pas être intrigué par ce décor désertique ? Se trouve-t-il sur notre planète Terre ? Pourquoi le monde semble-t-il si désolé et stérile ? Où le chemin parcouru par les deux marcheurs peut-t-il donc les mener ?

Sirius, c’est le cheminement d’Avril et de Kid, chassés de leur refuge par un passé qui ne cesse de les rattraper, dans une atmosphère de fin du monde. Sirius, c’est une rencontre extraordinaire qui préfigure d’autres rencontres, toutes plus inattendues les unes que les autres. À travers les yeux d’Avril et de Kid, on découvre un monde ravagé par l’égoïsme, le productivisme, le racisme, les guerres et les fanatismes religieux. La belle écriture brute de Stéphane Servant nous montre, ou plutôt nous fait ressentir, au plus profond de nous-mêmes, vers quel monde nous précipite la fuite en avant actuelle. Mais son tour de force est d’y parvenir en ne cessant jamais de communiquer un puissant message d’espoir. Parce que nous découvrons l’étendue du désastre à travers le regard naïf et confiant de Kid. Parce qu’il faut probablement prendre conscience de l’horreur dans laquelle les dérives humaines pourraient nous précipiter pour réaliser le caractère précieux et éphémère de ce que nous avons. Parce que la sauvagerie et l’aliénation des humains survivants sont à la mesure de la sagesse et de l’humanité magnifiques des jeunes héros du roman. Parce que quoiqu’il arrive, les étoiles offrent un repère immuable et réconfortant. Parce que le compte à rebours des chapitres qui s’égrène – 69, 68, 67… – n’est peut-être pas inéluctable.

J’ai été sincèrement époustouflée par l’écriture lumineuse de Stéphane Servant, la densité de ce roman et sa forte charge symbolique et émotionnelle !

Ma seule réserve concerne le langage de Kid qui s’exprime de plus en plus mal au fil du roman. Ces défauts d’expression pèsent sur les dialogues – c’est d’ailleurs peut-être la seule chose qui fait que l’on voit passer les presque 500 pages du livre. Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître que Hugo, à qui j’ai lu ce roman, s’est souvent amusé du parler de Kid qui a permis de détendre une atmosphère parfois glaçante. Hugo a appréhendé cette histoire avec le regard et l’horizon d’un garçon un peu jeune par rapport au public visé. Sans le heurter, ce roman très riche l’a beaucoup interpellé et a nourri des conversations passionnantes au fil de la lecture : sur l’histoire de la planète, les réfugiés, les liens entre humains et animaux… Et l’intrigue s’est révélée addictive, pour lui comme pour moi qui ai eu droit à de grandes séances de lamentation à l’heure d’interrompre la lecture pour aller au lit et qui ai dû prendre sur moi pour ne pas poursuivre ! Difficile de ne pas être captivés par le road-trip haletant des protagonistes, mais aussi par leur histoire qui se dévoile progressivement…

Et pourtant, Antoine s’est très vite détourné de cette lecture. Était-ce la concurrence de sa saga du moment qu’il a décidément bien du mal à abandonner pour se joindre à nous pour la lecture du soir ? Les multiples flash-backs, descriptions, parenthèses oniriques et longs dialogues qui freinent le récit d’action ? Ou peut-être un trop-plein d’émotions face à ce roman bouleversant ?

Sirius ne nous a donc pas mis tous d’accord. Mais il s’agit sans aucun doute d’un roman puissant, singulier et marquant, dont il n’est pas facile de se défaire…

 

Extraits

« Maintenant, le soleil sombrait par-delà la mer des arbres morts. Une énorme boule rouge, zébrée d’éclairs jaunes. Autrefois, Avril n’aurait pas prêté attention à tous ces détails. Elle ne se serait jamais émue d’un coucher de soleil, de la chanson d’une averse, de l’ombre élancée d’un pin. Aujourd’hui, elle se surprenait à passer de longues minutes à contempler ces prodiges, bouche bée. Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que depuis qu’elle avait compris qu’il était en train de disparaître. »

« Autour d’eux, tout était blanc, moelleux et immaculé, calme et tranquille. La neige avait ce pouvoir-là. De réenchanter le monde, le plus cruel des mondes. Avril savait pourtant qu’il n’était pas normal qu’il neige. Depuis des mois, tout semblait déréglé. La canicule laissait place à un froid polaire, des pluies diluviennes succédaient à la sécheresse, et ce dans la même journée. Il n’y avait aucune logique. La Terre était pareille à un cheval rendu fou par un serpent. Comment était-ce possible ? Avril n’en avait aucune idée mais elle savait que les hommes étaient certainement responsables de tout cela. Autrefois, elle avait vu toutes ces catastrophes à la télé : les inondations et les coulées de boue qui emportaient des villages entiers, les tremblements de terre qui éparpillaient des villes comme des châteaux de cartes et poussaient des cohortes de réfugiés sur les routes. Les signes ne dataient pas d’aujourd’hui. Mais personne n’avait su ou voulu les lire. Pourtant, ce matin-là, le spectacle des bois emmitouflés de neige était merveilleux. »

« À quoi bon écrire quand on a le ventre vide ? À quoi bon écrire quand il n’y a personne pour lire ? »

Lu à voix haute en septembre 2018 – Rouergue, 16,50€

Sirius