
Au départ, j’étais très emballée par le registre, à la frontière entre polar et roman post-apocalyptique. J’en oublie certainement mais à chaud, sur ce créneau stimulant, je ne vois que Chien 51, de Laurent Gaudé. Norman Jangot creuse ce sillon original avec des accents écolos, critiques des dérives du capitalisme et du productivisme, imaginant qu’elles déclenchent une vague de séismes dévastateurs. Le roman déploie donc un décor de ruines urbaines, miné par les inégalités, les sectes et la propagande. Mais ce n’est pas tout : certains individus portent la marque de l’Onde qui semble avoir libéré en eux le don d’interpréter certaines coïncidences. Ces Pythons révolutionnent les méthodes d’enquête de la police – mais le jour où l’un d’entre eux passe du côté obscur et se met à commettre des crimes, ce système révèle ses fragilités…
L’univers s’étoffe au fur et à mesure que les enquêteurs sillonnent Paris et surtout grâce à l’intrigant « journal du Tisseur » dont les pages s’intercalent entre les chapitres. Il est dense et cohérent, dans ses dimensions sociales, écologiques, psychologiques, culturelles et artistiques. Le style est péchu et les rebondissements se succèdent avec rythme.
Pourquoi donc n’ai-je pas été plus emballée que cela ?
C’est d’abord au niveau des modalités de progression de l’intrigue que le bât a blessé pour moi. Les méthodes d’investigation par libre-association d’idées des Pythons sont complètement loufoques. Imaginez quelque chose comme :
« L’œuvre au Serpent ? Vous êtes bien sûr que c’est le roman que vous lisiez le jour des faits ?
– Absolument. Je m’en souviens parce que mon voisin a tiqué sur le titre et m’a suggéré d’aller visiter une expo sur Soulages en lisant le mot ‘œuvre’.
– Avez-vous remarqué quoi que ce soit chez votre voisin ? Faites un effort, le moindre détail compte !
– Euh, il portait ses crocs. Et, c’est vrai ! Il arborait un nouveau tatouage. Laissez-moi me souvenir… Ah oui, c’est bien cela, le dessin d’une fourchette !
– Serpent, Soulages, crocs, fourchette… C’est tout à fait utile tout ça… Mais sapristi ! C’est une Dodge Viper que je vois passer par la fenêtre – vipère, serpent, ça ne peut pas être une coïncidence. Et noire comme un tableau de Soulages avec ça. Vite, un taxi ! Et voilà que le véhicule s’arrête à l’arrêt de métro La Fourche, pile devant le magasin de la marque Crocs. Je le sens, on touche au but ! »
J’ai sans doute les idées étroites sur ce qu’est une enquête, en tout cas j’ai eu du mal. J’ai bien compris que le roman s’interrogeait précisément sur la pente que suivrait une société qui négligerait ses méthodes et principes rationnels pour s’en remettre à ce genre de pouvoirs. Pourquoi pas ! Il n’empêche que j’ai peiné à suivre le fil d’une enquête complètement décousue qui passe allégrement à côté de convergences biographiques évidentes entre les victimes (les policiers mettent deux tiers du roman à réaliser qu’elles ont en commun d’avoir fondé une société aux objectifs controversés…). Il faut dire qu’il n’y a pas vraiment d’équipe mais des investigations menées de manière anarchique par plusieurs individus dont chacun semble complètement en roue-libre. Il n’y en a vraiment pas un pour rattraper l’autre, chacun sabote les efforts des autres sans subtilité aucune – si bien que je n’ai réussi à m’attacher à aucun. Le protagoniste laisse échapper des phrases comme « Quoi ? Pfff, pas les épaules c’te gonzesse ». In fine, la manie des personnages de se donner des surnoms un peu ridicules – « mon lapin », « Nat », « P’tit » – et la surdose de citations cryptiques en épigraphe de chaque chapitre (par exemple « Nous sommes légion. Nous sommes la création » La voie de J. Morgn) ont eu raison de ce qui me restait de motivation.
L’œuvre du serpent avait tout pour me séduire : un univers fort, une réflexion sociétale intéressante, un ton énergique, un concept intrigant. Mais à trop vouloir jouer la carte du vertige interprétatif et des coïncidences ésotériques, le roman m’a perdue en route.
Lu en juin 2025 – Éditions Héloïse d’Ormesson, 22€
En lisant ton extrait, avec ce personnage qui dit « Sapristi » je me demande si ce n’est pas humoristique, très 2e degré, non ?
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Oui oui ! Ce n’était sans doute pas très clair, mais ce n’est pas une citation mais un dialogue que j’ai imaginé suivant le modèle de ce qui se passe dans le roman. Je t’assure que j’ai à peine forci le trait – et que dans le roman, c’est tout à fait premier degré 🙂
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