Milly Vodovic (de Nastasia Rugani, 2018)

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C’est la violence inouïe des rapports sociaux contemporains qui se cristallise dans les déambulations habitées de Milly Vodovic, fille d’immigrés bosniaques – « étrange petite personne d’une douzaine d’années » qui se présente à nous comme une sauvageonne fière et indomptable, féroce et sensible, innocente et téméraire… Loin des Balkans et de leurs traumatismes, c’est désormais dans une commune rurale des États-Unis que vit la famille Vodovic. Une Amérique consumée par les clivages sociaux et le racisme, dans laquelle l’écriture expressive et percutante de Nastasia Rugani nous précipite.

 

Ces clivages s’incarnent douloureusement chez chacun des personnages : Milly, d’abord, qui refuse de courber l’échine et s’efforce de poursuivre son petit bonhomme de chemin avec une volonté impressionnante, alors même que les repères sont difficiles à trouver lorsqu’on est une fille déjà nostalgique de son enfance, membre d’une communauté stigmatisée alors qu’elle n’a jamais connu le pays d’origine de sa famille… Son frère Almaz, plus résigné face aux amalgames qui assimilent les musulmans aux terroristes responsables des attentats du 11 septembre. Douglas, qui grandit dans une famille pétrie de préjugés racistes mais ressent une sympathie déconcertante pour Milly et rêve d’une nouvelle vie ailleurs. Daisy, qui est sortie de la pauvreté mais lutte contre une maladie implacable. Swan, qui doute sur ses origines et ne veut pas perdre sa mère. Chacun essaie de s’en sortir à sa manière : les uns se conforment, misent sur les études et l’ascenseur social ; les autres tentent d’exorciser leurs démons par la violence. Milly, elle, se réfugie dans un imaginaire à l’image de la splendide couverture dessinée par Jeanne Macaigne : peuplé d’une faune et d’une flore luxuriantes, débordant d’incarnations métaphoriques et de toutes les possibilités que le réel n’offre pas…

Le choc de leurs destins qui se fracassent les uns contre les autres montre avec force le poids tragique des déterminismes sociaux. Mais nous donne également à réfléchir sur les pouvoirs de la création littéraire qui pourrait bien avoir le dessus, finalement.

Milly Vodovic nous fait perdre nos propres repères en nous précipitant dans un tourbillon toujours à la lisière entre réalité et imagination, à la confluence des points de vue irréconciliables des différents personnages. C’est pourquoi ce livre, à l’image de son héroïne, ne se laisse pas facilement apprivoiser, j’ai ressenti le besoin de le relire une deuxième fois pour l’apprécier pleinement et me rendre à l’évidence : Nastasia Rugani a écrit une œuvre d’une puissance littéraire et d’une densité sociale impressionnantes, digne des grands romans sociaux américains.

Un grand merci aux éditions MeMo et à Chloé Mary de m’avoir permis de le découvrir – une fois n’est pas coutume, sans mes garçons à qui je laisse le temps de découvrir certaines réalités. Je sais déjà que Milly Vodovic me hantera longtemps…

C’est par ici pour les critiques de Hashtagcéline, Pepita et Andea Baladenpage !

Lu en mai 2019 – Éditions Memo (Grande Polynie), 16€

 

Extraits

« Il acquiesce, puis observe longtemps le petit phénomène : les grands pieds chaussés de bottes en caoutchouc ; les genoux égratignés ; le short à rayures à peine visible sous le long tee-shirt pelucheux à l’effigie du lycée de Birdtown, sans doute des vêtements ayant appartenu à son frère ; puis le cou de la taille d’une branche de bouleau ; des cheveux raides et épais d’un noir féroce, trop courts, mal coupés, semblables aux deux peureux ; et une couronne en papier entourant son crâne.
Une étrange petite personne âgée d’une douzaine d’années. »

« Contrairement à son frère et à son grand-père, Milly ne se lève pas à l’aube pour prier. L’aube, c’est pour s’asseoir à la lisière des prés et observer les mulots prendre leur petit-déjeuner. De toute façon, il n’existe qu’un seul Dieu, et il s’appelle Michael Jackson. Mais aux yeux des habitants de Birdtown, la vérité a aussi peu d’intérêt qu’un paquet de cigarettes vide. Être la fille d’une immigrée bosniaque, et la sœur d’un musulman, suffit à représenter un danger pour la communauté ; de la graine de terroriste. »

La fille sans nom (de Maëlle Fierpied, 2019)

La fille sans nom_couverture

« Recherche garçon à tout faire
Contre gîte et couvert
S’adresser directement au mage Hélix.
À l’intérieur de cette péniche. »

Lorsque Camille, quinze ans, fugue pour échapper à ses parents surprotecteurs et à ses angoisses, elle est loin d’imaginer ce qui l’attend ! Embarquée à bord d’une péniche, elle découvre peu à peu un univers sombre, peuplé d’êtres effrayants et ravagé par des affrontements. Comment échapper à l’emprise du mage Hélix qui lui a fait signer un contrat maléfique ? À qui se fier dans le monde d’Éther ? Y-a-t-elle une place, et laquelle ?

 

Du fantastique, des rebondissements, des rencontres et une héroïne qui s’affirme sous nos yeux… Ce roman a de nombreux atouts pour séduire un lectorat adolescent. Celles et ceux qui suivent nos lectures savent que les goûts d’Antoine et de Hugo ne convergent pas toujours. En l’occurrence, La fille sans nom a su les emporter tous les deux dans le récit que nous avons donc lu sans fléchir (malgré les 510 pages !). Outre les péripéties, ils ont beaucoup apprécié la richesse de l’univers imaginé par Maëlle Fierpied – les formes de magie, la géographie et les particularités linguistiques d’Ether, les créatures qui la peuplent et les liens privilégiés de certains personnages avec la nature…

Ma propre lecture a été plus mitigée, avec surtout des difficultés à entrer dans l’histoire. Les personnages multiples m’ont semblé un peu lisses et manquant d’épaisseur pour être vraiment touchants, en positif comme en négatif. J’aurais par exemple aimé mieux cerner les motivations des « méchants »… L’intrigue est à la fois un peu longue à se mettre en place et flottante – il s’agit au départ pour Camille de se libérer de l’emprise d’Hélix, mais on découvre petit à petit que le cœur de l’histoire est ailleurs, si bien que j’ai pu avoir l’impression de naviguer à vue. Les péripéties s’enchaînent avec rythme, mais l’arc narratif général ne m’a pas toujours semblé tendu. Chacun des volets de l’histoire m’a évoqué d’autres romans fantastiques – Krabat, d’Ottfried Preussler dans les premiers chapitres, puis La quête d’Ewilan de Pierre Bottero, puis la mythologie grecque, Animal Tatoo de Brandon Mull et, à certains égards, Les Royaumes du Nord (de Philip Pullman), le Hobbit de Tolkien sur la fin… Les enfants ont aimé identifier ces parallèles, j’ai été pour ma part un peu déconcertée par ces réminiscences foisonnantes. L’écriture m’a parfois décontenancée aussi : la narration à la première personne change parfois de registre, avec une alternance de passages littéraires, de phrases plus courtes ressemblant à un récit oral et un ton parfois spontané, familier ou ironique que j’ai trouvé surprenant – mais qui, encore une fois, a beaucoup amusé les enfants !

Je mets donc volontiers mes réserves de côté, n’étant pas experte du genre fantastique et n’appartenant plus, depuis de nombreuses années, au lectorat ciblé par la collection. J’aurais d’ailleurs aussi des choses plus enthousiastes à dire, notamment sur la splendide couverture (tout un monde !) et sur le personnage de l’héroïne dont j’ai apprécié le courage, la droiture, la soif de liberté et la capacité à aller vers les autres dans un monde profondément hostile… De très belles valeurs !

La fin a déclenché des débats familiaux : série ou roman unique ? Une affaire à suivre !

Lu à voix haute en avril/mai 2019 – École des loisirs, 19€

La légende de Podkin le Brave, tome 2 : Le trésor du terrier maudit (de Kieran Larwood, 2019)

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Impossible de résister à l’envie de se suspendre de nouveau aux lèvres du barde pour apprendre la suite de la légende de Podkin le Brave ! Après nous être passionnés pour le premier volet intitulé Naissance d’un chef, nous avons été littéralement captivés par ce tome 2. Nous avons retrouvé Podkin, Paz et Pook dans le Terrier de Trou noir, où nous les avions laissés à l’issue d’une bataille remportée contre les redoutables Gorms. Quel est le mystère qui plane sur Trou noir et pourquoi la dague magique de Podkin s’y agite-t-elle sans cesse ? Le petit groupe de résistants parviendra-t-il à survivre et à mettre fin à la terreur semée par les Gorms ?

Quel plaisir de retrouver tout ce qui nous avait séduits précédemment ! Avant tout, le talent de conteur du barde qui agrémente ses récits de remarques avisées sur l’art de raconter : « Mais il n’est pas nécessaire de connaître les véritables réponses. C’est là qu’intervient l’art du conteur. Ce que tu m’as raconté n’est pas une histoire. Ce n’est que son squelette, quelques faits énoncés dans l’ordre sans aucun souffle de vie à l’intérieur. Le travail du conteur consiste à ajouter de la chair, de la peau au squelette. À donner vie au récit. Approprie-toi Sans-Famille, rends-le vivant avant de l’offrir à ton public. Le fait qu’il ne soit pas conforme au véritable Sans-Famille n’a aucune importance. Comme tu l’as dit, c’était il y a des milliards d’années. Qui est encore là pour te faire remarquer que tu te trompes ? »

Le conteur connaît indéniablement son affaire. L’intrigue est parfaitement calibrée pour nous tenir en haleine de la première à la dernière page. La quête de Podkin mêle juste ce qu’il faut de magie, d’humour et de souffle épique pour faire vibrer les jeunes lecteurs. Kieran Larwood continue de revisiter de façon très personnelle le genre de l’heroic fantasy, avec un protagoniste qui suscite facilement l’identification puisqu’il ne se comporte pas spontanément en héros. Pour le reste, il n’agit jamais seul, mais compte sur la force de l’entraide de personnages aux qualités complémentaires. La petite troupe s’étoffe d’ailleurs, faisant la part belle aux personnages féminins !

La plume est vive et se prête parfaitement à nos lectures à voix haute du soir. Le roman est très bien construit, avec un tournant donnant subtilement à penser que la légende pourrait avoir des répercussions sur le temps présent de la narration. La prudence excessive du barde et ses signes d’inquiétude aiguisent la curiosité autant que la grande bataille qui se profile entre lapins et Gorms…

Le trésor du terrier maudit confirme donc pleinement le talent de conteur Kieran Larwood, magnifié par de jolies illustrations en noir et blanc. Une lecture parfaite pour les jeunes lecteurs déjà friands de belle littérature. Il va de soi que nous serons prêts à l’automne pour le tome 3 !

Lu à voix haute en avril 2019 – Gallimard Jeunesse, 15,50€

 

Chaque jour Dracula (de Loïc Clément et Clément Lefèvre, 2018)

chaqueJourDracula-1.jpgLe monde des cours de récréation peut être impitoyable ! Il suffit parfois d’être un peu différent pour être rejeté et ce type de mécanisme d’exclusion reste malheureusement fréquent… La bonne idée consiste ici à évoquer ce problème à travers l’histoire d’un personnage fictionnel inattendu dans le rôle de la victime, puisqu’il s’agit de Dracula lui-même ! Car on apprend qu’avant de devenir le terrifiant vampire que nous connaissons tous, il a été « un enfant (presque) comme les autres », certes un peu plus pâle, frêle et introverti, avec des yeux plus rouges et des dents plus longues, mais aussi sensible que n’importe quel autre élève… Comment sortir de son statut de souffre-douleur et retrouver confiance ?

Cette BD est bourrée de qualités : l’intrigue est bien construite et elle se lit d’une traite. Les dessins sont très réussis : ils ont un charme enfantin, empreint de douceur et de sensibilité, avec des personnages très expressifs et des jeux intéressants sur les contrastes entre la lumière éclatante de l’école et la douce pénombre du château où se réfugie Dracula. Le texte est percutant, avec des jeux de mots bien sentis et, bien entendu, de multiples allusions au roman de Bram Stoker et à ses différentes adaptations !

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Antoine et Hugo sont pleinement entrés dans l’histoire et ont été très touchés par la souffrance du jeune Dracula. Il me semble que cette fable est assez universelle dans la mesure où la plupart des enfants sont potentiellement la cible ou le témoin de phénomènes d’exclusion d’individus perçus, d’une manière ou d’une autre, comme différents. Cette BD offre, outre un excellent moment de lecture, un support pertinent pour parler avec eux des manières de répondre aux formes d’intolérance et de harcèlement – et, plus généralement, de prendre conscience de ses qualités même si on a parfois l’impression d’être à part…

L’avis de Bouma, c’est par là!

 

Lu en février 2019 – Delcourt Jeunesse, 10,95 €

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Les amours d’un fantôme en temps de guerre (de Nicolas de Crécy, 2018)

Le dernier lauréat du Prix Vendredi est un roman illustré déconcertant qui nous plonge dans une atmosphère dont on peine à s’extraire et qui m’a laissé des impressions contradictoires…

Il s’agit avant tout d’un « jeune » fantôme de 89 ans qui évoque ses souvenirs des années 1930 – une époque attendrissante, celle de ses premiers émois amoureux et de la charnière entre enfance et adolescence, marquée par une insatiable avidité d’explorer, de comprendre et de questionner le monde. Mais aussi une époque sombre, ravagée par la guerre, les idéologies haineuses faisant régner la terreur et déchaînant une spirale de violence aveugle.

graphe Foa & Mounk 2017

La xénophobie et les populismes autoritaires ont le vent en poupe un peu partout dans le monde et les enquêtes suggèrent que l’attachement à la démocratie décroît avec chaque nouvelle cohorte, comme le montrent par exemple les chercheurs Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk dans un article récent (pardon pour cette incursion incongrue dans une chronique littéraire, mais je trouve qu’il faut en parler !). Dans ce contexte, il me semble essentiel, voire urgent d’aborder l’histoire de leurs ravages – y compris avec les jeunes générations.

Il me semble que la littérature, et la littérature jeunesse notamment, ont un rôle à jouer à cet égard et Les amours d’un fantôme en temps de guerre y contribuent de façon tout à fait originale. À travers la trajectoire d’un jeune fantôme, Nicolas de Crécy restitue les manifestations du fascisme avec beaucoup de justesse. Les repères historiques sont évoqués en toile de fond – discours nationalistes, militarisme, embrigadement de la jeunesse, propagande culturelle, gabardine noire portée par les membres de la Gestapo, camps d’extermination, dates : 30 janvier 1933, 1er septembre 1939.

« Ce mouvement s’est construit peu à peu jusqu’à devenir une organisation puissante : le parti des Fantômes Acides ; ses instigateurs prônent le retour aux sources, ils clament que le peuple des fantômes a une origine géographique précise et donc une pureté originelle, pervertie depuis peu par l’arrivée de nouveaux spectres avilis et dangereux, résultat de défunts de basse extraction et de pays pauvres. C’est ainsi que se sont rassemblés, sous la bannière des FA (Fantômes Acides), tous les fantômes aigris et contrariés qui erraient en petits groupes, ruminant leur haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. […] Un pouvoir politique en premier lieu, incarné par un spectre idéologue à la logorrhée fascinante, doctrinaire et criminelle. La guerre totale est son œuvre, et tient à son caractère délirant ; il a progressivement militarisé le parti des FA pour en faire une véritable armée, forte de plusieurs milliers de fantômes. Il est en haut de la pyramide, et celle-ci se divise en plusieurs niveaux de pouvoir : une police secrète, un corps d’élite, une milice – sans doute la plus à craindre –, et le même schéma se reproduit au sein de l’armée. Chacun se surveille, il y a des batailles internes, la haine appelle la haine, cette atmosphère délétère entraîne une concurrence dans la violence, et au final celle-ci s’exprime toujours contre les mêmes victimes… »

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L’idée géniale de l’auteur consiste à faire raconter tout cela à notre adorable petit fantôme. Cet ancrage dans un univers surnaturel apporte une prise de distance : « Un fantôme peut-il vraiment mourir ? ». Le mode de la métaphore permet d’évoquer une réalité si effroyable qu’elle est presque indicible – même si j’ai regretté que la métaphore des « fantômes acides » issus de l’amertume muée en haine des humains refusant de mourir n’éclaire pas les causes ni le contexte de la montée des fascismes. Les fascistes apparaissent, simplement, comme des êtres répugnants et fondamentalement mauvais. La narration par le jeune fantôme permet également de représenter la dictature et la guerre à travers les expériences concrètes d’un adolescent : séparation brutale de la famille, solitude et silence, cavale, deuil. J’ai trouvé que l’auteur parlait très bien de l’adolescence – sous nos yeux, le petit fantôme naïf prend conscience des ressorts de la guerre et affirme son besoin de désobéir et de s’engager dans la résistance. Cette mue et l’élan collectif qui rassemble des fantômes de tous horizons pour imprimer des tracts, coder des messages et infiltrer les lignes ennemies au péril de leur vie sont porteurs d’espoir… Même si les dernières pages sonnent comme une mise en garde.

extrait fantôme

Vous l’aurez compris, les thématiques de ce roman me passionnent, sa construction me semble très réussie et l’écriture de Nicolas de Crécy est très belle. Il faut aussi absolument souligner à quel point les illustrations qui portent le récit autant que le texte sont splendides (c’est même incroyable de maintenir une telle qualité sur un ouvrage d’une telle ampleur). Et pourtant, j’ai ressenti une impression de flottement tout au long des 210 pages de cette lecture – peut-être est-ce lié au prisme d’un fantôme en suspension au-dessus des tourments du 20ème siècle, peut-être plutôt au fait qu’il s’agit d’une histoire d’errance et de quête inaboutie… J’ai trouvé que le récit manquait de tension narrative et j’ai eu du mal à entrer dedans, avec le sentiment d’une déambulation au fil de l’eau, guidée par une succession de hasards et sans élément perturbateur ou résolution explicite.

En refermant le livre, je me suis sincèrement interrogée sur sa cible. J’espère que le journal de ce jeune fantôme passionnera les lecteurs jeunes et qu’ils ne se laisseront pas décourager par l’écriture très exigeante et les nombreuses références culturelles et historiques ; j’espère également que l’univers enfantin de ce roman saura plaire à des lecteurs et lectrices plus âgés. Pour ma part, je ne trouve pas évident de déterminer à qui je pourrais le proposer… Je ne le lirai pas à Antoine et Hugo pour l’instant. Nous avons déjà partagé des lectures sur les années 1930 et 1940, notamment l’album Les peurs de David, ou les romans Vango de Timothée de Fombelle et Quand Marcel et ses amis découvrirent la grotte de Lascaux de Régis Delpeuch). Mais pour les raisons que je viens d’évoquer, je garde Les amours d’un fantôme en temps de guerre pour plus tard.

N’hésitez pas à jeter un œil aux avis de Sophie et de Pepita !

 

Extraits

« Les fantômes ne meurent pas, que je sache ! »

« Un grand changement s’était opéré en moi. Un sentiment de fierté guidait dorénavant mes actions. J’avais grandi.
Je n’étais plus le petit fantôme domestique.
À présent, j’étais :
LE PETIT FANTÔME RÉSISTANT. »

« Nous étions encadrés par des Fantômes Acides blond-jaune, que Robinson trouvait d’ailleurs sympathiques, et qui nous enseignaient la haine par le jeu ; activités physiques, camaraderie virile, célébration de la beauté et de la pureté héritées de notre ascendance. Nous avions un ennemi commun, disaient-ils, qui voulait notre perte, la fin de nos valeurs. Nous formions une entité indivisible, disaient-ils encore, nous avions la raison et l’Histoire avec nous. Il était de notre devoir de détruire cet ennemi, et de détruire tout ce qui pourrait nuire à l’intégrité de notre peuple. »

Albin Michel, 23,90€

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La légende de Podkin le brave, tome 1 : Naissance d’un chef (de Kieran Larwood, 2016 pour la version originale en anglais, 2017 pour la traduction vers le français)

Comment occupait-on jadis les longues soirées d’hiver ? En racontant des histoires au coin du feu, bien sûr ! Il y a très longtemps, il était même fréquent que certains en fassent leur métier et deviennent « bardes » – des conteurs professionnels, parfois itinérants, qui collectaient les anecdotes et devaient une mémoire vivante de la communauté. Certaines histoires étaient répétées si souvent qu’elles finissaient par être modifiées, réappropriées et étoffées de détails supplémentaires ; mais elles formaient aussi un univers de références partagées, un réservoir de péripéties plébiscitées sans réserve par les auditeurs…

Dans la société médiévale imaginée par Kieran Larwood, la légende de Podkin le brave fait incontestablement partie de ce patrimoine : tout le monde a entendu parler du « Seigneur des terriers », du « Roi des exploits », de « Podkin à l’oreille en moins »… Le récit épique qu’en fait un vieux barde très informé nous permet d’apprendre les moindres détails de l’histoire de Podkin : la façon brutale dont une guerre civile les a tirés, lui et ses frère et sœur, de leur enfance insouciante dans le clan de leur père, arrachés à leurs parents et poussés à la fuite. Poursuivis par des créatures monstrueuses menaçant de prendre le pouvoir, les enfants doivent survivre dans un monde plongé dans le chaos. Rencontres et péripéties s’enchaînent avec beaucoup de rythme, faisant de cette épopée une expérience initiatique qui permet à l’insouciant Podkin de trouver le courage de résister…

« On pourrait penser que, dès son plus jeune âge, Podkin aurait montré des signes d’héroïsme : habileté à l’épée, peut-être. Bravoure, courage, sagesse, détermination.
Et on se tromperait. »

La morale de l’histoire, puisque fables et légendes servent aussi à éduquer les enfants suspendus aux lèvres du barde, suggère ainsi à la fois que les personnes a priori les moins héroïques peuvent déployer des ressources insoupçonnées et que c’est en réalité l’union qui fait la force…

Kieran Larwood parvient à proposer un roman d’heroic fantasy adapté à de jeunes lecteurs en l’inscrivant dans un récit animalier – puisque la société dont il est question est composée de lapins. On en apprend progressivement de plus en plus sur l’organisation politique et géographique de cette société, ses superstitions, traditions et pratiques religieuses… L’auteur détourne avec humour nombre d’expressions en les transposant dans cette communauté : « déesse sait où », « déesse soit louée », « donner un coup de patte », « prendre son courage à deux pattes », etc. Les personnages sont attachants et le texte est à la fois très bien écrit et accessible aux enfants dès l’école primaire, grâce notamment à son découpage en chapitres relativement courts et aux jolies illustrations qui portent le récit. Il offre alternativement un vrai bonheur de lecture à voix haute, pour renouer avec d’anciennes pratiques !

Antoine et Hugo ont été aussi captivés par la légende de Podkin que les lapereaux regroupés autour du barde ! Heureusement que le tome 2 est déjà sorti…

Autres extraits

 « Par mes navets, cet hydromel est délicieux. »

« Le barde s’apprête à poursuivre quand quelque chose dans le regard de la petite lapine l’oblige à s’arrêter. Elle semble terrifiée et près de pleurer. Certes, il aime effrayer son auditoire, mais c’est le réveillon de la fête des Ronces. La petite lapine devrait avoir le droit de se coucher, la tête pleine de rêves de carottes sucrées et de poupées en bois, au lieu de rester éveillée toute la nuit, tétanisée par la peur. »

Lu à voix haute en janvier 2019 – Gallimard Jeunesse, 14,50€

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Sylvain de Sylvanie, chevalier (de Didier Lévy, illustrations d’Éloïse Scherrer, 2018)

Que deviennent nos rêves et nos jeux d’enfants quand nous grandissons ? Certains adultes restent d’éternels gamins, prêts à laisser libre cours à leur fantaisie et à leur imagination à la première occasion ; d’autres changent plus fondamentalement, mais gardent tout de même au fond d’eux le gosse qu’ils ont été, ses chimères, ses terreurs et ses vieilles peluches. Quoi qu’il en soit, il suffit souvent de tomber sur les objets qui ont peuplé notre enfance pour en voir surgir des réminiscences et souvenirs d’une intensité déconcertante – comme dans cette émouvante pièce de théâtre, vue cet été au festival de Sarlat, dans laquelle deux frères adultes retrouvent dans le grenier de leur enfance les objets qu’ils avaient détournés à l’époque pour jouer à l’Iliade*… Il en va ainsi des premiers livres qu’on a lus et relus, mais aussi des jouets usés d’avoir tant servi. Un jour, parce qu’il fallait faire de la place ou parce qu’il fallait grandir, il a pourtant bien fallu se résoudre à s’en séparer, ou au moins à les mettre en cartons…

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sylvain de sylvanieLorsque les parents de Sylvain décident que ses vieux jouets doivent être relégués au grenier, il a une conscience aiguë de tourner une page. Impossible de résister à la tentation d’enfourcher son cheval de bois pour une dernière aventure en Sylvanie, univers foisonnant de paysages splendides et de créatures fantastiques, nés tout droit de l’imagination de Sylvain… Là bas, les deux héros vivent des aventures exaltantes et se distinguent parmi les chevaliers les plus valeureux : la satisfaction de chevaucher un beau cheval et d’affronter sans ciller (et répliques cinglantes à l’appui !) les monstres les plus terrifiants réjouit le lecteur autant que Sylvain. Les illustrations lumineuses d’Éloïse Scherrer incarnent de façon sublime l’univers fouillé de la Sylvanie et donnent un souffle épique à cette odyssée. L’auteur et l’illustratrice mêlent à merveille l’imaginaire et le réel, qui fait de petites incursions dans l’aventure et qui finit, puisque Sylvain deviendra grand, par prendre le dessus – quoique ? Et si grandir devenait synonyme d’une initiation permettant de découvrir de toutes nouvelles dimensions de son imagination ?

Cette petite merveille, qui a également séduit Sophie, a toutes les chances de rejoindre nos madeleines familiales !

* Iliade, de Damien Roussineau et Alexis Perret

 

Lu à voix haute en janvier 2019 – Sarbacane, 17,50€

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