L’Ickabog, de J.K. Rowling (Gallimard Jeunesse, 2020)

Pour les inconditionnels de Harry Potter que nous sommes, la sortie de ce nouveau roman jeunesse de J.K. Rowling était très attendue. Nous n’avons donc pas tardé à le découvrir, frémissant d’impatience mêlée, il faut bien le dire, de craintes qu’il ne soit pas à la hauteur des aventures du sorcier à lunettes…

« Il était une fois un tout petit pays qui avait pour nom la Cornucopia… »

L’Ickabog se démarque d’emblée en s’adressant à des lecteur.ice.s plus jeunes et se situant dans le genre du conte plutôt que celui de l’heroic fantasy. Nous voici donc dans un petit royaume qui pourrait rappeler la France avec ses divines spécialités gastronomiques ancrées dans différents terroirs. Tout serait idyllique en Cornucopia s’il n’y avait pas les Marécages ténébreux du nord où l’on raconte que sévit un monstre terrifiant, l’Ickabog. Conte pour enfants ou menace réelle ? L’intérêt des élites dirigeantes pour cette question déclenche une série d’aventures qui pourrait bien voir le mythe et la réalité s’entrechoquer… et transformer la Cornucopia à jamais.

J.K. Rowling connaît son affaire, ces 352 pages se lisent avec plaisir – plaisir de se laisser entraîner par une plume vive, traduite par la talentueuse Clémentine Beauvais ; plaisir de découvrir un univers plein de fantaisie qui fait tour à tour rêver, grincer des dents et frissonner ; plaisir de se laisser entraîner dans une aventure sur laquelle plane, jusqu’aux dernières page, un intrigant mystère. Cela dit, je n’ai pas retrouvé l’inventivité inouïe dont J.K. Rowling faisait preuve pour imaginer l’univers de Harry Potter dans ses moindres détails : la Cornucopia semble bien étroite, ses personnages très manichéens, si bien que l’essentiel de l’intrigue se déroule de façon linéaire et assez attendue.

Nous n’en avons pas moins adoré toute la fin et nous avons apprécié la réflexion à laquelle cette histoire nous invite à propos de l’irrationalité de certaines peurs et de leur instrumentalisation à des fins de pouvoir. Ça commence avec les Père Fouettard et autres mythes inventés pour impressionner les enfants, et ça finit avec les marchands de peur qui font leur commerce politique en pointant des menaces largement déconnectées de la réalité – quand il ne s’agit pas purement et simplement de fake news. Les dangers les plus grands ne sont pas toujours là on les attend.

Un conte politique plaisant que nous ne regrettons pas d’avoir lu. Mais qui souffrira de toute comparaison avec la saga culte de l’autrice.

Lu en décembre 2020 / janvier 2021 – Gallimard Jeunesse, 20€

L’histoire sans fin, de Michael Ende (Le Livre de Poche, 1985)

« Il regardait fixement le titre du livre et se sentait tour à tour brûlant et glacé. C’était là exactement ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il avait souhaité depuis que la passion de lire s’était emparé de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres ! »

Michael Ende, roi de la littérature jeunesse allemande, sait comme personne passer les questions philosophiques les plus vertigineuses à sa moulinette spéciale pour en faire des récits d’aventure captivants, pour les petits comme pour les grands. Cette Histoire sans Fin en est peut-être l’exemple le plus ambitieux. Car à travers les aventures de Bastian Balthasar Bux, ce récit mythique et hors du temps nous entraîne dans un univers où on n’ouvre un livre que de façon solennelle, pour nous parler de L’Imagination, de La Littérature et de ce qui pourrait les menacer dans la société moderne… Rien que ça !

L’histoire est de celles qui ne se laissent pas enfermer dans quelques lignes de résumé : c’est d’abord celle d’un petit garçon rondelet, orphelin de mère, doué ni pour la classe, ni pour la bagarre, mais doté d’une imagination sans borne. C’est surtout l’histoire dans l’histoire, puisque notre anti-héros se trouve attiré comme un aimant par un livre, L’Histoire sans Fin, qui ressemble en tout point à celui qu’on est en train de lire, imprimé en deux couleurs, avec deux serpents qui se mordent la queue sur la couverture et d’immenses lettres dessinées en début de chapitre*. Les pages du roman brossent un pays merveilleux tel que seule l’imagination fertile de Michael Ende peut les concevoir. Un monde haut en couleur où l’espace et le temps se tordent allégrement, peuplé de mille créatures aux noms aussi étranges que réjouissants qui pimentent la lecture à voix haute de ce livre. Mais une contrée menacée par le néant, dont le sort semble reposer sur les épaules d’Atréju, un jeune héros opposé en tout point à Bastian, porteur d’un médaillon aux pouvoirs puissants sur lequel on peut lire : « Fais ce que voudras ». La signification de cette devise ne se révélera qu’à l’issue d’une quête pleine de rebondissements…

Avec une malice et une virtuosité extraordinaires, mais surtout son immense talent de conteur, Michael Ende construit une incroyable intrigue à tiroirs et miroirs qui rebondit, bifurque et tourne en rond à l’image de ces serpents qui se mordent la queue. L’histoire peut se lire comme un roman initiatique plein d’aventures, mais elle pose en toile de fond des questions passionnantes : quel réconfort la lecture et l’imagination peuvent-elles nous apporter lorsque la vie est trop dure ? Peuvent-elles tout pour autant ? L’imaginaire a-t-il besoin d’être soigné et nourri, de quoi se nourrit-il, d’ailleurs – n’a-t-il pas besoin du réel ? Et s’il est susceptible de s’épuiser, quel serait son contraire : l’oubli, l’ennui, les mensonges, le mépris ? Ou les délires, les idées fixes, voire les idées instrumentalisées à des fins de pouvoir ? Les livres ont-ils une vie propre, leurs univers et leurs personnages peuvent-ils s’autonomiser de leurs auteur.e.s – ou de leurs lecteur.ice.s ? Peut-on écrire une histoire sur une histoire en train de s’écrire, et ainsi de suite ?

„Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden.“

Toute la famille s’est laissée envouter par cette odyssée traversée de beauté et de ténèbres, que nous avons lue en version originale. Personnellement, outre le souffle épique, j’en ai retenu l’envie de faire prospérer mes mondes imaginaires. Cette soif créative est communiquée par l’auteur qui nous laisse pressentir les possibilités infinies de l’imagination par la répétition, comme un mantra, de la phrase : « Mais c’est une autre histoire qui sera contée une autre fois. » À l’évidence, Michael Ende a encore un stock infini d’histoires sous le pied. Il a aussi le défaut de ses qualités : si nous avons été absolument charmés, et même bluffés, par certains passages de cette Histoire sans fin, son côté touffu et foisonnant, surtout dans la deuxième partie, nous a souvent impatientés.

L’inventivité, l’originalité et la pertinence de ce livre l’emportent, de mon point de vue, largement sur ce défaut. Les avis sont plus partagés dans le reste de la famille. Ce classique a en tout cas, de façon évidente, marqué la littérature bien au-delà des frontières de l’Allemagne, il gagne à être lu – et l’adaptation cinématographique des années 1980, si elle a été un succès commercial, est loin de lui rendre justice.

* Du moins, c’est le cas de l’édition allemande que nous avons lue, ainsi que, sauf erreur de ma part (du moins s’agissant de la couverture), l’édition française parue chez Hachette.

Extraits (traduits par mes soins)

« Il souleva le livre et l’examina sous toutes ses coutures. La couverture était faite de soie aux reflets cuivrés et brillait lorsqu’il la retournait. En le feuilletant rapidement, il vit que l’écriture était imprimée en deux couleurs différentes. Il ne semblait pas y avoir d’illustrations mais une grande lettre magnifique ouvrait chaque chapitre. En regardant de nouveau la couverture de plus près, il repéra deux serpents, un clair et un sombre, qui se mordaient la queue l’un l’autre pour former un ovale. Et dans cet ovale, en lettres particulièrement complexes, se trouvait le titre :
L’HISTOIRE SANS FIN »

« Qui n’a jamais passé des après-midi entiers penché sur un livre, les oreilles brûlantes et les cheveux en bataille, à lire et à oublier le monde qui l’entoure, insensible à la faim et au froid –

Qui n’a jamais lu en cachette sous la couette à la lueur d’une lampe de poche, parce que Papa ou Maman ou quelque autre personne bien intentionnée éteignait la lumière, pensant bien faire en argumentant qu’il fallait à présent dormir puisqu’il faudrait se lever si tôt le lendemain matin –

Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères parce qu’une histoire merveilleuse se terminait et qu’on devait se séparer des êtres avec lesquels on avait vécu tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour lesquels on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie semblait désormais vide et vaine –

Celui qui ne connaît rien de tout cela, et bien, ne pourra probablement pas comprendre ce que Bastien fit alors. »

« Les dragons de la fortune font partie des animaux les plus rares du pays imaginaire. Ils n’ont rien en commun avec les dragons habituels, ceux qui habitent dans des grottes profondes comme d’immenses serpents répugnants et puants, gardiens de quelque trésor réel ou inventé. Ces créatures du chaos sont généralement de nature méchante ou cruelle, elles ont des ailes qui ressemblent à celles des chauve-souris avec lesquelles elles peuvent s’élever dans les airs bruyamment et maladroitement, et elles crachent feu et fumées. Les dragons de la fortune sont au contraire des créatures d’air et de chaleur, des créatures d’une joie indomptable, plus légères qu’un nuage malgré leur taille immense. Ils n’ont donc pas besoin d’ailes pour voler. Ils flottent dans le ciel comme des poissons dans l’eau. Vu de la terre, ils ressemblent à des éclairs lents. Le plus merveilleux chez eux est leur chant. Leur voix sonne comme le bourdonnement doré d’une grande cloche et lorsqu’ils chuchotent, c’est comme si on entendait ce son de cloche de loin. Celui qui a eu la chance d’entendre un tel chant ne l’oublie jamais et le raconte encore à ses petits-enfants. »

Lu en novembre-décembre 2020 en version allemande (chez PIPER Verlag)

Sœurs d’Ys, de M.T. Anderson et Jo Rioux (Rue de Sèvres, 2020)

La couverture bouillonne de magie et laisse pressentir les incommensurables forces de la nature auxquelles nous allons avoir à faire. On ouvre la bande-dessinée et nous voilà transportés dans un univers de falaises, de menhirs, de vents et de flots qui ondoient comme les lignes d’un tableau de Van Gogh…

L’histoire est inspirée d’une grande légende bretonne. Le roi de Kerne prend pour femme une magicienne avec laquelle il scelle un pacte : elle fera tourner sa chance, domptera les éléments, repoussera la mer, lui offrira une cité éblouissante et une puissance incontestée. Mais quel est le prix de cette richesse décadente ? Le jour où la reine disparaît, cet ordre vacille et leurs deux filles, aussi différentes que possible, embrassent des voies radicalement opposées : d’un caractère solitaire, la première se réfugie dans la nature ; sa sœur cultive de grandes ambitions, une vie mondaine exaltante et l’amour de la magie. Sont-elles réellement libres ou leur sort est-il scellé par le pacte faustien au fondement de la Cité d’Ys ?

Cette légende inspire à Jo Rioux des graphismes sombres et envoutants. Ses illustrations sont assez particulières, mais très expressives, vives comme de furieux tourbillons (même le blanc entre les cases ondule sur certaines planches restituant des rêves ou des souvenirs). Elles font la part belle aux contrastes entre la lumière de la nature et l’obscurité des mondes marins – et des relations humaines.

« Toutes les fortunes cachent de sombres secrets. »

Cette imbrication entre éclat et noirceur est au cœur de l’histoire qui interroge les contreparties de la puissance. Le roi de Kerne, ce père insatiable et mégalomane qui ne parvient pas à tromper sa morosité en exigeant toujours plus de la magie de sa femme, est assez glaçant de ce point de vue : « chaque fois que Père lui demandait un nouvel édifice, elle semblait décliner. Ses forces se sont épuisées. Et lui réclamait sans cesse. Des jardins, des galeries de glaces, des flèches en cuivre, des chapelles. » La résonance actuelle de cette légende ancienne est évidente. On peut en effet y lire une métaphore sur l’orgueil des humains qui persistent à vouloir dompter les forces de la nature, mais aussi la soif d’accumulation qui met en péril le renouvellement des ressources naturelles. Les dilemmes des deux sœurs, tiraillées entre l’envie de vivre et la responsabilité de gouverner, sont intéressants aussi. Tout cela s’incarne de façon saisissante dans le regard tourmenté et le destin tragique de Dahut, hantée par des scrupules qu’elle est visiblement seule à supporter.

Un objet-livre superbe et une belle opportunité de découvrir la fascinante légende de la ville engloutie d’Ys.

Lu en octobre 2020 – Rue de Sèvres, 20€

Le projet Barnabus, des Fan Brothers (Little Urban, 2020)

Voilà un objet-livre précieux : généreux format carré, épaisse couverture qu’on ouvre comme un dossier secret avec sur le dessus, cette poignante créature sous cloche, mi-souris, mi-éléphant…

Les premières pages nous l’apprennent, ce fameux projet Barnabus n’en est qu’un parmi beaucoup d’autres. Le « génie génétique » permet en effet de proposer à la vente toute une panoplie de créatures parfaitement parfaites. Vous vous en doutez, l’attrayante vitrine masque des coulisses moins reluisantes. Puisque, fatalement, l’entreprise implique un certain nombre de créatures « ratées » qui se voient placées sous cloche en attendant d’être recyclées en quelque chose correspondant mieux aux normes de perfection. Barnabus ne peut s’y résoudre. Non seulement il s’aime bien comme il est, mais figurez-vous qu’il rêve de voir les étoiles !

« Il n’était peut-être pas parfait… Mais il était libre ! »

Quel talent pour évoquer à hauteur d’enfant des sujets sombres et complexes – l’arbitraire des normes, l’eugénisme et les pires dérives du consumérisme auxquelles sont opposées de belles valeurs de liberté, de diversité et de solidarité. Le texte est prolongé par les illustrations extraordinaires qui sont la marque de fabrique des Fan Brothers : à la fois élégantes, très expressives et d’une précision méticuleuse, baignées dans une lumière bleutée un peu magique, elles fourmillent de détails réjouissants et d’intrigues secondaires qui se révèlent au fil des relectures.

Et ce final jubilatoire, digne de Godzilla qui voit les « ratés » faire voler en éclats le sinistre laboratoire !

Il faudrait avoir plus d’albums pour « grands » enfants. Celui-ci a ravi les pupilles et l’imaginaire de Hugo qui s’est réjoui des étrangetés, des aventures et de l’énergie subversive des « ratés ».

Un livre coup de cœur qui captive, enchante et réconforte.

Lu en octobre 2020 – Little Urban, 15,90€

Silex, de Stéphane Sénégas (Kaleidoscope, 2020)

Bizarres, ces hommes des cavernes qui n’ont pas l’air plus étonnés que cela de croiser le chemin d’un anachronique tyrannosaure… Cette couverture n’en est pas moins splendide. Et tout s’explique très vite : nous sommes sur une autre planète, où quelques petits humains moins chanceux que nous cohabitent avec une foule de dinosaures que Stéphane Sénégas dessine avec une jubilation toute communicative.

Vous l’imaginez aisément, cet état de nature est régi avant tout par la loi du plus fort. Pas de bol pour le petit Silex ! Armé de son courage, d’un optimisme à toute épreuve et d’une bonne dose d’ingéniosité, le gringalet est bien décidé à démontrer qu’il n’y a pas que les muscles dans la vie. Quitte à affronter pour cela l’abominable casse-tout, le hérissant que-qui-pique et le féroce mange-tout.

« Houlà, costaud le bestiau ! »

Quelle expressivité, quelle vie, quel humour dans les graphismes de Stéphane Sénégas ! Silex déborde d’énergie et de trouvailles. La couleur du papier donne l’impression de contempler une gravure rupestre. Certaines pages détournent les codes de la bande-dessinée (que l’auteur connaît bien), avec des cases délimitées par des assemblages d’os.

Il y a quelque chose de réjouissant dans la force colossale des dinosaures, soulignée en convoquant d’impressionnants chiffres sur leur stature et leurs attributs. En même temps, les parallèles avec le monde des hommes invitent à la réflexion : souhaitons-nous un monde où les plus forts s’imposent, ou préférons-nous miser sur l’intelligence, la patience, l’entraide et le respect ?

Pas crédible pour un sou mais divertissant, cet album réjouira les futurs lecteurs de Silex and the city !

Lu en octobre 2020 – Kaleidoscope, 13,50€

Dracula, de Bram Stoker (1897 pour l’édition originale en anglais, 2020 pour l’édition française illustrée par François Roca, L’école des loisirs)

Il n’aura pas échappé aux habitué.e.s de L’île aux trésors que pour nous, cette année est celle du frisson ! Nous avons frémi en découvrant L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, retenu notre souffle à la lecture de Thornhill, claqué des dents en relisant Sacrées Sorcières et Peggy Sue nous a donné des sueurs froides… Pour couronner cette série, il ne fallait rien moins que Dracula, roman fondateur de la littérature fantastique, qui a fait de Bram Stoker un maître du genre ! Nous étions très curieux de nous plonger dans ce classique et avons donc été ravis de voir que L’école des loisirs publiait une version abrégée et illustrée par le génial François Roca. Antoine n’a pas eu la patience de nous attendre et a dévoré ce texte seul, presque d’un trait. Hugo et moi l’avons parcouru à voix haute.

L’histoire est connue : Jonathan Harker se rend en Transylvanie, chez le compte Dracula, pour finaliser la vente d’une propriété londonienne. Il réalise très vite qu’il est prisonnier. En Angleterre, sa fiancée s’inquiète de son sort, mais aussi de celui de son amie Lucy qui souffre d’un mal étrange. Et voilà que les mystères se multiplient – un fou aux obsessions morbides, un bateau qui accoste sans personne au gouvernail, des disparitions d’enfants. Plusieurs gentlemen anglais s’associent à un médecin néerlandais pour faire la lumière sur cette affaire. Une traque haletante s’amorce…

Tout cela est restitué sous la forme de fragments de journaux intimes, de courriers, de télégrammes et coupures de presse, organisés de façon chronologique. Cela permet à Bram Stoker d’entretenir le suspense en brossant le portrait de Dracula par petites touches qui se superposent au fur et à mesure que les différents narrateurs le rencontrent. Progressivement s’esquisse un personnage inquiétant, élégant et raffiné, mais aussi sournois, cruel et même bestial. La mise en place de l’intrigue est magistrale, à la fois effrayante et très intrigante. La suite souffre de quelques longueurs et d’une imbrication un peu confuse des différents fils narratifs, mais le dernier tiers nous a tenus en haleine. Les illustrations de François Roca sont à la hauteur de nos attentes (élevées) : la peinture scénique et les jeux de clair-obscur dont il a le secret sont parfaits pour restituer l’atmosphère ténébreuse et les tensions entre vie et mort, éros et thanatos, vertu et pulsions, naturel et surnaturel.

Alors certes, Dracula est un roman bien de son temps qui témoigne de la fascination pour les crimes après que Jack l’Éventreur eut défrayé la chronique, du goût pour l’étrange et le surnaturel qui prévaut en cette fin de 19ème siècle, mais aussi du peu de cas qui était fait des personnages féminins. L’association de la volupté et de la vampirisation porte un propos que j’ai perçu comme moralisateur – d’ailleurs, les jeunes filles qui semblent être les proies de prédilection du comte ne peuvent espérer s’en tirer qu’à grand renfort de chapelets, crucifix et autres poudres d’hostie… Mais justement, tout cela a fait réagir les enfants si bien que cette lecture s’est révélée intéressante aussi comme témoin d’une époque. Et si Stoker n’a pas inventé les vampires, c’est quand même dans son roman que se cristallisent les grands motifs autour de cette figure – ses pouvoirs effarants, sa pâleur cadavérique et ses yeux rougeoyants, son absence de reflet, les caisses en bois qui lui servent de refuge, le pouvoir de l’ail, etc. À cet égard, je suis contente d’avoir eu l’occasion de découvrir en famille ce roman culte, dans cette très belle édition illustrée.

Délicieusement glaçant !

Extraits

« Laissez-moi vous donner un conseil, mon cher jeune ami, ou plutôt un avertissement : s’il vous arrivait jamais de quitter ces appartements, nulle part ailleurs dans le château vous ne trouveriez le sommeil. Car ce manoir est vieux, il est peuplé de souvenirs anciens, et les cauchemars attendent ceux qui dorment là où cela ne leur est pas permis. Soyez donc averti. »

« La blonde s’approcha, se pencha sur moi au point que je sentis sa respiration. L’haleine était douce, douce comme du miel, mais quelque chose d’amer se mêlait à cette douceur, quelque chose d’amer comme il s’en dégage de l’odeur du sang. Sa tête descendait de plus en plus, ses lèvres furent au niveau de ma bouche, puis de mon menton, et ce que je sentis, ce fut la caresse tremblante des lèvres sur ma gorge et la légère morsure de deux dents pointues. La sensation se prolongeant, je fermais les yeux dans une extase langoureuse. Puis j’attendis – j’attendis, le cœur battant. »

Lu à voix haute en août 2020 – L’école des loisirs, 14€

Peggy Sue et les fantômes, tome 1 : Le jour du chien bleu, de Serge Brussolo (Plon, 2001)

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Cela faisait longtemps que j’avais envie de découvrir Serge Brussolo, et en particulier sa célèbre série jeunesse Peggy Sue et les fantômes dont j’avais souvent entendu parler. C’est désormais chose faite, après quelques soirées de lecture à voix haute avec Hugo. Et quelle découverte !

Disons-le d’emblée, il ne faut pas se fier à l’impression donnée par la mise en place de l’intrigue qui rappelle beaucoup d’éléments assez classiques de la fantasy, avec son héroïne aux pouvoirs spéciaux. Peggy Sue a le don – et le malheur – d’être la seule à percevoir les Invisibles – sortes de créatures malfaisantes aux pouvoirs immenses qui, telles les divinités de la mythologie grecque, s’amusent à semer la pagaille parmi les humains. Malédiction car personne ne croit Peggy, et le combat qu’elle doit mener seule contre les complots machiavéliques des invisibles semble spectaculairement inégal. Le jour où un étrange soleil bleu apparaît au-dessus de la ville, même Peggy est loin d’imaginer ce qui l’attend…

Je m’attendais donc à passer un très bon moment auprès d’une héroïne courageuse dont les pouvoirs surnaturels et le combat promettaient de belles aventures. Ça ne s’est pas du tout passé comme prévu : à partir de ce point de départ assez classique, Serge Brussolo compose en effet un roman assez ahurissant dont je ne suis pas surprise qu’il ait été autant lu et traduit.

Son originalité vient d’abord de son intrigue qui ne suit pas la trame narrative habituelle, mais semble plutôt rebondir, nous prenant à chaque fois de court pour nous entraîner un peu plus loin dans l’imaginaire délirant de l’auteur. Tout – je dis bien tout ! – peut arriver et il y a quelque chose d’à la fois inquiétant et réjouissant à voir ainsi les frontières de ce que nous pouvions concevoir sans cesse repoussées.

Mais ce roman nous a surtout surpris par le tour de fable sociale, voire même d’expérience imaginaire qu’il prend rapidement : que se passerait-il s’il devenait possible de démultiplier ses capacités intellectuelles sans aucun effort ? Et si les animaux parvenaient à renverser le rapport de force avec les humains ? Ces questions passionnantes sont autant de fils pour sonder la nature humaine – la solitude, le progrès, l’autorité, la folie, l’opportunisme, l’apparence, et les relations entre humains et animaux. Vertigineux ! Le tableau est sombre, glaçant même par moments, mais fascinant. On ne sait plus si on est chez Lewis Carroll, chez Orwell ou dans l’un de ces contes de fée atroces où les enfants risquent de se faire manger.

Je crois que Hugo n’a jamais été aussi impressionné par une lecture. Mais il ne pense plus qu’à lire le prochain tome depuis que nous l’avons terminée.

Un roman marquant, donc, à découvrir si vous n’avez pas l’âme trop sensible !

PS : Je n’ai pas réussi à savoir s’il y a eu une nouvelle édition depuis celle que je possède, parue chez Plon en 2001. Je l’espère, car celle-ci ne met vraiment pas en valeur ce roman original, entre la couverture qui bat des records de laideur, la quatrième de couverture qui raconte la moitié de l’intrigue et de multiples coquilles oubliées dans le texte…

Lu à voix haute en juin 2020 – Plon, disponible d’occasion (épuisé)

Horribles énigmes, de Victor Escandell et Anne Gallo (Saltimbanque, 2020)

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Hugo, neuf ans, adore jouer au détective : il se délecte des petites énigmes d’Astrapi, des jeux d’escape game et des livres ludiques proposant au lecteur de mener son enquête. Ces derniers temps, il aime aussi les « histoires qui font peur » – celles qu’il se raconte avec son frère et celles que nous lisons ensemble. Pendant le confinement, le splendide roman graphique Thornhill et Le cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde leur ont fait forte impression, et la nouvelle édition de Dracula illustrée par François Roca figure très haut sur notre liste d’envies. Logiquement, donc, Hugo a eu immédiatement envie de se plonger dans l’album Horribles énigmes, paru récemment aux éditions Saltimbanque.

L’idée est excellente : raconter l’histoire d’une dizaine de créatures monstrueuses, en terminant à chaque fois par une énigme soumise à la sagacité du lecteur.

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Les premières pages nous font entrer dans le rôle du détective avec une série de conseils pour devenir un enquêteur hors-pair. Elles plantent aussi le décor et invitent à s’y immerger, en découvrant ce livre dans la pénombre (à l’aide d’une lampe de poche !), en diffusant un fond musical lugubre et adoptant un ton de circonstance – conseils que nous avons évidemment suivis à la lettre, pour le plus grand plaisir de Hugo ! On peut ensuite choisir un monstre dans l’alléchant menu qui est proposé – de Frankenstein aux sorcières, en passant par le comte Dracula, Mr Hyde et le monstre du Loch Ness, toutes les stars du genre y sont.

Horribles énigmes_menu

Chaque chapitre comprend une petite introduction documentaire sur l’histoire de l’histoire (par exemple l’écriture de Frankenstein par Mary Shelly il y a deux siècles, ou la chasse aux sorcières au Moyen-Âge). Suit un effrayant petit récit illustré de la vie de la créature en question, conclu par une énigme à résoudre grâce aux indices. On peut ensuite vérifier ses intuitions en décryptant le texte des solutions grâce à la clé fournie.

Horribles énigmes_décrypteur

J’ai trouvé que cet album offrait une alternative divertissante à l’histoire du soir classique, plus interactive grâce à la mise en place de l’ambiance et aux cogitations pour résoudre chaque mystère. Les énigmes se sont révélées un peu faciles pour nous. Cela n’a pas vraiment altéré le plaisir du jeu et du partage, mais pour cette raison, je conseillerais donc cet album plutôt à des lecteurs du début de l’école primaire – enfin à ceux qui n’ont pas froid aux yeux ! Cela dit, les lecteurs plus grands apprendront plein de choses sur l’histoire des « monstres ». Seule chose à savoir : les histoires dévoilent des aspects-clé de romans célèbres (dénouement compris) et il vaut peut-être mieux éviter si vous avez prévu d’en lire un prochainement.

Un livre-jeu au sens large du terme, parfait pour aiguiser son sens de l’observation et de la logique – et pour apprivoiser ses peurs !

Extraits

« La logique sera ta principale alliée dans ces énigmes. Qui a eu un comportement suspect ? Qui a eu un comportement suspect ? Qui correspond aux descriptions d’un témoin ? Qu’est-ce qui pourrait faire tomber des soldats de plomb ? La logique te permet de faire des listes de réponses possibles.
L’observation est aussi un sens très développé chez les enquêteurs. Un objet qui a changé de place, un récipient mystérieusement vide, une expression inhabituelle sur un visage ? Tu devras être attentif aux détails ! »

« Avec des amis, une toile de tente dans un jardin est un lieu parfait pour se flanquer une bonne frousse pendant l’enquête. »

« Au Moyen-Âge, les gens croyaient aux sorcières, des femmes qui auraient signé un pacte avec le diable. Elles pouvaient ainsi détruire des récoltes ou causer des épidémies d’une simple formule magique. Une femme vivant seule et connaissant les secrets des plantes était immanquablement suspectées de sorcellerie. Elles furent des centaines d’innocentes à être condamnées à mort alors qu’elles n’essayaient que de soigner les gens avec des potions. »

Sacrées sorcières, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2020)

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Voici LA bande-dessinée que nous ne pouvions pas manquer cette année : l’adaptation de l’un de nos romans préférés de Roald Dahl, par la talentueuse Pénélope Bagieu !

Il fallait être sacrément culottée pour se lancer dans ce projet. D’abord, pas évident de condenser en un seul tome, même de 300 pages, une intrigue aux multiples rebondissements qui présente plusieurs arcs narratifs secondaires. Pas facile non plus de voir comment intégrer plusieurs monologues assez longs dans le roman, que ce soit l’exposé de la grand-mère sur les sorcières au tout début, ou l’épouvantable discours de la Grandissime sorcière. Peut-être plus difficile encore de croquer ces personnages célébrissimes, tellement associés dans notre imaginaire aux illustrations géniales de Quentin Blake !

Extrait 1

J’ai été ravie de voir ces défis relevés haut la main, grâce à une réappropriation du roman qui lui reste toutefois fidèle. Évidemment, comme nous connaissons l’histoire par cœur, les discussions sont allés bon train sur les moindres détails qui avaient été (légèrement) modifiés ou adaptés. Le changement principal est que l’insatiable Bruno Jenkins est devenue une sympathique fillette, ce que je n’ai pas trouvé plus mal : j’adore l’humour grinçant de Roald Dahl, mais sans doute ne raillerait-il plus les enfants gros de la même manière s’il écrivait aujourd’hui ? Et une héroïne, pourquoi pas, pour former un duo intrépide avec notre petit protagoniste. J’ai apprécié aussi le petit clin d’œil féministe aux épisodes de chasse aux sorcières glissée dans l’histoire.

Grand-mère 1

Le trait vif et malicieux de Pénélope Bagieu campe à merveille les personnages et le décor ! Le ton est donné par l’énergie et les couleurs de la couverture, qui vient sublimer un objet-livre par ailleurs très attrayant avec son titre et sa tranche jaunes. Les personnages sont merveilleux, à l’image de cette grand-mère loufoque et inépuisable, qui cache une tendresse désarmante derrière ses caleçons léopard, ses grandes lunettes et sa moumoute violette. Nous avons aussi adoré la Grandissime sorcière en agitatrice de haine perchée sur ses talons aiguille. Et les décors ! Notamment ce digne hôtel anglais de la plage de Brighton ! Et cette scène apocalyptique jubilatoire qui fait voler en éclats tout ce petit monde bien ordonné !

Grandissime

Cette pépite d’humour noir est une vraie gourmandise pour celui ou celle qui a dévoré le roman. Pour les autres aussi : je me réjouis déjà à l’idée de tous ces lecteurs en herbe qui vont découvrir les écrits fantastiques de Roald Dahl grâce à cette BD. On en redemande et on en vient à espérer que Pénélope Bagieu s’attaquera à d’autres monuments du roman jeunesse…

Grand-mère 2

Sacrées sorcières, de Roald Dahl (Gallimard Jeunesse, 1983 pour l’édition originale en anglais, 1984 pour l’édition française)

Ce roman est sans aucun doute l’une des lectures d’enfance qui m’ont le plus marquée (car voyez-vous, Sacrées sorcières et moi, on a le même âge !). La preuve en image ? Mon exemplaire d’époque dont l’état témoigne d’une vie de livre accomplie. Cette Grandissime sorcière, croquée avec tout le génie de Quentin Blake… Il me suffit de la voir pour retomber en enfance et avoir de nouveau le cœur qui bat à tout rompre en tournant les pages.

Sacrées sorcières_couv

« Une vraie sorcière déteste les enfants d’une haine cuisante, brûlante, bouillonnante, qu’il est impossible d’imaginer. Elle passe son temps à comploter contre les enfants qui se trouvent sur son chemin. Elle les fait disparaître un par un, en jubilant. Elle ne pense qu’à ça, du matin au soir. ».

Roald Dahl a un talent inégalé pour nouer son intrigue en quelques mots, en l’occurrence avec une révélation fracassante : contrairement aux idées reçues, les sorcières ne sont pas des femmes vêtues de noir, aisément reconnaissables à leur balai ou à leur verrue sur le nez. Vous n’êtes pas dans un conte de fées. La vérité sur le point de vous être dévoilée est implacable : si les sorcières sont si dangereuses, c’est qu’elles ressemblent à n’importe quelle femme. À quelques détails près que vous apprendrez à discerner si vous avez le réflexe salutaire de lire ce livre. L’histoire captivante d’un garçon et de sa grand-mère qui affrontent le complot le plus épouvantable jamais conçu…

Quel personnage que cette grand-mère norvégienne enveloppée de dentelles, qui fume le cigare et chasse les sorcières ! Son petit-fils n’est pas en reste. Leur ingéniosité est réjouissante, leur complicité merveilleuse.

L’intrigue est portée par l’imagination stupéfiante de Roald Dahl. Cet auteur semble jouer avec les mots avec une malice qui lui appartient. J’aime particulièrement ces passages où il surenchérit tellement qu’il parvient à nous faire passer du frisson au rire.

« Jamais je n’avais vu visage si terrifiant, ni si effrayant ! Le regarder me donnait des frissons de la tête aux pieds. Fané, fripé, ridé, ratatiné. On aurait dit qu’il avait mariné dans du vinaigre. Affreux, abominable spectacle. Face immonde, putride et décatie. Elle pourrissait de partout, dans ses narines, autour de la bouche et des joues. Je voyais la peau pelée, versicotée par les vers, asticotée par les asticots… »

Ce livre a conquis Antoine et Hugo, même s’ils ont été moins impressionnés que moi petite. Je ne compte plus les relectures. Grandissime !

Du même auteur : Fantastique Maître Renard, La potion magique de George Bouillon, Les Minuscules

Lu et relu – Gallimard Jeunesse, 8,90€