Peggy Sue et les fantômes, tome 1 : Le jour du chien bleu, de Serge Brussolo (Plon, 2001)

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Cela faisait longtemps que j’avais envie de découvrir Serge Brussolo, et en particulier sa célèbre série jeunesse Peggy Sue et les fantômes dont j’avais souvent entendu parler. C’est désormais chose faite, après quelques soirées de lecture à voix haute avec Hugo. Et quelle découverte !

Disons-le d’emblée, il ne faut pas se fier à l’impression donnée par la mise en place de l’intrigue qui rappelle beaucoup d’éléments assez classiques de la fantasy, avec son héroïne aux pouvoirs spéciaux. Peggy Sue a le don – et le malheur – d’être la seule à percevoir les Invisibles – sortes de créatures malfaisantes aux pouvoirs immenses qui, telles les divinités de la mythologie grecque, s’amusent à semer la pagaille parmi les humains. Malédiction car personne ne croit Peggy, et le combat qu’elle doit mener seule contre les complots machiavéliques des invisibles semble spectaculairement inégal. Le jour où un étrange soleil bleu apparaît au-dessus de la ville, même Peggy est loin d’imaginer ce qui l’attend…

Je m’attendais donc à passer un très bon moment auprès d’une héroïne courageuse dont les pouvoirs surnaturels et le combat promettaient de belles aventures. Ça ne s’est pas du tout passé comme prévu : à partir de ce point de départ assez classique, Serge Brussolo compose en effet un roman assez ahurissant dont je ne suis pas surprise qu’il ait été autant lu et traduit.

Son originalité vient d’abord de son intrigue qui ne suit pas la trame narrative habituelle, mais semble plutôt rebondir, nous prenant à chaque fois de court pour nous entraîner un peu plus loin dans l’imaginaire délirant de l’auteur. Tout – je dis bien tout ! – peut arriver et il y a quelque chose d’à la fois inquiétant et réjouissant à voir ainsi les frontières de ce que nous pouvions concevoir sans cesse repoussées.

Mais ce roman nous a surtout surpris par le tour de fable sociale, voire même d’expérience imaginaire qu’il prend rapidement : que se passerait-il s’il devenait possible de démultiplier ses capacités intellectuelles sans aucun effort ? Et si les animaux parvenaient à renverser le rapport de force avec les humains ? Ces questions passionnantes sont autant de fils pour sonder la nature humaine – la solitude, le progrès, l’autorité, la folie, l’opportunisme, l’apparence, et les relations entre humains et animaux. Vertigineux ! Le tableau est sombre, glaçant même par moments, mais fascinant. On ne sait plus si on est chez Lewis Carroll, chez Orwell ou dans l’un de ces contes de fée atroces où les enfants risquent de se faire manger.

Je crois que Hugo n’a jamais été aussi impressionné par une lecture. Mais il ne pense plus qu’à lire le prochain tome depuis que nous l’avons terminée.

Un roman marquant, donc, à découvrir si vous n’avez pas l’âme trop sensible !

PS : Je n’ai pas réussi à savoir s’il y a eu une nouvelle édition depuis celle que je possède, parue chez Plon en 2001. Je l’espère, car celle-ci ne met vraiment pas en valeur ce roman original, entre la couverture qui bat des records de laideur, la quatrième de couverture qui raconte la moitié de l’intrigue et de multiples coquilles oubliées dans le texte…

Lu à voix haute en juin 2020 – Plon, disponible d’occasion (épuisé)

Horribles énigmes, de Victor Escandell et Anne Gallo (Saltimbanque, 2020)

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Hugo, neuf ans, adore jouer au détective : il se délecte des petites énigmes d’Astrapi, des jeux d’escape game et des livres ludiques proposant au lecteur de mener son enquête. Ces derniers temps, il aime aussi les « histoires qui font peur » – celles qu’il se raconte avec son frère et celles que nous lisons ensemble. Pendant le confinement, le splendide roman graphique Thornhill et Le cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde leur ont fait forte impression, et la nouvelle édition de Dracula illustrée par François Roca figure très haut sur notre liste d’envies. Logiquement, donc, Hugo a eu immédiatement envie de se plonger dans l’album Horribles énigmes, paru récemment aux éditions Saltimbanque.

L’idée est excellente : raconter l’histoire d’une dizaine de créatures monstrueuses, en terminant à chaque fois par une énigme soumise à la sagacité du lecteur.

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Les premières pages nous font entrer dans le rôle du détective avec une série de conseils pour devenir un enquêteur hors-pair. Elles plantent aussi le décor et invitent à s’y immerger, en découvrant ce livre dans la pénombre (à l’aide d’une lampe de poche !), en diffusant un fond musical lugubre et adoptant un ton de circonstance – conseils que nous avons évidemment suivis à la lettre, pour le plus grand plaisir de Hugo ! On peut ensuite choisir un monstre dans l’alléchant menu qui est proposé – de Frankenstein aux sorcières, en passant par le comte Dracula, Mr Hyde et le monstre du Loch Ness, toutes les stars du genre y sont.

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Chaque chapitre comprend une petite introduction documentaire sur l’histoire de l’histoire (par exemple l’écriture de Frankenstein par Mary Shelly il y a deux siècles, ou la chasse aux sorcières au Moyen-Âge). Suit un effrayant petit récit illustré de la vie de la créature en question, conclu par une énigme à résoudre grâce aux indices. On peut ensuite vérifier ses intuitions en décryptant le texte des solutions grâce à la clé fournie.

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J’ai trouvé que cet album offrait une alternative divertissante à l’histoire du soir classique, plus interactive grâce à la mise en place de l’ambiance et aux cogitations pour résoudre chaque mystère. Les énigmes se sont révélées un peu faciles pour nous. Cela n’a pas vraiment altéré le plaisir du jeu et du partage, mais pour cette raison, je conseillerais donc cet album plutôt à des lecteurs du début de l’école primaire – enfin à ceux qui n’ont pas froid aux yeux ! Cela dit, les lecteurs plus grands apprendront plein de choses sur l’histoire des « monstres ». Seule chose à savoir : les histoires dévoilent des aspects-clé de romans célèbres (dénouement compris) et il vaut peut-être mieux éviter si vous avez prévu d’en lire un prochainement.

Un livre-jeu au sens large du terme, parfait pour aiguiser son sens de l’observation et de la logique – et pour apprivoiser ses peurs !

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« La logique sera ta principale alliée dans ces énigmes. Qui a eu un comportement suspect ? Qui a eu un comportement suspect ? Qui correspond aux descriptions d’un témoin ? Qu’est-ce qui pourrait faire tomber des soldats de plomb ? La logique te permet de faire des listes de réponses possibles.
L’observation est aussi un sens très développé chez les enquêteurs. Un objet qui a changé de place, un récipient mystérieusement vide, une expression inhabituelle sur un visage ? Tu devras être attentif aux détails ! »

« Avec des amis, une toile de tente dans un jardin est un lieu parfait pour se flanquer une bonne frousse pendant l’enquête. »

« Au Moyen-Âge, les gens croyaient aux sorcières, des femmes qui auraient signé un pacte avec le diable. Elles pouvaient ainsi détruire des récoltes ou causer des épidémies d’une simple formule magique. Une femme vivant seule et connaissant les secrets des plantes était immanquablement suspectées de sorcellerie. Elles furent des centaines d’innocentes à être condamnées à mort alors qu’elles n’essayaient que de soigner les gens avec des potions. »

Sacrées sorcières, de Pénélope Bagieu (Gallimard, 2020)

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Voici LA bande-dessinée que nous ne pouvions pas manquer cette année : l’adaptation de l’un de nos romans préférés de Roald Dahl, par la talentueuse Pénélope Bagieu !

Il fallait être sacrément culottée pour se lancer dans ce projet. D’abord, pas évident de condenser en un seul tome, même de 300 pages, une intrigue aux multiples rebondissements qui présente plusieurs arcs narratifs secondaires. Pas facile non plus de voir comment intégrer plusieurs monologues assez longs dans le roman, que ce soit l’exposé de la grand-mère sur les sorcières au tout début, ou l’épouvantable discours de la Grandissime sorcière. Peut-être plus difficile encore de croquer ces personnages célébrissimes, tellement associés dans notre imaginaire aux illustrations géniales de Quentin Blake !

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J’ai été ravie de voir ces défis relevés haut la main, grâce à une réappropriation du roman qui lui reste toutefois fidèle. Évidemment, comme nous connaissons l’histoire par cœur, les discussions sont allés bon train sur les moindres détails qui avaient été (légèrement) modifiés ou adaptés. Le changement principal est que l’insatiable Bruno Jenkins est devenue une sympathique fillette, ce que je n’ai pas trouvé plus mal : j’adore l’humour grinçant de Roald Dahl, mais sans doute ne raillerait-il plus les enfants gros de la même manière s’il écrivait aujourd’hui ? Et une héroïne, pourquoi pas, pour former un duo intrépide avec notre petit protagoniste. J’ai apprécié aussi le petit clin d’œil féministe aux épisodes de chasse aux sorcières glissée dans l’histoire.

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Le trait vif et malicieux de Pénélope Bagieu campe à merveille les personnages et le décor ! Le ton est donné par l’énergie et les couleurs de la couverture, qui vient sublimer un objet-livre par ailleurs très attrayant avec son titre et sa tranche jaunes. Les personnages sont merveilleux, à l’image de cette grand-mère loufoque et inépuisable, qui cache une tendresse désarmante derrière ses caleçons léopard, ses grandes lunettes et sa moumoute violette. Nous avons aussi adoré la Grandissime sorcière en agitatrice de haine perchée sur ses talons aiguille. Et les décors ! Notamment ce digne hôtel anglais de la plage de Brighton ! Et cette scène apocalyptique jubilatoire qui fait voler en éclats tout ce petit monde bien ordonné !

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Cette pépite d’humour noir est une vraie gourmandise pour celui ou celle qui a dévoré le roman. Pour les autres aussi : je me réjouis déjà à l’idée de tous ces lecteurs en herbe qui vont découvrir les écrits fantastiques de Roald Dahl grâce à cette BD. On en redemande et on en vient à espérer que Pénélope Bagieu s’attaquera à d’autres monuments du roman jeunesse…

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Sacrées sorcières, de Roald Dahl (Gallimard Jeunesse, 1983 pour l’édition originale en anglais, 1984 pour l’édition française)

Ce roman est sans aucun doute l’une des lectures d’enfance qui m’ont le plus marquée (car voyez-vous, Sacrées sorcières et moi, on a le même âge !). La preuve en image ? Mon exemplaire d’époque dont l’état témoigne d’une vie de livre accomplie. Cette Grandissime sorcière, croquée avec tout le génie de Quentin Blake… Il me suffit de la voir pour retomber en enfance et avoir de nouveau le cœur qui bat à tout rompre en tournant les pages.

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« Une vraie sorcière déteste les enfants d’une haine cuisante, brûlante, bouillonnante, qu’il est impossible d’imaginer. Elle passe son temps à comploter contre les enfants qui se trouvent sur son chemin. Elle les fait disparaître un par un, en jubilant. Elle ne pense qu’à ça, du matin au soir. ».

Roald Dahl a un talent inégalé pour nouer son intrigue en quelques mots, en l’occurrence avec une révélation fracassante : contrairement aux idées reçues, les sorcières ne sont pas des femmes vêtues de noir, aisément reconnaissables à leur balai ou à leur verrue sur le nez. Vous n’êtes pas dans un conte de fées. La vérité sur le point de vous être dévoilée est implacable : si les sorcières sont si dangereuses, c’est qu’elles ressemblent à n’importe quelle femme. À quelques détails près que vous apprendrez à discerner si vous avez le réflexe salutaire de lire ce livre. L’histoire captivante d’un garçon et de sa grand-mère qui affrontent le complot le plus épouvantable jamais conçu…

Quel personnage que cette grand-mère norvégienne enveloppée de dentelles, qui fume le cigare et chasse les sorcières ! Son petit-fils n’est pas en reste. Leur ingéniosité est réjouissante, leur complicité merveilleuse.

L’intrigue est portée par l’imagination stupéfiante de Roald Dahl. Cet auteur semble jouer avec les mots avec une malice qui lui appartient. J’aime particulièrement ces passages où il surenchérit tellement qu’il parvient à nous faire passer du frisson au rire.

« Jamais je n’avais vu visage si terrifiant, ni si effrayant ! Le regarder me donnait des frissons de la tête aux pieds. Fané, fripé, ridé, ratatiné. On aurait dit qu’il avait mariné dans du vinaigre. Affreux, abominable spectacle. Face immonde, putride et décatie. Elle pourrissait de partout, dans ses narines, autour de la bouche et des joues. Je voyais la peau pelée, versicotée par les vers, asticotée par les asticots… »

Ce livre a conquis Antoine et Hugo, même s’ils ont été moins impressionnés que moi petite. Je ne compte plus les relectures. Grandissime !

Du même auteur : Fantastique Maître Renard, La potion magique de George Bouillon, Les Minuscules

Lu et relu – Gallimard Jeunesse, 8,90€

Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde, initialement paru en 1887 (traduction française publiée par Folio Junior en 2007)

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Nos lectures à voix haute nous ont permis de poursuivre nos explorations de l’Angleterre victorienne avec Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde. Il s’agit en réalité d’une nouvelle d’une soixantaine de pages, suivie d’une deuxième histoire intitulée Le crime de Lord Arthur Savile.

Les enfants sont entrés avec enthousiasme dans ce récit. Il s’amorce rapidement avec l’acquisition, par le ministre états-unien Hiram Otis et sa famille, du manoir de Canterville… et, par la même occasion, du fantôme qui semble y sévir depuis des siècles. Les nouveaux propriétaires ont été dûment informés de la situation, mais ne semblent pas plus impressionnés que cela par les mises en scène pourtant créatives du spectre. Bruits de chaînes, regard rougeoyant et gémissements diaboliques, rien ne semble y faire. Notre fantôme sombre dans le désespoir ! Ces mésaventures au charme « so british ! » nous ont bien fait rire. Pour ne rien vous cacher, je suspecte Antoine et Hugo de s’être identifiés aux « délicieux » jumeaux Otis, qui prennent plaisir à mitrailler le pauvre fantôme d’oreillers ou de boulettes de papier… Le choc entre le pragmatisme et le matérialisme de la famille américaine et un Royaume-Uni englué dans ses croyances et ses traditions, crée plusieurs situations réjouissantes. Par exemple lorsque le fantôme fait résonner son rire le plus effrayant et que Mme Otis lui suggère de prendre une cuillère d’élixir. Cela dit, la suite de l’histoire nous a déçus. Cette fin pleine de bons sentiments, évoquant les contes les plus traditionnels – c’est tout juste si ça ne se termine pas par « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » – semble bizarrement décalée avec l’ironie grinçante du début.

Le crime de lord Arthur Savile nous a finalement mieux convaincus. Oscar Wilde brosse en quelques phrases bien senties l’atmosphère mondaine d’une réception chez lady Windermere, où la valeur des parures est à la hauteur… de la vacuité des conversations. Le clou de la soirée est sans nul doute le chiromancien de lady Wintermere qui déchiffre avec une facilité déconcertante le passé et l’avenir dans les lignes de la main. Tout cela est divertissant jusqu’à ce qu’il examine la main de l’élégant lord Arthur Savile… Une histoire de prophétie auto-réalisatrice racontée avec humour et malice, qui a beaucoup amusé toute la famille !

Lu à voix haute en avril 2020 – Folio Junior, 6,70€

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« – C’est le sang de lady Eleanore de Canterville qui a été assassinée ici même par son mari, sir Simon de Canterville en 1575. Sir Simon lui a survécu neuf ans et il a disparu dans des circonstances très mystérieuses. Son corps n’a jamais été retrouvé mais son esprit coupable continue à hanter le manoir. La tâche de sang a été très admirée par des touristes et plusieurs autres visiteurs, et elle est ineffaçable.
– Tout ça ne tient pas debout ! s’exclama Washington Otis. Le Détachtou et le Super-détersif Pinkerton la feront disparaître en un clin d’œil. »

« Quel climat impossible ! dit le ministre américain d’un ton calme tout en allumant un long cigare de Manille. J’ai l’impression que ce vieux pays est tellement surpeuplé qu’il est incapable de fournir un temps convenable à tout le monde. D’ailleurs, j’ai toujours pensé que la seule solution pour l’Angleterre, c’était l’émigration. »

L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson, 1885 (version illustrée par Maurizio A.C. Quarello, Sarbacane, 2018)

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Comme nous n’avions pas envie de quitter l’Angleterre victorienne de Miss Charity, je me suis dit que nous avions là une merveilleuse occasion de nous plonger dans un classique qui m’avait beaucoup marquée adolescente : L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Nous avions la chance (merci à mes parents !) d’avoir sous le coude la splendide version illustrée publiée par les éditions Sarbacane dans leur excellente collection « Grands classiques illustrés », point d’entrée somptueux vers l’univers de grands auteurs comme Herman Melville, Mark Twain, Jack London ou, en l’occurrence, Robert Louis Stevenson.

Est-il besoin de résumer cette affaire ultra-célèbre ? Nous voilà aussi perplexes que le notaire Utterson face au comportement insondable du respectable Dr Jekyll. Quels peuvent être ses liens avec l’infâme Edward Hyde ? Pourquoi ce dernier peut-il aller et venir comme bon lui semble chez le docteur ? Comment ce dernier, si plein de vertus, peut-il fermer les yeux sur les ignominies de Hyde ? Pourquoi refuse-t-il d’en parler à ses amis les plus proches et se retranche-t-il dans ses appartements ? Alarmé, Utterson tente de faire la lumière sur ce cas décidément bien étrange…

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Les premières pages sont ardues pour le jeune lecteur peu familier de la langue de la fin du 19ème siècle. Cela vaut cependant vraiment la peine de persister car une fois l’intrigue nouée, impossible de reposer ce livre. Stevenson sait très bien y faire pour piquer notre curiosité et nous donner une bonne dose de frissons ! Antoine et Hugo ont adoré mener l’enquête avec Utterson, recensant indices et témoignages, multipliant les conjectures et tournant avidement les pages jusqu’aux révélations finales. Londres, présentée ici sous son jour le plus sinistre entre ruelles obscures et intérieurs feutrés, offre un décor parfait à l’histoire, sublimé par les illustrations de Maurizio A.C. Quarello.

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Ainsi, cette réédition grand format, cossue comme un salon anglais, permet à la fois de redécouvrir un texte illustre qui se relit vraiment avec plaisir (même en connaissant le fin mot de l’histoire), mais aussi d’en donner l’accès au jeune public.

Et ce texte reste une référence incontournable – peut-être LA référence – pour évoquer les doubles personnalités. Et plus généralement les dilemmes moraux des humains, partagés entre aspiration au bien et tentation du mal, entre civilisation et pulsions. La morale de l’histoire semble débattue. J’ai lu dans ce court roman une critique de la morale victorienne qui impose d’afficher d’hypocrites vertus et honnit tout amusement – ce que mes garçons ont eu beaucoup de mal à concevoir et qui a déclenché des débats animés ! C’est finalement le refus d’admettre certains de ses penchants qui déclenche le dédoublement de personnalité chez Jekyll…

Et Stevenson est quand même un personnage fascinant. J’avais déjà parlé de ses aventures dans ma chronique sur L’île au trésor. Il y aurait mille et une autres anecdotes à raconter. Saviez-vous par exemple que L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde lui fut inspiré par l’incroyable double-vie de l’Écossais William Brodie, ébéniste vertueux le jour et criminel la nuit ? Ou que l’épouse de Stevenson brûla le premier manuscrit de ce roman, le considérant comme raté ? Il faut croire que la réalité dépasse parfois la fiction !

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Extrait

« Pauvre Harry Jekyll, pensait-il. Le voilà dans de bien vilains draps, si mon intuition ne me trompe pas. Il a eu une folle jeunesse, et cela ne date pas d’hier : mais aux yeux de Dieu, le temps n’est rien. Oui, ce doit être cela : le spectre d’une haute ancienne, le cancer d’un déshonneur resté secret : la punition survient, traînant la patte, des années après que le souvenir en a été effacé et que l’indulgence a excusé le méfait. »

Le notaire, que cette pensée effarait, médita un long moment sur son propre passé, explorant à tâtons les recoins de sa mémoire, de peur d’y trouver le ricanant Polichinelle d’une vieille injustice, monté sur ressort et lui sautant soudain au nez. La biographie de Mr Utterson était pratiquement sans tâche ; rares étaient ceux qui pouvaient examiner leur curriculum avec aussi peu de craintes que l’ami du Dr Jekyll : et cependant, la honte le saisit au souvenir des mauvaises actions qu’il avait commises. »

Lu à voix haute en avril 2020 – Éditions Sarbacane, 23,50€

Eli & Gaston. L’esprit de l’automne, de Ludovic Villain et Céline Deregnaucourt (Ankama Éditions, 2019)

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Aussi curieux que cela puisse paraître, lorsque Éli apprend que ses parents ne peuvent pas prendre de vacances et qu’elle passera l’été avec son chat (Gaston) chez sa grand-mère, elle ne se félicite pas de cette opportunité de se confiner au vert à l’abri des gouttelettes du coronavirus… La maison, à mille lieux de la civilisation et du moindre écran, n’est-elle pas excessivement isolée ? Quels sont ces bruits et ces ombres nocturnes qui réveillent Éli et Gaston ? Pourraient-ils venir de la forêt voisine, sur laquelle courent de curieuses légendes ? Un immense lieu luxuriant, mais où le silence est assourdissant…

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Toute la famille a pris beaucoup de plaisir à faire la connaissance de ce jeune duo auteur-illustratrice avec cette BD. La composition dynamique, les couleurs vives et le trait rond de Céline Deregnaucourt sont très attrayants. Elle représente, avec un plaisir communicatif, la forêt dans ce qu’elle a de plus merveilleux et inquiétant – univers improbable, évoquant à la fois les bergères guerrières et Mon voisin Totoro. Les deux protagonistes sont campés à merveille : Éli, pleine de vie et de caractère, et Gaston, boule de poils dont la gloutonnerie et la froussardise n’ont d’égale que sa drôlerie…

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Éli & Gaston_4Nous avons été séduits par ces personnages, ainsi que celui de la grand-mère un peu sorcière… L’amorce de l’intrigue, construite comme un thriller, est particulièrement réussie, avec un dosage parfait entre frisson et humour. Les rencontres d’Éli et Gaston réservent de multiples surprises qui piquent notre curiosité. J’ai trouvé que la suite et le dénouement n’étaient pas tout à fait à la hauteur. J’aurais notamment aimé en savoir plus sur cet esprit de l’automne qui rôde et qui, en l’état, reste un peu insondable. Cela dit, Antoine et Hugo n’ont fait qu’une bouchée de cette BD et je suis très admirative que les auteurs parviennent à proposer une telle qualité sur 136 pages. Je suis certaine que les petits lecteurs dès l’école primaire seront ravis de découvrir un tome de cette envergure, mais dans un registre très enfantin.

Une belle aventure initiatique, vitaminée par toute une palette de belles couleurs !

Lu en mars 2020 – Ankama Éditions, 19,90€

Akita et les grizzlys, de Caroline Solé et Gaya Wisniewski (L’école des loisirs, 2019)

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Dans le grand blanc sauvage qui règne sur la forêt polaire, une petite fille de sept ans, ça paraît minuscule ! Il ne faudrait pas qu’une bête gigantesque et féroce ne vienne à surgir. Je sais bien comment vous envisagez la situation, mais je vous arrête tout de suite, vous n’y êtes pas du tout. Akita est petite, certes, mais elle est aussi et surtout redoutable. Et les grizzlys du titre ne sont pas les prédateurs attendus, mais plutôt d’effrayants démons intérieurs. Pour tenter de les apprivoiser, Akita doit se rendre au fond des bois, chez la mystérieuse vieille femme qui vit dans la glook glacée…

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« La glooglooka la jettera-t-elle dans une marmite de graisse de phoque brûlante ? »

Akita_extrait 2Akita est un merveilleux petit texte, une pépite à faire découvrir aux jeunes lecteurs qui commencent à lire des romans. Tout y est ravissant, à commencer par les illustrations à l’aquarelle de Gaya Winsniewski. Dans la continuité de ses albums précédents, la talentueuse illustratrice continue de nous régaler de scènes hivernales qui font la part belle à la nature, aux émotions et à l’imaginaire. Et à un univers polaire traversé par la magie du feu, des traineaux et des aurores boréales.

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Le texte de Caroline Solé n’est pas en reste, piquant notre curiosité, nous prenant par la main pour nous entraîner au plus profond de la grotte de la glooglooka dont on se demande bien si Akita parviendra à ressortir indemne. De façon métaphorique, l’histoire montre, comme nulle autre, les sentiments si difficiles à dompter qu’ils peuvent terroriser, les contradictions parfois douloureuses qu’implique l’acte de grandir, et le pouvoir de l’imaginaire et (aussi lointain que le monde d’Akita puisse paraître) de la psychologie pour y faire face. Tout cela en 80 pages à peine !

Une lecture merveilleuse qui laisse un goût réconfortant de sirop de bouleau sur les lèvres…

L’avis de Pepita est disponible par ici.

Extrait : « Quand Akita ressent une colère noire, son corps devient chaud, tremblant comme s’il était parcouru par une vague incontrôlable et qu’un monstre allait sortir de sa bouche.
La première fois qu’elle a ressenti cette force mystérieuse et menaçante, il y a quelques mois, elle a pensé à un animal sauvage, celui qu’elle guette par la fenêtre : l’ours, le mammifère le plus puissant sur Terre. »

Lu à voix haute en mars 2020 – L’école des loisirs, 8€

Mystère, de Marie-Aude Murail (Gallimard Jeunesse, 1987)

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Quel plaisir de découvrir la richesse des livres qui paraissent chaque année en littérature jeunesse ! Mais quel bonheur ému, aussi, de revisiter en famille les lectures de son enfance… On en a lu certaines si souvent qu’on les connaît encore par cœur, plusieurs décennies plus tard. Et souvent, elles n’ont pas pris une ride. Il en va ainsi de Mystère, de Marie-Aude Murail, qui fait partie des livres qui m’ont le plus marquée, enfant. Je crois que ce petit roman a été mon premier « livre audio », ma sœur et moi adorions ce conte moderne et le personnage de Mystère. Nous avons écouté cette cassette (et oui, je parle du début des années 1990…) des milliers de fois !

Plus de trente ans après sa parution, Mystère conserve un charme intact et gagne encore absolument à être proposé aux apprentis-lecteurs, voire plus jeunes encore (en lecture à voix haute). L’histoire a des airs de conte : un roi et une reine attendent leur quatrième enfant, espérant avoir enfin un garçon, après la blonde Blondine, la rousse Roussotte et la brune Bruna. Mais malédiction, c’est encore une fille qui vient au monde et de surcroit, sa chevelure est bleue… Mystère grandit comme elle l’entend, sauvage comme une plante rebelle qui ne se laisse pas discipliner, mais d’une personnalité et d’une beauté fascinantes. L’intrigue est menée tambour battant, l’audace, la débrouillardise et la vivacité de Mystère l’aidant à survivre aux épreuves les plus redoutables.

Tout contribue à faire de cette histoire une lecture délicieuse, notamment la gaieté inébranlable de l’héroïne. Par exemple, elle hérite des robes usées par ses sœurs ? Pas d’états d’âme, puisque dans ces vêtements qui ne risquent plus grand-chose, elle peut grimper aux arbres sans arrière-pensée, comme elle aime tant le faire ! On se régale aussi des multiples clins d’œil aux contes traditionnels, de Cendrillon au Petit Poucet, en passant par Blanche-Neige et Le vilain petit canard.  Et pourtant, ce qui est le plus jubilatoire est sans doute la manière dont Marie-Aude Murail fait voler en éclat les stéréotypes associés aux figures incontournables des contes – princesse, ogre, loup, sorcière… On découvre ainsi, entre autres, que tous les contes n’ont peut-être pas vocation à se terminer par la célébration d’un mariage avec un prince charmant !

Une belle ode à la différence, à la singularité et à l’émancipation féminine, portée par une plume vive et malicieuse. Je mesure la chance d’avoir eu accès, petite, à des textes qui donnent le goût de la lecture tout en repoussant loin les limites de notre horizon. Je mesure tout autant l’importance de les transmettre à la nouvelle génération, en commençant par mes deux garçons.

Marie-Aude Murail est aussi l’autrice de la célèbre Série Sauveur dont je parle par ici !

Lu et relu depuis l’enfance – Folio cadet, 6,60€

Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage, de Paul Martin et J.-B. Bourgois (Sarbacane, 2019)

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« – On va dire… On va dire que… j’étais une héroïne, et tu étais ma fidèle monture. Et on se cachait dans ce jardin. Le jardin fantastique. Euh, non, pas fantastique. Le jardin…
Vu d’ici, le jardin semble totalement différent. Les silhouettes tordues des arbres, les herbes fouettées par le vent, les allées envahies d’orties et de ronces… Tout lui apparaît mille fois plus déroutant, mille fois plus vaste. Et le nom la frappe comme une évidence.
– Le Jardin Sauvage ! »

Il ne faut pas plus aux enfants qu’une petite phrase magique pour basculer dans un monde imaginaire où tout devient possible ! Un monde régi par ses propres lois, où l’on peut vivre ses rêves les plus fous… et apprendre à dompter ses angoisses. Mais le Jardin Sauvage que Violette et son fidèle chien Pavel découvrent en fuyant une menace terrible est-il vraiment un monde imaginaire ? Quelles surprises leur réserve-t-il ? Quel rôle la petite fille est-elle amenée à y jouer ? L’univers du Jardin Sauvage est-il complètement déconnecté de sa vie « normale », ou des liens essentiels existent-ils ?

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Nous nous sommes laissé entraîner avec grand plaisir dans cette aventure extraordinaire au cœur de la nature – des racines les plus profondes aux cimes les plus vertigineuses, de lacs habités par des êtres insolites à des entrelacs de tiges indociles… L’univers du Jardin Sauvage est merveilleux et inquiétant, dense et foisonnant, délicieusement absurde et parfaitement cohérent. Comme il est réjouissant de l’explorer et d’y trouver peu à peu ses repères !

Mais ce n’est pas tout. Tout cela n’est que le décor d’un récit initiatique qui nous a captivés de bout en bout, porté par une belle écriture imagée, modulée dans le rythme, tour à tour vive, drôle et angoissante. Par les illustrations tout en finesse aussi qui semblent onduler comme une prairie d’herbes hautes – et qui font de ce roman un objet-livre splendide.

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Avec une créativité et un talent de conteur impressionnants, Paul Martin affirme ici, dans la droite ligne de Max et les Maximonstres ou d’Alice au pays des merveilles, le pouvoir infini de l’imagination contre les épreuves de la vie. Le Jardin Sauvage est aussi un lieu où Violette grandit, comprend comment construire des alliance et trouver des compromis, n’hésitant pas à battre en brèche tous les préjugés pour parvenir à trouver le bien commun dans un écosystème complexe. Au fil des épreuves, Violette apprend à surmonter ses peurs et à s’affirmer, devenant sous nos yeux une héroïne exceptionnelle.

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Un roman fascinant comme une montre sans aiguille, féérique comme une pierre qui brille dans les ténèbres, qui fait intensément résonner notre imaginaire : l’un de ces trésors de l’enfance tout simplement indispensables !

Les avis de Pépita et de Hashtagcéline

Extraits

« – Eh bien, je préférerais que tu me vouvoies. Tu comprends, si je suis une héroïne, c’est important que je montre mon autorité aux gens. Donc, merci de me dire désormais « vous », fidèle destrier !
– Hein ? Te dire « vous » ?
– Oui ! J’ai toujours eu envie qu’on me vouvoie, mais les gens disent toujours « tu » aux enfants. Allez-sois chic !
Le chien se passa la patte gauche sur l’oreille, ce qui était pour lui un signe de grande perplexité. Puis il finit par lâcher :
– Bon. Comme vous voudrez, Violette ! »

« En effet, les Trolls se plaisaient à rester inertes. Leur nature minérale, leur poids, leur longévité, tout les portrait à détester le mouvement. C’était peut-être la raison de leur hostilité envers les bêtes et même les plantes : ce qui bouge, court, sautille, pousse et s’agite dans le vent leur semblait à la fois futile et agaçant. Eux tiraient leur force de leur capacité à rester sans faire un geste, sans respirer ni même cligner des yeux, pendant que le reste du monde tournait autour d’eux.
C’est pourquoi ils ne passaient pas à l’attaque. Ils auraient aisément pu ravager la place du marché, piétiner les pauvres protections mises en place par ses occupants, et contraindre ces faibles créatures à leur donner ce qu’ils voulaient. Mais cela n’était pas dans leur nature. Ils préféraient faire ce que savent le mieux faire les pierres : s’enfoncer dans le sol, être des obstacles, plus dur que le bois de chêne, plus patient que le félin à l’affût, jusqu’à ce que leurs adversaires viennent leur donner ce qu’ils demandaient. »

Lu à voix haute en décembre 2019 – Sarbacane, 19,90€